‹ Après la Mort de l'EmpereurChapitre 29 sur 30 · Montholon à la comtesse. 20 avril · texte numérisé non relu

Montholon à la comtesse. 20 avril

— Tu es bien changé, mon garçon. Te voilà mieux ?

— Oui, Sire.

— Je suis bien aise de te savoir hors de danger. Ne te fatigue pas à rester sur tes jambes, va te reposer.

Noverraz, avec de grands efforts, gagne la pièce voisine où il s'abat. Ce qui, au lendemain de la mort de Napoléon, n'empêche point le pauvre géant, qu'épuise la dysenterie, de rassembler ses dernières forces pour aider à la suprême toilette de son Empereur.

Enfin, ce sont les funérailles se déroulant avec lenteur sur la route qui conduit à celte Vallée de la Source qui va devenir, pour l'Histoire, la Vallée du Tombeau. Dans le groupe noir des serviteurs Xoverraz suit le cercueil, à côté de Saint-Denis, immédiatement derrière Marchand. Et, dès lors, on ne songe plus qu'à quitter Tîle le plus vite possible. On enfouit dans les caisses les beaux habits de livrée verts, brodés d'agent ou d'or, qui ne serviront plus. Montholon apprend aux serviteurs que leur maître ne les a pas oubliés. Noverraz, pour sa part, est inscrit sur le testament pour un legs de 100.000 francs et pour une somme de 35.000 francs sur les différents codicilles, soit

135.000 francs dont on ne lui versera en France et après bien des difficultés que 94.721 francs en 1826 \

Mais, tout de suite, les inventaires décachetés, il lui a été permis d'emballer dans ses bagages personnels les objets que TEmpereur lui a donné mission de remettre au roi de Rome à l'époque de sa majorité, c'est-à-dire les trois selles, les brides et les éperons qui ont servi à Napoléon à Sainte-Hélène et ses fusils de chasse. L'Empereur avait chargé chacun de ses serviteurs d'une semblable commission afin de leur donner accès auprès de son fils et de les faire reconnaître par lui, sollicitude touchante que les précautions autrichiennes devaient rendre inutile. Avec sa femme et les membres de la colonie, Noverraz s'embarqua le 30 mai 1821 sur le transport Camel. Il revint en Suisse, et, par- la suite, refusa les offres qui lui furent faites d'entrer dans des maisons de princes étrangers. 11 remercia

1. Noverraz ne toucha pas le reliquat de son legs, car il mourut le 12 janvier 1849. Or, la liquidation définitive de la succession impériale n"eut lieu qu'en 1855. L' « Ours d"Helvétie étant mort sans veuve, ni enfants, la somme qui devait lui revenir (une trentaine de mille francs comme pour Saint-Denis et Pierron) n'échut à aucun des siens, la commission chargée de la répartition des legs ayant dû écarter les ascendants et les collatéraux des légataires (Cf. Le Moniteur universel du 6 mai 1855).

disant qu'après avoir été l'un des hommes de confiance de TEmpereur il ne devait plus jamais servir.

Au début de Tannée 1840, des journalistes parisiens qui passaient en Suisse eurent la curiosité d'aller visiter le chasseur de Napoléon. Noverraz habitait alors près de Lausanne une petite maison de campagne payée avec l'argent de l'Empereur et qu'il avait appelée « la ^'iolette' ». « Nous trouvâmes, nota l'un des voyageurs, un homme grand, de bonne tournure et qui nous parut pousser jusqu'à la recherche la propreté helvétique. 11 possédait deux pistolets dépareillés portés par Napoléon dans plusieurs batailles, des boucles de ses cheveux coupées à différentes époques et de sa barbe rasée après sa mort ; il avait aussi en dépôt un fusil de chasse de l'Empereur et les harnais de son cheval, deux objets qu'il était chargé de remettre

1. Le peuple vaiidois di'signail aiiàsi rEmpereur sous lo nom de « Qui tu sais ». — Après la mort de Noverraz en 1849, la Violette, devint propriété de sa sœur Jeanne-Suzanne qui avait un fils, Samuel-Joseph Noverraz, lequel a laissé cinq enfants (trois filles et deux fils) tous encore vivants, dont quatre habitent Lausanne et dont le cinquième réside à Avenches. (Lettre du Syndic de Lausanne, du 11 avril 1911.)

