H. 8IM0NIS EMPI8, ÉDITEUR
2, RUB CHÊRUBINI, 2
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Après la Guerre,
En Janvier 1871, quelques mois à peine après relTacement terrible du Second Empire, après récroulement formidable de tout le décor napoléonien — lorsque la dernière bataille eut été livrée, entre Français et Allemands, un grand cri s'éleva de la Terre gorgée de sang et s'en alla vers les chefs des armées rivales, pour provoquer en leurs âmes le juste effroi.de tant d'abominations, pour demander la grâce de tant de pauvres êtres jetés, inconscients et sans haine, les uns contre les autres — pour implorer la paix.
2 APBÈS l'empire
Les chefs de peuples sont peu accessibles, en général, & rhumaine pitié, et la Terre eût pu, en 1871, clamer longtemps sa douleur sans être entendue de ceux qui, alors, semblaient marcher dans une funèbre vision, si la paix ne s'était imposée à eux, fatalement.
Après s*étre déchirés, Français et Allemands étaient las de la longue lutte qu'ils avaient soute, nue. Meurtris, & bout de forces physiques et morales, ils étaient pareils à des bétes qui, après s être arraché des lambeaux de chair^ cherchent, dans la spontanéité d'un même instinct, d'un même besoin, le coin paisible où il leur sera offert de reposer leurs membres, de panser leurs blessures. Français et Allemands se regardèrent, en Janvier 1871, d'un œil moins farouche, commencèrent à s'interroger pour connaître la cause de la cruelle besogne à laquelle on les obligeait; et comme cette besogne, dans le calme qui naissait en eux, ne leur parut en rien se rattacher à leurs intérêts familiaux, à leur avenir d'hommes, ils comprirent l'égoîsme épouvantable qui, sous le couvert hypocrite de sentiments patriotiques, les dressait les uns contre les autres, et ne pouvant unir leur langage ou leurs mains pour la réédification de leur joie, de leur bonheur, de leur quiétude intimes, ils s'accorde-
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rent, dans le mystère des choses, pour mêler leur pensée. Et cette pensée était si impérieuse, si tragiquement expressive, en faveur de la paix, que ceux dont ils suivaient les pas, depuis des mois, durent Taccueillir avec sollicitude.
Lorsqu'en 1871, un armistice fut conclu, pour permettre à la France d'élire une Assemblée de représentants chargés de délibérer sur la cessation des hostilités, la paix s'imposait aux deux nations belligérantes, et l'Allemagne, malgré ses victoires, n'était pas plus capable, moralement, de continuer la guerre, que la France vaincue.
Il y avait, certes, encore, dans les deux camps, des hommes à sacrifier, à lancer les uns contre les autres, des canona^ des fusils, de la poudre à utiliser; mais ce qui fait la guerre possible, mais ce qui la rend féconde aux yeux des conquérants, ce qui la poétise, ce qui cache ses laideurs, n'était plus. La lutte, ouverte en août 1870, avait trop duré, et la succession des crimes qu'elle avait engendrés, pendant près de six mois, avait détruit — sinon le courage — du moins les enthousiasmes — ces enthousiasmes spéciaux qui prennent les hommes à l'aube des tueries et qui les abandonnent au soir des défaites ainsi qu'au lendemain des triomphes trop chèrement acquis.
On s'affaissait, de part et d'autre, dans un effroi de l'avenir, dans une horreur de l'inconnu; les &mes, épouvantées, gémissaient, portant leurs espérances vers une paix consolatrice, et Guillaume, Empereur tout puissant, pas plus que l'Assemblée parlementaire de Bordeaux, devant le cri de misère et de souffrance qui sortait de tant de poitrines, n'était désormais en mesure de poursuivre,^ sans risquer d'affoler la conscience humaine, une guerre à laquelle la banale gloire qui naît de toute* guerre, était, de par la fatalité même des choses, dès lors refusée.
On ne tue pas pour tuer ; il faut un prétexte plausible pour ordonner et pour faire admettre les rivalités sanglantes, entre nations. Or.i ce prétexte faisant défaut, la France et l'Allemagne n'eurent plus que lé souci de mettre bas leurs armes.
Quelques esprits ardents ou fanatiques, quelques politiques implacables ou dilettantes, opposèrent en 1871, au courant d'idées qui se manifestait, une volonté héroïque, l'autoritaire réalisation, même de desseins personnels. Mais ils durent renoncer à tout espoir d'être écoutés et compris, devant cette poussée énorme de deux peuples avides- de tranquillité familiale, fatigués de jalonner les. chemins de cadavres.
Eq France, dans les villes, une» sorte de fièvre guerrière, plus factice que sincère, maintenait encore, il est vrai, l'apparent amour des batailles. Les villes, placées en dehors du champ de Faction, les villes qui n'avaient point été ruinées par les obus prussiens, qui n'avaient eu à subir que le désagrément des campements ou des réquisitions pécuniaires, qui n'avaient même point vu l'ennemi, comptaientquelquespartisansd'une lutte à outrance. Ces villes, épargnées relativement ou complètement, nç pouvant se représenter l'atrocité de l'assaut; du bombardement ou de la simple occupation étrangère, avaient peu souffert, matériellement, et oubliaient volontiers que tous les points du territoire français n'avaient point été autant favorisés. •
Mais les campagnes qbi forment, en somme, la plus grande part du pays, devenaient réfractaires'à toute continuation des hostilités. Dans les campagnes, c'était la désolation. Toute maison, toute chaumière, était marquée par la guerre, et là même où l'Allemand n'avait point passé, c'était le deuil — un deuil morne et profond que rien ne parvenait à consoler.
Ici, on pleurait un époux, un père absent^ ou morts; là> des vieux, le soir, tandis que les rafales du vent d'hiver battaient les murailles en hurlant, se
regardaient, sans paroles, la pensée perdue, vagabondant, l&-bas, ils ne savaient où, avec Tenfant parti soudainement, avec Tenfant qu'ils ne reverraient plus, sans doute.
L'espérance qui aide tant de pauvres cœurs à supporter les chocs de la vie, l'espérance avait fui des campagnes, et les paysans étaient pareils & des voyageurs égarés dans une nuit épaisse et désespérant de revoir jamais le soleil.
Au regret de leurs affections familiales disloquées, se joignaient, il faut le dire aussi, l'égoïste souci de leurs intérêts, la cruelle perspective de leurs champs abandonnés et incultes, la dure nécessité d'avoir recours, pour vivre, àla réserve monnayée et gardée précieusement en quelque coin d'armoire — l'ennui coûteux, chez les plus riches, de nourrir des serviteurs et des bètes inoccupés.
En Allemagne, les mêmes impressions assombrissaient le peuple. Mais ofi les chagrins, l'abattement dont souffraient les campagnes françaises, se reproduisaient, étrangement, dans un reflet magné-* tique des choses, c'était dans les rangs des soldats. Pas plus chez les Allemands que chez les Français, les hommes, après l'entratnement bestial de la lutte, n'étaient méchants. Il arrivait, parfois, que Tun de cesêtresénormesetblonds, entrait dans une demeure
OÙ quelque jeune femme allaitait ou soignait un enfant. Et, alors, de la part de ce malheureux, jeté, comme les nôtres, vers un sort qu'il n'avait pas souhaité, de la part de cet être qui se rappelait, soudain, et avec des larmes, de bonnes et vraies larmes, que lui aussi avait un tout petit laissé loin, bien loin, un tout petit aimé qu'il ne presserait plus, peut-être, en ses bras, c'étaient des attentions, des caresses, des paroles douces, comme une révolte terrible contre ceux qui avaient arraché le travail de ses mains, pour les contraindre à porter des armes homicides, comme un espoir longtemps endormi, comme un appel à des jours oii Ton aurait le droit encore de vivre et de rêver.
Ceux qui, en 1870 et en 1871, ont parcouru les contrées françaises soumises à Tinvasion, ont été, maintes fois, témoins de ces scènes touchantes, sincères dans leur expression non préméditée, profondément instructives au regard du philosophe.
En Janvier 1871, l'unanime sentiment des deux peuples, exaspéré, devint plus fort que la volonté de ceux qui les conduisaient vers des combats sans lendemains utiles ou simplement glorieux, et ce fut de la manifestation non équivoque de ce sentiment que surgit la paix.
La guerre Franco-Allemande de 1870-1871 qui, à la faveur d'un mensonge effroyable, avait tout d'abord été acceptée avec empressement par les deux peuples, fut la plus abominable et la moins justifiée de toutes les guerres. Comme dans une divination de la tromperie dont il était victime, le peuple ne tarda point à la supporter avec impatience, avec l'anxiété des grands périls, avec l'appréhension des ruines irréparables.
Les défaites gui frappaient nos armes n'empêchaient pas qu'on se battît bien, mais elles appelaient le désespoir dans les âmes et le désespoir entrait en elles, irrémédiablement.
On sentait vaguement, aussi, que Ton allait à la mort, & la captivité, à la déroute, à la misère, non pour défendre une cause raisonnable, non pour soutenir quelque chimère sacrée -— quelqu'une de ces chimères que les hommes reçoivent de la Tradition et transmettent & leurs descendants — mais simplement, pitoyablement, pour que la France tombât, & la suite d'un triomphe inespéré ou d'un effarement de l'opinion, dans une intrigue de palais.
En chacun de mes ouvrages d'histoire anecdotique, j'ai marqué un récit, un témoignage, un document relatifs à la guerre de 1870-1871, tendant & faire connaître la genèse de cette guerre, tendant à
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en reporter les responsabilités sur ceux qui les ont assumées.
