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66 APBàS L EMPIRE

un amoncellement de décombres et de cadavres, il régna.

« Avec un peu d'humanité, à défaut de sens politique, il lui eût été aisé de se concilier les Parisiens. Des arrondissements entiers étaient réfractaires à toute révolution nouvelle et ne demandaient, pour prix de leur neutralité, de leur appui même, que deux choses : la prorogation des échéances commerciales et celle des termes échus de loyer. Or M. Thiers, à qui ces deux propositions furent soumises par M. Lévy-Bing, fit la sourde oreille, remit à des jours plus opportuns la promulgation du dé^ cret tant souhaité et s'en fut à Versailles, lorsque son inaction provoqua Texaltation dans les esprits le plus disposés à la tranquillité. Pourtant, il ne voulut pas que l'Histoire pût lui reprocher de s'être montré rebelle à un acte de conciliation, et une semaine après le Dix-Huit Mars, le décret prorogeant les échéances commerciales et locatives, paraissait à V Officiel.

« Un témoin de cette heure critique me dépeignait, avec une fougue pittoresque que je regrette de ne pouvoir reproduire, l'aspect de Paris à cette époque, Tétat des esprits, la nervosité maladive des cerveaux.

« Les causes qui ont engendré la Commune, me

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disaît-îl, sont multiples et curieuses également. Parmi elles, il faut noter le refus de proroger les échéances commerciales et locatives, relus qui exaspéra absolument les populations laborieuses de la cité, et j'entends par populations laborieuses, la classe des employés et celle des commerçants aussi bien que celle des ouvriers.

« Ces braves gens furent d'autant plus surpris et irrités, par les réclamations de leurs créanciers, propriétaires ou porteurs d'effets, que, pendant le siège, ils s'étaient habitués, sur la foi d'un enthousiasme et d'un patriotisme quelque peu tapageurs et contagieux, et dans la fréquentation fraternelle, à l'exercice, aux remparts, dans les rangs de la garde nationale, de leurs dits créanciers, à ne plus trop voir en eux les réfractaires à toute pitié, à tout sentiment, qui se montraient alors, soudainement, et avec rage presque, devant eux.

« Pendant le siège, en effet, riches et pauvres, petits et grands, s'en allaient aux bastions, à l'abri du même drapeau, obéissaient au même commandement, chantaient la même chanson, mangeaient à la même gamelle, vivaient du même espoir ou mouraient de la même mort.

« Il était résulté, de cette communauté d'existence, comme une sorte de quiétude, d'oubli et

de sympathie que Ton pouvait croire durables.

« Mais Paris délivré des Allemands qui Tentooraient, tout avait changé. L'ami de la veille, le camarade que Ton avait tenu bras dessus, bras dessous, avec qui Ton avait bu h la cantine, avec qui Ton s'était réchautfé au feu d'un même bivouac, était devenu Tindifférent du lendemain ; le créancier, débonnaire alors que les obus rayaient l'air de la cité, était devenu le demandeur implacable, l'homme des poursuites sans merci et de la note à payer.

« Une menace terrible, tout d'un coup, avait rompu la paix des foyers parisiens : les protêts, la saisie, la faillite se dressaient, comme autant de spectres sortis d'un cauchemar, devant les commerçants, devant les employés, et ce fut, alors, dans le silence des rues, comme une rumeur de détresse qui passa.

« Le pavé se couvrit d'hommes effarés et gesticulants. On se rassembla; on s'en alla de porte en porte, échangeant la mauvaise nouvelle; on courut chez les autorités, on rédigea des pétitions, et quand on eut épuisé tous les moyens de conciliation, quand on eut constaté la stérilité de tous les appels à la pitié, on se révolta.

a Quelques jours après le Dix-Huit Mars, la manifestation des Amis de Vordre^ dirigée par M. Henri

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de Pêne, tenta de rallier autour d'elle les habitants des quartiers conservateurs de Paris. On raccueillit par des huées, par des railleries et par des propos hostiles.

