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nos réserves ! N'empêche qu'aujourd'hui il verse dans le creuset de ses dépôts jeunes recrues, réservistes, territoriaux; qu'il gaorna la bataille de la Marne, lui, le troisanniste, avec une infanterie dont les plus vieux soldats avaient vingtdeux mois de caserne et les autres avaient neuf mois! Sans compter qu'il a attendu comme le Messie les bleus de 1914, qui avaient deux mois de service!
Un oflicier allemand prisonnier disait à un de nos colonels d'infanterie coloniale : « Ce qui nous a perdus, c'est, avec la supériorité de votre 75, que vos généraux ont du génie! »
Du génie, je veux bien ; ce qu'ils appellent du génie, c'est probablement ce don merveilleux d'improvisation que Joffre possède à un si haut degré.
Notre Joffre a un troisième mérite, plus rare encore : il est inaccessible à la camaraderie ; il est incapable, par camaraderie, de saboter son armée en laissant à la tète de ses corps des généraux faligués, fussent-ils ses meilleurs camarades. La première République coupait la tète à ses généraux malheureux; la troisième République se borne à leur fendre l'oreille. Savezvous que, pour oser fendre l'oreille à un camarade — soit dans le militaire, soit dans le civil — il en faut, de la vertu!
Mais, de toutes les vertus de Joffre, ce que j'aime le plus, une vertu rare chez les hommes de guerre, c'est son humanité, son souci de ménager la vie de ses soldats. En sacrifiant 100.000 ou 200.000 hommes, avec les troupes admirables qu'il a en mains, il aurait délogé les
Allemands de France, n'en doutez pas, depuis un mois, bien qu'ils aient encore la supériorité numérique sur nous. Mais il sait que les hommes ce n'est pas de la vulgaire chair à canon. 11 sait que ses hommes, c'est ce que la nation a de plus cher, c'est l'élite physique et morale du pays. Et il les ménage, préférant laisser pour le moment aux Allemands les pertes effrayantes de l'offensive. Et, par ce respect de la vie humaine, il nous rappelle ces deux maréchaux de notre vieille monarchie qui s'appelaient Turenne et Catinat, — deux parpaillots, deux républicains avant la lettre, que le Grand Roi daigna conserver à la tête de ses armées.
Je vous vois venir.
Pourquoi, s il a tant de vertus, au lieu de la médaille militaire, ne lui a-t-on pas apporté le bâton de maréchal ?
Pourquoi ?
Mais comment ne savez-vous pas qu'il est convenu tacitement entre tous les Français, depuis quarante-quatre ans, qu'il n'y aurait plus que des généraux à la tête de nos armées tant qu'elles ne seraient pas allées pêcher un bâton de maréchal de France dans les eaux du Rhin?
Lundi 30 novembre.
Deux chiens dans un jeu de quilles.
Les cheminots sont de braves gens.
Après avoir donné un beau coup de collier
pour la mobilisation et la concentration, ceux d'entre eux qui doivent rester à leur poste pour assurer le service public des chemins de ier et le service militaire si important du ravitaillement, décidèrent de foncier une Union nationale des cheminots pour venir en aide aux victimes de la guerre.
Cheminots rouges, jaunes, verts, devenus tous tricolores avec la guerre, oublièrent instantanément toutes les querelles quijadis divisaient leur corporation; ce fut à qui verserait le plus à la caisse de l'Union nationale.
L'Union a réuni 500.000 francs de souscriptions depuis le début de la guerre.
L'autre jour, ayant 20.000 francs en caisse, elle songea à envoyer 20.000 francs de chandails, de sacs de couchage, de caleçons et de chaussettes à nos soldats sur le front.
Deux membres de l'Union furent chargés d'aller demander à l'intendance, au sujet de cet envoi, des conseils et s'enquérir notamment de ce qui était le plus utile à expédier.
Nos deux ambassadeurs — deux parfaits gentlemen, comme diraient nos amis anglais — se rendent aux Invalides, à la recherche du service de l'Intendance.
Après une longue pérégrination à travers cours et couloirs, après avoir été renvoyés de bureau en bureau, on les renvoie au [(1) 51 bis de la rue de Latour-Maubourg].
Nouvelle ballade à travers les couloirs et les bureaux.
Sauvés, mon Dieu! Voici, sous les combles,
(1) Ce passage avait été supprimé par la censure.
un brave garçon qui a pitié des deux ambassadeurs et qui daigne les écouter avec intérêt. Même il pousse l'amabilité jusqu'à daigner les conduire au bout d'une galerie, au fond de laquelle se trouve le bureau du colonel chargé de la sous-intendance.
Les visiteurs passent leur carte.
Un sous-officier vient à eux et, solennel, maussade, cassant, ennuyé, leur dit : « Le colonel ne vous recevra pas !» — « Pourquoi donc ? » — « Les offres des fournisseurs sont reçues jusqu'à onze heures seulement! » — « Mais nous ne sommes pas des fournisseurs. » — « Si vous savez lire, lisez l'avis! » — « Si vous savez lire vous-même, lisez notre carte. Nous ne demandons rien. Nous venons vous faire un cadeau de 20.000 francs! »
Cinq minutes d'attente. L'honorable sousofficier revient. Le colon daigne les recevoir : « Mon colonel, je suis le président de l'Union nationale de... »
Un mot bref lui coupe la « chique » : « C'est bon! c'est bon! Vos histoires ne m'intéressent pas! Je n'ai pas le temps! » Et, [(1) ce disant, le guerrier plonge la main à différentes reprises dans un sac de bonbons].
Les bonbons adoucissent les mœurs.
Les visiteurs, un moment décontenancés, peuvent enfin expliquer l'objet de leur démarche. Le colonel, devenu subitement aimable, laisse tomber de ses lèvres augustes ces simples mots : « Pour le renseignement, adressez-vous à Billancourt! »
(1) Ce paisage avait été supprimé par la censure.
Les deux ambassadeurs, au lieu d'aller à Billancourt, allèrentan [(1) gouvernement militaire].
Après une demi-heure d'attente, un jeune homme fort distingué vint et s'enquit de l'objet de la visite : « Je ne suis pas au courant; veuillez attendre un peu! »
Une demi-heure s'écoule. Le jeune homme distingué revient : « J'ai un collègue qui pourra peut-être vous renseigner. Il sera ici dans dix minutes! »
Le collègue ne vint pas. C'est le jeune homme distingué qui reparut :
« Monsieur, depuis trois heures — montre en main — nous sommes renvoyés de bureau en bureau sans pouvoir obtenir un simple renseignement. Nous n'insistons plus. » — « Messieurs, fit le bon jeune homme, il est certes bien regrettable que vous ayez tant attendu sans pouvoir obtenir un renseignement. Mais estimez-vous heureux qu'on ne vous en ait pas donné un mauvais! »
Pendant qu'on reçoit ainsi des gens de cœur qui veulent expédier aux soldats 20.000 francs de tricots et de chaussettes, il y a des régiments au front où les hommes n'ont sur le corps que les vêtements qu'ils avaient en août.
[(2) Il y a en Normandie de jeunes recrues belges •mm huit mille dans le Calvados — qui grelottent de froid faute de sous-vêtements et on a ramené à Versailles deux soldats que l'on va être obligé d'amputer parce qu'on les a ramenés de l'Est les pieds complètement gelés].
(1) Ce passage avait été supprimé par la censura. (5; H.
— lit —
Mardi leT décembre.
Travail et Patrie.
Serait-ce trop demander à certains patrons quedeles prier de ne pas profiter des malheurs publics pour rançonner l'Etat qui n'est autre chose que la nation, en lui écoulant leurs marchandises à des prix majorés ?
Serait-ce trop leur demander aussi que de les inviter poliment à ne pas spéculer sur la misère de beaucoup de chômeurs et de femmes sans travail pour les faire travailler à des salaires de famine ?
Le secrétaire général de la C. G. T., l'autre jour, au nom de la grande organisation ouvrière qu'il représente, demandait au ministre du travail de faciliter la création de commissions mixtes, mi-patronales, mi-ouvrières, qui auraient pour mission, non seulement de pousser à la reprise du travail, mais encore de protéger la nation et la classe ouvrière contre la rapacité de certains patrons qui déshonorent la classe patronale.
Comment espérer que cette réconciliation nationale, dont nous sommes tous partisans, se continuera après la guerre si des coquins, parce qu'ils ont des capitaux, profitent des malheurs de la patrie pour édifier, aux dépens de la nation et aux dépens des femmes de mobilisés, des fortunes scandaleuses ?
Il y a des patrons qui manquentde scrupules ; il y a des ouvriers qui ne semblent malheureusement pas beaucoup plus consciencieux.
S'il est un devoir impérieux pour tout homme sachant tenir un outil, c'est de travailler de tout son cœur, d'arrache-pied, pour sortir le corps social du marasme où le grand cataclysme l'a plongé.
Or, depuis quatre mois, depuis que le secours de chômage est institué, de tous côtés on nous signale de nombreux exemples de gens, parfaitement capables de travailler, qui préfèrent palper leurs 25 sous à ne rien faire, que de gagner de bons salaires à travailler ferme.
Je ne parle point des femmes qui hésitent à travailler douze heures pour un salaire dérisoire de 1 fr. 50 par jour, sachant que, si elles travaillent, des bureaucrates trop zélés s'empresseront de leur supprimer leur indemnité de chômage de 1 fr. 25.
Je parle de ceux qui pourraient, en travaillant, se faire de bonnes semaines.
C'est parmi les réfugiés du Nord et de Belgique — nos amis belges me permettent-ils de le dire, sans vouloir les offenser? — que sévit, dans une partie de la classe ouvrière, cette crise de fainéantise.
Tout récemment, la préfecture de Paris convoque individuellement deux cents mineurs réfugiés à Paris, deux cents mineurs qu'elle est sûre d'avoir touchés : il s'en présente, devinez combien ? Trente -deux, pas un de plus!
Le délégué d'une compagnie minière vient au refuge de Saint-Sulpice, à l'heure du déjeuner des réfugiés. Tout le monde, pour l'esquiver, se sauve du réfectoire. C'est à qui fuira l'embauchage.
Un maire d'une commune du Sud-Ouest, pour peindre cet état d'esprit de certains ouvriers réfugiés accueillis dans sa commune, dit : « Il faut faire leur lit! »
On s'explique trop bien cette mentalité déplorable.
Dépaysés, déracinés, comme frappés de stupeur par la soudaineté du cyclone qui les a balayés de leurs communes, beaucoup de pauvres gens sont désemparés, démoralisés, à l'état de loques humaines.
Ils sentent que d'un jour à l'autre leurs communes seront purgées de tout envahisseur, que les Vandales seront chassés, et ils hésitent à s'embaucher ailleurs.
Un peu de coeur au ventre ! morbleu !
Pourquoi s'abandonner ainsi ?
Vous avezhâle de revoir votre mine, mineurs du Nord, du Pas-de-Calais et de Belgique?
Mais savez-vous que le meilleur moyen de revoir votre pays, c'est d'aller travailler dans les mines françaises où on a besoin de vos bras ?
Quand vous boudez à la besogne, ce sont des mineurs sous les drapeaux qu'il faut ramener du front, comme on a ramené des tourneurs, des ajusteurs, des mécaniciens !
Savez-vous à quoi vous aboutirez infailliblement? A ceci : que, pour mettre fin à un abus scandaleux, on supprimera les indemni tés de chômage et les secours toutes les fois qu'une offre sérieuse de travail aura été déclinée !
On a tort de s'imaginer que le patriotisme
consiste uniquement à se faire casser la figure au front.
Certes, c'est la forme la plus glorieuse, la plus dangereuse, la plus héroïque, du patriotisme.
Mais il y a d'autres façons, à l'heure actuelle, de prouver qu'on aime son pays.
Pour les patrons le patriotisme consiste à ne pas s'enrichir démesurément aux dépens de la patrie ou des compatriotes malheureux; pour les fonctionnaires, à donner sans compter leur temps, leur pensée, leur intelligence et leur cœur à la nation ; pour les ouvriers qui ne sont pas capables ou qui ne sont plus en âge de tenir un fusil, à donner un bon coup de collier pour que la collectivité nationale tout entière puisse sortir victorieuse de la rude épreuve à laquelle elle est soumise ; et, pour les journalistes... à dire quelques vérités à leurs meilleurs amis!
Mercredi 2 décembre.
Et les Japonais ?
Que font nos alliés japonais?
Sans doute, ils ont prisTsing-Tao, le port du Chantoung allemand.
Sans doute encore leurs croiseurs ont convoyé les transports qui amenaient les troupes anglaises d'Australie et de l'Inde, et l'on soupçonne qu'en ce moment ils pourchassent les
quatre ou cinq croiseurs allemands qui tiennent le Pacifique et l'Océan Indien.
Oui, mais leur armée de terre?
Leur armée de terre, qui a accompli en Mandchourie les prouesses qu'on sait, et qui est l'égale, en armement, en bravoure, en science militaire, des meilleures troupes européennes ? Pourquoi, alors que nous en sommes au cinquième mois de la guerre, et que les troupes anglaises n'arriveront en nombre qu'au printemps, pourquoi l'armée japonaise ne nous a-t-elle pas encore donné signe de vie en Europe ?
Craint-on de froisser les Etats-Unis en appelant les Japonais ? Encore qu'on ne voie pas bien en quoi l'entrée en ligne des Japonais pourrait froisser nos amis d'Amérique, depuis quand, dans une question vitale, attache-t-on tant d'importance aux opinions des neutres? S'imagine-t-on que si les Américains croyaient devoir entrer un jour au Mexique, i^s se préoccuperaient beaucoup des sentiments de l'Europe ?
A-t-on peur du péril jaune ? A-t-on peur d'avancer le jour où la race jaune sera un péril pour la vieille Europe, en fournissant aux Japonais une occasion d'intervenir intimement dans nos affaires? Nous avons le temps de songer au péril jaune, péril lointain, péril en grande partie imaginaire. Pour le moment, je ne connais qu'un seul péril : le péril allemand, qui menace la civilisation humaine tout entière. Si le péril jaune était si menaçant, il ne fallait pas s'allier avec les Japonais. Du^ moment ;qu'ils
sont nos alliés, pourquoi ne sont-ils pas à nos côtés ?
Ça vous répugne de faire intervenir des jaunes auxyeux bridés dans nos querelles entre Européens? Mais puisqu'ils sont nos alliés? Mais puisque vous employez déjà des Hindous — qui sont des blancs, il est vrai — et des nègres! Et puis, qu'est-ce que c'est que ces préjugés de races et de couleurs? Est-ce que, depuis que la vapeur et l'électricité ont rapetissé la terre, supprimé les distances, uniformisé la civilisation d'un bout à l'autre de notre petite planète, introduit le capitalisme et le militarisme en Extrême-Orient, nous ne considérons pas le peuple japonais comme l'égal des grands peuples d'Europe ? Dans la République des États-Unis du monde, qui est, j'imagine, le rêve de tous les gens intelligents d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie, la race jaune n'aura-t-elle pas sa place ? Serat-elle traitée en bâtarde? Le peuple japonais souffre comme nous du militarisme universel que le militarisme prussien a imposé à l'univers entier. Il a intérêt à détruire le monstre. Allons-nous lui refuser ses quartiersde noblesse dans la famille des grandes nations en le privant de la gloire de combattre à côté de toutes les nations qui luttent pour l'établissement de la paix dans le monde ?
Même s'il fallait payer cher l'intervention d'une armée japonaise, même s'il fallait que la France etPAngleterre paient en bonnes espèces, ou dune concession coloniale, les frais de transport et de mise sur pied de guerre de l'ar-
mée japonaise, est-ce que nous ne devrions pas être prêts à payer ce qu'il faudra la délivrance de la Belgique, que l'arrivée d'une armée japonaise hâterait de plusieurs mois peut-être ?
Car ce n'est pas par point d'honneur stupide, pour pouvoir dire que nous sommes venus à nous seuls, entre alliés européens, à bout de l'Allemagne et de l'Autriche, que nous nous obslinons, depuis quatre mois, à nous priver du concours actif de notre allié japonais? Nous sommes guéris, je pense, de cette vanité imbécile.
Notre seul point d'honneur, en ce moment, ça doit être de démolir, par tous les moyens et au plus vite, les gouvernements de bandits qui ont déchaîné la catastrophe sur l'humanité. Plus nous serons à balayer cette ordure, plus vite l'humanité respirera en paix.
Non, vraiment, dansl'inutilisation de l'armée de terre de nos alliés japonais, on ne reconnaît pas le sens si pratique, si réaliste de nos amis d'Angleterre.
Soyez tranquilles !
Si l'Allemagne avait été à notre place, c'està-dire si elle avait eu les Japonais dans son camp, et si elle avait été maîtresse de la mer comme nous le sommes, il y a un mois déjà qu'elle aurait trouvé le moyen de nous jeter sur le dos 100.000 à 200.000 Japonais !
Jeudi' 3 décembre.
Le Noël des Belges.
N'est-ce pas que je ne vous ennuie pas à vous parler souvent de nos sauveurs belges?
[(1) N'est-ce pas que vous ne m'en voulez pas de les appeler « nos sauveurs » et que vous comprenez tous que sans leur héroïque sacrifice, notre retraite, au lieu de s'arrêter sur la Marne, se serait arrêtée à peine sur la Loire et que nous aurions été broyés par les cinquante corps d'armée qui se sont jetés sur nous?]
N'est-ce pas que vous souscrivez à tout ce qu'a dit Maeterlinck, le grand romancier belge, sur la grandeur morale du sacrifice de son peuple, dans son émouvant appel à la nation italienne ?
N'est-ce pas que, pour hâter de quelques semaines la délivrance de ce peuple martyr, vous auriez consenti à payer de n'importe quel prix le concours d'une forte armée japonaise ?
N'est-ce pas que, pour remercier ce peuple de ce qu'il a fait, vous donneriez votre dernière chemise ?
Je ne vous demande pas votre dernière chemise.
Depuis mon dernier appel ici, pour les réfugiés belges, mon capitaine d'habillement a habillé des pieds à la tète plus d'un millier de nos amis belges ; il y en avait qui, il y a quatre mois, étaient riches ; d'autres qui avaient une
(i) Ce passage avait été supprimé par la censure.
petite aisance ; les plus pauvres, un travail assuré. Tous arrivaient avec des chaussures éculées, des vêtements d'été ; vous pensez bien que ce n'est pas avec les vingt-cinq sous d'allocation qu'on s'est enfin décidé à leur accorder depuis trois semaines, seulement, au lendemain de mes premiers cris de putois, qu'ils ont réussi tous à renouveler leurs garde-robes. Tant que nous avons eu, nous avons donné. Aujourd'hui, nous n'avons plus rien.
Voyons ! vos fils, vos maris, vos frères qui sont au front, ils avaient des vêtements de civils? Ils avaient notamment des pardessus ? quand ils sont partis en août, ils n'ont pas emporté leurs pardessus? Vous les avez donc dans vos armoires, les pardessus qu'ils portaient l'an dernier? Qu'attendez-vous pour me les apporter, et leurs autres vêtements, et leurs souliers ? Pas besoin que ce soit neuf. A la guerre comme à la guerre. Dans une famille, le cadet met facilement le vêtement de l'aîné. Du moment que c'est offert de bon cœur, ça sera accepté de même, sans cérémonie ; mon capitaine d'habillement a la manière, et la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne.
Bien, merci d'avance ; mais, et les jeunes recrues belges qui font « portez armes » dans toutes nos casernes de l'Ouest, est-ce que vous allez les laisser partir au front, en plein hiver, sans leur donner des sous-vêtements ? Car ils n'ont encore ni chandails, ni chaussettes de laine, ni passe-montagnes, les pauvres gosses.
[(1) Entre nous, je ne comprends pas comment
(1) Ce passage avait été supprimé par la censure.
notre intendance ne leur a pas déjà envoyé d'office tout ce qu'il faut.
Nous ne sommes pas à un million ou deux près, voyons !]
Mais, en attendant, n'avez-vous pas des sousvètements pour nos recrues belges, comme vous en avez eu pour notre 3e régiment de marche étranger ?
Ah ! l'Union nationale des cheminots, qui avait 20.000 francs de chandails à offrir à l'intendance, et qui fut si joliment reçue par quelques rondsde-cuir, qu'elle vienne donc me voir, avec ses 20.000 francs de chandails ! Elle verra si je la recevrai mal !
Ce n'est pas tout.
Partout on s'organise pour envoyer à nos soldats de quoi faire réveillon dans la tranchée. C'est à qui enverra aux siens un jambon, un saucisson, une boîte de conserve, des gâteaux, du chocolat, des bonbons. Et les soldats belges qui se battentà rextrêmegauche denotreligne,près de la mer, seront-ils les seuls à ne rien recevoir ? Les soldats anglais recevront tous des puddings et des cakes; les nôtres trouveront dans leurs souliers tout ce que la tendresse de leurs mères ou de leurs femmes aura pu leur envoyer; seuls, les soldats belges seraient traités comme des parias, comme des sans-famille ?
Non ! cela ne sera pas.
Leurs familles, c'est nous.
Leurs mères et leurs sœurs, ce sont les lectrices de la Guerre Sociale.
Apportez-moi le Noël des soldats belges. Je saurai le faire parvenir à destination.
Cher et héroïque peuple belge, j'espère bien que dans son sabot de Noël le général Joffre lui mettra quelque chose de mieux, par exemple les clefs de sa bonne ville de Bruxelles !
Vendredi 4 décembre.
L'Italie et la guerre.
C'est aujourd'hui que rouvre le Parlement italien, pour la première fois depuis la grande conflagration européenne.
Devant lui, va se poser inéluctablement la question de l'attitude de la nation italienne devant la guerre.
Quand la guerre éclata comme un coup de foudre, à la fin de juillet, il faut rendre justice à la nation italienne que l'idée ne l'effleura même pas qu'elle pouvait se battre contre la France.
Oh ! il y avait eu des froissements avec la grande sœur latine : l'affaire deTunisie surtout, que l'Italie moderne avait convoitée et qui brusquement lui avait été ravie par la France.
Mais un gouvernement qui aurait marché avec l'Autriche, l'ennemie héréditaire, contre la France républicaine et l'Angleterre libérale, aurait été balayé comme un fétu de paille.
Le gouvernement italien le comprit.
Si désagréable qu'il fût au roi de paraître manquer à la parole donnée — à la parole qu'il n'avait d'ailleurs donnée qu'au cas où la Triple-Alliance aurait été attaquée, — il re-
fusa de marcher avec les agresseurs de la Serbie.
D'un bout à l'autre, ce ne fut qu'un cri : « Vive la neutralité ! »
L'Italie neutre, c'était la possibilité pour nous de transporter tranquillement les troupes d'Algérie, de Tunisie et du Maroc.
C'était la possibilité de ramener contre l'Allemagne les 200.000 ou 300.000 hommes que l'hostilité de l'Italie nous aurait obligés à garder surles Alpes.
C'était 200.000 à 300.000 Autrichiens immobilisés sur la frontière italienne, du côté de Trieste et de Trente.
Bientôt, une neutralité bienveillante ne suffit plus à nos amis d'Italie.
Quand la neutralité belge fut violée, quand la France à son tour fut envahie, alors une grande vague de fond souleva la démocratie italienne, et, des Alpes à la Sicile, tous les partis politiques déclarèrent qu'ils en avaient assez de la neutralité, d'une neutralité passive, et qu'ils ne laisseraient pas écraser la civilisation latine par les hordes pangermaniques.
Les plus pressés, les plus combatifs s'engagèrent dans la légion garibaldienne, et il fallut que le gouvernement prît des mesures pour que des milliers de jeunes hommes ne quittassent pas la péninsule pour venir s'enrôler sous les plis du drapeau français.
Depuis, chaque défaite de l'armée autrichienne en Galicie est saluée par des cris d'enthousiasme.
Chaque succès des alliés est célébré comme une victoire de la civilisation.
Un à un, les socialistes les plus doctrinaires quittent eux-mêmes la tour d'ivoire du haut de laquelle ils bêlaient depuis quatre mois leur amour de la paix.
On sait avec quel éclat le meilleur journaliste socialiste, Mussolini, le directeur de VÂvanti, quitta la direction du journal officiel du Parti, en criant son écœurement contre un dogmatisme qui, sous prétexte d'amour de la paix, faisait stupidement le jeu du militarisme allemand.
Si elle n'écoutait que son cœur, dès demain l'Italie serait à nos côtés dans la lutte contre les perturbateurs de la paix publique en Europe.
Mais, pour se lancer dans une grande guerre européenne, il faut autre chose que du cœur : il faut une bonne préparation.
C'est l'honneur de l'Italie, même quand elle était engagée dans les liens de la Triple- Alliance, de n'avoir jamais nourri aucune idée de guerre offensive contre qui que ce soit, et de n'avoir fait aucun préparatif pour se jeter sur ses voisins.
Gomme la France, comme l'Angleterre, elle était profondément pacifique, et c'est parce qu'elle était profondément pacifique qu'elle n'a pas eu sous la main, dès les premiers jours, l'armée qui lui aurait permis de faire son devoir de grande nation civilisée, quand la neutralité de la Belgique a été ignominieusement violée.
Depuis quatre mois, on travaille fiévreusement dans tous ses arsenaux ; on vote centaines de millions sur centaines de millions pour
mettre au point l'armement, les munitions, l'équipement.
L'armée italienne sera bientôt prête à entrer en campagne.
Quand elle sera prête, aucune force au monde ne l'empêchera de se jeter sur Trieste et Trente, et d'y arborer le drapeau italien.
On va s'apercevoir, chez les pangermanistes, que cette pauvre race latine n'est pas encore tout à fait finie et qu'elle est encore de taille à tenir sa place sous le soleil.
Mazzini et Garibaldi, les grands idéalistes italiens de la glorieuse génération de 1848, dont ricanent les socialistes allemands, doivent commencer, au fond de leur tombeau, à rire dans leurs vieilles barbes !
Samedi 5 décembre.
Les socialistes du Kaiser.
Un seul député socialiste allemand, mon camarade Karl Liebknecht, député de Potsdam, le Versailles allemand, a voté publiquement contre les crédits militaires, pour protester à sa manière contre la guerre.
Un seul sur cent dix !
Sont-ils assez piteux, assez miteux, mes pauvres ex-camarades du socialisme allemand ?
Ils ne peuvent pas dire que nous n'avons pas essayé de les prendre par tous les bouts.
En 1905, quand la conclusion de l'Entente cordiale franco -anglaise me fit craindre la guerre contre l'Allemagne, si celle-ci continuait à troubler la paix européenne, je me retournai vers les socialistes allemands. Ceux-ci, groupés au nombre de près de quatre millions déjà, professaient cette opinion qu'il n'y a dans le monde que deux patries : celle des riches et celle des pauvres. Cette vérité, ils la tenaient d'un des leurs, saint Karl Marx, un des grands saints de notre Eglise socialiste.
Fort de l'autorité de ce Père de notre Eglise, à notre Congrès socialiste international de Stuttgart, en 1907, je leur tins à peu près ce langage • « Frères et amis, il a été écrit dans nos livres saints que la seule guerre qui nous intéresse, c'est la lutte de classe (Evangile selon saint Karl Marx, I, VIII, 17). Il a été écrit que les prolétaires n'ont pas de patrie (saint Karl Marx, II, V, 429). Il a été écrit que tous les ouvriers sont frères, quelle que soit la langue qu'ils parlent, et que les gouvernements bourgeois sont leurs ennemis (saint Karl Marx, III, VI, 144).
S'il en est ainsi, et puisque vos Evangiles socialistes le disent il n'en peut être autrement, voulez-vous convenir de ceci : si nos gouvernements bourgeois veulent nous faire nous entr'égorger, eh bien! nous les menacerons de leur sauter à la gorge?
Si un de nos gouvernements veut déchaîner injustement une guerre européenne, nous lui flanquerons entre les pattes, à titre d'avertissement, une bonne grève générale ! »
Ces propos m'avaient mis en désaccord plusieurs fois avec les honorables magistrats de la République française.
Mais je pensais qu'ils chatouilleraient agréablement loreille de mes frères d'outre-Rhin, mes frères en socialisme.
Imaginez ma stupeur quand, à notre Congrès de Stuttgart, ils me regardèrent avec l'ahurissement d'un troupeau de bœufs qui voit passer un rapide.
Ce n'était pas si bête, pourtant, cette idée !
Car, enfin, si ces pauvres socialistes autrichiens et ces pauvres socialistes allemands avaient, lors de l'ultimatum de leurs gouvernements à la Serbie, esquissé une grève générale, savez-vous qu'ils auraient probablement empêché la guerre, en intimidant leurs gouvernements !
Hélas ! il leur a manqué ce qui, selon Danton, manquait à Robespierre : un peu... d'estomac !
M'étant aperçu depuis longtemps — depuis 1911 au moins — qu'il était impossible de prendre ces pauvres socialistes allemands par ce bout-là, j'essayai de les prendre par un autre bout.
Et, il y a un an et demi, je leur tins ce langage insinuant, plus à portée de leur courage: « Je vous avertis que nous allons à la guerre. Ici, en France, on n'a plus peur de vous. L'entente franco-anglo-russe est faite ; la première fois que votre kaiser fera la bête, au lieu de lui céder, on lui cassera les reins, et ceux du peuple allemand avec. Si vous voulez éviter cet accident, il faut que vous réconciliiez votre peuple
avec le nôtre. Pas de réconciliation sans un arrangement honnête, amiable, au sujet de l'Alsace-Lorraine. Ça montrera que vous ne voulez pas de la guerre. Voici deux ou trois arrangements que le public français accepterait. En voulez-vous? Je vous préviens que si vous nous refusez, les affaires de Serbie, avant peu, amèneront une conflagration générale en Europe, et que vous serez happés dans l'engrenage de l'alliance autrichienne comme nous serons happés, nous, dans l'engrenage de notre alliance russe ! »
A ces propos, qui dénotaient un beau flair d'historien, savez-vous comment ils répondirent ?
Par des ricanements imbéciles.
Etje compris qu'Andleravait raison, Andler, notre ami Andler, le socialiste modéré qui enseigne l'allemand et la littérature allemande à la Sorbonne, et qu'au fond de chaque cœur de socialiste allemand il y a un pangermaniste qui sommeille.
Gomment, à l'heure du règlementdes comptes, pourrons-nous, nous, socialistes français, qui savons que le peuple allemand vaut tout de même mieux que son kaiser, ses pangermanistes, et que les mauvais bergers qui conduisent son parti socialiste, comment pourrons-nous plaider les circonstances atténuantes en faveur de ce malheureux peuple?
Nous aurions voulu, ce jour-là, pouvoir dire à notre peuple : « Pitié pour le peuple allemand ! Voyez avec quelle énergie les cent dix députés qui représentaient son prolétariat ont
protesté contre la déclaration de la guerre et contre l'invasion de la Belgique ? »
Et nous serons réduits, hélas ! à dire seulement: «Le Seigneur, avantde détruire Sodome, dit : Montrez-moi un seul juste dans cette ville? Il n'en trouva pas un seul. Et il la détruisit. A Potsdam, au moins, il y a un juste. 11 s'appelle Karl Liebknecht ! »
Dimanche 6 décembre.
La chasse aux maisons « boches ».
La chasse aux maisons boches, commencée parle glorieux pillage des brasseries alsaciennes et des boutiques Maggi, — qui sont suisses, — se continue âprement.
Nos chasseurs, pour mieux rabattre et descendre le gibier, se sont même constitués en ligues antiallemandes.
Tout leur est bon : Allemands authentiques qui ont abandonné leur commerce en France pour répondre à leur ordre de mobilisation, comme l'ont fait les commerçants français établis en Allemagne ; Polonais d'Autriche et d'Allemagne, Juifs de Galicie, de Bukowine ou de Vienne, étiquetés Autrichiens, qui détestent les pangermanistes et que notre Sûreté générale a eu l'intelligence d'évacuer en masse dans les camps de concentration, comme des ennemis de la France ; Alsaciens dont le nom sonne allemand à leurs oreilles.
Les voilà qui s'en prennent maintenant aux Allemands ou Autrichiens naturalisés.
J'ai reçu la visite de l'un de ces naturalisés que nos chasseurs dénoncent à cor et à cri comme un « boche », presque comme un espion ou un suspect.
C'est le directeur de la Société de la lampe Osram, M. Heller.
Le crime de M. Heller est d'être né en Bohême, d'une mère tchèque. Il n'y a que nos chasseurs de « boches » qui ignorent que les Tchèques, cousins germains des Polonais, détestent les pangermanistes de tout leur cœur. Il a d'ailleurs épousé une Française pur sang, dont le grand-père fut décoré sur le champ de bataille en 70.
Cet Autrichien « fraîchement naturalisé », qui a aujourd'hui quarante-cinq ans, a quitté la Bohême à vingt-deux ans, en 1891, et dès qu'il eut les dix ans requis pour se faire naturaliser — il est devenu Français en 1901 — a fait toutes ses périodes de réserve dans l'armée française.
Ingénieur électricien, il s'est mis d'abord à vendre à Paris des appareils électriques, comme la lampe Osram, qu'on ne trouvait guère qu'en Allemagne, qui est, comme chacun sait, le premier pays du monde pour les industries électriques. Ce n'était pas défendu, je pense, en temps de paix, d'écouler en France des produits allemands. L'Allemagne en importait chez nous pour 900 millions de francs par an avant la guerre : nous lui écoulions d'ailleurs pour 860 millions de nos marchandises. Le
commerce entre la France et l'Allemagne n'était point prohibé, que je sache, avant la guerre.
Voyant que la lampe « Osram » — une des belles inventions de l'autrichien Auer — était de bonne vente, en homme avisé et débrouillard, M. Heller s'avisa qu'au lieu d'être simplement un marchand de lampes Osram, il aurait intérêt à les fabriquer en France.
Il n'y a là rien que de très naturel : aucun patriote, si chatouilleux qu'il soit, — pourvu qu'il ait une lueur d'intelligence, — ne saurait s'offusquer de voir fonder en France une société française qui achètera une invention autrichienne, mais qui occupera des immeubles français, fera travailler des ouvriers et des ouvrières de chez nous.
Trouver des capitaux en France pour une industrie !
C'est là que l'on voit bien que M. Heller est un naturalisé.
Un Français de France aurait su que, depuis longtemps, on ne trouve plus en France d'argent pour faire marcher une industrie.
En France, tout l'argent est drainé pour l'étranger par nos grands établissements de crédit, qui, chacun sait cela, le prêtaient avant la guerre, moyennant de fortes commissions, aux Etats de l'Amérique du Sud, ou à la Russie, ou aux banques allemandes, lesquelles, avec cet argent, commanditent l'industrie d'outre-Rhin.
M. Heller ne put constituer sa société Osram qu'avec des capitaux allemands..., qui n'étaient d'ailleurs probablement que des capitaux français passés par les banques allemandes.
Naturellement, le groupe allemand était représenté par un administrateur : mais, à côté, il y avait deux administrateurs français, dont l'un sert actuellement comme capitaine d'artillerie.
Il va de soi qu'au début, il a fallu faire venir quelques ouvriers et ouvrières d'Allemagne pour apprendre aux ouvrières françaises la fabrication de ces lampes.
Quoi de plus normal ?
Pour dresser d'ailleurs plus vite son personnel, il envoyait en même temps une certaine quantité d'ouvrières françaises aux usines d'Allemagne : des pangermanistes sans doute doivent croire là-bas que c'étaient des espionnes françaises !
Il y avait également un chef de fabrication et un chimiste allemands: mais quoi d'étrange, puisque les spécialistes en France faisaient défaut?
Mais si, au début, la Société Osram avait quinze Allemands dans son personnel, grâce à l'habileté de la main-d'œuvre française, ce nombre s'était réduit, en un an à cinq, cinq sur un personnel de plus de mille personnes !
Gomme on comprend, quand on a eu les pièces à conviction en mains, que le maire de Puteaux réclame en ce moment la réouverture de cette prétendue « maison boche », dont la fermeture a privé de travail un millier de femmes, de sœurs ou de filles de mobilisés !
Mais je tirerai demain ou un autre jour la morale de cette histoire, sans aucun espoir d'ailleurs de persuader la meute déchaînée des
chasseurs, dont les ventres affamés n'ont point d'oreilles.
Lundi 7 décembre.
Pangermanistes retournés.
Nos chasseurs de maisons « boches » ne seraient-ils que des pangermanistes retournés ?
Encouragés par l'impunité dont ils ont joui, lors du sac des brasseries alsaciennes et des laiteries Maggi, et par la facilité avec laquelle la police ou la Sûreté générale accueille les dénonciations, ils en sont arrivés à faire des menaces à ceux de leurs concurrents qui, ayant acheté et payé avant la guerre des marchandises allemandes, émettent la prétention très naturelle de les écouler.
Ainsi en pleine paix, vous avez payé de vos deniers des articles allemands que votre clientèle vous réclamait, et qui parfois n'avaient pas leurs similaires ici; vous vous êtes juré à vousmême de donner votre pratique à l'avenir à des Anglais, à des Américains, à des Italiens, si vous ne trouvez pas ce que vous voulez dans des maisons françaises ; vous êtes de bons patriotes, au sens profond où l'on entendait ce mot vers 1792, et où nous recommençons à l'entendre aujourd'hui; peut-être avez-vous un ou deux fils tués pour la défense de notre sol et de nos libertés. Subitement, des gens, par lettres anonymes, ou par menaces verbales,
vous intiment l'ordre de ne plus vendre les articles « Made in Germany ». Que si vous avez un nom alsacien, polonais ou juif, dont la consonnance étrangère choque le patriotisme délicat de ces Iroquois, ils vous dénonceront à la Sûreté qui vous enverra goûter les délices des camps de concentration !
Nos chasseurs eurent un moment de jubilation.
Le garde des sceaux venait de décider de mettre sous séquestre les biens des Austro- Allemands absents ou évacués.
Eux de se pourlécher les babines à la pensée d'une pareille curée.
