Après la Marne
Un fou, à qui son peuple avait eu l'imprudence de laisser en mains le droit de décréter la mort de plusieurs millions d'hommes, a fait le geste impie.
Et depuis trois mois toute l'Europe est en deuil.
C'est leur fête, à ceux qui glorieusement sont morts pour nous, qui ont préféré mourir plutôt que de subir la honte suprême de voir la civilisation entière à genoux devant une botte et un obusier de 420.
Tous, qu'ils fussent jadis nos ennemis, ou qu'ils aient été nos compagnons de lutte dans la grande bataille sociale pour plus de justice et de liberté, nous les enveloppons de la même tendresse et de la même reconnaissance.
C'est leur fête, et c'est la fête des ancêtres aussi, de ceux dont ils ont suivi les traces glo-
rieuses, de 'ceux qui avec Jeanne d'Arc, il y a des siècles, firent comme eux le sacrifice de leurs corps pour que la France vive; de ceux qui, à Valmy, se firent tuer aux cris de: Vive la Nation! de ceux qui, il y a quarante-quatre ans, ne pouvant forcer la victoire, sauvèrent du moins l'honneur.
Sans troubler la concorde nationale qui depuis trois mois a fait taire toutes les rancunes politiques, on me permettra sans doute, en ces jours de deuil, de pleurer celui qui, après avoir été durant vingt ans l'apôtre de la paix, fut la première victime de la guerre.
Qu il nous manque aujourd'hui à tous !
Et comme ceux qui le haïrent, parce qu'ils ne le connaissaient pas, le béniraient aujourd hui et seraient heureux et réconfortés d'entendre son verbe puissant.
Ce n'était pas seulement le génie de l'éloquence
C'était le plus puissant cerveau, l'intelligence la plus vaste, la plus encyclopédique de notre pays. Ceux qui ne l'ont vu qu'à la tribune n'ont rien vu. C'est dans les commissions de son Parti, ou dans les commissions du Parlement qu il (allait le voir, l'œil aux aguets, l'oreille tendue, le cou et les pommettes congestionnés, vivant, bouillonnant, pendant que parlait le contradicteur; puis, avec une douceur et une urbanité exquises, les yeux pétillants d'esprit, le geste enveloppant, assénant l'argument. On se demandait où et quand il avait pu apprendre tout ce qu'il sortait alors. Sa prodigieuse l'acuité d'assimilation, sa merveilleuse mémoire n au-
raient jamais fait de tels miracles, sans cesse renouvelés, sans sa formidable puissance de travail.
Ce profane avait deviné — si vous en doutez lisez plutôt son livre V Armée nouvelle — à quelle gigantesque armée d'invasion nous aurions affaire. Non des centaines de milliers d'envahisseurs,mais deux à trois millions au moins.
Il était sûr — qui pouvait d'ailleurs en douter? — que nous serions envahis par la Belgique.
Et parce qu'il savait qu'il nous faudrait résister à une véritable trombe humaine, il s'évertuait à prêcher au pays que son salut n'était pas dans l'encasernement de 200. 000 jeunes hommes de plus, mais dans la préparation d'un formidable matériel de guerre, dans l'organisation scientifique de tous les services, et dans l'éducation et l'entraînement méthodiques de toutes les forces vives de la nation : active, réserves, territoriaux, bien encadrés et bien amalgamés.
Son génie prophétique avait même prévu que ce ne serait qu'en nous concentrant en arrière, assez loin de la frontière, que nous serions de taille à repousser le premier flot de l'invasion parles masses innombrables de la nation armée.
Ah ! c'est lui qu'il nous faudrait à cette heure cruelle dans les conseils du gouvernement.
Non certes que les ministres actuels ne se soient rendu compte que seule la nation armée est de taille à résister au choc de la formidable machine militaire allemande.
Mais il le leur aurait fait comprendre plus vite.
Il eût été le boute-en-train de la défense nationale.
C'eût été notre Gambetta, le Gambetta de la revanche.
Il est des heures tragiques où le devoir de l'homme d'Etat n'est pas seulement de travailler et de doter son pays du machinisme militaire qui lui permettra de rejeter l'ennemi hors du territoire.
Il faut savoir parler à l'âme des foules. Comme Danton, comme Gambetta, il aurait su parler au peuple français, il aurait su adoucir, par des mots qui partent du cœur, l'amertume du sacrifice comme il aurait su exalter les enthousiasmes.
Il me semble que s'il avait été là, la Fête des Morts eût été, cette année, une cérémonie grandiose.
Le peuple de Paris se serait réuni dans les vastes avenues qui bordent lare de triomphe de l'Etoile.
Un cortège se serait formé, encadré par l'armée du camp retranché de Paris.
En tête, devant les autorités officielles, on aurait rangé les familles françaises, belges et anglaises qui ont perdu quelqu'un de leurs membres.
Puis seraient venus, à la place d'honneur, les réfugiés belges, en deuil de leur patrie.
Et, derrière, l'immense peuple de Paris, toutes classes mêlées, hommes, femmes, enfants, aurait accompagné les familles éplorées, pour leur témoigner que leur deuil était le deuil de la nation tout entière.
Et les parents qui ont perdu des êtres chers, là-bas, ils ne savent où, sans pouvoir leur ren-
dre les derniers honneurs, auraient eu l'illusion d'assister aux funérailles de ceux qu'ils ont perdus.
Et la douloureuse procession serait allée déposer des fleurs au Panthéon, le tombeau commun de tous ceux qui ont mérité les hommages delà patrie reconnaissante.
Et sa grande voix eût trouvé de magnifiques accents pour nous consoler de la mort de tant de héros, et la nation en deuil aurait senti qu'ils n'avaient pas disparu dans le néant, mais qu'ils étaient entrés vivants dans l'immortalité.
Lundi 2 novembre.
Le suicide de la Turquie.
Ce n'est pas de la faute des pauvres paysans turcs, qui arrosent de leur sueur, en 1914, le sol infécond de l'Asie-Mineure, si leurs ancêtres venus du fond de l'Asie ont, au quinzième siècle, conquis à la pointe de l'épée les immenses territoires de la Turquie d'Asie et de la Turquie d'Europe
Ce n'est point de notre faute non plus, d'ailleurs.
C'est pourtant cette brillante équipée de leurs ancêtres d'il y a cinq siècles, que les pauvres paysans turcs du vingtième siècle vont payer.
Quand des gens viennent casqués, bottés, s'installer dans un pays un peu peuplé, il n'y a
qu'un moyen pour eux d'y rester jusqu'à la fin des siècles : c'est de s'y fondre avec les populations vaincues.
Vainqueurs et vaincus une fois bien fondus forment une nation.
Tousles conquérants qui ont séjourné un peu de temps en France s'y sont si bien fondus avec la population que nous serions bien embarrassés, ceux d'entre nous qui se vantent d'être du sang le plus pur, — en admettant que cette phrase veuille dire quelque chose, — pour dire si nous sommes Celtes, Germains ou Latins.
Ces pauvres Turcs ont eu le malheur de rester presque partout étrangers aux populations qu'ils assujettissaient.
~Son pas qu'ils fussent plus bêtes que les conquérants qui honorèrent notre pays de leur passage.
Les malheureux avaient une tare rédhibitoire : ils étaient musulmans. Ils ne croyaient pas en la divinité de Notre Seigneur Jésus- Christ, en quoi ils avaient certainement tort.
Or, les populations au milieu desquelles ils vinrent camper y croyaient. Oh ! certes, Grecs d'Asie-Mineure et d'Europe, Roumains, Bulgares ou Serbes des Balkans, n'avaient point le bonheur de posséder la vérité chrétienne que détient, sans contredit, la religion catholique, apostolique et romaine, dont M. Paul Bourget est devenu sur ses vieux jours le plus illustre représentant. Us étaient rattachés à l'Eglise orthodoxe de Constantinople, cousine germaine de l'Eglise orthodoxe russe dont le tsar, notre
ami et allié, — la Censure ne m'en voudra pas de le proclamer, — est le chef suprême.
Ils avaient beau n'être pas de si bons chrétiens que vous et moi, ce n'en étaient pas moins des chrétiens.
Ils étaient pour les Turcs des chiens de chrétiens, des roumis, et les Turcs étaient pour eux des chiens d'infidèles.
Vous ne voudriez pas voir des chiens de chrétiens s'accoupler avec des chiennes d'infidèles, ou vice versa.
C'est de cela que la Turquie va mourir.
L'ogre turc avala donc les petites nations chrétiennes des Balkans et d'Asie- Mineure, mais il ne les digéra pas.
Une à une, il a dû les rendre toutes vivantes au cours du dix-neuvième siècle, et ces dernières années, lors de la dernière guerre turcobalkanique.
C'est ainsi qu'apparurent successivement, à une époque toute récente, les petites nations balkaniques : Grèce, Serbie, Roumanie, Bulgarie.
L'ogre turc n'a pas encore rendu tout ce qu'il a avalé.
Toute la côte d'Asie-Mineure est peuplée de Grecs.
Tous les hauts plateaux de l'Asie-Mineure sont occupés par des Arméniens, autre nation chrétienne.
Il y a encore des chrétiens en Syrie, autour de Jérusalem, le berceau de notre religion et de la religion d'Abraham, par-dessus le marché.
Ce qui reste de la Turquie n'est pas une na-
tion : c'est une poignée de conquérants qui dominent, administrent et pressurent des vaincus.
Il y a quelques années, les Jeunes-Turcs firent une révolution à Constantinople. Leurs chefs, élevés en Europe, faisaient de loin 1 effet de libres penseurs ouverts à toutes les idées modernes. Nous avons vu d'assez bon œil leur révolution, nous, les libres penseurs de l'Europe occidentale, qui n'avons aucun préjugé de races, et qui avons — j'en demande pardon au néo-chrétien Paul Bourget — une tendance fâcheuse à considérer tous les hommes comme nos frères, sans distinction de races ou de couleurs. Vrai ! nous espérions qu'ils allaient doter la Turquie d'institutions modernes, se rapprocher des races vaincues, faire de leur pays un pays vraiment européen.
Or, ces imbéciles de Jeunes-Turcs n'eurent rien de plus pressé que de se mettre à la remorque de l'Allemagne.
Ces libéraux, ces libres penseurs, ce qu'ils virent de plus beau en Europe, ce qu'ils songèrent à introduire d'abord dans leur pays, c'est le militarisme à la prussienne.
Pauvres gens, ils crurent peut-être que c'était de ce côté-là qu'était le manche.
La Turquie va payer cher cette erreur grossière.
Dans un an, Constantinople sera un port franc, comme Tanger, si ce n'est pas une ville russe ; la côte de l'Asie-Mineure sera à la Grèce ; l'Arménie sera indépendante, à moins qu'elle ne soit russe ; le reste de 1 intérieur,
c'est-à-dire tous les pays que traverse le chemin de fer de Bagdad, sera anglais ; la Syrie sera française, sauf la Palestine qui, si l'on m'en croyait, et si l'on en croyait les sionistes, serait un Etat juif neutre et indépendant, et nos arrière-neveux chercheront en vain sur leurs atlas le nom de Turquie.
Mardi 3 novembre.
La diversion turque.
Il ne faisait l'ombre d'un doute pour personne, je pense, depuis l'hospitalité scandaleuse accordée dans les eaux turques au Gœben et au Breslau, que cette pauvre Turquie allait faire la folie suprême.
Depuis trois mois, elle faisait ses préparatifs.
L'état-major allemand qui la dirige l'a jugée prête, ou il a senti que c'était le moment ou jamais d'obtenir d'elle une diversion pour essayer de tirer l'Allemagne du pétrin.
Nos Jeunes-Turcs, qui ne doivent sans doute connaître la vérité que par l'agence Wolff, se sont laissé persuader qu'en accourant à la rescousse de l'Allemagne ils allaient prendre leur revanche de leurs récentes défaites balkaniques, et, qui sait? peut-être ressusciter la Turquie de ses cendres et en refaire la grande puissance d'antan.
Ceux des nôtres qui sont sur la ligne de feu no vont pas se frapper, j'imagine, pour si peu.
Certes, la Turquie n'est pas une quantité négligeable ; le soldat turc est un excellent soldat. Mais aujourd'hui la guerre ne se fait plus comme au temps de Mahomet II ou de Soliman. La guerre est autant une affaire de matériel qu'une affaire de courage. Et le matériel : cuirassés, artillerie lourde, artillerie légère, projectiles de tous calibres, coûte horriblement cher. Or, le gouvernement turc est atteint d'une impécuniosité incurable, maladie qui de nos jours enlève au combattant le plus décidé le meilleur de ses forces.
L'Allemagne et l'Autriche lui ont certainement fait des avances, mais on ne va pas loin, même avec quelques centaines de millions, par le temps qui court.
Quand les stocks de munitions seront épuisés, par où en faire venir, en admettant que l'Autriche et l'Allemagne en aient à lui prêter?
Où frapper un grand coup? Contre la Serbie? Elle est séparée de la Turquie par le territoire bulgare et il n'est guère probable que les Bulgares, malgré leurs ressentiments contre les Serbes et les Roumains, se laissent aveugler par la rancune au point de faire cause commune avec la Turquie contre la Russie, leur protectrice séculaire.
Contre la Russie d'Asie ? C'est un point si peu vital de l'empire russe ! C'est si loin de tous les centresnerveux du colosse ! C est à peu près comme si on attaquait la France par le sud de l'Algérie !
Contre le canal de Suez? Seulement, pour l'atteindre, il faut traverser un désert, et 1 on
ne voit guère une armée un peu nombreuse, avec tout l'attirail de l'artillerie moderne, faisant ce tour de force. On peut être sur que l'Angleterre ne sera d'ailleurs pas prise de court et que le canal de Suez est depuis longtemps gardé, et bien gardé.
Reste l'influence religieuse du sultan sur tout le monde musulman. La révolte de la partie musulmane de l'Inde anglaise, soit70 millions de bons musulmans ? La révolte des musulmans de Tunisie, d'Algérie et du Maroc ? Pour faire révolter les gens, en admettant que ceux-ci en eussent le désir, il faut les armer. Pour leur procurer des armes, il faut être maître de la mer. Et ce n'est pas l'Allemagne qui règne sur les mers.
A supposer donc que l'intervention de la Turquie ne déclanche pas en sens inverse celle de la Grèce, on peut être bien sûr qu'elle ne changera rien au résultat de la guerre mondiale.
Il y a une telle disproportion de forces entre les camps, les alliés français, anglais, russes, serbes, belges, japonais — ouf! — ont une telle supériorité numérique, militaire, navale, économique, financière, qu'il en faudrait des douzaines de Turquie pour faire pencher la balance du côté de l'Allemagne.
Ce qu'il faut souhaiter, c'est que ni la Russie ni l'Angleterre ne consacrent pas trop de forces contre ce nouvel adversaire.
Le canal de Suez protégé, qu'on néglige momentanément les Turcs et qu'on ne disperse pas ses efforts.
La clef du champ de bataille est ailleurs.
Elle est en Silésie et sur le Rhin, en Prusse Rhénane.
Quand on aura occupé ces deux grandes régions métallurgiques de l'Allemagne, qui pour son malheur sont à ses frontières, on verra ce que durera l'armée prussienne, lorsqu'elle n'aura plus les usines de Silésie et de la Prusse Rhénane pour la réapprovisionner en armes et en munitions.
Courage donc !
La guerre ne durera pas si longtemps qu'on se le figure !
Il s'agit seulement d'occuper la Silésie, dont l'armée russe déjà tient les approches, et d'arriver sur le Rhin, où l'on sera aux portes d'Essen, la ville de M. Krupp, qui est, comme chacun sait, la capitale du militarisme prussien.
Après, on aura le temps de régler le compte delà Turquie !
Mercredi 4 novembre.
Guerre de délivrance.
C'est entendu : les Musulmans de l'Inde comme ceux d'Egypte, ceux de Tunisie comme ceux de l'Algérie, ne répondront pas à l'appel du sultan de Constantinople.
Ils sentent tous, plus ou moins confusément, que si le sultan est avec l'Allemagne, Allah, lui, qui est l'Esprit de paix et de fraternité, est avec
la France, avec l'Angleterre et avec l'héroïque Belgique.
Mais ne croyez-vous pas qu'ils sentiraient davantage qu'Allah est de notre côté si les gouvernants anglais et français laissaient tomber de leurs lèvres quelques promesses de justice et de liberté pour les indigènes d'Asie et d'Afrique ?
Quelle force se donneraient les alliés s'ils savaient faire comprendre au monde entier qu'ils travaillent non seulement pour de simples intérêts nationaux, mais pour la libération du genre humain tout entier !
[(1) Comment le gouvernement anglais, si libéral, si profondément humain, si réaliste, peut-il décemment, dans une guerre comme la guerre actuelle, faire tuer des milliers d'Indiens sans annoncer solennellement que l'Angleterre reconnaissante saurait donner à son heure, à l'Hindoustan, les libertés nécessaires, et le selfgovernment auquel ont droit tous les peuples arrivés à un certain degré de civilisation ?
Et nous, Français, n'avons-nous rien à dire aux musulmans de nos colonies d'Afrique, au moment où ils versent une fois de plus si généreusement leur sang pour nous? Personne ne trouvera donc, à cette heure tragique, la parole qui irait droit au cœur de l'élite intellectuelle de nos Arabes d'Algérie et de Tunisie, la parole qui leur dirait que les Droits de l'Homme ont été proclamés pour eux aussi, la parole émue, digne de la France républicaine, qu'aurait trouvée Gambetta, qu'aurait trouvée Jaurès !
