‹ Après la guerre; comment placer sa fortuneChapitre 17 sur 29 · LBB ACTIONS DE CHEMINS DE FER · texte numérisé non relu

LBB ACTIONS DE CHEMINS DE FER

vision se trouverait singulièrement renforcée aujourd'hui), non seulement que la Compagnie de l'Ouest, à l'expiration de la garantie, ne serait plus en état de distribuer le moindre dividende à ses actionnaires, mais encore qu'elle serait exposée à ne pas suflire au service de ses obligations. Déjà, malgré une sévère économie et une compression énei^ique des dépenses, les insuffisances du produit net étaient telles que la Compagnie avait dû souvent demander à l'Etat bien plus que les 1 1 5oo 000 francs nécessaires au paiement du dividende minimum. Ces appels à la garantie avaient été si nombreux, si répétés, que la Compagnie, en 1908, se trouvait avoir contracté envers l'Etat une dette qui, en principal et en intérêts, ne s'élevait pas à moins de 35o millions. A grand'peine couverte alors par la valeur du matériel roulant, cette somme serait déjà (par le jeu seul de l'intérêt à d p. 100) bien dépassée aujourd'hui et l'on peut estimer qu'elle eût très probablement atteint, sinon dépassé, les environs d'un milliard en igB^. L'avenir de la Compagnie était désespéré.

Le rachat a dissipé les alarmes des actionnaires. ■ D'un trait de plume, il a passé condamnation sur les 35o millions de la dette de garantie. Il a, d'une manière indiscutable et définitive, mis à la charge du Trésor le service des intérêts et de l'amortissement des obligations et des actions. Et la bienfaisance du rachat est même allée encore plus loin.

Non seulement les actionnaires sont assurés de recevoir jusqu'en igSfi le dividende

l3S COMMENT Pli&CER SA. FORTUNE.

(38 fr. 5o). Non seulement le remboursement de leurs actions au pair de 5oo francs ne fait pas de doute pour eux. Mais encore, plus favorisés que les actionnaires de toutes les autres Compagnies, ils n'ont pas d'inquiétudes à concevoir au sujet de la prime au-dessus du pair (200 francs environ) que représente normalement le cours de leurs titres. Ils n'ont pas à se préoccuper de ta valeur de l'actif disponible au moment de la reprise du réseau par l'Ëlat. Ils sont dispensés de songer à amortir une perte certaine par un prélèvement sur le dividende. Car, en leur laissant la propriété d'une réserve spéciale constituée aux temps très anciens où leur Compagnie était prospère, et qui s'élève à une quarantaine de millionS'(soit i3o fr. par action), le rachat a tout prévu. Les revenus de cette réserve, capitalisés jusqu'en 1966, formeront la somme nécessaire pour que chaque action reçoive au minimum, à la liquidation déBnitive, la valeur actuelle de l'action de jouissance'. Il

I. A ce propos nous forons remarquer qu'il j a une différence constante, qui dépasse «cuvent un« centiiine de francs, entre le cours de l'action de capital de l'Ouest et le cours de l'action de jouis' sance augmenté des 5oo francs du remboursement , Cette différence tient à ce que celle-ci a droit au dividende de 31 francs, tandis quo l'action de capital ns recoîl, en plus, que les intérêts k 3 i/i soit 17 fr. 5o- Il en résulte que l'action rembuursée à 5oo francs en vertu du tirage au sort vaut 5oa fi'aiics en numéraire, plus une action de jouissance (il est facile de se rendre cuoipte par la lecture du premier tableau de Bourse venu que la situation «t la même pour les actions Orléans). En vendant l'aclioa de jouissance et en rachetant avec le produit de cette vente, joint »ui 5oo francs do capital remboursé, une nouvelle action Ouest, l'actiennair*

LES ACTIOKS DS CHEMINS DE FBR. l3g

parait même probable, d'après un article de la convention de rachat, que, lorsque les réserves accumulées se seront établies d'une manière durable au-dessus du chiffre primitif, le surplus deviendra immédiatement distribuable. En pareil cas, chose paradoxale, on verrait l'Ouest racheté, jadis profondément déficitaire et condamné à la faillite, accroître son dividende, tandis que des Compagnies anciennement prospères, comme le Lyon, auraient été obligées de restreindre sinon de, supprimer le leur '. .