à son fils à l'époque de sa majorité. » La conversation se prolongea cordialement. Le vieux serviteur était ravi d'avoir Toccasion de parler de son idole qu'il défendait même contre la caricature.

« Il n'était point devenu aussi gros qu'on l'a dit et qu'on Ta représenté en caricature, et non tel qu'il était ; son teint seulement était fort altéré par la maladie, mais sa taille n'était pas sensiblement changée. »

Il ajoutait :

« On a singulièrement exagéré son irascibilité, sa violence; c'était un véritable père de famille pour ceux qui vivaient autour de lui, et il nous disait souvent qu'il ne pourrait plus vivre si l'on nous arrachait à lui ; quand il était irrité contre quelqu'un, il le lui témoignait par une froideur silencieuse. Ceux qui croyaient entrer dans ses bonnes grâces par des flatteries étaient d'ordinaire fort mal venus. »

Xoverraz ne pouvait pardonner aux comtesses Bertrand et de Montholon de ne s'être point accoutumées à la vie de Sainte-Hélène :

« M™" Bertrand qui n'avait suivi son mari qu'avec une extrême répugnance, le harcelait de plaintes : elle alla jusqu'à reprocher un jour à

l'Empereur d'être la cause de son expatriation, et M. de Montholon lui-même ne résistait pas toujours à l'influence de sa femme. »

Il disait des Mémoires d'Antommarchi, que l'on n'avait pas encore sérieusement discutés.

« Les Mémoires du docteur sont absurdes. Il prétend avoir eu une grande influence sur l'esprit de l'Empereur ; il n'en avait aucune. L'Empereur ne pouvait pas le souffrir. Il n'en a fait aucune mention dans son testament, tandis qu'il nous a laissé à tous des legs plus ou moins considérables. Le général Bertrand , exécuteur testamentaire de l'Empereur, a prélevé sur tous les legs de quoi faire pareille somme au Docteur. Comme il a fait cela de son plein gré et sans nous consulter, nous nous en sommes plaints , et nous aurions eu le droit de nous y opposer juridiquement. »

Quant à l'ancien gouverneur de Sainte-Hélène, Hudson Lowe, il demeurait naturellement la bête noire de Noverraz. Il lui sulïisait de se rappeler que « la haine de l'Empereur pour lui passait toute expression ». Et c'est avec une intime satisfaction qu'il avait appris, d'après des bruits alors très répandus, qu'un secrétaire de l'ambassade française à Conslantinoplc avait longtemps cherché

Tancien gouverneur de passage dans cette ville avec l'intention de lui brûler la cervelle. Noverraz concluait : « Ah ! Monsieur, il faut avoir approché l'Empereur comme je Tai fait, l'avoir vu dans tous les détails de la vie comme je l'ai vu, pour savoir ce qu'il y avait de bonté dans son cœur; j'en appelle sans crainte d'être démenti à tous ceux qui ont eu accès auprès de lui. Il n'a jamais fait de la peine volontairement à qui que ce soit; et quand il lui arrivait d'affliger quelqu'un, il en était plus fâché que la personne même ; on le voyait à son malaise, et dans ce cas-là nous savions tous que sa brusquerie n'était que de l'embarras. Si j'osais appliquer à un si grand homme une expression familière, je vous dirais qu'il était tout à fait bon enfant ; aussi l'avons-nous tous profondément regretté. Quant à moi personnellement, j'ai gardé de lui un souvenir aussi tendre que respectueux. Il me traitait avec tant de bonté!... Quoique mon retour en Europe m'ait ramené dans mon pays, au milieu des commodités de la vie, ma pensée est toujours à Sainte-Hélène et la figure de l'Empereur m'est présente à tous les instants de mon existence. Je lui fus dévoué de corps et d'âme pendant sa vie et j'ai voué à sa mémoire un culte religieux. »