(1) Ce passage avait été supprimé par la censure.
Et le gouvernement russe, qui a fait une si belle proclamation au début de la guerre en faveur des Polonais, et qui a semblé avoir un certain moment des velléités libérales en faveur des juifs, est-ce qu'il ne voit pas qu'il a quelque chose à dire encore, lui aussi?
Personne ne lui fera donc comprendre quel enthousiasme il soulèverait en faveur des alliés, de par le monde, — et surtout aux Etats-Unis d'Amérique, dont la neutralité bienveillante nous est si nécessaire à tous, — s'il disait clairement que même les Polonais d'Autriche n'auront rien à perdre quand ils feront partie de la Pologne russe, à qui le tsar a presque promis l'autonomie, et que les juifs russes seront à l'avenir traités sur le pied d'égalité avec tous les citoyens russes ?]
On dirait vraiment que les gouvernements alliés n'ont pas encore compris que leur principale force, c'est la force morale qu'ils représentent.
Si le cœur de l'humanité et de presque tous les neutres est avec eux, ce n'est pas seulement parce qu'ils font la guerre au militarisme prussien, symbole du militarisme dont l'humanité entière a « soupe », — que M. Bourget se le mette bien dans la tête! — mais parce qu'ayant l'honneur d'avoir dans leur camp la Belgique, ils représentent la liberté des nations.
La liberté des nations, pour tous les hommes qui ne sont pas des hypocrites, ce n'est pas seulement la liberté de la Belgique, la restitution au Danemark, spolié parce qu'il était petit, de son ancienne province du Sleswig ; l'attribution
de Trente et de Trieste à l'Italie, de la Croatie à la Serbie, de la Transylvanie aux Roumains : c'est la résurrection, sous le sceptre du tsar, de la Pologne ; c'est la résurrection des libertés de la Finlande ; c'est l'affranchissement des juifs de Russie ; c'est l'émancipation progressive des populations indigènes de l'Inde, de l'Afrique du Nord.
Et si, sans être ridicule à mes propres yeux, j'ose reprendre à mon compte le rêve des sionistes de reconstituer en Palestine la patrie juive disloquée, jetée à tous les vents par le glaive d'un empereurromain, il y a près de deux mille ans, c'est pour affirmer avec plus de force l'éternité des nations et fonder sur des bases plus indestructibles la République internationale des Etats-Unis du monde.
Jeudi 5 novembre.
Pour nos hôtes turcs.
On serait bien reconnaissant au gouverneur militaire de Paris de ne pas laisser je ne sais quel rond-de-cuir ignare et inintelligent recommencer à l'égard de nos hôtes turcs les bêtises qui ont été commises au début de la guerre à l'égard de nos hôtes allemands et autrichiens.
Quand la guerre a éclaté, il y a trois mois, il était très naturel, par mesure de précaution, et pour donner satisfaction à ceux de nos concitoyens qui, atteints de la manie de la perse-
cution, voient des espions partout, qu'on évacuât vers des camps de concentration les résidents allemands et autrichiens.
Mais il y avait parmi nos hôtes allemands ou autrichiens de nombreuses catégories que la plus élémentaire pudeur devait nous obliger à traiter autrement que comme des suspects : c'étaient les originaires des provinces annexées par les Hohenzollern ou les Habsbourg : Polonais de Posnanie, Danois du Sleswig, Polonais ou juifs de Galicie, juifs de Bukovine ou de Vienne, Roumains de Transylvanie, Italiens de Trente ou de Trieste, tous étiquetés sujets allemands ou autrichiens, mais tous détestant cordialement l'Allemagne ou l1 Autriche.
J'ose dire, même si ça déplaît à la Censure, que l'évacuation de tous ces amis de la France dans les camps de concentration n'est pas la page la plus glorieuse de notre histoire.
Je demande respectueusement au gouverneur militaire de Paris s'il va laisser traiter nos hôtes turcs en bloc, sans distinction, sans établir de catégories, comme on a traité nos hôtes allemands, et s'il va les mettre tous dans le même panier, dans le même panier à salade?
Parmi nos hôtes étiquetés Turcs, il y a des centaines et des milliers d'Arméniens ; la tendresse des vrais Turcs pour les Arméniens se traduit de temps à autre par de pogroms — la Censure me laissera-t-elle employer ce mot ? — ou, si elle préfère, par de massacres en masse. Pour fuir le poignard ou le sabre des Kurdes musulmans, beaucoup d'Arméniens se sont réfugiés à Paris, attirés par la
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réputation de libéralisme et d'humanité de notre France républicaine. Allons-nous les entasser dans des wagons à bestiaux et les expédier dans un coin de province où on va les faire coucher sur de la paille et les traiter comme des suspects et des pestiférés ?
Toute la côte de l'empire turc est peuplée de Grecs qui considèrent les Turcs comme des oppresseurs et des barbares. Beaucoup de ces Grecs vivent à Paris. Suspects aussi ? Espions aussi ?
Et les juifs de nationalité turque qui sont chez nous ? Ces juifs, dont les frères vont être massacrés en masse là-bas, en Syrie, dès que la guerre sainte sera proclamée contre les infidèles. Quoi '.nous les évacuerions aussi?
Jolie réclame que cela nous ferait en Arménie, en Grèce et chez tous les juifs de l'univers !
Mais je vais plus loin.
Même les Turcs, les vrais Turcs, qui résident parmi nous, je dis qu'il n'y a aucun inconvénient à les garder parmi nous, et qu'il y aurait une criante injustice à les traiter avec rigueur.
Est-ce qu'ils ont la moindre responsabilité, eux, dans le coup de folie de leur Enverpa<ha?
Est-ce que la bande de Jeunes-Turcs qui s'est vendue au kaiser a consulté qui que ce soit de la masse du peuple turc pour lancer la Turquie dans cette aventure ?
Est-ce que beaucoup de Turcs de Paris ne sont pas des réfugiés politiques qui ont fui Constantinople pour éviter d'être assassinés par les Jeunes-Turcs?
Quel danger y a-t-il à les laisser parmi nous, ici, à Paris?
S'imagine-t-on par hasard que ces pauvres Turcs sont, des espions allemands ?
Et même s'il se trouvait parmi eux une couple ou une douzaine d'espions — pour espionner qui, pour espionner quoi ? je me le demande, — est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux mille fois s'exposer à leur peu dangereux espionnage, que de nous déshonorer en traitant cruellement des milliers d'innocents ?
Au temps de la vague nationaliste qui déferla contre les boutiques Maggi et les brasseries alsaciennes, j'ai dû m'instituer d'autorité consul austro-allemand — sans exequatur du kaiser ni du vieux François-Joseph — pour plaider près de la préfecture de police la cause de nombreux Polonais, Tchèques, juifs, Italiens, ou même Alsaciens, que des policierstropzélés ou une foule trop nerveuse s'obstinaient à traiter comme des « espions » allemands.
Vais-je être obligé maintenant de me bombarder consul de Turquie?
Vendredi 6 novembre.
Pour nos sauveurs belges.
Parisiens, mes frères, Parisiennes, mes sœurs, écoutez-moi.
Qu'avez-vous fait pour les réfugiés belges qui sont parmi vous ?
Oui, qu'avez-vous fait pour ces milliers de citoyens belges de toutes classes qui, pour avoir mis leurs poitrines entre l'ennemi et vous, ont vu incendier leurs villes, ont dû fuir leur pays natal, souvent sans autre bien que le vêtement qu'ils avaient sur le dos, et qui sont maintenant sur le pavé de Paris, dans le dénuement le plus complet ?
Vous vous rendez sans doute compte que vous leur devez quelque chose, à ces Belges, qui furent vos sauveurs, sans lesquels Paris serait occupé depuis deux mois par les Prussiens, sans lesquels nos maisons auraient été pillées, nos femmes souillées, nos monuments peut-être traités comme ceux de Louvain.
Qu'avez-vous fait pour ces fugitifs à qui vous devez la vie et l'honneur?
Ne répondez pas tous à la fois.
Vous n'avez rien fait, n'est-ce pas, si j'excepte le pauvre abri provisoire qu'au Cirque de Paris un conseiller municipal du Gros Caillou a réussi à édifier avec l'aide des familles les plus pauvres de son quartier, véritable asile de nuit?
Votre excuse, votre circonstance atténuante, c'est que vous croyiez, en bons Français que vous êtes, que les pouvoirs publics avaient eu du cœur et de l'initiative pour vous.
Il m'est pénible d'ébranler la confiance aveugle que vous avez en vos pouvoirs publics, c'est-à-dire en votre bureaucratie, mais vos pouvoirs publics n'ont pas plus fait que vous.
Eux aussi ont des circonstances atténuantes.
Le Conseil municipal de Paris, le Conseil général de la Seine sont en congé illimité ; il
paraît que le salut de la patrie veut que Paris n'ait ni Conseil municipal ni Conseil général en régime d'état de siège.
Vous êtes gouvernés — je ne critique pas, je constate — par le gouverneur militaire de Paris, assisté d'une commission composée du préfet de la Seine, du préfet de police, des présidents des Conseils général et municipal, si je ne m'abuse.
Et comme le général Galliéni, au moment de l'afflux des Belges à Paris, avait d'autres chats à fouetter, les Prussiens arrivant en trombe sur Paris, et comme il ne se souciait nullement d'engorger son camp retranché, il a expédié le plus possible de Belges en province, comme il expédia du reste les réfugiés de nos départements du Nord.
En Angleterre, les réfugiés belges ont été traités autrement.
Sitôt arrivés, ils furent choyés, dorlotés, conduits dans les meilleurs hôtels de Londres, et, de là, par les soins d'un comité, répartis dans des familles qui par milliers s'étaient inscrites pour les recevoir.
Les Belges sont trop raisonnables pour ne pas se rendre compte que l'Angleterre n'étant pas envahie pouvait les recevoir plus dignement que nous qui avions à ce moment sur les bras toute l'émigration de nos départements du Nord, qui de plus avions les Prussiens aux portes de notre capitale.
Et ils savent que nous n'avons malheureusement pas l'esprit d'organisation de nos amis anglais.
Suis-je assez raisonnable à mon tour de faire valoir ainsi les circonstances atténuantes en notre faveur ?
Oui, mais ces circonstances atténuantes, nous les avions à ce moment, nous ne les avons plus aujourd'hui.
La panique est finie.
Les Prussiens ne s'avancent plus en trombe sur Paris ; ils sont même plutôt en train de déguerpir de notre territoire.
Nous n'avons plus aucune excuse, aucune, pas même l'excuse de l'ignorance, pour nous comporter à l'égard des milliers de Belges qui sont sur le pavé de Paris comme le paysan dont je vous entretenais l'autre jour se comporta avec les trois jeunes Belges à qui il refusa ignoblement de payer ce qu'il leur devait.
Il y a des milliers de Belges à Paris qui n'ont ni linge, ni vêtements. Qu'attendez-vous pour aller apporter le meilleur de votre linge et de votre garde-robe au Cirque de Paris, où on en a le placement ? Votre linge, vos vêtements, vous les leur devez, aux réfugiés belges. Sans eux, les Allemands vous les auraient pris, et vous courriez errants, tendant la main, sur les grandes routes.
Vous êtes des milliers qui pouvez recevoir une famille belge chez vous, la loger, la nourrir. Qu'attendez-vous pour aller au Cirque de Paris solliciter l'honneur d'accueillir chez vous une des familles de vos sauveurs, sans lesquels vous n'auriez peut-être plus de maison ?
Vos présidents du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine doi-
vent bien avoir un moven légal ou illégal — en état de siège, il faut savoir s'asseoir sur la légalité quand c'est nécessaire — pour trouver 10 millions, 50 millions, 100 millions pour empêcher les réfugiés belges de tendre la main, et pour les loger confortablement aux frais de la ville dans tous nos hôtels. Ce chiffre vous paraît gros ? Vous trouvez que je jongle facilement avec les millions ? Or çà, est-ce que vous n'avez pas encore compris que sans le peuple belge les Allemands seraient à Paris et vous auraient infligé en entrant une contribution de guerre d'un milliard ?
Parisiens mes frères, Parisiennes mes sœurs, quand vous aurez donné le meilleur de votre garde-robe aux réfugiés belges, quand vous leur aurez ouvert à deux battants les portes de votre home, quand ce qui nous sert de pouvoirs publics leur aura d'urgence réparti un premier secours de plusieurs millions ou de plusieurs dizaines de millions, n'oubliez pas de dire à nos hôtes belges que vous êtes encore leurs obligés.
Samedi 7 novembre.
Que faire pour nos sauveurs belges ?
Pluie de lettres qui me disent toutes : « Mais dites-nous donc que faire pour nos frères belges? »
Que faire ? Que faire ?
Si j'étais l'autorité constituée, en l'espèce le président du Conseil municipal de Paris, je convoquerais d'urgence tous les conseillers municipaux de Paris, et, par-dessus le marché, tous les conseillers généraux de la Seine.
Je me ferais autoriser par le préfet de la Seine et le gouverneur militaire de Paris, vu l'urgence, même si c'était illégal, — à la guerre comme à la guerre ! — à voter un crédit de tous les millions qu'il faudrait pour permettre à la ville de Paris de traiter décemment ses hôtes belges.
Par une affiche placardée sur tous les murs de Paris, et que je demanderais à la presse de reproduire en bonne place — si la Censure ne la trouvait pas contraire ni à la sécurité de l'Etat, ni aux bonnes mœurs, ni au respect que nous devons au tsar de Russie, notre allié, — je ferais savoir à tous nos hôtes belges que, sur présentation de leurs papiers, ou, à défaut de papiers, sur l'attestation de deux témoins munis de papiers, il leur serait alloué une indemnité de séjour à Paris et un bon de logement dans un hôtel de Paris.
Je leur ferais savoir qu'ils seraient reçus dans la mairie de l'arrondissement où ils résidentparle maire lui-même ceint de son écharpe, par ses adjoints et ses chefs de service répartis en de nombreux bureaux pour éviter les longues queues et les pénibles stationnements. Je veillerais à ce que chaque mairie fût pavoisée aux couleurs nationales belges, et à ce qu'on reçût nos hôtes dans les salles d'honneur ou dans les salles les plus somptueuses de chaque
maison commune. Et je demanderais à tous ceux qui auraient l'honneur de recevoir nos hôtes belges de leur dire à chacun deux mots de remerciements pour le service inoubliable que leur peuple héroïque a rendu à la France.
Gela fait, je demanderais à toutes les familles qui ont les moyens de recevoir une famille belge de venir s'inscrire dans leurs mairies, de déclarer combien de personnes elles peuvent recevoir, et j'aurais soin que les citoyens qui viendraient remplir ce devoir sacré de l'hospitalité ne fussent pas reçus par les ronds-de-cuir comme des chiens dans un jeu de quilles.
Après quoi, je tâcherais pour le mieux de caser dans les familles nos hôtes envoyés provisoirement à l'hôtel.
— Oui, mais si les autorités constituées étaient trop muffles ou trop empotées pour faire ce que vous dites?
— Ce serait triste pour elles, ce serait triste pour Paris.
Je crois, d'ailleurs, savoir que le gouvernement militaire de Paris, le préfet de la Seine et le président du Conseil municipal, depuis que leur attention a été attirée sur la situation des réfugiés belges à Paris, sont bien décidés à mettre fin à ce scandale.
Si, par impossible, les pouvoirs publics manquaient à leur devoir, eh bien ! la presse se substituerait à eux.
Je demanderais, dans les quarante-huit heures, à l'un de nos grands confrères, au Journal, par exemple, qui a déjà mis sa plus belle salle à la disposition des réfugiés belges,
de réunir tous les directeurs de quotidiens, de constituer un comité de la presse qui ouvrirait une souscription publique et qui essaierait de faire ce que les pouvoirs publics auraient été incapables de réaliser.
— Et si la souscription publique ne rendait pas ?
— Alors j'irais, tète basse, trouver mon ami Boulanger, conseiller municipal de Bruxelles, qui m'a mis en mouvement en me signalant la situation de ses compatriotes réfugiés à Paris, et je lui dirais, le rouge au front : « Mon cher ami ! Vous avez eu tort de ne pas laisser les Prussiens passer tranquillement sur votre territoire. Nous n'étions pas dignes que vous vous sacrifiiez pour nous ! »
Dimanche 8 novembre.
Encore nos sauveurs belges.
Ça ne vous ennuie pas que je vous parle encore de nos amis belges ?
Sujet important entre tous.
A quoi nous servirait-il de gagner des batailles, si nous perdions l'honneur ?
Et ne serait-ce pas nous déshonorer à nos propres yeux et aux yeux du monde civilisé que de ne pas remplir notre devoir, tout notre devoir envers le peuple héroïque qui, pour nous sauver, a accepté le plus douloureux des martyres ?
Oui, je le sais, quelques bons patriotes n'ont pas attendu mon cri d'alarme.
Tel industriel, qui n'est pas richissime pourtant, a recueilli spontanément une dizaine de familles belges ; pendant dix jours, il garnit pieusement leurs chambres de fleurs ; et quand, par peur de l'investissement de Paris, ses hôtes voulurent aller en province, c'est dans deux villas qu'il a dans l'Ouest qu'il les fit partir.