Il résulte, de cette analyse minutieuse et difficile
de faits tragiques qui ont changé Taxe de la politique européenne, que la guerre de 1870-1871 fut voulue, aux «Tuileries, par l'impératrice Eugénje et par son parti, pour trois motifs :
Pour continuer de maintenir le pouvoir temporel du Pape contre les revendications du peuple italien et de la Maison de Savoie, soumise à ces revendications plutôt que les dirigeant;
Pour abattre, dans le Parlement et dans le pays, une démocratie audacieuse, pour enrayer le mouvement libéral qui s'affirmait et auquel l'Empereur prêtait son bienveillant concours ;
Pour amener l'Empereur, en invoquant son état de santé, à une abdication en faveur du Prinoe Impérial mineur, à la remise du pouvoir suprême
entre les mains de l'Impératrice, avide de domination.
Dans un récent livre, la Cour de Berlin, ayant révélé l'odieuse manœuvre qui détermina un conflit entre la France et l'Allemagne, ainsi que l'ordre donné à M. 'le duc de Gramont, par Timpératrice Eugénie, d'avoir & garder secrète la dépêche par laquelle M. le comte Benedetti, d*accord avec le rap^
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porteur officiel prussien, informait son gouvemement des événements qui avaient eu lieu à Ems et qui n'avaient rien d'injurieux pour la France — le journal le Figaro, qui avait pourtant, pendant deux ans, accueilli mes récits sur le Second Empire, mais qui, depuis, a été chercher, pour tant de franchise et d'indépendance inhabituelles, son absolution à Farnborougth, le journal le Figaro publia, contre mes assertions, un article contenant un sérieux démenti.
Lorsqu'il m'est possible de ne point mêler à mes études les noms de ceux qui veulent bien me renseigner ou me procurer des documents, je demeure silencieux devant les attaques, je prends pour moi seul les colères et les responsabilités.
Mais la question concernant la déclaration de guerre en 1870 est si passionnante, est si élevée, mais le cas qui se produisait était si grave, que je ne pouvais, au risque d'apparaître comme un imposteur^ taire la source où j'avais puisé mon affirmation.
Le débat est trop important, ici, pour le restreindre, et je prie les lecteurs de me permettre de le mener, aujourd'hui, jusqu'au bout.
Le Figaro^ donc, en date du 11 novembre 1893, Insérait les lignes suivantes :
« Dans son numéro du 5 novembre, le Matin a publié un extrait d'un livre dans lequel M. de Lano déclare, à propos de la dépèche qui amena la guerre, qu'il tient de Tun des chefs du cabinet des Tuileries, en 1870, que « le comte Benedetti avisa le cabinet français, ou plutôt son chef direct, M. le duc de Gramont, de la supercherie de M. de Bismarck, et adressa, au quai d'Orsay, une copie exacte du rapport de M. le prince de Radziwill.
<( Mais les membres du cabinet ignoraient cette communication, conlinue-t-il ; M. le duc de Gramont, qui, tout d'abord, s'était opposé à la guerre, était un fidèle de l'impératrice Eugénie. Il se laissa gagner par les sollicitations du parti de la souveraine et, lorsque la dépêche de M. Benedetti lui fut remise, au lieu de l'opposer immédiatement au récit de M. de Bismarck, au lieu de la faire connaître à ses collègues, il la mit sous les yeux de la souveraine qui, refusant d'y ajouter foi, dans une colère réelle ou feinte, le supplia de la garder secrète.
« M. le duc de Gramont, ajoute M. de Lano, obéit aux prières de la jeune femme et c'est ainsi que l'Empereur et le chef du cabinet d'alors demeurèrent ignorants non seulement d'une intrigue qui allait ensanglanter la France, mais surtout de la seule
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pièce diplomatique importante, susceptible de changer le cours des événements.
« Ces allégations reposent sur une double erreur.
« M. Benedetti n*a pas connu, à Ems, le rapport du prince de Radziwill, et ce n'est pas ce document dont M. de Bismarck a altéré le texte, pour en tirer la dépêche qu'il a adressée aux agents diplomatiques de la Prusse, dans la soirée du 13 juillet.
« Assurément, si M. Benedetti avait été en possession du rapport de M. de Radziwill, il se serait empressé de l'envoyer en copie à M. de Gramont. Mais ce document était une sorte de mémento que le Roi avait demandé & son aide de camp, pour fixer les communications que le souverain avait échangées avec l'ambassadeur, par son intermédiaire. Ce qui démontre que M. Benedetti l'a ignoré, ce dont personne ne saurait être surpris, c'est qu'on n'en trouve aucune trace dans sa correspondance qu'il a publiée intégralement. L'ambassadeur le reproduit dans son livre. Ma mission en Prusse^ mais il le donne en appendice avec d'autres pièces qu'il a pu réunir à Paris et qui avaient été publiées soit en France, soit en Allemagne, et cela même établit surabondamment qu'il n'en a pas eu connaissance au cours des négociations qu'il a suivies à Ëms.
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Dans le cas contraire, il Taurait inséré à sa date avec sa lettre d^envoi à M. de Gramont.
« D^autre part, il est constant, depuis les récents aveux faits par M. de Bismarck, que ce n'est pas le rapport du prince de Radziwill dont Tancien chancelier a fait un si triste usage ; la pièce dont il a modifié le sens et la forme est un autre rapport dressé, d'ordre du Roi, par le conseiller Abçkeen qui avait accompagné le souverain à Ëms ; c'est ce ce dersier rapport qui fut télégraphié au cabinet de Berlin, pour son information, dans Taprës-midi du 13 juillet, et qui fut remis à M. de Bismarck pendant qu'il soupait avec les généraux de Moltke et Roon.
(< Le rapprochement des textes ne laisse aucun doute à cet égard.
« Ces incidents ont été, d'ailleurs, clairementélucidés par le général de Gaprivi, devant le Reichstag, dans la séance du 24 novembre de l'année dernière. On relève, notamment, dans son discours, que le rapport du prince de Radziwill n'a été déposé par lui au ministère des Affaires Étrangères que le 17 juillet, après la rentrée du roi à Berlin, tandis que celui de M. Abekeen a été transmis à sa date, par le télégraphe, à M. de Bismarck.
« M. le duc de Gramont ne peut donc avoir sous-
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« Cet article me mettant en cause ., mon récit. Je vous prie d'insérer la ni '^'"^''•* <l«n« votre plus prochain numlo ' "^ ''^''"^
« Je maintiens, dans toutes ses parties, la narration que j*ai mise dans mon volume et que le Matin a bien voulu reproduire.
« Les faits sont simples et rien ne viendra les dénaturer. Un rapport fut fait, à Ems, en 1870, par ordre du roi, sur les entretiens et entrevues de M. le comte Benedetti avec le souverain prussien.
« Peu importe, si vous le voulez, que ce rapport ait été fait par M. le prince Radziwill ou par M. Abekeen. Il a été écrit et envoyé à M. de Bismarck, c'est là le point Mstorique.
« Or, M. Benedetti avait eu — ce qui était naturel — connaissance de ce rapport et il en avait lui-même adressé une copie à Paris, à M. de Gramont.
« De son côté, M. de Bismarck, falsifiant la dépêche, communiquait aux cabinets européens un técii mensonger des événements.
« J'ai dit que M. de Gramont garda secret le rapport que lui avait adressé M. Benedetti, et que ce fut grâce à l'ignorance dans laquelle le duc laissa l'Empereur et ses collègues, qu'une rupture eut lieu entre la France et la Prusse.
« Je maintiens, je le répète, mon affirmation, parce que cette relation d'événements qui passionnent, m'a été faite par le président du Conseil de cette époque, par M. Emile OUivier lui-même.
ità AFftès l'supibe
» Goiuuie je (teaianclais, k ce propos, & M. Emile (^tlli>iur, ^ L'on pouvait révéler un Tait d'une telle giavilô, il lue fit cette répçnse :
" — Certes, el moi-même, dans uq volume sur le iuLuistëre du Deux-Jauvier et sur la guerre, je le ferai connaître en détail.
Il — Mais, monsieur le ministre, dis-je alors, pourquoi n'avoir pas parlé déjà?
« — Parce que j'ai voulu attendre mon heure.
u Et il reprit :
<c ~ Vous me demandez si je publierai ce fditi Mais comprenez donc qu'il renferme la jusiiQcation de l'Empereur et la mienne devant l'Histoire.
Il Telles sont les preuves sur lesquelles je me suis appuyé dans le récit que vous attaquez. Elles me paraissent péremptoires.
« J'ajouterai que si on admettait la version de voire collaborateur, -dans laquelle il nous montre M. Denedetti ignorant absolument ce qui se passait autour de lui, ignorant la teneur d'une pièce diplomatique dont il faisait tous les frais, on n'aurait plus qu'à penser que notre ambassadeur fut un grand coupable ou un grand incoascieat. »
A la Buité de cette polémique, je m'attendais, le {iiiblic, la presse s'attendaient avec moi, à ce que
M.le comteBenedetti et M. Emile Ollivier prissent 1^ parole — M. le comte Benedetti, pour approuver mon récit ou poiir approuver celui du Figaro,' et
reconnaître,- dans ce dernier cas^ sa culpabilité ou
son incapacité; M. Emile Ollivier, pour me démentir
simplement, si j'avais reproduit une conversation
fausse.
Le mutisme de ces deux hautes personnalités,
auxquelles j'étais prêta répliquer, d'ailleurs, parut à
tous, dans cette circonstance, l'affirmation la plus
nette des faits que j'avais relatés.
Si je mets une minutie qui semblera peut-être trop obstinée à établir la véracité, la sincérité de mes notes,, en ce qui touche la déclarsition de guerre en 1870, c'est que, vraiment, c'est là un sujet sur lequel il ne faut pas que l'opinion s'égare. Il est nécessaire que la France sache à qui elle a dû d'êtrç malheureuse; il est nécessaire que la génération présente, comme la génération à venir, sachent à quelles menées criminelles le pays a dû d'être rayé presque de la carte européenne, sachent surtout les noms de ceux qui ont été le& auteurs de sa ruine passagère.