Le garde des sceaux avait dit : séquestre ; ils traduisirent: liquidation et confiscation.
Et déjà sans doute quelque robins fort honnêtes se promettaient de « liquider » les étrangers comme Duez liquida les Congrégations.
Il fallut que le garde des sceaux, dans une circulaire qui lui fait honneur, à lui et à la République, leur fit énergiquement : « Bas les pattes ! » Il fallut qu'il leur expliquât que les Allemands qui avaient en France fait leurs affaires honnêtement, sous la garantie des lois françaises, et contre qui on ne pouvaitrelever aucun acte d'espionnage, n'étaient point hors du droit des gens ; que leurs biens meubles et immeubles étaient sacrés pour le peuple français ; que le séquestre était institué pour leur conserver leurs biens, tout en vendant à leur profit les matières périssables qu'ils pouvaient détenir, et non pour les dévaliser.
Car c'est là l'esprit de la circulaire Briand.
Comme des chiens à qui on arrache un os,
nos gens ne cessent depuis de faire entendre des grognements.
Dans une circulaire qu'elle adresse au public, une de leurs ligues antiallemandes essaie de faire marcher les gogos en leur rappelant les forfaits commis par les armées allemandes en France.
Qui donc parle de ne pas faire payer chèrement les crimes commis par l'armée allemande en Belgique et en France ?
Oui, il faudra que le peuple allemand paie les pots cassés, et un bon prix ; s'il en casse pour 50 milliards, c'est 50 milliards qu'il paiera.
Mais c'est le peuple allemand collectivement qui les paiera par une formidable indemnité de guerre, et non pas individuellement, sur leurs biens particuliers, les Allemands qui étaient nos hôtes, et qui, sous la garantie de la loi française, ont pu faire du commerce ou acquérir, en France, au milieu de nous.
Nos chasseurs de maisons « boches » ont le toupet, dans leur circulaire, de se vanter, en préconisant cette confiscation, de préconiser un acte « révolutionnaire ».
Un acte révolutionnaire, cela ?
Allons donc !
C'est l'acte le plus bassement réactionnair8 qu'un homme moderne, qu'un homme civilisé puisse concevoir.
Ce qui serait révolutionnaire, pour les commerçants français, ce serait, la guerre finie, de s'inspirer de l'esprit d'initiative, des méthodes allemandes en matière industrielle et commerciale.
Ce serait de contrôler sérieusement la haute banque, d'obliger les grands établissements de crédit à ne pas drainer à l'étranger tous les capitaux français et à en réserver la meilleure part à notre industrie nationale, à notre commerce national.
C'est cela qui serait révolutionnaire, et non pas de détrousser, à la manière d'un Bonnot, les honnêtes commerçants allemands venus s'installer chez nous sous la protection du droit des gens et de nos lois françaises.
Les droits de propriété ou la naturalisation acquis en France par des Allemands contre qui on n'a 'relevé aucun acte d'espionnage ou de trahison, sont garantis par des actes qui portent au bas la signature du peuple français.
Est-ce que le peuple français, par hasard, emboîtant le pas au kaiser, à son chancelier et à sa bande de pangermanistes, se rallierait à la théorie du chiffon de papier?
Mardi 8 décembre.
Le pot aux roses autrichien
Si vous aviez le moindre doute au sujet des auteurs responsables de l'épouvantable guerre actuelle, que votre conscience se rassure.
La preuve est faite maintenant, faite pour les plus bouchés des socialistes allemands, que les deux gouvernements autrichien et allemand font bel et bien une guerre d'agression voulue et préméditée.
L'ex-président du conseil italien, M. Giolitti, a porté un coup terrible à ses deux anciens alliés allemand et autrichien en mangeant publiquement le morceau.
M. Giolitti, qui est le parlementaire le plus influent d'Italie, avait, comme ses prédécesseurs, accepté le maintien de l'Italie dans la Triple-Alliance.
Il avait trouvé la Triple-Alliance debout en arrivant au pouvoir : il l'avait continuée.
Mais, comme la démocratie italienne est pacifique autant que la démocratie française, ses gouvernants avaient eu bien soin de préciser que la Triple-Alliance était pour eux purement défensive.
En bon français — ou en bon italien — cela signifiait que si l'un des Etals de la Triple- Alliance était attaqué, les deux autres devaient le défendre ; mais que, au contraire, s'il attaquait, il attaquerait à ses risques et périls et n'aurait aucunement le droit d'exiger la collaboration de ses alliés.
Quand la guerre éclata, en août dernier, dès le premier jour le gouvernement italien déclara tout net qu'il ne marchait pas, la guerre faite par l'Autriche et l'Allemagne étant à ses yeux une guerre offensive, une guerre d'agression contre la Serbie.
« Vous en doutez? », fit doucement M. Giolitti à la dernière séance du Parlement italien.
Et il tira de sa poche, sans avoir l'air d'y
toucher, un document écrasant pour l'Autriche.
C'est la dépêche que lui communiqua, en 1913,
au moment de la guerre balkanique, son ministre
des affaires étrangères, M. San Giuliano, pour l'aviser que l'Autriche voulait se jeter sur la Serbie, et que, lui, San Giuliano, avertissait le gouvernement autrichien que, dans une pareille guerre offensive, il ne le suivrait pas.
Ainsi, ce n'est pas parce qu'un nationaliste de race serbe, désavoué d'ailleurs par le gouvernement serbe, a occis un archiduc autrichien, que l'Autriche s'est jetée sur la Serbie : ce drame ne fut qu'un prétexte puisque, six mois avant, l'Autriche avait déjà voulu se jeter sur son petit voisin.
Il est bon que cette preuve éclatante de la culpabilité du vieux sacripant de Vienne soit administrée en ce moment, à la face du monde civilisé.
Dans quelque temps, en effet, ce forban couronné qui a sur la conscience la mort de plusieurs centaines de milliers d'hommes, sera aux abois.
L'armée russe occupe déjà toute la Galicie; elle tient la Bukowine au sud, et de là elle a envahi la Hongrie. L'armée austro-hongroise est démoralisée.
Le misérable est capable de vouloir lâcher son complice de Berlin pour tâcher de sauver sa couronne.
Ah! non, alors! Pas de paix avec cet assassin couronné.
Ou du moins pas de paix boiteuse, pas de replâtrage de la vieille baraque vermoulue qui s'appelle la monarchie dualiste austro-hongroise.
Plus d'empire austro-hongrois !
Que les Hongrois reprennent leur indépendance et qu'ils forment, entre Hongrois, la République hongroise que Kossuth rêvait pour eux en 1848!
Que la Bohème forme, à côté, une République tchèque indépendante!
Que les Polonais de Galicie aillent rejoindre dans la Pologne ressuscitée et autonome — autonome sous la suzeraineté de la Russie libérale — qu'ils aillent rejoindre tous leurs frères polonais, et que la Pologne ressuscitée soit l'avant-garde de la Russie contre l'Allemagne, comme la Belgique est, de l'autre côté des Germains, la sentinelle qui veille sur la France et la civilisation latine!
Que les Roumains de Bukowine et de Transylvanie aillent retrouver leurs frères de Roumanie!
Que les Serbes de Bosnie et de Croatie aillent constituer avec leurs frères de Serbie la grande Serbie qui ira jusqu'à l'Adriatique!
Que les Italiens de Trieste et de Trente soient rendus à la grande famille italienne qui les attend depuis cinquante ans!
La paix avec le vieux bandit de Vienne, oui, s'il accepte la libération des 40 millions de sujets non allemands que ses ancêtres ont opprimés depuis des siècles ; s'il accepte de ne régner désormais que sur les 10 millions d'Allemands de ses Etats autrichiens proprement dits, et de devenir un simple roitelet comme les autres souverains de l'Allemagne du Sud, ses cousins de Bavière ou de Wurtemberg.
Surtout, que par impatience de conclure la
paix et de mettre fin aux horreurs de la grande boucherie européenne, on ne fasse pas de sentiment avec ce triste sire !
Si on ne va pas jusqu'au bout dans l'opération chirurgicale que nous sommes en train de faire subir à l'Europe, pour la débarrasser de son chancre militariste austro-allemand, il faudra la recommencer dans dix ans !
Par pitié pour l'Europe, par pitié pour l'humanité entière, par pitié pour les générations qui nous remplaceront, puisque nous y sommes, extirpons le mal jusqu'à sa racine !
Mercredi 9 décembre,
Éloge de Gambetta.
On entend dire : « Mais pourquoi n'availcet-on pas? Pourquoi cet arrêt depuis la bataille de la Marne? Pourquoi Joffre ne profite-t-il pas du moment où les Allemands ont dégarni leur front français, afin de renforcer leur front russe, pour prendre l'offensive énergiquement?»
Hé! mes braves gens! vous en parlez bien à votre aise !
Savez-vous que, pour prendre l'offensive, avec quelques chances de succès, il faut avoir sur quelque point une supériorité numérique écrasante, et qu'il n'est pas du tout sûr que nous l'ayons, cette supériorité numérique-là, même après les prélèvements faits par les Allemands sur leur front ouest ?
Savez-vous qu'un homme bien abrité dans la tranchée en vaut dix qui avancent à découvert? Voyez les pertes que nous avons éprouvées à Gharieroi en allant nous buter contre des Allemands bien retranchés ! Voyez les pertes plus épouvantables encore que viennent de faire les Allemands en voulant forcer nos tranchées de l'Yser!
Et enfin, savez-vous qu'il n'est pas du tout sûr que les Allemands aient beaucoup dégarni les lignes qu'ils nous opposent, et que les nouveaux corps d'armée qui leur ont permis d'arrêter net les Russes viennent probablement — du moins le communiqué officiel russe nous le fait pressentir — de nouvelles formations tirées de l'intérieur de l'Allemagne?
Ce qu'on ne veut pas voir, c'est que les Allemands ont très probablement fait le tour de force d'organiser le chiffre colossal de cent corps d'armée (active, réserves, territoriaux et réservistes de la territoriale compris), alors que nons ne devons pas avoir sur pied beaucoup
Je ne voudrais pas faire de peine à nos anciens adversaires troisannistes, aujourd'hui devenus nos amis.
Mais tant qu'ils n'auront pas compris l'erreur énorme dans laquelle ils sont tombés, nous ne sortirons pas de la situation où cette erreur nous a jetés.
Leur erreur, il faut qu'ils la comprennent et qu'ils la réparent.
Leur erreur, c'est de n'avoir pas cru à la na-
^1) Ce passage reste supprimé par la censure.
tion armée dont, à la suite de Jaurès et des généraux républicains [;1)
] toute la gauche républicaine et l'extrême gauche socialiste étaient partisans.
La nation armée, ça ne consiste pas à proclamer sur le papier qu'en temps de guerre tous les Français de vingt à quarante-huit ans seront soldats.
Ça consiste à préparer à l'avance des équipements d'été et d'hiver, des fusils, des canons, des munitions, des cadres non pas seulement pour les plus jeunes classes, mais pour tout le monde, de façon à pouvoir jeter sur l'ennemi non pas 1.500.000 à 2 millions d'hommes dans un pays de 40 millions d'habitants comme la France, mais 4 à 5 millions! [(2) ]
L'erreur de nos anciens adversaires troisannistes a été de vouloir consacrer des milliards à garder une troisième classe dans les casernes, et à faire une multitude de casernes nouvelles, alors qu'il fallait consacrer ces milliards à préparer des équipements, des armes, des munitions et des cadres pour les deux autres millions d'hommes mobilisables qui, depuis le 1er août, ont moisi dans nos dépôts d'activé et de réserve, et dans nos formations territoriales.
Si les Allemands réussissent à tenir tête à la coalition depuis quatre mois, c'est grâce à la centaine de corpsd'armée qu'ils ontéquipés, c'est parce qu'ils sont les seuls, vous entendez bien, les seuls à avoir réalisé la nation armée, alors que, nous, nous ne l'avions que sur le papier.
(1) Ce passage reste supprimé par la censure. (2)/d,
Rien n'est perdu, puisque, à la longue, quand l'Angleterre pourra entrer en ligne avec de grandes armées, quand d'autres alliés seront venus à la rescousse, nous écraserons sûrement le militarisme allemand.
Rien n'est perdu ni même compromis puisque avec notre argent, notre crédit, notre maîtrise de la mer, nous pouvons nous procurer à l'étranger les équipements, les chevaux, les fusils, les canons, les munitions [(1)
] pour constituer de nouvelles armées, et que, dans les armées qui se battent depuis quatre mois, nous pouvons trouver une partie des cadres des nouvelles armées — et quels cadres jeunes et entraînés!
Mais, pour cela, il faut qu'au ministère de la guerre, à l'état-major et dans le pavs, on ne s'entête pas dans une erreur qui nous coûte l'occupation depuis quatre mois de sept des départements les plus industriels de France.
Il faut, à la tête du ministère de la guerre, un homme qui croie à la nation armée.
Dans des conditions autrement plus difficiles, alors que nous étions sans un allié en Europe, le grand Carnot et Gambetta ont su faire sortir du sol de la République envahie des armées nouvelles.
Vous voulez l'offensive?
Vous voulez rejeter les Allemands au delà du Rhin ?
Qu'attendez-vous pour forger de nouvelles armées?
(1) Ce passage a été supprimé par la censure.
j^uie ae bciences domestique:
S^flÊpsgation de Notre Dame
Ottawa
Jeudi 10 décembre.
Faut-il soigner nos typhiques?
Si je vous disais qu'il n'y a pas de cas de typhoïde dans l'énorme armée que nous avons sur le front, et qui vit dans les conditions d'hygiène que vous devinez, vous ne me croiriez pas.
Il y a donc des typhiques.
Ce n'est pas encore l'épidémie, mais ce sera l'épidémie si on n'y prend garde.
Or, on fait tout ce qu'il faut pour la propager.
La première sottise à commettre, c'était d'essayer de cacher l'apparition de la typhoïde pour ne pas alarmer l'opinion publique : comme si nous ne savions pas que la typhoïde était inévitable dans les conditions où vivent nos fils et nos frères ! Gomme si le pays n'avait pas une tenue morale assez belle pour qu'on ne le traite pas éternellement comme une petite fille.
Fermer les yeux, se mettre la tête sous l'aisselle, pour ne pas voir le mal, oh! la belle façon de le prévenir.
S il est impossible de désinfecter les tranchées et de donner de l'eau bouillie aux soldats, il ne serait peut-être pas au-dessus des forces du service de santé de désinfecter l'eau de nos troupes — comme mesure préventive — avec quelques gouttes d'eau de Javel ou de permanganate de potasse, moins désagréable.
Au lieu de se laisser arrêter par la crainte d'affoler l'opinion publique, ne serait-il pas plus sage d'organiser, à 100 ou 150 kilomètres des armées, de grandes installations où l'on aurait tout ce qu'il faut pour soigner intelligemment nos typhiques et les isoler pour éviter de contaminer la population civile ?
Serait-il donc impossible d'organiser des trains sanitaires où les typhiques seraient au chaud, bien couchés, — pour ménager leur pauvre intestin, siège du mal, — ou des péniches-ambulances où ils neseraientpas secoués, et de les transporter une fois pour toutes dans l'hôpital où on les guérira ?
Or, savez-vous comment on procède ?
Pour ne pas effrayer les gens, on baptiseembarras gastrique des cas non douteux de typhoïde.
Toujours pour ne pas effrayer, on garde les typhiques dans la zone même des armées, dans des endroits souvent où on ne peut pas leur donner les soins que nécessite leur état.
Ce qu'il faut aux typhiques, tous les profanes le savent : c'est la chaleur alternant avec des bains froids.
Or, on est réduit, en les maintenant dans la zone des armées, à les entasser dans des baraquements ou dans des tentes insuffisamment chauffées ou sans bains ; dans de vieux hôpitaux où il y a deux ou trois baignoires en tout pour des centaines de contagieux ; ou dans des casernes vieilles ou neuves, qui valent, au point de vue du chauffage et des baignoires, tout juste les baraquements.
Heureux encore, les malades, s'ils tombent
entre les mains d'un médecin compétent : car il n'est pas rare que les typhiques soient soignés par un chirurgien, sans doute pour faire compensation aux blessés amputés par un médecin accoucheur ou un spécialiste des maladies de peau.
On a beau soigner nos pauvres typhiques dans la zone des armées, ça n'empêche pas de les trimballer de ville en ville, d'hôpital en hôpital, comme on procédait naguère pour nos blessés : un major me signale que, dans son hôpital, il en est de ces malheureux qui en sont à leur troisième, quatrième et cinquième étape!
Inutile de dire qu'au cours de ces voyages et trimballements inhumains, les pauvres diables voyagent souvent assis, au risque des plus terribles complications.
Depuis le début de la guerre, sur cent de nos soldats morts de leurs blessures, cinquante auraient du guérir.
Sur cent de nos mutilés par amputation, vingt-cinq ou trente eussent dû garder tous leurs membres.
Est-ce que bientôt nous serons aussi réduits à écrire que cinquante pour cent des soldats morts de maladie sont morts victimes du manque d'esprit d'organisation de notre direction du service de santé ?
Vendredi 11 décembre.
Victoire navale.
Laissez-moi vous avouer ingénument que la victoire de la flotte anglaise près du cap Horn m'a comblé d'aise.
Vrai, j'étais un peu ennuyé pour nos alliés anglais. Je connais leur orgueil. Je sais avec quelle fierté ils parlent de leur flotte. Ils ont été tellement « gentlemen » de marcher au secours de la Belgique et de ne pas hésiter à marcher la main dans la main avec nous contre le militarisme allemand, que nous souffrions pour eux de l'effacement de leur flotte.
Un jour, c'étaient le Gœben et le Breslau qui, à Messine, — le 5 août, — usant d'un subterfuge, télégraphiaient par sans fil, à la flotte anglaise de la Méditerranée qui les bloquait, l'ordre d'aller à Malte, et qui profitaient de son éloignement pour déguerpir vers Gonstantinople.
Puis ce furent les bons tours de YEmden dans l'Océan Indien.
Puis leurs croiseurs coulés dans la mer du Nord par des torpilles, un de leurs cuirassés explosant en plein port anglais, sans compter leur charbonniers coulés en pleine Manche par des sous-marins.
Pour couronner le tout, la déconfiture de deux de leurs croiseurs, il y a un mois, non loin de la côte chilienne.
On ne voyait pas la formidable besogne
qu'accomplissait la flotte anglaise : la puissante flotte allemande bloquée, obligée de se terrer; les transports de troupes anglaises en France et en Belgique opérés sans anicroche ; la participation des vaisseaux britanniques à la victoire des Flandres ; la chasse aux navires de commerce allemands sur toutes les mers, et 500.000 réservistes allemands — une belle armée ! — empêchés de s'embarquer en Amérique pour répondre à leur ordre de mobilisation, tandis que nos réservistes accouraient sans risques de tous les points du monde.
On oubliait et la victoire navale d'Héligoland et les trois contre-torpilleurs allemands mis à mal près de la côte hollandaise.
Autour de soi, on entendait des gens vous dire: «Qu'est-ce qu'elle fabrique donc, la flotte anglaise? Est-ce que la flotte allemande, qui se prépare en silence quelque part, à l'estuaire de l'Elbe ou dans le canal de Kiel, ne va pas la démolir en bloc, un de ces quatre matins, après l'avoir démolie en détail par ses sousmarins ? »
Avouons-le : une légère inquiétude commençait à envahir une partie du public français.
On ressentait ici ce qu'on ressentit à notre égard, en Angleterre au début de la guerre quand, après Charleroi, on nous vit battre en retraite assez précipitamment de la Sambre à l'Aisne et de l'Aisne vers la Marne et la Seine. A ce moment-là, on peut le dire maintenant, nos amis anglais se demandèrent pendant quelques jours s'ils ne s'étaient pas fourvoyés, et si
l'armée française était bien ce qu'ils avaient cru. Jusqu'à la victoire de la Marne, ils furent tenaillés par ce doute.
La victoire de la Marne les a rassurés; elle les a soulagés d'un grand poids.
Leur victoire des îles Falkland produira sur notre opinion publique le même réconfort et le même soulagement.
Le Sharnhorst et le Gneisenau, les deux grands croiseurs cuirassés qui formaient le noyau de la flotte allemande dans les mers lointaines ; qui, par leur vitesse, leur armement, étaient les seuls navires vraiment redoutables en ces parages, gisent maintenant au fond de l'Atlantique, avec leurs équipages.
Les trois ou quatre autres petits croiseurs qui restent à l'Allemagne en mer libre n'iront pas loin.
Encore quelques semaines, et le pavillon allemand aura cessé de flotter sur les mers lointaines et les navires de commerce alliés y circuleront avec autant de sécurité qu'en temps de paix.
La supériorité dont la marine anglaise vient de faire la preuve éclatante est une indication très rassurante pour l'avenir.
Quand la flotte cuirassée allemande sortira de son trou, j'ose dire maintenant que son affaire me paraît claire!
Samedi 12 décembre.
Encore l'éloge de Gambetta.
J'ai bien entendu notre ami André Lichtenberger, dont les articles sont le charme de ce journal où il représente ce qu'on appelait autrefois, au temps de nos discordes civiles, les modérés et les troisannistes de la République me gourmander amicalement parce que j'ai repris la vieille antienne de la nation armée et sorti quelques-uns des arguments des deuxannistes d'avant la guerre.
Quoi, notre réconciliation nationale est-elle si précaire que nous ne pouvons même pas exposer sans acrimonie, sans amertume, sans attaque personnelle, nos conceptions de la défense nationale ?
Il y a dans le pays beaucoup de braves gens qui s'en vont répétant : « Sans doute, les radicaux aujourd'hui font leur devoir, et les socialistes aussi. Mais il est bien temps! S'ils n'avaient pas voulu saboter la défense nationale, nous serions déjà sur le Rhin! » Et, pour un peu, ils feraient porter la responsabilité de l'invasion actuelle à la République, et plus particulièrement à la gauche et à l'extrêmegauche républicaines !
N'est-il pas dangereux, dans l'intérêt de la réconciliation nationale elle-même, de laisser accréditer des légendes pareilles?
N'est-ce pas un devoir pour nous de profiter du moment où les passions politiques sont un
peu éteintes et où nous pouvons nous faire entendre de ceux qui jadis se bouchaient les oreilles, pour leur faire toucher du doigt à la lumière des faits la grosse part de vérité qu'il y avait dans notre thèse ?
Qu'y a-t-il d'offensant, pour nos contradicteurs de la veille, à ce que nous leur disions : « Eh bien ! avions-nous tort de vous prévenir que vous auriez contre vous non pas seulement l'armée active et les jeunes classes de réserve de l'Allemagne, mais tous ses hommes valides de dix-sept à cinquante ans? Avionsnous tort de vous dire que nous ne pourrions leur tenir tête et les vaincre qu'en organisant nous aussi la nation armée ? »
Pouvons-nous de même laisser dire, même par notre ami Lichtenberger, que nous ne croyions pas à la guerre, que nous nous faisions des illusions sur les intentions conciliantes de l'Allemagne, alors que, depuis treize ans, mon Parti et la G. G. T., au prix de combien de centaines d'années de prison, ne cessaient de répéter que nous allions à la guerre, et, pour la prévenir, pour l'empêcher, essayaient de souffler un peu d'esprit républicain, d'esprit révolutionnaire dans les méninges des socialistes allemands ?
Quelle autorité morale et intellectuelle aurions-nous aujourd hui pour parler au pays au nom de ceux des nôtres qui — ne l'oublions pas — étaient la majorité républicaine lors de la dernière consultation électorale, si nous étions les bécasses qui n'avaient ni rien observé, ni rien prévu ?
S'il s'agissait uniquement de dissiper quelques malentendus et quelques préventions qui empêchent l'union nationale de se faire complètement, sans réserve et sans arrière-pensée, dans certains milieux, ou de défendre l'autorité morale de nos amis politiques, peut-être pourrions-nous garder le silence.
Nous sommes tellement sûrs que cette guerre se terminera, non seulement en France, mais dans toute l'Europe, par la plus belle poussée républicaine qu'on ait jamais vue depuis 1848, que nous aurions la patience d'attendre quelques mois encore pour triompher.
Mais il ne s'agit pas de cela, ni de discuter rétrospectivement les deux thèses deuxanniste et troisanniste.
J'ai commencé par dire, pourêtre bon prince, que s'il y a eu des torts, dans le passé, dans l'œuvre de préparation de la défense nationale, j'en prenais généreusement la moitié pour mes anciens amis ou alliés politiques.
Il s'agit de savoir si, pour délivrer les départements français que l'envahisseur tient sous sa botte depuis quatre mois; si, pour hâter la délivrance de la Belgique qui ne souffre son martyre que pour nous, nous allons essayer de renouveler les tours de force qu'ont faits, dans des conditions infiniment plus mauvaises, Carnot et Gambetta.
Il s'agit de savoir si, quand les Allemands, coupés de la mer, assaillis sur leurs deux fronts, mettent sur pied, par un colossal effort d'organisation, non loin d'une centaine de corps d'armée, nous, qui sommes maîtres de la mer et
qui sommes 1er alliés de la première nation métallurgique <ïu monde, nous n'allons réussir à mettre en ligne, faute de munitions ou d'armes, que la moitié des hommes qui, d'après la loi, sontmobilisables ?
Gambetta, lui, avait tout à improviser : les soldats, les cadres. Ses « moblots » n'avaient pour la plupart jamais tenu un fusil; tous nos cadres étaient prisonniers en Allemagne.
Aujourd'hui, ceux de nos soldats qu'on n'envoie pas au front ont tous fait de deux à trois ans de service militaire; depuis quatre mois on a pu les entraîner, leur apprendre à faire des trous ; si les cadres d'officiers des régiments territoriaux ont besoin d'être renforcés ou rajeunis, nous avons sur le front, parmi nos officiers et sous-officiers aguerris par quatre mois de guerre, électrisés par leur victoire de la Marne et leur victorieuse résistance de l'Aisne, de l'Yser, de l'Argonne et des Vosges, de quoi encadrer un million d'hommes.
Gambetta avait tout à improviser.
Nous n'avons, nous, qu'à organiserdesarmées nouvelles dont les éléments, soldats et officiers, existent, et à qui, par un puissant effort d'organisation industrielle et avec le concours des usines britanniques, on peut procurer les armes et les munitions qui nous manqueraient.
Après l'exemple que nous donne l'Allemagne impériale qui, elle, a su organiser vraiment la levée en masse de tous ses citoyens, ne peut-on pas,sansoifusquer nos amis troisannistes, encourager Millerand et ses bureaux dans la voie glorieuse que leur ont tracée Carnot et Gambetta ?
Dimanche 13 décembre.
Le geste de Liebknecht.
Enfin!
Il s'en est trouvé un, un sur quatre millions de socialistes allemands, pour faire le geste nécessaire : pour dire son fait au bandit couronné qui a déchaîné la catastrophe sur le monde.
Vous avez lu, n'est-ce pas, la belle protestation de Karl Liebknecht?
Ne dites pas : « C'est l'exception qui confirme la règle : tous les autres socialistes allemands sont des porcs! »
Non ! non ! Il a dit tout haut ce que pensent confusément des millions, vous entendez bien, des millions de socialistes allemands.
Ne dites pas non plus : « Parbleu ! il sent que les affaires se gâtent. Il voudrait bien arranger les choses, maintenant qu'il sent que ça tourne mal pour son pays. C'est le kaiser qui le lance pour essayer de nous amadouer. »
N'en croyez rien.
Il hait le kaiser, plus que vous ne le haïssez.
Il est le fils de ce Wilhem Liebknecht qui, en plein triomphe de Bismarck, il y a quarantequatre ans, protesta si violemment contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine que, pour le faire taire, on dut le coffrer, lui et Bebel, dixhuit mois, dans une forteresse.
Tel père, tel fils.
Dans le parti socialiste allemand, il représente un peu ce que représente votre serviteur
dans le parti socialiste français : celui qui met les pieds dans le plat, celui qui se fout des autorités, même socialistes ; celui qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ; un vrai Français, s'il était plus gai, plus insolent, plus vif, et s'il n'avait pas cette difformité bien allemande qu'on appelle la bosse du respect et qui le fait s'incliner un peu trop respectueusement devant certains dogmes socialistes : au demeurant, le plus honnête homme d'Allemagne, à preuve qu'il faillit être chassé du barreau de Berlin pour manque de patriotisme, et qu'il fut emprisonné dix-huit mois pour avoir mal parlé du militarisme allemand.
Puisque Liebknecht dit cela tout haut, c'est que toute l'Allemagne populaire, démocratique le pense, à l'exception de quelques vieilles croûtes de l'état-major du Parti socialiste.
Qu'est-ce qu'il dit, Liebknecht ?
Que la guerre n'est pas une guerre défensive pour l'Allemagne, mais une guerre offensive déchaînée par un orgueil napoléonien de la classe dirigeante allemande, « une entreprise bonapartiste pour démoraliser et anéantir le mouvement ouvrier grandissant ». Bravo, Liebknecht! Bravo pour cette bonne parole! surtout si, à la première défaite, vous traitez votre régime bonapartiste comme nous avons traité le nôtre.
Que dit-il encore ?
Que l'Allemagne impériale, qui fut toujours le soutien des réacteurs tsaristes, n'a pas qualité pour jouer le rôle de libératrice des nations, ce qui est la pure vérité.
Que dit-il enfin ?
Qu'il proteste contre la violation de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, et qu'il est pour la liberté des nations. Ce qui veut dire, sans doute, mon cher Liebknecht, — appelons un chat, un chat, — que les Français d'Alsace- Lorraine seront rendus à la France, les Danois du Sleswig au Danemark, les Polonais de Posnanie et de Galicie à la Pologne autonome, les Roumains de Transylvanie à la Roumanie, les Serbes de Bosnie et de Croatie à la Serbie, les Bulgares de Macédoine à la Bulgarie, les Italiens de Trente et de Trieste à l'Italie ?
Car c'est là, sans doute, mon cher Liebknecht, ce que vous appelez « la paix sans conquête ni annexion», la paix fondée « sur la liberté de toutes les nations », une paix « humiliante pour personne » ?
Et vous n'allez pas trouver humiliant non plus pour la nation allemande qu'elle paie les pots qu'elle aura cassés, qu'elle paie avec ses milliards les dégâts qu'elle aura faits en Belgique, en France et en Pologne ?
Ah ! mon cher Liebknecht, quelle peine nous aurons eue à fonder la République des Etats-Unis d'Europe!
Quelles ruines et quelles hontes vous auriez évitées à l'Europe, et à l'Allemagne, si les pontifes de votre Parti, mon cher Liebknecht, avaient voulu nous en croire, et si le sang que votre social-démocratie prodigue si bravement sur les champs de bataille contre nous, elle en avait dépensé la millième partie à faire une
- ISO —
bonne révolution à Berlin et à fonder, les armes à la main, la République allemande !
Lundi 14 décembre.
Les « poilus » de la classe 17.
La classe 14 part au feu en ce moment.
La classe 15 est appelée cette semaine.
La classe 16 sera appelée en janvier probablement.
Comme je suis sûr que si la guerre dure, — et elle peut durer, — on appellera en février ou en mars la classe de 1917, j'ai émis l'idée qu'on ne ferait pas mal d'appeler d'un seul coup les deux classes, 16 et 17, les « poilus » qui auront dix-neuf et dix-huit ans au cours de l'année prochaine.
Gomme je m'y attendais, sitôt l'idée lancée, nos « poilus » de la classe 17 — ceux qui sont nés en 1897 — ont sauté dessus, et les voilà qui, de tous les coins de la France, m'écrivent, collégiens, normaliens, futurs maîtres de notre laïque, ouvriers, employés, pour me supplier d'insister, de revenir à la charge, de plaider leur cause auprès du ministre de la guerre.
Je veux bien, mes enfants.
Mais j'ai un peu peur de vos mères.
Est-ce qu'elles ne vont pas m'arracher les yeux?
Les fils veulent partir ; mais si j'en juge par mon courrier, leurs mères ne sont pas toutes disposées à les laisser faire.
Pas toutes très aimables, les lettres des mamans.
On dirait des chattes à qui on veut enlever leurs petits.
L'une me dit : « On voit bien que vous êtes célibataire. Vous ne parleriez pas ainsi si vous aviez des enfants ! » Que voulez-vous que je réponde à cela? Je n'ai jamais mieux senti qu'en recevant ce coup dégriffé combien no us sommes nombreux en ce pays de célibataires qu'est la France, qui avons manqué, par égoïsme, par goût de nos aises, au devoir primordial de perpétuer une race comme la nôtre, dont l'admirable ressort depuis quatre mois émerveille le monde. Je n'ai jamais été aussi humilié de n'avoir que ma peau à offrir au pays, et de n'avoir pas trois ou quatre gars à lui offrir pour sa défense.
Une autre me dit : « Faites donc d'abord marcher la légion d'embusqués solides qui fourmillent partout, au lieu de nous prendre des enfants de dix-sept ans ! Quand les hommes solides seront tous partis, nous donnerons nos gamins ! » A-t-elle tort, cette maman ? Et le ministre de la guerre comprendra-t-il la nécessité non seulement de faire de belles circulaires contre les embusqués, mais de tenir la main à ce qu'elles soient appliquées?
Gomment ne serais-je pas attendri par cette autre : « Mon mari est au front comme territorial ; mon aîné est au front, il a vingt et un ans ; laissez-moi mon dernier au moins ! »
Comment ne comprendrais-je pas ce cri de révolte de la nature, moi qui ai caressé un
temps l'idée — un beau rêve écroulé! — d'ameuter au jour de la déclaration de guerre contre l'abominable crime de lèse-humanité tous les hommes et toutes les femmes de tous les pays ?
Non, je n'ai pas le courage de les raisonner, ces mères éplorées.
Me laisseront-elles toutefois leur dire que si elles sont belles dans leur douleur, leurs fils sont beaux dansle magnifique élan deleur patriotisme?
Quoi ! il y a une muraille de deux millions de poitrines et plus qui, là-bas, à quelques heures de chez eux, barre la route à une inondation de vandales, et vous voudriez qu'ils restent ici, les bras croisés ?
Vos maris et vos fils aînés sont aux prises avec des gens qui ont violé des femmes, assassiné des enfants, incendié des villes, et qui feraient subir, si on les laissait faire, à la France entière le sort de la Belgique, et vous ne voulez pas que vos cadets brûlent du désir d'aller leur donner un coup de main?
Il s'agit de savoir si, pendant cinquante ans encore, toute l'Europe continuera à être hérissée de baïonnettes, à vivre sous la menace de la guerre européenne, à râler sous le poids de la lourde cuirasse de la paix armée, ou si, en démolissant le militarisme allemand, nous allons enfin fonder la paix européenne ! Voilà la partie qui se joue : c'est l'avenir de toutes les jeunes générations qui se joue ; et vous ne voudriez pas qu'eux, les gars de dix-sept ans, aillent à la rescousse des défenseurs de la paix et de la civilisation ?
Quel réconfort pour les « poilus » qui sont dans les tranchées que ces lettres de leurs benjamins, les poilus de la classe 17, demandant à partir au feu !
Ces jeunes voix qui, dans le lointain, chantent, comme au temps héroïque de la Révolution :
De Bara, de Viala,
Le sort nous fait envie !
leur rappellent la grandeur et l'immortalité de
leur race, et rendent pour eux moins amer le
sacrifice de leur propre vie.
Les mères françaises sont injustes qui s'en prennent à moi.
C'est à elles-mêmes qu'elles devraient s'en prendre.
Pourquoi ont-elles engendré des gens de cœur ? Pourquoi ont-elles donné à leurs fils des âmes d'hommes libres, au lieu de leur donner des âmes d'esclaves ? Pourquoi ont-elles enfanté des lions, au lieu d'enfanter des lièvres ?
Mardi 15 décembre.
Le départ de la classe 15.
Nos bleus de la classe 15 partent cette semaine ; j'en sais quelque chose : deux de nos jeunes camarades des services de la Guerre Sociale — deux garçons doux et gentils comme deux grandes filles — ont reçu aujourd'hui leur feuille de route.
Au moment où nos familles donnent 150.000
ou 200. 000 de leurs gars à la patrie, serait-ce trop demander à l'autorité militaire que de se montrer un peu paternelle avec toute cette jeunesse ?
Pour commencer, serait-il possible d'obtenir que les majors examinent de près, à l'arrivée au corps, tous les nouveaux venus ? Les conseils de revision qui les ont examinés ont travaillé un peu vite ; un deuxième examen, à l'entrée à la caserne, ne seraitpas superflu. Il n'y a aucun intérêt à encombrer nos casernes et nos hôpitaux de non valeurs. Plus les recruessont jeunes, plus les majors doivent se montrer exigeants.
Ou n'est pas mécontent en général de l'intendance, surtout de la façon dont elle ravitaille le front ; on voudrait qu'elle veillât de près à la nourriture, à l'habillement, au couchage de nos bleus. Je connais un régiment d'artillerie, dans le dépôt duquel ont été versés des réformés reconnus bons pour le service par un récent conseil de revision — des réformés qu'on a naturellement oublié de revisiter à leur entrée au corps, en violation de toutes les prescriptions ministérielles. Dans ce dépôt on manque de tout [(1) ] tout est sale [(2) ].
Et le dépôt dontje parle n'est point le seul de ce genre. Quelle impression de dégoût éprouvent des jeunes gens qui constatent une pareille saleté et une pareille insuffisance de tout ! L'intendance voudra-t-elle épargner cette nausée à nos bleus?
Serait-ce aussi trop compter sur l'inUlli-
ll) Ce passage reste supprimé par la censure.
(2) id.
gence et l'esprit d'initiative des chefs de corps que d'espérer qu'ils signaleront à qui de droit les jeunes gens qui sont désignés par leurs professions pour faire autre chose que des fantassins ; je crois qu'on a surtout besoin de fantassins; mais, vraiment, quand je vois un de mes jeunes amis, un tourneur mécanicien, qui travaille dans l'aviation depuis deux ans, et qui a sollicité son admission dans cette cinquième arme, versé dans un régiment d'infanterie quand on verse des cordonniers dans l'aviation, je ne puis me défendre d'un mouvement d'humeur.
