Autour de Sainle-Uélène, 2« série
chambres du rez-de-chaussée ouvertes sur un joh jardin minuscule, terrasse fleurie dressée sur la mer, doucement ombragée de cyprès, de palmiers et de dattiers, avec sa petite serre aux carreaux blancs et rouges et même avec son théâtre micnfoui dans les sous-sols et qui tenait à la fois de la cave et de la grange; seul, au premier étage, le salon avec ses huit grandes fenêtres, ses quatre doubles portes, son haut plafond décoré de couronnes de laurier que traversait le sceptre, avait assez grand air *. La villa rustique de San-Mar- Uno, le Saint-Cloud de lile d'Elbe était tout aussi peu impériale, malgré sa fameuse salle des Pyramides, prétentieuse avec ses signes du zodiaque, ses imitations peintes de colonnes égyptiennes, sa vasque et ses méchantes peintures évocatrices des exploits contre les mamelucks.
Ces logis, il est vrai, demeuraient peuplés —
•1. Il est encore aujourd'hui intégralement conservé et à peu près respecté. Entendez qu'il n'a pas été mis en location comme les autres appartements des Mulini. Ainsi que dans toutes les autres pièces d'ailleurs, un carrelage rouge s'y substitue au plancher. Tous les meubles et objets d'art qu'il contenait en 1815 ont été dispersés. Quand nous l'avons visité, au mois d'avril delUll, nous avons vainement cherché quelque image de l'Empereur. On s'étonne d'y trouver seulement les bustes des deux grands-ducs de Toscane, Ferdinand m et Léopold II. qui se font vis-à-vis, et dont la présence en ce lieu n'est pas indiquée.
et c'était le meilleur de leur parure — d'uniformes riches, d'habits brodés et de livrées étincelanles, car, pour avoir été considérablement réduite, sa Maison permettait encore à l'Empereur, au prix de grands sacrifices, de faire figure souveraine. Ce furent Huber et Pelard, deux de ses plus anciens valets de chambre, qui, de compagnie avec un autre serviteur nommé Cohn, procédèrent à l'installation matérielle du souverain elbois. Ils ne firent d'ailleurs qu'un court séjour dans l'ile, et, leur tâche finie, après que, d'une main j)ieuse, ils eurent apprêté le foyer désormais morne du grand vaincu, leur maître les renvoya à Paris.
Le service de l'Empereur, quelques semaines après son arrivée chez les Elbois, se trouvait ainsi constitué sous la haute direction du comte Bertrand qui continuait à Porto-Ferrajo son grand maréchalat des Tuileries : à la place de Constant, défeclionnaire, un tout jeune homme, Louis Narcisse Marchand, remplissait les fonctions de valet de chambre en premier; un autre serviteur de la chambre des Tuileries, Nicolas Gillis ou Gilles, tenait l'emploi de valet de chambre en second. Le premier mameluk Roustam ayant, dès Fontainebleau, abandonné le maître vaincu, cette ingratitude et celte lâcheté avaient permis au second
mameluk, Ali Saint-Denis, un Versaillais travesti en oriental, de gagner an galon dans la maison de l'ile d'Elbe où il élait devenu premier chasseur de Napoléon et gardien de ses armes.
A côté de Saint-Denis, un Suisse^ au service de l'Empereur depuis 1809, Noverraz, servait comme second chasseur. Pour les appartements, il y avait quatre huissiers : le Corse Sanlini, une ancienne estafette du quartier impérial transformée en gardien du portefeuille; un autre Français, Dorville, et deux Elbois. Les piqueurs Archambault et Mathias commandaient à une petite troupe de huit valets de pied et, en supplément, pour le service intérieur, il y avait encore un domestique préposé à la garde-robe, un lampiste, un tapissier, un portier et quelques hommes de peine ou frotteurs. Les frotteurs avaient des appointements de 86(1 francs ; le portier ne gagnait que 800 francs Tan; l'allumeur-lampiste jouissait, lui, d'un plus beau traitement car ses fonctions lui valaient annuellement 1 500 francs'. Plus déshérités, un directeur de la musique, un pianiste et deux chanteuses, ne rece-
1. Aux Tuileries, les services du Palais étaient des plus complexes Aux diversités d'altributions. correspondaient de sensibles différences de traitement. C'est ainsi que les femmes de chambre de l'impératrice, les maîtres d'hôtel, les valets de chambre de Napoléon avaient seuls droit à la desserte de la
raient chacun que la somme modique de 600 francs. Les appointements les plus avantageux étaient réservés au service de la bouche : le maître d'hôtel touchait 4 000 francs par an et le chef des cuisines 3 000. On trouvait encore dans ce service un écuyer tranchant, un aide de cuisine, un rôtisseur, un garçon de fourneau et un garçon de cuisine, un aide d'office, un garçon d'office, un argentier, un garçon d'argenterie, un sommelier et un boulanger. Un nomme Holard avait la direction des jardins auxquels devait donner ses soins un jardinier unique. A la lingerie, une Elboise, la signora Squarci, avait sous ses ordres une aide-lingère; une dame Pétronille s'occupait du blanchissage.