« — Vous nous demandez, fut-il répondu aux messagers de M. de Pêne, de vous aider à soutenir, contre les éméutiers, ceux gui nous ruinent, ceux qui nous font souffrir, ceux qui nous jettent à la rue. Nous ne sommes pas avec vous. Il y aurait naïveté, de notre part, à nous laire tuer pour sauver des hommes qui nous traitent en ennemis. Qu'ils se défendent, slls ont du courage, et qu'ils défendent leurs fortunes, s'ils sont riches ! Quant à nous, nous n'avons plus rien, puisqu'ils nous ont tout pris, plus rien que notre vie, que nous gardons, et dont ils ne peuvent nous priver.

« Et ce fut alors, partout, la théorie du « laisser faire. » D'aucuns ne s'en contentèrent pas, s'armèrent et passèrent de la théorie à l'action.

« Lorsque le décret prorogeant les échéances commerciales et locatives parut, il était trop tard pour que les esprits surexcités l'accueillissent avec faveur, et ces mêmes esprits applaudirent aux premiers actes de la Commune, dans un sentiment de révolte non apaisée et de représailles justifiées.

<« Tel était le langage d'un homme qui vit bien des

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choses, dans Paris, au lendemain de la guerre Franco-Allemande.

« Ce fut là, en effet, un des mille incidents qui caractérisèrent le mouvement communaliste, qui déterminèrent son accentuation dans le sens d'une lutte épouvantable et sans merci. La responsabilité en est toute à celui qui, pouvant le surveiller, sinon le prendre à son actif, pour Tescamoter habilement, l'exaspéra systématiquement, dans la satisfaction d'un criminel égoïsme.

« Vingt-et-une années sont tombées, dans l'infini des choses, depuis que ces faits ont eu leurs apothéoses ou leurs piloris, depuis que les hommes qui les ont édifiés ont vieilli, sont morts, se sont repentis, s'en sont allés vers des religions nouvelles, ou bien, inébranlables dans leur foi, ont roulé de souffrances en souffrances, comme roulent ces cailloux semés sur les grand'routes que le pied de chaque cheval qui passe, heurte et renvoie plus loin, toujours plus loin, jusqu'à ce qu'un fossé se présente à eux pour y disparaître et y reposer à jamais.

« Vingt-et-une années sont tombées depuis que la Commune expira dans le feu et dans le sang, dans le feu que projeta aux quatre coins de Paris son haleine d'agonisante terrible et folle; dans le sang de ses trente mille soldats hachés par la mitraille

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de rarmée de Versailles. L'anathème a suivi la Commune dans la tombe, et durant un long temps, le public, ému encore par le bruit de la tourmente, n'ayant que cet analhème à entendre, Ta maudite ainsi que les hommes qui la dirigèrent. Cependant une brise tiède a passé sur la France. Elle a emporté le sinistre écho des voix implacables, comme le veut de mer balaie les germes d'une épidémie, et d'autres voix se sont élevées, qui ont osé dire que la Commune ne fut peut-être pas la chose abominable qu'on avait proclamée, que la plupart des hommes qui la représentèrent ne furent pas les incapables, les malhonnêtes et les sanguinaires qu'on avait dépeints.

« La Commune a tué, la Commune a brûlé. Mais Versailles n'a-t-il point tué, Versailles n'a-t-il point brûlé autant qu'elle, plus qu'elle, et, s'il fallait, pour tous deux, établir les comptes, dans l'initiative de l'atrocité, Versailles serait-il équitablement absous?

« Je ne veux point répondre à cette interrogation, mon but n'étant pas de faire de ces quelques pages une œuvre politique, une œuvre de haine, de passion, par conséquent.

a Mais, lorsque j'exhume mes souvenirs personnels (j'habitais Versailles en 1871,) je ne puis me défendre d'un sentiment d'inénarrable tristesse en

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songeant à la joie barbare des vainqueurs; d'une impression de violent effarement en songeant au long et suprême bêlement des troupeaux parisiens conduits au travers de la* ville victorieuse, vers des abattoirs ignorés.

« Ce n'est point là une déclaration de partisan, la phrase d'un humanitaire, l'émotion factice d'un don Quichotte amateur; c'est le cri d'un homme qui, tout jeune, fut troublé par le calvaire de malheureux qui, eux aussi, étaient des hommes, qui étaient des compatriotes, et qu'une plus juste application des lois, dans la répression même^ eût dû protéger. Mais on oublia qu'ils étaient et des compatriotes et des hommes.

