INTRODUCTION
Après les études particulières et les travaux d'ensemble publiés, depuis quelques années en France, sur Longwood, après surtout l'admirable Napoléon à Sainte-Hêlme de M. Frédéric Masson, il n'apparaît point que l'on puisse présenter de si tôt un autre livre vraiment neuf et révélateur sur la Captivité. M. Frédéric Masson, avec une sélection lente et sûre des matériaux connus, qu'il a cimentés de précieux éléments vierges, a dressé un édifice d'une impressionnante solidité dans sa structure sinon dans tous les détails extérieurs de son ouvrage. La charpente serrée, méthodique, massive, parfaitement équilibrée et débarrassée des substances fragiles, semble devoir résister au
temps. La façade du monument est peu friable, et si, de l'aveu même du scrupuleux et laborieux architecte, il y manque encore des fenêtres, il semble bien cependant qu'elle offre déjà une physionomie définitive. C'est, du moins, une impression actuelle, (^ar on ne peut jamais dire d'un livre dhistoire qu'il est définitif, surtout quand il s'agit d'une reconstitution de la Captivité, ce drame grandiose de six ans, dont il n'est permis de rétabhr, avec une certitude documentaire, que les scènes du début et, grâce en partie à M. Paul Frémeaux, celles de la lin, et où, quant au reste, les témoignages manquent ou mentent.
On s'est appliqué néanmoins à jeter un pont sur ces lacunes. D'aucuns ont prodigué en cette tentative beaucoup d'imagination et d'ingéniosité . M. Paul Frémeaux entre autres, avec un art adroit et précis, nous a rendu sensibles les paysages de Sainte-Hélène d'après les notes des voyageurs et l'iconographie locale. Car, à l'exception des mémoritilistes témoins du drame, aucun des historiens de Longwood n'a cru devoir se rendre sur les lieux mêmes pour y broyer les couleurs de ses descriptions et contrôler ses émotions de lecture. On peut le regretter. 11 y a peu de mois, tandis que nous séjournions à lîle d'Elbe et que chaque matinée
d'un chaud printemps italien nous conviait à dos flâneries évocatrices dans le jardin vert et or des Mulini, au pied du fort massif de la Stella ou sur la roule impériale de San-Martino, nous avions cette sensation que l'histoire ressuscitait vivante autour de nous et que, de ces pierres contemporaines, de ces c\^près séculaires tout noirs dans le soleil, de ces vignes riches qui continuaient les plants de Napoléon agriculteur, du pittoresque levantin du petit port et de la chaude animation de ses places minuscules et de ses rues en escaliers, il nous venait, sur la, psychologie du règne dérisoire, des révélations que ne nous avaient point données jusqu'alors les pièces administratives du temps, ni les chiffres des trésoriers. Ainsi, l'ambiance tumultueuse des Mulini, intolérable évidemment pour un homme du caractère de Napoléon, suffirait, à défaut de tous autres témoignages, à certifier la présence réelle de l'empereur à San- Martino, l'impatience fiévreuse avec laquelle le souverain elbois allait presser lui-même l'activité des constructeurs de son « Saint-Cloud » improvisé et la hâte qu'il eut à se soustraire, dès qu'il lui fut possible, à l'importunité d'une population exubérante et trop famihère. l'ne promenade sur la route de San-Martino suggère la vision des allées et venues
faciles et peut-être quotidiennes de l'équipage impérial du palazzo à la villa pendant les six derniers mois de l'exil. Et ce fait qu'on ne peut aisément retrouver des actes de gouvernement datés de San- Martino — faubourg de Forto-Ferrajo, annexe rustique des Mulini — ne saurait troubler d'un doute sérieux l'évidence locale du séjour du roi de l'île d'Elbe dans sa maison des champs.
Mais, assurément, il est plus aisé d'aller compléter sur place une documentation à l'île d'Elbe qu'à Sainte-Hélène. Et il faut reconnaître que les évocateurs de la Captivité ont tiré le meilleur parti des éléments de description qui leur étaient jusqu'ici offerts. C'est pourquoi nous avons jugé qu'il serait vain, pour le moment, d'ajouter une ébauche supplémentaire à ces tableaux finis.
Nous avons intitulé ce livre : Aprh la mort de l'Empereur, afin de bien marquer qu'il n'était point dans notre intention de présenter un nouveau récit de la Captivité, et cela encore que deux des études réunies dans ce volume : « Xoverraz, l'ours d'Helvétie » et « Le bibliothécaire de Sainte-Hélène » conduisent le lecteur dans l'intimité de Longwood. JMais. s'il nous a paru intéressant de mettre en lumière quelques circonstances encore indécises ou négligées de l'existence de Napoléon prisonnier,
nous avons surtout tenté d'observer le rayonnement de la légende et le reflet de l'apothéose qui suivit sur des humbles, dont les obscures personnaHtés, par la gloire de leur dévouement, méritaient de prendre place au soleil de l'histoire.
La vie de l'office à Tîle d'Elbe et à Sainte-Hélène n'est point un chapitre négligeable de l'histoire de Napoléon en exil et les curieuses pages de M. Frédéric Masson sur « Les cuisiniers de Sainte-Hélène ^ » témoignent combien le sujet peut fournir de motifs de reconstitution pittoresques et révélateurs.
A l'île d'Elbe, dans son royaume de 19 lieues carrées et de 15.000 habitants, dans sa nouvelle capitale, grande comme la moitié d'un quartier de Paris, avec les faibles ressources sur lesquelles il pouvait compter, l'Empereur n'avait ni les moyens, ni le goût, ni le ridicule de conserver le faste des Tuileries. Les Mulini, la bicoque qu'il avait fait reconstruire hâtivement et qui devait lui servir de palais pendant son règne de dix mois, n'était qu'une fort modeste villa bourgeoise avec ses