NOVEIiRAZ 277

Ce culte, celte adoration ne se démentirent point un instant jusqu'à la mort du fidèle serviteur. A Noverraz, d'ailleurs, était réservée la joie pieuse de prendre part au retentissant pèlerinage de Sainte-Hélène, au triomphal retour des Gendres. Lorsque, à Lausanne, parvint cette nouvelle que le gouvernement de Louis-Philippe avait, au nom de la France, demandé officiellement au gouvernement britannique de lui rendre le corps de l'Empereur, Noverraz, en proie à une grande émotion, n'hésita pas à demander un passeport pour Paris. Il n'aurait pu admettre que lui, le bon « ours d'Helvétie » qui avait si fidèlement et parfois si rudement défendu la porte de son maître prisonnier contre les importunités des curieux cosmopolites, les exigences outrageantes des geôliers, lui qui, sanglotant et abattu par le mal de l'île, avait fait la dernière toilette du grand mort, n'eût point repris sa place et ses fonctions aux portes du tombeau comme s'il lui était dû d'annoncer encore une fois : (( L'Empereur ! » lorsque l'illustre cercueil serait rendu à la lumière.

Le journal bonapartiste Le Commerce annonce^ dans son numéro du 31 mai, que, le 22 de ce mois, « M. Noverraz, ancien valet de chambre de l'Empereur r'apoléon, est parti de Lausanne pour Paris

IG

pour demander un passage sur les bâtiments de la mission de Sainte-Hélène ». Le désir exprimé par Noverraz était trop légitime pour qu'on ne s'empressât point d'y faire droit. En même temps que le premier valet de chambre Marchand, devenu un personnage, en même temps que ses camarades Saint-Denis, Pierron et Archambault, Noverraz fut admis à se joindre à la mission et prit passage sur le brick La Favorite qui accompagnait La Belle- Poule à Sainte-Hélène.

Le soir du 9 octobre 1840, à la brune, un officier de la marine française, l'enseigne de vaisseau Pujol, appartenant à Tétat-major du brick VOi^este qui mouillait à Jamestown au moment de la translation des Gendres, descendait rêveusement le petit chemin en pente qui conduisait de la route à la ^'allée du Tombeau :

« Je n'en étais plus qu'à une centaine de pas, a-t-il écrit, quand je vis venir au-devant de moi un homme de quarante à cinquante ans, grand, brun, en habit de deuil, moins remarquable par l'aristocratie de sa tournure que par l'expression vraie et sans prétention de ses manières ; sa figure était un type de franchise et de bonté, il m'avoua avec bonhomie que tout plein encore des impressions qu'il venait de recevoir, il ne pouvait répri-

mer l'envie d'en parler au premier passant. C'était l'un des anciens serviteurs de l'Empereur; en cette qualité il avait obtenu de faire la traversée de Sainte-Hélène pour assister à la cérémonie de l'exhumation ; après dix-neuf ans d'absence, il venait de revoir la place où, les larmes aux yeux, il avait dit adieu à Napoléon.

« Il tenait sous son bras un morceau de bois sec de deux pieds de longueur sur six pouces de diamètre, portant une cavité naturelle, qu'il me montra avec orgueil ; c'était un morceau d'un vieux saule mort avec l'Empereur à quelques pieds de la tombe, et qu'il avait su dérober à la vigilance du gardien.

« Le brave Noverraz (car ce pèlerin du crépuscule n'était autre que lui) avait l'intention de conserver ce bois, sans le faire travailler ; la cavité devait être une tabatière ouverte aux amis de l'Empereur seulement; il s'étendit bientôt avec bonheur sur sa vie passée, me montrant du doigt les endroits où xNapoléon aimait à s'arrêter. Je l'écoutais avec recueillement. La rehgion du souvenir est sacrée. Ce n'est pas le prestige du langage qui m'éblouissait, mais ce brave homme parlait la langue du cœur; l'effusion de sa reconnaissance pour son ancien maître faisait naître chez moi une émotion

asO APRES I.A MORT DE L EMPEREUR

profonde ; il la partageait ; c'était là tout le secret de son éloquence \ »