Je vais solliciter de la bienveillance de l'autorité militaire quelque chose encore, quelque chose de plus difficile à obtenir.
Je voudrais qu'on ne les abrutisse pas par des exercices de chiens savants, par des alignements tirés au cordeau, par des pas de parade à la prussienne, qui étaient peut-être tolérables au bon vieux temps des soldats de neuf ans et de sept ans, mais qui étaient déjà une survivance lamentable dans nos armées de trois ans et de deux ans, et qui n'ont plus rien à faire avec les exigences de la guerreB'actuelle. Que, dès le deuxième ou le troisième jour de leur entrée à la caserne, on ne craigne pas de leur faire faire des marches, des exercices en campagne, des tranchées, du tir ; qu'on les traite un peu comme desboyscouts.
On s'apercevra qu'il n'y a pas besoin ni de trois ans, ni de deux ans, ni d'un an, pour faire des fantassins, mais que deux mois bien employés y suffiront amplement.
Mais, pour que nos jeunes gens soiententraî-
nés par des méthodes modernes, croit-on qu'il serait malséant de leur donner pour chefs, non de vieux officiers de réserve et de territoriale fort respectables, maisblanchissousleharnaiset forcément un peu routiniers ; non des gradés qui sont dans les dépôts depuis le début des hostilités et qui, quoi qu'on fasse, font un peu figure d'embusqués et manquent d'expérience de la guerre, de prestige et d'autorité morale: mais des jeunes officiers et sous-officiers blessés au feu, remis de leurs blessures, qui apporteront aux bleus, en plus de leur expérience et de leur exemple, quelque chose de l'air vivifiant des tranchées et de l'esprit de fraternité qui y règne entre les simples soldats et les gradés?
Qu'est-ce que je demande, en somme ?
Que l'on considère les enfants qui entrent à la caserne cette semaine, non pas comme des numéros de matricule, mais comme ce que chaque famille française a de plus cher, comme la fleur de la nation, comme des héros en herbe qui, dans deux mois, lorsque le jour de gloire sera arrivé, seront à leur tour de rudes « poilus » !
Mercredi 16 décembre.
[(1) Est-ce la grande offensive? ]
Des journaux anglais d'ordinaire bien informés annoncent, pour ceux qui savent lire, que nous commençons l'offensive.
(1) Le titre de cet article avait été supprimé par la censure.
Je ne sais si c'est vrai, ni sur quel point nous prendrons cette offensive.
Mais il est certain qu'un jour ou l'autre nous la prendrons, et que nous n'allons pas nous éterniser dans nos tranchées.
Ce qu'on peut dire, c'est que nous la prendrons, dans des conditions cent fois meilleures qu'en août.
En août, nous combattions à un contre deux, souvent à un contre trois, parfois à un contre cinq. Plus on en tuait, plus il en venait. Des fourmis, des sauterelles. Aujourd'hui, les casques à pointe vont déchanter : il leur faudra se battre à égalité, un contre un. Ils s'apercevront que ce n'est pas du tout la même chose.
En août, nous sommes allés donner tête baissée contre des tranchées profondes, protégées par des fils barbelés, que nous soupçonnions à peine ; on chargeait à la baïonnette à des distances folles, tellement folles que le généralissime dut fendre l'oreille à quelques généraux coupables de ces folies. Aujourd'hui, nous connaissons leurs tranchées : nous en sommes souvent à 200 et 300 mètres, souvent à 50. Quand nous leur sauterons dessus, après les avoir préalablement arrosés de shrapnells, nous n'aurons pas un kilomètre à faire au pas de course.
En août, nous n'avions pas d'artillerie lourde ; nous en sommes abondamment pourvus aujourd'hui, et nos rimailhos, dans leur genre, valent nos 75. A leur tour, dans la grande bataille, ils connaîtront les joies des marmites qui vous tombent du ciel à 15 kilomètres.
Disons-le carrément, sans faire de reproche à personne : en août nous n'étions pas prêts. Nous commençons à l'être aujourd'hui, juste au moment où eux, qui étaient archipréts en août, commencent à être rudement essoufflés, physiquement et moralement.
Quand la muraille se remettra en marche, quelle qu'en soit l'heure, je vous le prédis, elle fera reculer les flots des envahisseurs.
Après Valmy, ce sera Jemmapes.
Car ne vous y trompez pas, ô poilus qui étiez à la bataille de la Marne : votre victoire de la Marne, c'était un nouveau Valmy. C'était l'invasion arrêtée, brisée. Un grand historien de l'Italie moderne, Ferrero, me disait, il n'y a pas huit jours: « Là-bas, en Italie, où il y avait pas mal de préventions contre la France avant la guerre, quarante-huit heures après la déclaration de guerre, quelqu'un qui aurait osé s'avouer germanophile aurait été écharpé. Nous avons tremblé après Charleroi, tremblé jusqu'à la Marne, tremblé pour vous, tremblé pour la civilisation. On nous avait tant ressassé, surtout dans vos journaux réactionnaires, que la République avait pourri la France ! On nous avait tellement fait croire que la France était en décadence, que l'armée allemande était invincible ! Non ! nous n'étions pas rassurés. La nouvelle de la victoire de la Marne nous est arrivée. Alors on a compris. On a compris que le colosse germanique n'étaitpas invincible ; on a compris que le militarisme était vaincu par le génie de la liberté. On trépignait de joie ; on pleurait d'allégresse ; on s'embrassait comme si nous
avions repris nous-mêmes Trente et Trieste. C'était Valmy, on le sentait, mais un Valmy où vos soldats n'avaient pas seulement sauvé la France : un Valmy où vous aviez sauvé l'Europe et la civilisation ! »
Valmy est du 21 septembre 1792.
Jemmapes, si je ne m'abuse, est du 6 novembre de la même année.
Valmy était surtout une victoire morale : comme la victoire de la Marne.
L'armée des impériaux était intacte, comme l'armée allemande après la Marne.
Elle était formidablement postée sur les hauteurs de Jemmapes, en Belgique : c'étaient leurs tranchées, de ce temps-là. Ils se défendirent bien : car ils ne manquaient pas de bravoure, comme leurs descendants, d'ailleurs. Leur chef, le von Kluck d'alors, avait dit: « Si les Français me délogent d'ici, je me fais républicain ! » Il fut délogé, et comment !
Quand la muraille des poitrines françaises se remettra en marche, ce sera de nouveau Jemmapes.
Alors, alors seulement, l'Allemagne militariste commencera à comprendre que l'heure de l'expiation a sonné pour elle ; alors alors seulement, les peuples verront poindre à l'horizon l'aube de la paix européenne !
Jeudi 17 décembre.
Le Service de santé est- il prêt ?
Je disais hier que je ne savais pas quand la grande bataille recommencera.
Mais que ce soit demain, dans quinze jours ou dans un mois, nous savons qu'elle recommencera.
Nous savons qu'un jour ou une nuit, sur un point ou sur un autre, peut-être sur dix points, les nôtres recevront l'ordre de sortir de la tranchée qui les abrite tant bien que mal, et de déloger l'ennemi coûte que coûte.
Ce jour-là, il y aura de la casse ! Oh ! moins qu'en août dernier, moins peut-être qu'en septembre dernier, où l'armée allemande avait un meilleur moral, mais il y en aura.
Nous espérons que le service de santé y a songé, et qu'il a pris ses mesures en conséquence.
En août, il avait une excuse : il avait été surpris.
En septembre, il en avait une autre : il avait été re-surpris.
Une troisième surprise serait inexcusable.
Le chef du service de santé, qui assiste le généralissime et qui doit savoir où et quand cela chauffera, a-t-il songé à concentrer des brancardiers, des voitures d'ambulance dans les zones les plus exposées ?
A-t-il bien prescrit aux chirurgiens de la zone de l'arrière, qui n'auraient pas de blessés dans leur ambulance, de ne pas hésitera aller
avec leurs équipes d'aides et d'infirmiers donner un coup de main aux chirurgiens des ambulances voisines où il y aurait encombrement de grands blessés ?
A-t-il bien inculqué à ses majors que ce qui importe, ce n'est pas de laisser mourir les blessés en se conformant aux règlements prescrits par la paperasserie administrative, mais de les sauver, même s'il faut donner çà et là une entorse aux sacro-saints principes de la bureaucratie? Leur a-t-il fait savoir qu'il ne leur en voudrait pas si, en cas d'urgence, ils sortaient même de leur région militaire pour aller donner leurs soins aux blessés de la région militaire voisine ?
S'est-il convaincu lui-même et a-t-il convaincu lui-même les chefs de ces ambulances que les blessés aiment mieux être opérés ou amputés par un chirurgien, même si ce chirurgien n'a qu'un galon, plutôt que par un spécialiste des maladies de peau ou des maladies de nerfs, même si celui-ci a cinq galons ? Et, en conséquence, a-t-il envoyé dans les zones dangereuses des renforts de chirurgiens ?
A-t-il songé à concentrer aux points indiqués par le plan général d'opérations, des trains sanitaires bien chauffés, bien désinfectés, bien pourvus d'infirmiers et de médecins,'; pour l'évacuation rapide des blessés.
Les chefs de ces trains ont-ils reçu l'ordre formel d'aviser, par le téléphone ou le télégraphe, toutes les gares où ils stationneront, pour que les villes desservies par ces gares envoient leurs Croix-Rouges, leurs voitures
d'ambulances, leurs chirurgiens et médecins disponibles, pour cueillir les blessés incapables de continuer leur route, et pour remonter et nettoyer les autres ?
Ya-t-on utiliser cette fois les péniches-ambulances où nos blessés seraient transportés sans cahots ?
Paris enfin va-t-il être rendu à sa véritable destination et devenir pour toutes nos armées ce qu'il aurait dû être depuis le commencement de la guerre : la grande ambulance de l'arrière ?
Quoi ! nous avons à quelques heures du front, en un point central, à un carrefour unique de voies ferrées, la ville de France qui offre le plus de ressources au point de vue médical, celle qui a le plus d'hôpitaux, le plus d'ambulances, le plus de chirurgiens et les plus grands, le plus merveilleux personnel d'infirmiers et d'infirmières, et nous continuerions à laisser tout ce matériel et tout ce personnel, inoccupés ou presque, sous prétexte que les blessés des armées du front ne sont pas de la « zone » militaire de Paris ! Ah ! zut pour la zone ! zut pour les cloisons étanches ! zut pour les foormes ! zut pour Brid'oison !
Ce n'est vraiment pas être trop exigeant que d'exiger qu'un service de santé soit autre chose qu'un service de pompes funèbres !
Vendredi 18 décembre.
Notre flotte.
Les badauds ont dû se dire une fois de plus, en apprenant le bombardement de deux ports anglais de la mer du Nord par une flotte allemande : « Mais que fait donc la flotte anglaise ? Que fait donc la flotte alliée? Elle ne peut donc pas empêcher ces histoires-là? »
Non, elle ne peut pas les empêcher.
La mer est si grande ! Par un temps de brume, allez donc empêcher quelques navires rapides de franchir un petit espace, de venir rapidement lancer quelques projectiles sur un port ouvert, et de se sauver ensuite comme des voleurs, à toute vitesse. Pas vu, pas pris. On fait des coups pareils une fois, deux fois, trois fois. Puis, un beau jour, on se fait pincer. Alors, il vous arrive ce qui est arrivé à YEmdem, au Dresden, au Gneisenau.
Que fait la flotte alliée?
Je vais vous le dire, gens de peu de foi.
Elle bloque l'Allemagne et l'Autriche, tout simplement, c'est-à-dire qu'elle les empêche de recevoir tout ce qui est contrebande de guerre.
11 y a actuellement quatre portes d'entrée pour l'Allemagne et l'Autriche, pas une de plus, pas une de moins.
Il y a l'Adriatique, où se trouvent les ports hongrois et autrichiens de Fiume etdeTrieste.
Il y a Gênes et les autres ports italiens, par où, en prenant la voie suisse du Saint-Gothard,
la contrebande de guerre pourrait passer en mauvaises mains.
Il y a le pas de Calais, par où on accède à la Hollande, au Danemark, à la Suède et à la Norvège.
Il y a enfin le passage situé au nord de l'Ecosse, entre les îles Shetland et l'Islande, qui conduit pareillement aux pays Scandinaves.
Supposez que vous vouliez être agréable au dernier des empereurs d'Allemagne, ou au dernier des empereurs d'Autriche, et que vous vouliez, moyennant finance et une honnête commission, leur envoyer du cuivre, du plomb, de i'étain, du manganèse, de l'antimoine, ou des composés du fer avec du silicium, du chrome, ou tout autre minerai nécessaire, indispensable pour fabriquer des canons, des cartouches, des obus, des zeppelins.
Ah ! que votre camelote serait la bienvenue !
Vous donneriez les moyens à l'Allemagne et à l'Autriche de prolonger leur résistance six mois ou un an de plus.
Le malheur, pour vous et pour vos clients, c'est que ce n'est pas commode de leur faire passer votre marchandise.
Ah ! vous avez acheté deux ou trois cargaisons de cuivre ou de nitrate au Chili, ce bienfaisant Chili autour duquel croisaient — pour le bon motif — les vaisseaux allemands du Pacifique, coulés récemment aux îles Falkland?
Par où voulez-vous passer ?
Par le cap Horn, au sud de l'Amérique PPrenez garde, il y là des croiseurs anglais. S'ils vous trouvent, ils visitent vos bateaux et ils confisquent
votre marchandise, même si vous avez pris la précaution de la mettre sur un navire neutre. Contrebande de guerre!
Avez-vous réussi à passer cet endroit dangereux? Vous voguez en plein Atlantique. Gare aux corsaires alliés ou français! A chaque instant vous pouvez être invité, par un coup de canon tiré à blanc, à stopper immédiatement.
Bon! vous avez de la chance : vous n'avez pas fait de mauvaise rencontre. Vous arrivez à la hauteur de la Méditerranée. Vous voulez passer par là? Permettez ! On ne passe pas. Mais, là, absolument pas. Ou, si l'on passe, ce n'est qu'avec l'autorisation du concierge anglais qui a sa loge à Gibraltar.
Vous renoncez à atteindre Gênes ? Vous faites bien.
Vous allez débarquer votre marchandise en Hollande?
Malheureux! Vous comptez passer par le pas de Calais? On ne passe pas, à moins d'être en sous-marin.
Vous voudriez faire le grand tour, entre l'Ecosse et l'Islande? Je vous avertis qu'il y a quelques lignes de gabelous de la mer, munis de télégraphie sans fil, qui vous mettront la main au collet.
Consolez-vous. Si vous aviez pris l'autre route, celle qui, par le Pacifique et par l'Océan Indien, mène dans la Méditerranée par l'autre porte, vous auriez été aussi heureux : car, à Suez, il y a encore l'impitoyable concierge qui ne laisse passer que si on montre patte blanche.
Ah ! la flotte allemande voudrait bien aller
déloger le concierge qui garde le Pas de Calais : seulement, la flotte anglaise est par là, quelque part, on ne sait pas où, qui lui sautera dessus et qui très probablement l'enverra au fond de 1 eau.
Il y a bien la flotte autrichienne qui ne demanderait pas mieux que d'aller faire un tour du côté du canal de Suez ou de Gibraltar : mais la flotte française est embusquée dans l'Adriatique, prête à la donner à manger aux poissons.
Commencez-vous à comprendre pourquoi il ne faut pas vous frapper si quelques croiseurs allemands ont cassé quelques carreaux et démoli quelques crânes dans un port anglais de la mer du Nord, comme firent lestaubes à Paris?
Samedi 19 décembre.
Les douleurs de l'enfantement.
Nos femmes disaient : « Que c'est long, cette guerre de tranchées ! »
Et aujourd'hui qu'elles sentent que nos soldats sortent des tranchées pour essayer de délivrer les départements occupés par l'ennemi, et la Belgique martyre, elles appréhendent, malgré leur vaillance, les pires malheurs.
Pour se donner du courage, qu'elles se disent bien que cette guerre maudite, la France ne l'a pas voulue. Pour avoir essayé de l'empêcher, tous les chefs de la gauche républicaine et de l'extrême-gauche socialiste ont été tour
à tour suspectés de faiblesse et de manque de patriotisme.
Le ministre Gaillaux, pour avoir évité la catastrophe en 1911, a passé pour un vendu et a été traîné dans la boue ; des centaines de militants ouvriers ou socialistes, pour avoir voulu l'empêcher, ont passé de longues années dans les geôles, et Jaurès, pour avoir tenté un dernier effort pour arrêter le char de la guerre, a été broyé par lui.
Non ! la France n'a pas voulu cette horrible boucherie.
Seulement, il y avait à côté de nous une de ces monarchies militaires qui s'est arrogé le droit de penser et de décider pour un peuple de près de 70 millions d'habitants. Il y avait, à côté de nous, un peuple de 70 millions d'habitants qui, malgré sa bravoure à la guerre, n'a jamais eu assez d'énergie révolutionnaire pour devenir son propre maître, pour imposer à son kaiser, à défaut de la République, au moins le contrôle d'unParlement libre et responsable.
Sentant monter quand même contre son trône et contre les privilèges de ses hobereaux le flot des revendications populaires, le bandit couronné, pour rehausser son prestige, a déchaîné la catastrophe en lançant son vieux complice de Vienne contre le petit peuple serbe.
Il savait qu'au bout de ce crapuleux brigandage il y avait la guerre européenne, à moins que l'Europe entière, en acceptant un pareil attentat, n'acceptât de lécher la botte allemande, de devenir une colonie germanique.
Les deux gouvernements français et anglais — c'est établi maintenant par tous les livres blancs, jaunes, verts — se sont, pendant quinze jours, démenés pour empêcher le crime des crimes.
Rien n'y a fait.
Et le Bonnot impérial s'est jeté sur la Belgique et sur la France.
C'est une consolation pour nos femmes de savoir que nous avons tout fait pour éviter cette abomination.
C'en doit être une autre que de pouvoir se dire que cette guerre, nous la faisons tous, des plus révolutionnaires aux plus réactionnaires de jadis, avec l'espoir, avec la volonté que ce soit la dernière des guerres.
Vainqueurs, nous sommes décidés à régler toutes les questions qui, depuis un siècle et plus, troublaient l'organisme européen ; nous sommes décidés à vider tous les abcès qui avaient compromis, depuis un siècle, la bonne santé de l'Europe.
Froidement, comme des chirurgiens qui ne se laissent pas arrêter par les pleurs de la famille, nous ferons les amputations nécessaires.
Nous accoucherons la vieille Europe monarchique et militaire, de l'Europe démocratique et pacifique qu'on sent depuis longtemps tressaillir en ses flancs.
Nous ferons une Europe où toutes les nationalités, qu'elles soient grandes ou petites, auront toute liberté pour poursuivre leurs destinées, à condition de ne pas opprimer le voi-
sin, et nous établirons une gendarmerie internationale permanente pour mettre à la raison les gouvernements qui refuseraient de soumettre leurs conflits avec leurs voisins aux juges de paix des tribunaux internationaux.
C'est pour fonder cette Europe nouvelle, où la guerre sera aussi inconnue que l'est aujourd'hui la peste, que nos fils et nos frères versent leur sang généreux.
C'est dans cette pensée consolante qu'ils trouvent le courage surhumain de sortir de leurs tranchées et d'affronter en face la mort.
Puisse cette pensée aussi adoucir pour toutes nos femmes l'amertume de ces heures atroces !
Dimanche 20 décembre.
Vive le Parlement!
J'aime à croire que ce n'est pas sérieusement que certains discutent la question de savoir si le Parlement de la Nation doit, en janvier, après sa réunion en session extraordinaire le 22 décembre, tenir sa session ordinaire.
J'aime à croire surtout qu'il ne se trouvera personne au gouvernement pour envisager un seul instant l'idée inconstitutionnelle, antirépublicaine au premier chef, de se passer du Parlement de la Nation pendant toute la durée de la guerre.
C'est du coup que je commencerais à croire que la République est malade, si elle était
capable de se donner à elle-même un tel soufflet.
Que nos parlementaires, s'ils abordent des sujets scabreux, discutent à huis clos, soit. Que le gros travail se fasse non à la tribune, mais dans les commissions, d'accord. C'est d'ailleurs ainsi en temps de paix, où ce sont les commissions qui font les 99 centièmes de la besogne parlementaire. Que les députés qui sont au front passent leurs boîtes de bulletins à leurs amis politiques : ce n'est pas la première fois que la Chambre ne sera pas au complet.
Mais qu'on ne compte pas qu'il se trouvera un seul républicain clairvoyant pour admettre qu'aux heures tragiques que nous vivons, nous puissions nous passer du contrôle des élus de la nation.
Que de gaffes — pour ne pas dire plus — nous auraient été épargnées si le Parlement n'avait commis l'imprudence ou la légèreté de se séparer le 4 août.
Croit-on qu'avec le Parlement la Censure aurait osé commettre toutes ses usurpations ? Quand on pense que l'on ne peut pas, depuis quatre mois et demi, écrire, même en termes mesurés, ce que tout le monde sait sur le service de santé, sans se voir châtrer par des ciseaux qu'on dirait souvent maniés par un adjudant du service sanitaire ! Quand on pense que, moi qui ai osé ouvrir les colonnes d'un journal révolutionnaire au révolutionnaire russe Bourtzeff pour y prêcher la concorde nationale en Russie, je n'ai pu une seule fois
dire, en termes mesurés, ce que je pense, ce que tous les républicains français pensent et de la Finlande, et de la Pologne, et de la situation des juifs russes, et du maintien de nos amis révolutionnaires dans les prisons russes, et de l'arrestation de Bourtzeff à son entrée sur le territoire russe ! [(1) ]
Et le scandale de ces camps de concentration où nous avons entassé pêle-mêle, dans une dégoûtante promiscuité, dans la crasse et dans la vermine, des milliers et des milliers d'amis de la France : Alsaciens-Lorrains, Polonais d'Allemagne et d'Autriche, juifs de Bukowine, de Galicie et de Vienne, Italiens de Trente et de Trieste, croyez-vous qu'avec un Parlement il aurait pu se produire, ou du moins se prolonger troismois après la victoire de la Marne ?
Possible que la présence du Parlement ait des inconvénients.
Il y a longtemps qu'en France nous avons fait la balance entre les inconvénients et les avantages du parlementarisme : et c'est parce que nous avons trouvé que les avantages dépassaient considérablement les inconvénients que nous avons fait un certain nombre de révolutions.
Le mépris de la nation armée nous a coûté déjà assez cher, puisqu'il nous a valu l'invasion de quinze de nos départements, que seule la nation armée, avec tous ses réservistes et territoriaux équipés, armés dès le début de la
(1) Ce passage reste supprimé par la censure. («) Id.
guerre, aurait pu protéger de la botte de l'envahisseur.
Qu'on y prenne garde !
Le mépris de la nation délibérante et de la souveraineté nationale pourrait nous coûter encore plus cher!
Lundi 21 décembre.
Les points sur les i.
Ce n'est point le moment de polémiquer.
Mais, vraiment, il est impossible de laisser des journalistes plus ou moins académiciens cracher sur l'idéal qui est celui de tous les républicains radicaux et de tous les socialistes qui sont au front, sans faire entendre une protestation indignée.
Hier, c'était Paul Adam qui, avec les meilleures intentions du monde, nous parlait de Terreur pacifiste de 'Jaurès.
Aujourd'hui, c'est Paul Bourget qui parle de notre internationalisme comme un aveugle des couleurs.
Une erreur de Jaurès, — une erreur qu'il partagea d'ailleurs avec toute la démocratie française, — l'idée d'avoir lutté pour la paix jusqu'à son dernier souffle? Mais malheureux, si tous les partis de gauche et d'extrême-gauche n'étaient allés dans les conférences interparlementaires franco-allemandes tendre la main aux députés allemands, si la République radicale et
socialisante n'avait donné l'impression à l'Angleterre que la France voulait la paix, croyezvous que nous aurions eu l'Angleterre avec nous?
Une erreur d'avoir voulu jusqu'au bout empêcher le spectacle à la fois ignoble et grotesque que donne l'humanité en ce moment!
Allons donc! Cette prétendue erreur est le plus beau titre de gloire de Jaurès, le plus beau titre de gloire de la République, elle est la cause de la sympathie universelle dont jouit la France, depuis le début de la grande épreuve, dans l'univers entier ; c'est notre consolation et notre réconfort à nous et à nos femmes en ces heures cruelles de pouvoir nous dire que nous avons tout fait pour empêcher cette abomination.
Certes, Jaurès et nous tous, les républicains de gauche et d'extrême-gauche, nous aurions été des aveugles et des malfaiteurs publics si nous avions été des pacifistes bêlants. Mais tout en agitant le rameau d'olivier, nous songions à la catastrophe possible. En prévision de l'agression que nous redoutions, nous voulions doter la France de la seule organisation militaire capable, avec sa faible population, d'arrêter à nos frontières mêmes le flot de l'invasion. Nous suppliions nos adversaires politiques d'alors d'organiser autrement que sur le papier la nation armée qui, dès le début de la guerre, nous aurait permis d'opposer une muraille non de 1.200.000, mais de 3 millions de poitrines au flot des envahisseurs.
Nous les avertissions que c'est par la Bel-
gique que viendrait l'inondation : Jaurès prenait même la peine de demander la construction de lignes stratégiques permettant de concentrer rapidement la nation armée à la frontière belge.
Des erreurs, cela?
Notre internationalisme, une erreur? Une erreur d'avoir voulu extirper le chauvinisme et les haines internationales du cœur de tous les ouvriers de toutes les nations pour tacher d'empêcher des guerres pareilles à celles qui avaient ensanglanté le xixe siècle? Une erreur d'avoir prêché aux ouvriers de toute l'Europe la fraternité, pour essayer d'orienter les différentes nations vers la fédération des Etats-Unis d'Europe?
Que nos illustres académiciens ne s'imaginentpas que nousallons renoncer à cette erreurlà, pas plus qu'à nos autres erreurs.
Pacifistes et internationalistes hier, nous serons pacifistes et internationalistes demain, quand nous aurons arraché les griffes au militarisme et au nationalisme allemands.
C'est parce qu'ils sont des pacifistes acharnés que nos amis socialistes qui sont au front sont les plus enragés à combattre le militarisme austro-allemand, qui est la clef de voûte du militarisme européen.
C'est parce qu'ils sont des internationalistes fanatiques qu'ils serontles derniers à consentir qu'on fasse quartier au pangermanisme, qui est la forme la plus odieuse et la plus répugnante des nationalismes européens.
Cette guerre, une condamnation de nos «erreurs »?
Allons donc ! C'est la justification la plus éclatante de toute notre propagande dans le pays depuis vingt ans !
Tous les Français, demain, à commencer par les généraux, les officiers et les soldats, qui auront vu de près les horreurs de la grande boucherie, seront plus pacifistes et plus internationalistes que nous ne l'étions avant la guerre.
S'il en était autrement, ce serait à vous dégoûter de l'espèce humaine!
Mardi 22 décembre.
Le Service de Santé
devant le Parlement.
M. le directeur du service de santé a été entendu par la Commission parlementaire de l'hygiène, ou plutôt il a entendu la Commission de l'hygiène, qui avait pas mal de choses à lui conter.
Lui a-t-elle tout dit?
Lui a-t-elle demandé par exemple s'il se payait notre tête avec la dernière statistique triomphale qu'il a fait passer dans les journaux, et que la plupart de ceux-ci ont publiée sans sourciller? Ou, plus bonasse, lui a-t-elle simplement demandé comment ses bureaucrates avaient établi la mirifique statistique d'où il résulte que le service de santé a fonctionné d'une façon vraiment admirable ?
Lui a-t-elle demandé s'il allait, oui ou non,
se décider à avoir sur le front, aux bons endroits, des milliers d'autos aménagées pour répartir nos blessés rapidement dans les ambulances de la zone des armées, pour que nous n'assistions pas, s'il se livre encore de grandes batailles, à une réédition de ce qui s'est passé sur les champs de bataille de la Marne?
L'a-t-elle invité formellement à utiliser les péniches-ambulances pour le transport des blessés et des malades?
L'a-t-elle averti qu'il y aurait fatalement un jour ou l'autre, s'il n'y en a pas déjà, de la rougeole, de la scarlatine, de la diphtérie et de la typhoïde, et que, s'il ne réservait pas certaines péniches-ambulances, certains trains sanitaires pour le transport des contagieux, qu'il est impossible de soigner convenablement dans la zone des armées, il infecterait tous les hôpitaux?
Lui a-t-elle fait comprendre qu'il y aurait intérêt à dresser une liste des chirurgiens de carrière et des médecins de ville et de campagne habitués à faire de la grande chirurgie ; à réserver la chirurgie aux chirurgiens, la médecine aux médecins, la dentisterie aux dentistes, et à grouper sous la main du directeur de santé, qui assiste le généralissime, des chirurgiens qui se transporteraient en auto aux endroits où l'on pourrait prévoir qu'il y aurait besoin de leurs services?
L'a-t-elle supplié d'utiliser dans ses ambulances et ses trains sanitaires des infirmiers et des infirmières professionnels, et de considérer
qu'il n'y a rien de contraire aux principes de l'hygiène à faire soigner des blessés militaires par des infirmiers ou des infirmières civils?
Lui a-t-elle signalé qu'il ne serait pas audessus de l'intelligence de notre bureaucratie d'avoir dans les gares têtes d'étapes d'où partent les trains, et dans les gares régulatrices où on leur donne leur direction définitive, l'état journalier des lits vacants pour malades et blessés dans les hôpitaux des différentes villes des zones du territoire, et qu'il existe des moyens de communication rapides, connus dans les pays civilisés sous les noms de télégraphe et de téléphone, qui permettraient d'aviser les stations-haltes des besoins des trains sanitaires ?
Lui a-t-elle appris que les anciens réformés admis en tas, sans examen, par de récents conseils de revision, n'étaient généralement pas soumis à une nouvelle visite à leur arrivée au corps, malgré tous les ordres ministériels, et que tous nos dépôts s'encombraient de nonvaleurs, de déchets humains, de bronchiteux et de rachitiques dont la seule présence dans les casernes était un danger pour la santé des jeunes recrues?
Lui a-t-elle prédit que s'il ne fait pas désinfecter sérieusement toutes les casernes, à l'occasion de l'arrivée de nos bleus de la classe 15, il y aura dans quelques semaines de ces épidémies auprès desquelles celles de l'an dernier, lors de l'incorporation de la troisième classe, n'auront été que de la Saint-Jean ?
Lui a-t-elle dit enfin tout ce que la Censure
nous empêche d'écrire depuis quatre mois et demi ?
Un communiqué delà Commission d'hygiène nous assure que le directeur du service de santé a dit qu'il tiendrait le plus grand compte de toutes les observations que les élus de la Nation avaient bien voulu lui faire.
Ah ! monsieur le directeur du service de santé, vous êtes vraiment trop bon!
Mercredi 23 décembre.
Soldats du Droit.
Le gouvernement a fait hier une déclaration digne de la France, digne de la République, digne de l'armée nationale que commande un chef qui est à la fois « un grand soldat et un noble citoyen ».
J'ai plus particulièrement goûté le couplet sur le Parlement, « expression et garantie de nos libertés », sur la « déférence » que le gouvernement déclare avoir « pour son contrôle nécessaire » et sur « sa souveraineté qui sera toujours obéie ». C'est l'assurance que la session ordinaire ne sera pas écourtée, ni sabotée, et que les élus de la nation exerceront sur toute la bureaucratie — la bureaucratie civile et militaire, le service de santé comme la Sûreté générale — un contrôle qui commençait à devenir une question de salut public et, en certains cas, d'honneur national.
Pas mal non plus la tirade pleine de modestie où le gouvernement avoue « qu'il ne fut certes pas exempt d'erreur » — voir les hontes des camps de concentration, les arrestations arbitraires maintenues sans jugement, et le service de santé déjà nommé — « et qu'il a profité quelquefois des suggestions et des critiques qui lui sont advenues, comme il convient dans une démocratie où chaque citoyen, même le plus humble, est le collaborateur des pouvoirs publics ». Pas mal, surtout si le président du Conseil veut bien ordonner à la Censure de s'occuper de ce qui la regarde, c'est-à-dire d'empêcher les indiscrétions sur les mouvements de troupes, et de nous ficher la paix pour le reste.
Toute la France sera heureuse d'apprendre que « l'État proclame le droit à la réparation au profit de ceux qui ont été victimes dans leurs biens des faits de guerre » : mais combien ceux qui sont sur le front, affrontant la mort à chaque minute, auraient été plus heureux d'entendre le chef du gouvernement les assurer que la nation saurait prendre à sa charge et traiter comme ses enfants de prédilection, les veuves et les orphelins de ceux qui mourront pour elle.
Mais, vous l'avouerai-je, ce qui m'a le plus remué, ce qui m'a semblé le plus consolant à l'heure cruelle que nous vivons, dans les discours réconfortants du président du Conseil et du président de la Chambre, c'est l'affirmation répétée, comme a dit le président du Conseil, que nous étions en train de « reconstruire
l'Europe sur la justice », non pas seulement l'Europe, mais le monde entier, puisque M. Deschanel a parlé du Japon « réparant les injustices commises envers les peuples d'Extrême- Orient », le Japon « qui nous envoie l'heureux présage des délivrances nécessaires » ?
Vrai?
Alors, non seulement l'Alsace-Lorraine va redevenir française, le Sleswig-Holstein va redevenir danois, mais la Pologne va sortir de son tombeau et ressusciter comme nation autonome ? La Finlande va recouvrer ses libertés perdues ? Les juifs de Russie vont recevoir l'égalité civile et politique ? Les Roumains de Transylvanie, de Bukowine et de Bessarabie vont être rendus à la Roumanie? La Bohême aux Tchèques ? Les Serbes de Croatie et de Bosnie à la vaillante nation serbe? Les Grecs d'Epire, d'Albanie et d'Asie-Mineure à leur mère la Grèce? Les Bulgares de Silistrie et, surtout, ceux de Macédoine, à leurs frères de Bulgarie ?
Mieux : les juifs dispersés par le glaive, il y a deux mille ans, vont donc pouvoir, sur la terre de leurs ancêtres, reconstituer leur nation tant de siècles opprimée et persécutée?
Et les peuples d'Asie, — comme ceux d'Afrique, du reste, — ceux qui versent leur sangsur nos champs de bataille, vont enfin être traités comme les frères des Européens?
La Chambre a voté l'affichage.
On a raison d'afficher sur tous nos murs ces promesses grandioses.
Ce n'est pas assez.
Il faut les afficher dans nos tranchées. Il faut que nos soldats les connaissent. Il faut qu'ils sachent tous, du plus illustre au plus humble, pour quelle grande cause ils souffrent, pour quelle grande cause ils meurent.
Heureux, disait déjà, il y a deux mille ans, le juif de Galilée, qui était un grand socialiste et un grand internationaliste, heureux ceux qui souffrent pour la justice !
Heureux, qu'ils soient chrétiens ou socialistes, qu'ils soient Français, Anglais, Russes, Serbes ou Japonais, ceux qui mourront pour fonder la paix et la justice internationales sur la terre !
Jeudi 24 décembre.
Contrôle parlementaire.
Nos grands ancêtres de 1792 et de 1793 avaient une singulière conception de la République.
Ils croyaient que la République c'était le gouvernement du peuple par le peuple.
Toute la partie jeune et virile de la nation étant dans les camps, les élus de la nation entendaient voir comment elle s'y comportait, si elle ne manquait de rien, si tout allait droit.
Aux heures d'épreuve, ils étaient à la tête des colonnes républicaines, l'écharpe à la ceinture, la plume au vent, et ils savaient trouver le mot qui électrise.
Quelquefois même, quand les généraux paraissaient aller de travers, les représentants en mission leur trouvaient sur-le-champ des successeurs.
Personne ne demande aujourd'hui que l'on nomme des représentants aux armées.
Les temps sont moins tragiques : au lieu d'avoir toute l'Europe contre nous, nous l'avons avec nous.
Les généraux n'ont pas besoin qu'on les surveille; la République est assise, et bien assise, et quand elle aura réparé les fautes de la monarchie impériale, rendu à la France l'Alsace- Lorraine et le prestige militaire que l'Empire lui avait fait perdre, elle sera fondée sur le roc.
Le généralissime, bon général et bon citoyen, fend l'oreille aux généraux insuffisants ou fatigués, sans s'occuper de leurs opinions politiques : il suffit à cette tâche.
Nous avons d'ailleurs, les uns et les autres, tellement bien discrédité les parlementaires — ce n'est pas la moindre des sottises et des injustices de ces dernières années — qu'ils manqueraient un peu de prestige et de panache pour aller sur le front électriser les troupes.
Tels quels, avec leurs qualités et leurs défauts, ils n'en sont pas moins les hommes de confiance de la nation, ses représentants les plus qualifiés.
Autant il serait détestable de les voir s'ingérer dans les questions de stratégie et de tactique, autant il serait dangereux de les voir, à cette heure critique, abdiquer la besogne de
contrôle dont nous, la nation, nous les avons chargés.
Est-il admissible, par exemple, que la Commission parlementaire d hygiène, qui a examiné la situation de notre service de santé, se borne à de vaines critiques et n'envoie pas des commissions dans les ambulances et les hôpitaux pour voir si Qui de droit daigne en tenir compte ?
En août et septembre, on a coffré en prison, ou évacué dans des camps de concentration, tous les sujets autrichiens et allemands résidant en France; quand on sait de quelle espionnite aiguë fut atteint le pays, et en particulier cette pauvre Sûreté générale, on devine quelles gaffes et quelles injustices ont été commises : Alsaciens, Polonais allemands ou autrichiens, Italiens du Trentin ou de Trieste, juifs de Galicîe, de Bukowine ou de Vienne, tous des amis passionnés de la France, ont été empoignés avec une brutalité qui fera rougir notre peuple quand il la connaîtra. Trois mois se sont écoulés depuis la victoire de la Marne, trois mois pendant lesquels le ministre de l'intérieur s'est montré incapable de faire faire un tri entre les Allemands et Autrichiens suspects ou dangereux, et la multitude d'amis de la France confondus avec eux. Le Parlement va-t-il tolérer cette honte ? Ne va-t-il pas obliger le ministre de l'intérieur et son directeur de la Sûreté générale à ne pas déshonorer plus longtemps la France et la République aux yeux du monde civilisé?