Aux écuries impériales réduites, mais encore riches en cavalerie, les fonctions de Vincent, le chef selher, n'étaient pas une sinécure. Ce brave Vincent qui plus tard, vers la moitié du siècle, devait bourgeoisement ouvrir boutique au 47 de la rue de Lille, avait suivi Napoléon en Russie et en
table de l'Empereur. La desserte des autres tables était réservée au.\ employés subalternes de la bouche cl du palais. La livrée (valets de pied, d'écurie, services accessoires) n"était point nourrie. Les valets de pied étaient habillés et touchaient un écu par jour ; la petite livrée au bout d'un an de service devenait leur propriété, la grande livrée ne leur appartenait qu'au bout de dcu.x ans.
Saxe. Le 10 avril 1814, le duc de Yicence, grand écuyer de France, ordonna à Vincent de se rendre dans le parc de Fontainebleau, au pavillon de Rosnières, et de monter au contrôle pour faire un état des équipages. 11 s'agissait d'équiper cent chevaux pour le service de 1 Empereur à l'ile d'Elbe. Vincent devait également choisir une partie du personnel de la sellerie. Ce personnel, à Porto- Ferrajo, comprit, avec Vincent, neuf selliers ; il y eut aussi deux maréchaux et aux écuries trente et un valets ou palefreniers. Tout ce monde-là devait s'occuper de « Wagram » que l'Empereur avait monté pendant la fameuse bataille et de « Tauris » qui le portera à Waterloo; du « Roitelet » qui en 1809 à Schoenbrun avait joué à Napoléon le mauvais tour de s'emballer; del' « Intendant »; de « Montevideo » qui fut monté en Espagne; de quatre chevaux arabes, 1' « Emir », « Gonzalve », r « Euphrate », « HéUopolis ». Dans les écuries elboises, il y avait aussi le paisible « Cordoue » réservé à Marie-Louise et qui attendit en vain l'impériale amazone.
On pouvait donc compter en tout, de l'antichambre aux communs, voyageant incessamment des Mulini à San-Martino, à la Marciana ou à Porto- Longone, une centaine de serviteurs, dont les
riches costumes vert et or ou argent, selon les services, faisaient l'admiration de la population elboise qui n'avait jamais vu encore une aussi fastueuse représentation.
Sous le ciel doux et riant de la Méditerranée, les serviteurs, à l'exemple du maître, parurent s'accommoder du nouvel état de choses. Les fidélités n'étaient pas encore éprouvées par l'atroce ennui d'un exil indéfini sur un îlot perdu. On n'était pas trop loin de France et, à Porto-Ferrajo, le soldat et la livi'ée trouvaient toutes les distractions que peut offrir un gros bourg maritime enluminé des chaudes couleurs et animé du grouillement propres aux petits ports italiens de la Méditerranée. La population semblait accueillante , les filles étaient jolies et il y avait, autour de la Porte de Mer, des cafés où l'on trouvait le loisir de discuter sur les destinées de l'Europe en jouant le meilleur de sa solde. Seulement, ce n'était pas tout à fait sans inconvénient qu'une cour impériale pouvait résider dans une minuscule sous-[)réfecture : à Porto-Ferrajo, on était bien à l'étroit, par suite trop obligé de vivre côte à côte, de se rencontrer, de se mêler, et il en résultait parfois des froissements et de l'humeur. Un jour, par exemple, le valet de chambre Gilles qui, au dire de Pons de
l'Héraiilt, « était jeune, étourdi.et un peu bruyant », se trouvait dans un établissement du port en compagnie de quelques oiïiciers de la garde, lorsqu'une vieille moustache du bataillon Napoléon, le capitaine Gornuel, entra dans le café. Immédiatement invité à prendre place parmi le groupe, le grognard déclina l'invitation d'une façon qui ne laissait pas de doute sur les motifs du refus. Gilles ayant compris que le capitaine Gornuel refusait de boire en sa compagnie et blessé de celte attitude, affirma que Napoléon lui avait donné à lui, second valet de chambre impérial, le rang de capitaine. Et Gornuel de répondre : — « N'importe le rang fictif que l'Empereur vous donne, mais vous me servez lorsque j'ai l'honneur d'être admis à la table impériale, et, sans vouloir vous blesser, je me dois de garder ce souvenir. »
La querelle fit quelque bruit et son écho parvint jusqu'au Mulini où sans doute Gilles fut vertement rabroué par le grand maréchal. Un incident de cette nature était d'ailleurs exceptionnel, car, à l'ordinaire, ceux de la Maison évitaient d'avoir des histoires fâcheuses avec les habitants et les militaires.