« Versailles, pendant et après la Commune^ eût une physionomie bien particulière, bien curieuse ; dans le tourbillon incessant des soldats et des boûr-

geois qui se mêlaient, cette cité avait l'aspect d'une forteresse et d'une ville d'eaux tout ensemble.

« Les militaires y étaient les maîtres; mais les femmes, avec leurs toilettes, y semaient comme une note de gaîté, d'indépendance et d'insouciance que le canon, crachant à toute volée sur Paris, semblait seul, à certaines heures, assombrir. Les règnes de Louis XIV et de Louis XV mirent la femme à la mode, à Versailles. La Commune, sans le vouloir, et

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par un bizarre retour des choses, rendit à la femme, dans Versailles, sa royauté.

« Comme si on eût vécu en des jours sereins, ce n'étaient que réunions, que réceptions, que dîners et soirées de tous côtés. En chaqfue maison, presque, chantaient des musiques et, quand la nuit était belle, on s'en allait en compagnie galante, sur les hauteurs de Glagny, voir, dans le ciel, passer, comme des étoiles ûlantes, les bombes et les obus qui couraient vers Paris dans un écrasement de flammes. On s'en revenait, un peu compte le conte Rabelais, « dodelinant de la tête... » avec des poussées de printemps tout plein de soi, tandis que là-ba3, dans là plaine et dans la grand' ville, on mourait.

« Le jour apportait d'autres distractions, d'autres spectacles;, c'étaient de longs convois de prisonniers traversant la ville, et l'on marchait au-devant de ces convois. On faisait la haie sur le passage lamentable des loqueteuses théories d'hommes, de femmes et d'enfants; .on criait, on injuriait, on frappait, on tuait môme, sans pitié. J'ai vu, de mes yeux vu, pour employer le cliché traditionnel, une très élégante jeune flile s'acharner sur une pauvre vieille — une pétroleuse — affaissée, et maculer de boue son douloureux! visage de moribonde, de morte vivante. On ramassa la vieille, on l'attacha à la selle d'un cava-

lier, et la foule battît des mains. Je n'ai point demandé à qui s'adressaient ces applaudissements : à ceux qui traînaient ce débris humain, ou à celle qui venait de le souiller.

« Chaque rue était gardée, et chaque angle formant carrefour avait son factionnaire. Il n'était point, alors, aisé de circuler dans Versailles. La voix peu aimable des sentinelles, sitôt la nuit venue, vous arrêtait et, pour continuer sa route, il était nécessaire de décliner son nom, son adresse, de dire où l'on se rendait.

« L'un de mes amis, M. G. de B..., fils d'un haut fonctionnaire de la Compagnie des chemins de fer de rOuest, ayant été appréhendé aux portes de la ville et ayant fourni, sur sa promenade, des explications qui ne parurent pas suffisantes, fut conduit par les rues, au milieu d'un peloton de chasseurs et, comme il était bien mis, la foule le prit pour un chef communaliste, exigeant qu'il enlevât son vêtement ainsi que son chapeau. On le jeta, malgré ses protestations, malgré son identité criée à tous les vents, dans les caves des Petites-Ecuries, et ce ne fut que quatre jours après cette' aventure qu'il recouvra la liberté, sur la demande formelle de M* Kern, ministre de Suisse en France et ami personnel de son père.

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(( D'intervalle en intervalle, un bruit, une sorte de crépitement, comme le roulement de billes lancées sur une lame de verre» montait dans Tair, du côté de Satory. On savait, à Versailles, ce que ce bruit signifiait : on tuait, là-haut, des « communards, » et c*était autant de besogne épargnée aux conseils de guerre qui siégeaient en permanence.

« La société élégante réunie à Versailles s'aventurait volontiers vers Satory, pour assister aux exécutions sommaires.

« L'autorité militaire offrait aux a belles madames » des cartes d'entrée et de faveurpour visiter Tarsenal où étaient parqués les prisonniers, et on avait grand' chance, en cet enclos, de rencontrer quelques malheureux dirigés vers une douzaine de fusils vengeurs toujours prêts.

c La foule qui se pressait, dans la cité du Roi- Soleil, se partageait, d'ailleurs, entre le spectacle des convois de prisonniers, celui des fusillades à Satory et celui, non moins suggestif, de l'Orangerie, où Ton avait entassé, pêle-mêle, le trop-plein des Petites -Ecuries, de l'arsenal, des prisons et des entrepôts de la gare des Chantiers.