Noverraz assista à Texhumation, on peut deviner avec quelle extraordinaire émotion. Il accompagna le corps, à sa place de bon serviteur, et fut de toutes les fêtes funèbres, dans la rade de Jamestown, sur la Belle-Poule, à Courbevoie et aux Invalides. Puis, modestement, Fâme apaisée par l'orgueilleuse satisfaction d'avoir compté parmi ceux qui ramenèrent le grand homme en terre française, Xoverraz regagna sa petite maison blanche de Lausanne, « la Violette », où il prêtait une oreille attentive aux échos qui lui venaient de France. Ainsi apprit-il avec tristesse la mort du général Bertrand emporté par une fièvre muqueuse, le 13 février 1844, au retour d'un voyage quasi triomphal aux Etats-Unis. Et Ton peut supposer que, de son ermitage, le vieux serviteur applaudit au vote de la Chambre des députés autorisant l'inhumation du grand maréchal près du tombeau qu'on préparait aux Invalides pour Napoléon « afin d'unir tant de fidélité à tant de gloire )>.

Noverraz mourut, sans laisser d'enfants, quelques années plus tard, le 12 janvier 1849, vers le

1. Pujol. Napoléon de la Vallée du Tombeau au dôme des Invalides, 23.

soir, à l'heure même où, vingt-huit ans auparavant, sur le rocher de l'exil, son maître rendait l'âme.

L'ours d'Helvétie s'en allait trop tôt pour assister à la résurrection de l'Empire et recevoir, comme tous les survivants de Longwood, comme le mameluk Saint-Denis, comme le piqueur Archambault, comme l'officier Pierron, l'étoile des braves et des fidèles, car, seul parmi ceux qui allèrent une seconde fois à Sainte-Hélène, ce brave et ce fidèle n'est point inscrit sur les contrôles de la Légion d'honneur.

Sainte-Hélène ! Le nom de cette prison d'Empereur est demeuré comme le plus puissant levier d'évocation dans les imaginations des hommes. La légende qui s'est formée dans cet îlot perdu n'a plus, aujourd'hui, de frontière. Elle plane même au-dessus des souvenirs des conflits de peuples. Elle ne saurait, à plus forte raison, être revendiquée ou rejetée par aucun parti. Elle n'a point de contact avec la mesquinerie des divisions politiques. Elle est un reflet d'âme surhumaine. Elle est une chanson funèbre d'épopée. Elle est un grandiose sanglot. Sur ce rocher de Sainte-Hélène, il y a eu, semble-t-il, comme jadis au temps des mythes, un demi-dieu enchaîné par la colère divine pour avoir voulu manifester son énergie, sa force de création et de destruction au delà des limites mortelles.

Peut-un imaginer aujourd'hui l'impression que

produisit la légende, dès sa formation, sur les esprits frustes des vieux soldats de l'ancienne Garde et de la Grande Armée, aigris, malheureux, infirmes, amputés ou béquillants, retirés dans quelque chaumière d'Alsace, des Cévennes ou du Dauphiné, ou bien les sans-famille recueillis aux Invalides, cet hôpital delà Gloire. D'abord, un très grand nombre ne voulurent pas admettre cette fin de Napoléon. De bonne foi, ils croyaient leur empereur immortel. C'était une vérité admise parmi les grognards, un article de foi des champs de bataille, en dépit de Téraflure de Ratisbonne, que les balles ne pouvaient atteindre Napoléon. N'avait-on point vu, à Arcis-sur-Aube, l'empereur se jeter impunément sur les obus ? Napoléon n'était-il pas revenu de rile d'Elbe presque seul, tranquillement, à son heure, malgré les Anglais, malgré les assassins échelonnés sur sa route par la police à tout faire des Bourbons. Tels vieux soldats attendirent, leur vie entière, un retour de Sainte-Hélène et lorsque, en 1848, des bulletins au nom d'un Bonaparte furent distribués dans les campagnes, il y eut des octogénaires affaiblis, mais valables électeurs, qui pensèrent que c'était l'Autre, enfin, qui revenait. La légende de Sainte-Hélène, après 1830 surtout, fut exaltée par la chanson et matérialisée par la

gravure. Il y eut une prodigieuse éclosion de ces images au vif et ingénu coloris, représentant des aspects du Tombeau ombragé par un saule très vert et autour duquel se prosternaient des généraux en uniformes de grande cérémonie, tandis qu'une femme en deuil pleurait agenouillée.