Aux ordres qui leur furent donnés, en février 1815, les serviteurs de la chambre et des écuries
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furent les premiers à pressentir le Retour. Modestes figurants, qui n'attendaient du succès de cette équipée ni de la gloire personnelle, ni un changement notable dans leur destinée, les gens de l'Empereur furent embarqués parmi les soldats sur la flottille de l'expédition, et continuèrent, à bord du petit bâtiment amiral, leur service auprès du maître avec cette même fidélité simple et silencieuse à laquelle on ne demande ni de prévoir, ni de raisonner. Ils participèrent cependant, eux aussi, à tous les périls de cette extraordinaire et triomphante campagne de Napoléon chez lui.
Pendant les Cent-Jours, les serviteurs de Tile d'Elbe conservèrent leurs emplois aux Tuileries et à l'Elysée. Plusieurs d'entre eux, comme Saint- Denis et Noverraz, furent auprès de l'Empereur à Waterloo.
A Rochefort, où Napoléon bloqué par la croisière anglaise, discute les moyens de fuir en Amérique, un nombreux personnel a suivi ou rejoint le grand maréchal Bertrand; on trouve là : 1 secrétaire, 1 page, 2 emplo3'és civils, 2 maîtres d'hùtel, 1 chef d'office, 2G domestiques de tous ordres, 2 femmes, 4 enfants, sans compter, sous la direction du piqueur Chauvin, le personnel nécessaire aux 08 chevaux et 9 voitures amenés, et, pour les
officiers de la suite, Il domestiques, en tout près de 100 personnes. De ce trop encombrant service, les Anglais ne permirent d'embarquer pour Sainte-Hélène qu'une quinzaine de domestiques dont plus de la moitié avait déjà suivi TEmpereur à l'île d'Elbe. C'étaient : le premier valet de c hambre Marchand ; les chasseurs Saint-Denis et Xoverraz qui devaient tenir aussi l'emploi de seconds valets de chambre ; le garde du portefeuille Santini dont on ferait un huissier ; le maître d'hôtel Gipriani Franceschi ; le chef d'office Pierron, l'argentier Rousseau , le cuisinier Lepage ; les frères Archambaull et TElbois Gentihni, valets de pied; et 2 domestiques, Bernard et sa femme pour la famille Bertrand, avec une femme de chambre, Joséphine, pour M"'" de Montholon.