Le Parlement ne ferait pas mal non plus
d'envoyer des commissions d'enquête prises dans son sein pour voir ce qui se passe dans nos dépôts.
Dans certains dépôts de régiments de la légion étrangère, notamment à Orléans, ils en découvriraient de belles sur la façon dont sont traités, par des cadres dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils manquent trop souvent de tact, des hommes qui sont venus offrir volontairement leur vie pour la défense du grand idéal de liberté et de fraternité qu'était à leurs yeux la France républicaine.
Dans les dépôts des régiments français, et dans certains bureaux, à condition qu'ils viennent sans se faire annoncer, je consens à me faire naturaliser prussien s'ils ne dénichent pas assez d'embusqués pour constituer tout un corps d'armée.
Ça vous gêne de voir les parlementaires fourrer leur nez un peu partout?
Mais c'est cela, la Republique.
L'autre jour, quelqu'un disait : « Le généralissime, qui est le maître absolu dans la zone des armées, n'a pas le temps de s'occuper des détails d'exécution de toutes les décisions qu'il prend. Ce sont ses officiers qu'il charge de les rédiger. Les officiers, qui ont d'autres chats à fouetter, doivent, dans bien des cas, s'en remettre à un sous-officier, de sorte que, pour bien des choses, la France est gouvernée par un adjudant. »
Hors de la zone des armées, l'adjudant est souvent un inspecteur de la Sûreté.
J'ai beaucoup de respect pour les adjudants,
et encore plus pour les inspecteurs de la Sûreté.
Mais, en paix comme en guerre, laissez-moi vous confier, au risque de vous paraître aussi naïf que les républicains de 1792, que je suis plus tranquille quand je sais que leur toutepuissance est tempérée par le contrôle du Parlement national.
Vendredi 25 décembre.
Noël!
C'est Noël! La place des absents sera plus vide en ces jours qui auraient dû être jours d'allégresse. Où sont-ils ? Morts? ou simplement blessés? ou prisonniers sur la terre étrangère? ou au fond d'une tranchée, guettés par la mitraille ennemie, les pieds dans l'eau?
Triste Noël! Triste comme une Toussaint!
Maudits soient les bandits qui ont déchaîné ces deuils et ces hontes sur la terre!
Et pourtant, non, ce n'est pas la Toussaint, ce n'est pas le Jour des Morts, c'est bien Noël, c'est bien le renouveau c'est bien l'aube d'une nouvelle ère qui luit.
Quelle différence, en tout cas, avec le Noël de l'Année Terrible!
Souvenez-vous comme c'était plus triste, plus morne, plus désespérant, à pareille date, il y a quarante-quatre ans : Paris assiégé, — assiégé depuis trois mois, — bombardé, affamé, agoni-
sant, et les pauvres armées de la Défense natio nale sans cadres, sans équipements, écrasées une à une.
Aujourd'hui, après cinq mois de guerre, non seulement Paris est inviolé, mais Belfort, mais Toul, mais Epinal, mais Verdun. Les Vandales tiennent encore sous leurs bottes un bout de la France et presque toute la Belgique : mais le coup de balai estcommencé.DelaMarire àl'Aisne et à l'Yser, plus un ennemi.
Noël! Ce n'est pas seulement nos départements du Nord qui attendent leur délivrance, et l'héroïque Belgique, et l'Alsace-Lorraine : c'est la Pologne martyre, dépecée toute vivante il y a cent vingt-cinq ans, et qui a soulevé la pierre de son tombeau; ce sont les Danois du Sleswig; ce sont les Roumains de Transylvanie, les Serbes de Croatie et de Bosnie, les Italiens de Trieste et de Trente, les Bulgares de Macédoine, les Grecs d'Epire et d'Asie-Mineure, les juifs opprimés par toute la terre.
Qui sait, c'est peut-être le peuple allemand lui-même qui demain chantera sa délivrance !
Depuis quarante-quatre ans, l'Europe entière étouffait, et l'Allemagne avec elle, sous la cuirasse écrasante et ruineuse que la caste militaire allemande lui imposait.
Depuis quarante-quatre ans, tous les peuples suaient chaque année des milliards et des milliards pour bâtir des casernes, pour forger des canons, pour fabriquer des fusils, pour construire des cuirassés et toutes sortes d'engins de mort et de destruction.
Depuis quarante-quatre ans, toutes les œuvres
de vie et de solidarité étaient paralysées par ce chancre dévorant.
Noël! Voici la délivrance.
Demain, le monstre sera abattu.
Demain, tous les foyers de haines internatio nales seront éteints.
Demain, l'Europe, qui jusqu'ici n'était fondée que sur la Force, sera fondée sur le Droit, sur le droit qu'ont tous les peuples, les plus petits comme les plus grands, de se gouverner euxmêmes.
Demain, tout malfaiteur, qu'il soit roi, qu'il soit empereur, saura ce qu'il en coûte de troubler la paix publique, et par l'exécution retentissante du dernier empire militaire, il saura le sort qui attend ceux qui à l'avenir refuseraient de régler leurs différends avec leurs voisins devant le tribunal international de l'Europe.
Noël! Dans cette Europe nouvelle qui sort des entrailles de la vieille Europe, c'est une France nouvelle qu'on voit poindre.
Disparues, ou du moins dépouillées de leur venin, les vieilles passions politiques, religieuses et sociales d'avant la guerre!
Lequel des riches osera, à l'avenir, refuser sa part des bienfaits et des richesses de la patrie à cette classe ouvrière qui a su si bien prendre sa part des dangers et des souffrances ?
Lequel des plus pauvres osera nier qu'il y avait une belle flamme d'idéalisme dans cette bourgeoisie dont les fils, abandonnant gaiement leur bien-être etleur luxe, acceptèrent joyeusement la vie des tranchées et affrontèrent la mort si gaillardement?
Où est le libre penseur ou le franc-maçon qui niera que, dans les heures les plus affreuses de la grande guerre, certaines âmes aient trouvé dans les vieilles croyances religieuses du réconfort et du courage ?
Où est le curé assez aveugle, où est le croyant assez fanatique qui, ayant vu comment meurent pour leur idéal des légions de mécréants dégagés de toutes attaches confessionnelles, osera colporter certains propos venimeux contre la République et ses écoles sans Dieu et sans idéal!
Noël! Le monde entier, au milieu de ses douleurs, tressaille d'espérance.
L'enfantement est douloureux et sanglant, mais l'humanité sourit à l'avenir radieux qui tressaille en ses flancs, comme la jeune mère supporte les souffrances de la maternité en songeant au nouveau-né qui va paraître.
Noël! Si les pères meurent aujourd'hui, leurs enfants du moins seront à jamais à l'abri de pareilleshorreurs. C'est pour les leur épargner qu'ils consentent à mourir.
Noël! Quand leurs enfants ce matin ont découvert dans leurs souliers la manne divine de l'amour maternel, les mères les plus éprouvées ont souri à travers leurs larmes.
Samedi 26 décembre.
Encore les Japonais.
Plus l'on va, plus l'opinion publique française se demande pourquoi les Japonais ne se battent pas à nos côtés, en Europe. [(1)
Le pays a beau accepter la guerre avec un courage stoïque, il ne comprendrait pas qu'on ne fasse pas l'impossible pour écraser rapidement le militarisme allemand.
Or, tout le monde se rend compte que ça menace de s'éterniser.
L'Allemagne, qui n'est pas encore à bout de souffle, qui est le premier pays du monde — reconnaissons-lui cela — comme audace industrielle et comme esprit méthodique en un siècle où la guerre est en partie une question de matériel, de puissance industrielle, de méthode et d'organisation, l'Allemagne n'est-elle pas capable de prolonger sa résistance un an de plus qu'on ne s'y attend ?
Un an ! Que de ruines, de deuils supplémentaires représentent ces deux petits mots !
Que de souffrances pour nos malheureux frères de Lille, de Saint-Quentin, de Mézières, de Sedan, de Longwy, et pour l'héroïque Belgique, écrasée sous la botte allemande ?
Alors, le recours aux Japonais obsède les esprits des plus fermes, des plus résolus à ne traiter avec l'Allemagne qu'à Berlin.
Les Japonais seraient sans doute très flattés,
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
comme on le leur dit, d'être admis dans le concert des grandes nations; mais, outre que leur victoire de Mandchourie leur a donné voix au chapitre dans toutes les grandes affaires mondiales, ils seraient bien naïfs de marcher uniquement pour la gloire.
Pour faire marcher leur gouvernement dans une affaire aussi sanglante, — mettez- vous dans sa peau, pour une seconde, — il faut évidemment leur offrir quelque chose de palpable.
Quoi?
Allons ! ne tournons pas autour du pot! [(1) l'Indo-Chine Française par exemple, ou un morceau du Tonkin.
Les députés et sénateurs de nos colonies viennent de se réunir, et ils nous déclarent en termes voilés: « Ah! ça non, par exemple! jamais! pas une pierre, pas un pouce de notre empire colonial ! »
Nos honorables donneraient plus volontiers l'Indo-Chine Anglaise.
Je les comprends et je ne verrais aucun inconvénient pour nous assurer le concours, des Japonais que les Anglais paient ce concours tout comme nous, d'un morceau de leur empire indo-chinois.
Il serait juste, en effet, que nos amis Anglais, qui doivent profiter au moins autant que nous de l'abaissement de l'Allemagne, et qui n'auront point connu comme nous les maux de l'invasion, fassent de leur côté les concessions qu'il faut.
Mais pour ce qui concerne l'Indo-Chine Française, les députés de nos colonies se
(1) Ce passage avait été supprimé par la censure.
trompent s'ils s'imaginent que la nation y tient autant qu'eux.
Pour l'immense majorité des Français, l'Indo- Chine est une colonie destinée à être dévorée un jour ou l'autre par les Japonais.
Il n'y a pas un Etat européen, d'ailleurs — pas même l'Angleterre — capable de tenir tête au Japon en Extrême-Orient si jamais une brouille survenait avec lui. C'est peut-être fâcheux pour les Européens qu'il en soit ainsi, mais les choses sont telles. Je ne suis d'ailleurs pas très sûr que les Annamites y perdraient quelque chose.
Je veux faire un pari avec nos sénateurs des colonies.]
Ramassons dans une rue de Paris ou de n'importe quelle ville, ou sur les routes de n'importe quel canton rural de France, cent citoyens français pris au hasard, quelles que soient leurs opinions politiques, et posons-leur la question suivante :
« Que préférez-vous ?
« Ou bien faire de grosses concessions économiques, ou même quelques grosses cessions territoriales en [(1) Asie] aux Japonais pour avoir leur concours immédiatement et raccourcir de six mois la durée de la guerre, ou bien garder toutes vos possessions [(2) indo-chinoises] mais vous passer des Japonais, et ainsi prolonger de six mois la grande boucherie internationale ? »
Je parie tout ce qu'on voudra que, sur cent citoyens français, quatre-vingt-dix-neuf au
(1) Ce passage avait été supprimé par la censure,
(2) Id.
moins vous répondront : « Appelez les Japonais ! »
Mieux [(1).
Dimanche 27 décembre.
Tête de Pipe !
Je me suis fait une pinte de bon sang en lisant le message que le kronprinz a adressé à ses troupes à l'occasion de la Noël, en leur envoyant, comme souvenir, une pipe portant son sympathique portrait.
« De même que mon grand-père, dit l'impériale tète de pipe, alors prince héritier Frédéric-Guillaume, le fit, à la Noël de 1870, à son armée, formée de vos pères et grands-pères, j'envoie à mes camarades de l'armée un petit souvenir pour ce Noël, qui est la plus grande époque de l'histoire de l'armée allemande. »
Avez-vous jamais vu un gaffeur pareil ?
Cette évocation de son grand-père, le prince royal de Prusse, le vainqueur de Sedan, à cette heure, à cet endroit, oh ! mon kronprinz, quelle plaisanterie macabre pour les pauvres soldats allemands !
Quelles tristes réflexions ils ont dû se faire, les pauvres, en comparant ces deux Noëls.
Noël 1870. La guerre a éclaté fin juillet. Quelle marche foudroyante ! Le 4 août, écrasement à Reischoffen de l'armée de Mae-Mahon,
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
qui s'échappa à grand'peine jusqu'à Châlons. Du 14 au 18 août, victoires éclatantes de Marsla-Tour, Borny, Saint-Privat, Gravelotte, sur l'armée de Bazaine, enfermée à Metz. Le 2 septembre, l'armée de Mac-Mahon, qui essaie de venir délivrer Bazaine à Metz, enfoncée à Sedan : près de 100.000 hommes obligés de capituler. En septembre, Paris assiégé. En octobre, Metz capitule avec 180.000 hommes. Il ne reste plus, en face des armées prussiennes triomphantes, que les armées improvisées de la Défense nationale, qui, dès la fin de décembre, gravissent leur douloureux Calvaire.
A Noël 1870, ton grand-père était sous Paris depuis trois mois, et Paris bombarbé, affamé, commençait à râler, et la France avec lui.
Et toi, kronprinz de mon cœur, tu n'as même pas encore réussi à bombarder Verdun, ni Belfort, ni Toul, ni Epinal, ni Dunkerque, et du Paris vers lequel tu marchais, il y a trois mois que tu as été ramené presque à notre frontière, et deux millions de poilus t'empêchent d'avancer d'un pas, en attendant qu'ils to rejettent sur le Rhin et même un peu plus loin.
A Noël 1870, ton grand-père nous tenait sous sa botte, et l'Europe le laissait faire, indifférente ou souriante.
Aujourd'hui, l'Europe est presque tout entière à tes chausses. Tu as déjà sur les bras et la formidable Russie, et la rageuse Serbie, et la vaillante et héroïque Belgique, et l'Angleterre avec un monde d'alliés. Plus un navire ne s'approche de l'Allemagne sans être visité,
fouillé jusqu'à sa coque. Et le jour pourrait bien venir où, faute de cuivre, faute de nitrate, faute de tout ce qui t'est nécessaire pour la fabrication de tes obus et de tes explosifs, tu verras s'effondrer sous tes pas l'Empire que ton grand-père avait réussi à édifier par le fer et par le feu.
Tu as de la chance dans ton malheur.
Tu as de la chance, toi qui as été un des instigateurs de cette abominable boucherie, toi qui as été dans ton pays le chef du parti de la guerre, tu as de la chance de n'avoir dans ton armée que des gens de si bonne composition, et si bien dressés.
Tu as de la chance que les socialistes de ton armée, si braves quand il s'agit de donner leur peau, sur un ordre de toi, ont été trop couards pour te mettre depuis longtemps hors d'état de nuire, toi et ta caste militaire, par une bonne révolution démocratique.
Il aurait été bien reçu, le kronprinz de chez nous, si, après nous avoir mis dans le pétrin en 1870, il avait eu l'effronterie de nous offrir sa tête de pipe.
Qu'ont-ils donc dans le ventre, les socialistes de ton armée, s'ils n'ont pas accueilli ton insolent boniment par un énergique : « Ta bouche ! eh ! kronprinz ! », ou par un sourd grognement de : « Vive la République allemande ! »
Lundi 28 décembre.
A un neurasthénique.
Hé ! oui, c'est entendu, c'est long, long! Non, mais avez-vous cru par hasard que vous n'alliez faire qu'une bouchée de l'armée allemande ?
Vous croyez qu'on démolit comme cela un peuple de près de 70 millions d'habitants, doublé d'un allié qui en a 52 millions, surtout quand cet ennemi a préparé pendant quarante ans sa petite affaire, qu'il a une industrie métallurgique si puissamment outillée, — n'oubliez pas que les guerre modernes sont en partie des guerres de matériel, — qu'il est brave, fanatisé par l'orgueil national, et qu'il est doué du plus bel esprit méthodique, du plus beau génie organisateur de l'Europe entière ?
Vous n'êtes pas content des Russes ?
Et pourquoi donc ? Avez-vous coupé dans les histoires du rouleau russe arrivant à toute vitesse sur Berlin, et dans les 12 millions d'hommes que la Russie pouvait mettre en ligne?
Douze millions d'hommes ! Elle est bien capable, certes, de les appeler, mais comment les approvisionner régulièrement et abondamment de munitions de guerre, avec le développement industriel relativement si faible de l'immense empire ? Gomment, surtout, faire parvenir au front russe les munitions nécessaires à une masse de douze millions d'hommes, avec les voies ferrées si rudimentaires de la Russie, surtout en Pologne?
Regardez la carte des chemins de fer de Pologne : de Varsovie il part dans la direction de l'Allemagne, en tout et pour tout, quatre voies ferrées: l'une par Mlawa, l'autre vers Thorn, deux autres par la région de Lodz. Elles s'écartent en éventail en s'éloignant de Varsovie.
Que voulez-vous ? Quand les Allemands, qui ont en Silésie et en Posnanie un réseau serré de voies ferrées, concentrant leurs troupes sur un point, avancent par une voie vers Varsovie, les troupes russes, qui se sont avancées trop loin, sont bien obligées de se replier en toute hâte, de peur que, près de.Varsovie, les chemins de fer, qui sontleurcordon ombilical, ne soientcoupés.
La difficulté pour les Allemands ce n'est pas de faire replier les Russes vers Varsovie : c'est, arrivés près de Varsovie, de forcer les lignes russes.
Il est probable qu'il va leur arriver du côté de Varsovie ce qui leur est arrivé en octobre : ils vont y perdre des centaines de milliers d'hommes, du matériel, puis ils rebrousseront chemin, poursuivis par la cavalerie russe.
Supposez même qu'ils prennent Varsovie : plus ils s'avanceraient vers l'est, plus les difficultés augmenteraient pour eux.
L'armée russe n'est pas une armée d'offensive : c'est surtout une armée défensive.
Ce n'est pas un rouleau capable d'avancer à toute vapeur.
C'est un énorme concasseur, un formidable marteau-pilon pas facile à déplacer, mais qui est capable d'écraser n'importe quelle masse qui vient se mettre à sa portée.
Le concasseur fonctionne en ce moment devant Varsovie : on sera épouvanté quand on apprendra combien de crânes allemands il aura broyés.
Vous n'êtes pas content non plus des Anglais, cher ami, parce qu'ils vous semblent lents à nous envoyer de gros renforts?
Ah ! ça, est-ce que vous croyez qu'un pays sans armée permanente peut fabriquer des armées d'un million d'hommes comme ça, en trois ou quatre mois, toutes équipées, armées jusqu'aux dents et bien approvisionnées ?
Patience ! patience ! Attendez février et mars, et vous m'en donnerez des nouvelles.
Leur flotte vous cause une déception? Vous êtes joliment difficile si vous trouvez que ce n'est pas un beau travail, un travail gigantesque qu'elle fait en silence, en infligeant à l'Allemagne un blocus qui avancera sa déconfiture de six mois !
La guerre de tranchées du père Joffre n'a pas non plus l'heur de vous plaire ? Vous dites que si les Allemands font des tranchées à mesure qu'ils reculent, et s'ils reculent mètre par mètre, la guerre durera des années ?
Mais non ! mais non! cher ami.
Quand le concasseur russe aura fait encore quelque temps sa besogne, quand les Anglais, ou nous, nous aurons pu grouper sur un point 300.000 à 400.000 hommes de troupes fraîches, bien approvisionnées, de façon à donner aux Allemands unjgrand coup de poing dans l'estomac, ce n'est pas mètre par mètre qu'ils reculeront, c'est au galop qu'ils déguerpiront, qu'ils feront un
bond de 30 ou 40 kilomètres en arrière, comme après la Marne, etquand la muraille crèvera sur un point, c'est toute leur ligne de tranchées qui devra reculer pour faire « en arrière! alignement ! »
Cher ami, vous faites de la neurasthénie.
Soignez-vous.
Pour vous remonter, causez un peu plus souvent aux blessés qui reviennent du front, ou, à défaut, lisez un peu plus la Guerre Sociale, le meilleur reconstituant du système nerveux, excellent tonique recommandé par la Faculté et garanti par le gouvernement.
Mardi 29 décembre.
Pénibles incidents.
Me sera-t-il permis de transmettre au gouvernement et au Parlement, gardien suprême de l'honneur de la nation, les doléances des familles des volontaires étrangers qui se battent en ce moment pour la France, et de faire entendre ici, à ces familles inquiètes, quelques paroles d'apaisement?
A la fin d'août, quand on a cru Paris menacé, quand la marche foudroyante de l'armée prussienne jeta quelque émoi dans le pays, des milliers et des milliers de volontaires étrangers s'engagèrent sous nos drapeanx et on constitua pour eux des régiments de légion étrangère.
Sans doute, les uns et les autres avaient
chacun au fond du cœur quelque arrière-pensée nationale.
Les Polonais marchaient pour la résurrection de la Pologne, les Tchèques pour affranchir leur Bohème du joug allemand, les Italiens pour rendre Trieste et Trente à la patrie italienne, les Russes pour démolir le militarisme prussien qui leur semble être la clef de voûte de la réaction européenne; je ne suis pas sûr que bon nombre de juifs — de beaucoup les plus nombreux parmi nos volontaires — ne caressaient pas l'espoir, en affirmant la vitalité et la vaillance de leur race sur les champs de bataille, de mériter eux aussi la résurrection de leur vieille patrie disparue il y a deux mille ans.
Mais, quel que fût leur rêve national particulier, tous accouraient sous notre drapeau parce qu'à leurs yeux c'était celui qui symbolisait le mieux leur idéal de liberté et de fraternité humaine.
Il faut connaître les milieux étrangers de Paris, un peu névrosés peut-être, dans certains de leurs éléments, mais généreux, idéalistes, enthousiastes, pour comprendre les richesses morales que représentent ces milliers d'étrangers, bercés dès leur jeunesse dans l'adoration de la France de la Révolution et des Droits de l'Homme.
A ces hommes frémissants d'enthousiasme, il aurait fallu des cadres triés sur le volet parmi les gradés passionnément républicains.
On leur donna comme cadres, surtout dans les grades^inférieurs, des gradés de la légion
étrangère venus d'Afrique, et même des gradés sortant des compagnies de discipline.
Je n'incrimine personne : les bureaux de la guerre, depuis quatre mois, ont fourni un travail si écrasant qu'ils sont bien excusables de n'avoir pas songé à cette question un peu spéciale.
Et je ne veux pas du tout jeter la pierre aux gradés de notre légion, venus d'Afrique ou des compagnies spéciales, pour n'avoir pas fait la différence entre les légionnaires ou les mauvaises tètes qu'ils étaient habitués à conduire, et cette élite morale venue se battre pour une idée.
Mais on devine les incidents pénibles qui inévitablement devaient se produire entre ces sensitives qu'étaient les volontaires et ces soldats de métier de l'armée d'Afrique.
Quand on sort de l'armée allemande et qu'on s'engage dans la légion étrangère en Afrique, on accepte sans sourciller les épithètes malsonnantes par lesquelles les gradés, sans y entendre malice, ont coutume d'exhaler leur mauvaise humeur : pour un volontaire peu habitué, dans la vie civile, à certain langage des camps, certaines épithètes injurieuses sont autant de soufflets.
C'est une habitude dans l'armée française, en temps de paix, d'accueillir par toutes sortes de lazzis l'engagé volontaire : « Il n'y a donc plus de pain chez toi? » est un cliché que connaissent tous ceux qui ont passé seulement quinze jours dans une chambrée. Plaisanterie de corps de garde qui ne tire pas à consé-
quence. Seulement, quand un gradé les sort, en temps de guerre, sur un certain ton, à des « volontaires » qui ne connaissent pas les finesses de notre langue — si j'ose dire, — on s'expose avoir un des volontaires sur les rangs tirer de sa poche une liasse de billets de banque et les offrir d'un air narquois au gradé qui a en a un coin de bouché », pour parler le noble langage des camps.
En Algérie, où fleurit l'antisémitisme, un gradé de la légion n'étonne personne en traitant un juif de « sale youpin » : dans un régiment de volontaires, où il y a 70 pour cent de « ces sales youpins », venus mourir pour la France, la plaisanterie paraît un peusaumâtre.
Résultats : quelques protestations nullement graves, dont aucune n'a pris la proportion d'une mutinerie, protestations à la suite desquelles des volontaires qui se sont bien battus sont retirés du front et menacés d'être envoyés au Maroc.
Je me demande si nous avons le droit de prendre des volontaires qui se sont engagés pour se battre contre les Prussiens, et de les envoyer combattre contre les Marocains.
Puisqu'il n'y a eu aucun acte d'indiscipline — je n'élèverais pas la voix en leur faveur s'il y avait eu quoi que ce soit qui ressemblât à une rébellion, — la porte est ouverte heureusement à une autre solution plus intelligente, plus équitable et plus républicaine : leur donner d'autres cadres et les renvoyer au feu... à moins qu'on ne préfère les renvoyer simplement dans leurs foyers.
Quelle humiliation ce serait pour la France d'être obligée d'avoir recours, à une heure pareille, à des moyens de coercition envers des hommes qui étaient venus joyeux, il y a quelques mois, lui offrir leur vie pour sa défense !
Cette humiliation, le gouvernement n'aura-t-il pas à cœur de l'épargner à la France et à la République ?
Mercredi 30 décembre.
Critiques sans aigreur.
Puisque la Censure, qui décidément s'humanise et se civilise, m'a laissé hier transmettre au gouvernement et au Parlement les doléances des familles des volontaires étrangers, je m'enhardis jusqu'à transmettre au ministre de la guerre celles des familles françaises qui ont de leurs membres au front.
Il ne se passe guère de jour sans que des mères, des femmes ou des sœurs de soldats ou d'officiers ne viennent nous voir ou ne nous écrivent pour nous supplier de signaler au ministre de la guerre des abus qui, s'il faut en croire les lettres qu'elles nous communiquent, se commettraient soit sur le front, soit dans les dépôts.
Au front d'abord. Quand on éloigne les hommes de ,1a ligne de feu, après un séjour prolongé dans les tranchées, ils n'ont qu'un désir : se reposer, se décrasser, se détendre les nerfs.
Or, il paraît que certains officiers profiteraient de ces heures de répit pour les abrutir et les énerver par des exercices de parade et des revues de détail qui leur semblent, dans des circonstances pareilles, cent fois plus odieux encore qu'à la caserne; si le fait est exact, serait-il indiscret de demander à qui de droit de mettre bon ordre à ces pratiques [(1).
Dans les dépôts, autres critiques.
La plus générale, c'est que les commandants de dépôt semblent envoyer arbitrairement au front, pour combler les vides, qui leur plaît, ou qui leur déplaît, sans aucun souci d'âge ou d'ancienneté. On fait partir des hommes de quarante-deux ans quand on a sous la main depuis le début de la guerre des gaillards solides de trente-cinq ans, ou de trente ans, ou de vingt-cinq ans. Personne ne rechigne à faire son devoir. Mais pourquoi donner l'impression qu'on fait despasse-droit PPourquoi ne pas faire partir les hommes du dépôt en commençant par les plus jeunes classes? Que veut-on que pense un blessé qui vient à son dépôt et qui est renvoyé au feu, alors qu'il voit qu'on y garde des camarades de son âge, nullement inaptes, qui n'en sont pas sortis depuis le jour de la mobilisation?
Le plus fort, c'est que tel qui n'a pas bougé du dépôt, se voit bombarder au grade supérieur comme sous-officier ou comme officier, pendant que les camarades qui sont dans la tranchée voient l'avancement leur passer sous le nez?
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
Plusieurs officiers blessés de l'active, quand ils arrivèrent à leur dépôt, traînant encore la jambe, ou ayant encore le bras en écharpe, auraient eu l'impression d'être des intrus et des gêneurs pour les officiers instructeurs — le plus souvent de réserve — qui n'étaient jamais allés au feu. Ceux-ci semblaient avoir peur que le nouveau venu leur prît leur place. Le blessé, agacé, demandait à repartir au front, avant même d'être guéri. Et pourtant, qui pourrait faire un meilleur instructeur, qui aurait plus d'autorité morale et d'expérience pour dresser des recrues à la guerre moderne que les officiers qui l'ont déjà pratiquée?
Par contre, quelle autorité morale sur des bleus veut-on que possèdent des officiers dont toute la caserne sait qu'ils sont là depuis le 1er août?
Le moral de l'armée est excellent, malgré les dures épreuves auxquelles elle est soumise depuis cinq mois.
Raison de plus pour que la vigilante sollicitude du ministre de la guerre fasse disparaître, au fur et à mesure qu'on les lui signale, les abus qu'on lui dénonce sans aigreur ni passion et dont la persistance finirait par entamer ce moral merveilleux qui est la principale supériorité de notre armée sur l'armée allemande et le gage le plus sûr de notre victoire finale.
Jeudi 31 décembre.
Oraison funèbre de 1914.
Encore une de passée !
Elle sera célèbre dans les fastes de l'humanité.
Pendant dessiècles etdes siècles, les hommes s'en souviendront, de celle-là !
Qui nous aurait dit cela, il y a un an ?
Oui, on savait bien la guerre menaçante. Mais il y avait si longtemps que la menace planait sur nous qu'on se disait : « Bah ! l'orage passera à côté de nous, une fois de plus ! » Et chacun, insouciant, de se remettre au travail, de vaquer à ses affaires et à ses plaisirs.
Oui, même ceux qui s'étaient fait une spécialité de la prédire et de vouloir la détourner de nous parla menace d'une insurrection de tous les peuples si on la déchaînait, oui, même ceuxlà n'y croyaient pas trop.
Crac ! la foudre est tombée. La poudrière qu'était l'Europe depuis quarante-quatre ans a sauté.
Est-ce que je ne rêve pas ? Est-ce que je n'ai pas le délire ?
En ce moment, 31 décembre 1914, au siècle de la vapeur, de l'électricité, de laéro, de la science, dix-neuf siècles après le triomphe de Jésus-Christ, plus d'un siècle après la Révolution française, tous les hommes valides de France, de Belgique, de Russie, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Autriche sont dans des trous, ici de Dunkerque à Belfort, là-bas de Kœnig;s-
berg à Gracovie ; ils se bombardent ; ils se fusillent, ils s'éventrent à la baïonnette !
De gros mastodontes cuirassés rôdent sur toutes les mers, guettant d'autres mastodontes remplis d'hommes, guettés eux-mêmes par des sous-marins qui, d'unseulcoup, peuvent engloutir 60 à 80 millions de francs de travail humain, et un millier de vies humaines !
Jaurès est mort assassiné !
Non, je ne rêve pas, et je ne suis pas fou.
C'est l'humanité qui est folle à lier, folle à enfermer dans un immense cabanon. La terre n'est qu'un vaste cabanon.
Pourtant, nous sommes nombreux en ce pays qui avons fait ce que nous avons pu pour empêcher cette chose grotesque et horrible ; même qu'on nous collait en prison, entre quatre murs, des années et des années, pour nous faire taire, quand nous disions trop violemment qu'il fallait casser la figure aux gouvernants qui déchaîneraient ces horreurs-là.
Nous sommes-nous assez décarcassés en ce pays pour tendre le rameau d'olivier à ces idiots d'outre-Rhin, qui ne comprenaient pas, qui venaient à nos conférences interparlementaires franco-allemandes de Berne et de je ne sais plus où, etqui, atteints de la folie des grandeurs, eux, nous regardaient du haut de leurs victoires d'il y a quarante quatre ans, du haut de leur population de 70 millions d'habitants — car ils faisaient des enfants, eux, — du haut de leur industrie colossale!
Oui, nous étions un peuple fini, foutu, sans croyance, sans morale, livré à l'anarchie.
Ils nous Pavaient tellement dit, nous l'avions tellement chanté nous-mêmes, en vers et en prose, dans les feuilles bien pensantes et dans les feuilles mal pensantes, que nous avions fini par le croire.
Ahurissement universel : au premier coup de canon, réconciliation générale de Calais à Perpignan, de M. de M un à Edouard Vaillant et au citoyen Jouhaux ; j'embrasse les militaires, les militaires m'embrassent; la Préfecture de police et la Sûreté générale me contemplent avec attendrissement et je fais des yeux doux au tsar.
Décadence ? Pourriture morale ? Ecole sans Dieu ? Ouais ! Deux millions de poilus sortent de terre et vous coupent net le sifflet de Guillaume, au moment où il croyait entrer à Paris.
Et les alliés nous pleuvent du ciel, comme si le Père Eternel était avec nous : des Belges, des Serbes, des Anglais, des Russes, jusqu'à des Japonais !
Nous en sommes encore ébaubis, de nous trouver des gens si bien, si vertueux, si parés de toutes les vertus civiques et militaires.
Et quand nous avons une minute de doute ou de dépression, en songeant aux souffrances des nôtres et à ceux qui sont morts pour nous, nous n'avons, pour nous remonter et pardonner à l'année qui s'en va, qu'à songer à celle qui se termina le 31 décembre 1870.
Nos pauvres anciens, ce qu'ils ont dû souffrir en 1870 !
Quelle belle fin d'année, pour eux, que cette fin de 1914, quand ils mettent en regard les deux
dates : 31 décembre 1870, 31 décembre 1914. ... Tout de même, quelle saloperie que la
Vendredi 1er janvier 1915.
S ouhaits .
Que notre Joffre balaie au plus vite les ordures qui souillent nos départements du Nord et la Belgique !
Que l'armée russe en fasse autant pour celles qui empoisonnent la Pologne !
Que les poilus des armées de la troisième République continuent à surpasser en héroïsme, en endurance, les grognards de la première République et du premier Empire!
Que tous les alliés se rendent bien compte que tout serait à refaire dans dix ans, que tout le sang versé, toutes les souffrances endurées depuis six mois l'auraient été inutilement si, sous couleur d'humanité, dans un moment de dépression, ils accordaient la paix à l'Allemagne avant d'être à Berlin et d'avoir terrassé le militarisme austro-prussien !
Que l'héroïque peuple belge trouve dans l'affection de tous les Français, dans la reconnaissance du monde entier — et dans la certitude de larges indemnités à la fin de la guerre — la récompense de la belle leçon de morale qu'il a donnée à l'humanité !
Que nos amis anglais ne cherchent pas à
faire accomplir à leur flotte des actions d'éclat, et qu'ils continuent sans bruit à appliquer implacablement le blocus des côtes allemandes et autrichiennes !
Que nos amis serbes, pour prix de leur vaillance, puissent constituer la grande Serbie, par l'adjonction de toutes les populations serbes sans exception!
Que nos amis russes aient Constantinople, mais surtout que les éléments libéraux de leur classe dirigeante aident le tsar, dans l'intérêt de tous, à réaliser en Russie le régime parlementaire !
Que la Pologne ressuscite en pleine autonomie, et que la Finlande recouvre ses libertés séculaires, sous la suzeraineté du Parlement de Pétrograd !
Que les Japonais arrivent à la rescousse, et que les diplomaties anglaise, française et russe ne les chicanent pas au sujet des compensations à leur offrir en Asie !
Que le gouvernement grec se hâte, et les gouvernements roumain et serbe pareillement, de faire en Macédoine, aux Bulgares, les concessions nécessaires pour pouvoir avoir les mains libres et réaliser pleinement, aux dépens de l'homme malade de Constantinople et de l'homme malade de Vienne, leurs aspirations nationales!
Que l'Italie reste fidèle à la mémoire de Mazzini et de Garibaldi!
Que les juifs qui ne sont pas encore fondus dans les grandes nations démocratiques, où ils ont acquis tous les droits du citoyen et dont ils
sont souvent les plus dévoués enfants d'adoption, réalisent, à la faveur de la décomposition de l'Empire turc, le rêve sioniste, et que la nation juive, restée si vivace malgré vingt siècles de persécution, ressuscite sur la terre de ses aïeux !
Que la Bohème forme une république indépendante, et la Hongrie semblablement !
Que le bon Dieu allemand, avec le concours des socialistes d'outre-Rhin, donne au peuple allemand, lorsqu'il aura reçu la douche bienfaisante que les alliés lui préparent, assez d'intelligence et de sens politique pour proclamer la République !
Que cette guerre soit la dernière des guerres, et par conséquent qu'au grand Congrès de Bruxelles où, sous la présidence du roi des Belges, les diplomates referont la carte d'Europe, ils ne recommencent pas les bêtises de Napoléon et de Bismarck, ces deux idiots de génie !
Que la paix de Bruxelles, par l'établissement dans la capitale belge d'un tribunal d'arbitrage obligatoire, par la constitution d'une gendarmerie internationale, par la limitation imposée des armements, prépare sérieusement l'avènement des Etats-Unis d'Europe et du monde !
Que nos femmes, nos mères et nos sœurs, qui sont si courageuses, continuent à être vaillantes ; qu'elles puisent, dans l'espérance que c'est la dernière des guerres, la force de supporter jusqu'au bout leurs affreuses tortures!
A tous les Français, sans distinction de parti ou de croyance; à tous les alliés, blancs, noirs
ou jaunes; à tous les neutres qui font des vœux pour le triomphe du Droit, — et pourquoi pas? à tous les Allemands et à toutes les Allemandes chez qui la passion guerrière et la folie des grandeurs n'ont pas tué tout esprit de justice, tout sens moral et tout sentiment d'humanité, — bonne année !
Samedi 2 janvier.
Les frères Bonneff.
Depuis cinq mois que dure l'atroce boucherie, j'étais un privilégié. La mort avait épargné tous mes proches, tous mes amis intimes. Je viens d'être touché cruellement. Léon Bonneff est mort, mort de deux balles au ventre, aux environs de Toul, et je crains bien qu'il me faille pleurer aussi son frère Maurice, disparu depuis plus de quatre mois.
C'étaient, je crois, les deux âmes les plus exquises de mon Parti. Deux âmes ? Non ! Ils n'étaient qu'une seule âme, en deux corps que la nature avait faits si ressemblants que longtemps je les ai pris pour deux jumeaux.