« Du. haut de la terrasse du château, on pouvait contempler les infortunés, détenus sous les voûtes de rOrangerie ou allant et venant, dans l'accomplis-

sèment de corvées, les fers aux pieds, au travers du jardin attenant aux bâtiments.

« On hurlait, on vociférait, protégé par ce balcon improvisé, tout proche des trois marches de marbre rose chantées par Musset, et il arrivait, parfois, qu'on faisait pleuvoir sur les prisonniers des cailloux, des morceaux d*ardoise, des débris de plâtre ou des branches d'arbre.

« La population versaillaise sortait de sa légendaire léthargie et s'en revenait vers les temps où, tapageuse, exubérante et parfumée, elle faisait les beaux jours de la Cour et de la Ville.

« La répression dirigée contre la Commune fut effroyable et Ton a raison de la flétrir. Cependant, soùs tant de barbarie, l'humanité ne perdait pas tout à fait ses droits, et des. exemples heureux seraient à noter pour l'honneiir des hommes gui eurent, h cette époque, une part quelconque dans les affaires publiques.

« Parmi ces exemples, il en est deux que j'ai recueillis.

« Le premier eut pour théâtre le palais de l'Elysée, au moment même où les troupes de Versailles venaient de reprendre ce monument aux fédérés.

« Comme on conduisait, dans le jardin, un groupe de malheureux saisis les armes à la main et destinés

l'assemblée nationale 77

à la mort immédiate, un gamin d^une quinzaine d'années sç détacha de ses compagnons et, fuyant au travers des soldats, s'en vint se planter devant un colonel chargé des exécutions.

(( Le gamin, ayant fait le salut militaire, adressa alors la parole à Tofficier :

« — M'sieu, vous allez me fusiller, n'est-ce pas?

« — Certainement, mon bonhomme. Pinces les armes à la main, tous y passeront; c'est Tordre.

« — Eh bien, voilà : j'habite la rue Miromesnil, où maman est concierge. Puisque je vais être fusillé, je ne rentrerai pas à la maison; maman m'attendra et sera inquiète. Voulez- vous me permettre, m'sieu, d'aller jusque chez nous? Je dirai à maman que j'ai une course à faire, qu'il n'y a pas de danger pour moi; comme cela, elle m'attendra bien, mais elle se tourmentera moins. Et puis, j'ai une montre; je voudrais bien la donner à maman avant de mourir. Voulez-vous, dites, m'sieu, que j'aille jusque chez nous? Je vous promets de revenir.

« Le colonel, entouré de quelques officiers et du gouverneur du palais, M. de Belavalle, qui était resté à Paris pendant la Commune, et qui fut décoré pour sa conduite courageuse autant que généreuse, demeurait stupéfait du langage de cet enfant. Il avait assez de sang, peut-être ; il lui répugnait,

78 APRÈS L*BMVIRB

sans doute, de faire tuer ce gamin de quinze ans; il sourit et demanda au petit homme :

« — Et si je te permets d'aller jusque chez toi, tu reviendras bien sûr?

« Le gamin se redressa :

« — Parole d'honneur, m'sieu.

« — Eh bien, va.

« Puis, se tournant vers ses officiers, le soldat murmura :

« — Il a de l'esprit, ce voyou. Ça le sauve.

a Une demi-heure s'écoula, et nul ne songeait plus à Tenfant, lorsque devant le colonel, soudain, il reparut.

« — Voilà, m'sieu, fit-il. J'ai dit la chose à maman. Je l'ai embrassée. Maintenant, je suis prêt.

« Ce fut, alors, comme une détente chez le soldat.

« Il saisit l'enfant par les oreilles (il eût voulu l'embrasser, peut-être), le mena vers la porte, et, lui appliquant le pied dans le bas des reins, il le jeta dehors.

« — Sacré bougre I s'écria-l-il, veux-tu bien f... le camp et retourner chez ta mère!

« Puis, s'adressant de nouveau à ceux qui étaient auprès de lui et désignant les fédérés vaincus :

« ~ Ils ont donc des héros, ces gueux-là?

a Le second exemple d'humanité, de pitié, eut

l'assemblée nationale 79

lieu à Versailles, devant le 3* Conseil de guerre, siégeant alors au palais de justice et présidé par le colonel D..., des cuirassiers. J'étais à l'audience lorsqu'il se produisit.