La légende de Sainte-Hélène créa une littérature et une dramaturgie. Elle provoqua des divagations philosophiques et des cas de folie. Mais, surtout, elle exerça une influence profonde et durable sur la sensibihté humaine.

11 me souvient, lorsque j'étais un très petit garçon, que mon père m'emmenait parfois le dimanche à quelques kilomètres dePérigueux, dans un endroit que des jeux dispersés en d'agréables verdures faisait apprécier par les enfants. Ce lieu s'appelait et s'appelle toujours, je suppose, « Sainte-Hélène ». La petite maison claire et le clos minuscule aux très vieux arbres avaient appartenu à l'un des officiers subalternes des temps héroïques, un fanatique qui s'était cloîtré là dans ses souvenirs. Comme il avait hérité de quelque argent, il s'offrit ce luxe de constituer chez lui une Vallée du Tombeau en miniature. 11 figura, avec de la terre et des rocs entassés, une « montagne » de quelques mètres de haut formant un demi-cercle irrégulier

qui surplombait une manière de val au milieu duquel un tumulus évoquait la sépulture de Sainte- Hélène. Un fragment du rocher avait été taillé pour recevoir cette inscription :

« Ail tombeau de l'Homme. »

A quelque distance, sur une colonne entourée d'un bassin, le demi-solde avait placé une petite statue de son idole, non point le Napoléon lauré en César, mais le soldat d'Eylau, de Brienne, de Laffray, avec le petit chapeau. Sur le socle avaient été gravés ces mots : « Dieu le fit et brisa le moule. »

La maison était à cinquante pas de là et, chaque jour, le vétéran ^ pouvait aller fumer sa pipe « à Sainte-Hélène » et s'entretenir, avec l'ombre impériale, des temps nouveaux. Lorsque je vins pour la première fois en ce lieu, le grognard avait depuis longtemps rendu son âme rude au dieu des vieux soldats. Sur la pierre tumulaire envahie de mousse et de lichens, on distinguait encore, sommairement sculptés, des attributs militaires.

Les arbres plantés autour fournissaient un feuillage compact, et une ombre douce un peu mys-

1. Ils'appelail Antoine Eymery et il avait accepté le grade de capitaine dans la garde nationale de Périgueux.

Icrieuse comme un lointain d'histoire s'étendait sur les dalles. La maisonnette était devenue une auberge. Les familles trouvaient là un but de promenade et les bambins, déjà impressionnés par le nom de Napoléon et la silhouette de bronze, s'approchaient curieusement du cénotaphe pour admirer les armes sculptées en plein dans le bloc tumulaire. Un obscur atavisme s'émouvait en eux. Ils multipliaient au retour les questions à leurs parents, et c'est ainsi que nombre d'entre eux — et moi-même — ont, en écoutant le récit de la légende napoléonienne, pris leur première leçon de l'histoire impériale.

Il est des hommes exceptionnels, dont le rayonnement est si puissant et donne vie à tant de choses que leur disparition entraîne toujours autour d'eux quelque désastre,

L'Empereur mort, Sainte-Hélène commença de mourir.

L'existence de cette île, à peu près ignorée du monde en 1813 et dont une compagnie coloniale avait fait un magasin de vivres et un dépôt de charbon sur la route des Indes, se résume, pour l'His-

toire, à la durée de la captivité. Le prisonnier parti, la prison, désormais inutile se lézarda et perdit peu à peu sa vitalité artificielle.

D'abord, et tout de suite après l'inhumation du « général » sous une pierre anonyme, on s'occupa du rapatriement des troupes qu'on n'avait plus de raison de maintenir en cette geôle.

La garnison de Sainte-Hélène se composait alors de près de trois mille hommes. Six cents pièces d'artillerie étaient en batterie ou en réserve dans les forts de l'île ; et, dans ses eaux, croisait une escadre entière composée de trois frégates, de deux « vaisseaux armés » et de six bricks. L'îlot désert de l'Ascension, qui aurait pu servir de base d'opérations à des libérateurs, avait été armé et occupé par soixante-cinq matelots. Tout ce formidable système de défense allait être abandonné, et des gros effectifs d'hommes, il ne demeurerait plus, en 1840, que trois compagnies d'infanterie, un détachement d'artillerie et un corps de milice.