Ils travaillaient dans une collaboration si étroite, si fraternelle, que non seulement leurs livres, mais leurs articles eux-mêmes, portaient leurs deux signatures : Léon et Maurice Bonneff.
Ils symbolisaient si bien à mes yeux l'amour fraternel, ils avaient une telle adoration l'un pour l'autre, et cette adoration se lisait si bien
dans leurs yeux, quand ils se regardaient, que j'avais fini, quand je rencontrais l'un de ces inséparables une fois par hasard tout seul, par l'interpeller d'un jovial : « Bonjour, les frères Bonneff. »
Je crois bien que ce qui les a amenés au socialisme, c'est une immense pitié, une tendresse débordante pour la classe ouvrière.
Avez-vousluleur Vie tragique des travailleurs et leur Classe ouvrière ?
Quand les historiens de l'avenir voudront connaître ce qu'était la vie des travailleurs français au début du vingtième siècle, c'est à ces tableaux, pris sur le vif, d'une touche si sobre, d'une couleur si discrète, qu'ils devront se reporter.
Et ils seront confondus, frappés d'admiration, quand ils sauront que ces travailleurs qui menaient, dans beaucoup de branches de la production, une vie de forçat et de galérien, et pour qui la société fut si souvent marâtre, répondirent comme un seul homme à l'appel de la patrie en danger, parce que la patrie républicaine incarnait à leurs yeux un grand idéal de justice sociale et de paix internationale.
Quelle indécence de la part de certains intellectuels français — qui ont l'air vraiment d'avoir une mentalité d'intellectuels pangermanistes — à venir, au moment où chaque jour nous apporte la nouvelle de la mort d'un des nôtres, nous parler, avec des airs doucereux, de « l'erreur pacifiste »!
Non, mes chers Bonneff, vous ne vous êtes pas trompés en luttant dans les rangs de notre
Parti e de notre G. G. T., pour préserver l'Europe duhonteux spectacle qu'elle donne depuis cinq mois!
Si vous avez pu affronter la mort avec tant de sérénité, c'est que vous aviez conscience, vous et tous ceux des nôtres qui servent glorieusement dans les armées de la République, que vous aviez tout fait, tout accepté — même les plus sanglants outrages et l'accusation d'être des ennemis de la patrie — pour essayer de préserver le monde de ces horreurs.
Dormez en paix, chers frères Bonneff !
Tous les socialistes, tous les républicains qui survivront à ce cataclysme, sont bien décidés à ne rien renier de la prétendue « erreur pacifiste ».
S'ils sont aujourd'hui pour la guerre à outrance, c'est parce que cette guerre c'est la guerre à la guerre, c'est la guerre au militarisme sous sa forme la plus odieuse et la plus grotesque : le militarisme prussien.
Et quand nous aurons fondé sur le Droit des nations, des petites comme des grandes, l'Europe nouvelle et la paix internationale, en prenant des garanties contre tout retour offensif du militarisme, nous nous retournerons vers les puissants et les privilégiés, et nous leur demanderons, mes chers amis, un peu de justice sociale pour cette classe ouvrière que vous avez tant aimée ; nous demanderons en votre nom, à la patrie, — où vous serez plus que jamais vivants parmi nous, — de rendre moins tragique la vie des travailleurs.
Dimanche 3 janvier,
Le Blocus de l'Allemagne.
Le présidentcle la République des États-Unis, qui est un grand idéaliste, n'avait fait aucune représentation à l'Allemagne au sujet de l'abominable attentat commis contre la Belgique.
Il en fait aujourd'hui à l'Angleterre, parce qu'elle met quelque entrave à l'introduction des blés et des cochons américains en Allemagne.
Ne nous frappons pas.
L'incident n'aura pas de suite grave, du moment que le président Wilson ne conteste nullement — il ne manquerait plus que cela! — aux Alliés le droit d'intercepter la contrebande de guerre « absolue », c'est-à-dire celle qui, de toute évidence, sert à alimenter l'armée allemande : chevaux et harnachements pour l'artillerie et la cavalerie, armes et munitions de guerre, minerais servant à la fabrication des explosifs et des projectiles.
Pour le reste, pour les produits et denrées destinés à la population civile d'Allemagne et d'Autriche, que les plus neurasthéniques se mettent bien dans la tête qu'on trouvera un arrangement amiable, et qu'en aucun cas les Etats-Unis, qui comptent 80 pour cent d'Anglais ou d'antiallemands, n'entreront en conflit avec l'Angleterre pour une question aussi controversée et aussi controversable.
Le blocus appliqué à la contrebande de guerre pourrait d'ailleurs, à la rigueur, suffire aux alliés.
Pauvres Allemands, eux si prévoyants, si
méthodiques, qui n'avaient pas oublié un seul bouton de guêtre pour leur immense armée, ils n'avaient oublié que ce détail sans importance : le blocus de l'Allemagne.
On n'est plus au temps de Napoléon Ier.
En ce temps-là, — où nous avions réussi, pour avoir voulu nous moucher un peu plus haut que notre nez, à réunir contre nous toute l'Europe, comme les Allemands aujourd'hui,
— le blocus de la France par la flotte anglaise, c'était une comédie.
Pensez donc : il n'y avait pas de chemins de fer, pas de navires à vapeur; les marchandises de luxe seules se transportaient facilement à de grandes distances; les marchandises lourdes se consommaient sur place. Chaque grande nation vivait de son marché national, travaillait pour son marché national. A part la privation des denrées coloniales, personne en France ne s'est aperçu du blocus de nos côtes par les flottes à voiles de celle que nous appelions alors — comme les Allemands l'appellent aujourd'hui
— la perfide Albion.
Aujourd'hui, avec la vapeur et l'électricité qui ont supprimé les distances et rapetissé la terre, le marché mondial est né.
Un pays industriel surtout, comme l'Allemagne contemporaine, malgré la richesse de son sous-sol en charbon et en minerai, ne peut alimenter son industrie qu'avec les produits de toute la terre.
On devine que si on bloque un tel pays, si on le coupe du reste du monde, il doit finir un jour ou l'autre par tirer la langue.
Or, c'est à cette plaisanterie sinistre que se livre depuis cinq mois la perfide Albion.
Les premiers mois, elle n'avait pas établi un blocus sérieux : ses navires de guerre et les navires de guerre français étaient occupés à convoyer les troupes qui passaient d'Algérie à Marseille, d'Angleterre à Calais; d'Australie, de l'Inde et du Canada en Angleterre.
C'était le beau temps pour la contrebande.
Les nitrates, les cuivres, l'aluminium, le manganèse, le pétrole, tout cela passait par la Hollande, la Suède, l'Italie ou la Suisse, sans compter les denrées alimentaires.
Même deux pays industriels qui ont des chutes d'eau, ret qui, à la faveur de ces chutes d'eau, ont monté de puissantes usines électro-métallurgiques, la Suède et la Suisse, travaillaient certains des métaux les plus nécessaires à l'armée allemande.
L'Angleterre a fini par y mettre le holà.
Depuis le 27 novembre, la Suisse a interdit le passage en Allemagne de toute contrebande de guerre.
Les usines suédoises, dont presque tous les capitaux sont anglais ou français, auraient été fermées par les capitalistes des nations alliées si elles avaient continué à alimenter l'Allemagne.
J'ai expliqué qu'il n'y avait que quatre portes d'entrée pour amener par merdes marchandises aux Austro- Allemands : Suez, Gibraltar, pour les côtes méditerranéennes; le pas de Calais et le passage entre l'Islande et l'Ecosse pour les côtes de la mer du Nord.
Or, depuis quelque temps, toutes ces portes d'entrée sont fermées par les navires alliés.
Les contrebandiers américains crient.
Réjouissons-nous.
C'est bon signe.
C'est la preuve que le blocus est complet et que rien ne passe plus.
Entre nous, j'aime mieux être dans notre peau que dans celle du peuple allemand!
Lundi 4 janvier.
La mort de Bruno Garibaldi.
Le régiment italien commandé par le colonel Peppino Garibaldi, l'aîné des petits-fils du j;rand Garibaldi, vient de recevoir le baptême du feu, là-bas, du côté de l'Argonne.
Baptême de feu, baptême de sang.
Le lieutenant Bruno Garibaldi, qui servait sous les ordres de son frère, a été tué à quelques pas des tranchées allemandes, au moment où il entraînait sa compagnie dans une furieuse charge à la baïonnette.
Quoi, ce superbe garçon qui, il y a quelques semaines, était là, dans mon cabinet de travail, si plein de vie et d'enthousiasme, déjà couché sous la terre froide !
Quelle abomination que la guerre et quels bandits que ceux qui sont responsables de tant de deuils !
Il était venu me voir, avec un autre offi-
cier de la légion garibaldienne. Son frère le colonel avait la bonté de l'envoyer me remercier, au nom des garibaldiens, de ce que j'avais écrit sur la légion garibaldienne et sur l'Italie.
Je les remerciai, son compagnon et lui, avec émotion, de venir verser leur sang pour la France républicaine, et pour la libération de tous les peuples opprimés.
Je l'entends encore me répondre : « Nous sommes nombreux en Italie qui aimons la France et la République, et qui nous rappelons ce que vous avez fait pour notre unité nationale à Magenta et à Solférino!
— Votre grand-père et la légion garibaldienne nous ont déjà payé cette dette de reconnaissance en 1870, quand ils vinrent si généreusement, au jour de nos défaites, se battre à nos côtés !
— Non, non, la dette n'est pas payée. Elle ne sera payée que le jour où l'Italie se sera levée tout entière pour affirmer à côté de vous la fraternité latine, libérer toutes les nations opprimées et fonder les Etats-Unis d'Europe! »
Je regardai le jeune officier qui me parlait ainsi, dans le français le plus pur, sans le moindre accent, comme seuls des latins savent parler notre langue.
Fraternité latine!
Oh! oui! qu'il est bien, par le sang, par toutes ses manières, un frère des plus beaux de notre race, ce latin svelte, souple, élégant, idéaliste, enthousiaste!
Fraternité latine ! Jamais je n'ai tant senti le sens profond de ces mots, jamais je n'ai mieux
entendu la voix du sang qu'en entendant ce latin si semblable, par tout son être phvsique et intellectuel, aux meilleurs de chez nous!
Et jamais je n'ai senti avec tant de force ce que signifient ces mots : « la culture latine », qu'en écoutant ce latin, en qui chantaient vingt siècles de civilisation et d'humanité.
Quels souvenirs va remuer au cœur de la nation italienne la mort du jeune héros!
Quelle secousse va ressentir l'âme italienne quand la dépouille mortelle du jeune héros va, la semaine prochaine, faire sa rentrée triomphale dans cette Italie frémissante !
Quel ciment entre les deux nations sœurs que le sang de Bruno Garibaldi!
Que peuvent, contre les passions que ce cercueil va réveiller, tous les discours, toutes les promesses de Bùlow, l'ambassadeur des gens qui ont fait couler ce sang italien?
Mon collaborateur et ami Léoncavallo, le frère du grand musicien, qui depuis le début de la guerre représente dans notre rédaction cette Italie démocratique qui n'a jamais douté de la France républicaine, m'a dit le mot juste, ce soir : « C'est une corde qui casse au violon de Bùlow! »
Hier, je n'étais pas sur de l'intervention de l'Italie.
Après la mort de Bruno Garibaldi, je n'ai plus peur.
Et j'ai envie de crier à nos soldats, qui depuis trois mois, dans les tranchées, supportent héroïquement les souffrances les plus prolongées peut-être qu'aucune armée ait jamais
endurées : « Tenez bon. Les renforts se préparent : renforts anglais, renforts français. Ces garibaldiens, qui viennent d'entrer en ligne, ne sont que l'avant-garde de l'armée italienne! »
Mardi 5 janvier.
Les hésitations du Japon.
« Continuez ! continuez à enfoncer le clou ! Il faut que nos alliés japonais viennent. Non pas que nous ne soyons pas capables à nous tous : Serbes, Belges, Anglais, Russes et Français de venir à bout des Allemands et de leurs deux alliés, mais l'intervention japonaise abrégerait la guerre, ses maux et ses ruines, de trois mois, peut-être de six. On ne saurait la payer trop cher! »
C'est l'antienne que me chantent tous les jours les lettres que nous recevons ici.
Moi, je veux bien continuer. Mais à une condition : c'est qu'on ne s'emballe pas, et qu'on ne croie pas que c'est arrivé.
D'abord, sommes-nous sûrs que les Japonais soient « nos » alliés ? Et s'ils étaient seulement les alliés de l'Angleterre ?
Je vous entends : les alliés de nos alliés sont nos alliés.
Oui, mais si, comme c'est probable, le traité qui les lie à l'Anglelerre a nettement précisé qu'il s'agit exclusivement d'une garantie réciproque que l'Angleterre et le Japon se
donnent pour leurs possessions en Extrême- Orient?
Sans doute, l'Angleterre peut représenter au Japon que si les Allemands sortaient vainqueurs de la lutte, ils ne manqueraient pas de leur chercher querelle en Extrême-Orient.
A quoi le Japon répondrait tranquillement : « Qu'ils y viennent jdonc! En Extrême-Orient, nous ne craignons personne ! »
Mettons-nous dans la peau des Japonais. Ils ont beau avoir la peau jaune, ils ne sont pas plus bêtes que nous, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que nous leur demandons, en somme ? De prendre 400.000 à 500.000 de leurs jeunes gens et de leurs jeunes hommes, et de les envoyer se faire casser la figure pour nos beaux yeux, ici, en Europe, où ils n'ont rien à faire, où ils n'ont ni le moindre intérêt, ni le moindre pied-à-terre, ni la moindre colonie?
Car notez qu'au Japon tout le monde, ou à peu près, est soldat comme chez nous, et que, pour nous expédier des effectifs sérieux, ce serait toute leur armée active qu'ils devraient nous envoyer.
Pour bien vous représenter la grimace que doivent faire les Japonais quand on leur parle de cette intervention, imaginez l'inverse.
Imaginez que ce soit le Japon qui nous demande d'envoyer 400.000 ou 500.000 soldats de notre armée en Extrême-Orient pour les défendre d'une invasion... mettons américaine.
Il faudrait nous payer cher, n'est-il pas vrai ?
On me dira : offrons-leur un bon prix, un morceau de Tlndo-Ghine, parexemple, ou même
l'Indo-Chine — je supplie la Censure de laisser ses ciseaux tranquilles, puisque je ne fais aujourd'hui aucune proposition ferme, mais une simple supposition.
Je ne suis pas sur du tout que les Japonais trouveraient que le jeu en vaille la chandelle.
Veuillez vous rappeler que les Japonais viennent tout récemment d'ingurgiter la Corée, puis la Mandchourie, deux énormes morceaux d'Asie qui étaient sous leurs fenêtres ; qu'ils viennent de s'adjuger Kiao-Tchéou, arraché au kaiser, ce qui valeur permettre de considérer la grosse province chinoise du Chantoung comme sous leur influence commerciale. Avant qu'ils aient digéré toutes ces conquêtes, il leur faudra du temps. Pour le moment, je ne serais pas étonné qu'ils soient rassasiés, et que même notre Indo-Chine ne leur semble pas assez tentante pour les faire marcher.
Vous avez vu d'ailleurs la grimace qu'a faite le Parlement japonais, il y a huit jours, quand le gouvernement lui a proposé d'augmenter l'armée de deux divisions : il a refusé net ; si bien que le gouvernement l'a dissous et convoque les électeurs pour mai prochain, ce qui, à tout le moins, risque de reculer l'intervention à Pâques ou à la Trinité.
Notez que je ne dis pas que les Japonais ne marcheront pas.
Par orgueil national — ils n'en manquent pas! — pour montrer qu'ils sont une grande nation, ils sont parfaitement capables de marcher gratuitement en faisant un geste de grands seigneurs; ou bien par intérêt, pour
obtenir de la France et de l'Angleterre, en plusieurs annuités, les milliards qu'il leur faudra pour exploiter la Corée, la Mandchourie et le Chantoung.
On peut être sûr que notre ministre des affaires étrangères aime l'Allemagne autant que nous l'aimons, et que tous les tours qu'il pourra lui jouer, il les lui jouera, y compris l'appel au Japon.
J'ai voulu simplement, moi qui ai été un des premiers à crier au gouvernement : « Et les Japonais ? », expliquer à l'opinion publique française que la questionde l'intervention japonaise est plus complexe qu'on ne se l'imagine souvent.
Si le Japon marche, tant mieux!
Mais la prudence conseille de faire comme s'il ne (levait pas marcher, c'est-à-dire de compter d'abord sur nous-mêmes, ensuite sur nousmêmes, et toujours sur nous-mêmes, et de préparer pour le printemps prochain, ici même, pour en finir au plus vite, de nouvelles armées.
Morale : Aide-toi, le Japon t'aidera !
Mercredi 6 janvier.
Jours d'hiver.
Janvier : de la pluie, du brouillard, de la boue, du froid, des journées courtes, des nuits interminables.
Un dur mois à passer pour une nation en guerre.
La nature vous imprègne de sa tristesse.
Il pleut dans les cœurs.
C'est le moment de réchauffer de notre tendresse les réfugiés du Nord et de Belgique, qui battent le pavé de nos villes, en quête d'une place, en quête d'un gîte.
C'est le moment pour chacun de soutenir et de remonter le moral des pauvres femmes dont les fils, les époux et les frères sont là-bas dans la tranchée glaciale, exposés à la mort.
C'est le moment surtout de maintenir par tous les moyens le beau moral de ceux qui sont au front.
Vous, le préfet de la Seine, les maires des vingt arrondissements de Paris, et les municipalités de partout, et les Comités de secours aux victimes de la guerre, veillez-vous à ne pas chicaner les réfugiés, les femmes de mobilisés, les chômeurs pour le paiement des indemnités auxquelles ils ont droit? Veillez-vous à ce que tout le monde soit logé ? Avez-vous songé au moins à recenser les appartements vacants, à les réquisitionner, et à y loger les réfugiés belges ou du Nord? Avez-vous réfléchi que, dans toute maison qui recevrait un réfugié, les autres locataires de l'immeuble, les voisins, auraient vite fait de meubler ces logements vides en apportant qui un lit, qui un matelas, qui une chaise ?
Messieurs les employés de mairie, de bureaux de bienfaisance, de bureaux de police, de bureaux de poste, mettez-vous dans vos rap-
ports avec le public, surtout avec les pauvres femmes nerveuses, qui ont affaire à vous, la douceur et la bonté auxquelles ont droit, en des crises pareilles, tous ceux qui souffrent ?
Messieurs du Secours national, de l'Œuvre du petit drapeau belge, songez-vous que les millions que vous avez en caisse, c'est maintenant qu'il faut les distribuer, et non pas dans six mois ?
Messieurs de l'intendance, gâtez-vous un peu nos soldats d'un sou en ce dur mois d'hiver ? Sont-ils chaudement vêtus ? Sont-ils bien approvisionnés? Faites-vous diligence pour leur faire parvenir au front les milliers d'hectolitres de vin que les vignerons d'Anjou et du Midi mettent à leur disposition? Le bon vin jde France, c'est du soleil en bouteille.
Messieurs de l'état-major, messieurs les chefs de corps, tenez-vous la main à ce que, sur le front, les séjours dans les tranchées ne soient pas trop longs pour chaque unité ? Donnezvous des ordres pour que chaque unité se repose à tour de rôle dans de bons cantonnements où chacun peut se nettoyer, se reposer, calmer ses nerfs ? Recommandez- vous, en ces heures si dures, à tous vos officiers, — à la plupart la recommandation estheureusementsuperilue, — de pratiquer avec leurs hommes cette camaraderie, cette fraternité qui distingue si heureusement le commandement à la française du commandement à la prussienne ?
Monsieur le ministre de la guerre, continuezvous la chasse que vous nous avez promise contre les embusqués, non pas contre ceux qui,
dans les ambulances, sur les automobiles ou dans certains services publics font une besogne où ils sont indispensables, mais contre les vrais embusqués, les tireurs-au-flanc, qui se font pistonner pour ne pas aller au feu? Vous représentez-vous l'état d'âme de territoriaux de quarante et quarante-deux ans qui sont dans les tranchées depuis des mois, quand leur femme leur écrit que les dépôts sont pleins déjeunes gens bien portants qui ont de vingt-cinq à trente ans ? Votre administration veille-t-elle avec soin que, dans tous les dépôts, on envoie au front les hommes par rang d'âge, en commençant par les plus jeunes? S'arrange-t-elle pour réserver les hommes les plus vieux pour la garde des voies, des ponts et des prisonniers de guerre ? Permettez-vous à un journaliste, dont c'est la fonction, de tâterle pouls de l'opinion publique, de vous avertir que c'est par la plaie des embusqués — une plaie heureusement moins grave que beaucoup le colportent — que la démoralisation finirait, si on ne la guérissait radicalement, par gagner à la longue une partie de la nation et de l'armée ?
Ce n'est que par un redoublement de vigilance, de solidarité, de fraternité, que nous empêcherons, en ce triste mois de janvier, le moral de nos hommes et de nos femmes de s'abîmer.
Allons ! encore un effort de vaillance et d'endurance !
Nous sommes presque au bout de nos peines.
Le plus dur est passé.
Le printemps n'est plus loin, ni la victoire !
Jeudi 7 janvier.
Garibaldi.
Quand il apprit la mort glorieuse de son fils Bruno, Ricciotti Garibaldi, qui, en 70, au temps où il servait sous son père, le grand Garibaldi, prit le drapeau du 61e poméranien à la bataille de Dijon, eut ce mot de vieux Romain de la République : « J'avais donné mes cinq fils à la France et à la cause de la liberté : il m'en reste quatre. »
Il ne lui en reste plus que trois, puisque son benjamin, Constantin Garibaldi, vient de mourir à son tour, frappé d'une balle allemande.
Garibaldi !
Il était écrit que ce nom glorieux serait le drapeau vivant de la patrie italienne depuis le premier jour de la résurrection nationale en 1859, jusqu'à l'heure suprême où l'Italie va enfin achever son unité nationale par l'adjonction de Trieste et de Trente.
1859 : c'était hier. L'Italie était encore divisée en une demi-douzaine d'Etats. Au sud de l'Italie, le royaume de Naples et de Sicile. Le pape, souverain temporel, tenait tout le centre: les États de l'Église. Au nord, le roi de Sardaigne et de Piémont tenait Gênes, Turin, et débordait sur Nice, pays mi-français, mi-italien, et sur la Savoie, pays français. Dans la Toscane, un grand-duc autrichien. A Parme, un autre grand-duc autrichien ; un troisième à Modène. Quant au royaume lombard-vénitien,
le pays de Milan et de Venise, il était, depuis 1815, à l'empereur d'Autriche lui-même.
Depuis 1815, chaque fois que les libéraux et les démocrates bougeaient dans un des États italiens, le gendarme autrichien accourait au secours de l'autorité, et mettait tout le inonde à la double boucle.
En 1859, la démocratie italienne en eut assez de ce régime, et elle prit les armes pour fonder la patrie italienne, une et indivisible.
L'âme du mouvement, ce fut le Niçois Garibaldi.
Emporté par le courant populaire libéral et démocratique, qui aurait balayé son trône et fondé la République s'il lui avait résisté, le roi Victor-Emmanuel osa risquer la guerre avec l'Autriche non sans s'être assuré le concours de Napoléon III.
Et le royaume d'Italie sortit de cette guerre de délivrance, agrandi des trois grands-duchés de Toscane, de Parme, de Modène et de la Lombardiô.
1860 : Garibaldi, avec sa bande de chemises rouges, part pour la Sicile, la soulève, la conquiert, conquiert Naples, conquiert — signezvous, bonnes âmes catholiques — conquiert, horreur! les États du pape, à l'exception de Rome, que Napoléon III prenait sous sa protection.
Puis, sacrifiant ses préférences républicaines sur l'autel de la patrie italienne, il laisse toutes ses conquêtes au roi d'Italie.
1862 : grand émoi dans toute l'Italie. Le grand patriote est sur les grandes routes, avec
ses chemises rouges. Et ce diable d'homme, — peut-être était-ce le Diable en personne, — marche sur Rome.
Il faut que le roi d'Italie lui-même, pour ne pas se brouiller avec Napoléon III, envoie des troupes contre lui et le fasse prisonnier.
1866 : le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se battent pour savoir qui dominera l'Allemagne : vous ne voudriez pas que l'Italie q-aribaldienne se croisât les bras. L'Italie ne serait plus l'Italie si elle se croisait les bras quand son ennemie héréditaire, l'Autriche, est dans le pétrin. L'Italie accourt pour l'y enfoncer un peu plus : elle y gagne la Vénétie.
Pour que l'Italie soit faite, qu'est-ce qui lui manque ?
Sa capitale : Rome, que tient une garnison française pour le compte du pape; Trieste et Trente, que l'Autriche a 'gardés sous sa botte.
1867 : Garibaldi, avec sa petite troupe, tente un nouveau coup de main sur Rome ; les chassepots français l'arrêtent àMentana.
1870 : les troupes françaises ont quitté Rome; le fruit est mûr : les troupes italiennes entrent à Rome.
Quant à Garibaldi, il accourt, avec la légion garibaldienne, se battre pour la France et la République.
Comprenez-vous maintenant les passions qu'éveille au delà des monts ce nom de Garibaldi ?
Comprenez-vous quel tressaillement s'empare de la nation italienne, de tous les démocrates, de tous les patriotes italiens lorsqu'ils
apprennentcoupsurcoup que deuxdes petits fils de Garibaldi ont été tués, en France, de deux balles prussiennes?
Garibaldi, on le croyait mort ; et voici que tout à coup on apprend qu'il vit, qu'il vit en son fils RiccioHi Garibaldi; qu'il vit en ses cinq petits-fils ; qu'il vit en 1 immortelle légion garibaldienne.
Et des Alpes à la Sicile, toute la nation italienne se pose cette question : « Garibaldi ! pourquoi se bat-il dans l'Argonne? »
Et le grand ancêtre répond par la bouche de Ricciotti Garibaldi à tous les patriotes italiens: « La route ensanglantée de l'Argonne conduit à Trente et à Trieste ! »
Vendredi 8 janvier.
Montéhus.
Mon ami et collaborateur Montéhus, après six mois de silence, débute aujourd'hui à l'Eldorado.
Les gens grincheux, moroses ou neurasthéniques, vont dire : « C'est bien le moment de chanter ! »
La peste soit des gens qui prennent tout de travers et qui voient tout en noir !
Si on rouvre les concerts, si on nous rend le pain de fantaisie, si les portes de Paris se dépouillent une à une de l'appareil guerrier qui leur donnait un air si renfrogné, eh ! bonnes
gens, ne vous lamentez pas : c'est que ca va mieux. ^
Montélius !
Que de souvenirs ce nom évoque pour tous
es ouvriers et tous les socialistes qui sont dans
la tranchée, ou qui attendent leur tour d'y
aller ! J
O salles de cafés-concerts, de quels spectacles lutes-vous témoins, au temps de l'Affaire quand il chantait, au milieu des applaudissements frénétiques des dreyfusards et sous les sifflets des autres, les couplets de son Soldat républicain !
Quelles passions il déchaîna, le grand artiste populaire, a Paris et dans toutes les grandes villes, quand, dans nos luttes politiques et sociales de ces dernières années, il flagellait les gouvernants et criait les colères populaires !
Combien de fois nous sommes-nous égosilles, aussi, a chanter dans nos manifestations son ; chant de guerre civile, Gloire au 11*, où l'ani- I mal avait trouvé moyen de glisser- ce qui choquait les plus purs des révolutionnaires quelques mots attendris sur la Patrie '
Y a-t-il eu une seule grève depuis cinq ans, .une seule manifestation dans la rue, où nous ne layons chanté, son chant de révolte?
Les soldats les gardes municipaux et les sergents de ville, chargés du service d'ordre i avaient entendu, VHymne au 17«, tant de fois qu ils le chantonnaient eux-mêmes dans leurs fcorps de garde. s
Nous pouvons bien rappeler ces souvenirsia, dont nous ne rougissons pas, du reste,
maintenant que la tempête qui s'est déchaînée sur la France a balayé toutes les haines fratricides.
Etje ne sais rien de plus symptomatique, de plus réconfortant que la réapparition sur les planches, sous les traits d'un barde patriote, du chansonnier antimilitariste qui déchaîna tant de passions.
Cabotin, diront les imbéciles. Non ! artiste, grand artiste qui a su traduire depuis dix ans les passions de la foule ouvrière et qui continue à les traduire aujourd'hui.
Hier, dans un admirable élan d'idéalisme, la classe ouvrière française, la plus émancipée de tout le prolétariat européen, rêvait de fonder sur la terre la cité de justice et d'égalité, et elle appelait tous les prolétaires d'Europe à bâtir avec elle un monde nouveau, d'où la misère et le despotisme seraient chassés. Montéhus chantait ses espoirs et ses colères.
La fatalité, servie par l'imbécillité des socialistes allemands, a jeté par terre provisoirement ce beau rêve de paix internationale. Comme un seul homme, la classe ouvrière a volé à la frontière défendre la France et la République : Montéhus, embouchant la trompette guerrière, sonna la charge contre les ennemis de la patrie et de la civilisation.
Ce n'est pas à l'Eldorado qu'il devrait dire les chansons dont la bonne humeur, l'air gavroche \ et la note émue, si profondément humaine, j font tour à tour rire et pleurer les lecteurs de j la Guerre Sociale, et dont beaucoup sont doj frémissantes Marseillaises : c'est dans les can-|
tonnements du front et les ambulances de l'arrière.
Pourquoi Botrel y est-il, et pas Montéhus ?
Nos officiers et nos soldats républicains et socialistes ont applaudi le barde breton, le chantre de la vieille France religieuse et mystique.
Aurait-on peur, par hasard, que les soldats et les officiers catholiques fassent grise mine au barde de la démocratie et de la République ?
Samedi 9 janvier.
Au bagne !
Je viens de lire le rapport officiel, si mesuré, de la commission d'enquête sur les atrocités allemandes en France.
C'est du propre !
Ça vous rappelle les exploits de la Jbande Bonnot, mais en plus colossal et, il faut le dire à la décharge de Bonnot, en 'plus crapuleux, car la bande Bonnot ne violait pas les petites filles ni les vieilles femmes, et ne fusillait pas les^ gosses; en plus hypocrite aussi, car du moins la bande Bonnot ne nous la faisait pas à la vertu et ne se vantait pas de représenter un type élevé de civilisation ou de culture.
Si abominables que soient les atrocités allemandes perpétrées en France et en Belgique, je n'en ai pas été autrement surpris. [(1)
(1) Ce passage reste supprimé par la censure.
Et c'est parce que nous av@ns, au péril de notre liberté, flétri ces abominations quand c'est nous qui les commettions en Chine, à Madagascar, au Maroc et ailleurs que nous avons le droit de les flétrir aujourd'hui que c'est nous qui les subissons.
La seule innovation véritable de la bande du kaiser Bonnot, c'est que jusqu'ici les Européens observaient, dans leurs guerres entre eux, une tenue relative, un reste de pudeur, une certaine chevalerie : la gloire impérissable de la « kultur 39 allemande aura été d'avoir introduit ces mœurs de sauvages et d'orang outangs en pleine Europe, et d'avoir ainsi réussi à arracher au monstre de la guerre l'auréole dont le paraient encore les imaginations de quelques potaches ou de quelques vieux sadiques.
A la conscience européenne il apparaît enfin en pleine clarté cette vérité qu'une minorité d'élite avait seule jusqu'ici entrevue : que la guerre est un crime de droit commun; qu'il faut la prévenir à l'avenir par l'institution d'un tribunal d'arbitrage obligatoire entre lesnations, par le désarmement général imposé à tous, et par l'établissement d'une gendarmerie internationale.
Seulement, pour quela leçon porte, pour que la guerre soit à jamais déshonorée dans l'esprit des foules, il faut faire quelques exemples.
On connaît les noms des chefs de corps qui ont commis tous ces actes de brigandage.
On connaît les chefs d'armée qui ont ordonné d'employer ces moyens de terreur.
On connaît le chef responsable de toutes ces
ignominies : il s'appelle Guillaume de Hohenzollern.
Si ces bandits ne sont pas traduits en cour d'assises et confiés aux bons soins du bourreau de Londres ou de Monsieur de Paris, ou si, à tout le moins, ils ne finissent pas leurs jours au bagne, — pas Sainte-Hélène : Nouméa ou la Guyane! — dans vingt-cinq ans, tout sera à recommencer!
Dimanche 10 janvier.
La question des loyers.
Dans la cité de mes rêves, il n'y aura plus de propriétaires d'immeubles, de propriétaires privés du moins ; les maisons d'habitation — et bien d'autres choses encore — seront propriétés communales. Les villes administreront leurs maisons d'habitation comme beaucoup d'entre elles administrent déjà, en divers pays leurs services des eaux, de l'éclairage, de voirie, des transports en commun.
Mais nous ne sommes pas dans la cité de mes rêves, et voilà pourquoi se pose, en des termes d'une complexité effrayante, le problème qui déjà se posa, en des termes angoissants, à nos aînés de 1870-71.
Lors de la dernière guerre, le gouvernement de la Défense nationale accorda délai sur délat — moratorium sur moratorium, pour parler la belle langue de nos jours ; — seulement, à la
paix, il eut l'idée folle de parler de faire payer les loyers en retard.
Nos pères de 1870-71, s'ils avaient été vainqueurs, auraient éclaté de rire au nez du gouvernement, et ils auraient sans doute fait le simulacre d'attacher à une lanterne le premier proprio ou le premier huissier qui aurait voulu faire saisir un mobilisé.
Mais nos pères étaient des vaincus.
La défaite est mauvaise conseillère.
Ils répondirent à la loufoquerie gouvernementale en proclamant la Commune ; car, n'en doutez pas, ce fut la question des loyers qui fut la principale cause de la Commune, et qui la rendit si populaire, au début, chez tous les petits commerçants.
Vous ne voulez pas de nouvelle Commune ?
Moi non plus.
Alors, ne recommençons pas les bêtises.
C'est recommencer les bêtises que de ne pas dire carrément, dès aujourd'hui, une fois pour toutes, et en termes clairs et nets, que les mobilisés sont exonérés définitivement, complètement, eux et leurs familles, de tout loyer, pendant la durée de la guerre.
Personne ne proteste, je pense.
Restent les non mobilisés.
Vous savez ce que dit, en ce qui les concerne, le dernier moratorium, celui d'avant-hier, car « la Loi et les Prophètes », en ces matières, changent tous les quinze jours.
Pour Paris et la douzaine de départements de la région du Nord-Est traités comme la Seine, un nouveau délai est accordé de plein
droit aux locataires non mobilisés payant des loyers inférieurs à 1.000 francs, que ces locataires soient patentés ou non, et aux patentés payant un loyer ne dépassant pas 2.500 francs ; toutefois, en ce qui concerne ces locataires non mobilisés ayant un loyer supérieur à 600 francs, les propriétaires sont admis à justifier devant le juge de paix que leurs locataires sont en état de payer tout ou partie des termes échus.
Sur deux points, je serais plus « réactionnaire » que MM. Ribot, Thomson et Gie, et moins démagogue, et plus équitable.
J'autoriserais les patentés, quel que soit le chiffre de leur loyer, à prouver devant le juge de paix ou une commission arbitrale, composée mi-partie de propriétaires, mi-partie de locataires, qu'ils ne peuvent pas le payer : combien de commerçants ayant de formidables loyers, qui depuis la guerre ne font plus un sou d'affaires, surtout dans le commerce de luxe !
D'autre part, j'autoriserais les propriétaires à faire la preuve que leurs locataires peuvent les payer, même si ces locataires ont des loyers inférieurs à 600 francs. Combien connaissonsnous de petits fonctionnaires et d'ouvriers qui touchent leurs salaires complets, et quelquefois de plus hauts salaires qu'en temps de paix, et qui pourraient payer leur loyer comme auparavant, tout en étant moins à plaindre que les camarades qui sont dans l'eau jusqu'au genou dans les tranchées?
Par ce système, tous ceux des non mobilisés qui peuvent payer paieraient leurs loyers — et ceux-là seulement, — et comme il est rare qu'un
propriétaire ait tous ses locataires mobilisés ou en chômage, le peu qu'il toucherait lui permettrait d'acquitter ses impôts, l'eau, le gaz, l'entretien de ses maisons, son entrepreneur et ses créanciers hypothécaires.
Par ma méthode, qui est conforme à l'élémentaire bon sens et à la plus évidente équité, la perturbation provenant de la guerre serait réduite à son minimum en matière de loyers et à condition de faire une caisse de prêts pour les quelques petits propriétaires malchanceux dont tous les locataires seraient mobilisés, personne n'aurait le droit de se plaindre.
Prière de ne pas m'objecter que les déclarations chez le juge de paix répugnent à notre délicatesse : d'abord, il n'y a pas de honte, en temps de guerre, à ne pas pouvoir payer son terme ; ensuite, ce sera une excellente gymnastique pour habituer les citoyens français à déclarer leur revenu, car j'imagine qu'après la guerre, notre premier soin sera de faire l'impôt sur le revenu, n'est-ce pas?
Prière de ne pas verser de larmes sur le sort des propriétaires qui, par le fait de la guerre, perdront une partie de leurs termes : qu'on garde ses larmes pour des victimes plus intéressantes.
Il y a dans la tranchée des centaines de milliers d'hommes qui n'avaient que leurs seuls salaires d'ouvriers, d'employés, pour faire vivre leurs familles ; ils ont tout perdu, sauf les vingtcinq sous qu'on donne à leur femme.
Puisque le Capital-Humain consent de pareils sacrifices à la patrie, — sans parler du sang
2ta —
qu'il prodigue si généreusement, — on voudra bien, je pense, nous accorder que nous pouvons sans injustice demander quelques sacrifices au Capital-Moellon.
Lundi 11 janvier.
Un soufflet au Parlement.