Ainsi, bien garantie quant au revenu, bien garantie quant au capital, l'action Ouest, par un extraordinaire renversement des rôles, est devenue la première des actions de chemins de fer français. Complètement dégagée des soucis croissants, des risques et des incertitudes que comporte l'administration d'un, grand réseau, l'action Ouest s'est transformée pour moitié en une créance directe sor l'Ëtat français. Pour l'autre moitié, cette action est la 3oo millième part d'une riche Société de capitalisation. Ainsi la politique du socialisme d'Etat, toute nuisible qu'elle est, d'une manière

peut, si la chance aui tirages le favarise, accroîtra, de temps à autre, le revenu de son titre. Nous avons tenu k citer cet exemple, *fin de montrer {jue, pour le capitaliste atleotif, bien dei occasions se présentent qui passent inaperçues pour le cipitalists distrait,

I. L'accroissement des droits de timbre et des divers impdtt qui restent i la charge de la Société civile qui ■ pris la place de l'ancienne Compagnie de l'Ouesl, pourrait cependant déranger les calculs établis sur l' accumulation desiutérâts. A celiprâs, la méthode selon laquelle est administré ce patrimoine commun des actionnaires pourrait servir de modèle .

lao COMHBNT PLACER BA FORTU^E.

générale, aux fortunes privées, aura certainement, dans ce cas, sauvé de !a ruine un élément des patrimolneB français.

D'après un pareil précédent, nous serions vivement tenté de formuler cet asiome : l'avenir et le salât des compagnies de chemins de fer Jranç(ùs sont dans le rachat et ne sont qae là. Mais, en dépit des contrats, les rachats futurs se feront-ils toujours aussi correctement que s'est fait le rachat de l'Ouest? Si le Parlement et l'administration venaient, tout en étendant le domaine des monopoles, à perdre la tradition bourgeoise du respect de la propriété et des contrats, à ne plus se soucier de conserver à l'Etat la réputation d' « honnête homme n, ne verraitH3n pas, à la procédure de rachat, se substituer la procédure de déchéance? Déjà le parti socialiste voulait, en 1908, que la concession de la Compagnie de l'Ouest fût purement et simplement révoquée. Il y a là un symptôme à retenir'. Même si l'on ne procède pas au rachat, la révision des conventions de i883,

I. M. Albert Thomas, membre influent et renseigné du groujie socialisfe parlementaire, écrivait dans son livre, L'État et les compagnie de chemins de fer (igii) :

1 Une aadaciiase politique de nationalisation esl indispensable pour résoudre Icus les problèmes que l'évolution industrielle ou sociale a posés et qui sont, d'ores et déjk, reconnus insolubles soua le régime des conventions de j883 ». C'est nous qui soulignons les mots anitaciease politique de nationalisation. La question est de savoir si cette <i audace » qui, par le rachat de l'Ouesl. s'est appliquée aux finances de TËtst et a bénéficié aux actionnaires, n'aurait pas tendance à imposer aux actionnaires des sacrifices que l'Ëlat no serait pas en mesure de supporter indéfiniment.

LES ACTIONS DE CHEMINS DE FER. Ul

devenue inéluctable depuis la guerre, apporterait-elle aux actionnaires les garanties ^'i!s souhaiteraient P II y a là bien des points d'interrogation . •

Pour le moment, après avoir si gravement effrayé les classes possédantes, les rachats sont plus justement appréciés. On a pu s'en apercevoir par l'exemple des chemins de fer algériens et l'on a pu assister, en i^i^, à une hausse immédiate des actions Bône-Guelma, à la seule nouvelle que ce réseau était racheté par l'Algérie.

Antérieurement, en 1908, le réseau de l'Est- Algérien avait déjà été incorporé au réseau d'Etat. Mais la convention amiable conclue avec la Compagnie de l'Ouest, ayant, à cette époque, été l'objet des critiques du parti socialiste, l'administration a préféré ne pas s'exposer aux mêmes reproches pour l'Est-AIgérien et attendre le jugement de la juridiction contentieuse, La Compagnie a interjeté appel auprès du Conseil d'Etat de l'arrêt rendu par le conseil de préfecture de Constantine et les actionnaires ne sont pas encore (en 1919) fixés sur le sort qui leur sera fait. Vexpérience, à notre avis, sera intéressante et susceptible de donner aux capitalistes une indication définitive sur ce qu'il faut attendre des expropriations par rachat.

