COMMENT PLACER I
personnes qui auraient exporté prématurément leurs capitaux seraient exposées à subir une perte sèche. C'est un point qui ne doit pas être perdu de vue.
Un autre qu'on ne doit pas négliger non plus, c'est que tel État, aujourd'hui ami ou neutre, peut être dans l'avenir entraîné dans un conflit avec la France. Placer toute sa fortune' ou une grande partie de sa fortune dans un seul pays étranger est donc une imprudence, quelques raisons qu'on ait de croire que les relations de la France avec ce pays seront toujours bonnes.
De tous les pays du nninde, les Étais-lJnis ont incomparablement les finances les plus.sotideE. Avant leur participation à la giierre, ils n'avaient pour ainsi dire pas de dette nationale et leur rente a p. loo était au pair. Elle était d'ailleurs à peu près introuvable. Depuis son entrée dans la guerre, le gouvernement fédéral a émis plusieurs emprunts qui ont été des succès magnifiques. Au commencement de l'année 1919, tous ces emprunts étaient au pair, sinon au-dessus. Le 4 p- 100 remboursable en 1995 avait même atteint, à la Bourse de New-York, le cours de log. Les deux « emprunts de la liberté », lÀberly loan, l'un 3 1/3, l'autre 4 '/4, approchaient des mêmes cours. Ce sont, incontestablement, les premières valeurs du monde.
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Pour se rendre compte des bases solides sur lesquelles repose la prospérité des titats-Unis, il suffira de lire cet exposé que nous empruntons à un article du Brooklyn Eagle publié le 25 décembre 1918 ;
Au 1" juillet 191a, la richesse des Ëtats-Unis était évaluée à 18S milliards de dollcra, soit j^ i.g65 par tète. La dette nationale était alors de i milliard de dollars, soit (( 10.77 ps"" t*^^'
Au 1" octobre 1917, la richesse nationale était évaluée à 3^5 milliards de dollars... et plus de 3 milliards de dollars s'y sont ajoutés depuis celte date.
11 est vrai que noire dette nationale s'est eccruej elle aussi. En octobre 1917, elle était de ^ 4-5oo.ooo.ooo, et aujourd'hui elle est de ;(f 17 milliards. Mais de cette somme il faut déduire les ^ 8 milliards i]ui nous sont dus par l'étranger, et dont les intérêts annuels s'élèvent à plusieurs millions de dollars. La France et le Royaume-Uni ont une dette qui atteint presque la moitié de leur richesse nationale. Les S 9 milliards de dette nette des lais-Unis n'atteignent pas i/a5 de leur richesse nationale. De plus, notre richesse nationale est presque triple de celle du Royaume-Uni et quadruple de celle de la France.
Pour les ressources, les Éfalg-Unis sont également la n terre de Dieu ». Nous possédons 60 p. 100 du pétrole mondial. Nous avons chez noua deux tiers du cuivre, plus des deux tiers du coton, 4o p. 100 du charbon et du minerai de fer existant dans le monde. Dans le chiffre de nos importations, les produits manufacturés n'entrent que pour i3 p. 100, tandis que, sur les 6 milliards de dollars do marchandises que nous avons exportées dans le courant de l'année dernière. 4 milliards étaient représentés par dos produits fabriqués par les machines américaines et les travailleurs américains.
Et si on demande si tout ce commerce ne va pas dispa-
^i coUMiNT »lac«h sa Fortune.