Le Parlement se réunit demain en session ordinaire, pour cinq mois.
Il n'est pas trop tôt.
Oui, parfaitement, pas trop tôt.
Plus la presse est bâillonnée, plus le contrôle delà nation s'impose.
Et le contrôle de la nation, c'est le contrôle parlementaire.
Quel que soit le crédit que nous fassions aux ministres et aux bureaux qu'ils dirigent ou qu'ils sont censés diriger, nous entendons que nos élus s'assurent que toute la machine administrative, civile et militaire, fonctionne à peu près convenablement.
Car il est impossible qu'une fois réuni, le Parlement accepte le soufflet que vient de lui administrer le ministre de la guerre, sur les joues des membres du Comité d'hygiène.
On sait la mésaventure qui vient d'advenir à cette pauvre Commission d'hygiène de la Chambre.
Elle avait exprimé la volonté d'aller voir sur place comment est organisé — suis-je poli tout de même ! — notre service de santé.
S'il y a un service qui a consterné pendant des mois et des mois la nation entière, c'est bien ce service-là !
La réponse du ministre de la guerre est stupéfiante.
Le généralissime ne veut pas de la Commission d'enquête au front. Tout ce qu'il accepte, c'est une visite des ambulances du front par le président de la Commission et un seul de ses membres : un point, c'est tout.
Il a bon dos, le généralissime.
On sait ce que signifie la fin de non-recevoir qu'on lui met sur le dos.
Elle signifie que le directeur du service de santé, sur le front, ne veut pas être inspecté par les représentants de la nation.
Car à qui fera-t-on croire que le président de la Commission d'hygiène et le député qui l'accompagne auront le temps d'inspecter sérieusement les ambulances et l'état sanitaire d'un front de 400 à 500 kilomètres ?
Si le service de santé et le ministère de la guerre n'avaient pas craint l'inspection des commissaires aux armées, ils auraient laissé la quarantaine de membres de la Commission d'hygiène se diviser en une dizaine de groupes ; chaque groupe aurait visité son secteur, et, dans quinze jours, l'inspection eût été complète, une inspection qui eût offert des garanties.
Elle en aurait vu de belles, la Commission d'hygiène, si elle était allée visiter certaines ambulances où des contagieux sont soignés dans de telles conditions que des femmes charitables sont obligées de mendier un peu partout du
linge, des médicaments et le matériel le plus élémentaire, pour que nos typhiques ne crèvent pas comme des chiens î
Et puis, est-ce qu'il n'y a que le front à inspecter ? Et nos casernes, où la classe de 1915 — dans certaines du moins — est arrivée comme si on ne l'y attendait pas, car rien n'était préparé pour la recevoir.
Et moi qui, pour donner du cœur au ventre aux « poilus » qui sont dans la tranchée et leur montrer que nos gosses étaient prêts à aller les rejoindre, publiais ici des lettres déjeunes gens de la classe 17.
Merci! Nous voulons bien, à la rigueur, consentir à ce que des gamins de dix-huit ans courent le risque, comme des hommes, de mourir d'une balle prussienne : mais si c'est pour les envoyer crever de pneumonie dans des casernes, je ne marche plus !
Le soufflet infligé à la Commission d'hygiène, et en sa personne au Parlement tout entier, est tel que, pour atténuer le déplorable effet produit, le ministre de la guerre a constitué à la hâte une commission nommée par lui, et qui n'a aucun pouvoir de faire l'enquête refusée à la Commission d'hygiène de la Chambre.
Si la Chambre encaisse le camouflet, c'est qu'elle est de bonne composition.
Je l'avertis que les électeurs sont de moins bonne composition.
Nous avons nommé des députés qui sont nos hommes de confiance. Ils sont les représentants de toutes les familles du pays et de tous les soldats qui se battent.
S'ils n'obligent pas le ministre, par tous les moyens, à les laisser faire leur métier qui est de contrôler les services publics, la nation saura les retrouver après la guerre.
Mardi 12 janvier.
Puisque le Parlement rentre...
Ils ont de la chance, nos parlementaires ; la guerre leur a fait du bien. Ils avaient été les dindons de nos discordes civiles, et nos boucs émissaires.
La guerre arrive; voici que le pays, ravi, constate que tous les partis serrent les rangs, immolent leurs querelles intestines sur l'autel de la patrie en danger.
Il apprend que les parlementaires partis au feu ont fait leur devoir comme de simples électeurs ; que quelques-uns y ont laissé leur peau ; que d'autres ont fait des prouesses.
Il découvre avec étonnement qu'à part le service de santé, cette gueuse de République a su organiser ses services publics pas trop mal, ma foi ; qu'elle a une assez belle armée, un beau service d'intendance et un non moins beau service de chemins de fer; qu'il lui pleut des amis et des alliés de partout, comme si ses diplomates n'étaient pas plus bêtes que d'autres.
Il compare la belle situation politique et militaire où cette gueuse de République a mis la
France, avec le pétrin où le pouvoir personnel a mis l'Allemagne.
Et malgré ses angoisses, ses tristesses, ses deuils et son horreur de la guerre, la France ouvre à son Parlement national et à la République le plus large crédit qu'elle leur ait jamais ouvert depuis quarante-quatre ans.
Qu'est-ce que le pays attend du Parlement ?
Il lui demande deux choses.
La première, c'est de continuer sa besogne législative, et de ne pas se laisser surprendre par la paix comme il s'est un peu laissé surprendre par la guerre.
L'éloignement momentané des affaires publiques de celui qui a été le défenseur le plus énergique et le plus compétent de l'impôt sur le revenu, ne doit pas empêcher nos élus de poursuivre la réforme fiscale qui était amorcée, et dont M. Ribot lui-même avait fini par accepter quelques-uns des principes essentiels; une nation qui se bat comme se bat la nôtre a droit à la justice fiscale. Nous espérons qu'il ne se trouvera plus un seul élu aujourd'hui pour nous la refuser, comme il ne s'en trouvera plus un seul, nous y comptons bien, pour s'opposer aux mesures énergiques et aux sacrifices nécessaires pour sauver le pays de l'alcoolisme : à quoi servirait-il de sauver la France de la botte pangermaniste si c'était pour la laisser se suicider par l'alcool ?
La Convention a fait dans ses commissions un travail législatif colossal, alors qu'elle avait sur les bras toute l'Europe coalisée : ce n'est
pas trop exiger de notre Parlement que de lui demander de s'atteler à la réforme fiscale et à la lutte contre l'alcoolisme.
Le deuxième travail que la nation attend de ses élus, c'est le contrôle sévère de tous les services publics.
Qu'ils les contrôlent d'autant plus sérieusement que la presse n'est plus assez libre pour faire ses enquêtes et dénoncer les abus.
Pour que ce contrôle s'exerce dans des conditions qui donnent satisfaction au pays, la première condition, c'est que tous les ministres, tous les fonctionnaires de l'Etat, depuis le président de la République et le généralissime jusqu'au dernier sergent de ville, l'acceptent sans impatience et sans mauvaise humeur.
Qu'il s'agisse d'achats de fournitures militaires, du service sanitaire, des camps d'évacuation ou de la Censure, il faut que les ministres et leurs chefs de service s'habituent à accepter le contrôle de la nation, sans croire qu'on en veuille à leurs portefeuilles ou à leur situation, sans se croire infaillibles, sans croire qu'ils sont d'essence supérieure au commun des mortels, et surtout, chaque fois qu'ils font une bêtise, — des bêtises, qui n'en fait pas? — sans se croire obligés d'y persévérer par orgueil et par vanité.
Vraiment, dans l'état d'esprit où l'on voit le Parlement, la presse et le pays, un ministre qui a des histoires est un ministre qui veut bien en avoir.
Car personne, dans le monde parlementaire ou extraparlementaire, n'a l'idée folle de vou-
loir renverser ni le ministère en son entier, ni tel ou tel ministre en particulier : le pays les a acceptés en bloc; il a fait confiance à tous, quelles que soient leurs origines, — centre gauche ou extrême gauche, deuxannistes ou troisannistes; — en les remplaçant, il ne voit guère qui de mieux il pourrait mettre à leur place et ce qu'il gagnerait au change.
Le pays continue à pratiquer « l'union sacrée » qui depuis le début de la guerre a fait l'émerveillement de ses alliés et la stupeur de ses ennemis.
Il ne pardonnerait pas aux ministres ou aux parlementaires qui, les uns par leur entêtement autoritaire, les autres par leurs critiques acrimonieuses, rompraient cette admirable concorde nationale qui continue à être, avec l'héroïsme de nos soldats, le gage le plus certain de notre victoire finale et notre plus grand réconfort à tous au milieu de nos épreuves et de nos deuils.
Mercredi 13 janvier.
Le Parlement et les camps d'évacuation.
Après la question du service de santé, la question la plus urgente à régler par le Parlement, c'est celle des camps d'évacuation.
L'histoire de ces camps d'évacuation n'est pas la page la plus glorieuse de notre histoire.
Au début d'août, des semeurs de panique, dont on ne sait s'ils sont plus bêtes que mé-
chants ou plus méchants que bêtes, ont fourré dans la tête de nos populations que le pays était empoisonné d'espions.
Des espions, il y en avait, évidemment. La panique aidant, on en vit partout : on alla jusqu'à prendre les numéros des cases de l'enregistrement inscrits sur les affiches Maggipour des indications à l'état-major allemand.
Quand la trombe allemande dégringola sur la France, c'était trop simple d'expliquer notre défaite par notre insuffisante préparation, par notre infériorité numérique et notre absence d'artillerie lourde : dans un drame qui se respecte, il faut un traître. Ici, il y eut une nuée de traîtres et d'espions.
Alors, perdant la tête, le gouvernement lança l'ordre d'évacuer en tas tous les Allemands résidant en France, hommes, femmes comme enfants.
Il y avait à Paris et dans les départements des milliers d'Allemands qui étaient venus s'établir chez nous, commerçants, ouvriers, domestiques, garçons d'hôtel, sans plus penser à mal que les Français qui s'étaient établis en Allemagne pour leurs affaires ; beaucoup n'avaient pas jugé bon de répondre à l'ordre de mobilisation, ne se souciant pas de combattre le pays qui les avait hospitalisés ; quelques-uns étaient des socialistes allemands dégoûtés du kaiser. Tous, sans distinction, pêle-mêle, furent expédiés dans des camps.
Parmi eux se trouvaient des vieillards des deux sexes, impotents ou malades : évacués quand même !
Beaucoup de ces sujets allemands étaient des Tchèques de Bohême, de purs Slaves dont les parents, un de ces quatre matins, prendront les armes pour secouer le joug de l'Autriche : évacués !
D'autres étaient des Italiens des provinces italiennes de Trente et de Trieste, que les Autrichiens tiennent sous leurs bottes : évacués !
D'autres étaient des Polonais asservis à l'Allemagne ou à l'Autriche : évacués !
Evacués aussi, les juifs de Galicie, de Bukowine, venus en France pour fuir l'antisémitisme !
Evacués, des centaines d'Alsaciens-Lorrains qui, pour des raisons personnelles, n'avaient pas répudié la nationalité allemande !
Le comble, c'est que bon nombre de ces évacués, Juifs, Polonais ou Tchèques, avaient voulu s'enrôler comme volontaires dans nos armées ou avaient des frères ou des fils sous nos drapeaux : on eut le front de les évacuer, eux aussi.
Plus fort que cela : des femmes françaises, vous entendez bien, des femmes de notre sang, de notre race, n'ayant jamais su un mot d'allemand, qui avaient commis le crime d'épouser un de ces Allemands ou de ces pseudo-Allemands, furent évacuées malgré leurs supplications et leurs larmes !
Seuls, quelques privilégiés, quelques protégés, ayant des relations, échappèrent au coup de filet.
Tous ces malheureux furent embarqués
dans des trains, sous les huées de la foule ; empilés clans des wagons; descendus dans les villes qui leur étaient assignées, entre deux haies de soldats, de gendarmes ou de policiers ; entassés dans des locaux où rien n'était préparé pour les recevoir, et où ils croupirent pêle-mêle, hommes, femmes, enfants, pendant de longues semaines, couchés sur de la paille ou sur le plancher, dans une répugnante promiscuité, traités comme des prisonniers ou comme des forçats.
On ne saura jamais le nombre de pauvres gosses qui moururent de misère et de privations, dans ces bagnes.
Belle réclame à l'étranger, monsieur le ministre des affaires étrangères, pour la France !
Belle réclame en particulier aux Etats-Unis, où il y a trois millions de juifs, quand tous les journaux publiés en jargon leur ont appris le sort infligé à leurs coreligionnaires !
Au bout de quelques semaines, on a daigné rapatrier par la Suisse les femmes, les enfants et les vieillards, non sans continuer à les traiter comme du bétail jusqu'à la dernière gare française.
On a poussé la condescendance jusqu'à faire des circulaires pour inviter les préfets à relâcher les prétendus Allemands qui ont des parents sous nos drapeaux, ou les prétendues Allemandes qui étaient de pures Françaises mariées à des Allemands ou pseudo-Allemands : mais, jusqu'à ces jours derniers, les préfets se sont assis sur les circulaires de
leur ministre, sans qu'on ait entendu dire qu'un seul de ces préfets ait été révoqué.
Au bout de quatre mois, on a songé — parce que je criais : à la chienlit ! — à opérer un tri entre les Alsaciens, et à remettre en liberté ceux d'entre eux qui sont des amis avérés de la France, des Alsaciens ou des fils d'Alsaciens d'avant l'annexion : mais des milliers de Tchèques, Polonais et Juifs, tous amis de la France, croupissent encore dans les geôles.
Que reste-t-il à faire pour liquider cette lamentable histoire des camps d'évacuation et réparer le mal qui n'est pas irréparable?
Il semble qu'il y ait deux mesures urgentes à prendre.
La première, c'est de faire opérer immédiatement, — pas dans six mois, monsieur le ministre de l'intérieur! — par des commissions composées d'hommes de confiance, le tri entre les Tchèques, les Polonais et les juifs relégués, et de donner à tous ceux qui sont des amis avérés de la France, des permis de séjour hors de la zone des armées.
La seconde, c'est de traiter les autres, et avec eux les Allemands authentiques qui sont restés volontairement en France au début de la guerre pour ne pas se battre contre elle, non comme des prisonniers, mais comme des hôtes que l'on astreint à résider loin du front, mais à qui on doit un traitement décent.
La République n'est pas pour nous une simple étiquette gouvernementale.
C'est un idéal, un idéal de noblesse morale,
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de civilisation et d'humanité, auquel, même en temps de guerre, nous ne pouvons pas laisser porter atteinte.
Le Parlement aura bien mérité de la nation si, par une énergique intervention dans le scandale des camps d'évacuation, il sauve, pendant qu'il en est temps encore, le bon renom de la France et l'honneur de la République.
Jeudi 14 janvier.
La perfide Albion
Depuis le début de la guerre, les Allemands se donnent un mal énorme pour nous faire avaler que nous sommes de pauvres dupes de l'Angleterre, de pauvres pantins dont on tire les ficelles à Londres, et que c'est elle, la perfide Albion, qui a déchaîné la catastrophe.
A entendre quelques-uns de nos compatriotes, on dirait que ces insinuations venimeuses ont fini par trouver le chemin de quelques cœurs.
L'Angleterre est tellement l'auteur de la guerre actuelle qu'elle a failli ne pas marcher et nous laisser nous débrouiller tout seuls, la Russie et nous. Ce n'est un secret pour personne que, dans nos milieux diplomatiques et gouvernementaux, on a tremblé pendant quelques jours à la pensée que l'Angleterre pouvait nous fausser compagnie. C'était l'effroi de
Jaurès. Notre grand ami s'accrochait aux basques de tous nos ministres pour leur représenter que l'Angleterre était hésitante, incertaine, et que, dans ces conditions, c'était folie de ne pas mettre les pouces. Et ses angoisses étaient partagées par tous nos gouvernants.
C'est même pour prouver à l'Angleterre que nous étions comme elle pour la paix, que, le jour de la mobilisation, nous avons retiré tous nos avant-postes à 8 kilomètres de la frontière allemande.
C'est la violation de la neutralité belge qui a décidé le gouvernement anglais à se jeter dans la mêlée.
Sans doute, il existait entre l'Allemagne et l'Angleterre un antagonisme qui pouvait un jour ou l'autre précipiter une catastrophe.
Sans doute encore, si l'Allemagne et l'Autriche avaient écrasé la France et la Russie, l'Angleterre n'aurait pas pu rester neutre jusqu'à la fin de la guerre et assister impassible à l'établissement en Europe de l'hégémonie allemande.
Mais comme c'est un pays civilisé, où l'opinion publique est souveraine, et où l'opinion publique était a fond pour la paix, le gouvernement anglais a lutté désespérément pour empêcher le conflit.
Le seul reproche qu'on pourrait lui adresser, c'est de ne pas avoir dit carrément plus tôt à l'Allemagne que si l'Autriche ne se montrait pas plus conciliante à l'égard de la Serbie, ce serait la guerre avec l'Angleterre : cette menace seule eût pu arrêter l'Allemagne ; le gou^
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vernement anglais ne l'a pas faite : mais un gouvernement anglais pouvait-il engager l'Angleterre si à fond pour la Serbie, qui n'intéressait que médiocrement l'opinion publique anglaise, sans être lâché par celle-ci ?
Il a fallu le coup du « chiffon de papier », la ruée sur la Belgique pour faire accepter la guerre par l'opinion publique anglaise et par le gouvernement anglais.
Il y a d'ailleurs une autre preuve que les dépèches diplomatiques de tous les livres verts, bleus, blancs et jaunes: la preuve que l'Angleterre n'est pas l'auteur responsable de cette guerre, la puissance diabolique qui a machiné tout le drame, c'est que ce drame l'a prise au dépourvu.
Il crève les yeux qu'elle n'était pas prête, sauf sur mer ; que son corps expéditionnaire seul et son armée des Indes étaient mobilisables.
Ceux qui reprochent à l'Angleterre de nous laisser supporter à nous tout seuls le poids de la ^lierre, ont l'air d'ignorer que le service militaire obligatoire n'existe pas en Angleterre, et qu'il a fallu créer de toutes pièces les six armées dont on nous annonce la formation en ce moment.
Six armées de trois corps chacune, s'imagine-t-on que ce n'est rien à mettre sur pied?
Trouver les hommes n'est rien, ni même les entraîner : mais les encadrer, les équiper, leur fabriquer des fusils, des canons, des obus, tout en continuant à alimenter de projectile§
l'armée du général French, tout en travaillant pour l'armée belge qui a perdu tous ses arsenaux et tous ses centres de ravitaillement, pour l'armée française qui a perdu par l'invasion ses départements les plus industriels, c'est un travail de géant dont seule l'Angleterre était capable.
Qu'on cesse donc de maugréer sur la lenteur des [renforts anglais.
Les renforts anglais viendront, ils viendront à temps, et, quand ils viendront, ce sera pour l'Allemagne le commencement de la fin.
Chacune des trois grandes puissances alliées joue admirablement sa partie.
Notre rôle, à nous, c'était de résister au grand coup de massue du début : trois millions d'hommes, toutes les forces vives de l'armée allemande, se sont jetés sur nous, à une heure où ni la Russie ni l'Angleterre n'étaient prêtes. Le coup a été rude. Il nous a refoulés jusqu'à la Marne. Mais, là, nos deux millions de poilus ont sauvé la coalition, grâce, il faut le reconnaître, en partie au bon coup de main de nos cousins belges. C'est sur la Marne que le colosse germanique a été arrêté. Ce sera notre gloire à nous et aux Belges.
Le rôle de la Russie, c'est de démolir l'Autriche-Iiongrie, d'entraîner tout le monde slave derrière elle, apros ses premières victoires, et de faire toucher la terre au brillant « second », tout en envoyant rouler dans le Bosphore l'homme malade de Constantinople.
Le rôle de l'Angleterre, c'est d'affamer la bête en lui coupant toutes communications
avec le monde extérieur, et de jeter sur le continent, au moment psychologique où elle commence à s'épuiser, assez de troupes fraîches pour la forcer à se sauver dans sa tanière.
Ce sera le troisième acte.
Que nos poilus tiennent bon!
Ce troisième acte ne se fera pas beaucoup attendre !
En somme, toute la perfidie de la « perfide Albion » à travers les siècles a consisté à démolir successivement tous les gouvernements et tous les peuples qui, dans un accès de mégalomanie, ont tenté de traiter le reste de l'Europe en pays conquis.
C'est ainsi qu'elle a rabaissé le caquet des Espagnols au seizième siècle, au temps de Philippe II.
Elle nous a rabaissé le nôtre au temps de Louis XIV, et, s'il faut en croire l'histoire, au temps de Napoléon Ier.
Elle va maintenant apprendre au peuple allemand — avec notre aide — ce qu'il en coûte à un peuple de vouloir faire le malin et le matamore, et de vouloir mener le reste de l'Jùurope à grands coups de schlague !
Vendredi 15 janvier.
L'agonie de l'Autriche.
Eh bien ! quoi ! ça ne va donc pas, en Autriche*Hongrie ?
Si ça allait, Son Excellence le comte Berch- +old n'aurait pas donné sa démission à ce vieux bandit de François-Joseph, son auguste souverain.
Ce bel idiot — c'est le comte Berchtold que je veux dire — était, de son métier, ministre des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie.
Avec deux liards d'intelligence, lui qui devait savoir de quelle salade de peuples était composé le royaume austro-hongrois, et par quel miracle d'équilibre ce monstre, ce phénomène tenait encore debout, il se serait tenu coi en juillet dernier, et il n'aurait pas lancé son pays dans cette folle aventure.
Jugez vous-même plutôt : en Autriche il y a 50 millions d'habitants ; là-dessus, 10 millions d'Allemands seulement, les Autrichiens proprement dits. Ils sont la race conquérante. Leurs ducs, archiducs et empereurs ont conquis, dans le cours des siècles, toutes sortes de peuples ou de morceaux de peuples qui se trouvaient à portée de leurs griffes.
Ils ont conquis la Bohême, où il y a surtout des Slaves ; la Galicie, où il n'y a que des Slaves (moitié de Polonais, moitié de Ruthènes) ; la Hongrie, peuplée de Mongols qui étaient restés par là depuis le bon vieux temps d'Attila ; la Transylvanie et la Bukowine, où il y a surtout des Roumains, qui sont un mélange de Slaves et de Latins parlant une langue cousine de la nôtre ; la Croatie et la Bosnie, où il n'y a que des Serbes ; le Trentin et Trieste, où il y a surtout des Italiens.
En 1866, profitant d'un moment où la monar-
chie était dans le pétrin, les Hongrois réclamèrent le droit d'être quelque chose dans l'Etat. Les Autrichiens gardèrent tous les Slaves du Nord sous leur coupe : les Tchèques, lesPolonais avec les Italiens de Trente et de Trieste; ils passèrent les Slaves du Sud : Roumains, Serbo- Croates, àleursassociés hongrois, sibienqueles 10 millions d'Autrichiens et les 10 millions de Hongrois — ou plutôt leur aristocratie — commandent à 30 millions d'hommes d'autres races.
Edifice fragile.
Pour le consolider, pour l'empêcher de crouler, qu'est-ce que le bon sens commandait de faire, le bon sens et la justice ?
Il commandait de former entre les différentes races de la monarchie austro-hongroise, entre toutes sans exception, et non pas seulement entre les deux races conquérantes, une fédération, une sorte d'Etats-Unis où toutes les races se seraient gouvernées elle-mêmes, avec un Parlement central à Vienne pour les affaires communes.
En Suisse, est-ce que cantons allemands, cantons français et le canton italien par-dessus le marché ne vivent pas côte à côte dans une même patrie ?
Seulement, il n'y a guère qu'une République qui puisse, en respectant le droit de chaque race à se gouverner elle-même, Caire vivre côte à côte des peuples de langue et de race différentes.
Pour son malheur — et pour le malheur de toute l'Europe — l'Autriche-Hongrie était affligée d'une dynastie et de hobereaux allemands
et hongrois qui ne l'entendaient pas de cette oreille.
Son Excellence le comte Berchtold était l'homme de confiance de cet Etat fait de bric et de broc.
Le serpent tentateur, sous la forme de l'empereur d'Allemagne, ou de l'intelligent kronprinz que le bon Dieu allemand donna comme fils au kaiser, apparut au comte Berchtold et lui dit , en lui tendant la pomme serbe : « Croque cette pomme de Serbie. Quand tu l'auras croquée, ton empereur sera aussi grand que l'empereur d'Allemagne lui-même ! »
— Mais si la Russie me tombe dessus, et son alliée la France ?
— N'aie pas peur !
« La France est en état de pourriture ; elle n'a plus d'armée ; elle sera déchirée par la guerre civile.
« La Russie est lente à mobiliser.
« En trois semaines, l'armée allemande aura détruit l'armée française ; elle se retournera contre la Russie et enfoncera l'armée russe.
« Mange donc la pomme serbe en toute tranquillité ! »
L'imbécile la croqua.
Mais l'armée allemande ne détruisit pas l'armée française en trois semaines : on assure même qu'au bout de six mois elle n'a rien détruit du tout.
Elle n'a pas pu se retourner tout entière contre l'armée russe ; celle-ci n'a pas été détruite ; on assure même qu'elle occupe la Galicie, la Bukowine; qu'elle entre en ce moment en Hongrie.
Et voici qu'en Hongrie même un fort parti s'agite, qui se souvient de Kossuth — une sorte de Garibaldi hongrois — et qui songe à proclamer la République hongroise !
Voici que les Tchèques de Bohème se souviennent qu'ils sont des Slaves, et ils sentent bouillonner au fond de leur cœur leurs vieilles haines contre leurs conquérants allemands!
Voici que le peuple roumain s'arme pour délivrer ses frères de Bukowine et de Transylvanie!
Voici que l'armée serbe victorieuse réclame énergiquement la libération des Serbes de Bosnie et de Croatie!
Voici que l'Italie, à la voix de Garibaldi, sort miraculeusement de son tombeau, s'arme pourdélivrer les Italiensde Triesteetde Trente !
La pomme serbe était empoisonnée: et c'est pourquoi vous voyez s'effondrer le comte Berchtold, en attendant, ça ne tardera guère, que vous voyiez s'effondrer son collègue le chancelier allemand, M. Bethmann-Hollweg, l'homme « au chiffon de papier ».
La monarchie autrichienne est entrée en agonie !
De profundis !
Samedi 16 janvier.
L'avertissement de Grouy.
Il faut louer notre grand quartier général de l'habitude qu'il a prise depuis septembre de
nous dire la vérité toute nue, et de nous tenir au courant de nos revers comme de nos succès.
Il a raison de compter sur le calme, le sangfroid de la nation, sur son intelligence aussi. Aucun de nous n'a jamais cru qu'après la victoire de la Marne, nous n'aurions jamais que des victoires, et qu'une guerre aussi formidable pourrait se prolonger sans que nous n'éprouvions de temps à autre quelques mécomptes.
L'accroc qui nous arrive à Crouy, près Soissons, a fait courir un petit frisson dans tout le pays.
Pas mauvais sous certains rapports que de temps à autre une petite douche vienne rappeler à certaine partie de l'opinion publique que nous sommes en guerre !
Pas mauvais surtout que l'accroc se produise à 80 kilomètres de Paris, c'est-à-dire assez près de nous pour que le peuple français, — gouvernants et gouvernés, — se souvienne que l'ennemi, un ennemi formidable, est encore aux portes de sa capitale.
La certitude que nous avons tous de la victoire finale ; l'espérance de voir arriver prochainement de gros renforts anglais ; la probabilité de l'intervention prochaine de la Roumanie, de la Grèce et de l'Italie ; les bonnes raisons que nous avons de croire que l'Allemagne, petit à petit, sera paralysée dans ses moyens de défense par l'implacable blocus des flottes anglaises et françaises, ne doivent pas nous endormir dans une trompeuse quiétude.
Avec tous les atouts que nous avons en
mains, n'oublions pas que nos ennemis en ont un de premier ordre : leur génie organisateur, et leur puissance industrielle, si utile dans une guerre de matériel et de chemins de fer.
L'autre jour, tous les journaux ont annoncé que les chemins de fer allemands étaient immobilisés pendant cinq jours et interdits au commerce et aux particuliers: cela signifie qu'on fait de gros mouvements de troupes ; qui nous dit que, laissant un simple rideau en Pologne dans les tranchées, ils ne sont pas en train de transporter contre nous en ce moment quelques corps d'armée ?
Une telle hypothèse ne doit pas nous faire trembler : cène sera jamais l'avalanche d'hommes qui nous est tombée dessus en août : ce ne seront pas des troupes aussi solides, aussi bien encadrées, ayant autant de munitions à gaspiller. Nous savons faire la guerre de tranchées maintenant ; nous savons que dans des tranchées, des hommes de cœur peuvent démolir un ennemi trois et quatre fois supérieur en nombre ; les Allemands en ont fait la cruelle expérience surl'Yser.
Mais tout de même, est-ce que notre étatmajor, et notre généralissime, en qui toute la nation a si grande confiance, ne se fient pas un peu trop à la qualité, pour leurs propres troupes, et ne négligent pas un peu trop la quantité ?
Il est évident qu'avec les hommes exercés dont dispose la France dans les garnisons de l'intérieur, avec la maîtrise des mers qui nous permet d acheter tout ce qu'il nous faut comme
équipement, comme chevaux, comme harnachement, comme armes et comme projectiles, un travailleur et un administrateur comme Millerand — ce sont des qualités qu'on lui reconnaît communément — aurait pu, depuis cinq mois qu'il est ministre, tout en alimentant le front, organiser, équiper, entraîner de nouvelles armées, si le généralissime lui réclamait de nouvelles armées.
Les nombreux sous-officiers et officiers blessés depuis le début de la guerre auraient pu renforcer les cadres de ces nouvelles formations ; au front, sans beaucoup chercher, on aurait trouvé dans la quantité de soldats, de sous-officiers et d'officiers aguerris par des mois de guerre, de quoi compléter les cadres des corps d'armée sur la ligne de feu.
Dans les armées de la Révolution et dans celles du premier Empire, où l'instruction n'était pas si répandue que de nos jours, on ne faisait pas tant de manières pour donner de l'avancement sur les champs de bataille et renouveler sans cesse les cadres.
L'Angleterre, en six mois, a forgé de toutes pièces six nouvelles armées, où tout était à faire, depuis l'instruction individuelle des hommes jusqu'à l'instruction des cadres.
L'Allemagne a pu, privée de la mer, bloquée du reste du monde, assiégée sur ses deux fronts, organiser près de cent corps d'armée, dont quelques-uns n'ont été médiocres, sur l'Yser, que parce qu'ils étaient composés de soldats d'un mois, n'ayant jamais fait de service militaire.
Et nous, dont tous les hommes valides jusqu'à 50 ans ont fait deux, trois ou cinq ans de service, nous ne serions capables que de toucher les trous de nos formations du mois d'août, sans oser constituer de nouveaux corps et de nouvelles armées ?
Et à défaut de génie organisateur, nous prétendons être une nation de débrouillards !
Et c'est dans une République, avec un généralissime qui est républicain, un ministre de la guerre sorti des entrailles de la démocratie, que nous semblons professer ce mépris de la nation armée !
Et cette République, c'est le pays de Carnot et de Gambetta!
Derrière la muraille de poitrines qui barre la route à l'invasion, derrière les lignes de tranchées qui arrêtent depuis quatre mois l'armée allemande, on rêve d'une ou de deux armées très mobiles, en réserve, composées de troupes d'élite que des troupes plus ordinaires auraient remplacées dans les tranchées.
Quand l'ennemi avancerait sur un point, menacerait nos lignes sur un point, ces armées en réserve accourraient par les voies ferrées, aux endroits menacés et, au besoin, essayeraient à l'improviste de crever la ligne ennemie.
Seulement, quand on a affaire à un ennemi qui a su organiser la nation armée, pour avoir de grosses réserves disponibles, capables de prendre des offensives et de manœuvrer, — tout en occupant solidement 400 ou 500 kilomètres de tranchées, — il faut avoir soi-même su organiser la nation armée.
Il faut non seulement avoir la qualité, mais la quantité.
Après l'avertissement que nous veDons de recevoir à Crouy, le pays serait plus rassuré si le gouvernement et l'état-major pouvaient trouver un moyen de nous donner à la fois la qualité et la quantité.
Dimanche 17 janvier.
Le Tsar le sait-il ?
La censure la plus ombrageuse ne pourra croire que nous sommes ici des ennemis de l'alliance russe.
Dès les premiers jours de la guerre, nous n'avons pas hésité, au risque de nous faire regarder de travers par certainssocialistesrusses, à prêcher à tous nos amis de là-bas la réconciliation nationale autour de leur gouvernement.
C'est même dans notre journal que Bourtzeff, avec un patriotisme russe qui a été mal récompensé à sa rentrée dans son pays, avec un sens si réaliste des intérêts de la démocratie de son pays, a sonné le ralliement de toutes les forces nationales russes contre le militarisme austro- prussien, cette clef de voûte du militarisme européen.
Mais comment se taire, sans se déshonorer, en présence des faits que les socialistes juifs de Russie dénoncent au monde civilisé !
C'est en Pologne russe que les scènes d'horreur se passent,
En Pologne russe, près du cinquième de la population est juive. Si les juifs y sont si nombreux, c'est d'une part que les Polonais ont été jadis assez accueillants et assez tolérants pour les juifs dans des siècles où on les persécutait dans le reste de l'Europe ; c'est, d'autre part, que le crouvernement russe y a parqué des juifs russes, chassés par lui de la Russie proprement dite.
Beaucoup de ces juifs, surtoutlesjuifs russes, parlent un idiome, le jargon, qui est un dialecte allemand farci de mots hébreux.
La guerre éclate.
La Pologne russe devient le champ de bataille des armées du tsar et des armées austro-allemandes.
A l'approche des Allemands, les juifs essaient de se sauver à l'intérieur de la Russie. Halte-là ! fait le gendarme russe. Et il les oblige à rester dans les villes désvastées par l'invasion, à la merci de la soldatesque allemande.
Les troupes russes chassent les Allemands : c'est maintenant au tour des cosaques de massacrer les juifs dans d'horribles pogroms.
Dans d'autres localités, autreshorreurs; brusquement, on donne l'ordre aux juifs de se rassembler, et parles grandes routes, le misérable troupeau, femmes, enfants, vieillards, — jusqu'à des femmes qui viennent d'accoucher, — est obligé d'avancer, loin, loin, sans pain, sans abri, sans repos, en butte aux violences des cosaques.
On lira plus loin le récit de ceshorreurs,dont quelques-unp s ont été, malgré l'existence de la
censure en Russie, dénoncées dans certains journaux de Pétrograd.
Nous avons beau savoir, par la façon dont nous avons procédé nous-mêmes aux évacuations d'étrangers dans les camps de concentration, nous, en France, en République, cent vingtcinq ans après les Droit de l'Homme, à quelles brutalités révoltantes l'espionnite et l'affolement peuvent conduire un peuple civilisé, nous demeurons confondus devant les horreurs qui ont souillé la Russie.
Car ces juifs qui ont été expulsés, violentés, massacrés, ce ne sont pas des étrangers, légalement du moins, pour l'administration russe; ce sont des sujets russes qui n'ont pas le droit de quitter la Russie sans un passeport, qui doivent le service militaire, qui ont 250.000 des leurs dans l'armée russe : mieux que cela : qui ont donné des héros à l'armée du tsar. Ils en sont bien récompensés eux aussi !
Voyons ! A quoi songe la bureaucratie russe ?
Veut-elle décidément déshonorer la Russie aux yeux du monde civilisé, et éclabousser de cette boue et de ce sang tous les alliés?
Gomment pouvons-nous décemment prétendre que nous faisons une guerre de libération de tous les peuples opprimés, si l'un de nos alliés tolère chez lui de pareils actes de sauvagerie ?
Il y a trois millions de juifs en Amérique, dont quelques-uns riches et influents. Comment veut on qu'ils ne nous rient pas au nez quand nous disons que notre cause est la cause de la civilisation, alors qu'ils savent par tous leurs
journaux les atrocités commises contre leurs frères de Russie ?
De quel front pourrons-nous parler des atrocités commises par les Allemands contre les Français et les Belges, si la Russie commet des abominations pareilles sur ses propres sujets ?
Le tsar connaît-il ces horreurs ?
Sait-il le tort qu'elles peuvent faire aux Etats- Unis, en Italie, chez tous les neutres, à la cause commune ?
S'il ne le sait pas, qu'attendent les gouvernements anglais, français et belge pour le lui faire savoir, et pour faire appel à ses sentiments d'humanité et à l'intelligence politique de ses ministres ?
Quand on pense qu'il se trouve en France des Français d'origine juive, excellents Français, certes, parfaitement assimilés et fondus dans notre nation, dont on a l'air de troubler la digestion parce qu'en présence des persécutions que subissent les juifs de Pologne, de Russie, sans parler de ceux de Roumanie, nous demandons à l'Europe civilisée de profiter du remaniement de la carte d'Europe et d'Asie-Mineure pour rendre à ces déracinés, à ces fugitifs, à ces persécutés, cette Palestine où la nation martyre, après deux mille ans de tortures, trou verait enfin, sur la terre de ses ancêtres, la fin de son douloureux calvaire !
Lundi 18 janvier.
A quelques-uns du front.
Alors, vous croyez vraiment qu'à Paris et en province il y a partout des embusqués ?
Elles en font une jolie besogne, vos femmes et vos mères, quand elles vous écrivent des énormités pareilles dans leurs lettres !
Des embusqués, il y en a, certes. Vous ne voudriez pas que, dans un pays de 39 millions d'habitants, il n'y ait pas quelques milliers de poltrons et d'eunuques qui se défilent sous divers prétextes et envoient les autres se faire tuer pour eux ! Ces gaillards-là, que dans chaque ville on connaît, on les retrouvera après la guerre.
Mais de là à s'imaginer que les embusqués foisonnent, il y a loin !
