Sainle-Uélèrie, 6dit. Pion
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jeunes filles anglaises de l'île. Moutardeau mourut en 1873. L'ancien caporal Morilleau, par un avancement inespéré, remplaça M. Mareschal comme conservateur des domaines. Il vécut jusqu'en 1907, et après lui, sa femme fît pendant quelque temps l'intérim de ses fonctions où on n'osa cependant point tout de même la titulariser.
Les vestiges de la captivité intéressaient encore à cette époque les voyageurs, surtout les Anglais et les Américains, qui appréciaient et savaient mettre à profit une escale de quelques heures à Jamestown. En 1902, sur les deux registres réunis du Tombeau et deOld House, on relève 3.780 signatures dont celles, il est vrai, d'un bon nombre des prisonniers boers envoyés à Sainte-Hélène. Le cliiflre tomba à 1.584 l'année suivante et c'est encore très honorable, à cela près que, parmi ces noms, on trouve bien peu de noms français \ Les bâtiments de notre pays évitent, en effet, très régulièrement, le mouillage de Jamestown. Un seul a jeté l'ancre en 1903 et, l'année suivante, des quatre navires signalés au large sous notre pavillon, aucun ne toucha à la côte. Par contre, en 1910, un jour de fin d'octobre, d'augustes V03'ageurs, le feld-
1. Rapports du Conservateur des Domaines français de Sainte- Hélène, 1903 et 1904.
maréchal duc de Connaught, la duchesse et leur fdle, la princesse Patricia, débarquèrent à Jamestown et se firent conduire au tombeau de Napoléon et dans la maison de la captivité où les Altesses Royales britanniques, très impressionnées, paraîtil*, écoutèrent longuement les échos du drame qui immortalisa ces lieux.
Pour nombre de voyageurs, cependant, les évocations dans ce cadre, ne sont pas toujours aisées. Old House n'est plus même ce qu'elle était après la reconstitution consciencieuse du capitaine Masselin. Les papiers conformes à Tancienne décoration des murs ont été remplacés une première fois, en 1885, par des papiers de hasard, car vous pensez bien que l'ex-caporal du génie, promu conservateur du domaine Napoléon et agent consulaire de France à Sainte-Hélène, n'avait que de très vagues notions sur la réalité historique des aspects et qu'il n'allait pas ennuyer son ministre de fastidieuses exigences quand il lui réclamait des fournitures. Le brave homme s'était installé avec sa nombreuse famille dans Longwood New House, l'habitation beaucoup plus confortable que l'on achevait de construire pour le prisonnier, avec des ma-
■1. Rapports, 1910. — SaiiU-IJelena Guardian, o novembre
lériaux venus d'Angleterre, lorsque Napoléon entra en agonie. Dans l'une des pièces d'Old House était aménagé le bureau consulaii-e qu'orna, pendant deux ans, une superbe carte du Transvaal piquée de petits drapeaux indiquant les victoires des Anglais sur les Boers. Un voyageur de cette époque nous a dit ses impressions déçues. « On s'imagine assez, écrivait-il, visiter un rendez-vous de chasse à louer. Toutes les portes sont ouvertes. J'erre au hasard, cherchant à me représenter ce qu'était cette demeure et je n'y arrive pas. Dans la première chambre, celle où est mort Napoléon, se trouve un petit autel tendu de bleu et en face le buste de TEmpereur. Une balustrade en bois marque l'endroit où Napoléon rendit le dernier soupir. Toutes les autres pièces sont vides. On éprouve un sentiment de délabrement, de tristesse poignante, mais on ne se représente pas la vie de Napoléon ; les sensations restent confuses, désorientées. La maison est entourée d'un jardin qui n'est plus entretenu : au milieu, une pièce d'eau, grande comme la main, un arbre complètement retourné par le vent, une tonnelle dégarnie et c'est tout. »
Il ajoutait :
« Nous sommes venus en passant parle tombeau. Autant la résidence est exposée, autant ce coin de
la vallée du Géranium est tranquille et abrité. En haut d'un vallon vert, sur un petit cirque tapissé de gazon, entouré de vieux cyprès noirs, la tombe blanchie à la chaux se détache et attire le regard. Elle est on ne peut plus simple. Une grande pierre, une bordure de géraniums rouges et une grille en fer forgé. Sous le ciel gris, tout est silencieux cl en paix... »
On ne s'imaginerait point qu'en ce val funèbre, paisible et verdoyant, où, les jours de repos, les habitants de Tîle ont pris Fhabitude de venir se promener, bavarder ou flirter sous les sapins, un tragique fait divers risquât jamais de se produire. Et cependant, un soir de septembre 1904, le surveillant de la tombe, un nommé Legg, manqua d'être assassiné par deux chenapans qui, en son absence, s'introduisirent dans sa maisonnette. Le garde qui s'était rendu à Longwood pour toucher les quelques schellings de ses gages hebdomadaires fut attendu une partie de la nuit à la porte de sa cabane et ne dut son salut qu'au long relard imposé par une pluie très violente. Mais vous vous imaginez le tableau du drame dans le val noir : les bandits embusqués, transis, claquant des dents, ù quelques pas des dalles ruisselantes et guettant, fusil au poing, sous les rafales glacées, dans les intervalles des cyprès
tordus et gémissants, la silhouette incertaine de la sentinelle au retour... L'assassinat, consommé dans cette nuit romantique, aurait eu, sans doute, un retentissement littéraire. Il ne se réalisa point cependant. Peut-être l'ombre impériale revenue en ces lieux protégea-t-elle la vie du pauvre garde, du dernier cvocateur du souvenir. Les mauvais fantômes s'évanouirent dans la tourmente et dans la peur. La même semaine, dans la montagne, un malheureux garçon de vingt ans fut tué à bout portant, pour quelque monnaie, avec le fusil volé au surveillant du tombeau et il y eut, quatre mois après, une double pendaison dans l'île.