« On venait de faire asseoir, sur le banc des accusés, un homme jeune, distingué et vêtu convenablement.

« Le colonel, ayant parcouru rapidement son dossier, lui adressa les questions habituelles, après quoi, brusquement, il l'interrogea plus intimemient :

« — Vous êtes veuf, et vous avez deux enfants?

« — Oui, mon colonel.

« — Deux filles, n'est-ce pas?

« — Oui, mon colonel.

« — Et pendant que vous êtes ici, où sont vos enfants ?

a — Un ami s'en était chargé jusqu'à ce jour. Il vient de mourir. Mes enfants sont à l'audience.

« — A l'audience ?

« — Oui, mon colonel.

« — Voulez-vous les voir?

« — Oui.

« — Gardes, faites avancer les deux enfants.

« On vit alors deux fillettes, l'une de seize ans environ, l'autre de quatorze ans, adorablement jolies,

sortir timidement de la foule et s'arrêter à la barre • des témoins, escortées par un factionnaire.

« Le colonel leur sourit et leur dit :

« — Nous avons à causer avec votre papa, mes enfants. Vous allez l'attendre dans une pièce voisine ' de celle-ci. Mais avant, vous seriez bien contentes de Tembrasser, n'est-ce pas ?

« L'aînée répondit :

« *— Oui, monsieur.

« — Eh bien, embrassez-le. . « Une émotion violente s'emparait du public qui emplissait la salle, et une sympathie allait de ce père qui pleurait sous la caresse de ses fillettes au président, assez humain pour permettre cet épanchement familial, peu en usage avec le cérémonial ordinaire de la justice.

« Lorsque les pauvrettes- eurent enlacé leur père, le colonel reprit :

« — Maintenant, comme je vous l'ai dit, pendant que votre pa,pa et moi nous allons causer, vous allez vous retirer dans une pièce voisine de celle-ci. Gardes, conduisez ces enfants dans la chambre des témoins et ne les quittez pas.

« Ce que fut ce procès, on peut le penser. Le prévenu était accusé de simples délits de presse, mais risquait, cependant, la déportation. Le colonel D..»

L^ASSBMBLÉE NATIONALE '81

dirigea Tinterrogatoire de telle façoa qu'on crut à racquittemeat. Une condamnation à un mois de prison fut, pourtant, prononcée.

« L'auditoire était attentif, anxieux.

« Lorsque le président eut fait connaître le jugement du jDonseil au malheureux père, il parut réfléchir, puis, de nouveau, reprit ses questions :

« — Tout cela est très bien ; tnais vos enfants, •que vont-elles devenir tandis que vous serez en prison?

« — Je l'ignore, mon colonel.

« — , Comment, vous l'ignorez ?

« — Oui. N'ayant ni parents ni amis, je ne sais à qui confier mes enfants.

« Le colonel D... laissa bruyamment tomber, son poing sur la table.

<c — Ça ne peut pas se passer comme çal s'écriat-il. Ces enfants ne peuvent être à la rue.

« — Elles y seront, pourtant, mon colonel.

« Le colonel se tourna vers les gardes.

« — Ramenez-moi les enfants, grogaa-t-il.

« Puis, quand les fillettes furent derechef devant • lui : *

« — Mes mignonnes, dit-il,. votre papa va faire un petit voyage. Il sera absent durant un mois. Mais, en l'attendant, il faut que vous sachiez où trouver

82 APRÂS L'BMPIBB

rhospitalité. Voyons, il paraît que tous ne connaissez personne. Eh bien, moi» est-ce que je vous fais peur? Voulez-vous venir avec moi?

a Ce fut l'aînée qui répondit encore :

« — Oui, monsieur.

« — C'est dit, alors. Embrassez encore votre papa et allons -nous-en. Messieurs, Faudience est levée.

« Je n'ai pas besoin d'ajouter que les larmes furent nombreuses, ce jour-là, au 3* Conseil de guerre, et que le colonel D..., dont la rude moustache était humide, fut félicité.