Ce qui trompe vos femmes, outre leur tendresse fort naturelle pour vous, c'est leur ignorance, à presque toutes, des choses publiques en général et des choses militaires en particulier.
Elles côtoient à Paris, dans la rue, dans le métro, des jeunes gens et des jeunes hommes solides. Elles murmurent : « Pourquoi celui-là n'est-il pas dans les tranchées, alors que le mien y est ? » Les malheureuses ! Si elles interrogeaient « cet embusqué », elles apprendraient avec ahurissement qu'il est Américain du Nord, ou du Sud, ou Espagnol, ou Italien, ou Hollandais, ou Danois, ou Roumain, ou Suisse, ou
Grec. Vous ne voudriez pourtant pas leur interdire d'être des milliers et des milliers à Paris, les étrangers, sous prétexte que nous sommes en guerre !
Et les Belges, combien sont-ils d'hommes dans la force de l'âge, battant le pavé de Paris, en deuil de leur patrie momentanément perdue? Vos femmes ignorent que le service militaire obligatoire n'existe pas en Belgique : apprenezle leur donc, à vos femmes.
Voici des Français qui ont la quarantaine; à cet âge-là, on est souvent encore assez bien planté ; en les voyant se promener paisiblement , vos femmes ronchonnent: « Embusqués ! » Mais non: ils attendent leur tour d'être appelés. Si la guerre avait éclaté il y a dix ans, ils seraient partis au premier jour de la mobilisation ; aujourd'hui, triste privilège de l'âge, ils partent les derniers ; ils attendent qu'on appelle la réserve de la territoriale, à laquelle ils appartiennent à partir de leur quarante-deuxième année, et qu'on n'a appelée quelque temps que dans les régions envahies. Expliquez donc à vos femmes que les gens de cette catégorie-là ne sont pas non plus des embusqués.
Et les ouvriers des arsenaux, les tourneurs qui travaillent à la fabrication des obus, est-ce que ce sont des embusqués? Faites donc comprendre à vos femmes qu'ils sont aussi indispensables au pays à fabriquer des obus qu'à la tranchée.
Et combien de cardiaques, de sourds et de myopes, que l'on prend pour des embusqués, sur leur bonne mine, et qui sont en réalité aussi
incapables d'aller se battre que s'ils étaient culs-de-jatte, seulement, comme ça se voit moins que pour les culs-de-jatte, vos femmes les regardent de travers.
On voit de jeunes soldats se promener le soir ou le dimanche dans toutes les villes de garnison : embusqués ? Non : des poilus de 1914 et de 1915 qui achèvent leurs classes, ou d'anciens auxiliaires ou réformés que l'on dresse dans les dépôts.
Un automobiliste qui fait le va-et-vient de Paris au front passe sur le boulevard : embusqué !
Un artilleur d'une section de ravitaillement fait une escapade à Paris, entre deux convois : embusqué !
Un blessé bien rétabli vient en permission: embusqué !
Vos femmes exagèrent : elles exagèrent toujours, les femmes, d'ailleurs, vous le savez.
Ce qui a pu vous faire ajouter foi à leurs propos, c'est la constatation qu'ont pu faire certains d'entre vous, territoriaux frisant la quarantaine, qu'on les envoyait au front alors que dans d'autres dépôts il y avait encore des hommes plus jeunes de l'active et de la réserve de l'active.
Il s'est produit là quelque chose de regrettable, certes, mais ici encore il ne faudrait pas crier trop tôt à l'injustice et au favoritisme.
La vérité, c'est que certains régiments d'activé ou de réserve ayant été plus éprouvés que d'autres, pour combler les vides on y a versé des territoriaux des régiments de la même ré-
gion; pendant ce temps, au contraire, d'autres régiments d'activé ayant été moins éprouvés, avaient encore dans leurs dépôts des réservistes assez jeunes.
On peut compter sur la presse pour demander à l'administration militaire d'éviter à l'avenir de pareils errements, et de réparer pour le passé toutes les bévues qui ont pu sembler une injustice ou une inégalité de traitement, comme on peut compter sur elle pour continuer la chasse aux embusqués.
Seulement, elle ne pourra continuer cette chasse que s'il est bien entendu pour tous les « poilus » qui sont au front que ces embusqués ne sont qu'une petite minorité, à qui d'ailleurs, si j'en crois certains renseignements précis, l'autorité militaire commence à mener la vie dure. Quant à vos femmes, priez-les donc de ne pas vous démoraliser avec leurs exagérations sur les embusqués !
Dites-leur gentiment que vous en voyez d'assez dures, dans la boue, dans l'eau, sous la mitraille, sans qu'elles viennent vous donner des douches de ce genre-là, qui sont les plus dangereuses, car, ces douches-là ce n'est pas seulement le corps, c'est le cœur qu'elles vous glacent !
Mardi 19 janvier.
Tout l'effort.
Plus la guerre traîne, plus on se demande de tous côtés si nous faisons tout l'effort nécessaire
Zi i
pour débarrasser le territoire national et le sol de la Belgique des envahisseurs qui s'y cramponnent.
Quand je dis « nous », je veux dire la nation, car il va de soi que ceux qui sont au front donnent toute leur force et tout leur cœur.
Mais si, avec les forces dont dispose notre généralissime, nous n'arrivons pas à déloger l'ennemi, pourquoi n'augmenterions-nous pas le nombre de nos combattants et de nos armées ?
Les Anglais vont venir, c'est entendu : mais leur arrivée ne sera-t-elle pas contre-balancée par l'arrivée sur le front de nouvelles formations allemandes ?
Comment faire pour en finir plus vite ? C'est la question que tout le monde se pose.
Il va de soi que personne n'a l'outrecuidante prétention de vouloir en remontrer à nos grands chefs militaires. Surtout depuis leur victoire de la Marne, ils jouissent, aussi bien dans la partie civile que dans la partie sous les armes de la nation, delà confiance la plus entière. Et nous nous semblerions grotesques à nous-mêmes si nous nous permettions d'ouvrir la bouche sur les questions de stratégie ou de tactique.
Mais si nous n'entendons goutte aux choses de l'armée, en revanche, nous connaissons peut-être mieux que les militaires de carrière les forces intellectuelles et morales que recèle l'ensemble de la nation, et peut-être sommesnous exempts de quelques-uns des préjugés inhérents à leur profession, qui les empêchent peut-être à cette heure de tirer de la nation le maximum de ce qu'ils pourraient en tirer,
La grosse objection que font les militaires de carrière à ceux qui, comme nous ici, réclament depuis six mois l'organisation de nouvelles armées, ce n'est pas le manque d'hommes, — il serait trop facile de leur répondre, — ce n'est pas le manque d'équipements, d'armes et de munitions, — obstacle plus grave qu'un administrateur comme Millerand, avec notre maîtrise de la mer, aurait fini par surmonter, — c'est le manque de cadres. Le manque de cadres!
Le grand Carnot aurait sauté si, dans des circonstances pareilles à celles-ci, on avait songé à lui faire une pareille objection!
Mais, depuis six mois que nous sommes en guerre, les quatre-vingt-quinze pour cent de nos caporaux en savent plus que n'en savaient avant la guerre leurs sergents et leurs adjudants; les sergents et les adjudants sont presque tous plus forts que les sous-lieutenants, les lieutenants et les capitaines du début de la guerre ; les neuf dixièmes de nos simples capitaines d'activé ont plus appris en six mois de campagne que tous leurs colonels réunis en vingt ans de paix ou de grandes manœuvres.
A part quelques fâcheuses exceptions, dans celte masse de réservistes et de territoriaux qui sont sous les armes, tous ceux qui dans la vie civile ont eu à conduire des hommes, chefs et sous-chefs de rayons dans les magasins, chefs et sous-chefs de bureau, professeurs, instituteurs, curés, secrétaires de syndicats, secrétaires de groupes politiques, contremaîtres, entrepreneurs, sans parler des ingénieurs, con-
ducteurs des ponts et chaussées, de travaux hydrauliques, sont capables, au bout d'un mois de campagne, de faire des sous-lieutenants et des capitaines.
Il n'y a qu'à se baisser, dans nos armées aguerries par six mois de campagne, pour trouver les cadres de nouvelles armées.
Nos grands chefs militaires se sont trop laissé impressionner par l'insuffisance des cadres de certaines formations territoriales au début de cette guerre : mais n'y a-t-il que les officiers de territoriale qui ont été surpris, et un peu déroutés, par les imprévus de cette guerre si nouvelle ? Et les éléments jeunes qui fourmillent à l'heure actuelle, en pleine vigueur physique, ne donneraient-ils pas des chefs autrement dressés ?
Je crains aussi que dans notre état-major on ne juge un peu trop les armées nouvelles qu'il s'agirait de forger, d'après les armées improvisées de la Défense nationale.
Mais quelle comparaison peut-on établir entre les deux situations?
En 1870, toute notre armée active, tous nos officiers, à part une infime minorité, avaient été pris en deux coups de filet à Sedan et à Metz. Les recrues qu on appelait n'avaient pour la plupart jamais tenu un fusil. On avait à lutter contre un ennemi à qui ses victoires avaient donné un ascendant moral énorme.
Aujourd'hui, tous ceux qu'on appelle, à l'exception des jeunes classes, ont fait deux, trois et cinq ans de service militaire ; à défau t du 75, les artilleurs ont manié le canon de 90, dontjous
les spécialistes disent le plus grand bien ; il y a au front des armées considérables, ayant depuis le premier jour de la campagne, et surtout depuis la Marne, l'ascendant moral sur l'ennemi. Et dans ces armées du front, nous ne trouverions pas des sous-officiers et officiers jeunes et aguerris pour encadrer les nouvelles formations?
La nation a confiance en ses chefs militaires.
Que nos chefs militaires, de leur côté, fassent donc un peu plus crédit à la nation armée!
Mercredi 20 janvier.
Voix d'eunuques.
Les socialistes des pays neutres tenaient un Congrès dimanche dernier à Copenhague.
Il y avait là représentés les socialistes de Suède, de Norvège, de Danemark et ceux de Hollande.
Il faut que je confesse ma naïveté.
J'avais compté que le premier mot de ces socialistes de quatre petits pays serait pour faire entendre une protestation véhémente contre ceux qui ont voulu étrangler la Serbie, et qui ont violenté abominablement la Belgique. Les journaux de tous les pays leur parviennent.
Ils ont lu les livres de toutes les couleurs, où tous les documents diplomatiques sont étalés au grand jour, et comme contradictoirement.
Ils ont les pièces à conviction sous les yeux.
Ils savent que la Serbie s'est humiliée après l'ultimatum de l'Autriche, a tout accepté, excepté de laisser les Autrichiens faire la police sur son territoire.
En admettantquela Serbie fùtcoupableàJeurs yeux, ils savent que la Belgique, elle, du moins, était innocente, et qu'elle n'avait rien fait pour être impliquée dans cette boucherie.
Ils connaissent la conception prussienne du chiffon de papier.
A défaut de l'honnêteté la plus élémentaire, leur intérêt à eux, habitants de petits Etats, était d'élever la voix pour flétrir des attentats qui, s'ils sont tolérés en Europe au xxe siècle contre la Serbie et contre la Belgique, se renouvelleront demain aux dépens de leur propre patrie.
Une protestation, ils en ont bien fait une, une protestation unanime même.
Je vous le donne en mille...
Une protestation contre l'arrestation de cinq députés à la Douma russe, qui s'étaient réunis pour rédiger un rapport destiné à la Conférence de Copenhague !
Ainsi, ce qui émeut nos gens, à l'heure actuelle, la seule abomination contre laquelle ils éprouvent le besoin de protester, c'est l'arrestation — regrettable à tous égards, cela va de soi — de cinq députés russes ; mais sur l'étranglement de deux nations : pas un mot! Sur la violation d'un petit pays neutre : silence! Le massacre, l'incendie érigés en système par les terroristes du grand état-major allemand, la
destruction de Louvain : la consigne est de ronfler.
Ça, des neutres!
Ils voient une paille dans l'œil d'un des adversaires, mais la poutre qui est dans l'œil de l'autre, ils feignent de ne pas la voir.
Et ces « camarades », qui n'ont même pas le courage, dans leurs résolutions unanimes, de souffler mot de la violation de la neutralité belge, ont l'aplomb de venir pousser des bêlements pacifiques, et de nous donner des conseils sur les conditions auxquelles nous devrions faire la paix.
La paix, qu'ils nous la fichent en ce moment : c'est tout ce que nous leur demandons.
Nous saurons bien, sans leurs lumières, refaire la nouvelle Europe en la fondant sur le Droit et le respect de toutes les nations, grandes et petites !
Le Droit, le respect des petites nations, est-ce que ça les intéresse, eux!
Quelle autorité auraient-ils pour parler de Droit, dans un Congrès international, alors qu'ils n'ont pas levé le petit doigt, pas fait entendre la plus petite protestation quand le Droit était outragé, souffleté en la personne du peuple belge ?
Au prochain Congrès européen où les vainqueurs dicteront leurs conditions, où l'Angleterre libérale, la Belgique démocratique, la France républicaine prendront des mesures pour empêcher que l'Europe ne continue à être une forêt de Bondy, je demande qu'on grave, au fronton de l'édifice où il se tiendra, cette
simple inscription : « Les eunuques n'entrent pas ici! »
Jeudi 21 janvier.
Tout prévoir !
Non, certes, il ne faut pas s'exagérer notre échec local et partiel de Soissons.
Mais il faut encore moins s'exagérer l'état d'épuisement de notre ennemi.
S'imaginer que les hommes peuvent manquer à l'Allemagne serait se préparer des déceptions dangereuses : quand un pays a fait des enfants pendant quarante-quatre ans, au point que, parti du même chiffre de population que nous en 1870, pour une même superficie de territoire, il a aujourd'hui 28 millions d'habitants de plus que nous, il est un réservoir d'hommes à peu près inépuisable. Personne n'a les moyens de vérifier les chiffres du colonel Repington, qui attribue à l'Allemagne encore actuellement 4 millions d'hommes en réserve : la seule chose qu'on peut affirmer, c'est que ce n'est pas le manque d'hommes qui obligera l'Allemagne à mettre les pouces de si tôt.
Compter absolument sur l'intervention prochaine en notre faveur de l'armée roumaine, de l'armée grecque ou de l'armée italienne, ou de ces trois armées réunies, c'est s'exposer à une autre désillusion. Personnellement, je crois que la neutralité est une position intenable
jusqu'au bout, surtout pour la Grèce et la Roumanie. Je suis sûr — croyez-en mon flair d'historien — que l'Etat austro-hongrois est perdu, perdu sans rémission, et que la Roumanie, la Serbie et l'Italie s'en partageront les dépouilles. Seulement, quand l'intervention roumaine et italienne se produira-t-elle ? En février, à Pâques ou à la Trinité ?
Le blocus? C'est par là que l'Allemagne périra, personne n'en doute. Elle périra le jour où elle sera obligée non de rationner les vivres à ses habitants, mais les obus à son armée. Mais jusqu'à quand pourra-t-elle vivre sur sa graisse, je veux dire sur ses stocks de munitions et sur les nouvelles munitions qu'elle peut confectionner en faisant flèche de tout bois, et en utilisant ses dernières casseroles de cuivre ? C'est ce que personne ne peut dire, absolument personne. On peut être sûr que le génie organisateur et l'esprit d'initiative de ses ingénieurs et de ses chimistes prolongeront sa résistance au delà de tout ce que croient certains optimistes béats de chez nous.
Pour tous ceux qui savent la puissance formidable qu'est l'Allemagne, l'audace de ses conceptions militaires et industrielles, dont le dernier raid de zeppelins en Angleterre peut nous donner un avant-goût, il ne saurait faire l'ombre d'un doute qu'au printemps prochain elle va jeter sur nous de nouvelles armées.
Je ne suis pas sûr même qu'elle attende le printemps pour reprendre l'offensive, et qu'elle ne va pas tenter quelque grand coup contre nous, avant l'arrivée des renforts anglais, peut-
être en faisant revenir de Russie plusieurs de ses corps d'armée.
En août dernier, notre état-major comptait avoir à repousser une armée de 1.200.000 à 1.500.000 hommes au plus: c'est deux ou trois millions d'hommes qui nous sont tombés sur les bras.
En septembre, nous avons arrêté le flot : mais comme, pour poursuivre l'offensive, il faut des troupes nombreuses, des troupes fraîches sans cesse renouvelées, jusqu'à ce qu'un résultat soit atteint, nous avons été essoufflés au bout de 30 à 40 kilomètres, et, chassé de la Marne, l'ennemi a pu se cramponner derrière l'Aisne, où il est depuis quatre mois, sans que nous ayons pu l'entamer sérieusement, ce qui prouve qu'il doit être en nombre.
A-t-on remarqué d'ailleurs que, sur l'Yser, sur l'Aisne, partout où nos communiqués nous parlent de vifs engagements, on nous dit que les Allemands ont la supériorité numérique et qu'ils débouchent encore en masses profondes, comme des fourmis ?
Alors, quoi ? Tout en escomptant l'arrivée des renforts anglais, créons de nouvelles armées, que diable ! puisque nos dépôts regorgent d'hommes et que nous pouvons, avec un effort de bonne volonté, d'audace, et un peu de confiance en la nation armée, leur trouver des cadres parmi les soldats, les sous-officiers et les officiers du front, aguerris par six mois de campagne.
Et en attendant, pour parer à tout mauvais coup du sort, — si improbable qu'il soit, —
renforçons le camp retranché de Paris de tout ce que nous avons de troupes organisées à l'intérieur, de toutes les batteries de siège qui, là-bas, sur les côtes de l'Océan, n'auront jamais à tirer que sur les poissons.
Il vaut mieux prendre des précautions inutiles que de se laisser prendre au dépourvu par les événements.
Songez donc quel effet moral ce serait si nous devions abandonner à l'invasion de nouveaux départements, ne serait-ce que pendant quelques jours ou quelques semaines !
Songez quelle responsabilité ce serait, non pas pour notre état-major seulement, mais pour le ministre de la guerre, pour le gouvernement, pour la commission de l'armée et pour le Parlement républicain tout entier, si, au printemps prochain, — qui va venir vite, — nous devions plier sous le nombre, ou seulement si, faute d'avoir su organiser nos dépôts, d'avoir su utiliser toutes les forces de la nation armée, nous n'étions pas capables de balayer notre sol et celui de la Belgique par une foudroyante offensive !
Vendredi 22 janvier.
Pauvres socialistes italiens !
Pendant que les socialistes danois et Scandinaves poussaient leurs bêlements pacifistes à Copenhague, ne songeant, à ce qu'il semble,
que dans l'escalier à protester contre la violation de la neutralité belge, les socialistes italiens poussaient, dans une conférence à Florence, des bêlements analogues en faveur de la neutralité italienne.
Si ces « camarades » s'étaient bornés à nous dire qu'ils étaient partisans de la neutralité parce que la guerre leur semblait une horreur, et qu'ils ne se sentaient pas le cœur, n'y étant pas contraints, d'y pousser leur peuple, nous nous serions inclinés, en les avertissant toutefois que le triomphe du militarisme austroallemand coûterait à l'Europe — l'Italie comprise — cinquante années d'une nouvelle paix armée, c'est à-dire cinquante années de misères irrémédiables pour les classes laborieuses de partout.
Au lieu de cela, ils ont cru devoir nous sortir la Loi et les Prophètes socialistes, qu'ils ont appris à ânonner à l'école des socialistes allemands.
Les socialistes allemands ont rabâché au monde, depuis cinquante ans, sous le nom de marxisme, que seuls les phénomènes d'ordre économique expliquent toute l'histoire humaine, que seule importe la grande lutte entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas.
En notre argot socialiste, toutes ces belles choses-là se résument en deux mots : « matérialisme historique » et « lutte de classe », qui, prononcés avec gravité, avec des airs profonds et solennels, dispensent les imbéciles de réfléchir.
« Cette guerre nous intéresser, nous, socia-
listes italiens, peuh! La lutte de classe seule nous intéresse : la guerre actuelle, c'est une guerre de capitalistes! »
Pauvres gens !
Ils appartiennent à un pays, l'Italie, qui, il y a soixante-quinze ans, a mis l'Europe à feu et à sang pour se constituer en une nation; ils voient, à deux pas d'eux, l'Allemagne qui a versé des torrents de sang, il y a quarantequatre ans, pour arriver elle aussi à l'unité nationale, et ils ne voient pas que ce qui nous vaut la grande boucherie actuelle, c'est l'enfantement des seules nations, les nations slaves des Balkans, qui, en Europe, n'ont pas encore pu réaliser leur unité nationale!
Ils ont des yeux, et ils ne voient pas que c'est l'enfantement des nations grecque, serbe, bulgare et roumaine qui, après avoir déchiré tout le xixe siècle, et jusqu'en 1912, les flancs de la Turquie, déchire en ce moment les flancs de cette Autriche-Hongrie du ventre de qui leurs grand-pères ont dû eux-mêmes arracher, en 1859, leur jeune nation!
Ils ont des yeux et ils ne voient pas que c'est la queue des guerres nationales qui ont ensanglanté l'Europe au xixe siècle qui ébranle notre pauvre Europe du xxe siècle!
Pourquoi y sommes-nous, nous, Français, sinon parce que la formation de l'unité nationale allemande en 1870-71 nous a laissés le corps et le cœur meurtris, sous la peur plus ou moins fondée d'une nouvelle mutilation, et que, pour nous garantir d'une mutilation nouvelle, nous avons dû nous jeter dans les bras de la Russie,
protectrice née de toutes les petites nations slaves balkaniques, dont l'enfantement est la cause profonde de tous ces malheurs ?
Et pourquoi les Allemands y sont-ils, sinon parce que la peur d'une revanche de la France les a jetés dans l'alliance autrichienne, qui les a happés dans son engrenage, comme nous dans l'engrenage de l'alliance russe ?
Et pourquoi l'Angleterre y est-elle impliquée, elle qui voulait la paix, elle qui a fait l'impossible pour empêcher la guerre, sinon parce que son instinct de conservation depuis qu'elle existe la pousse, à travers les siècles, à se dresser, au nom de l'équilibre européen, contre toute puissance continentale qui, par sa puissance exorbitante, menace la liberté des autres nations européennes ?
Qu'est-ce que le capitalisme a à faire làdedans ?
Les guerres de nationalités et d'équilibre européen sont bien antérieures à l'avènement du capitalisme moderne !
En réalité, la guerre actuelle a pour cause non le régime capitaliste, mais le lamentable état politique de l'Europe, où des peuples, parce qu'ils sont forts, s'opposent à la réalisation des aspirations nationales les plus légitimes de peuples plus faibles, qui ont le même droit qu'eux à la vie, et où certaines dynasties, soutenues par certaines castes, pour conserver leur prestige, refusent de faire droit à ces aspirations nationales.
Aujourd'hui, tous les démocrates de l'Europe font la guerre pour essayer, sur les ruines des
deux monarchies allemande et autrichienne, de fonder enfin une Europe où toutes les nations, grandes ou petites, seront libres et indépendantes, et où un tribunal international obligatoire, appuyé sur une gendarmerie internationale, empêchera à jamais les guerres fratricides entre Européens.
Aux côtés de la démocratie anglaise, de la démocratie belge, de la démocratie française, nous aurions aimé voir la démocratie italienne sur les champs de bataille où se joue cette grosse partie pour l'avenir de l'Europe et de la démocratie universelle.
Nous aurions aimé la voir à nos côtés dans le grand Congrès international qui jettera les bases de cette Europe nouvelle, qui tâchera de jeter les fondements des Etats-Unis d'Europe.
Mais si, par la veulerie ou l'inintelligence politique des mauvais bergers du socialisme italien, la démocratie italienne n'est pas officiellement représentée à ce Congrès, honte, honte éternelle à ceux qui auront infligé un pareil soufflet à la patrie de Garibaldi !
Samedi 23 janvier.
Canrobert et Pélissier.
Hier, toute notre presse a publié un résumé très probe des opérations du 15 novembre au 15 janvier.
Ce résumé, d'allure officieuse, se termine
par ces deux affirmations catégoriques : « L'offensive allemande est brisée. La défensive allemande le sera à son tour. »
L'offensive allemande est brisée : je le crois, du moins la première offensive, la grande offensive comme en août, avec des forces numériquement écrasantes, admirablement encadrées, supérieurement outillées, s'avançant en trombe, ne doutant de rien. Cette offensive, elle est brisée. Mais ne subirons-nous pas au printemps, et peut-être avant, une deuxième offensive allemande ? Il serait imprudent de ne pas s'attendre à ce second assaut. Il sera infiniment moins formidable que le premier : les troupes qui le tenteront seront de bien plus médiocre qualité, avec des cadres bien inférieurs, un outillage moins au point, des munitions moins à profusion; mais, n'en doutez pas : il y aura une deuxième offensive allemande. Il faut nous y préparer.
La défensive allemande sera brisée à son tour; c'est réglé comme papier à musique; personne n'en doute en France et n'en a jamais douté, oui, mais à une condition : c'est que nous nous préparions à la briser ; qu'au moment de l'offensive foudroyante qui brisera la défensive allemande nous n'ayons "pas un million d'hommes à moisir et à se démoraliser dans nos dépôts.
Au temps où, dans les lycées de la République, j'enseignais l'histoire militaire à de futurs saint-cyriens, il me semble leur avoir raconté par le menu une bataille qui présente avec la situation actuelle une ressemblance frappante.
Ça se passait là-bas, en Crimée, en 1854.
On assiégeait Sébastopol.
L'armée anglaise et l'armée française étaient logées dans des terriers; l'armée italienne, on disait en ce temps-là l'armée piémontaise, vint s'y terrer à son tour. Belle fraternité des armées de toute l'Europe occidentale, que nous reverrons un de ces quatre matins !
En face l'armée russe, brave, tenace — comme est l'armée allemande, — plus sympathique, plus chevaleresque et moins barbare que l'armée actuelle du kaiser, se cramponnait à toutes les aspérités du sol, se logeait dans tous les trous possibles.
De chaque côté on faisait des tranchées, des boyaux, des parallèles.
Les sapeurs passaient leur temps à faire de nouveaux trous et à miner les tranchées ennemies.
Quelles souffrances pour les alliés, qui n'étaient pas habitués à ce climat si rude de la Russie du Sud ! Pour comble de malechance,le choléra ! Tout un hiver à passer ainsi, les jours succédant aux jours, les semaines aux semaines, les mois aux mois !
On grignotait les lignes ennemies : mais c'était si lent, si lent, qu'au printemps on était à peine plus avancé qu'en fin de septembre.
Le maréchal Canrobert commandait l'armée alliée.
Très ménager du sang de ses troupes, il reculait devant la responsabilité d'une offensive qui forcément devait être sanglante.
Et l'éternelle question se posait, que se
posent en tous les temps les hommes de guerre qui assiègent une forteresse qu'on ne peut pas encercler et réduire par la famine — telle la forteresse que l'armée allemande occupe d'Ostende à Altkirch — : « Vaut-il mieux faire tuer utilement 20.000 hommes d'un seul coup en délogeant l'ennemi et en précipitant le dénouement de la guerre, ou bien en faire tuer 40.000 par petits paquets, sans résultat appréciable ? »
Au mois de mai 1855, le maréchal Canrobert, ne pouvant se décider à donner l'assaut, passa le commandement à Pélissier.
Celui-ci accumula, à l'endroit où il voulait passer, des troupes d'élite, et, après un premier échec sanglant, il enleva de vive force les lignes ennemies.
Le général Joffre, c'est Canrobert doublé de Pélissier.
Prudent, temporisateur, économe du sang de ses hommes comme Canrobert, il nous a montré, par son offensive avortée d'août et son offensive réussie de la Marne en septembre, qu'il était capable, à son heure, de pratiquer la méthode chirurgicale à la façon de Pélissier, ce qui est aussi une manière dé ménager le sang du soldat.
Il fait le sapeur depuis quatre mois : officier du génie, la Providence l'avait prédestiné de toute éternité à faire ce siège homérique : le siège de 500 kilomètres de lignes ennemies, le siège d'une forteresse qui n'est rien moins que le territoire allemand tout entier!
Ce n'est pas à lui que, moi, simple professeur d'histoire, — révoqué encore, sauf votre res-
pect! — j'apprendrai que, quand il aura bien sapé et bien miné, il faudra donner l'assaut, et ce jour-là avoir sous la main d'énormes effectifs pour garder toutes ses lignes pendant qu'il lancera sur le point choisi par lui, pendant huit jours peut-être, des flots sans cesse renouvelés de troupes fraîches, de troupes de choc.
Mais peut-être n'est-il pas inutile de le rappeler au Parlement, chef suprême de tous les ministres et de tous les généraux, pour qu'il prépare au nouveau Pélissier les armées nouvelles qu'il lui faudra pour enlever d'assaut un bastion qui est autrement colossal que la grande redoute de Malakoff !
Dimanche 24 janvier.
A Sudekum, socialiste du kaiser.
Qu'est-ce que cette histoire de brigands qu'on nous raconte? Vous vous seriez, vous, Sudekum, socialiste du kaiser, qui êtes déjà allé en mission près des eunuques du socialisme italien, vous vous seriez abouché avec un socialiste français, sergent dans l'armée française, prisonnier en Allemagne, et vous l'auriez fait remettre en liberté en le chargeant d'une mission près du Comité directeur du Parti socialiste, dont je suis membre, quoique indigne !
On raconte tellement d'histoires, par le temps qui court, que cette histoire de brigands n'est peut-être qu'un grossier canard.
Pourtant, ça vous ressemble tellement, Sudekum, cette histoire, vous, le Sudekum qui avez accompagné — en tout bien tout honneur — la princesse de Saxe lors de sa première fugue du domicile conjugal, que ce roman feuilleton emprunte à votre nom un cachet de vraisemblance qui m'autorise à vous répondre personnellement, en attendant que la Conférence des Partis socialistes des pays alliés, à Londres, dans quelques semaines, vous réponde plus officiellement.
La paix? Maintenant? Gomme cela? Quand vos hordes occupent la Pologne, la Belgique et le nord de la France ? Non ! mais, vous ne nous avez pas regardés ! Vous ne croyez peutêtre pas que nous allons laisser votre kaiser s'en aller ainsi, en beauté, après avoir fait montre de sa puissance !
C'est cela! On cambriole ses voisins, on en assassine quelques centaines de mille, on incendie leurs villes, on viole leurs femmes; puis, quand on s'aperçoit qu'on a ameuté en Europe tout ce qui a une conscience, tout ce quia quelque chose quelque part; qu'on sent monter autour de soi le flot de la haine universelle ; qu'on vjit deux murs de plusieurs millions de poitrines se dresser pour vous refouler dans votre tanière ; qu'on est coupé du reste du monde par les flottes de ceux qu'on a cambriolés et assassinés, on viendrait, la bouche en cœur, le rameau d'olivier en main, crier : « Moi, pas capout! Kamarade ! kamarade ! »
Il n'y aurait pas de raison pour ne pas recommencer dans dix ans, ou pour qu'un autre
gouvernement, encouragé par l'impunité, ne recommence pas dans dix ans.
« Kamarades ! kamarades ! » Il n'v a plus de camarades pour le quart d'heure. Pendant des années, nous vous avons suppliés, si la guerre éclatait sans que nos gouvernements aillent devant le Tribunal de la paix régler leurs différends, de nous engager les uns vis-à-vis des autres à répondre à une déclaration de guerre par la grève générale et l'insurrection de chaque côté de la frontière : vous nous avez ri au nez.
Nous vous avons supplié alors de poser devant la conscience du peuple allemand la question d'Alsace-Lorraine, de régler à l'amiable avec nous cette question douloureuse et dangereuse, pour nous permettre de nous dégager, nous de l'alliance russe qui était une garantie contre une nouvelle mutilation de votre part, vous de l'alliance autrichienne, qui devait fatalement vous amener à un conflit avec la Russie : vous nous avez ri au nez.
Maintenant, le vin est tiré, il faut le boire. Puisque vous nous avez obligés à prendre un bain de sang, il faut au moins que ça serve à quelque chose.
Il y a dans toute l'Europe, et en particulier dans l'Europe centrale, chez votre allié autrichien, des peuples opprimés par d'autres peuples. Les peuples opprimés, nous les libérerons, sans oublier ni les Alsaciens, cela va de soi, ni les Danois du Sleswig-Holstein, ni les Polonais de Posnanie. Et comme nous ne pouvons libérer les Italiens de Trente et de
Trieste, les Serbes de Croatie et de Bosnie, les Roumains de Bukowine et de Transylvanie, les républicains de Hongrie, les Tchèques de Bohême, et même, malgré l'apparence de paradoxe, préparer la résurrection de la Pologne, qu'en détruisant l'Etat austro-hongrois, vous voudrez bien nous excuser si, avant de déposer les armes, nous faisons disparaître ce monstre contre nature, cette salade de peuples qui est tout, excepté une nation, cette monarchie hybride qui resterait un abcès purulent au cœur de l'Europe du vingtième siècle, comme la Turquie, pour les mêmes raisons, le fut pour l'Europe du dixneuvième siècle.
Vous nous permettrez bien aussi, avant de déposer les armes, de vous rendre le petit service que vous nous avez rendu en 1871 ?
Allons ! ne faites pas l'étonné ! ne rougissez pas de modestie !
Vous savez bien que c'est vous qui, en prenant notre empereur à Sedan, nous avez aidés à faire la République!
Vous ne voudriez pas que nous poussions l'ingratitude jusqu'à vous laisser affublés de votre pistolet d'empereur et de son kronprinz de fils. Oh! nous ne vous imposerons pas la République; mais, sans toucher à l'unité nationale allemande qui reste pour nous sacrée, nous administrerons une telle raclée à votre kaiser et à son rejeton, nous démontrerons à votre peuple de façon si éclatante que ces imbéciles couronnés ont conduit l'Allemagne à la ruine et au déshonneur, que c'est votre peuple lui-même qui
vomira ses Hohenzollern et qui proclamera la République allemande!
Ce jour-là, vous n'aurez pas besoin de mendier la paix dans la coulisse, en intriguant près des socialistes français.
Ce sera la démocratie européenne tout entière qui criera à ses gouvernants : « L'Allemagne militariste, féodale et impérialiste est morte ; le peuple allemand s'est réhabilité aux yeux du monde civilisé en étranglant les auteurs responsables de l'assassinat de plusieurs millions d'hommes : Vive l'Allemagne républicaine ! »
Lundi 25 janvier.
L'Italie se laissera-t-elle tenter?
Tous les yeux actuellement se tournent vers Rome.
Sans doute, l'attitude de l'Italie ne peut pas modifier l'issue du grand drame : qu'elle intervienne en faveur des alliés ou qu'elle reste neutre, — personne ne lui a fait une minute en France l'injure de croire qu'elle pouvait marcher avec l'Autriche, la Turquie ou l'Allemagne, — le sort de l'Autriche-Hongrie et de la Turquie est réglé, et celui de l'Allemagne avec. H y a dès maintenant du côté des alliés une telle supériorité de forces militaires, navales, financières, économiques, morales, que la victoire des alliés sur les Impériaux ne fait l'ombre d'un doute pour personne.
Seulement, si l'iLalie ne peut rien sur l'issue finale du grand duel, elle peut tout sur sa durée.
Qu'elle reste neutre : c'est la guerre se prolongeant peut-être une année encore.
Qu'elle marche à fond et, dans six mois, c'est pour l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie l'écroulement, l'effondrement.
A Berlin, on le sait, et comme les chiffons de papier qu'on appelle des traités d'alliance n'ont jamais gêné les successeurs de Bismarck et de Frédéric II, on est en train, d'accord avec les Hongrois, d'essayer de retenir l'Italie par d'honnêtes propositions dont l'Autriche ferait les frais.
C'est le comte Tisza, le chef du parti nationaliste hongrois, qui semble avoir eu cette idée de génie : faire taire l'Italie en lui donnant une province autrichienne, le Trentin, l'un des deux pays italiens que le vieux François-Joseph conserve encore sous sa coupe.
Voilà la belle cuisine qui se mijote probablement en ce moment à Berlin, où M. de Burian, l'homme de paille de Tisza, confère en ce moment avec le dernier des Hohenzollern.
Qui sait? Le bien d'autrui coûte si peu cher que Prussiens et Hongrois seraient parfaitement capables d'offrir l'autre province autrichienne : le pays de Trieste.
L'offre est tentante, même réduite au Trentin.
Mettez-vous pour un instant à la place du gouvernement italien.
Recevoir sans tirer un coup de fusil ce morceau de terre italienne si convoitée depuis 1859!
Calmer l'opinion publique italienne, si profondément antiautrichienne, en lui jetant un pareil os à ronger !
Eviter à une grande nation aussi civilisée que l'Italie les horreurs de la grande guerre, qui désole presque le reste de l'Europe!
Des hommes bien embarrassés, c'est le président du conseil italien, M. Salandra, ses collègues du ministère, et, dans la coulisse, M. Giolitti, sans compter le petit-fils du Victor- Emmanuel de 1859!
Et si, après avoir par quelques pourboires obtenu la neutralité italienne, l'Allemagne et l'Autriche allaient être victorieuses, est-ce qu'elles laisseraient à l'Italie Trieste, l'objet des convoitises allemandes sur l'Adriatique, et même Trente ?
Et si, épuisées, elles les lui laissaient provisoirement, ne serait-ce pas la guerre entre l'Italie et l'Autriche avant dix ans ?
Et la Roumanie, la petite sœur latine pour qui l'Italie a une tendresse maternelle, qu'estce qu'elle devient, elle, dans cette combinaison? N'est-ce pas sur son dos qu'elle se ferait, cette combinaison, sur le dos des 4 millions de Roumains que les Hongrois tiennent sous leurs bottes en Transylvanie, et qu'ils ne songent pas à rendre à la Roumanie ?
Et que deviendrait après un tel lâchage des Roumains tout l'avenir italien dans les Balkans, où l'Italie est attendue, espérée, comme une protectrice éventuelle, non seulement par les Roumains, mais par les Bulgares et les Grecs?