Un décès, celui de Gipriani, les retours en Europe d'Archambault jeune, de Rousseau, de Santini, contraints par les Anglais de quitter leur maître, le remplacement des époux Bernard par Etienne Bouges et la femme d'un soldat de la garnison, les rapatriements de Lepage insuffisant et de Gentilini malade, les arrivées du chef d'office Jacques Goursot, du cuisinier Jacques Ghandelier, et de Betzy Hall, une jeune gouvernante anglaise pour les enfants Bertrand, modifièrent sensible-
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ment la composition de cette domesticité, que complétèrent un certain nombre de Cliinois pour les bas ouvrages et quelques matelots anglais portant la livrée de Napoléon, car tous les gens de Longwood avaient repris le costume vert et or ou argent des Tuileries et de FElysée Napoléon. La Maison de l'exil reçut, en effet, une organisation souveraine comme à Porto-Ferrajo, dès que Ton se fut installé dans la pauvre demeure aménagée à coups de hache parles marins de l'amiral Gockburn et où persistait encore une désagréable odeur de peinture fraîche. 11 ne s'agissait plus là, maintenant, malgré l'incommodité du logis, d'un campement provisoire. L'établissement y était fixe et menaçait d'y être définitif. L'Empereur, dès lors, prend l'attitude qu'il entend conserver pour l'histoire. 11 régularise tout ce qui l'entoure. « 11 trace autour de lui, dit Las-(]ase, une enceinte morale, derrière laquelle il se défend à présent, pouce à pouce, contre les inconvenances et les outrages ; il ne passe plus rien à ses persécuteurs ; il se montre susceptible sur les formes, hostile contre toute entreprise. » Le grand maréchal Bertrand conserve la direction générale de la Maison, et c'est toujours à lui qu'il faut s'adresser pour solliciter une audience de l'Empereur. Au comte de Montliolon
sont confiés tous les détails domestiques. Au général Gourgaud, excellent écuyer, sont attribuées les écuries. Partout, le personnel est discipliné et tenu en main comme au plus glorieux temps du rèe:ne : « Le service, observe avec aio-reur le marquis de Montchenu, se fait à LongNvood par ses officiers et ses gens, comme aux Tuileries en y ajoutant presque toujours des honneurs. » Et le commissaire de Louis XMII signale comme une curiosité et un scandale que, chaque jour, il y a 32 personnes à nourrir, les Chinois non compris. L'amiral Cockburn, qui imagine de compléter par une douzaine de matelots la maison de Bonaparte, ne se fut point offusqué de cet appareil. Mais Lowe, tourmenté par les instructions sans générosité du ministère britannique et gêné par l'insuffisance des crédits, ordonne l'économie et impose des réductions. Un général prisonnier, même « un général de premier rang », n'est pas admis à entretenir une cour. La vérité aussi, c'est que l'Angleterre prend ombrage du nombre des fidélités qui assistent le captif. Dans l'intention évidente de faire le vide autour de Bonaparte, le ministre offre aux serviteurs de grandes facilités pour revenir en Europe en même temps qu'il les oblige, s'ils persistent à rester, à signer une déclaration inquiétante.
précisant qu'ils se soumettent à toutes les restrictions que pourra entraîner la captivité de leur maître. Avec quelque ingénuité, Hudson Howe avoue à Bertrand qu'on avait espéré, à Londres, « pouvoir ainsi diminuer de beaucoup l'entourage du général ». Mais la manœuvre n'ayant pas donné de résultats, le gouvernement britannique et son sous -ordre pratiquent d'autorité les réductions. Le nombre des domestiques anglais est diminué ; un officier, le capitaine Pionikowski, et trois serviteurs français , l'argentier Rousseau , le second piqueur Archambault et l'huissier Santini, sont renvoyés au Gap où on les soumet à une pénible quarantaine avant de les ramener en Angleterre. Après un court séjour en Europe, l'ex-argenlier et l'ex-piqueur gagnèrent le nouveau continent où ils furent emplo3és dans la maison du roi Joseph réfugié aux Etats-Unis. Quant au Corse Santini, chargé secrètement par son maître d'une mission émouvante, son retour provoqua des événements auxquels nous consacrerons une étude spéciale.
La Maison, réduite par ces départs mais non point encore désorganisée, conservait son aspect et ses habitudes du règne. Les historiens après les mémorialistes nous ont dit ce qu'était le service intérieur à Longwood, la cérémonie dans les dîners priés,
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l'appareil des équipages dans les sorties en voilure allelée de six chevaux avec les piqueurs en tèle el les aides de camp aux portières. Ils nous ont révélé aussi qu'il y avait derrière cette façade des querelles et des jalousies dont s'attristait la petite colonie de l'exil et qui divisaient non seulement les maîtres, mais aussi les serviteurs. Car l'ennui aigrit les âmes à l'office tout autant qu'au salon. Les distractions sont tellement rares aussi pour les domestiques ! On ne reçoit pas de lettres de France ou si rarement et avec tant de difficultés ! La bonne humeur s'altère avec les santés. Il y a des rivalités d'antichambre comme il y a plus haut, dans l'entourage immédiat, dans la parodie de cour de l'Empereur captif, d'irréconciliables hostilités. Les domestiques français ont du moins la ressource de passer leur mauvaise humeur sur le dos des Chinois employés à Longwood et qui sont casernes dans une mauvaise ferme à un mille de là, hommes de main-d'œuvre, laboureurs, jardiniers, que les bâtiments anglais enrôlent à Macao, qui restent dans l'île au service delà compagnie un certain nombre d'années et s'en retournent après avoir réalisé un maigre pécule. Les piqueurs essaient-ils, pour s'intéresser à quelque chose, d'élever de la volaille dans les écuries, les poulets sont vile
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dévorés jusque sur leurs perchoirs par les rais qui sont un des fléaux de Longwood. Les rais! La suprême misère, donl on fera, à Londres el à Paris, un sujet de faciles plaisanteries et de basses caricatures. Ils sont « énormes, méchants et très iiardis » ; ils percent et repercent murs et planchers ; ils pénètrent dans le salon dès qu'on se réunit dans la salle à manger voisine. Plus d'une fois, on doit leur livrer bataille après le dessert. Un soir, comme l'Empereur veut se retirer, un de ses officiers lui présente son chapeau d'où bondit un monstrueux rongeur.