D'ores et déjà, il est certain que le dividende de trente francs garanti par l'Iital aux actions de l'Esl-A^érien leur demeurera acquis. L'administration ne l'a même pas contesté et, depuis qu'elle

li* COHHINT PLACBII SA FORTUNE.

a pris poaaession du réseau, elle p>ye chaque année à la Compagnie une annuité suffisante pour subvenir au service des obligatioas et à la distribution du dividende ordinaire. Mais la Compagnie prétend avoir droit à des annuités plus fortes et réclame à l'Etat, pour chaque année restant à courir jusqu'à la fin de la concession (1978), une somme supérieure de 755ooo francs à celle que l'Ëtat consent spontanément à lui verser. Si la Compagnie avait gain de cause sur l'ensemble ou seulement sur une partie de ses revendications, le rachat de \' Est- Algérien vu le nombre relativement peu élevé des actions (5oooo), pourrait avoir pour effet d'accroître le revenu des actionnaires dans une proportion qui ne serait pas négligeable, étant donné la légèreté du titre. C'est ainsi que certaines personnes prétendent que si la Compagnie de l'Ouest, au lieu de s'entendre à l'amiable avec l'État, s'était présentée devant les tribunaux administratifs, elle eût obtenu des conditions encore bien plus favorables que celles qui lui ont été reconnues par le compromis. Quoi qu'il en soit, on admet assez généralement que les actionnaires de V Est-Algérien conserveront au moins la propriété d'une réserve qui représente à peu près 70 francs par action. Ils se trouveraient alors sur le mâme pied que les actionnaires de l'Ouest et n'auraient plus à craindre de perdre la différence entre le cours de l'action (55o francs environ, après avoir été de plus de 700 naguère) et le remboursement à

LH9 ACTIONS DB CHHH1N8 DB PBR. lH

5oo francs. Oa a pu remarquer depuis quelque temps le zèle avec lequel certains capitalistes recberohaient les. actions de jouissance de VEst- Algérien et du Bône-Guelma. Ces petits titres, qui, pour le moment, ne produisent aucun revenu, ne sont même pas cotés en Bourse, et certains banquiers, outillés pour ce genre de négociations, se chargent seuls de mettre en rapport tes vendeurs et les acheteurs. Ces capitalistes ont sans doute des raisons de penser qu'une spéculation sur les deux rachats, à t'aide de titres d'un prix de revient presque insignitiaDt, pourrait ne pas être maladroite.

Voilà un exemple qui est encore, à notre avis, très instructif. Car il montre que le capital peut trouver, dans les circonstances créés par l'évolution vers le socialisme d'État, des occasions imprévues de compenser des pertes ou des dommages subis par ailleurs. Qui sait si, dans l'avenir, d'autres occasions, aujourd'hui insoupçonnables, ne surgiront pas d'une métamorphose encore plus étendue de l'organisation économique et sociale sur laquelle nous avons été accoutumés à- nous reposer? Aux personnes les plus pessimistes et les plus disposées à croire à une dissolution irréparable des anciens éléments qui composaient les patrimoines, nous montrons, au milieu d'une catégorie de valeurs visiblement fatiguées, vieillies, ayant produit tout ce qu'elles pouvaient produire, les cas inattendus de relèvemeat et de guérison que présentent les actions

'Si COMMENT PLA.CBB 9A. FOHTUKB.

de l'Ouest et leaactioQfldescheminsde fer algériens.

La Compagnie du Bône-Gaelma, soulagée de son réseau d'Algérie, gardera l'exploitation d'un réseau tunisien sur la valeur et l'avenir duquel il est, pour le moment, difficile de se prononcer. Il ne subsiste plus en Algérie qu'une seule Compagnie privée, celle de \' Ouest- Algérwn, qui sera sans doute, un jour ou l'autre, rattachée aux chemins de fer unifiés de l'État. Cette opération parait retardée par le fait que l' Ouest-Algérien, compagnie privée, peut étendre ses lignes vers le Maroc sans soulever de difficultés, hier diplomatiques, aujourd'hui administratives. Si le rachat de cette compagnie venait à paraître à l'horizon, le capitaliste ferait peut-être bien de s'y porter. Car certaines précautions de la Compagnie, (notamment une annulation d'une partie de ses actions), permettent de penser qu'elle s'esl préparée à cette éventualité et s'est mise en bonne posture.

Nous arrêtons ici cet examen des actions des chemins de fer français, sur lesquelles nous avons particulièrement insisté en raison du danger qui les menace, de la place qu'elles occupent dans les patrimoines français et des inquiétudes qu'elles doiven L inspirer aux porteurs.

Nous n'ajouterons qu'un mot : si telles sont les conditions d'insécurité dans lesquelles les grands réseaux continuent leur exploitation, que dire des chemins de fer secondaires, des lignes d'intérêt local, etc.? Ces sociétés, avec leurs faibles

Lbs actions db chemins de per. i45

recettes, ne peuvent manquer d'être écrasées par la hausse des matières premières et par les lois qui réglementent le travail, les salaires, les retraites, etc. Après tant d'exemples malheureux ou décourageants, on se demande comment ces Compagnies trouvent encore des actionnaires, et il est probable qu'elles en trouveront de plus en plus difficilement. Pas plus que les ponts ou que les routes, les chemins de fer de l'avenir ne seront sans doute des entreprises privées.

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