Tel autre, un hôtelier de la rue de l'Echelle, le bon patriote qui tient l'hôtel Montona, pour ne pas le nommer, — c'est l'un de ceux qu'il abrita qui m'a rapporté le fait, — a mis gratuitement vingt chambres à la disposition de réfugiés belges, et comme certains de ses hôtes ont du travail et doivent aller à l'ouvrage de bonne heure, il met son honneur à aller les réveiller lui-même, comme un ami aime à réveiller des amis chers qu'il abrite sous son toit.
Et qui donc a jamais douté du bon cœur de Paris?
Paris a bon cœur, mais il est insouciant. Qu'on le secoue un peu, et aussitôt, comme un homme qu'on réveille et qui se frotte les yeux, il avoue gaiement : « C'est vrai, je n'y songeais pas. Je ne suis qu'un muffle ! » Et il répare.
Parmi tous ceux qui sont venus s'inscrire hier dans nos bureaux : bourgeois et bourgeoises, employés, ouvriers, pour revendiquer l'honneur de loger une famille belge, celui qui m'a le plus touché est un chauffeur d'autotaxi.
-Bill a un petit appartement propret ; sa ménagère, il l'a expédiée en province, avec ses gosses, au temps où les Prussiens approchaient de Paris; il demande une famille avec enfants; il y a un berceau pour un marmot : il a mis la maison bien en état ; lui-même ira loger à l'hôtel.
Si toutes les familles bourgeoises qui peuvent loger une famille belge faisaient autant que ce simple chauffeur de taxi, quels souvenirs emporteraient de leur séjour à Paris nos frères belges, et quels liens indissolubles les uniraient à jamais à la France !
Merci à tous ceux qui nous ont apporté des vêtements et du linge. Attention! Prière de ne pas oublier que nos Belges sont presque tous de belle taille; mon capitaine d'habillement se plaint qu'il n'a rien trouvé d'assez grand hier pour des grenadiers de la garde blessés et réformés qui nous avaient fait le grand honneur de venir chercher des vêtements civils dans notre maison amie.
Même si les autorités constituées finissent par trouver un moyen légal ou illégal de voter la forte somme, pourquoi le Comité delaPresse, dont j'ai parlé hier, ne ferait-il pas, pour recueillir vivement de fortes sommes, ce qu'on fait en Russie ?
Car on fait quelquefois de bonnes choses, en Russie.
Messieurs les censeurs, laissez vos ciseaux tranquilles ; je ne parlerai pas aujourd'hui des juifs de Russie, puisque vous ne voulez pas que j'en parle, et que, chaque fois que j'essaie
d'en parler, vous me coupez avec une ardeur à laquelle je rendrai hommage dès que la liberté de la presse sera rétablie.
La société russe, à Moscou, veut-elle faire un bel envoi de tabac aux soldats, ou de linge?
Elle institue une journée.
Un beau dimanche, annoncé à grand orchestre par toute la presse, des groupes de jeunes gens font la quête dans les rues.
En quelques heures, des milliers et des milliers de roubles tombent dans leur escarcelle.
Ou bien des montagnes de linge et de vêtements s'accumulent dans des entrepôts indiqués au préalable, ou sur les voitures des frères quêteurs.
Pourquoi le Comité de la Presse, ou tout autre Comité, n'instituerait-il pas, au profit de nos hôtes belges, quelques journées ?
Incessamment, ils vont apprendre que le Reichstag a voté l'annexion de leur patrie.
Tout de même, à la sinistre bouffonnerie qui se prépare au Reichstag de Berlin, Paris ne va-t-il pas répondre en serrant plus fortement sur son cœur les réfugiés du peuple martyr... en attendant que l'armée française y réponde en rejetant l'armée allemande dans le Rhin?
Lundi 9 novembre.
La victoire russe.
Souffrez que je me souvienne que je fus jadis professeur d'histoire, et que je revête ma robe d'universitaire.
Je voudrais bien expliquer aux mères, aux femmes, aux sœurs et aux filles de nos mobilisés ce qui s'est passé là-bas, sur la frontière russo-allemande, depuis trois mois, et la grande victoire que nos alliés russes viennent de remporter.
Quand on sort d'Allemagne pour entrer en Russie, on entre dans une vaste plaine presque aussi plate que notre Beauce, et que traversent, en y décrivant de grandes courbes, la Vistule et son affluent le Bug, et aussi la Wartha, un affluent du fleuve prussien qui s'appelle l'Oder, des fleuves auprès desquels notre Seine n'est qu'une petite rivière.
Le pays où l'on entre ainsi, c'est la Pologne russe, dont le cœur est Varsovie.
Cette Pologne russe se prolonge en Allemagne, à l'ouest, par la Pologne prussienne, le pays de Posen, et au sud par la Pologne autrichienne, le pays de Gracovie.
La malheureuse Pologne fut dépecée, écartelée vivante, vers le temps de notre grande Révolution française, par ses deux voisins prussien et autrichien, auxquels j'ajouterai, si la Censure veut bien me le permettre, son voisin russe.
A vrai dire, les Polonais n'ont pas encore
digéré, après un siècle et quart, le dépeçage de leur pays, et ils ne portent dans leur cœur ni les Prussiens, ni les Autrichiens, ni même les Russes, bien que ces derniers soient des Slaves comme eux et leurs cousins-germains.
Pour les amadouer, l'Autriche avait donné à ses Polonais de Galicie de grandes libertés politiques, et, en cas de guerre austro-russe, on comptait à Vienne que la Pologne russe se révolterait contre le tsar pour jouir, une fois incorporée à l'Autriche, du sort des Polonais de Galicie.
Peut-être en eût-il été ainsi si la guerre avait eu lieu entre la Russie et l'Autriche seulement. Mais quand les Polonais russes virent qu'il s'agissait d'une guerre européenne et qu'à côté de la Russie [(1) tsariste qu'ils abhorrent] se trouvait la France qu'ils aiment comme elle les aime, toute velléité de révolte de leur part disparut. La Pologne russe se leva même comme un seul homme quand très habilement le gouvernement de Pétrograd eutlaissé entendre que la Pologne russe n'aurait pas à se repentir de sa fidélité [(2). C'est grâce en partie à la fidélité polonaise que" l'armée russe, à la fin d'août, malgré la lenteur de sa mobilisation, menaça Koenigsberg au nord, Posen au centre, écrasa l'armée autrichienne à Lemberget vint assiéger Przemysl. Certain grand journal de Paris poussa l'enthousiasme jusqu'à annoncer aux gobemouches de France que la cavalerie russe était à cinq jours de Berlin.
(1) Ce passage avait été supprimé par la censure. (t) W.
Les Russes avaient remporté des victoires faciles, surtout du côté des Allemands, car toute l'armée allemande était sur notre dos. Le plan avoué de l'état-major allemand était en effet de nous écraser en un mois, comme en 1870, et de voler ensuite au secours des Autrichiens pour écraser les Russes.
L'héroïsme de la petite Belgique et la glorieuse retraite de l'armée française déjouèrent cette combinaison un peu simpliste.
L'arrivée des Russes en Prusse orientale, non loin de Kœnigsberg, et l'écrasement des armées autrichiennes, jetèrent une telle panique en Allemagne que l'état-major allemand fut obligé de rappeler de France et de Belgique quelques bons corps d'armée pour les jeter à la hâte contre les Russes.
Ces renforts permirent aux Allemands, dans la première quinzaine de septembre, de rejeter les Russes, qui avaient envahi le pays de Kœnigsberg, jusque sur le Niémen, en territoire russe, et aidèrent les Autrichiens à contenir les Russes en Galicie ; mais le départ de ces corps d'armée allemands pour la frontière russe permit au général Joffre de remporter sa victoire de la Marne.
Le centre de l'armée russe était un peu découvert par la retraite de sa droite dans le pays de Kœnigsberg; il se replia sur la Vistule, à 200 kilomètres de la frontière allemande ; la gauche russe, à son tour, découverte par cette retraite du centre, se replia derrière le San, l'affluent de la Yistule qui passe à Przemysl.
Quand l'armée russe eut assez attiré l'armée
ennemie au cœur de la Russie, quand elle y eut complété sa mobilisation, elle fit ce que fit l'armée française sur la Marne : elle s'arrêta net et reprit l'offensive.
Dans la première quinzaine d'octobre, la droite russe, repartant des bords du Niémen, rejeta les Allemands en Prusse, sur la route de Kcenigsberg : ce fut la victoire d'Augustowo.
Puis, dans la deuxième quinzaine d'octobre, ce fut le centre russe qui, victorieux à Varsovie et à Ivangorod, refoula jusqu'à la frontière prussienne l'armée de ce pauvre kronprinz.
Enfin, dansla première semaine de novembre, la gauche russe balaya devant elle les Autrichiens et les rejeta sur les Karpathes, les montagnes du sud de la Galicie, en leur faisant subir des pertes plus cruelles encore peut-être que celles de Lemberg.
Cette triple victoire russe est le digne pendant de nos victoires de la Marne et de l'Yser[(l).
Mardi 10 novembre.
Ainsi parla notre Premier.
« Pour nous, notre tâche quotidienne est d'organiser, d'administrer la défense nationale. »
Ainsi parla notre Premier, à Reims, en décorant le maire de la ville martyre.
(1; Ce passage reste supprimé par la ce.'ibure.
Administrez, mon cher Viviani : c'est tout ce que nous vous demandons.
Hélas ! avec toutes nos qualités, et la crise présente a montré au monde que nous ne sommes pas encore un peuple vidé, quels fichus administrateurs nous sommes !
Entre nous, celui qui a administré notre service de santé, n'est pas un aigle, hein?
Et le grand maître du service de la remonte? Cet homme, il n'a pas prévu que les chevaux avaient besoin de soins comme les hommes ; que sans chevaux il n'y a ni artillerie, ni cavalerie ; je parie qu'il ne lui est pas venu à l'idée de garder la moitié des vétérinaires civils pour en faire des vétérinaires militaires, et que les vétérinaires civils doiventpour les trois quarts servir quelque part dans l'infanterie, à moins que ce ne soit dans l'aviation.
Quel génie encore que le bonhomme, civil ou militaire, qui a présidé depuis le début de la guerre à l'inorganisation du service des postes?
Quel est l'idiot qui dirige, la navigation fluviale en France ? Quand on pense que nous avons, de Paris à la Meuse et au Rhin, un superbe réseau de fleuves navigables et de canaux, que nous avons des milliers et des milliers de péniches, et que depuis trois mois que dure la guerre il n'a pas daigné employer ces péniches ni pour le transport des blessés, ni pour le transport des vivres et des munitions... alors que des projets fort pratiques existent depuis des années dans les cartons-oubliettes du ministère de la guerre !
Depuis trois mois, malgré le peu de loisirs que me laisse le journal, j'accompagne chez toutes les puissances de la terre un homme qui a eu une idée ingénieuse pour lemploi et le déplacement de 1 artillerie de siège. N'ayant aucune compétence technique, j'ai d'abord demandé l'avis d'ingénieurs et d'officiers d'artillerie qui ne sont pas les premiers venus. Tous m'ont répondu : « L'idée nous semble ingénieuse ; l'homme que vous nous présentez est un spécialiste qui parle de choses qu'il connaît; en ce temps où nous ne sommes pas à un milliard près de dépenses, on peut bien risquer une expérience qui ne coûtera pas plus de 50.000 francs et qui, si elle réussit, peut nous éviter des milliers de victimes et précipiter l'évacuation du territoire. Quel malheur que Ga nbeîta soit mort ! »
Si vous croyez que le projet de mon homme sera expérimenté, pris le moindrement en considération, c'est que vous ne connaissez pas la routine et la lenteur des culs de plomb qui sont l'ornement de notre bureaucratie.
Quand lord Kitchener devint ministre de la
guerre en Angleterre, il y a quelques semai-
:i se heurter à la bureaucratie an-
taines administrations
d u li e-Manche.
Lord Kitchener, en entrant au ministère, inspecta son bureau et les bureaux voisins, et il dit : « Apportez-moi un lit de camp ! Je couche ici. Et à ma portée il me faut vingt télégraphistes. » Le grand maître des Postes répondit par une note île service expliquant qu'il n'avait pas
sous la main les télégraphistes disponibles, et qu'il allait aviser. Lord Kitchener bondit : « Si je n'ai pas mes vingt télégraphistes dans une heure, je vais les chercher moi-même! » Une heure après il avait ses vingt télégraphistes.
Lord Kitchener n'a pas une âme de rond-decuir.
Oh! oui, mon cher Viviani, administrez!
administrez ! administrez !
Pour nos sauveurs belges.
Qui-de-Droit s'est enfin décidé à annoncer que tous les réfugiés belges — et aussi ceux des départements envahis — auraient droit à l'indemnité de 1 fr. 25 par jour par chef de famille, et de 0 fr. 50 par enfant ou personne à sa charge. Mieux vaut tard que jamais!
Un Comité composé des plus hautes sommités de la grande presse et du haut commerce s'est enfin constitué pour organiser la solidarité franco-belge; très bien, à condition que ce Comité ne s'endorme pas.
Puisque tout le monde reconnaît maintenant qu'il faut faire quelque chose pour les réfugiés de l'héroïque nation à qui nous devons de ne pas avoir les Prussiens à Paris, — personne n'en doute, n'est-pas? — notre bureaucratie voudrait-elle sortir pour une fois de son sommeil léthargique pour aller vite, très vite ?
Le préfet de police voudrait-il tenir la main, par exemple, à ce que les Belges qui sollicitent
d'entrer à la Compagnie du Métro, s'ils sont acceptés par la Compagnie ne soient pas arrêtés par des formalités interminables?
Le ministre de l'instruction publique saurat-il exiger de ses bureaux que les professeurs et instituteurs belges soient casés dans l'enseignement secondaire ou primaire de France avant la fin de la guerre ?
Le ministre de l'intérieur ne pourrait-il, comme lui demande la section de la Ligue des Droits de l'Homme, utiliser les hôtels allemands et appartements privés abandonnés par des Allemands qui marchent contre nous, et y loger nos amis belges? Les Allemands leur ont pris leurs maisons : c'est bien le moins qu'ils occupent les maisons vides des Allemands de Paris. Au temps de la Convention, ça n'aurait pas traîné !
Syndicats ouvriers, groupes socialistes, des Droits de l'Homme, de la franc-maçonnerie, — pour ne parler que des groupements qui nous touchent de près, — ne pourraient-ils se grouiller un peu, pour aider les pouvoirs publics?
Il va de soi que tout ce que nos lecteurs et lectrices voudront bien nous offrir pour nos amis belges : logis, vêtements, fonds, sera reçu avec reconnaissance. Nous en avons le placement.
Ce n'est pas quand nos troupes auront reconquis la Belgique qu'il faudra aider les réfugiés belges.
C'est maintenant, tout de suite !
Mercredi 11 novembre.
Jusqu'au bout.
Un grand journal anglais disait hier que le symptôme le plus grave à ses yeux de l'inquiétude qui gagnait l'Allemagne, c'était l'attitude des journaux allemands qui, hier insolents et abondants, devenaient depuis quelque temps presque muets sur les opérations militaires.
11 y a un symptôme plus significatif encore du revirement qui commence à se produire dans l'opinion publique d'outre-Rhin : c'est la nature des prospectus que les maisons de commerce allemandes commencent à envoyer à l'étranger.
Hier, les circulaires étaient belliqueuses jusqu'à la barbarie.
Aujourd'hui, elles se font douces, insinuantes et pacifiques.
Telle est la circulaire qu'un grand journal norvégien vient de recevoir de la maison d'édition Darz frères, d'Altona.
Ils parlent d'or, les frères Darz.
Ecoutez-les : « Cette guerre est une insulte envers Dieu, une révolte contre le bon sens, la religion et l'humanité; les hommes sont retombés dans la barbarie et tout le bonheur de l'humanité s'écroule en ruines par suite de cette guerre.
« Les nations qui s'entre-tuent ne tirent de cette guerre aucun avantage mais seulement un tortconsidérable. Elleshaïssenttoutes la guerre. Chaque soldat qui se bat doit détruire ou dété-
riorer à contre-cœur des valeurs immenses dans l'intérêt de quelques particuliers.
« Chez tous les hommes civilisés, un seul cri s'échappe de millions de lèvres : Assez de cette guerre! Nous ne devons plus ni assassiner, ni dévaster! »
Ah! vraiment, la guerre est un plongeon dans la barbarie?
Ils ont mis du temps à s'en apercevoir!
La guerre ne nous réussissant pas, vive la paix !
Ce serait trop commode vraiment.
On se prépare sournoisement à tomber sur ses voisins; on fabrique dans le plus grand secret des obusiers de 420. Puis, on se jette sur ses voisins au chant de Deutschland iiber ailes, l'Allemagne par-dessus tout.
On déchire les chiffons de papiers sur lesquels on a mis sa signature.
On jette trois millions d'hommes sur le Luxembourg et la Belgique pour arriver plus vite à Paris, car on a calculé qu'il faut y être en trois semaines.
On incendie Louvain; on bombarde la cathédrale de Pieims; on massacre des femmes, des enfants et des milliers d'hommes.
Et quand on s'aperçoit que le coup a raté, grâce à l'héroïsme des nôtres, età nos 75, grâce à la flotte anglaise maîtresse de la mer, grâce à la formidable vague russe, à la rage nationale des Serbes, et au précieux concours des Japonais, tout à coup il suffirait de pousser quelques bêlements pacifistes pour que nous leur sautions au cou.
Non! non!
Le vin est tiré ; il faut le boire !