raltre maintenant que la guerre est finie, il faut répondre sans hésitation qu'il n'en sera rien. C'est un fait regrettable qu'il faudra à l'Europe plusieurs années pour rétablir ses industries. Son capital et son énergie devront pendant quelcpie temps être consacrés au travail de la coastruction. Les manufacturiers américains devront fournir les millions de dollars de matériaux dont l'Europe aura besoin pour se remettre sur pied. Et, dans les années qui vont venir, les États-Unis devront fournir la plus grande partie de ce qui se vendra en Asie et dans l'Amérique du Sud. Notre commerce avec ces parties du monde a doublé depuis le début de la guerre, et il nous «n restera une grande partie, même si les Ëtats-Unis refusent d'engager une concurrence sans merci avec les puissances aux côtéa desquelles ils ont coin-
Aux garanties qu'apporte celte prospérité, les emprunta des Etats-Unis ajoutent celles qui résultent d'une sécurité politique et sociale qu'on chercherait vainement ailleurs. Les Etats-Unis n'ont pas, d'ici longtemps, de grand danger extérieur à craindre. A l'intérieur, le socialisme, qui compte encore à peine comme élément électoral, a des formes modérées et il n'y a pas de pays où les tentatives de sabotage, d'anarchie et de bolchevisme, comme celles des Travailleurs Internationaux pendant la guci re, aient élé plus énergiquement réprimées. C'est sans doute aux Étals-Unis que le régime capitaliste, tel qu'il a régné en Europe pendant le xix' siècle, se maintiendra le plus longtemps. La richesse américaine, la légèreté des charges du gouvernement fédéral, ne donneront pas lieu non plus à une fiscalité excessive. Bien que les États-Unis aient commencé à con-
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naître les taxes et les impôts, ils ont encore, à cet égard, une marge étendue par rapport aux grands Etats européens.
Un emprunt comme celui de la ville de New- York {New-York City h ^/2 remboursable en 1967) est de tous points assimilable à ceux du gouvernement fédéral. Nous renvoyons le lecteur au chapitre des obligations industrielles pour les bons d'entreprises municipales émis par les grandes villes américaines.
Les valeurs canadiennes de même nature se recommandent également et pour les mêmes raisons. Ainsi le Canadian Fives remboursable en igSi, le à 1/2 Canadien (1920-1956), le Dominion of Canada 3 OjO (1938), les Viile de Montréal 3 i/2 (ic(33). Ces fonds, comme ceux des Ëtats-Unis, sont au pair ou voisins du pair et offrent peu de chances d'une hausse considérable. Mais leur stabilité fait peu de doute et leur remboursement est prochain, La richesse du Canada, l'esprit de travail et d'ordre qui anime sa population, constituent des garanties d'une qualité rare. Au cas, nullement impossible, où de nouvelles seconsses européennes viendraient à se produire, 00 ne regretterait pas d'avoir abrité contre les risques une fraction de son capital placée en bonnes valeurs d'Etat ou de grandes villes américaines et canadiennes.
COMMENT PLACBH SA PORTUNK.
On citait autrefois Victor Hugo et le président de la République Jules Grévy comme ayant donné le mauvais exemple d'expatrier leur bien et d'accorder plus de confiance à la rente anglaise qu'à la rente française. Cependant, comme nous l'avons dit plus haut, un placement en Consolidés anglais, effectué il y a trente ou quarante ans, n'aurait pas été très profitable. Il ne semble pas non plus qu'à l'heure actuelle les fonds d'Etat britanniques doivent Être mis en portefeuille par des étrangers, au moins pour des quantités considérables.
. "Ce n'est pas que l'Angleterre soit, à aucun degré, menacée de faillite. Son crédit reste et restera sans doute brillant. Quelle que soit l'énormité de la dette qu'elle a dû contracter pour faire face à ses dépenses de guerre, elle n'en sera pas écrasée. Après les guerres napoléoniennes, le Royaume-Uni devait une vingtaine de milliards, somme inouïe à cette époque. Les économistes du temps pensaient qu'un pareil passif était incompatible avec de bonnes finances. Cependant, grâce au développement de sa population, de son industrie et de son commerce, grâce aussi à sa bonne politique budgétaire, le Royaume-Uni a supporté sans peine et amorti régulièrement sa dette des temps passés.
De nos jours, aSo milliards ne sont pas plus
EMPRUNTS FRANÇAIS ET DES £tAT8 AUJÉS. 77
pour l'Angleterre que 20 milliards il y a cent ans. De nos jours, comme alors, l'Angleterre est venue à bout de son ennemi. Elle occupe dans le monde une situation qui n'a jamais été si belle. Elle est la grande bénéficiaire de la victoire. De tous les belligérants européens, c'est elle sans doute qui supportera le moins difficilement le poids de ses dettes.