Je ne sème pas la haine. Mais si le peuple, .ayant lu ces pages qui lui montrent les « dessous » de l'aventure atroce qu'il paya de son sang et de sa for-
tune, maudit ceux qui se sont tant joués de lui, je ne saurai, en vérité, m'empécher d'applaudir à sa colère, à son ressentiment.
S'il était utile, pour devancer toute contestation des faits que je publie, dlnvoquer quelque nouveau témoignage à l'appui de ces faits, je me servirais de celui de M. le comte Benedetti lui-même,
M. Benedetti — je Tai mentionné dans mon livre intitulé VEmpereur Napoléon III — avait, à Versailles, un vieil ami qu'il visitait quelquefois. Cet ami, qui se nommait M. Eugène Bazin, avait été jadis mêlé au mouvement révolutionnaire de 184& et, depuis, était rentré dans la retraite. Mon père avait avec lui des relations très affectueuses et il me portait une toute particulière sympathie. Oc, comme, une après-midi, je me présentai chez lui, je le trouvai ému, bouleversé, indigné.
Etonné, je le regardai, interrogateur, croyant à quelque catastrophe familiale.
Il comprit mon attitude et, venant à moi, il me dit :
— Vous me voyez troublé et vous voifs demandez la cause de mon agitation, n'est-ce pas? Eh bien, mon cher enfant, Benedetti sort d*ici, et il m'a révélé des choses terribles.
De plus en plus surpris, je m'assis et j'écoutai.
— Oui... des choses terribles... répéta M. Bazin.
APRÈS LA GUERRE t9
Et il eut ce murmure :
— Les misérables... les misérables...
Puis, se tournant résolument vers moi silencieux toujours et impatient de connaître ces choses terribles qu'avait dites M. Benedettî, il parla ainsi :
— Benedetti sort d'ici, je le répète, et il m'a fait, sur la déclaration de guerre, une narration stupéfiante. C'est bien à tort qu'on l'accuse de n'avoir pas été à la hauteur de ses fonctions, en 1870, lors de ses entrevues, à Ems, avec le roi de Prusse. C'est bien à tort que Ton croit qu'il n'a point mis son gouvernement au courant de ce qui se passait. Benedetti a fait part — il vient de me l'apprendre — au duc de Gramont, de ses entretiens avec le roi, et il ne comprend pas encore comment le cabinet des Tuileries a pu laisser s'accréditer la légende mensongère d'un affront fait, par le souverain prussien, au représentant de la France, car il affirme avoir adressé à Paris la dépêche exacte de son dernier entretien avec lui. Le roi se montra un peu impatient, il est vrai, dans ce dernier entretien, mais il n'abandonna point sa correction habituelle ; et comme Benedetti n'a même point relaté cette impatience dans son rapport, il cherche encore le pourquoi du silence qui semble avoir été organisé autour de sa corres-
pondance. Cette correspondance, communiquée aux ^ Chambres, pouvait, il en est certain^ ïnalgré la dépêché de M. de Bismarck, adressée aux cabinets européens, conjurer tout conflit. Quel dramatiquemystère enveloppe donc toutes ces choses, et combien sont coupables ceux qui ont laissé s'accpmplir tant d*abominations!
Je notai, alors, les paroles de M. Eugène Bazin. Klles m'ont servi de point d'appui, dès le jour où elles furent prononcées, dans mes recherches sur les causes et sur les responsabilités de la guerre de 1870. Ainsi que M. Bazin, je demeurai « assommé » par cette révélation. J'ignorais, en ce temps, Tîntrigue colossale qui s'était formée autour de l'Empereur, dans une criminelle insouciance des inté- , rets du pays. M. le comte Bènedetti n''était point, j'en ai Tassurance, du complot que dirigeait l!Impératrice, et peut-être n'a-t-il appris, même, que par mes récits^ le « pourquoi » de ce silence qui avait accueilli son rapport.
Je le répète, M. le duc de Gramoiït, sur la prière impérieuse de la souveraine, mit la dépêche de M. Bènedetti dans sa poche — pour me servir d'une expression vulgaire; — et si cette dépêche ne se trouve pas, actuellement, dans les. archives du ministère des Affaires Etrangères, c'est qu'elle a été,
sans nul doute, non seulement tenue secrète en 1870, mais détruite.
Faut-il qu'une preuve décide encore de la responsabilité indéniable de llmpératrice dans cette aventure?
M.. Louvet, l'un des collaborateurs de M. Emile OUîvier, dans le ministère du Deux-Janvier, rapportera.
M. Louvet, qu'on ne saurait suspecter de sentiments impérialistes et qui était l'un des ministres libéraux le plus combattus par les autoritaires du Corps législatif, M. Louvet n'hésite pas à déclarer que l'Empereur repoussait, de toutes ses forces, l'éventualité d'une guerre et que, sûr cette question, il était en absolu désaccord avec l'Impératrice.
M. Louvet ajoute que l'Empereur, malade, était comme accablé sous la douleur et sous l'elTroi ; mais que l'Impératrice, très résolue, marchait droit au but qu'elle souhaitait d'atleindre. Il lui fallait une guerre à la faveur de laquelle elle bousculerait Topposition libérale et rétablirait le pouvoir personnel des premières années du règne napoléonien.
M. Louvet nous apprend que M. le duc de Gramont qui hésitait encore entre ses devoirs de Français et sa soumission aux volontés de l'Impératrice, proposa au Conseil des ministres présidé par Napo-
22 APR^s l'bmpirb
léon III, que Ton convoquât un congrès des grandes puissances pour régler le différend qui divisait alors la France et la Prusse et imposer une décision aux deux nations rivales.
En entendant ces paroles, TEmpereur s'écria : — « C'est le salut! » — Et Ton convint de communiquer, aussitôt, la proposition de M. de Gramont, approuvée unanimement, aux Chambres. Mais, par suite de circonstances imprévues, cette communication dut être renvoyée, et lorsque l'Empereur, en sortant du Conseil, arriva à Saint-Cloud, il y trouva l'Impératrice très exaltée et furieuse des retards apportés à une déclaration d'hostilités. La Cour joignait ses clameurs aux siennes et le souverain qui s'apprêtait à. exprimer des assurances de paix, sembla, en cet instant, comme un être abandonné au milieu d'insensés.
Ce tableau de la Maison impériale est terrifiant. Il est vrai, pourtant, puisque c'est un homme comme M. Louvet qui le retrace.
L'Empereur passa, silencieux, devant ses familiers, devant les personnages habituels du parti de sa compagne, assemblés là comme pour l'appel à la curée suprême, et lorsqu'on se mit à. table, il laissa ces hommes et ces femmes qui se disposaient à. bien manger, discourir, sans se mêler à leurs propos.
Profondément triste, il entra bientôt dans son cabinet où les ministres vinrent le rejoindre vers onze heures du soir.
C'est alors que l'intrigue ourdie, par les partisans de la guerre, se fait audacieuse.
L'Empereur donne l'ordre de télégraphier à chacun des ministres de se rendre à Saint-Gloud, sans tarder. Or, deux des ministres qui luttent pour la paix, ne reçoivent par leur convocation. M. Louvet et M. Segris sont oubliés et le Conseil décide que la guerre sera déclarée.
Tel est le récit exposé, naguère, par M. Louvet, sur les événements de 1870. Il corrobore pleinement les affirmations que j'ai recueillies et publiées, sur ces événements.
Il serait vain, désormais, de vouloir élever une discussion autour de la genèse du conflit Franco- Allemand. J'ai suffisamment démontré que ce conflit eut pour auteurs l'Impératrice et les hommes égoïstes qui l'entouraient, en Taidant à rejeter l'Empereur au second plan, dans la politique intérieure et extérieure de la France.
Un acte d'accusation formidable résulte de ce qui précède, contre l'Impératrice Eugénie,
Il est, en effet, acquis dorénavant, que M. le comte Benedetti informa son ministre, M. le duc de
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Gramont, des incidents qui avaient eu lieu, entré le roi de Prusse et lui, à-Ëms, et que ces incidents n*étaient, en aucune façon, de nature à faire naître des hostilités ; que M. Emile OUivier, Président du Conseil, ignora la communication de M. le comte Benedettî et ne connut, par ses agents à l'étranger, que la teneur outrageante de la dépèche de M. de Bismarck aux cabinets européens ; qu'enfin, lors de la convocation d'un conseil suprême par l'Empereur, à Saint-GIoud, les télégrammes adressés par Napoléon m à deux de ses ministres, MM. Louvet et Segris, furent interceptés.
Si l'on rapproche ce dernier fait du secret gardé, par M. le duc de Gramont, au sujet de la correspondance de M. Benedetti, on ne peut que lever les bras au ciel et pleurer sur la France, alors victime d'une intrigue épouvantable ; on ne peut que demeurer efîaré devant les responsabilités colossales qu'assumait, en ce temps, l'Impératrice^ pour rendre la guerre inévitable, on ne peut que se demander si on doit la condamner impitoyablement, comme Ton condamne les pires criminels, ou simplement la plaindre, comme Ton plaint les insensés.
Je ne pense pas que j'aie, encore, l'occasion de reprendre cette question soit pour apporter de nouveaux témoignages au récit que je présente,
soit pour répondre à quelques démentie. Si ces témoignages me sont offerts, cependant, je les ferai connaître; si ces démentis se produisent, je les relèverai. .
Par une lettre qui précède, a'dressée au journal Le Figaro, on a vu que j'ai déjà répondu péremptoirement aux objections, aux démentis qui tendaient à atténuer l'importance de mes recherches historiques concernant la déclaration de guerre de 1870.