Nous tenons le militarisme prussien, c'est-àdire le symbole le plus brutal, le plus odieux de ce militarisme sous lequel l'Europe civilisée étouffe depuis quarante-trois ans, nous ne le lâcherons pas.
Le lâcher, avant de lui avoir infligé une bonne leçon, ce serait recommencer à vivre dans une Europe où la moitié des budgets continuera à être dévorée par les œuvres de mort, quand il faudrait consacrer tant de milliards aux œuvres de vie et de solidarité pour rendre l'existence à peu près supportable à la majorité de nos contemporains.
Le lâcher, ce serait pour dans quinze ou vingt ans recommencer les ignobles et grotesques tueries qui déshonorent l'Europe et l'humanité en ce moment.
Que tous les peuples veuillent la paix en ce moment, rayez cela de vos papiers.
Nous ne voulons pas de la paix.
Plus nous avons été pacifistes hier, plus nous voulons de la guerre aujourd'hui pour guérir à tout jamais l'Europe du militarisme, de ses pompes et de ses œuvres.
La guerre est une injure à l'humanité, à tout ce que vous voudrez.
C'est justement pour celaqu'àl'heureactuelle, la paix avec les gens qui ont déchaîné sur le monde cette horreur, serait une injure à la raison humaine.
Jeudi 12 novembre.
La fin d'un corsaire.
L'Emden est coulé dans l'Océan Indien.
Le Kœnigsberg est embouteillé dans le même Océan, à quelques milliers de kilomètres de là, quelque part sur la côte d'Afrique, du côté de Zanzibar.
Gela consolera les Anglais, et nous leurs alliés, avec eux, du malheur arrivé il y a quelques jours dans le Pacifique, au large de la côte du Chili, à deux ou trois de leurs croiseurs.
Ni VEmden, ni le Kœnigsberg, ni la demidouzaine d'autres corsaires allemands qui tiennent la mer, ne sont bien dangereux ; mais on était agacé de leur impunité ; on était un peu humilié de n'en saisir aucun ; on était un peu mortifié, comme le gendarme qui sait que force restera à la loi subséquemment, mais qui n'arrive pas à mettre la main au collet des braconniers qui, à sa barbe, violent les règlements les plus respectables.
Les corsaires sont comme les braconniers et les contrebandiers : quand ils font quelque bon coup, quand leur tour est bien joué, on est prêt à leur donner l'absolution, même si ce sont des ennemis. Ne sommes-nous pas du pays de Jean Bart ?
Les corsaires de tous les temps et de tous les pays sont de braves gens de belle humeur, enclins à la gaieté.
Comment n'être pas gai ? On est le roi des mers. Le premier navire de commerce ennemi
qu'on rencontre, on lui tire poliment un coup de canon à blanc pour le sommer de s'arrêter; il s'arrête ; belle aubaine. D'après les règlements maritimes, on partage une partie des dépouilles entre les officiers et l'équipage, après avoir amené la prise au premier port ami ou allié. En 1870, les quelques navires que nous avions laissés armés firent de belles captures. Dans ma famille, qui eut des corsaires, au bon vieux temps, comme toutes les familles bretonnes qui se respectent, mes frères et moi, quand nous étions bambins, avons entendu de notre grand-père, un vieux loup de mer, des histoires auprès desquelles les prouesses de VEmden ne sont que de la petite bière.
Les corsaires allemands de nos jours n'ayant point de ports où amener leurs prises, sont réduits — dure nécessité ! — à les couler, non sans les avoir au préalable soulagés de leur charbon, de leurs belles pièces de vin et de leurs meilleures victuailles. Sur un navire corsaire, on fait ripaille. Comment n'être pas poli et gracieux pour le marin marchand dont on coule le navire ? Gomment ne pas lui offrir quelque bon cigare avant de le débarquer sur la terre ferme?
Pour VEmden, le Kœnigsberg et autres rois
de la mer, c'était la noce.
Quand le chatn'est pas là, les souris dansent.
Le chat était occupé ailleurs.
Depuis trois mois, il surveille la formidable
flotte allemande qui se cache comme un gros
rat au fond de son égout, dans un port de la
mer du Nord ; ou le rat autrichien qui reste
blotti au fond de je ne sais quel port de l'Adriatique.
Et puis, le chat escorte ses petits dans les traversées dangereuses ; la flotte anglaise a convoyé la « méprisable » armée anglaise qui actuellement donne du fil à retordre du côté de la Lys aux troupes de Sa Majesté Royale et Impériale le Kaiser de toutes les Allemagnes. La flotte française avait dû veiller avec sollicitude sur les nombreux paquebots qui débarquèrent en France nos corps d'Afrique ; la flotte japonaise escortait les transports chargés de troupes indiennes ou australiennes. Il faut d'autres croiseurs alliés pour convoyer les troupes de l'Afrique du Sud et celles du Canada ; d'autres encore pour se passer de main en main les navires de commerce alliés qui suivent les grandes routes commerciales.
La triste fin de VEmden, brûlé et coulé; l'embouteillage duKœnigsberg, sur la côte d'Afrique; le quasi embouteillage du Gœbenet du Breslau dans les détroits qui avoisinent Constantinople, nous annoncent que le chat est en chasse.
Les trois ou quatre corsaires allemands qui circulent actuellement encore en mer libre, et notamment ceux qui ont remporté une victoire sans lendemain non loin de la côte chilienne, ont à leurs trousses maintenant quelques bons croiseurs japonais, anglais ou français.
Si vaste que soit l'Océan, on finira bien par les y dénicher, et ils auront le sort de VEmden et du Kœnigsberg.
C'est la grâce que je leur souhaite.
Ainsi soit-il !
Vendredi 13 novembre.
La Nation armée.
La Ligue des Droits de l'Homme vient de publier un manifeste où son président Ferdinand Buisson explique que la France, aujourd'hui comme hier, entend rester le soldat du Droit.
Un grand journal du soir en prend prétexte pour souligner l'erreur « commise de bonne foi par des pacifistes et des apôtres du droit, convaincus qu'il suffisait à une grande nation comme la France de déposer les armes et de proclamer sa foi ardente dans la fraternité humaine pour éveiller les mêmes aspirations et inspirer les mêmes résolutions chez toutes les nations ».
Et le grand journal daigne nous donner l'absolution, en considération de notre bonne foi d'antan et de notre repentir d'aujourd'hui.
Puisque la concorde nationale nous permet de discuter aujourd'hui sans nous injurier, et que les uns et les autres nous avons laissé de côté les considérations de parti pour ne chercher que l'utilité du pays, je voudrais bien arriver à dissiper, pour tous nos adversaires d'hier, le déplorable malentendu qui nous séparait.
Il ne s'agissait nullement, pour les pacifistes et les apôtres du droit, dans l'état inquiétant de l'Europe de 1913 et 1914, d'inviter la France à déposer les arme6.
Aucun de nous n'a nourri une minute une pareille chimère.
Le désaccord entre nous portait uniquement sur les moyens de donner au pays la plus forte organisation militaire possible.
Nos adversaires d'alors, devenus aujourd'hui nos amis, nous disaient : « Il nous faut une formidable armée active, sur le qui-vive, encasernée, pour parer le coup d'une attaque brusquée. » Et ils sous-entendaient : « Les pères de famille chargés d'enfants ne se font pas tuer aussi facilement que les jeunes hommes. C'est l'active et les jeunes classes de réserve qui seront le salut du pays. »
A quoi nous répondions, sur un ton qui aurait gagné à être parfois aussi placide que celui que je prends aujourd'hui pour désarmer jusqu'à la Censure elle-même : « Vous vous mettez le doigt dans l'œil jusqu'au coude.
« Nous connaissons l'Allemagne.
« C'est elle qui a créé la première la nation armée.
« Ce n'est pas par l'attaque brusquée de quelques pauvres corps d'armée qu'elle est redoutable : c'est par le flot innombrable qu'elle va, trois semaines après la déclaration de guerre, déverser sur nous.
« Tous ces cadres nouveaux qu'elle crée, c'est pour constituer de nouveaux corps d'armée où elle fourrera ses réservistes ; c'est avec cinquante corps d'armée qu'elle va se jeter sur nos vingt corps, et avec un matériel de premier ordre.
« Au lieu d'encaserner une troisième année
à grands frais nos jeunes gens, consacrez donc nos millions à payer et à entretenir des cadres nombreux d'officiers et de sous-officiers; occupez-vous davantage de nos réserves et de nos territoriaux ; préparez-leur des équipements, des fusils, des canons, des munitions.
« Et si la catastrophe survient, ce n'est pas un million et demi d'hommes que vous dresserez en face des trois millions d'Allemands qui vous inonderont, mais trois à quatre millions de soldats d'activé, de réserve et de territoriale, bien amalgamés, qui feront reculer le flot de l'invasion. »
Toute notre conception militaire est exposée avec une puissante éloquence dans V Armée nouvelle, le livre prophétique que Jaurès a écrit un an avant la guerre, avec la collaboration du capitaine Gérard, du 102e de ligne, dont nous annoncions ici l'autre jour la nomination au grade de chef de bataillon pour faits de guerre.
L'amalgame que nous préconisions en pleine paix, la dure nécessité et les leçons de la guerre actuelle obligent aujourd'hui l'administration militaire à y recourir.
Avec cet admirable esprit d'improvisation qui rachète si souvent chez notre race l'insouciance et l'imprévoyance, notre état-major procède depuis deux mois à l'amalgame de toutes les forces de la nation armée.
Active, réserve, territoriaux, se fondent en une masse homogène, qu'anime le même esprit civique, la même horreur de la guerre et du militarisme, le même désir de tuer la guerre à jamais en réduisant en miettes la plus
formidable machine militaire qu'on ait jamais vue sur la terre.
Et c'est au moment où, pour refouler l'invasion, les esprits les plus prévenus contre la nation armée sont obligés d'y avoir recours et mettent en ligne tout ce qu'ils peuvent armer et organiser de réservistes et de territoriaux ; c'est au moment où l'Angleterre elle-même, si rebelle au principe du service obligatoire, y songe sérieusement pour la première fois, qu'on veut bien nous accorder l'absolution pour nos erreurs d'antan — à la minute précise où nos prétendues erreurs apparaissent comme des vérités éblouissantes!
En vérité, de qui se moque-t-on ?
Samedi 14 novembre.
La Muraille.
Oui, je sais: vous vous impatientez !
Vous voudriez que nous soyons déjà à Berlin !
Moi aussi.
Mais avez-vous cru, par hasard, que vous n'alliez faire qu'une bouchée du militarisme allemand ?
C'est un gros morceau, allez !
Songez que l'Allemagne a 68 millions d'habitants, c'est-à-dire qu'elle représente comme population une fois trois quarts la France.
Ajoutez-y l'Autriche-Hongrie, qui en a 51 ou 52 millions, qui représente par conséquent numériquement une fois et quart la France-
Veuillez remarquer que les Autrichiens et les Hongrois sont d'aussi bons soldats que les Allemands ; qu'ils ont une organisation militaire à la prussienne ; et que le militarisme prussien est l'instrument de meurtre le plus perfectionné et le plus formidable qu'il y ait jamais eu sous la calotte des cieux, à qui il ne manque que nos 75 pour être la perfection du genre.
Observez que l'Allemagne, avec tous les grands défauts que nous lui connaissons et que nous lui connaissions avant la guerre, a un génie d'organisation qui dépasse peut-être celui de l'Angleterre elle-même, et qui contraste si merveilleusement avec le débraillé de notre génie latin si prodigieux pourtantà d'autres égards: et ce génie d'organisation depuis quarante-trois ans préparait la guerre méthodiquement, alors quenous, les civilisés de l'Occident, tout en nous y préparant, nous nous y préparions en amateurs, en artistes, en latins. Pouvions nous croire sérieusement qu'une pareille horreur, si grotesque malgré sa monstruosité, était encore possible au vingtième siècle ?
Et leur orgueil ! Cet orgueil monstrueux qui donne de l'audace! Cet orgueil qui décuple les forces!
Voilà à quelle puissance formidable nous avons affaire.
Sans doute, il y a la Russie, aux profondeurs insondables ; mais elle est loin; elle se mobilise lentement ; l'armée autrichienne augmentée de quelquescorps d'armée allemands, pendanttrois mois, devait suffire à la contenir,
C'est sur nous, pauvre petit peuple de 39 millions d'habitants, que le colosse allemand est tombé de tout son poids.
La Belgique, pygmée héroïque, a voulu lui barrer la route : d'une chiquenaude, il l'a jetée à terre.
Et quinze jours aprèsla déclaration de guerre nous l'avons eu sur les bras ; Goliath s'est dressé devant David ; le nègre Jackson, immense, formidable, devant le frêle Carpentier, la force brutale, la masse écrasante devant l'adresse, l'agilité et la souplesse, la tactique Joffre et le 75.
L'état-major allemand a jeté sur la Belgique une cinquantaine de corps d'armée, quelque chose comme trois millions d'hommes.
Pour arrêter une pareille inondation, il nous aurait fallu les quatre millions de citoyens français que notre grand Jaurès voulait opposer comme une digue géante à cette invasion torrentielle.
Ces quatre millions, nous ne les avions pas.
Je ne cherche pas de la faute à qui : prenons, si vous voulez, la faute sur notre compte à tous ; mettons que les partis de droite et les partis de gauche s'en partagent par parties égales la responsabilité.
Notre pauvre muraille de poitrines françaises fut trop courte pour couvrir toute la frontière.
Elle n'allait que de Belfort à Mons et Charleroi.
Entre Mons et la mer, pas une forteresse en état ; pas d'armée.
Trahison ! crièrent les gens pris de panique
et ils insultèrent Percin, à qui ils devraient embrasser les genoux, pour leur avoir donné la méthode du 75.
Non : aucune trahison.
La muraille de poitrines était trop courte ; elle ne barrait pas toute la route de Belfort à Dunkerque.
De Mons à Dunkerque, la frontière était ouverte.
Et les trois millions d'Allemands firent reculer la muraille de douze cent mille poitrines françaises, auxquelles s'étaient jointes, du côté de Mons, quelques milliers de vaillantes poitrines anglaises.
La muraille vivante plia, mais ne rompit pas.
Quand, dans son mouvement de recul, elle arriva à la hauteur Paris-Verdun, tout à coup le général Galliéni fit un signe ; et un nouveau pan de mur vint s'ajouter à l'héroïque muraille.
Du coup, la muraille, arcboutée d'un côté à la place forte de Verdun, de l'autre au camp retranché de Paris, cessa de reculer.
Et l'armée prusienne vint s'y casser la tête ; ce fut la bataille de la Marne.
Alors la muraille qui depuis un mois reculait, se mit à avancer.
Quand elle fut à la hauteur de l'Aisne, il y avait encore un grand trou entre l'Aisne et la mer.
Heureusement, territoriaux, réservistes accoururent etla muraille s'allongea vers le Nord, d'abord jusqu'à Amiens, puis jusqu'à Arras, puis jusqu à Dunkerque, renforcée à son extrémité par les glorieux débris de l'armée belge et de « la méprisable armée anglaise ».
Aujourd'hui, trois mois après la déclaration de guerre, la muraille qui n'était pas achevée en août, puisqu'elle n'allait que de Belfort à Mons et Charleroi, va jusqu'à Dunkerque.
Elle barre la frontière de la mer à la Suisse, et chaque jour on la renforce.
Depuis trois semaines, les trois millions d'Allemands cognent dessus à grands coups de tète, sans arriver à l'ébranler.
Quand ils seront suffisamment épuisés à ce jeu, le généralissime français fera un nouveau signe, comme sur la Marne, et la muraille se remettra en marche dans la direction du Rhin.
Dimanche 15 novembre.
Au Grand-Rabbin de France.
Monsieur, vous savez peut-être que la France est en guerre avecl'Allemagne, et que la guerre est devenne une guerre européenne,
Ce que vous ignorez sans doute, c'est que la Turquie s'est mise récemment du côté des Allemands et que nous sommes, par conséquent, en guerre avec elle.
Cette complication n'aurait aucun intérêt pour vous si la Turquie n'était un pays où, à côté de nombreux chrétiens de toutes sectes, il y a un nombre très considérable de juifs, vos coreligionnaires, monsieur le grand-rabbin.
Quand cette complication turque est survenue, j'ai vu tout de suite la gaffe que notre bureaucratie allait commettre.
Je connais notre bureaucratie française, monsieur le grand-rabbin, [(1) c'est la plus stupide de la terre. N'essayez pas de me dire le contraire ; personne ne vous croira.]
La gaffe à faire, pour elle, c'était de déporter en masse, dans les camps de concentration, tous les Turcs de France, sans distinction de race et de religion.
Pour lui éviter cette gaffe, j'ai pris la peine de lui expliquer que les Arméniens d'Asie- Mineure, les chrétiens de Syrie ou les juifs de Constantinople et de Palestine étaient des amis de la France, qu'ils n'étaient pour rien dans la déclaration de guerre, qu'ils détestaient les Turcs, qu'ils aimaient la France, et que leur déportation dans les camps de concentration serait une faute grossière et un crime ignominieux de notre part.
J'aurais pu ajouter que les juifs turcs notamment sont en Palestine le meilleur rempart de l'influence française contre l'influence pangermanique, et que la moitié des volontaires qui se sont engagés depuis trois mois dans notre légion étrangère sont des juifs de Syrie ou de Constantinople, qui ont un véritable culte pour la France.
Peine perdue, du moins en ce qui concerne vos coreligionnaires juifs, monsieur le grandrabbin.