Si le « factionnaire » de la vallée du Géranium était tombé, cette année-là, sous la balle d'un assassin, il n'eût vraisemblablement pas été remplacé dans ses fonctions. Le conservateur actuel des domaines, M. Roger, a dû beaucoup insister poui" obtenir le maintien des crédits qui lui permettent d'assurer la garde du Tombeau. Les Jamstocks en promenade sentimentale ne se feraient point scrupule de cueillir les dernières fleurs de la sépulture et les propriétaires des domaines d'alentour attendent la suppression de toute surveillance pour envoyer leurs troupeaux paître dans le Val Napoléon. Les efforts que nos préposés continuent de
faire pour s'opposer aux incursions do bestiaux dans ce domaine sentimental de la France, maintiennent en conflit permanent notre conservateur et les fermiers voisins. Mais qui s'en inquiète en France ? Parfois, à de longs intervalles, le gouvernement demande au commandant de l'un de nos bâtiments de la division de l'Atlantique de s'arrêter à Sainte-Hélène pour visiter Longwood et le Tombeau. Un rapport de quelques lignes parvient à Paris et s'enfouit dans les cartons verts. En réalité, Longwood et la sépulture sont maintenant considérés comme une inutile charge pour le budget des Affaires étrangères qu'ils grèvent encore de 9.000 francs par an '. On cherche à rogner sur la somme. Old House ne tient plus guère sur ses vieux étais. Les vents violents et les pluies torrentielles auront bientôt raison d'elle. Des réparations superficielles, des couches de peinture, et même un second renouvellement des papiers en 1911, ne
d. Les Domaines français de Sainte-Hélène figurent au budget pour 0.000 francs {entretien d'un gérant) au chapitre : « Personnel des services extérieurs », et pour 3,000 francs au chapitre: « Entretien des immeubles à l'étranger ». Ces 3.000 francs servent à payer les salaires des gardiens, les réparations et les impôts.
2 Un de ces rapports sur l'état des Domaines français de Sainte-Hélène a notamment été demandé en 1905 au contreamiral Boue de Lapeyrère.
IS
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rajeunissent pas des fondations branlantes et des murs en ruines. Le conservateur d'aujourd'hui, qui est du moins un homme de bonne volonté, écrivait dans une de ses dernières lettres : « Je m'efforce de consolider cette vieille maison pour pouvoir la faire tenir debout pendant quelques années encore. »
Quelques années encore !
Après quoi, on retirera de Longwood la dernière sentinelle française. Ce sera l'abandon définitif de la masure effondrée et du sépulcre vide.
Il n'apparaît point, d'ailleurs, que Sainte-Hélène doive survivre bien longtemps à Longwood. Depuis cinquante ans, depuis la disparition de la marine à voile, depuis le percement de l'istimie de Suez, l'Ile de la captivité n'a cessé, malgré tous les encouragements officiels donnés à l'agriculture et à l'élevage, de perdre le peu qu'elle possédait d'activité économique. Lors de la guerre sud-africaine, un peu d'animation et de commerce parut se réveiller lorsqu'on interna dans l'île les Boers faits prisonniers au Transvaal et dans l'Etat d'Orange. Ce fut la dernière lueur de vie.
En 1906, la garnison comprenait quatre cent vingt-quatre hommes et le chiffre de la population qui, au milieu du dernier siècle, était encore d'en-
viron cinq mille cinq cents habitants était tombé à trois mille huit cent quatre-vingt-deux. Enfin, les dernières troupes métropolitaines ont été rappelées en presque totahté en 1907, et il n'est demeuré dans l'île que quelques marins et quelques gendarmes. Sainte-Hélène ne compte plus au point de vue politique et économique. Lorsque les derniers colons anglais auront abandonné cette terre de cendres, Sainte-Hélène ne sera plus qu'une indication géographique et n'aura plus que la valeur de son souvenir irradié d'île de léo:ende.