Le Figaro f après avoir, pendant deux années, publié mes récits anecdo tiques sur le Second Empire, semble vouloir, maintenant, se particulariser en prenant vis-à-vis de moi une attitude hostile, chaque fois qu'il m'est offert d'exprimer mon sentiment, de révéler un document, un témoignage, un fait, ayant trait aux choses de la Cour des Tuileries ou à celles de la guerre Franco-Allemande.
Cette attitude pourrait me surprendre si je n'en connaissais la cause, si je n'étais en mesure de l'expliquer.
M. Francis Magnard, bien connu des écrivains par le peu de bravoure qu'il met à défendre ceux dont il sollicite la collaboration, M. Francis Magnard, après s'être réjour de la publication que je lui apportais, s'est tout-à-coup retourné contre moietavec la même uisance — avec la môme inconscience, devrais-je
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dire — dont il avait fait preuve en acceptant mes récits, il s'est fait, soudain, le défenseur de ceux qu'il m'avait autorisé à attaquer dans son journal; il s'est désavoué, tout en essayant de m'atteindre dans sa reculade, dans son repentir.
L'opinion actuelle de M. Magnard m'importe peu. Toute l'équivoque de sa conduite n'empêchera point que, pendant deux années, il ait, avec moi, fait connaître au public les frivolités de la Cour des Tuileries, ainsi que l'intrigue abominable qui rendit la guerre de 1870 inévilable.
M. Magnard est un vieil homme satisfait et fatigué qui redoute les ennuis. Api es avoir débuté, au Figaro^ comme petit employé de bureau, après avoir su plaire à M. deYillemessantdont il flattait les manies, dont il supportait les colères, souvent grossières, qu'il servait, insinuant et passif, dans une façon d'indispensable, d'officieux tendant la main aux pourboires généreux du maître, le dos à ses coups de botte, il s'est fait une réputation de personnage à bon sens, en s'habillant et en parlant comme Joseph Prudhomme. Il tient à conserver le calme d'une gloriole durement, péniblement acquise, et tout ce qui se dresse à rencontre de sa quiétude, l'effraie.
Ayant tout mis en œuvre pour donner de l'impor-
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tance à mes articles, ayant fait annoncer ma collaboration par l'envoi de plusieurs milliers de circulaires en province et à l'étranger, M. Magnard n'avait pas, cependant, prévu le retentissement de ces articles, et lorsqu'ils soulexèrent les clameurs des anciens familiers des Tuileries encore vivants, il eut un effroi. De cet effroi, devait naître le désaveu qu'il s'inflige aujourd'hui. On comprendra que je lui en laisse toute la responsabilité.
M. Magnard mérite plus de pitié que de mépris, en agissant ainsi.
Il n'est pas un écrivain, à proprement dire, en effet, et Ton ne saurait lui en vouloir de n'avoir pas la conscience, l'orgueil, l'honnêteté même, d'un écrivain soucieux de la sincérité, de l'indépendance de sa pensée.
M. Magnard, personnage maussade et d'une éducatîon douteuse, occupait, jadis, au Figaro, l'emploi de <c rédacteur qui écrit avec des ciseaux, » selon la pittoresque expression de mon spirituel confrère, M. Emile Bergerat. M. Magnard découpait les principaux articles des journaux, destinés à parattre sous la rubrique : « Revue de la Presse, » et ce n'est pas dans ces fonctions peu difficiles, d'une intellectualité discutable, qu'il lui a été donné d'apprécier ce que vaut, devant soi-même ou devant le public, ce
particulier sentiment de l'honneur qui doit guider, dans sa carrière, tout écrivain digne de ce nom.
Ces quelques lignes — ce rapide portrait d'un homme qui né tire son importance que de la grande puissance du journal qu'il dirige, non sans étonnement pour les autres, non sans étonnement pour lui-ipème, peut-être — pourraient suffire à expliquer sa conduite dans les circons^tances qui m*ont rapproché de lui.
11 est, cependant, à cette conduite,-une cause tout aussi déterminante.
M. Magnard, directement consulté par Timpératrice Eugénie, pour savoir si le Figaro consentirait à mettre un terme à mes publications, s'entendit . avec l'ex-s.ouveraine, et c'est à la suite de cette entente q)ie mes .ouvrages : Les Balè travestis et les Tableaux vivants sous* le Second Empire et VEmperçur Napo^ léon III, qui devaient paraître dans le journal de la rije Drouot, n'y furent pas publiés. M. Magnard s'efforça, en outre, ^ à détruire par des narrations fantaisistes et périodiques, l'effet produit par mes articles.
Le traité de paix conclu entre Timpératrice Eugénie et M. Magnard n'avait-il qu'une durée limitée? Qn pourrait le croire si l'on a souvenir des nutnéros du Figaro des-24 et 31 janvier 1894, dans ..
APRÈS LA. GUBRRB • 29
lesquels parut une étude de .M. le comte de Kéràtry, sur les Responsables de la guerre en 1810.
En cette étude, en effet, M. de Kératry n'hésite pas à dire, après moi, et confirmant ainsi mes affirmations, « qu'un parti militaire et catholique s'était créé au sein même des Tuileries, avait grandi > avait ^ fait des recrues dans le cabinet comme dans le Parlement... que .M. de Bismarck, qui avait prévu le • moment psychologique oîi le masque pourrait être jeté, faisait encourager sous main, par ses affidés 4es deux sexes, les velléités belliqueuses de la nour velle camarilla qui évoluait à. la Cour de Compiègne et des Tuileries... que ce parti avait grandi aux côtés de l'Empereur et à son insu. »
M. de Kératry ajoute :
« Que M. le duc de Gramont avait Toreille de cette coterie dont les conciliabules se tenaient en permanence... Que l'ambassadeur d'Espagne, à Paris, M. Olozaga, véritable ami de la France, esprit aussi perspica'ce que rompu à toutes les finesses du métier, avait compris, dès le début de la crise, le péril effroyable d'une situation qui lui avait été confiée «par le macéchal Prim ; aussi, sans perdre une minute, résolu à couper court à cette intrigue, dès la première heure et de sa propre initiative, il avait envoyé en Allemagne un agent sûr, dans le
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but d'obtenir du prince Antoine toute renonciation au nom de son fils. Le télégraphe lui avait rapporté la nouvelle du succès. Aussitôt, usant deTinfluence considérable dont il disposait dans son propre pays, il avait obtenu de son gouvernement une déclaration solennelle qui établissait que « l'Espagne acceptait la renonciation du prince Léopold, en prenait acte et déclarait qu'à l'avenir, le prince de HohenzoUern ne serait pas parmi les candidats au trône. » C'était un double coup de matlre. La mine prussienne était éventée. Le premier télégramme avait été remis à M. E. Ollivier, qui vint aussitôt le produire triomphalement à la Chambre, dans la salle des Pas-Perdus. Le débat paraissait donc clos. Le même soir, M. Olozaga porta directement la décision de son gouvernement à Saint-Cloud. L'Empereur en félicita vivement l'ambassadeur et s'en proclama satisfait, en présence du duc de Gramont, qu'il invita à porter de suite la bonne nouvelle à M. Ë. Ollivier, pour se concerter avec lui sur la déclaration à faire le lendemain aux Chambres, terminant ainsi pacifiquement la question.
« Il était neuf heures : à minuit, M. de Gramont n^avait pas encore quitté les appartements ou l'Impératrice recevait, et VEmpereur, survenant, lui exprima son étonnement de la négligence qu'il mettait à
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exécuter ses ordres^ dans une circonstance aussi grave : la presse du temps fit mention de Vincident.
« Hélas ! M. de Gramont ne se tint ni pour satisfait, ni pour battu.
€ Après s'être fait appuyer, le 11 juillet, par une demande d'interpellation de M. Clément-Duvernois, relative « aux garanties que le Cabinet se proposait de stipuler, pour éviter le retour de nouvelles complications avec la Prusse, » M. de Gramont enjoignait au comte Benedetti de réclamer un engagement personnel de la part du roi Guillaume :
« Pour que la renonciation produise son effet, il « est nécessaire que le Roi s'y associe et nous donne « l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau la « candidature. »
« La France venait de retomber dans le piège qui lui avait été tendu.
« On sait le reste : le 15 juillet 1870, M. E. Ollivier ouvrait la séance par une demande de subsides de guerre, ainsi motivée :
« Notre désir de conserver à l'Europe les bienfaits « de la paix était tel, que nous ne rompions pas les « négociations...
c Aussi notre surprise a-t-elle été profonde, lors- « que nous avons appris hier que le roi de Prusse « avait notifié, par un aide de camp, à notre ambassa-
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" 'ieuT, qu'il ne ie rer:evraiL pl'is^et «j^i*, pi:«iT f-rcmer • à oe re^'as uû càrdCtère mm éqaît.:q'j^-5<;c r::;ier- « neLixeut I avait communiqué à loos les ^calLstis a d Europe. MouvemeaL^oasapprenioBseamème a teinp^queM. le baroa de Werther aTaitrcço l'ordre « de preodre un conçé, et qne des armements s'ope- (i raient en Prusse-
« J'ai entre les mains des dépêches de nos deox '< agents, dont je ne pais citer les noms: car, le leo* « demain, ils seraient obligés de quitter les Cours fi auprès desquelles ils sont accrédités.
't Dans la nuit dn 13 an 14, les mesures militaires « commençaient en Prusse. »
« Ce tut de cette déclaration solennellement faite à la tribune par le président du Conseil, qu'est vraiment et définitivement sortie la guerre, avec tous ses désastres.