Car voici ce que m'a appris le lamentable défilé dans mes bureaux d'une longue théorie de juifs de Turquie.
On les a appelés au commissariat de leur
(1) C« passage avait été supprimé par la censure.
quartier ; on leur a expliqué que les Turcs chrétiens, arméniens, orthodoxes ou catholiques seraient tolérés à Paris, mais que tous les autres devaient préparer leurs bagages pour le 20 de ce mois [(1). Donc, le 20 de ce mois, monsieur le grand-rabbin, dix mille juifs de Turquie seront entassés comme du bétail dans des trains ; on séparera les hommes de leurs femmes et de leurs enfants ; on les répartira dans des camps de concentration où ils (coucheront sur de la paille dans une dégoûtante promiscuité.]
Vous dites : ce n'est pas possible.
Pardon !;
Vos coreligionnaires ont bien compris ce qu on leur a dit dans leurs commissariats; ils connaissent le français, ils le parlent aussi bien que vous et moi.
Les uns sont établis à Paris depuis vingtcinq ou trente ans.
D'autres sont des jeunes femmes qui ont été élevées dans les écoles françaises de l'Alliance israélite, et sont pourvues de tous les diplômes français. [(2) Je connais l'imbécillité de notre bureaucratie,]monsieur le grand-rabbin; si vous n'intervenez pas, si vous ne faites pas agir immédiatement tout ce qu'il y a d'influent parmi les juifs français, leurs coreligionnaires de Turquie seront, le 20, sans rémission, traités comme du bétail et parqués dans quelque coin de province, pendant que leurs biens seront mis sous séquestre, leurs affaires ruinées, pour la plus grande joie de quelques eon-
(lj Ca passage arait été supprimé par la censure. (2) H.
currents français plus ou moins antisémites !
Il ne m'échappe point, monsieur le grandrabbin, que beaucoup de juifs français, par peur de faire de la peine à M. Edouard Drumont, ont comme honte d'afficher leur origine israélite. Parce qu'ils sont à l'abri des persécutions et des pogroms, eux, ils raillent les juifs qui voudraient constituer en Palestine une patrie juive où ils seraient à l'abri des vexations et des massacres. Ils craignent de paraître mauvais Français en se solidarisant avec ceux de leurs frères de race qui, après deux mille ans d'épreuves, n'ont pas encore réussi à se créer un foyer national.
Sûr que vos hautes fonctions et votre ministère vous mettent à l'abri d'une pareille pusillanimité, je me suis permis de vous adresser aujourd'hui cette vieille femme juive qui est venue à mon journal implorer ma protection, triste image d'une race martyre qui croyait BAoir trouvé en France un asile inviolable.
J'aurais cru vous faire injure, monsieur le grand-rabbin, en ne vous l'adressant pas, en ne lui disant pas que c'était vous son protecteur naturel [(1): Que si, par hasard, vous n'avez pas pitié de vos coreligionnaires, ayez au moins pitié de la France !
En intervenant énergiquement pour vos coreligionnaires, empêchez-la de se déshonorer aux yeux du monde civilisé !]
(1) Ce passage avait été supprimé par la censure.
Lundi 16 novembre.
Vive la légion italienne !
La légion italienne, forte d'un régiment à quatre bataillons, part au feu cette semaine, sous le commandement du colonel Peppino Garibaldi.
Les volontaires italiens qui vont risquer leur peau pour la France ne se doutent pas quelle joie immense ils font à tous les Français, et plus particulièrement quel baume ils mettent dans le cœur de tous les républicains et de tous les socialistes de notre pays.
Quel enthousiasme aurait provoqué la France républicaine, de par le monde entier, si elle n'avait pas semblé douter d'elle-même ces dernières années, et de sa mission ; quel fanatisme il y aurait eu dans toute l'Europe démocratique pour la défendre, puisque, même après toutes nos fautes contre l'idéal républicain, la France républicaine est encore capable d'inspirer de tels dévouements!
Nos anciens adversaires catholiques et nationalistes— devenus aujourd'hui nos amis depuis la grande réconciliation nationale — ne se doutent pas à quelles épreuves ils ont mis pendant cinquante ans l'amitié de l'Italie pour nous, l'amitié de l'Italie démocratique.
Quand, en 1859, l'Italie s'unifia ; quand Victor- Emmanuel et Garibaldi rassemblèrent la demidouzaine d'Etats qui constituaient l'Italie en une nation unique; quand toute la démocratie
italienne, le libéral Victor-Emmanuel et le républicain Garibaldi à sa tête, chassa les Autrichiens qui tenaient sous leurs bottes Milan et Venise, le parti catholique français, sous Napoléon III, ne s'obstina-t-il pas à interdire l'entrée de Rome aux Italiens ! Est-ce que, par amour du pape, il ne s'obstina pas à maintenir à Rome une garnison française, à priver l'Italie, naissant à la vie nationale, de sa capitale naturelle ! Jugez quelle haine la démocratie italienne nourrit contre notre France impériale, et avec quelle joie elle la vit écrasée en 1870 ! Songez que jusqu'à ce que la République fût bien assise en France, vers 1881, le programme de notre parti catholique fut de restituer Rome au pape en l'enlevant à la nation italienne!
La République définitivement fondée en France, nouvelle mortification pour l'orgueil national italien : nous mettons la main sur la Tunisie, qui était peuplée de nombreux coIods italiens, la Tunisie sur laquelle l'Italie avait jeté son dévolu.
De dépit, l'Italie se jeta dans les bras de l'Allemagne et de l'Autriche.
Heureusement, les Garibaldiens étaient là.
A mesure que la France se laïcisa, ils firent comprendre à la démocratie italienne que la question « romaine » était réglée et bien réglée.
Quand l'armée italienne conquit la Tripolitaine, ils lui firent comprendre que l'Italie maintenant avait sa part de terres africaines et que son orgueil national pouvait se considérer comme satisfait.
La France laïque et républicaine restait, au
fond, l'idéal de cette démocratie italienne que Mazzini, vers 1848, à l'aube de la résurrection nationale, avait bercée de la belle chanson de la République des États-Unis d'Europe.
Au cœur de toute la démocratie italienne, si voisine de la nôtre par ses qualités et par ses défauts, la France des Droits de l'Homme était restée la grande lumière de l'Europe et de la civilisation.
Et parce que le militarisme austro-allemand répugnait à son génie latin, l'Autriche, qui si longtemps avait opprimé la Lombardie et la Vénétie au nom des principes de la Sainte- Alliance de 1815, était restée l'ennemie héréditaire, celle qui continue à tenir sous le joug Trente et Trieste, ces terres italiennes.
C'est la crème de cette Italie démocratique, républicaine et socialiste, qui est réunie autour de Peppino Garibaldi aujourd'hui, comme elle était réunie autour de l'ancêtre, en 1870, à Dijon.
Nous la suivrons sur les champs de bataille où elle va se couvrir de gloire, cette légion italienne, avec la même tendresse que nous suivons le régiment « étranger » où sont groupés tant de révolutionnaires russes qui sont l'orgueil de notre Internationale socialiste.
Ils ne se sont pas trompés, les uns et les autres, en venant offrir leur sang généreux à la France républicaine.
Si la mort vient les frôler de son aile avant l'heure de la victoire finale, nous leur jurons, nous, les républicains et les socialistes français, que, sans nous laisser griser par les vaines fumées de la gloire militaire, nous re-
prendrons, sitôt la guerre finie, sans haine et sans rancune contre la nation allemande, l'œuvre ébauchée par tous les républicains de la démocratie européenne, la grande œuvre de la République des Etats-Unis d'Europe !
Mardi 17 novembre.
Le don de soi-même.
Dans quatre jours part de Paris pour le front un régiment « étranger ».
« Etranger » ! Sont-ils vraiment des étrangers pour nous des hommes qui, sans y être forcés, parce qu'ils nous aiment, parce qu'ils ont compris le génie profondément humain de la France des Droits de l'Homme, offrent leur vie pour nous ?
Ce ne sont pas des Italiens comme le régiment garibaldien que je saluais hier.
Dans le régiment « étranger » dont je parle, il y a de tout : des Russes, des Espagnols, des Italiens, des Turcs musulmans, des juifs turcs, des Arméniens.
Or, imaginez-vous que la plupart de ces volontaires qui vont mourir pour nous n'ont pas de sous-vètements d'hiver !
Je ne comprends pas — que la Censure excuse mon peu d'intelligence ! — qu'en ce mois de novembre pluvieux, auquel succédera dans quinze jours l'hiver glacial, un seul régiment s'en aille geler dans le» tranchées sans qu'il
soit chaudement couvert des pieds à la tête.
Notez que je ne cherche pas de mauvaise querelle à l'intendance.
C'est ce qu'il y a de mieux dans notre armée, avec le 75 et la vaillance de nos troupes.
Vrai ! cette pauvre intendance, qui avait été si piteuse en 70, s'est réhabilitée en 1914 ; personne ne se plaint d'elle.
Mais pourquoi diable, quand il lui manque quelque chose pour nos hommes, n'arrachet-elîe pas au gouvernement le droit de faire des réquisitions ?
Cette timidité me dépasse .
En 1792-93, — la Censure me permettrat-elle d'évoquer cette époque glorieuse? — quand les commissaires aux armées constataient qu'il manquait des souliers et des bottes pour les soldats, ils réquisitionnaient tout bonnement les souliers et les bottes des civils.
N'était-ce pas justice ?
Ne serait-ce pas juste que l'intendance réquisitionnât, pour ceux des nôtres qui partent au front, tous les sous-vêtements qu'il leur faut ? Est-ce qu'il en manque dans les magasins de Paris et chez les particuliers ? Si les Allemands étaient à Paris, ils sauraient bien en trouver, des sous-vêtements pour couvrir chaudement leurs hommes. Et notre intendance n'en trouverait pas pour couvrir les nôtres?
Et, à défaut de l'intendance, les Parisiens et les Parisiennes ne sauraient pas trouver dans leurs armoires les chaussettes de laine, les passemontagnes, les ceintures de flanelle, les tricots et chandails qu'il me faut dans les quarante-huit
heures pour le régiment étranger qui va partir ?
Les lecteurs et lectrices de la Guerre Sociale ne seraient pas capables de m'apporter ici, dans nos bureaux, tout ce qu'ils ont de sousvêtements, même si ce sont des sous-vêtements déjà portés ?
Est ce que tout ce qu'il y a de bon chez nous ne devrait pas être pour ceux qui vont mourir pour la défense du pays ?
Il faut que chacun donne un peu de son cœur, donne tout son cœur à ceux qui vont se faire tuer pour nous.
Est-ce qu'ils ne nous font pas, eux, l'abandon entier d'eux-mêmes ?
Quand là-bas, dans la tranchée où ils ont passé des heures et des heures sous la pluie, dans le brouillard, fouettés par le vent de la mer du Nord'', les obus pleuvent sur eux ; quand, sur un signe de leurs chefs, ils quittent leur abri pour affronter la mort, est-ce que vous croyez qu'ils ne tiennent pas à la vie, tous ces jeunes hommes qui ont laissé au foyer une femme, une mère ou des enfants ?
Ils savent que, s'ils ont une défaillance, les 38 millions d'hommes, de femmes et d'enfants à qui ils forment un rempart de leur corps peuvent subir le sort des habitants de Liège, deLouvainou de Soissons.
Ils le savent.
Alors, sans hésiter, au commandement, ils sortent de leur abri.
En une minute, ils ont tout sacrifié à la cause commune : leurs biens, leurs plus chères affections, et la vie, la vie à laquelle les plus misé-
râbles tiennent, en temps ordinaire, plus qu'à l'honneur.
Ils consentent, pour que la France vive, à disparaître dans le néant.
Et vous laisseriez partir, dans quatre jours, ce régiment « étranger », cette légion de héros, sans m'avoir apporté pour eux tous les trésors de vos armoires ?
Mercredi 18 novembre.
Cocher de corbillard.
L'autre jour, je suis tombé à la renverse en lisant, dans un grand journal du matin, que la façon dont est organisé aujourd'hui le service de santé approche de la perfection.
C'était dit le plus sérieusement du monde, sans la moindre ironie !
Qu'il y ait eu quelques progrès accomplis depuis trois mois, personne ne le nie.
Les blessés ne voyagent plus dans de la paille et du crottin, à même les planches de wagons de marchandises : ils sont tous mis dans des lits de sangle, et les wagons dans lesquels ils sont déposés commencent à être désinfectés.
On a même poussé la gentillesse jusqu'à mettre au moins un médecin dans chaque train sanitaire.
Mais, en dehors de ces deux améliorations, dont on doit être redevable à la presse, qui, malgré la Censure, a réussi à faire entendre le
cri de l'indignation et de la pitié générales, j'ai beau chercher les progrès réalisés par le service de santé depuis trois mois, je ne vois rien, rien, rien.
On afaitdes trains sanitaires superbes, donl tous les journaux onl donné des descriptions enthousiastes : seulement, on ne s'en sert pas.
On a frété une péniche-ambulance qui est un chef-d'œuvre de confortable, un véritable hôpital ambulant : on l'emploira à Pâques ou à la Trinité.
Le service de santé militaire du camp retranché de Paris vient de créer trois services des blessures de la face et du maxillaire inférieur, confiés à trois maîtres des hôpitaux : les professeurs Tuffier, Sebilleau et Morestin. On devine combien de blessures de guerre qui intéressent la mâchoire inférieure peuvent laisser à leur suite des difformités pénibles lorsqu'elles ne sont pas soignées dès le début par un spécialiste. Or, la chinoiserie administrative refuse d'admettre à Paris les blessés de province qui, faute de soins intelligents, risquent d'être défigurés pour le reste de leurs jours!
On met des médecins dans les trains de blessés, mais on oublie d'en mettre dans les bateaux qui actuellement transportent nos blessés de la mer du Nord à Cherbourg. Je tiens d'une haute sommité médicale que, pas plus tard que la semaine dernière, un navire a déposé à Cherbourg quelques centaines de blessés des batailles de l'Yser ; le voyage dura cinq jours ; on n'avait oublié qu'une chose : d'y embarquer un médecin. Etonnez-vous après
cela qu'il y ait eu, à l'arrivée à Cherbourg, de nombreux cas de gangrène et de tétanos.
On semble manquer de chirurgiens. Parbleu ! on laisse inoccupés, inutilisés les plus grands chirurgiens quand ils ont plus de quarantehuit ans, sous prétexte qu'à quarante-huit ans on ne doit plus le service militaire ! Si on ne veut pas les utiliser dans des hôpitaux militaires et leur donner des galons qu'ils ne réclament d'ailleurs pas, que ne leur donne-t-on des blessés en plus grand nombre dans les ambulances privées ou dans les hôpitaux civils ?
J'ai un de mes camarades de classe qui fut réformé comme artilleur, pour myopie, à vingt et un ans; il était trop myope pour faire un artilleur, mais il a vu assez clair pour devenir le chirurgien en chef d'un hôpital de province. Il a aujourd'hui quarante-trois ans. Croyez-vous qu'il ait soigné jusqu'ici un seul blessé militaire ?
Est-il donc au-dessus de l'intelligence de notre bureaucratie de demander aux chirurgiens civils réformés ou âgés de plus de quarante-huit ans de soigner nos blessés, et d'envoyer au front, ou aux ambulances de l'arrière, les médecins militaires ? [(1) ]
Jeudi 19 novembre.
La réponse de nos lectrices.
Si le régiment de marche du 1er étranger se plaint, c'est qu'il sera difficile !
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
Depuis quarante-huit heures, quel défilé dans les pauvres bureaux de la Guerre Sociale !
Si ça continue, je serai obligé de demander à la préfecture de police de nous organiser un service d'ordre. Une administration qui m'a offert gratuitement pendant quatre ans le gîte et le couvert dans les hôtels meublés de la République n'a rien à me refuser.
Ceux qui ne savent pas à quel point la réconciliation nationale est faite, n'ont qu'à venir dans nos bureaux le jour où chacun apporte les trésors de son armoire.
Riches, pauvres, patronnes, ouvrières, chrétiennes, juives, réactionnaires, socialistes, tout le monde accourt avec son ballot.
Et les chandails, les mitaines, les ceintures de flanelle, les couvertures, les passe-montagnes — jusqu'aux bonnets de nuit ! horreur! — s'entassent, s'entassent, sans compter les paquets de tabac et les tablettes de chocolat.
C'est par voitures entières — des voitures régimentaires de belle taille — que les précieux objets sitôt inventoriés sont expédiés à la caserne.
Et comme c'est donné gentiment !
Bourgeoises ou femmes du peuple, vraiment nos femmes ont la manière de donner.
— Madame, disais-je à l'une d'elles, qui m'avait l'air d'être plutôt une affreuse réactionnaire, savez-vous que dans ce régiment d'étrangers il y a une foule de misérables révolutionnaires ! Savez-vous que dans une seule demi-compagnie d'un régiment étranger, qui est au front, où il y a les révolutionnaires
russes, j'ai compté qu'il avait un total de 600 années de bagne, et 13 condamnés à mort pour crimes politiques.
— Oh ! monsieur ! ce qu'ils doivent être
.le l'aurais embrassée, cette affreuse i tionnaire, pour cette bonne parole !
Le Bon Dieu, la République, la franc-maçonnerie, lesocialisme, tout ça, c'est la même chose au fond.
Ce sont les mots différents par lesquels les uns et les autres, les braves gens de tous les partis et de toutes les classes sociales nous exprimons notre soif de justice, de vérité, de beauté et d'amour.