Et si les démocrates, qui sont légion en Italie,
allaient se fâcher qu'on sauvât l'Autrîche- Hongrie, dont la seule existence est un soufflet à la grande idée des nationalités d'où est sortie l'Italie moderne ?
Et s'ils allaient s'indigner de voir l'Italie laisser échapper l'occasion de graver son nom sur le fronton de la nouvelle Europe, que rêvait Mazzini en 1848, et qui s'élabore en ce moment sur les champs de bataille de Pologne, de Belgique et de France !
Et si, déçue dans les plus généreuses de ses aspirations, l'Italie libérale, démocratique et républicaine, l'Italie de Garibaldi allait rendre responsable la monarchie elle-même de l'avortement de ses grands espoirs et de ses vastes pensées !
Mardi 26 janvier.
L'épine bulgare.
Ghenadieff par-ci, Ghenadieff par-là.
On ne voit plus que ce nom-là dans les journaux, et le bon public se demande quelle peut bien être l'importance de ce personnage, qui n'est même pas ministre de son pays, et dont le voyage à Rome fait tant de bruit en ce moment.
Pas grosse, la Bulgarie, dont cet homme d'Etat est le porte-parole plus ou moins officiel : à peine cinq millions d'habitants ; et, tout de même, c'est une belle épine que les alliés ont là au pied.
Comment est-elle allée se loger dans notre pied, cette épine ?
Voici :
Les Bulgares sont de braves paysans, un peu rudes, qui ont été avalés tout vivants, il y a quelque cinq cents ans, par les Turcs, comme le furent d'ailleurs les autres peuples des Balkans: Grecs, Serbes et Roumains.
Sous la domination turque, tous ces peuples restèrent groupés autour de leurs évêques, et continuèrent à parler chacun leur idiome national.
Au dix-neuvième siècle, l'idée leur vint aux uns et aux autres de vouloir reconquérir leur indépendance.
Ils y parvinrent, aidés puissamment par le gouvernement russe, qui les aimait comme des peuples slaves et de bons chrétiens, et peutêtre aussi comme de futurs clients.
Le dernier peuple des Balkans affranchi par les Russes, ce fut la Bulgarie.
C'est la dernière née des nations d'Europe, la Benjamine.
Elle a vu le jour en Tan de grâce 1878 seulement, et sa naissance coûta cher à la Russie, qui dut l'arracher au prix d'une guerre sanglante aux griffes de ses oppresseurs turcs.
C'est la marotte des mères, sous prétexte qu'elles leur ont donné le jour, de traiter leurs enfants comme des morveux, même quand il leur a poussé de la barbe au menton.
La Russie ne prit pas trop au sérieux cette enfant qui lui devait la vie ; elle voulut la faire marcher droit, à la baguette. Les précepteurs
russes qu'elle donna à l'enfant pour faire son éducation étaient des généraux un peu rudes.
L'enfant, qui avait du sang dans les veines, se cabra. Il y avait à peine dix ans que la Bulgarie était libre que les mécontents se groupèrent derrière un ancien étudiant bulgare qui avait fait ses études en Russie. Il se nommait Stamboulof. Les stamboulovistes, ce sont les Bulgares qui, à tort ou à raison, ont peur que la protectrice russe ne veuille les faire marcher un peu trop au doigt et à l'œil.
Malheureusement, dans les Balkans, quand on est mal avec la Russie, l'Autriche vous serre immédiatement sur son cœur, et vice versa : si bien que le parti stambouloviste passe pour être la créature de l'Autriche.
Un jour vint où il sembla que les petits peuples balkaniques entrevirent que le meilleur moyen pour eux de s'affranchir à la fois de la tutelle de Pétrograd et de celle de Vienne, était de cesser de se disputer entre eux, et de se réconcilier: car, naturellement, à peine affranchis des Turcs, ces petits peuples chrétiens n'avaient rien trouvé de mieux que de s'entredéchirer.
En 1912, Bulgares, Grecs et Serbes se réconcilièrent sur le dos des Turcs.
On se partagea à l'avance en famille les dépouilles de l'homme malade, du moins son héritage d'Europe.
Les Serbes prendraient l'Albanie; les Bulgares, la Thraceavec Andrinople et la Macédoine; les Grecs, la Thessalie et Salonique.
Ce furent las Bulgares, qui sont de rudes
soldats, qui firent le plus gros du travail : on se rappelle leur marche foudroyante jusqu'aux lignes de Tchataldja, aux portes de Constantinople.
La Turquie demanda la paix. On allait partager les dépouilles. Coup de théâtre : l'Autriche refuse de laisser les Serbes prendre leur morceau : l'Albanie.
Alors, les Serbes et les Grecs s'entendent pour imposer aux Bulgares une nouvelle distribution des territoires turcs. D'après cette nouvelle distribution, les Serbes, ne pouvant avoir l'Albanie, auraient la Macédoine.
La Macédoine ! Enlever la Macédoine aux Bulgares ! La Macédoine qui est surtout peuplée de Bulgares ! La Macédoine, à laquelle les Bulgares tiennent mille fois plus qu'à la Thrace ! La Macédoine qu'ilsconsidèrentcomme la chair de leur chair! Car la Macédoine, entre nous, est foncièrement bulgare.
Ils virent rouge.
Leurs généraux virent rouge.
Malgré l'épuisement de leurs armées, cellesci se jetèrent sur l'armée serbe, pour la plus grande joie de l'Autriche.
Ce fut un désastre, d'autant plus grave que les Roumains, prenant parti pour les Serbes, arrachèrent à la Bulgarie un territoire à son goût, peuplé de 300.000 Bulgares authentiques, pendant que les Turcs leur reprenaient Andrinople, en Thrace. Le traité de Bucarest, en 1913, laissa la pauvre Bulgarie sur le flanc, épuisée par deux guerres, pendant que tous ses voisins s'arrondissaient.
On devine ce que doit être son état d'âme, sa rage contre Serbes, Grecs et Roumains.
Si elle n'écoutait que ses ressentiments, elle se jetterait sur la Serbie et lui arracherait la Macédoine.
Mais marcher contre la Serbie, c'est s'allier avec la Turquie, l'ennemi héréditaire ! C'est s'exposer à voir la Roumanie et la Grèce lui retomber sur les bras ! C'est surtout entrer en guerre contre la Russie, sa bienfaitrice, une bienfaitrice dont la colère serait terrible et qui ne lui pardonnerait pas une si noire ingratitude ! Un suicide, quoi !
Alors, que faire ?
Obtenir de l'intervention bienveillante de l'Italie que la Roumanie lui rende les 300.000 Bulgares qu'elle lui a pris l'an dernier ; que la Serbie lui rende la Macédoine bulgare ; que la Grèce lui donne sur la Méditerranée le port de Cavalla, — elle quia tant de ports sur la mer Egée, — le port de Cavalla, dont la banlieue est bulgare, sinon le port, pour qu'elle ait, elle aussi, un débouché sur la Méditerranée.
Si c'est là ce que M. Ghenadieff est allé demander à Rome, vraiment on éprouve un étonnement : c'est qu'il ait eu besoin d'aller faire le voyage de Rome, et que la Triple-Entente n'ait pas spontanément fait droit à des réclamations dont la justice crève les yeux de tous les juges impartiaux.
Quand on songe qu'après la victoire commune la Serbie, agrandie de tous les territoires serbes de l'Autriche-Hongrie, verra sa population passer de 4 millions à 10 millions ; que la Rou«
manie passera de 7 millions à 13 millions d'habitants ; que la Grèce peut espérer une augmentation analogue ; et que la Bulgarie aura, en tout et pour tout, même si elle obtenait tout ce qu'elle réclame, 6 millions d'habitants, on se demande ce qu'attendent les gouvernements serbe, roumain et grec pour faire à si bon compte un marché qui rétablirait définitivement la paix balkanique.
On se demande ce qu'ils attendent pour rendre à la Triple-Entente, qui a tant fait pour eux, le service de lui arracher du pied cette douloureuse épine !
Mercredi 27 janvier.
Armées nouvelles.
Notre ministre de la guerre est allé faire un petit voyage en Angleterre. Il a inspecté les nouvelles formations de l'armée anglaise.
Belle leçon, grande leçon que vient de nous donner là la libre Angleterre. Notre ministre de la guerre l'a sûrement comprise.
En six mois, dans un pays où jusqu'ici il n'y avait d'armée que les troupes d'un corps expéditionnaire pareil à notre armée coloniale, le Parlement anglais et son ministère de la guerre ont trouvé moyen d'organiser six armées de trois corps chacune, soit dix-huit corps d'armée.
Dix-huit corps d'armée!
Tout était à créer : matériel, munitions, soldats, officiers. Ils ont tout créé,
Et nous ?
Combien de corps d'armée nouveaux avonsnous créés, nous, chez qui tout le monde a passé par la caserne, nous chez qui les soldats exercés ne manquent pas?
Oui, je sais, on me répondra : ce ne sont pas les soldats qui nous manquent, mais le matériel et les munitions et les cadres.
Le matériel et les munitions? Mais, en six mois, on en fabrique, et si on ne peut en fabriquer, quand on a la fortune de la France et son crédit, quand on est maître de la mer, on s'en procure au dehors.
Quant aux cadres, plus j'y réfléchis, plus j'en parle autour de moi, moins je comprends qu'on soit embarrassé pour en trouver.
A la suite de mon dernier article, d'anciens marins, qui ont fait cinq ans dans les équipages de la flotte, m'écrivent qu'ils sont sur toutes les côtes des milliers et des milliers de gens débrouillards, disciplinés, qui du jour au lendemain feraient d'admirables sous-officiers.
Toutes nos administrations civiles regorgent de jeunes sous-officiers que des retraités remplaceraient très suffisamment pendant la période de la guerre, et qui constitueraient les cadres de nouvelles formations.
Tous ceux qui, dans la vie civile, ont commandé des hommes, qui ont eu des responsabilités, sont capables, en quelques semaines, d'administrer et de commander une section ou une compagnie.
Les officiers de la Révolution et du Premier Empire, est-ce qu'ils étaient tous bacheliers?
— ros -
Qu'est-ce qu'il faudrait pour que ces cadres soient constitués, pour que dans chaque ville se constituent, avec les hommes qui foisonnent dans les dépôts, des régiments nouveaux, qu'on grouperait en brigades, en divisions et en corps d'armée ?
Il faudrait que chaque corps d'armée du front, chaque division, chaque brigade, chaque régiment, voulussent bien détacher, pour constituer ces formations nouvelles, quelques officiers de l'active, jeunes, que l'on bombarderait pour la durée de la guerre au grade supérieur.
Il les faut jeunes : pour ces régiments nouveaux, je ne voudrais pas de colonels de plus de trente à trente-cinq ans. Tant pis pour les règlements, pour la paperasserie j administrative, pour les tableaux d'avancement ! Eh bien ! quoi ! Les généraux de la Révolution avaient souvent de vingt-cinq à vingt-huit ans.
Il les faut jeunes, mais surtout il les faut confiants en l'intelligence de la nation, confiants en notre peuple, qui est la plus belle race de soldats qu'il y ait jamais eue sous la calotte des cieux. Des chefs qui n'en soient pas à croire qu'il faille trois ans, deux ans, ni même un an, pour apprendre à un homme à tirer, à faire des trous et à marcher; des chefs qui, en temps de guerre, dans les dépôts, ne passent pas leur temps à vous faire faire, pendant des heures et des heures, des « à droite par quatre ! », des « à gauche alignement! », et d'autres chinoiseries presque aussi grotesques que le pas de parade prussien.
Oh ! je le sais, pour obtenir des chefs de corps et des chefs d'unités du front qu'ils nous donnent, pour créer des armées nouvelles, quelques jeunes officiers d'activé, il faudra la croix et la bannière.
C'est humain, d'ailleurs.
Les chefs militaires comme les chefs civils sont tous, les mêmes : quand ils ont dans leur service quelqu'un qui fait leur affaire, plutôt que de s'en séparer ils aimeraient mieux se laisser arracher un œil.
C'est au ministre de la guerre et au Parlement qui, eux, doivent voir non pas l'intérêt ou les commodités de tel ou tel chef en particulier, mais l'intérêt général de toute l'armée et de toute la nation, de bousculer un peu les vieilles habitudes et les vieux préjugés.
Or, l'intérêt certain, évident, de l'armée et de la nation, c'est que nous ayons de nouvelles armées.
Et le seul et unique moyen pour nous d'avoir de nouvelles armées, c'est que le front donne pour les formations nouvelles quelques-uns de ses plus jeunes chefs, et qu'il comble les vides par des promotions faites parmi les « poilus » qui se battent depuis six mois.
Vous avez hâte de chasser l'envahisseur ? Vous avez hâte que la guerre finisse?
Qu'attendez-vous pour créer de nouvelles armées ?
Jeudi 28 janvier.
Le pot-aux-roses.
Quand j'ai lu que mon ex-camarade Sudekum, député socialiste de Nuremberg, devenu socialiste du kaiser, avait essayé de suborner un prisonnier français et l'envoyait en France en émissaire près des socialistes français pour les amener à faire de la propagande pour la paix, je ne pus m'empêcher de fredonner :
Je voudrais bien savoir Quel était ce jeune homme, Si c'est uq grand seigneur Et comment il se nomme.
J'aime mieux vous en faire l'aveu tout de suite : j'ai cru à un coup monté de notre police ou de notre Sûreté générale, pour discréditer les quelques gogos bien intentionnés qui, dans certains milieux où l'on se croit avancé parce qu'on vit dans la lune, bêlent leur amour de la paix jusque dans les urinoirs publics. Pauvre police ! Pauvre Sûreté générale ! Elles qui m'ont fourni si souvent gratuitement des escortes fidèles dans mes voyages de la Santé à Clairvaux, ou de Clairvaux à la Conciergerie ! Je rougis d'avoir pu un seul instant les soupçonner !
Donc, ayant lu l'histoire de Sudekum et du sous-officier français, je m'adressai séance tenante cette courte harangue : « Mon ami, si tu n'es pas le dernier des journalistes, dans quarante-huit heures tu auras tiré cette louche affaire au clair. »
Quarante-huit heures après, j'étais en tête-à-
tête avec le sous-officier français, un sous-officier authentique, un Parisien déluré, dégourdi, vingt-huit ans, très sympathique d'aspect, de son métier ouvrier mécanicien. Il n'est pas membre du Parti, ni même syndiqué. Rien d'étrange : dans la Seine, sur 150.000 électeurs socialistes, il n'y a que 10.000 inscrits dans les cadres du Parti. Il est de ces socialistes qui viennent à toutes nos manifestations, au Père- Lachaise à chaque anniversaire de la Commune, au Pré-Saint-Gervais, et qui connaissent les hommes et les choses du Parti parfois mieux que nos militants.
— Bon ! bon! vous voilà prisonnier. Passons. Je vous ai écouté avec émotion. Vous êtes un brave à trois poils ; d'ailleurs, on ne donne pas une citation à l'ordre du jour et des galons de sergent à un poilu ordinaire. Après. Qui vous a fait ces honnêtes propositions?
— Un lieutenant, le lieutenant von G..., fils du commandant du 3e corps bavarois, un lieutenant qui m'a dit avoir été attaché à l'ambassade à Paris, et qui parle d'ailleurs le français mieux que moi. En causant, quand je lui ai dit que j'étais socialiste, il m'a longuement expliqué que la France était perdue — ça se passait le 3 janvier — et que, par patriotisme et par humanité, les socialistes français devraient bien pousser leur pays à faire la paix. Après m'avoir tâté sur toutes les coutures pendant plusieurs jours, il m'expliqua que si je voulais m'entremettre pour cette bonne œuvre, on me relâcherait avec de faux passeports. Bien que j'aie de la répugnance à paraître « moucharder » même
des ennemis, je n'ai pas dit non, pour les voir venir. J'ai fait la bête et j'ai demandé à voir des socialistes allemands connus.
— Ce n'était pas bête.
— Le lieutenant von G... me dit : « J'allais vous le proposer. » Le lendemain nous partions pour Metz où, dans un hôtel de la ville, on me nippa des pieds à la tête. Tenez, c'est ce costume-ci que je porte : on a enlevé la marque du magasin.
— Où ces braves gens vous firent-ils coucher ?
— En prison, où je fus bien traité ; on m'apporta mes repas d'un hôtel voisin. Là, je reçus la visite de plusieurs collègues du lieutenant von G..., dont un commandant gaffeur, qui me parla de mettre des affiches à Paris et d'y provoquer des émeutes. Le lieutenant von G... a senti la gaffe et m'a expliqué gentiment qu'il s'agissait d'une mission diplomatique plus délicate. Dimanche, il y a huit jours, il m'a fait sortir et m'a présenté à Sudekum.
— Ah ! ce cher Sudekum ! Comment est-il fait, le Sudekum qu'on vous a amené ?
— Un homme frisant la cinquantaine ; très grisonnant ; haut en couleur ; assez solide ; parlant avec de grands gestes, et avec une chaleur communicative qui, je l'avoue, parfois me troubla.
— Ça ressemble assez à mon Sudekum. Que vous a dit ce cher frère en socialisme ?
— De une heure à sept heures, en me montrant la ville, il m'a dit tout ce que vous pouvez deviner : que nous étions le jouet de l'An-
gleterre ; que ce n'était pas chic de voir une République s'allier avec le tsar; qu'au printemps on laisserait un rideau de troupes devant les Russes et qu'on écraserait la France; qu'en Allemagne on aimait les Français ; qu'on évacuerait leur territoire et la Belgique; qu'on ferait ensuite alliance contre l'Angleterre; que l'Allemagne avait besoin d'une France forte contre l'Angleterre et contre le slavisme ; qu'il fallait que les socialistes français se lèvent, exigent la paix, à la fois pour sauver la France d'un désastre certain, et l'humanité de nouvelles boucheries.
— Ah ! ce bon apôtre ! Et qu'est-ce que vous avez répondu ?
— J'ai discuté point par point tout ce qu'il m'a dit : je lui ai dit notamment que, sans la Russie, depuis vingt ans, ils nous auraient pris une nouvelle Alsace-Lorraine, et que nous serions une deuxième Pologne. Je lui ai dit que nous ne lâchions pas nos alliés en pleine bataille. Je lui ait dit que si le militarisme allemand n'était pas écrasé, ce seraient les armements à perpétuité en Europe. Mais j'ai fini, pour jouer mon rôle jusqu'au bout, par lui dire que j'acceptais d'être le missionnaire de la paix. Il m'a alors demandé à quels socialistes connus je comptais m'adresser. Je lui ai dit : Colly. Il n'a rien dit. Puis j'ai dit : « Hervé ». Alors il a sauté et il m'a dit : « Ah ! non ! pas celui-là ! C'est le dernier auquel il faudrait vous adresser. S'il est mal luné, il n'ira pas par quatre chemins : il vous fera coffrer sans hésiter ! »
— Ce cher Sudekum, il n'a pas digéré mon discours du Congrès de Stuttgart, quand j'ai sorti à Bebel et à la social-démocratie quelques vérités, dans une fameuse séance qu'il présidait !
— Ensuite, je lui ai demandé si je ne pourrais pas voir quelques autres socialistes allemands. Il m'a dit : « Qui ? » J'ai répondu : « Liebknecht. » « Liebknecht, mais c'est un fou! », m'a-t-il répondu. « Rosa Luxembourg, alors. » « Rosa Luxembourg ? Mais elle est encore plus folle ! Personne ne la prend au sérieux ici, pas plus que Liebknecht. »
— Ce cher Sudekum !
— Il m'a remis, à sept heures, en mains du lieutenant von G..., qui m'a emmené à Mayence et à Francfort, où il m'a fait constater que ce n'étaient pas les soldats qui manquaient.
— Lui avez-vous demandé si, avec le blocus de l'Allemagne, ils auraient longtemps des munitions pour en donnera leurs hommes?
— Non, mais je l'ai pensé.
« Après m'avoir mené au cinéma pour nie faire constater que le public ne conspuait pas les films où il y avait des soldats français, il m'a conduit à la frontière suisse, non sans m'avoir donné deux passeports, l'un au nom d'un Belge, l'autre au nom d'un Lorrain, et m'avoir fait donner ma parole de ne plus porter les armes contre l'Allemagne. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils m'avaient photographié et mensuré à Metz.
« Rendu en Suisse, je me suis précipité au consulat français, ne me souciant pas, moi, sol-
dat français, d'être trouvé avec de faux papiers délivrés par les Boches. Ce n'est pas de ma faute si une indiscrétion a été commise, je ne sais par qui, et si les journaux m'ont brûlé.
— Oui, c'est dommage ! Car j'aurais ainsi pu faire marcher cet imbécile de Sudekum jusqu'au bout, lui et son kaiser!
« N'empêche, mon cher ami, que vous avez rendu un grand service à la nation, deux même.
« Le premier, c'est de lui avoir appris que le kaiser et son état-major sont aux abois, puisqu'ils en sont réduits à de telles machinations pour nous détacher de la coalition.
« Le second, c'est de l'avoir mise en garde contre les prêcheurs de paix, et d'avoir mis en garde certains prêcheurs de paix eux-mêmes contre leurs propres prédications.
« Il y a forcément, en ce moment, après six mois de guerre, des hommes de cœur, très honnêtes, nullement soupçonnables de complicité avec Fétat-major allemand, mais qui vivent un peu dans les nuées et dans la lune. Ils n'ont pas encore compris ce que comprend le Parti socialiste tout entier : que conclure la paix avant d'avoir écrasé le militarisme allemand, c'est un crime contre l'humanité, un crime contre les jeunes générations à qui nous devons de refaire une Europe nouvelle où ils pourront vivre en paix, sans être à chaque instant menacés d'être conduits à la boucherie par un imbécile couronné. Grâce à vous, petit sergent, ces hommes, qui ne jsont ni des traîtres ni des imbéciles, comprendront que prêcher la paix en ce moment c'est involontaire-
ment se faire les complices du kaiser et des hobereaux prussiens, et ils se rentreront euxmêmes dans la gorge leurs appels à la pitié et à l'humanité! »
Vendredi 29 janvier.
Le vrai rôle du Parlement.
Voyons, est-ce que les élus de la nation, maintenant que la vie parlementaire a heureusement repris son cours, ne vont pas avoir le courage de dire carrément que le poste des parlementaires les plus jeunes n'est pas à la tranchée ou dans les casernes, mais qu'il est à leur banc au Parlement, ou dans les commissions parlementaires ?
En août, les parlementaires mobilisables ont fait un geste dont le pays leur sait gré : ils sont partis au feu.
Ils y ont fait tous leur devoir comme de simples électeurs; quelques-uns s'y sont couverts de gloire; d'autres y ont laissé leur peau.
Personne ne doute de leur courage.
Mais vraiment ils se trompent s'ils s'imaginent que le pays leur saura gré, maintenant que le Parlement est rentré, de le servir comme simples soldats, comme sous-officiers et comme officiers, quand il leur a confié la mission spéciale de contrôler tous les services publics.
Des hommes pour se battre, on en a de
reste; qu'on aille faire un tour dans les dépôts, pour voir!
Des hommes qualifiés pour faire la guerre aux abus, surveiller le fonctionnement de toute la machine administrative, civile et militaire, on en manque malheureusement depuis six mois.
Nous sommes en France deux ou trois douzaines de journalistes qui depuis le début de la guerre nous faisons les échos de l'opinion publique, signalons les abus, fouettons de notre mieux l'activité des ministres et des bureaux.
Mais un coup de ciseaux de la Censure peut trop facilement nous faire taire.
Souvent aussi nous nous taisons pour ne pas, à une heure aussi tragique où tout le monde a tant besoin de confiance, jeter la démoralisation dans notre peuple impressionnable qui a une tendance trop naturelle à généraliser les critiques.
Quelle que soit la bonne volonté d'un journal, il lui faudrait d'ailleurs être monté comme un véritable ministère pour contrôler les abus qu'on lui signale avant de les dénoncer au public, ou de les signaler en particulier aux ministres intéressés.
En somme, en temps de guerre, si le Parlement ne fonctionne pas sérieusement, c'est une ou deux douzaines de journalistes qui sont le seul contrepoids à la dictature des ministres et des bureaux.
Vraiment, c'est insuffisant.
Le contrôle par la presse devrait venir
s'ajouter à celui du Parlement; mais le vrai contrôle, le contrôle efficace, seul le Parlement a le moyen de l'exercer.
Mais comment le Parlement exercerait-il ce contrôle-là si les plus jeunes de ses membres, qui sont souvent les plus actifs, sont dans la tranchée ou dans une caserne, comme simples soldats, sous-officiers ou officiers?
Et quelle autorité voulez-vous qu'ils aient, entre deux séjours dans la tranchée ou à la caserne, où ils dépendent de tant de chefs, pour contrôler par exemple le ministre de la guerre et les bureaux militaires dont ils dépendent?
Gomment veut-on, d'autre part, qu'un parlementaire fasse sérieusement son métier de soldat et celui de représentant du peuple ? M. le général Pédoya, qui est président de la commission de 1 armée à la Chambre, peut-il sérieusement cumuler ses écrasantes fonctions avec celles de gouverneur de la place de Grenoble?
Service sanitaire, service de l'intendance, organisation des dépôts, formation de nouvelles années, doivent-ils être laissés, quelle que soit notre confiance dans le ministre de la guerre et dans sa puissance de travail, à la discrétion de la seule administration militaire?
Dans ces questions vitales, est-ce un Parlement mutiléde tousses éléments lesplus jeunes, ou dont les éléments les plus jeunes sont soumis à l'autorité militaire, qui peut se prononcer librement, souverainement?
Si le contrôle parlementaire est indispen-
sable en temps de paix, où les citoyens ont quelques moyens de protester contre les abus, il est mille fois plus indispensable en temps de guerre, où les citoyens sous les armes sont condamnés à l'obéissance passive, et où les autres vivent sous le régime de l'état de siège et de la Censure.
C'est la Convention qui était dans la vérité républicaine lorsque, non contente de préparer dans ses commissions les grandes lois civiles et sociales qui devaient renouveler la face de la France, elle envoyait ses représentants en mission, inspecter les armées et les services publics, pour savoir si tout fonctionnait conformément à l'intérêt de la République.
De quel précieux secours pourraient être pour le ministre de la guerre les deux commissions de l'armée du Sénat et la Chambre si ses délégués — il ne s'agit point évidemment de caravanes parlementaires — pouvaient aller soit au front, soit dans les ambulances, soit dans les arsenaux, soit dans les casernes, faire des visites inopinées?
On a honte vraiment d'avoir à exprimer des vérités si élémentaires.
En mai dernier, le peuple français a choisi, bien ou mal, six cents députés : ce sont ses hommes de confiance.
En eux et dans les sénateurs réside la souveraineté nationale ; c'est d eux que les ministres tiennent leur autorité; le président de la République, la plus haute magistrature de l'Etat; le généralissime, le pouvoir redoutable qu'il exerce en ce moment au nom de la France.
Que vous le vouliez ou non, c'est cela, la République !
Samedi 30 janvier.
Lettre à mon cadet.
Je suis bien content, mon cher artilleur, de savoir que tout le monde autour de toi a le moral « supérieur », comme tu dis. Ça ne m'étonne pas de tes coloniaux, qui ont roulé leur bosse dans toutes les parties du monde. Heureusement que vous êtes des coloniaux dans ce coin-là où ça chauffe si dur !
Ne va pas t'imaginer que les simples « biffins » ne tiennent pas leur bout ; un régiment qui a l'air d'avoir le moral pas mauvais, c'est mon ancien régiment, et celui de notre Benjamin, le 19e de ligne : pas plus tard que ce soir, je viens de voir à Y Officiel qu'il est mis tout entier à l'ordre du jour de l'armée. Si on prend les myopes au conseil de revision, ce mois-ci, je demande à retourner au 19e, ça me rajeunira de vingt ans. Pour être mieux reçu, en arrivant, je publie ses hauts faits dans mon journal. La rue de Siam, à Brest, ne sera pas assez large pour le recevoir, quand il reviendra couvert de lauriers.
C'est une merveille que le moral soit resté si bon — j'en ai des échos de tous les côtés — sur toute la ligne, après les quatre mois horribles que vous venez de tirer dans la boue et dans l'eau,
Prenez-vous toutes les précautions pour le conserver intact jusqu'au bout, ce moral, vous, les officiers ? En général, on vous trouve très bien : le corps des officiers de l'active a vraiment une bonne presse. Mais, d'après quelques lettres un peu amères qui me sont tombées sous les yeux, et que les femmes de mobilisés viennent me montrer de temps à autre, j'ai l'impression qu'il y a encore, par-ci par-là, des erreurs et des froissements qu'on pourrait éviter.
Veille-t-on toujours assez à ne pas garder trop longtemps les mêmes dans les tranchées ? Au repos, ne les énerve-t-on pas quelquefois, ou ne les tracasse-t-on pas un peu par une discipline un peu tatillonne qui ressemble un peu trop à celle de la caserne ? Des femmes que je vois dans mes bureaux me demandent si on ne pourrait pas donner un peu de permissions à leurs maris qui font campagne, par roulement, pour leur permettre de venir se refaire huit jours en famille. Evidemment, ces pauvres femmes ne voient pas toutes les difficultés qu'une pareille mesure comporterait au point de vue militaire ; mais, sans aller si loin, y a-t-il des considérations d'ordre militaire qui empêcheraient de ramener une huitaine de jours les régiments, à tour de rôle, se reposer un peu en arrière de la ligne de feu, loin du bruit énervant de la canonnade, assez loin pour que les femmes puissent venir embrasser leurs époux ?
Les Anglais et les Américains, gens très pratiques, ont, dans l'industrie, établi depuis
longtemps les plus courtes journées de travail ; ils ont expérimenté que les forces de la machine humaine ont une limite ; qu'on travaille mieux et plus vite quand elle n'est pas surmenée. Ala veille du grand coup de chien de la campagne de printemps, ne croyez-vous pas, vous autres, les militaires, qu'il serait bon, — au point de vue militaire, — de faire souffler un peu la bête avant le dernier coup de collier ?
Je ne suis pas sûr non plus que l'on fasse toujours assez attention à ne pas froisser les hommes. Tu connais mieux que moi les militaires et leur mentalité. Je connais mieux que toi la mentalité des civils — n'oublie pas, mon cher cadet, que les militaires du front ne sont pour la plupart que des civils en uniforme.
Vous avez actuellement sous vos ordres toutes les classes de la société, toutes les professions ; des hommes qui, même appartenant aux classes les moins instruites, sont souvent des esprits assez cultivés et assez pénétrants. Ce ne sont pas non plus des gamins de vingt ans, comme les recrues habituelles, mais des hommes faits, habitués à juger et à jauger les gens autrement que sur le nombre des galons.
Tu te rends compte sans peine qu'avec une troupe ainsi composée, un redoublement de tact et de doigté s'impose dans le commandement ; presque tous vous vous en rendez compte, je le sais ; mais l'armée gagnerait encore en cohésion morale si vous inculquiez cette notion élémentaire à ceux de vos collègues, et à ceux de vos sous-officiers qui ne la possèdent pas suffisamment.
N'empêche que nous nous rendons compte que même les meilleurs des officiers comme des soldats doivent avoir des moments d'énervement et d'humeur avec la vie que vous menez.
Nous-mêmes, qui sommes au loin, nous sentons par moment l'énervement nous gagner, et nous ne nous résignons à vous voir endurer toutes ces souffrances et toutes ces horreurs qu'en nous répétant que nous avons tout fait pour éloigner de vous ce calice ; qu'en nous répétant surtout que, cette fois, c'est la dernière guerre, la dernière, et que nos gosses, ni les gosses de nos ennemis, ne verront plus ces abominations, quand ils seront grands.
Cette idée que nous faisons la guerre à la guerre, tu ne saurais croire le chemin qu'elle fait dans toutes les classes de la nation et dans tous les partis; la guerre que faisaient nos aînés en 1792, c'était la guerre delà liberté, et c'est parce qu'ils l'ont faite que la France rencontre depuis un siècle tant de sympathies dans le monde entier, dans toute la partie éclairée de l'humanité.
Vous autres, c'est la guerre de la Paix que vous faites.
C'est pour cela que les plus enragés pacifistes et les plus enragés antimilitaristes d'antan sont aujourd'hui les plus ardents partisans de la guerre à outrance.
Et tu ne saurais croire combien aussi nous nous sentons pleins de confiance dans l'avenir du pays depuis que la victoire nous a caressés desonaile ; dans le commerce, dans l'industrie, nous apportions depuis quarante-quatre ans
une âme de vaincus ; tu verras si demain nous n'y apporterons pas une âme de conquérants.
Jusque dans nos Congrès internationaux, nous apportions, nous autres, socialistes français, je te l'ai dit souvent, cette mentalité de gens qui avaient reçu un coup de pied au cul en 1870 ; quand je ruais dans les brancards, je faisais presque scandale ; tu vas voir si, après l'écrasement complet du militarisme prussien, nous allons ramener la démocratie européenne, des bas-fonds matérialistes où la social-démocratie allemande l'avait fait dégringoler, vers les cimes du socialisme idéaliste où le génie latin l'avait élevée, aux environs de 1848.
Haut les cœurs ! mon cher cadet : avec votre sang, dans vos ateliers de mort, c'est de la vie que vous créez !
Dimanche 31 janvier.
Dans la bonne voie.
Le rapport d'allure officieuse qui relate les opérations de la dernière huitaine est très rassurant.
Il indique dans notre commandement une telle tranquillité d'esprit, une telle certitude de vaincre, que vraiment, en le lisant, les plus pessimistes se sentiront le cœur réchauffé.
L'opinion publique, à laquelle s'adresse ce coup de clairon, apprendra avec un plaisir tout particulier que les armées alliés « se renforcent
constamment en effectifs, en cadres, en matériel, et que leur puissance offensive augmente tous les jours ». Elle a envie de répondre : « Continuez, vous êtes dans la bonne voie ! »
Le gouvernement veut-il faire plus de plaisir encore à l'opinion publique et la rassurer plus complètement?
Qu'il lui annonce donc clairement, en bon français, qu'il a décidé la formation d'une ou de plusieurs armées nouvelles!
Que voulez-vous! Depuis quelques semaines, tous nos journaux sont pleins des chiffres et des affirmations du colonel Repington qui prétend que les Allemands ont 3 ou 4 millions d'hommes en réserve. Peut-être le colonel anglais se trompe-t-il, malgré la haute compétence qu'on lui reconnaît généralement en matière militaire? Peut-être enfle-t-il un peu ses chiffres pour mettre la puce à l'oreille de ses compatriotes et, qui sait ? peut-être espère-t-il faire avaler au peuple anglais, qui n'a jusqu'ici que des armées d'engagés volontaires, la conscription et le service obligatoire comme sur le continent? Peut-être enfin, ses chiffres, si exacts qu'ils soient, ne prouvent-ils pas grand'chose, pour la bonne raison que l'Allemagne peut, par suite du blocus, sans manquer d'hommes, manquer de munitions?
Le public, qui est optimiste, mais dont l'optisme est raisonné, ne peut se défendre de cette question : « Oui ! Mais si le colonel Repington tout de même disait vrai ! Et si, malgré le blocus, les Allemands, qui sont de grands chimistes, de grands industriels et des gens métho-
diques et organisateurs, étaient capables, un de ces jours, de jeter sur notre front encore un million ou deux de troupes de seconde qualité, mais de troupes fraîches? Et si, avant l'arrivée des renforts anglais, ils faisaient une tentative avec des renforts pour nous crever notre ligne ? »
Dans les sphères gouvernementales et officielles, on se trompe si on s'imagine que l'on s'impatiente de voir nos poilus rester dans leurs tranchées, et le général Joffre attendre son moment pour prendre l'offensive !
Non ! Ce dont on s'impatiente, c'est de savoir que l'ennemi est, depuis quatre mois, à 80 kilomètres de Paris; que, faute de renforts, on a subi l'échec de Crouy-Soissons ; et que, pendant ce temps-là, il y a dans les dépôts des centaines de milliers d'hommes dont le seul rôle est d'attendre qu'on les appelle par petits paquets pour aller boucher les trous sur le front.
Vraiment, est-ce qu'on ne pourrait pas se contenter d'avoir dans les dépôts une quantité raisonnable de ces bouche-trous, et, avec les autres, constituer des régiments qu'on grouperait en brigades, en divisions, en corps d'armée, de façon à constituer sous les murs de la capitale une nouvelle armée de Paris?
Les armées du front seraient donc perdues si l'on y prélevait quelques centaines d'officiers jeunes pour donner quelques chefs aguerris aux nouvelles formations ?
Parmi les sous-officiers, les jeunes officiers qui resteraient au front, serait-il donc si malin
de trouver des remplaçants à ceux qui seraient envoyés à Farrière, dans les nouvelles formations ?
Est-ce qu'en une grande bataille le front ne perdrait pas plus d'officiers que ceux qu'on lui enlèverait par un prélèvement mesuré, en vue de la formation de nouvelles armées ? Et pourtant il faudrait bien les remplacer, ceux qui tomberaient? Pourquoi serait-il impossible de remplacer ceux qu'on retirerait volontairement, pour le bon motif?
Le Sénat vient de renommer sa Commission de l'armée, et celle-ci de réélire comme président M. de Freycinet, qui fut un des collaborateurs de Gambetta : on assure que M. de Freycinet, malgré son grand âge, a conservé un peu de la flamme qui animait l'organisateur des armées de la Défense nationale il y a quarantequatre ans.
Avec un administrateur et un travailleur comme Millerand au ministère de la Guerre, l'âme de Gambetta dans nos Commissions de l'armée, ce serait vraiment jouer de malheur si, en quelques semaines, nous n'avions pas sous les murs deda capitale une nouvelle armée de Paris.
Si le colonel Repington s'est trompé, tant mieux : elle ne servira pas à la défense de Paris.
Mais, une fois formée, elle ne sera peut-être pas inutile pour le siège de Metz ou de Strasbourg, oupour celui de Cologne ou deMayence.
Ecole de Science domestiques Congrégation de Notre Dame