Elle n'a qu'un point noir : la question sociale. Pas de petite propriété, peu de classes moyennes, un faible goût de l'épargne : entr.; un vaste prolétariat et un haut capitalisme puissant mais restreint, il n'y a pas, en Angleterre, de matelas qui s'interpose. Une crise grave, dont nous voyons déjà les prodromes, est possible. Si, comme il y a Ueu de le penser, ta politique anglaise reste fidèle à elle-même, elle continuera ce qu'elle avait déjà commencé avant la guerre. Elle résoudra le problème en imposant des sacrifices étendus à ta fortune. Le porteur français de valeurs britanniques serait exposé à payer de lourds imp&ts à la fois en France et en Angleterre, car il n'est pas certain que l'income-tax soit toujours remboursé aux porteurs étrangers. Ceux-ci seraient donc doublement atteints. Avant de placer de fortes sommes de l'autre côté de la Manclie, on fera sagement de calculer le péril des deux taxations. Les personnes qui passeront outre ont le choix entre les Consolidés dont nous avons parlé plus haut, les emprunts de guerre, ou War Loans (3 i/a, 4, 4 i/a et 5 0/0) et quelques fonds hao-
T8 COBllIENT PLACER BA FORTUItB.
tement réputés comme VIrish Loan a S/à et le London County Council 3.i/3, ainsi que quelques fonds coloniaux.
La Belgique avait été surprise en pleine prospérité par l'agression allemande. Comme les peUples heureux, jusqu'en igi^ aile n'avait pas d'histoire. Le jeune Etat belge, qui date seulement de i83o, n'avait jamais connu d'aventures ni de catastrophes. Son passif était donc léger et sa dette avait été employée presque tout entière à inettre le paye en valeur. 'Il suffit de se souvenir que la Belgique était, par rapport à sa population et à sa superficie, le premier des peuples exportateurs d'Europe, ce qui légitimait l'excellence de son crédit.
On doit penser qu'elle retrouvera cette pcpspérité après la guerre, quand les dommages qu'elle a subis auront été réparés, Sans doute, ses charges seront plus lourdes. S'il doit y avoir encore des budgets militaires, la Belgique, ayant renoncé à une illusoire neutralité, en aura un. Toutefois sa position spéciale dans la guerre, sa qualité de victime, ont fait que ses dépenses ont été infiniment moindres, tout compte tenu de son importance numérique, que celles des grands Etats ses alliés.
Si elle continue à être bien gouvernée, la Belgique pourra être encore un des pays les plus heureux du monde> Sa rente 3 o/o, les rentes
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nouvelles qu'elle pourra émettre, seront de bons placements. Il faudra seulement se souvenir que, dans le cas d'une guerre nouvelle, la Belgique ne serait plus un État neutre, mais un belligérant comme un autre, exposé aux mêmes risques qu'un autre. En se délivrant des périls de la neutralité, elle en a perdu aussi les bénéfices, c'est-à-dire la garantie des puissances.
Après avoir eu un passé agité, ta rente italienne avait fini par prendre rang parmi les meilleures valeurs. L'Italien s'adonne à l'épargne. Profondément méfia nt^-l'Italien n'achète que de la terre ou le fonds d'Etat national. D'où la bonne tenue' de ce titre qui, jadis placé par larges tranches au dehors, avait fini par être en grande partie rapatrié.
La guerre a laissé les finances italiennes dans une situation obscure et les dirigeants ne dissimulent pas leurs alarmes.. Le change défavorable que l'Italie a subi pendant la guerre est à lui seul un sérieux symptôme. Pourtant l'Italie a fait une guerre heureuse et, à bien des égards, une guerre moins dispendieuse que nous. S'il ne lui survient rien de fâcheux à l'intérieur, ses finances pourront se relever, grâce à sa population croissante. Quant à l'extérieur, la diplomatie italienne, malgré son habileté, saura-t-elle conjurer tous les orages amassés sur l'Adriatique? C'est une question.