« Mais cette déclaration contenait des énonciations fausses, suscitées intentionnellement par J/. de Bismarck qui voulut rendre les choses irréparables^ à l'aide de son fameux télégramme du 13^ et acceptées complaisamment, sans aucun contrôle^ par le duc de Gramont^ parce qu^elles servaient les visées de sa camarilla. »
Le Figaro aurait pu se dispenser de tenter d*in-
Armer mes récits, pour en arriver à accepter de publier l'acte d'accusation dressé par M. de Kératry contre le parti militaire et catholique, contre la • camarilla qui- « évoluait aux Tuileries. »
Avant M. de Kératry, en effet, j'avais fait ces * révélations. M. de Kératry les complète, il est vrai, en nous apprenant cette chose énorme, effroyable :
l'Impératrice retenant auprès d'elle M. de Gramont, pour que les ordres de l'Empereur, en faveur de la paix, ne soient pas exécutés !
Le Figaro n'est pas heureux, en vérité,, dans son désir d'être agréable à l'ex-souveraine. N'est-ce pas lui, encore, qui, dans le numéro du 3, mars 1894, sous la signature de M. Albert Verly, nous faisait contiaître un incident fortpeii louable — pour employer une exj[)ression modérée — dé la vie de la jeune femme. '
, Dans un récit concernant « l'Escadron des Cent- *
Gardes, » Le Figaro^ parlant (le l'immobilité légendaire imposée à ces militaires, lors de leurs factions, nouscoritaitqu'unjourrimpératrice voulant se rendre •
compte par elle-même de cette immobilité, se porta
sur un malheureux soldat à un acte de sauvage brutalité*.
Je cite textuellement :
« Tout le monde connaît l'anecdote du Prince
liiiiKMial verMUit ua cornet de bonbons dans nne l»oUo de cent-garde sans que le brave soldat bronchvil ni se dérangeât de sa faction.
u Celte plaisanterie n'était rien à côté de la dure épreuve que l'impératrice Eugénie fit subir à un lactionnaire de service aux Tuileries.
a La souveraine, mettant en doute l'immobilité absolue des hommes de sa garde particulière, devant le baron Yerly, celui-ci mit Sa Majesté au défi de taire broncher un cent-garde.
« Avec toute la pétulance de son caractère» l'Impératrice s* élança aussitôt dans le corridor et fit le simulacre de donner un soufflet au colosse de garde; celui-ci ne bougea pas d'une ligne ; l'Impératrice réitéra, cette fois sérieusement : même immobilité.
« La compagne de l'Empereur, vaincue, dépitée, rentra dans ses appartements et, le soir, fit envoyer cinq cents francs au cent-garde ainsi intervie'wé ; ce dernier les refusa, disant qu'il était trop fier d'avoir eu, pour un instant, la main de sa souveraine sur la joue. »
Je ne sais ce que M. Magnard, si peu constant dans ses opinions, peut penser, en dehors d^arrangements spéciaux, de la femme cruelle qui se livrait à de telles équipées; mais il reconnaîtra, et le public reconnaîtra avec lui, que dans aucun de mes récits.
APRÈS LA GUBRRB 35
je n'ai été aussi sévère pour Timpératrice Eugénie, que M. de Kératry et que M. Albert Verly.
La guerre de 1870, en désagrégeant la société française, en jetant dans le pays le germe d*une société nouvelle, exigeait d'être expliquée. C'est pourquoi, indépendamment de Ja question personnelle qui m'a occupé ici, ajoutant d'autres matériaux aux matériaux que j'ai mis, en diverses circonstances, à la disposition des historiens, et qui sont relatifs à la lutte Franco-Allemande, j'ai tenu k axer définitivement les causes de cette lutte, la physionomie des hommes et des choses qui s'employaient à la conjurer ou à la rendre inéluctable.
Lorsque la guerre fut terminée, la société qui, sous le Second Empire, avait eu un si vif éclat» n'existait plus et, désorganisée, s'en allait un peu de tous les côtés, affolée, sans direction, pareille k un régiment en déroute dont les bataillons, disséminés, s'enfuiraient au travers de champs inconnus.
Après la paix, une société nouvelle, formée de quelques éléments de l'ancienne et de personnalités très diverses qui, durant toute l'époque impériale, étaient demeurées inactives ou avaient pris, devant le pouvoir, une attitude de militante hostilité, devait surgir du chaos des choses.
s 6 APRÂS l'bmpire
Au point de vae mondain, celte société, née d'une crise politique, poussée sur des décombres, ne pouvait ressembler à celle qui Tavait précédée. Engendrée dans la maussaderie et la colère, elle devait garder la marque indélébile de Theure en laquelle elle avait été créée.
Âu point de vue moral, elle ne devait être ni meilleure ni plus mauvaise que sa devancière, et sortie de milieux gui ne différaient guère, par leur frivolité, des milieux impériaux, elle devait posséder les mêmes défauts de légèreté et d'égoïsme.
Cette légèreté se manifesta dès les premiers moments cruels de la Commune, alors que Versailles entra en lutte contre Paris ; cette légèreté se donna libre cours lorsque la grand'ville, vaincue, déversa ses prisonniers dans les caves et dans les pfisons du chef-lieu de Seine-et-Oise. On sait que ce fut un sport très élégant alors, pour les beaux messieurs et pour les belles dames réfugiés à Versailles et y attendant des jours moins troublés, plus conformes h la satisfaction de leurs appétits aristocratiques, de
se trouver, Tinjure à la bouche et le poing mena-
çant, sur le passage des convois de prisonniers qu'on amenait de Paris.
Quant à l'égoïsme de la société nouvelle représentée, en ce temps, par la droite de l'Assemblée
APRÂS LA GUBRRB 37
Nationale, il n'attendit point, pour s'affirmer, que la paix fût conclue ou que la Commune fût réduite à l'impuissance. Dès la réunion de l'Assemblée, b Bordeaux, il se dressa devant le pays, comme un mal de plus à ajouter à tous les maux dont il souffrait.
Les hommes de droite de l'Assemblée Nationale appartenaient à l'aristocratie la plus intransigeante de France. Se souvenant que leurs aînés n*avaient point hésité à hisser leur roi sur les ruiùes accumulées à Waterloo, ils s'inquiétèrent peu de réparer les désastres que nous léguait la guerre et, ne voyant dans cette guerre môme, qu'un accident favorable à leurs desseins, à leurs espérances longtemps caressées et déçues, ils se traînèrent en des intrigues de salons, ébauchèrent l'aventure d'une restauration monarchique.
Le pitoyable prince qu'ils présentaient au peuple et qui, sans enthousiasme, sans conviction, les suivait — un peu à la manière du baudet qu'on force à franchir un ruisseau — ne répondit point k leurs sollicitations pressantes et les républicains, ainsi que les rares impérialistes qui, alors, osaient élever la voix, n'eurent pas de peine à faire échouer leurs projets.
De méchantes fées semblaient entourer la société
38 APRÈS l'empirb
nouvelle, à sa naissance. Des tiraillements, des faiblesses la tourmentaient et, dans sa maladive formation, elle ne paraissait pas viable.
Elle vécut, cependant, et c'est d'elle qu'est sortie la société d'aujourd'hui, débile représetitation de classes qui s'effondrent, rachitique descendance de castes que le souffle populaire ne tardera point à balayer.
La société d'hier avait peu de sens moral, je le concède, mais dans sonégoïsme, dans l'ardeur, dans la satisfaction de ses intérêts, de ses jouissances, elle conservait une sorte de prestige factice qui l'imposait aux masses.
La société d'aujourd'hui, dans le cynisme de sa joie héréditaire, dans l'indifférence qu'elle affecte devant les misères publiques et qui la fait haïr des humbles, des souffrants, n'a même plus cette apparence décorative qui protégeait l'autorité de sa devancière.
Ce qui contribuait à donner, à la société d'hier, comme un aspect de grandeur — des convictions politiques et une foi en Dieu — n'est plus. La société actuelle ne croit plus, en effet, ni au Roi, ni au Pape, ou plutôt — ce qui est même chose — elle place son espérance sociale sur ce pauvre homme qui s'appelle M. le comte de Paris et qui s'occupe
davantage à chasser les grouses, en son exil, qu*à préparer son règne; elle place sa fidélité religieuse sur ce tracassier et maussade vieillard qui se nomme M. Richard, qui est archevêque de Paris et cardinal, non par la grâce divine ou par son mérite reconnu, mais par intrigue, par surprise.
La chute de la société actuelle est profonde. Mais si cette chute est profonde, elle ne cède rien de sa morgue hautaine, de sa sottise, de son audace, de son insouciance, devant les douleurs populaires.
Elle s'effare bien un peu lorsqu'un orateur, lorsqu'un écrivain dénoncent son attitude à la foule et lui prophétisent une fin peu aimable. Mais elle se dit qu'elle a le temps d'exister encore assez de jours, pour ne point voir cette fin, et elle se contente de demander les têtes des importuns qui l'inquiètent. La France souffre, certes, de cet état particulier des classes dites dirigeantes.
Toutefois, à ce mal, il faut le déclarer, s'en ajoute un autre dont elle souffre tout autant.
Depuis 1871, le Parlementarisme, en se développant, a créé dans le pays un trouble, un déséquilibrement qui lui ont sans cesse été préjudiciables. De ce trouble, de ce déséquilibrement, est née l'affirmation d'un ordre spécial de choses : Torganisation
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sociale, le fonctionnement régulier de la médiocri té.
De quelque côté qu'on se tourne, on aperçoit peu d'intelligences réelles. Il semble qu'une même enveloppe vulgaire, qu'un même brouillard voile les hommes et les ramène à une nuance égalitaire et stupide. Il semble qu'ils marchent tous d'une même allure, s'emboîtent le pas les uns aux autres et suivent les mêmes chemins.
La médiocrité est en tout et partout. Le pays s'anémie sous son haleine inféconde, et il eût été aisé de prévoir son agonie morale — une agonie douce et sans secousses, comme celle d'un phtisique — si, en ces dernières années, un réveil de la pensée ne l'avait enfin fait tressaillir, ne l'avait galvanisé.