« Il mit les deux fillettes au couvent. Et c'est une consolation de penser que, si elles sont devenues d'honnêtes femmes, elles le doivent, filles de vaincu, à un vieux grognard victorieux dont le militarisme, alors peu transigeant, n'avait point desséché le cœur.

« Il m'est doux, certes, de m'attarder dans ces quelques souvenirs d'héroïsme, de suprême bonté, d'oublier en eux la lutte affreuse, la victoire implacable, les châtiments immérités.

a 11 me fatft, cependant, songer que, si l'attendrissement a pu atténuer, en certaines âmes, le désir de la vengeance, cette vengeance s'est faite large, immensément triste et a passé, dans les rangs des vaincus, comme la faux au travers d'un champ de blé.

l'assemblée nationale 83

« Je ne voudrais pas qu'on se méprît sur le sens de ces lignes. Ce n'est point une œuvre de passion que je jette dans Tapaisement heureux et probable du temps. C'est un document historique que je livre aux observateurs de notre modernité, aux hommes qui, plus tard, glaneront d ms les bibliothèques des notes intéressantes et vraies, pour Tédification du monument philosophique et littéraire qui fixera la physionomie de ce siècle. Puissent ces hommes, ces écrivains, juger notre époque avec plus d'impartialité que nous ne lui en accordons nous-mêmes, en dépit des efTortsconstants qui nous guident. Puissent ces hommes, ces écrivains, consacrer un hommage à ceux qui, blessés dans leur intime pensée, outragés dans leur conscience, ont pu maudire et ont été généreux, à ceux qui, ayant souffert, ayant versé du sang pour leur cause, ont pu haïr et ont laissé tomber, de leurs mains grandes ouvertes, ces deux choses sublimes, ces deux morceaux d'étoile, ces deux lumières descendues, un soir, des hauteurs du Golgotha, enveloppantes et jamais éteintes : le pardon, la bonté. »

L'Assemblée Nationale siégeait, à Versailles, dans la salle de théâtre du Palais.

Après la Commune, remis de la chaude alerte

84 APRÈS l'bmpirb f •

gulls. avai'etit eue, ^es membres se comptèrent, s'observèrent et les diverses opinions qui les divi- . saient, se développèrent librement.

Je n'entreprendrai pas la tâche aride de noter les manifestations de ces opinions. Deux grands partis se ' trouvèrent, à cette époque, en présence, et se livrérent bataille — le parti royaliste et te parti républicain. — Mais rien, dans Tapparente évolution de leurs destinées, ne retient la curiosité.

Il est plus intéressant de rappeler les trois intrigues principales qui furent ourdies, dans les couloirs de TAssemblée, et qui furent les causes de son immense Impopularité.

Ces trois intrigues concernent la restauration du comte de Ghambord ; la réconciliation des princes d'Orléans et de leur royal cousin ; la fusion du parti légitimiste et^du parti impérialiste réédiâé sur la seule personnalité du fils de Napoléon III.

Dans mon livre « VImpératrice Eugénie, » j'ai raconté le complot organisé immédiatement après la guerre, en vue de rendre possible un retour de TEmpire, et j'ai fait connaître les causes qui amenèrent l'avortement de cette combinaison politique. Je ne reviendrai pas sur ce fait qui a, d'ailleurs, une certaine corrélation avec le projet de fu- • . sion légitimiste 'et impérialiste, et je me bornerai à

l'assemblée nationale , '85

mentionner brièvement les petites comédies qui se ' jouèrent, parfois très secrètement, autour de M. Thiers un peu trop confiant dans la durée^ de ses fonctions, un peu trop pris par la joie que le titre de Président de la République, obtenu de l'Assemblée, le 31 août 1871, lui communiquait.

Dès 1872, c'est-à-dire à peine une année après la conclusion de la paix, le parti royaliste s'agita dans l'Assemblée Nationale ainsi que dans le pays, avec l'espérance de placer M. le comte de Chambord sur le trône laissé vacant par Napoléon III.

On connaît, sinon dans ses détails, du moins dans son expression politique, l'histoire de cette restauration monarchique, et l'on sait que ce tut la question — la fameuse question du drapeau blanc ou tricolore — qui fit échouer les projets des conspirateurs.