Et cela ne serait rien encore si, le seuil de la triste maison franciii, on ne se trouvait conslam- Fnent dans une atmosphère grise et mouillée. Le soleil ne se montre guère qu'un jour sur trois, et pour très peu de lemj)s. Les vapeurs de l'Océan s'agglomèrent autour des principaux pitons. L'île est presque continuellement couronnée de nuages que le vent roule et chasse. Et, pendant des heures entières, tombe une petite pluie fine el serrée qui se relève presque aussilùt en vapeurs blanches. L'humidité pénètre tout et tous. Les étoffes de soie, les gants, même [)lacés dans des boîles bien closes, se piquent rapidement de taches rougeâtrcs ineffaçables; les cuirs se recouvrent en peu de
jours d'une moisissure abondante. Les valets de chambre ont fort à faire pour préserver de ces outrages la garde-robe de l'Empereur et, sans les soins religieux de Marchand, l'habit de velours rouge de consul en grande cérémonie et le manteau de Marengo seraient tôt devenus une lamentable défroque. Brouillard et pluie, pluie et brouillard, c'est l'ordinaire de lîle. Et il y a aussi le vent qui passe avec des sifïlements funèbres entre les longues aiguilles vertes des pins et dans les branches chauves des gommiers tordus par les rafales, et qui couvre de plaintes cette lie maudite, ce cimetière noir, oublié dans l'Océan.
Le sol ne produit rien ou presque rien. L'herbe est courte et maigre, comme si elle avait été définitivement flétrie par quelque ronde de sorcières. Les serviteurs chercheront-ils à faire du jardinage? Singénieront-ils à améliorer les plates-bandes de Longwood, tenteront-ils d'avoir, pour l'Empereur, des fleurs et des fruits ? 11 leur faut s'appliquer, sans presque jamais y réussir, à vaincre l'un des plus grands obstacles, les innombrables insectes de tout genre, qui n'ont jamais à subir d'hiver rigoureux, et des semis entiers sont dévorés par les larves que l'on peut rencontrer par centaines en remuant superficiellement le sol. Et s'il arrive,
néanmoins, que les arbres bourgeonnent et fleurissent, les fruits restent petits, durs et sans saveur.
Il y a Jamestown , le gros village, chef-lieu du gouvernement, le port où se concentrent, sur les quais et dans une voie unique, tout le commerce, toute l'animation de l'Ile. A tour de rùle, les domestiques y vont faire des excursions, mais ces fugues sont trop surveillées pour être bien divertissantes. Le plus souvent, surtout quand ce sont les gens d'écurie , ils stationnent aux cabarets , mais ils savent s'y tenir. Il ne parait point, en effet, qu'ils aient jamais par leur désordre causé de sérieuses difîicultés à leur maître, car on ne doit pas attacher d'importance à la désagréable petite aventure où l'un des Archambault eut le sot rùle lors des courses organisées en septembre 1817 sur un hippodrome voisin du camp de Deadwood, et que relate le chirurgien Henry ' :
« A un moment où la piste devait rester libre, un piqueur de Napoléon, Archambault, pris de boisson, éprouva le besoin de s'y lancer au galop. Un de nos commissaires se mit à sa poursuite, et, ne sachant pas sa qualité, le chassa à grands coups de fouet. La scène eut de loin pour témoin un per-