Des hommes sont venus, en effet, qui frappés, d'une part, par Témasculation des classes dirigeantes, d'autre part, par l'insuffisance de ceux qui ont mandat de veiller aux intérêts du peuple, ont élevé la voix et ont agité, devant l'humanité, le drapeau d'une nouvelle foi politique, ont clamé la doctrine d'un nouvel état social.
Ces hommes se sont, dit qu'il y a peut-être autre chose à faire, en France et dans le monde, qu'à édifier éternellement, la joie et la fortune de ceux qui, depuis des siècles, se sont transmis la fortune et la
joie, qu'à besogner pour permettre k quelques-uns de jeter au peuple, afin d'endormir ses revendications légitimes, des paroles mensongères.
Toute une jeunesse intellectuelle s'est groupée autour d'eux, éprise de renouveau, d'apaisenaent et de fraternité, comme au cri strident du clairon, se groupent des soldats prêts à combattre pour une cause chère. ,
. Je ne voudrais point prononcer de mots inquiétants, je ne voudrais point évoquer des images troublantes.
Le mot « socialisme » semble, dans l'opinion d'un grand nombre de personnes douées de sentiments généreux, mais que la lettre et que l'esprit des choses effraient, être de ces mots-là; l'avenir qu'il indique semble montrer Tune de ces images.
Mon but n'est point, ici, de dire ce que le socialisme qui se dresse devant la société, apportera aux hommes et je n'entreprendrai pas de le définir, soit en l'étudiant, imposé dans une convulsion populaire, soit en déguisant les surprises qu'il réserve, sous la conventionnelle bonhomie d'une acceptation à la mode.
Je me contenterai simplement de répéter, ce que déjà j'ai dit, en un précédent ouvrage, que je crois peu aux transformations sociales qui s'opèrent
42 APRÈS L*£MPIRB
dans le calme et dans Tabsence de toute violence.
Le socialisme qui exige, dans son établissement, le mouvement puissant d'une révolution, fera des victimes; mais il ne doit pas résulter de cette probabilité,, qu'il faille en repousser Torganisation, qu'il faille rendre, à ceux qui en professent les doctrines, leur tâche plus difficile.
On n'arrête pas le courant d'un fleuve. Or, le socialisme, né d'une pensée de justice, de pitié, monte *dans Tâme des hommes et les envahit. Sa marche est aussi impétueuse que celle d'une eau rapide et nul ne saurait lui opposer un barrage, nul ne saurait tenter de l'immobiliser.
Le socialisme roule trop de peines, est fait de trop de larmes pour qu'enfin, il ne passe pas sur la terre comme une onde vengeresse et fertile qui, une fois perdue dans les océans humains, laissera après elle un limon bienfaisant.
Je sais que ceux qui possèdent les joies de ce monde, redoutent l'heure en laquelle ces choses s'accompliront. Je sais que les heureux de la terre, dans l'effroi de leur quiétude violée, conseillent à ceux qui n'ont pas de pain, aux hommes qui tombent, épuisés, sous un dur labeur, aux femmes qui pleurent sur le berceau misérable de leurs enfants, aux filles qui prostituent leur jeunesse à quelque riche, aux tout
petits même qui ne comprennent pas, dans leurs haillons — la résignation — une résignation faite de prière et de soumission aux volontés divines. Car, si les heureux de ce monde n'ontplus de foi, ils trouvent bien que les humbles en aient une, pour les arrêter dans leur révolte. Mais l'exemple des grands a frappé les humbles ; ils ne croient plus à la prière, ils ne croient plus qu à leur détresse et selon une parole célèbre et éloquente, la vieille chanson qui berçait la misère humaine ayant été interrompue, la misère humaine s'est réveillée et elle veut des adoucissements, des consolations qui n'aient plus rien d'une vaine espérance.
Pour moi, je n'hésite pas à déclarer que s'il est des hommes qui conseillent, qui admirent la résigaation, je ne suis pas avec ces hommes.
Je comprends que Ton soit avec les révoltés, contre les oppresseurs; que l'on soit avec la bête qui déchire et qui tue, lorsqu'on lui veut du mal; avec les martyrs, contre les proconsuls des sociétés satisfaites et égoïstes.
La résignation est un aveu de faiblesse. La révolte est une affirmation de force. La résignation est une graine desséchée et stérile ; la révolte est une semence qui germe à l'infini. On peut étouffer la voix de celui qui la porte vers les peuples ; on ne
peut empêcher le vent d'en recueillir les échos, on ne peut empêcher les troupeaux humains qui bêlent lamentablement, sous leurs souffrances, de tressaillir alors qu'elle se lait entendre, si lointainement que ce soit.
Derrière la révolte, il y a la Justice.
La déchéance morale, Tindifférentisme, la médiocrité de la société actuelle, appellent cette révolte et cette justice.
On en retardera Theure, désespérément, je ne me le dissimule pas. Mais cette heure se marquera d'elle-même, en dépit de tous les obstacles, à Thorloge du Destin.
Le Parlementarisme qui est le mal honteux qui ronge le pays, s'efforce de combattre les penseurs ou les écrivains qui se lèvent contre son omnipotence ridicule et odieuse, contre Tétat social dont il s'accommode à merveille, dans son égoïsme, dans le souci constant de ses seuls intérêts. Sa résistance sera vaine et je plains sincèrement ceux qui se font ses défenseurs attitrés. Leurs mensonges, leur hypocrisie s'effaceront devant la brutale poussée des peoples et, dans la lutte qui s'affirme si puissamment, dès à présent, on a quelque raison de se demander, songeant aux suprêmes énergies de la Révolution, s'il y aurait vraiment crime à disper-
APRàS LA 6UERRB 45
ser, à réduire au silence les hommes qui, dans l'unique soin de leur bien-être personnel, de leurs malsaines ambitions, se mettent entravers des espérances et de l'avenir de Thumanité.
Le siècle, à son déclin, s'agite dans le trouble profond que provoque la pensée des revanches et des réhabilitations sociales.
Un fait étifange augmente son anxiété, son angoisse. Ce siècle semble se replier sur lui-même comme une toile que Ton roulerait et, nous reporportant à cent ans en arrière, il s*en retourne vers l'époque de renouveau qu'ont chantée des poètes, qu'ont immortalisée des historiens et qui fut une épopée.
La génération actuelle, dans Thorreur instinctive de la médiocrité qui arrête son élan, qui entrave ses desseins, s'en va, animée d'enthousiasme et de recueillement, vers celui qui, né de la Révolution, imposa la Révolution au monde — vers Napoléon.
A défaut d'un homme vivant pour la comprendre, pour la porter vertigineusement en avant, pour lui montrer des domaines à conquérir, pour lui inspirer des idées à verser sur les peuples, elle acclame un homme mort, ressuscité dans une légende et, comme aux temps où, avec sa vieille garde, il courait à l'assaut de toutes les gloires, cet homme mort, ce
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spectre qui se lève, grandi par une fable colossale, marche en tête de la jeunesse intellectuelle, lui souffle la haine des impuissants, la mène à la charge contre les médiocres vautrés dans leurs jouissances.
Fait étrange et qui paraît une antithèse, sans abandonner rien de ses convictions libérales, de sa pitié, de sa générosité, de Tindépendance de sa pensée, la jeunesse intellectuelle de France suit l'ombre de Napoléon, se nourrit de sa légende et l'on sent que si ce nom était porté, aujourd'hui, par un être au génial cerveau, le parlementarisme qui nous opprime, la médiocrité qui nous envahit, disparaîtraient affolés.
La jeunesse d'à présent, n'est pas seulement socialiste; il semble que la nausée dont elle souffre et qui lui vient d'une trop longue expérience du Parlementarisme, du trop complet triomphe de la médiocrité, lui communique comme un besoin de gloire, de relèvement moral et matériel, compatible avec ses doctrines libérales et transformistes, la fasse prête à l'acceptation d'un César — le mot est énorme, je le sais — qui la comprendrait et qui lui procurerait des sensations, des spectacles moins vulgaires que ceux qu'elle subit.
Du chaos des choses, il y a cent ans, un homme.
un César — Napoléon — donna ces sensations et ces spectacles à la France, au monde, et de sa course au travers de la terre, surgit la formule neuve d'une époque.
Que donnera àlaFrance, au monde, dans le chaos des choses actuelles, la pensée qui s'échappe de la jeunesse intellectuelle et qui s'en va vers le peuple» non plus simplement en se heurtant à son étonnement naïvement admiratif, incompréhensif, mais en essayant de s'emparer de sa conscience, de semer des émois dans l'éveil formidable de ses sens, de son esprit, de se fondre dans son intelligence ?
Les bases de la société se crevassent et, comme la statue d'argile dont parle la Bible, la société chancelle, s'écroule lentement dans l'attente du jour où, d'un choc de son coude brutal, le peuple la jettera bas et se frayera un passage sur l'emplacement qu'elle occupait, avec tant d'autorité dédaigneuse, avec tant de bonheur immérité.
En mer, parfois, le soleil, à son coucher, paraît mourir dans la brume sanglante d'un ciel menaçant et chargé d'orage.
La société actuelle — vieux soleil qui' brilla sur l'humanité — agonise dans l'enveloppement des mêmes brumes sanglantes, dans Teffroi d'un même péril, et au-dessus de l'abîme oîi elle s'enfonce,
48 APRÈS l'bmpirb
se dressent, dans une formule de paix et de fraternité, le symbolique groupement des peuples, le mirage d*une terre dont la douleur ne peut être bannie entièrement, hélas, mais sur laquelle toutes les bonnes volontés, tous les courages rassemblés par des mains puissantes et réglementés par quelques cerveaux supérieurs, contribueront à faire moins insensibles les hommes, à panser mieux les blessures des misérables.