C'est la grande leçon que pour moi je tire du réconfortant spectacle que la France se donne à elle-même depuis le début de cette horrible guerre.
Nous nous battions pour des mots.
Toutes ces âmes d'élite qui communient depuis trois mois et demi dans l'amour de la France et dans l'adoration de ses enfants sous les armes, ont au fond le même idéal de justice sociale et de paix internationale.
Il iaut que, la guerre finie, elles continuent à se comprendre et à s'aimer.
C'est parce que la France est aux yeux de l'univers le symbole de cette justice sociale et de cette paix internationale — quoi qu'en pensent Junius et Paul Bourget, — que les « étrangers » entrent en masse dans ses légions pour défendre en sa personne la civilisation menacée.
Une amie qui venait m'apporter un beau lot
de sous-vêtements pour nos soldats, me disait, rayonnante et attendrie :
— Quel chic pays tout de même que le nôtre !
Oh ! oui ! quel chic pays ! et comme on comprend que pour qu'il vive, tant de milliers de héros consentent à mourir !
Vendredi 20 novembre.
Les beautés du séquestre.
Savez-vous ce que c'est que le séquestre?
Permettez que je revête aujourd'hui ma robe d'avocat, dont je fus dépouillé comme indigne, et que je vous l'explique à la bonne franquette.
Le séquestre est une mesure essentiellement conservatoire et provisoire destinée à protéger, à garder les biens de personnes absentes ou empêchées, par la loi ou par toute cause, d'administrer leurs biens.
Prière de ne pas confondre séquestre avec confiscation.
La guerre éclate.
Un certain nombre d'Allemands qui faisaient du commerce à Paris, et qui étaient d'ailleurs pour la plupart au plus mal avec l'ambassade d'Allemagne, dont la morgue aristocratique leur répugnait, ont pris le train pour obéir à leur ordre de mobilisation. Leur cas n'est pas pendable, je pense. Les commerçants français qui étaient à Berlin et qui ont pu rejoindre leur corps en France vous semblent-ils de malhonnêtes gens ?
D'autres sujets allemands de Paris n'ont pas répondu à Tordre de mobilisation ; la plupart, pour la bonne raison que c'étaient des « Allemands par force », qui aimaient beaucoup plus la France que l'Allemagne ou l'Autriche.
De ce nombre étaient les Polonais d'Allemagne ou d'Autriche, les Juifs de Galicie, de Bukowine, et des autres provinces autrichiennes.
La première sottise fut d'évacuer dans des camps de concentration, au petit bonheur, ces Polonais et ces Juifs: sottise d'autant plus inexcusable que beaucoup d'entre eux sont mariés à des Françaises, — qu'on a eu l'imbécillité souvent d'évacuer aussi. Oui, parfaitement! des femmes françaises, évacuées dans des camps de concentration! des femmes françaises, qui ont des légions de frères, de cousins sous nos drapeaux !
Cette première sottise une fois commise, on pense bien qu'on ne s'est pas arrêtés en si beau chemin.
Après avoir évacué ces amis de la France dans des camps de concentration, où souvent ils couchent sur de la paille, — pour les punir des crimes du gouvernement allemand et du gouvernement autrichien qu'ils détestent, — on a placé leurs biens sous séquestre, non sans que tous les journaux aient publié leurs noms et leur adresse, sans doute pour leur faire de la réclame.
Cela veut dire qu'on a nommé un administrateur— un beau ver rongeur! — pour garder leurs biensen mettant les scellés au bon endroit.
Qu'on mette sous séquestre provisoirement les biens des Allemands qui servent dans Par-
méeallemande, ou même des Allemands authentiques non mobilisés restés parmi nous, passe encore ! mais qu'on séquestre les biens d'amis de la France qui n'ont d'allemand que l'étiquette, c'est vraiment une mesure dont la France pouvait bien se passer.
Si encore, sous la surveillance de l'administrateur fondé du séquestre, on laissait les commerçants et industriels polonais ou juifs étiquetés allemands ou autrichiens faire leurs affaires ! Mais non ! On ferme bêtement boutiques et ateliers, et tous leurs employés, ouvrières ou ouvriers, se trouvent sur le pavé.
Je connais une maison de confection dont le patron est un juif d'Autriche ignominieusement relégué dans un camp de concentration, dont la femme est une Française qui a vingt parents, dont plusieurs officiers, dans les rangs de notre armée, et qui serait évacuée sans notre intervention; mais toutes nos interventions, secondées par la bonne volonté de la préfecture de police, n'ont pas réussi à empêcher le séquestre de la maison, et, ce qui est plus grave, sa fermeture.
Résultat: les quarante femmes de mobilisés qu'elle employait ont été jetées à la rue, avec leurs gosses !
Singulière façon d'encourager la reprise du travail !
Que faire ?
Trois choses.
Rapporter rapidement la mesure qui a frappé de relégation dans des camps de concentration les Polonais et les Juifs étiquetés allemands ou autrichiens.
Les autoriser, eux ou leurs femmes, s'ils ont un commerce ou une industrie, à travailler sous le contrôle de l'administrateur du séquestre, si on ne lève pas le séquestre.
Interdire aux journaux de publier les listes des maisons séquestrées, de déshonorer et de ruiner ainsi d'honnêtes maisons de commerce dont les patrons, même s'ils sont allemands, ne sont pas hors du droit des gens, ni eux ni leurs biens.
Nous sommes en ce pays bon nombre d'idéalistes impénitents qui pensions que nous pouvions casser les reins au militarisme allemand sans renier tous les principes d'humanité et d'équité qui sont l'honneur de la France des Droits de l'Homme.
Nous constatons avec douleur et avec honte qu'à certaines heures, nous nous ravalons piteusement au niveau des pires brutes du pangermanisme.
Samedi 21 novembre.
Appel au Midi.
Les départements qui ne connaissent pas l'invasion ont une belle occasion de témoigner leurs sentiments de fraternité à ceux qui la connaissent, à ceux qui la subissent en ce moment, après l'avoir subie en 1870, en 1814 et en
Car il y a cette chose tragique dans notre histoire nationale que ce sont presque toujours
les mêmes départements, ceux du Nord et de l'Est, qui supportent le choc et la botte des envahisseurs.
Oh ! certes, personne ne méconnaît les sacrifices que supportent, depuis le début de la guerre, nos populations méridionales. Elles supportent le plus lourd de tous les sacrifices, puisque leurs enfants sont comme tous les autres sur le front et paient un large tribut à la mort.
Pourtant, elles sont loin de l'ennemi.
Elles n'ont pas vu la marche foudroyante de 2 millions d'Allemands se ruant sur Paris, écrasant tout sur leur passage.
Leurs cathédrales ni leurs hôtels de ville n'ont pas été bombardés.
Leurs villes et leurs villages n'ont pas été incendiés, rasés.
Elles n'ont pas été rançonnées.
Elles n'ont pas subi le sanglant outrage de l'occupation étrangère, que viennent de subir, comme la Belgique, notre Flandre, notre Picardie, notre Lorraine et notre Champagne !
Si la patrie n'est pas un vain mot; si le patriotisme, aux heures d'exaltation généreuse et de péril commun, transforme tous les hommes d'un même pays en une véritable famille, comment nos départements du Midi n'ont-ils pas réclamé à grands cris l'honneur de recevoir, sous leur ciel bleu, les réfugiés belges et les réfugiés du Nord qui, pour la cause commune, sont depuis plusieurs semaines sans feu ni lieu ?
Si vous êtes à l'abri de l'invasion, là-bas, c'est parce que Belges et Français du Nord
ont, à côté de vos fils, barré la route à l'envahisseur!
Si vos maisons ne sont pas saccagées, c'est parce qu'ils ont mieux aimé laisser saccager les leursplutôtque de s'aplatir devantle vainqueur.
Vous votez chichement quelques milliers de francs par département pour les populations envahies ; vous leur envoyez quelques vivres.
Vous croyez-vous quittes, par cette misérable aumône, surtout envers les Belges, sans qui nous étions probablement obligés de reculer jusqu'à la Loire, tant était formidable la première vague allemande dont ils ont brisé l'élan ?
Ce n'est pas une aumône que vous devez à vos sauveurs : c'est votre maisou, c'est votre table, c'est votre cœur.
Oh! je sais que vous leur sauteriez au cou, aux réfugiés de Belgique et du Nord; je sais avec quelle chaleur, à Bayonne et dans d'autres villes, vous avez accueilli les quelques centaines de réfugiés belges qu'on vous a adressés.
Mais il ne faut pas attendre qu'on vous les adresse, nos réfugiés.
Vous connaissez notre gouvernement.
Il est plein de bonne volonté ; il travaille d'arrache-pied à la défense nationale; mais il ne sait pas parler au cœur de la nation.
Gambettaest mort, et Jaurès!
Mais puisque vous savez que le gouvernement ou l'Administration ne réussit pas à organiser l'exode parmi vous des réfugiés de la Belgique et du Nord, qu'attendez-vous pour former partout des comités qui appelleraient les victimes de la guerre, qui les répartiraient entre les fa-
milles les plus aisées de vos départements, ou les plus fraternelles ?
Qu'attendez-vous aussi pour donner mandat à vos élus, sans distinction de parti politique, lorsqu'ils se réuniront dans une quinzaine au Parlement, de profiter du malheur qui frappe les départements du Nord pour leur offrir spontanément l'abandon de ce privilège des bouilleurs décru grâce auquel vous réussissez — ainsi d'ailleurs que les paysans normands et bourguignons — à rejeter sur les épaules des gens du Nord la plus grosse part des lourds impôts sur l'alcool, et grâce auquel vous nous empêchez, depuis un quart de siècle, de lutter efficacement contre l'alcoolisme ?
Vous savez que cette triste question du privilège des bouilleurs de cru met périodiquement en conflit vos élus avec ceux des départements du Nord; vous savez que votre obstination à défendre votre privilège paralyse toute notre bataille contre l'alcoolisme, et aucun de vous n'a l'idée de profiter de la grande catastrophe qui s'abat sur les pays du Nord, et du grand souffle de réconciliation nationale, pour immoler généreusement, sur l'autel de la patrie et de la solidarité nationale, un privilège aussi néfaste pour le pays et pour vous-mêmes !
Vous avez une occasion unique à la fois de témoigner votre sympathie aux départements du Nord en renonçant à un privilège fiscal qui les lèse, et de rendre possible la lutte à outrance contre l'alcoolisme, et vous la laissez échapper!
Que sont donc devenus cette vivacité d'esprit, cette chaleur de cœur et ces magnifiques élans
qui ont fait de vos populations méridionales la brillante parure de notre race latine ?
Dimanche 22 novembre.
Le procès des majors allemands.
Un soir, il y a quelques semaines de cela, un bruit sinistre courut les salles de rédaction des journaux parisiens. On avait arrêté toute une ambulance allemande : des majors, des infirmiers. La preuve que c'était vrai c'est que, dans le coup de filet, il y avait un curé et des bonnes sœurs. Rien d'étonnant d'ailleurs que, dans une ambulance allemande, on prît un curé et des bonnes sœurs, puisque la moitié de l'Allemagne est catholique, apostolique et romaine, comme vous et moi.
On avait joliment bien fait de les arrêter, s'ils avaient fait ce qu'on disait.
Car voici ce qu'on leur attribuait : il parait qu'on les avait surpris tous, les majors, les infirmiers, le curé et les bonnes sœurs, — oh! les misérables! — mettant un narcotique sous le nez de nos blessés, déplorable application de la science allemande, et les soulageant de leurs alliances, de leurs porte-monnaie et de leurs portefeuilles.
Je suis assez candide de ma nature.
Pourtant, quand on me fit ce récit qui sentait Zigomar à plein nez, je ne pus retenir un grand éclat de rire.
Et je jurai que, sous la calotte des cieux, on ne trouverait ni un curé, ni une bonne sœur, ni encore moins un médecin — je prie respectueusement la Censure d'observer que cet « encore moins • n'est pas une insulte à la religion de mes pères, mais un hommage au corps médical — pour commettre le forfait qu'on reprochait à cette ambulance, surtout pour le commettre en corps.
L'ambulance allemande est aujourd'hui sur la sellette.
Elle comparaît devant le conseil de guerre.
Aucun curé, aucune bonne sœur, parmi ces misérables; les lectrices catholiques de la Guerre Sociale vont pousser un ouf! de soulagement en apprenant cette heureuse nouvelle — car depuis que la Guerre Sociale est devenue un journal bien pensant elle compte des catholiques dans sa clientèle.
Mais tout n'était pas faux dans l'histoire de Zigomar qui fit frissonner toutes les salles de rédaction parisiennes : il n'y avait point de curé ni de bonnes sœurs, mais il y avait des infirmiers et des médecins.
De bonnes têtes, mafoi, tousces gens-là. Vous leur auriez donné le bon Dieu sans confession. L'un d'eux est, paraît-il, un grand médecin de Berlin. La voilà bien, la science allemande!
Écoutons respectueusement l'acte d'accusation.
C'est toujours en tremblant que j'écoute les actes d'accusation depuis l'affrire Crainquebille, et depuis que je me suis vu administrer en plusieurs fois onze ans et trois mois de prison
parce que j'étais vendu à l'empereur d'Allemagne.
« ... S'être rendus coupables de complicité par recel, en ayant recelé dans leur ambulance, dans un village des bords delà Marne, au moment où nous avons repris l'offensive sur les Vandales, des bouteilles de liqueurs, des bouteilles de Champagne, deux barriques de vin, sans compter une bicyclette et une vache, laquelle était dans le jardin de l'ambulance! »
Quoi, c'est tout?
Et le narcotique? et les bagues arrachées avec les doigts? et les poches retournées des blessés?
— La bicyclette, fait le grand médecin de Berlin, pas vu; pas plus que la vache.
— Elle n'avait d'ailleurs pas de lait, fait le président. (Rires prolongés de l'auditoire.)
Avez-vous remarqué combien le public de la cour d'assises, du conseil de guerre et des exécutions capitales a peu changé depuis le temps où il accueillait de ricanements et de quolibets Jésus de Nazareth, au moment où, du haut de sa croix, celui-ci demandait de l'eau pour étancher sa soif?
— Le vin de Champagne, nous n'en avons pas bu; mais j'ai fait réquisitionner des liqueurs pour servir de cordial à mes blessés, parmi lesquels j'avais des blessés français que je soignais comme les miens. Nous avons soigné ou opéré un millier de blessés sous les balles et les obus. Croyez-vous vraiment que nous ayons eu le temps de faire bombance, ou de nous occuper de ce qui se passait autour dejnous, et
de remarquer s'il y avait une bicyclette ou une vache dans les dépendances de notre ambulance?
Ainsi parla le major allemand.
Voulez-vous toute mapensée, sous une forme assez atténuée pour ne pas offusquer la Censure?
Pour le bon renom de la France, j'aurais préféré que ce procès n'eût pas lieu !
Lundi 23 novembre.
Les vieux de la vieille.
— Monsieur, je suis trésorier des « anciens du 21e de ligne », une des nombreuses sociétés régimentaires groupant les anciens soldats. Caporal Gagnepain, au 21e de ligne, au temps de ma verte jeunesse, monsieur, pour vous servir.
« Nous sommes en France des tas de sociétés régimentaires ; nous sommes des tas d'anciens soldats, bons à rien aujourd'hui, à cause de notre âge, qui adorons notre régiment.
« Je suis vexé, moi et pas mal d'autres, d'être ici, inutile, ne manquant de rien, pendant que nos cadets sont là-bas, dans les tranchées, en train de geler,
« Ça ne peut pas durer !
« Qu'est-ce qui nous empêche de nous réunir, les anciens d'un même régiment, les membres non mobilisés de nos sociétés régimentaires ; de recueillir des fonds, pour acheter des sousvêtements, du tabac, des pipes, du chocolat et toutes sortes de gâteries à nos bleus?
« Croyez-vous que ça ne ferait pas plaisir à nos bleus de recevoir cela de leurs anciens?
« Par le général Michel, sous-gouverneur de Paris, qui est président de la Fédération â* nos sociétés i jgim d - inciene soldat»,
on réussirait à leur faire porter cela, au fronl pour Noël, par exemple.
« Je viens vous demander à vous, oui à vous, de battre le rappel des vieux de la vieille ! »
Pendant qu'il me parlait, le caporal Gagnepain, du 21e, battait, sans s'en douter, le rappel de mes souvenirs d'ancien du 19e.
Je revoyais les casemates de Brest où, il y a une vingtaine d'années, on m'incorpora quelques semaines, bien qu'outrageusementmyope.
Je me revois faisant mon entrée dans la grande pièce voûtée, creusée dans les fortifications à la Vauban qui encerclent ma ville natale, et le sergent, qui par hasard était un de mes camarades de classe, me recommandant à mes voisins de chambrée, des anciens : «Vous savez! tâchez de ne pas vous dé. ..brouiller sur celuilà ! Il n'a pas une tête à se laisser faire ! » Je crois bien qu'il employa même une expression plus énergique et plus militaire que se « débrouiller ». J'allai reconduire mon sergent à la porte de la chambrée. De retour à mon lit, je ne pus m'empècher de rire en constatant comment mes anciens avaient tenu compte des recommandations de mon protecteur. A la place de la fourchette et de la cuiller toutes neuves que la munificence de la patrie m'avait octroyées le matin même, il n'y avait plus dans mon sac à malices qu'une vieille cuiller rouillée et une four-
chette à qui il manquait deux dents; quant à la brosse d'ordonnance, elle ne figurait plus dans mon fourniment que sous l'espèce d'un morceau de bois où quelques rares crins témoignaient que ce morceau de bois avait dû, au temps de sa splendeur, être le dos d'une brosse d'ordonnance. Heureusement que j'avais été recommandé par mon sergent!