Un autre risque à courir, c'est le sâns-gêne avec lequel l'Etat italien a coutume de traiter ses
So OOHMBNT PLACER SA FOnTUHB.
créanciers et même les entreprises privées : le rachat léonin des assurances en est un exemple. Nulle part le fameux <( fait du prince » n'est plus en honneur, et nulle part l'État souverain ne se sent plus libre à l'égard de ses engagements. L'Italie opère, avec la plus grande désinvolture, des conversions forcées, qui ne sont que des inductions de dettes par le moyen de l'impôt. Le bénéfice du Trésor public est une considération qui prime tout, même le respect des contrats. La (( garantie » de l'Etat italien, qui ne se pique pas, lui, d'être «honnête homme», estdonc.àcetégard, sujette à caution : les porteurs de rente convertie et les obligataires français d'un certain chemin de fer de Toscane, pour ne pas prendre d'autres exemples, en savent quelque chose.
Pour ces diverses raisons, nous croyons devoir conseiller aux capitaliateR de ne s'intéresser que modérément aux fonds italiens, et, s'ils s'y intéressent, de ne pas s'y éterniser.
Parmi les puissances orientales qui ont pris part à la guerre, la Bussie touche douloureusement le capital français. La déception russe, c'est vingt-cinq ans de notre histoire politique et financière. La cessation de paiements de la Russie s'ajoute à la faillite de l'alliance et elle atteint des centaines de milliers d'épargnants français qui avaient fait confiance ù l'allié de leur pays>
BMPBUNTa FRANÇAIS ET DBS ^TATS AIXJÉB. Si
En igo6, pendant la pre'mière révolution russe, la révolution manquée, nous avons entendu dire k M. Henri (germain, le célèbre directeur du Crédit Lyonnais : « Si la Russie devient libérale, ohl aWe, elle est perdue. » La Russie n'est pas seulement devenue libérale : elle ne t'est restée que quelques semaines pour devenir socialiste et tomber dans l'anarchie. Avec le tsarisme, ce qui a disparu, en réalité, c'est le seul gouvernement européen et s'inspirant d'idées européennes qu'ait eu la Russie. Depuis la chute de ce régime, on a pu voir la vérité du mot : « II n'y a pas de Russie d'Europe. » Le bolchevisme n'est qu'une forme de barbarie asiatique.
La Russie sera-t-elle libérée ou se Hbérera-t-elle du bolchevisme? C'est possible. Dans ce cas, quelle sorte de gouvernement aura-t-elle? Et si ce gouvernement reconnaissait tes dettes de l'ancien régime, serait-il en mesure d'en reprendre le service? Serait-il capable, pour commencer, de rétablir territorialement ta Russie telle qu'elle était du temps des tsars, la Pologne et la Finlande, qui ont reconi^ais leur indépendance, exceptées? Serait-îl eap..olo de reconstituer économiquement la Russie pour faire face aux engagements nationaux?
U suffît de poser ces questions pour se rendre compte que, dans l'hypothèse la plus favorable, la reprise du service normal de la Dette russe ne peut pas être envisagée avant longtemps, si jamais elle doit avoir lieu. It semble que les possesseurs
8i COHMBH-r PL&CBR SA FORTUNE.
de fonds russes doivent en tout cas s'armer d ane longue patience.
L'immense faute qu'on a commise en France a été de jnéconnaître la fragilité politique de la Russie. A l'appel des sociétés de crédit, uniquement soucieuses de toucher leurs commissions, le public français souscrivait aux emprunts russes comme à des valeurs de tout repos. Des personnes prudentes et renommées pour leur sagacité, comme M. Paul Leroy-Beaulieu, se croyaient très modérées en conseillant de ne pas placer plus de 10 p. loo d'une fortune en fonds russes. L'événement a prouvé que cette proportion était encore trop forte.
Et pourtant te crédit de la Russie n'était pas mauvais. Depuis iSaa, date de son premier emprunt extérieur, elle avait toujours fait face à ses engagements. Surtout ses possibilités de développement économique étaient énormes. Aujourd'hui encore, malgré les ruines accumulées par la Révolution, la Russie banqueroutière est dans cette situation paradoxale que ses richesses naturelles représentent inBniment plus que le total de ses dettes. Elle est même à cet égard dans une situation privilégiée par rapport aux autres grands pays européens accablés par leurs dépenses de guerre. Paisible et bien administrée, l'Ukraine, à elle seule, pourrait payer les créanciers de la Russie.
Seulement ces richesses latentes ne sont pas exploitées et ne pourront l'êtr» que quand l'ordre