Je disais plus haut que Tenlhousiasme manifesté par la jeunesse libérale et socialiste de France, en faveur de la légende napoléonienne, en faveur d'un homme qui dirigerait sa vie en la protégeant contre l'encombrement des médiocres, a l'aspect d'une antithèse.
Il n'y a, cependant, aucune contradiction d'idée, ici, de la part des intellectuels, et l'analyse de leurs sentiments est aisée à établir.
Ils exècrent le parlementarisme et souhaiteraient qu'un homme, à la main puissante, en délivrât le pays.
Ils aiment le peuple; mais tout en l'aimant, tout en comprenant qu'il n'a rien à attendre, pour l'édification de son bonheur, de la société actuelle, en laquelle, selon la parole latine, l'homme pour rhomme est un loup, les intellectuels de ce temps
APRÈS LA GUBRBE 49
se sentent découragés dans les eiîorts qu'ils tentent, afin de lui rendre meilleur son sort.
Le peuple les écoute, les observe dans leurs paroles ou dans leurs actes généreux, mais il demeure inerte devant leurs appels, mais il se détourne d*eux, même, aux heures des élections, mais il continue de se laisser leurrer par ceux qui, ayant pris possession de lui depuis des années, Font habitué à les considérer comme ses maîtres.
Après Tabominable parodie de la justice, dans le procès des boulangistes, après les scandales parler xnentaires du Panama, on aurait pu croire que le peuple, renseigné sur la moralité de ses mandataires, les relèverait, indigné et dédaigneux, de leurs fonctions. Il n'en a rien été; et, quelques victimes ayant été offertes à l'opinion publique, l'opinion publique, dans une lâcheté et dans une indifférence impossibles presque à expliquer, s'est déclarée satisfaite et a renvoyé au Palais-Bourbon les mêmes hommes qui l'avaient trompée et qu'elle savait, désormais, être des voleurs.
Ces faits, brièvement rappelés, démontrent qu'il existe dans le peuple un état d'esprit inquiétant pour la résolution utile des problèmes humanitaires qui le concernent spécialement.
Cet état d'esprit a frappé la jeunesse intellectuelle
de France, et, tout en continuant de s'intéresser & l'avenir des misérables, des humbles, elle se refuse, désormais, à les suivre dans leurs erreurs, à se dépenser vainement en faveur d'une masse sociale qui ne comprend pas ou qui n*entend pas.
Je connais un écrivain, socialiste très sincère, que cette inertie populaire a absolument découragé.
La théorie du bon tyran qui donnerait à boire et à manger au peuple, mais qui réserverait toute sa haute sollicitude pour une aristocratie de race et de l'intelligence, lui paraît aujourd'hui moins chimérique, plus humaine dans son acceptation. L'inconscience du peuple l'a douloureusement étonné, lors des dernières élections, et il s'attriste, maintenant, dans la contemplation un peu dédaigneusejde ce que l'on appelle le plus grand nombre. Il se demande, inquiet, si ce plus grand nombre mérite qu'on use ses forces physiques et ses forces morales, pour lui procurer un bien-être, une indépendance dont il paraît peu se soucier,! qu'il n'est point en mesure d'apprécier. 11 compare les hommes aux animaux; il constate que chez les chevaux et les chiens, par exemple, il y a des bètes de luxe ainsi que des bétes de peine, et il en arrive à se demander si, chez les hommes, la nature n'a pas bien fait ce qu'elle a fait, en formant également des êtres dissemblables
dans leur construction physique et dans leur construction intellectuelle.
Le parlementarisme, qui tend à mettre au même niveau les hommes de luxe et lès hommes de peine, les êtres d'instinct et les êtres de raison, lui déplaît; et, dans la haine qu'il en éprouve, il admet la venue possible d'un Educateur — tel Napoléon mais animé de sentiments généreux — qui replacerait chacun et chaque chose, dans le cadre qui lui convient.
L'écrivain dont je parle est-il un rêveur ? Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que son rêve n'est point pour être désagréable à ceux qui fuient les promiscuités douteuses, les contacts grossiers; à ceux qui, dans la vie, recherchent non des impressions générales, mais des sensations élégantes et inianiment délicieuses, dans leur sélection.
L'Assemblée Nationale.
La réunion d'hommes que les électeurs envoyèrent, en février 1871, à Bordeaux, pour y conclure la paix ou pour redonner une forme, une étiquette au gouvernement — ils ne s'accordèrent pas sur ce point — fut une réunion étrange et néfaste, mais non banale.
Je viens de dire que les électeurs ne s'entendirent pas sur le mandat dont ils allaient charger leurs représentants. Il serait plus juste de déclarer qu'ils ne furent pas suffisamment instruits des devoirs qui leur incombaient, qu'ils ne furent pas fixés sur le rôle qu'on leur demandait de dicter à leurs mandataires.
Ea effet, en 1871, dans la hâte de satisfaire le peuple qui réclamait la paix, impérieusement, le fragile pouvoir qui avait mission, alors, de diriger les affaires publiques, n'avait su qu'ordonner aux préfets d'avoir à faire procéder à Télection d'une Assemblée et avait omis d'expliquer, à ces fonctionnaires, de quelle nature politique devait être cette Assemblée.
Or, il arriva que les préfets firent distribuer des cartes d'élection, ayant en vedette, ces mots, indifféremment : « Elections à TAssemblée Nationale » ou « Elections à l'Assemblée Constituante. »
Une confusion résulta, dans Tesprii des citoyens, de cette manière incohérente de procéder et, tandis que certains départements votèrent pour une Assemblée dont la mission devait être simplement de débattre et de conclure la paix, après quoi, sa dissolution s'imposait, d'autres contrées — le Nord de la France tout entier, par exemple — votèrent pour une Assemblée Constituante, c'est-à-dire, pour une Chambre ayant mandat de rétablir un gouvernement régulier portant une étiquette déterminée — Monarchie ou République. — Nul ne songeait plus, en ce temps, à l'Empire, et les citoyens étaient partagés en deux camps bien distincts que les campagnes désignaient par ces deux qualificatifs : les
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rouges et les blancs — les républicains et les royalistes.
Cette confusion qui, dès la première heure, troubla la religion du peuple, eut ses conséquences, plus tard, dans T Assemblée même. C'est de cette confusion que naquirent les hésitations, les faiblesses, les rivalités qui divisèrent les députés élus en 1871, «dans un jour de malheur, » selon une parole fameuse, et qui les firent impuissants toujours, qui les transformèrent aux regards du peuple, en hommes détestables et nuisibles.
L'Assemblée Nationale de 1871, fut une assemblée étrange.
Composée d'une énorme majorité monarchiste, d'une fraction relativement insignifiante du parti républicain, de trois ou quatre infortunés impérialistes, elle n'eut, en aucun temps de son existence, dans une malignité inexplicable du sort, de réelle orientation politique.
La majorité se trouvait coupée en deux fragments, à peu près égaux, qui ne s'entendaient ni sur le roi à ramener en France, ni sur le principe même d'une restauration dynastique et bourbonienne, et des haines germaient entre ces deux fragments, presque aussi ardentes que les haines qui les réunissaient contre les républicains.
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Ces derniers profitaient de ces dissentiments et, marquant les coups qu'échangeaient leurs adversaires, attendaient patiemment l'heure d'un triomphe facile à prévoir.
L'Assemblée Nationale fut une assemblée néfaste.
Ainsi que je l'ai dît précédemment, les hommes de la majorité royaliste n'avaient souci que des intérêts qui les rattachaient à la forme politique de leur choix et, s'égarant en des discussions stériles ou violentes, agitant sans cesse devant le pays la loque de leur drapeau, la menace d'une réaction vengeresse, semaient l'effroi, le découragement, parmi les masses qui ne comprenaient pas le pourquoi de tant d'inquiétudes, de tant de retards apportés & la réorganisation matérielle et morale du pays.
En dépit de ses défauts, du vice originel qui la marqua & sa naissance, l'Assemblée Nationale de 1871 ne fut point, cependant, une réunion représentative banale.
Les hommes qui la composèrent, par un heureux concours de circonstances indépendantes de la volonté des électeurs, indépendantes aussi de la raison des chefs de partis qui, alors, se marchandaient la France, furent, pour la plupart, des personnalités remarquables, et Ton peut regretter sincèrement que leurs efforts, que leur compétence administra-
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tive et politique, que leur autorité morale même, soient demeurés aussi infructueux, aient été annihilés par le peu de cohésion qui les caractérisait, par l'aveuglement de leurs opinions, par la folie de leurs espérances.
Rarement, si Ton consulte THistoire, le parti royaliste se trouva représenté avec autant d*éclat, de prestige même, dans une assemblée, que dans celle de 1871, et il faudrait remonter à Fépoque révolutionnaire, pour trouver des législateurs aussi brillants, aussi savants, dans le parti républicain, que ceux que les événements avaient groupés après la. chute du pouvoir impérial, après la conclusion de la paix.
A ce point de vue qui est peut-être celui d'un dilettante, mais qui ne saurait échapper à l'attention des hommes de gouvernement, l'Assemblée de 1871 fut une assemblée non exemple de beauté, et dont le relief ressort pleinement vigoureux, si on la compare aux « parlottes » insignifiantes qui lui ont succédé, à Versailles d'abord, au Palais-Bourbon ensuite, et qui sont les produits atrophiés d'un parlementarisme vicié et odieux.
Malgré leur égoïsme, malgré leur haine des libertés nationales, malgré leur dédain de toute pensée généreuse et humanitaire, les hommes de droite de
r Assemblée de 1871, avaient des qualités, avaient une attitude qui leur valaient Tattention du peuple. Dans leur foi monarchique intransigeante et farouche, ils apparaissaient avec quelque grandeur et, comme il en était parmi eux qui se trouvaient être des orateurs de large envergure, ils s'imposaient aux réflexions, aux méditations de la foule.