Toute une fraction du parti royaliste, et avec elle, M. le comte dé Chambord, tenait, en effet,, pour le rétablissement du drapeau blanc comme emblème national. A cette fraction, des hommes plus libéraux et plus conscients des idées' modernes, quoique amis du pouvoir royal, opposaient^ purement et simplement le drapeau tricolore et refusaient de se compromettre avec ceux qui le voulaient reléguer en quelque garde-meuble ou dans l'oubli de quelque musée.

86 APRÈS L'fHPfRB

De celte divergence de vues, entre les diverses personnalités da parti royaliste, résulta une scission qui provoqua Tavortement de la restauration monarchique désirée, rien n'est moins douteux, mais ce malentendu ne fat pas seul cause de la dislocation des partis réactionnaires, de la déroute des Chevau-légers^ ainsi qu*on nommait alors les fervents du comte de Chambord.

Uexilé de Frohsdorffqui n'avait qu'une très faible envie de régner sur un peuple qu*il ne connaissait pas et dont il était absolument ignoré, n'éprouva qu'un chagrin de convention, qu'une peine simulée, lorsqu'il lui fut démontré que la question du drapeau qu'il avait lui-même et à dessein, semble-t-il, soulevée, se dressait comme un obstacle décisif entre lui et le pays.

M. le comte de Chambord n'avait cédé qu'à regret aux prières de ceux qui avaient imaginé de le faire roi de France et' il se sentit délivré d'une obsession, d'une charge, quand il apprit que son impopularité ne lui permettrait jamais de se présenter devant le peuple, comme le maître de ses destinées.

Il avait témoigné de la bonne volonté, cependant, h ses fidèles. Il avait quitté Frohsdorff secrètement et

il s'était rendu à Versailles, où il demeura durant

l'assemblée nationale 87

quelque temps, caché, dans l'attente d'une solution qui enchaînât sa vie ou qui le fît libre.

Pendant son séjour en cette ville, une délégation des Chevau-légers avait été trouver M. le maréchal de Mac-Mahonet, Tayantmis au courant du complot ainsi que de la présence du prince à Versailles, lui avait demandé s'il consentirait à soutenir, de son autorité morale, de son sabre, au besoin, la proclamation solennelle du rétablissement de la Monarchie.

m/ le maréchal de Mac-Mahon s'était aussitôt

montré hostile à cette intrigue ;il avait déclaré qu'il ne prêterait jamais la main à un coup de force ou à une entreprise politique qui n'aurait pas l'assentiment des citoyens, et il n'avait point dissimulé l'ennui que lui causait la présence du comte de Chambord en France, indiquant qu'il ne la révélerait pas puisqu'on s'était adressé confidentiellement à lui, mais qu'on agirait sagement en priant le prince de s'éloigner.

Les délégués royalistes, déçus, se retirèrent en maudissant l'attitude du Maréchal, mais sans renoncer encore à leurs projets.

•' M™* de Mac-Mahon était très connue pour ses sentiments*royalistes. Ils l'entourèrent de séductions, ils tentèrent de se l'attacher et d'arriver par elle,

APRÈS l'BHPIRB

* ' par' rinfluence Qu'elle avait sur son mari, influence .qui n*éUit point un mystère, & une rétractation du vieux soldat.

Ce fut alors, môme, qu'on inventa, pour obtenir les sympathies réfractaires du Maréchal, cette combinaison qui mettait une attente habile dans l'ap-

* plication du régime monarchique : on fit dire à M. de Mac-Mahon que s'il promettait, sinon son concours, du moins sa neutralité, aux desseins des royalistes, on ajournerait Tavènement de M. le comte de Chambord, en qualité de roi de France, et Ton se contenterait de nommer M. le ducd'Âumale, très en faveur, en ce temps, dans les cercles politiques et dans l'esprit bourgeois^ lieutenant-général du royaume.*

Mais ceteséai de conciliation n'eut pas de succès et les Chevau-légers, à la grande satisfaction des royalistes libéraux ainsi qu'à la joie des républicains qui avaient redouté, un moment, le triomphe de la réaction, durent abandonner leur intrigue.

M. le comte de Chambord rentra k Frohsdorlf, em- »

* portant dans sa malle le cadavre mort-né de sa ridicule royauté.

Pendant le séjour qu'il fit k Versailles, il fut le héros d'une cérémonie burlesque d.pnt on n^a jamais parlé.

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