A la porte de ma chambrée, en plein air, il y avait une cuve, ayant vaguement la forme d'un demi-tonneau; à Brest, on appelle cette sorte de récipient « une baille ». C'est dans cette « baille », dont l'eau n'était renouvelée qu'une fois par jour, que les quarante hommes de ma chambrée devaient faire leurs ablutions. Le premier arrivé se lavait et se savonnaitconsciencieusementsous les regards envieux de ses camarades; le deuxième se lavait dans l'eau de savon du premier ; le quarantième se lavait dans la crasse des trente-neuf autres. Faites pas les dégoûtés, les bleus du 19e ! Dans vos tranchées, vous voudriez bien avoir une « baille » pareille !
Le souvenir le plus cocasse de ma carrière militaire, je crois bien que c'est mon séjour à l'hôpital. En ce temps-là, le service de santé militaire avait un certain nombre de manies. Je me hâte d'ajouter, pour ne pas être coupé par la Censure, qu'aujourd'hui le service de santé militaire fait l'admiration de la France entière.
Il y a une vingtaine d'années, il n'était pas encore arrivé au point de perfection où nous le voyons aujourd'hui.
Aussi, jugez de mon ahurissement quand, arrivé à l'hôpital militaire pour faire examiner mes yeux en vue du conseil de réforme, —
— cinq minutes d'examen, huit jours d'hôpital! !
— je me vis mettre à la diète ! oui, à la diète, comme un fiévreux, parce que j'étais atteint de myopie. Je crois bien queje serais mort de faim, si mon excellente mère ne m'avait apporté tous les jours, subrepticement, en fraude, sous son manteau, un ou deux sandwichs. Et je me vois encore dans la cour de l'hôpital, la figure insolente de santé, vêtu de la longue houppelande grise des malades, coiffé du ridicule casque à mèche, engouffrant gloutonnement, en cachette, avec la voracité de mes vingt ans, les sandwichs maternels, pendant que les pauvres coloniaux, des convalescents relevant de dysenterie ou de fièvre jaune, me regardaient avec des yeux chargés de concupiscence.
Vingt ans après, j'ai plaisir à évoquer ces souvenirs.
Vous l'avouerai-je, bien que ce soit stupide : moi qui ai passé un mois à peine au 19e, je suis des yeux, à travers les correspondances particulières qui paraissent de temps à autre dans la presse ou à travers les listes des blessés, la marche de mon ancien régiment sur la ligne de feu.
S'il accomplit quelque prouesse un de ces quatre matins, je suis capable de m'imaginer que quelque chose de sa gloire rejaillit sur moi.
Gomment m'étonnerai-je que des «anciens», devrais anciens, qui ont fait trois ou cinq ans,
ou quelquefois dix ou quinze ans de caserne, parlent de leur ancien régiment, vingt, trente et quarante ans après, quand leurs tempes blanchissent, avec une tendresse où perce le regret de leurs vingt ans?
Qui m'eût dit, il y a six mois, que cet honnête journal, qui eut quelques démêlés avec la justice pour avoir parlé du militarisme — du militarisme à la prussienne — avec quelque irrévérence, en arriverait aujourd'hui à se faire le porte-parole des sociétés régimentaires d'anciens soldats ?
Chers amis du Parti socialiste qui êtes dans les tranchées, ne trouvez-vous pas que je deviens un peu réactionnaire ?
Mardi 24 novembre.
L'embuscomanie.
Pourquoi ne vous occupez-vous pas davantage des embusqués? me demande encore ce matin un de mes lecteurs, après mille autres.
Pourquoi?
Parce que je crains de développer la maladie, trop répandue déjà, qui fait voir à pas mal de nos contemporains des embusqués partout.
Des embusqués, eh! oui, il y en a. Si, dans un pays de 38 millions d'habitants, il n'y avait pas quelques milliersd'eunuques et de pleutres, ce serait trop beau ! Et, vraiment, cette en-
geance-là, j'aime mieux la voir parmi nous qu'au front. Le moral de nos troupes est trop bon : ces pleutres-là seraient capables d'y semer la panique !
Seulement, ce n'est pas une raison parce qu'il y a par-ci par-là, dans le civil et dans le militaire, devrais embusqués, pour s'imaginer que tout le pays en est farci.
Prenez-vous pour des embusqués tous les hommes jeunes que vous voyez en civil dans la rue ? Savez-vous que 40 pour cent de chaque classe sont réformés pour des tares plus ou moins visibles, ce qui fait déjà un contingent de 80.000 réformés par an? A raison de 30 classes, voyez le total! Tel gaillard superbe d'apparence que vous voyez dans le Métro à côté de vous, savez-vous que c'est un cardiaque, que tel autre fait de la tuberculose, que tel autreest atteint d'entéritechronique,tel autre de maladie nerveuse? Nous ne sommes pas pour rien le pays de l'Europe où on boit le plus d'alcool. Tout se paie. Huit jours de marches forcées, ou de séjour dans la tranchée, ils seraient nettoyés. Quel avantage y a-t-il pour la nation à les voir encombrer nos ambulances et nos hôpitaux? Trouvez-vous qu'on y soit déjà si bien soigné, et que nos médecins, nos chirurgiens et nos infirmiers n'ont pas déjà assez à faire à soigner les gens robustes que la mitraille ou la maladie a couchés sur le flanc ?
Mais même ces ouvriers jeunes, bien portants, que vous voyez là, costauds, pleins de vie, ne vous hâtez pas de conclure que ce sont des embusqués. Qui vous dit que ce ne sont
pas de ces ouvriers métallurgistes, mécaniciens, ajusteurs, qu'on avait fait !?. bêtise de mobiliser et d'envoyer au front, et qu'on dut rappeler pour leur faire fabriquer des obus? Ils en consomment, nos 75! Pour que nos obus continuent à être de la bonne marchandise, il faut qu'ils soient confectionnés par de bons ajusteurs ! Des embusqués, les ajusteurs que, très judicieusement, le ministre de la guerre s'est décidé, un peu tard, à rappeler du front ?
Et ces cheminots qui firent si bien leur office pendant la mobilisation et qui continuent b assurer si bien le ravitaillement de l'armée, vous voudriez les voir dans les tranchées et faire conduire les trains par des pâtissiers en retraite ?
N'aurait-il pas mieux valu, dites-moi, mobiliser un peu moins de postiers etnous conserver un service des postes un peu décent?
Ne commettez pas davantage l'injustice de prendre pour des embusquéstousces militaires, soldats ou officiers, que vous frôlez chaque jour sur le trottoir.
Ce jeune infirmier-là, qui est solide, et qui vous semble tout désigné pour porter le sac, vous le voudriez dans la tranchée? Et si c'est un étudiant en médecine de première ou de deuxième année, ou un pharmacien, ou un infirmierdeprofession?Préféreriez-vous,dansle corps des infirmiers militaires, des terrassiers ou des vidangeurs ? Notre service de santé est déjà lamentable ; croyez-vous qu'il irait mieux si les infirmiers dressés depuis trois mois et demi étaient versés dans l'infanterie?
Notre service de l'intendance, tout le monde s'accorde à le reconnaître, est merveilleusement fait. Vous vous doutez bien que ce n'est pas une petite affaire de ravitailler en vivres et en munitions l'armée colossale que nous avons en ligne en ce moment, et dont beaucoup d'unités se déplacent sans cesse d'un point à un autre du front. Je présume que si ce service fonctionne bien, c'est qu'il y a des officiers et des sous-officiers appartenant à l'intendance et à l'administration militaire qui travaillent ferme. Des embusqués, eux ? Pour le plaisir d'envoyer au front un sous-officier d'administration connaissant son métier à fond, allez-vous saboter notre service d'intendance ?
Et les jeunes officiers de l'état-major qui, autour de Galliéni à Paris, autour du ministre de la guerre à Bordeaux, passent des nuits au travail, sans plus se coucher que ceux qui sont dans les tranchées, les prenez-vous par hasard pour des embusqués, eux aussi ?
Avec cette embuscomanie, savez-vous à quoi vous aboutirez ?
A semer la méfiance et le dégoût dans la nation et jusque dans l'armée combattante, alors que l'enthousiasme est si nécessaire ! Vous serez plus avancés, après!
Sous prétexte d'égalité républicaine, il ne faudrait pourtant pas verser dans le crétinisme, ni sombrer dans la manie de la persécution!
Mercredi 25 novembre.
La puce à l'oreille.
Depuis quelques jours, on a la vague sensation que les Allemands, battus sur l'Yser, pourraientbien faire un effort désespéré pour lancer leurs masses contre notre centre ; c'est cette sensation qui aura donné lieu aux bruits alarmistes qui ont circulé hier à Paris, et dont le gouverneur de Paris nous assure — on peut l'en croire ! — qu'ils ne reposent sur aucun fondement.
Après tout, peut-être n'est-il pas mauvais que la nation et son gouvernement aient un peu la puce à l'oreille.
Avec les Allemands, il ne faut pas s'endormir.
Battus par notre gauche, entre Nieuport et Arras ; sentant notre droite inabordable, puisque depuis le début de la guerre aucun des quatre camps retranchés : Belfort, Epinal, Toul, Verdun, qui la couvrent, n'a même été assailli, l'idée d'attaquer notre centre pourrait bien tenter leur état-major.
Notre centre, c'est la partie de nos lignes qui va d'Arras, de Roye et de Lassigny à Verdun, en passant au nord de Reims.
S'il est vrai, comme le remarque incidemment le dernier Bulletin des Armées, organe officiel, que les Allemands ont en ligne, en face
de[(l;. . ]
pourquoi ne tenteraient-ils pas l'opération?
Le renouveau de leur activité contre Sois-
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
sons, Reims et l'Argonne n'est-il pas un indice ? Il est peu probable qu'une telle manœuvre réussisse.
D'abord , nos tranchées ne sont pas plus faciles à forcer au centre qu'elles ne l'ont été sur notre gauche.
Ensuite, sitôt qu'une offensive allemande se dessinerait contre notre centre, les avions en avertiraient le généralissime, qui saurait probablement accumuler à l'endroit menacé tout ce qu'il pourrait enlever à ses deux ailes.
Enfin, le général Galliéni veille et, grâce à lui, Paris est autrement en défense qu'en août dernier.
Pourtant, si la muraille crevait ?
Avons-nous sous Paris une armée volante comme celle que nous avions au temps de la bataille de la Marne ?
Car enfin, si la bataille de la Marne a été gagnée, c'est bien un peu par suite de l'entrée en ligne de l'armée volante du camp retranché de
Paris. [(1) ]
N'y a-t-il pas dans nos ports, sur nos côtes, dans les villes du Centre, du Midi et de l'Ouest, de quoi constituer une nouvelle armée volante de Paris ?
Il doit bien y avoir, dans les camps retranchas de Belfort, d Epinal et de Toul, qui ne paraissent pas directement menacés en ce moment, et qui ne semblent avoir devant eux que des réservistes et des territoriaux allemands, de bonnes troupes d'activé et de réserve ? Ne pourrait-on pas les y remplacer par des territo-
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
riaux exercés depuis trois mois et demi qu'on prendrait dans l'Ouest, et avec les troupes d'é lite qu'on prélèverait sur les garnisons de Belfort, de Toul et d'Epinal, constituer une armée volante de Paris qui pourrait, à l'occasion, soit couvrir Paris el boucher la crevasse faite dans nos lignes, ou bondir de Paris à l'improviste sur un point bien choisi de la ligne allemande?
Ce n'est d'ailleurs pas seulement pour la sécurité de Paris que la formation d'une telle armée s'impose, mais pour prendre l'offensive, le jour où notre généralissime la déciderait.
Il n'y a pas besoin d'être un grand stratège pour comprendre que, pour prendre l'offensive, il faut pouvoir avoir sous la main, sur un point, une grosse supériorité numérique et des troupes fraîches.
Si, pour des raisons que j'ignore, on ne peut pas retirer de Belfort, d'Epinal ou de Toul des troupes d'élite qu'on y remplacerait par des territoriaux, pour constituer avec elles sous Paris une nouvelle armée volante d'offensive, ne pourrait on pas accumuler devant Paris, dans les tranchées devant Paris, les régiments territoriaux qui paraissent les plus solides ?
Si les cadres de nos régiments de territoriaux semblent un peu insuffisants, ne pourrait-on prélever dans les régiments qui sont depuis trois mois et demi au feu, des officiers d'élite qu'on remplacerait sur-le-champ, au front, en faisant des promotions surplace ?
A la fin d'août, quand l'ennemi dévalait en trombe sur Paris, j'ai été de ceux qui ont ré-
clamé avec le plus de force la constitution sous Paris d'une armée volante.
Aujourd'hui, sans que la menace soit aussi sérieuse — il s'en faut de beaucoup ! — la constitution urgente, hâtive, fébrile d'une nouvelle armée volante ne serait pas une mauvaise précaution.
Ça n'empêcherait pas les dépôts des divers régiments de continuer à envoyer au général Joffre tous les hommes qu'il lui faut pour boucher les trous faits dans ses corps d'armée du front parla mitraille ennemie!
J'ai rendu hommage plus d'une fois au ministre de la guerre et au gouvernement de la défense nationale, qui siège à Bordeaux, pour la brillante façon dont ils ont réparé, depuis le 1er septembre, certaines négligences commises pendant le premier mois de la guerre.
Mais, sans faire la leçon à qui que ce soit, on me permettra de penser que si Carnot, Gambetta ou Jaurès était là, il y aurait sous les murs de Paris, avant huit jours, une nouvelle armée volante de [(1) ]
Jeudi 26 novembre.
La victoire certaine.
Oh ! les animaux impressionnables que nos contemporains !
Est-ce que plusieurs de nos lecteurs ne se
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
sont pas mis martel en tête parce que, hier, j'émettais le souhait que, tout en continuant de boucher les trous des régiments sur le front avec les dépôts, on formât une nouvelle armée sous Paris, pour parer à l'imprévu et, au besoin, frapper au bon moment et au bon endroit, à l'improviste, un coup pareil à celui que l'armée volante de Paris frappa sur la Marne, au début de septembre !
Depuis hier matin, tous les amis qui me rencontrent me disent, avec un air soucieux : « Alors, quoi ! il y a quelque chose de cassé ? Les bruits qu'on a répandus hier, sur l'évacuation de telle et telle ville du front, étaient donc exacts ? »
Exacts ? Pas le moins du monde, Des canards, gros comme ceux que l'agence WolfF lâche tous les jours sur l'Europe.
Quelque chose de cassé ? Rien, absolument rien, si ce n'est les ailes du vautour impérial allemand.
Nous lui avons cassé une aile sur la Marne, en septembre.
Nous lui en avons cassé une autre sur l'Yser, ces dernières six semaines.
Gomment peut-on, après ces deux victoires, être assez gobe-mouche pour ajouter foi à tous les racontars sinistres qu'il plaira au premier neurasthénique venu de lancer dans la circulation ?
Qu'il y ait eu dans le public quelque panique en août, c'était assez naturel.
Les Allemands nous tombaient dessus à deux contre un en Belgique — oui, parfaitement,
deux contre un, et peut-être davantage ; — nos alliés anglais n'étaient pas encore arrivés : ils n'étaient qu'une poignée à Mons et à Charleroi.
On nous tombait dessus avec une artillerie lourde énorme qui, à 15 kilomètres, faisait pleuvoir ses projectiles sur nos lignes [(1) . . .]
Les x\llemands avaient un outillage merveilleux, une préparation supérieure.
Ils arrivèrent en trombe de Gharleroi à Cornpiègne en dix jours.
Leurs uhlans vinrent jusqu'à la lisière du camp retranché de Paris.
Qu'à ce moment-là les neurasthéniques, les pessimistes et les trembleurs aient un peu perdu le nord, passe encore.
Mais, après la raclée que les Allemands reçurent sur la Marne, on est inexcusable de s'abandonner à la panique au premier accroc qui survient.
L'Allemagne n'avait qu'une chance de s'en tirer, une seule : c'était, en profitant de son écrasante supériorité numérique au début de la guerre, et de sa préparation plus intensive, de nous écraser en août avant que la mobilisation russe fût faite.
Pour s'en tirer, il lui fallait nous écraser, nous réduire en miettes, c'est-à-dire disloquer nos armées, les capturer, recommencer sur une vaste échelle Metz et Sedan, pousser des divisions de cavalerie avec des mitrailleuses automobiles jusqu'au Greusot, jusqu'à Saint-Etienne, jusqu'à tous nos arsenaux; nous écraser si
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
complètement que nous en fussions démoralisés, annihilés.
Et encore, je ne suis même pas sur qu'avec les forces alliées qui leur seraient restées sur le dos ils s'en seraient tirés.
La cérémonie ne s'est pas tout à fait déroulée conformément à ce programme.
Après leur victoire de Charleroi, ils furent obligés de s'affaiblir de quatre ou cinq corps d'armée qu'ils envoyèrent par chemin de fer en Prusse orientale où une armée russe, pour nous dégager par une diversion, avait envahi leur territoire.