On riait ou Ton s'indignait devant leurs appels à un passé vieillot et contraire à toutes les aspirations modernes; ils provoquaient la raillerie ou les invectives, lorsqu'ils se dressaient à la tribune et lorsqu'ils faisaient entendre des discours enflammés et comme prophétiques, des supplications ou des malédictions, mais on ne pouvait se défendre, en les observant, en les écoutant, d'un sentiment de satisfaction, qui était comme l'hommage que des spectateurs rendent à des artistes, dans irinterprétation de leurs rôles.
Les hommes du parti républicain n*étaient pas moins remarquables, alors, que leurs adversaires. Leur tâche|ét^it difficile, ayant à lutter contre l'écrasante obstruction d'une majorité hostile, mais ils la remplissaient dignement, superbement, avec des envolées de talent et d'audace qui faisaient, des délibérations de l'Assemblée, à Versailles, comme autant de spectacles à sensation auxquels, non seulement
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les classes instruites de la société s'intéressaient, mais pour lesquelles le peuple se passionnait.
En vérité, il faut le dire, le combat quesoutinrent, en ce temps, les hommes du parti républicain contre les hommes du parti monarchique, et plus tard contre les fidèles du parti impérialiste rendus à la vie publique, par suite de circonstances imprévues et fatales, fut un magnifique combat.
Traqués, honnis par les royalistes, ils firent tète h la tourmente qui menaçait de les emporter, de les disperser, ils s'unirent résolument contre les forces qui les accablaient, ils résistèrent à toutes les persécutions, ils relevèrent toutes les injures et, finalement, dans le désarroi, dans l'anxiété, dans l'hésitation que leur attitude jeta chez leurs ennemis^ ils assurèrent leur victoire.
M. Thiers qui ne voulait, qui n'aimait qu'un pouvoir — le sien — et qui redoutait tout autant l'avènement de la Monarchie que l'établissement définitif et sincère de la République, M. Thiers, en entretenant habilement les divisions qui agitaient les royalistes et qui stérilisaient leurs intrigues, en créant, parmi eux, aussi, de faux espoirs, en semant des rivalités chez les républicains, contribua, dans une large mesure, à retarder le triomphe de ces derniers. Un homme, dans la puissance de sa
parole comme dans la puissance de sa pensée — Gambetta — se dressait devant lui ainsi qu'un péril politique. Dans l'effroi de cet homme, il caressa les modérés du parti libéral, les détourna de la route que suivait le tribun, leur communiqua les craintes qu'il éprouvait devant les enthousiasmes, devantles applaudissements qui accueillaient ses déclarations éloquentes, et tenta de l'amoindrir en restreignant l'influence de son action.
Les libéraux d'alors se laissèrent séduire par les jongleries de M. Thiers ; au lieu de porter résolument Gambetta en avant, ils se joignirent à ceux qui le haïssaient, dans l'hypocrite satisfaction de leurs intérêts ou dans une conviction sincère, et ils se firent ainsi les complices des hommes qui bataillaient contre la République et qui entravaient son avenir.
Gambetta déplorait l'injustice qui le frappait, la répugnance que lui témoignait M. Thiers et dont les •conséquences étaient plus préjudiciables au pays qu'à lui-môme.
Lorsque sa personnalité s'imposa, indiscutée — mais jalousée — à la France, il eût pu se venger x)ruellement des mécomptes que le malin vieillard lui avait fait subir. Il ne songea qu'à être généreux et ne se rappela la haine de M. Thiers que pour le faire acclamer par le Parlement, dans une séance
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mémorable, alors que redevenu simple député, Fancien Président gémissait sur Tingralitude et sur le dédain de ceux qu'il avait gouvernés.
Le groupement, le rapprochement de tant de per-
sonnailles diverses,, formaient, dans leur ensemble, la manifestation vitale et intellectuelle d'une force nationale qu'ir serait maladroit de nier et qui, s'afflrmant au lendemain des pires désastres, des plus absolues souffrances, jeta dans le monde comme le frisson d'un rêve, comme Témoi d'un soudain et $uperbe renouveau.
Si l'Assemblée Nationale de 1871 ne .sut point donner à la France la quiétude que Ton espérait d'elle, il ne faut point trop la condamner, la juger sévèrement, et il est mieux de lui tenir compte des heures difficiles qui furent les siennes.
Née d'une crise, en effet, cette Assemblée devait toujours être sous l'influence de cette crise, devait toujours éprouver l'ébranlement que les événements avaient imprimé au pays tout entier.
Durant .le cours de son existence, elle ne put jamais trouver une base solide pour ses travaux et elle s'en alla, d'intrigues en intrigues, de colères en colères, de mensonges en mensonges, vers la un pitoyable qui en délivra le peuple.
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Dès sa réunion, à Bordeaux, harcelée parles revendications et par les provocations du général Gari* baldî que des électeurs, peu au courant des lois françaises, avaient élu député, taquinée par les spirituelles boutades de M. Henri Rochefort, elle avait perdu le calme exigé par la solennité des circonstances, elle avait senti sa faiblesse, elle avait cherché, anxieusement, l'homme qui la protégerait contre les attaques d'adversaires impitoyables, contre la malignité du mauvais sort.
Elle avait dû, aussi, conjurer l'émotion, le trouble profonds que les cris de détresse des Alsaciens et des Lorrains qu'elle allait sacrifier à l'intérêt général du pays, avaient fait naître jusqu'au fond des plus petits hameaux.
Il est bien de reconnaître, si l'on se place au point de vue purement patriotique, que l'Assemblée de 1871 montra une grande douleur, porta dignement son deuil, lorsqu'il lui fallut abandonner à l'Ailelemagne, l'Alsace et la Lorraine, et ceux qui la mau« dirent, alors, en l'accusant de couardise ou de complaisance, assagis aujourd'hui, peuvent regretter, sans fausse honte, de n'avoir pas compris la situation inextricable dans laquelle elle se trouvait.
L'Assemblée décréta la paix, en 1871, malgré les protestations des exaltés, parce que le peuple vou-
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lait la paix, je Tai dit déjà, et il lui aurait été impossible de continuer utilement la guerre si, dans un sentiment de patriotisme exagéré, elle eût repoussé les conditions malheureuses que lui imposait l'Allemagne victorieuse.
Les temps héroïques ne sont plus où des paroles seules suiQsaient à assurer des triomphes. Or, en Janvier 1871, Gambetta, rappelant par son attitude les hommes de la Révolution, jetait dans le peuple, dans les rangs misérables des soldats improvisés qui luttaient désespérément, des discours enflanimes. Mais ces discours étaient à peine entendus. On mourait de faim, de froid et de vermine, à Tarmée de la Loire, à, Tarmée de l'Est, à l'armée du Nord — la moins épuisée de toutes, cependant — on manquait de fusils ainsi que de munitions, et lorsque le général Faidherbe, d'abord vainqueur à Bapaume, subit l'échec de Saint-Quentin, il devint évident que prolonger plus longtemps la campagne, était mettre en péril les organes vitaux du pays.
L'Assemblée Nationale eut la conscience de cet état de choses lorsqu'elle se réunit à Bordeaux, et il faut avoir le courage d'approuver les résolutions qu'elle prit alors, pour permettre à la France de se ressaisir, au risque de déplaire à des détracteurs systématiques.
L'empereur Napoléon III, prisonnier des Ailemands, dans une injuste appréciation des événements malheureux gui avaient désorganisé la France, supportait, en ce temps, toute la responsabilité effroyable de la guerre, des maux et des humiliations qu'elle avait entraînés.
L'Assemblée, mue autant par un sentiment d'indignation spontanée, que par le désir de se faire pardonner la paix qu'elle venait d'acheter, vota, en date du 1" mars, la déchéance de l'Empereur ainsi que celle de sa dynastie, en rejetant sur le souverain détrôné qu'une réhabilitation tardive attendait, toute la charge morale des souffrances publiques.
L'Assemblée ne pouvait savoir, en cette époque, que la guerre s'était faite, avait été préparée en dehors et à l'insu de l'Empereur, et il était logique qu'elle le poursuivît de sa haine, qu'elle entretînt^ dans toutes les âmes, la crainte de la dynastie napoléonienne.
Cette crainte était puérile, en vérité, et la France et l'Assemblée allaient avoir à compter avec de plus graves préoccupations.
Tout à coup, le Dix-Huit Mars 1871, un mouvement insurrectionnel se produisait dans Paris où la Commune était proclamée, et le gouvernement de M. Thiers, qui avait les pleins pouvoirs de l'Assem-
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blée, était obligé de quitter précipitamment la capitale et de se réfugier à Versailles, où les députés eux-mêmes, abandonnant Bordeaux, ne tardaient pas à s'installe]^.
Dans un livre sur la Commune, a le Journal (Vun Vaincu, » publié chez Victor-Havard en 1892, j'ai tenté de retracer, dans ses grandes lignes, le mouvement insurrectionnel de i871, ou plutôt la physionomie qu'eut Versailles à cette époque. Il me paraît utile de reproduire, ici, quelques-unes de ces pages.
c Je n'ai pas à discuter, disais-}e, la légitimité ou Tillégalité du mouvement communaliste. Mais, pour qui a lliabitude d'analyser les événements, de consulter les documents, d'entendre, surtout, les acteurs des années défuntes, il n'est point aventureux de croire que ce mouvement eût pu aboutir, sinon à un grand acte de pacification, au moins à toute autre conclusion qu'à l'effroyable effusion de sang qui le termina.
« M. Thiers eût pu, au Dix-Huit Mars, arrêter, atténuer l'effervescence parisienne. Mais Paris non révolté, c'était pour lui l'abdication presque certaine, la chute, l'indifférence, peut-être Toubli. M. Thiers aimait le pouvoir; il voulut régner, et sur
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