Pendant que leur armée d'invasion en France était ainsi affaiblie, le général Joffre, réparant rapidement une erreur du début de notre concentration, rappelait d'Alsace et de Lorraine les troupes qu'il y avait concentrées en trop grand nombre, et avec elles renforçait la muraille des poitrines françaises en face de l'armée d'invasion qui nous dégringolait de la Belgique.
Sur la Marne, les Allemands n'étaient plus à deux contre un.
On sait ce qui leur advint, et la mésaventure qu'ils viennent d'éprouver sur l'Yser, où ils ont eu au bas mot 150 à 200.000 hommes hors de combat.
Nous les avons arrêtés net quand nous étions seuls contre eux, quand nous avions sur les bras les quatre cinquièmes de leurs forces.
Et maintenant que les Anglais commencent à arriver sérieusement à la rescousse, maintenant que la mobilisation russe est achevée et
que le flot russe commence à atteindre la frontière allemande, ils nous feraient encore trembler ?
En vérité, aucun miracle actuellement ne peut les sauver de l'écrasement.
C'est parce que c'est pour moi une vérité démontrée, qui ne souffre plus aucune contestation, — quels que soient les accrocs passagers et locaux qui peuvent nous arriver, — que je voudrais bien voir cesser au plus vite l'occupation de sept de nos départements et de la Belgique.
Or, nous ne pouvons mettre fin un peu rapidement à cette mauvaise plaisanterie qu'en appelant de nouvelles troupes à la rescousse, nous comme les Anglais.
La libération rapide de nos sept départements du Nord et de la Belgique vaut bien un effort supplémentaire, que diable !
Si Ton ne peut pas réclamer cet effort supplémentaire et, pour commencer, la formation d'une nouvelle armée sous Paris, sans alarmer les populations, c'est à donner sa démission d'écrivain public !
Vendredi 27 novembre.
Toujours à mieux.
Ils ont cent corps d'armée ! Cent!
C'est-à-dire que si nous avions su organiser la nation armée aussi bien qu'eux, en tenant
compte de l'infériorité de notre population, qui est les trois cinquièmes de celle de l'Allemagne, nous devrions avoir soixante corps d'armée, soixante !
Si vous nous aviez compris à temps, chers adversaires troisannistes d'hier, si vous aviez consacré à fabriquer des fusils, des canons, des capotes, les centaines de millions que vous avez consacrés à bâtir de nouvelles casernes et à encaserner une troisième classe sous les drapeaux, — quand nos soldats de neuf mois, de deux ans, montrent qu'ils sont égaux à n'importe quels soldats de caserne ! — c'est soixante corps, de 40.000 hommes chacun, que nous pouvions avoir et entretenir sans cesse à effectifs pleins sur la ligne de feu !
Mais il ne s'agit pas de récriminer.
Encore une fois nous voulons bien prendre sur nous, nous, les anciens deuxannistes, la moitié des fautes commises dans le passé.
Il s'agit de réparer les bévues commises avant la guerre.
Jusqu'ici, pour les réparer, voici comment on a procédé.
Gomme il n'y avait guère de munitions, de canons, de lebels, de vêtements, de cadres solides que pour les corps d'armée actuellement sur le front, on s'est borné à boucher les trous, au fur et à mesure que la mitraille ennemie nous décimait, par les envois des dépôts.
Les dépôts de chaque régiment d'activé ou de réserve sont devenus des creusets où on a versé pêle-mêle jeunes recrues, réservistes, territoriaux. Quand l'amalgame est au point, suffi-
samment entraîné, on bouche les trous des armées de Joffre.
Etant donnée notre pauvreté en vêtements, en armes, en munitions et en cadres instruits, c'était, en somme, ce qu'il y avait de mieux à faire.
N'importe 'qui, à la place du général Joffre, aurait préféré comme lui avoir une armée moins nombreuse, ne manquant de rien et bien trempée, qu'une armée plus nombreuse de 500.000 ou d'un million d'hommes, mais moins bien encadrée et moins bien pourvue de munitions. Cependant, le moment n'est-il pas venu d'essayer de faire plus?
Sans prétendre arriver à mettre en ligne les soixante corps d'armée que nous devions avoir si nous avions le génie organisateur de l'Allemagne, ne pourrait-on pas, tout en continuant à ne rien refuser au généralissime des troupes dontilabesoinpour combler ses vides, organiser quelque part, par exemple sous les murs de Paris, une armée de 400 à 500.000 hommes?
Des hommes, nous n'en manquons pas ; bien que nous n'ayons pas encore appelé les réservistes de la territoriale, nous regorgeons d'hommos valides, ayant presque tous fait deux ou trois ans de service, et dont les plus vieux n'ont pas quarante-trois ans. Dès qu'ils se sentent bien commandés, les hommes de la territoriale — de trente-quatre à quarante-deux ans — font d'aussi bons soldats que les réservistes, surtout dans une guerre de tranchées.
Des oificiers pour les commander ? Nul n'ignore que c'est là l'objection capitale. G«
n'est pas offenser les officiers de notre territoriale que de leur dire qu'à part de très brillantes exceptions, ils ne valaient pas, surtout au début delà guerre, où ils manquaient d'entraînement, l'admirable corps de nos officiers d'activé.
Est-il donc impossible de donner aux nouveaux corps d'armée qu'on formerait, comme officiers, les nombreux officiers blessés légèrement, qui seraient de rudes chefs, connaissant la guerre, et de les remplacer au front en faisant, sans traîner, après chaque bataille, des promotions d'officiers ? Croit-on que la plupart des sous-officiers de notre active qui se battent depuis quatre mois ne soient pas actuellement capables de faire des sous-lieutenants, les souslieutenants des capitaines, les capitaines des commandants, et ainsi de suite ? Croit-on que, dans les nouvelles formations, si on voulait s'en donner la peine et ne pas les laisser moisir comme simples soldats, on ne trouverait pas des conducteurs des ponts et chaussées, des ingénieurs des arts et manufactures ou des arts et métiers capables de faire en très peu de temps de très passables officiers d'artillerie ou du génie ?
Et les médecins, et les aviateurs, croit-on qu'on en manquerait pour les nouvelles formations, si l'on voulait seulement se méfier un peu moins des médecins et des aviateurs civils?
Reste la question des vêtements, des armes et des munitions. J'ai beau savoir que l'ennemi occupe sept de nos départements les plus industriels, on ne me fera jamais croire qu'avec
le grand nombre de chômeurs français et belges qui encombrent toutes nos rues, avec la maîtrise de la mer qui nous permet de nous approvisionner au dehors, avec l'or et le crédit dont nous disposons, nous ne soyons pas arrivés, depuis quatre mois que dure la guerre, à fabriquer ou à acheter tout ce qui nous manquait en chevaux, en drap, en vêtements, en canons, en fusils — dussions-nous doter nos nouvelles formations d'autres fusils que nos lebels et compliquer d'autant le ravitaillement en munitions.
Jamais on ne me fera croire que l'Angleterre, qui est tout de même encore une nation industrielle presque aussi puissante que l'Allemagne, ne serait pas parvenue, malgré les efforts qu'elle a à faire elle-même pour préparer les approvisionnements de ses futures armées, à grossir nos stocks de munitions.
Les Allemands ont montré, dans leur organisation de la levée en masse et dans l'admirable parti qu'ils ont su tirer de toutes les forces vives de leur nation, les merveilleuses qualités de méthode, de décision qui leur ont valu leur prodigieux succès sur le terrain de la lutte commerciale et industrielle.
Sans méconnaître l'effort considérable du ministère actuel de la guerre, ne trouvez-vous pas que, dans l'utilisation de nos forces matérielles, nous apportons, en temps de guerre comme nous l'avons fait en temps de paix, un© âme timorée de petits boutiquiers ?
Samedi 28 novembre.
Pour les Bulgares.
Un petit peuple, le peuple bulgare, mais une grosse question en ce moment la question bulgare !
Je voudrais bien l'expliquer très simplement aux femmes de nos mobilisés, et à nos soldats qui, dans leurs tranchées, ont le temps de lire.
Les Bulgares sont un des petits peuples chrétiens des Balkans, la grande presqu'île montagneuse qui, là-bas, au fond de la Méditerranée— prenez la peine de jeter les yeux sur une carte — fait pendant à l'Espagne et à l'Italie. Comme les Serbes, les Roumains et les Grecs, ce sont des chrétiens se rattachant à l'Eglise grecque ou orthodoxe.
Ils furent assaillis au quinzième siècle par l'ogre turc qui les avala, comme leurs voisins serbes, roumains et grecs.
J'ai déjà expliqué que l'ogre turc avala ces petits peuples chrétiens, mais qu'il ne les digéra pas.
Il les rendit morceau par morceau pendant tout le cours du dix-neuvième siècle, non sans que la Russie l'aidât en lui administrant un énergique vomitif.
La sainte Russie s'intéressait à eux, en qualité de coreligionnaire, et aussi parce que les puissants aiment assez à se faire une clientèle parmi les petites gens ou les petits peuples de leur voisinage.
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En 1912, l'ogre turc n'avait pas encore tout rendu ce qu'il avait avalé.
Il lui restait encore dans le ventre quelques morceaux de territoires européens, plus ou moins chrétiens.
C'étaient : l'Albanie, sur la côte de l'Adriatique ; l'Epire et la Thessalie, au nord de la Grèce; la .Macédoine, c'est-à-dire le pays d'Uskub, de Monastir et d'Istip, dont le port sur la côte de la mer Egée est Salonique ; enfin, plus près de Constantinople, la Thrace, dont la grande ville est Andrinople.
Grecs, Serbes, Bulgares s'entendirent, vous vous en souvenez, en octobre 1912, pour faire rendre à l'ogre ces trois morceaux de terres chrétiennes.
Les trois alliés se partagèrent à l'avance les dépouilles de l'homme malade.
Les Serbes auraient l'Albanie, ce qui leur permettrait d'avoir un port sur l'Adriatique et, par ce port, d'exporter leurs cochons — sauf votre respect — sans être obligés de subir les tracasseries et les taxes des douaniers austro-hongrois, leurs désagréables voisins du Nord.
LesGrecsauraientl'Epire et laThessalie,avec en plus Salonique, qui est le grand port de Macédoine, une ville mi-grecque, mi-juive.
Les Bulgares auraient un bon morceau de la Macédoine et la Thrace.
De Constantinople, on ne parlait pas ; morceau de roi, part du lion, réservé de toute éternité au Seigneur Tzar, Empereur de toutes les Russies ; défense d'y toucher.
On sait ce qui arriva.
Les Bulgares rossèrent les Turcs magistralement, prirent Andrinople et menacèrent Gonstantinople.
La Turquie dut céder tous ses territoires européens, à l'exception de Constantinople et des Détroits.
Mais, à ce moment, l'Autriche refusa de laisser les Serbes occuper l'Albanie, dont on fit un royaume indépendant, ce qui empêcha nos Serbes d'avoir leur fenêtre sur la mer.
Privés, par le veto de l'Autriche, de leur part de dépouilles, ils voulurent reviser leurs conventions d'avant la guerre, et garder comme compensation le morceau de Macédoine qui était promis aux Bulgares, et qui, en fait, est peuplé en majorité de Bulgares.
La Bulgarie la trouva mauvaise.
Les Serbes et les Grecs lièrent partie : les premiers gardèrent la Macédoine, les Grecs Salonique, et ils appelèrent les Roumains à la rescousse, qui, une fois les Bulgares défaits, leur enlevèrent, du côté de Silistrie, un territoire peuplé de 300.000 Bulgares.
Je vous laisse à penser si les Bulgares conservent une dent contre les Roumains, contre les Serbeset contre les Grecs, leurs alliés d'hier.
Mettez-vous à leur place, pour un instant !
S'ils n'écoutaient que leur ressentiment, ils profiteraient du grand cataclysme européenpour réaliser « leur idée nationale » : « leur idée nationale », c'est non seulement de reprendre aux Roumains les 300.000 Bulgares arrachés il y a deux ans, — cela va de soi, — mais sur-
tout de mettre la main sur la Macédoine, qui est leur Alsace-Lorraine .
Oui, mais ils ne seraient pas très flattés de se voir dans le même camp que le Turc, leur ennemi héréditaire, et dans le camp opposé à la Russie, leur protectrice séculaire.
Et il ne leur échappe point que la Triple- Entente, c'est le côté du manche, et que, le jour du règlement des comptes, il vaudra mieux se trouver de ce côté-là que de l'autre.
Aussi hésitent-ils.
Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les réconcilier avec leurs voisins roumains, serbes et grecs et de refaire l'Entente balkanique ?
Voyons ! Les Roumains ne seront-ils pas assez raisonnables pour leur rendre les 300.000 Bulgares qu'ils leur ont pris en 1912, eux qui vont recevoir des alliés le pays roumain qui s'appelle la Transylvanie, quand les Hongrois seront vaincus?
Les Serbes qui, après la victoire commune à laquelle ils auront pris une si belle part, vont recevoir des alliés la Bosnie, l'Herzégovine, la Croatie, l'Albanie, et qui auront un large accès sur l'Adriatique, ne pourraient-ils lâcher le morceau deMacédoine bulgare qu'ils détiennent?
Les Grecs enfin qui vont, lors du dépeçage de la Turquie, occuper toutes les îles turques, et peut-être toute la côte de la Turquie d'Asie peuplée de Grecs, ne pourraient-ils consentir à ce que Salonique lut un port franc* ou tout au moins rendre le port de Gavalla aux Bulgares, de façon qu'ils aient un bon port sur la Méditerranée, eux aussi ?
La Russie, l'Angleterre et la France ont assez fait dans le passé pour la Grèce, la Serbie et la Roumanie, et elles sont assez bien disposées pour elles dans le présent pour leur demander les sacrifices qui ramèneraient la Bulgarie dans le camp de la Triple-Entente et referaient l'Entente balkanique.
La Confédération balkanique reconstituée, en entrant en ligne, ne changerait rien à l'issue de la guerre, qui n'est pas douteuse, qui n'a jamais été douteuse, mais en précipitant l'écrasement de la Turquie, de l'Autriche et de la Hongrie* elle abrégerait de trois mois au moins la longueur de la guerre et les horreurs de la grande boucherie européenne.
En outre, reconstituée conformément à l'équité et sur les bases du respect des nationalités, elle mettrait fin définitivement à l'irritante question d'Orient, dont nous avons tous assez.
N'est-ce pas que nous sommes tous d'avis en Europe que la question des Balkans, depuis un siècle, nous a assez em...poisonnés ?
Dimanche 29 novembre.
La médaille de J offre.
C'est une bonne idée qu'a eue le gouvernement de donner ta médaille militaire au général Jotfre. Au fond, c'est tous nos généraux, tous nos officiers, sous-officiers, caporaux, brigadiers
et soldats qui la méritent, la médaille militaire ou la Légion d'honneur. A propos, savez-vous pourquoi en République on donne la Légion d'honneur aux officiers qui font une action d'éclat, et qu'on ne donne que la médaille militaire — qui est la Légion d'honneur des pauvres — aux soldats qui accomplissent les mêmes prouesses?
Ne pouvant pas flanquer la médaille militaire à tout le monde, le président de la République l'a mise sur la poitrine du généralissime.
En lui donnant l'accolade, j'espère qu'il lui a dit qu'il embrassait en sa personne toute l'armée, de notre part à tous, de la part de la nation.
Ce que j'aime tout d'abord en Joffre, c'est que c'est un républicain. Eh! malgré le désarmement des haines et la réconciliation nationale, vous n'allez tout de même pas m'empêcher de me sentir agréablement chatouillé en pensant que le chef suprême de notre armée est un affreux républicain? Que voulez-vous? On nous a dit et répété, au temps où la concorde nationale n'existait pas encore, que les généraux républicains c'étaient tous des traîtres, des gâteux, des politiciens, que ça vous fait tout de même plaisir de découvrir à la tête de nos armées des généraux républicains comme Joffre, Sarrail, Dubail ou Gérard, qui nous font songer à tous les grands hommes de guerre de notre première République. Ceci soit dit sans rien enlever au grand mérite des Foch et des Castelnau, que nous appelions des généraux réactionnaires au temps où nous faisions de ces
distinctions, et que nous ne séparons pas aujourd'hui dans notre reconnaissance des généraux républicains.
Autre chose qui me va chez Joffre : c'est que, quand il se trompe — il n'y a que notre Saint Père de Rome qui soit infaillible ! — il ne s'entête pas dans son erreur, par vanité personnelle.
Entre nous, je crois qu'il s'était mis le doigt dans l'œil, au début de notre concentration, en envoyant une trop grosse partie de l'armée en Alsace et en Lorraine; oui, mais voyez comment, en bon officier du génie qui sait se servir de ses chemins de fer, il a su ramener à temps sur la Marne une partie de ses corps d'armée d'Alsace et des Vosges pour arrêter le flot de l'invasion.
Pas forte, au début, notre infanterie, pour faire les tranchées ! Gaffe, gaffe énorme, chèrement payée. Ça n'a pas traîné : un mois après Gharleroi, nous étions devenus des artistes dans l'art des retranchements.
Groyez-vous qu'il n'erra pas, lui aussi, avec notre état-major, et même avec notre grand artilleur le général Percin, quand, jadis, il négligea l'artillerie lourde sous prétexte que le 75, si léger, si mobile, si peu encombrant, devait suffire à une armée taillée pour l'offensive? Erreur regrettable : mais allez donc voir maintenant du côté de l'Aisne et de l'Yser si notre homme méprise aujourd'hui les Rimailhos!
Et comme il erra aussi dans la loi de trois ans ! Comme il jugea au-dessous de leur valeur