Déjà, avant même le départ de la colonie française de LongNvood, quatre cents hommes du 66" et leurs officiers parmi lesquels le chirurgien Burton qui avait moulé avec Antommarchi le visage impérial, avaient été embarqués pour Plymouth.

Le retour d'Hudson Lowe en Angleterre suivit de près celui des exilés. Alors que le désormais fameux gouverneur se préparait à quitter File une adresse lui fut présentée par une délégation de Jamstocks , louant la justice , Timparlialité et toutes les autres qualités de l'administration de Lowe qui fut bien aise d'emporter ce certificat à Londres.

La Compagnie des Indes, propriétaire de Sainte-Hélène, avait, pendant toute la durée de la captivité par convention spéciale, laissé l'administration de l'ile entre les mains du gouvernement britannique. Elle reprit la jouissance de ses droits et privilèges le 25 juillet 1821, date de l'embarquement d'Hudson Lowe. Ce môme jour, par le jeu de son contrat, la Compagnie rentra en possession de la maison de Longwood Old House, avec toutes les constructions complémentaires, élevées pour Napoléon et sa suite, ainsi que de la maison de Longwood New House, édifiée à proximité des anciens bâtiments par le gouvernement anglais et qui avait été achevée quelques jours à peine avant la mort de Napoléon.

Dès lors, les bâtiments de Longwood Old House furent utilisés pour une exploitation agricole, et transformés lamentablement par les fermiers suc-

cessifs, bien que le revenu de ceux-ci fût en partie composé des redevances qu'ils tiraient des nombreux visiteurs. Car, après l'événement qui, en privant l'île de sa garnison, ruina en partie son commerce, il y eut d'incessants pèlerinages à la prison de l'empereur et à son tombeau. Bien souvent, des marins de toutes les nations faisaient l'excursion du Val Napoléon et rapportaient sur leur navire une branche de saule qu'ils tenaient pour un talisman contre la tempête. Fréquemment aussi, les navires retour de Chine, des Indes, de la Réunion ou simplement du Cap, déposaient sur la jetée de Jamestown des passagers, dont certains très notables, qui avaient exigé du capitaine, avant de s'embarquer, la promesse formelle de mouiller à Sainte -Hélène. A mesure que les bâtiments approchaient de la masse confuse et noire surgie de l'Océan, les voyageurs pressés sur le pont interrogeaient de l'œil chaque détail de la sombre silhouette pour y reconnaître l'endroit où se fixait le grand souvenir historique. Un moment, le capitaine indiquait sur une hauteur entre deux nuées un point qu'il assurait être voisin de la résidence de TEmpereur. La vision durait quelques secondes à peine et le bateau continuait sa route le long de la côte décharnée jusqu'à ce que, après avoir doublé

un piton en forme de pain de sucre, le navire filât sa chaîne et vînt s'ancrer lentement en face de Jamestown, entre de rares bâtiments cosmopolites et deux ou trois pontons de négriers qui, saisis en flagrant délit de traite, attendaient leur tour de destruction. Et voici quel était à peu près uniformément l'itinéraire des vo^^ageurs qui désiraient employer au mieux de leurs curiosités historiques les quelques iieures d'une très courte escale à Sainte-Hélène :

Dès que le service de la santé avait autorisé la libre communication du paquebot avec la terre, un canot conduisait les passagers devant un escalier dont l'accès était rendu très difficile par la violence d'un ressac permanent le long delà jetée. On finissait cependant par prendre pied avec l'aide des matelots et l'on débarquait sur les quais, un peu agrandis depuis l'année qui suivit la mort de l'Empereur, et où s'élevaient, avec un dépôt de charbon, quelques constructions utilisées par le commerce et la marine. A cent cinquante mètres de là, un pont-levis, jeté sur un fossé de remparts, menait sur un glacis chargé de bombes à feu parmi lesquelles une sentinelle unique montait sa faction. Un passage à voûte débouchaitsur une place carrée en face de l'éghsc, tout près de la maison dans

laquelle l'Empereur passa la première nuit qui suivit son arrivée, du 18 au 19 octobre 1815. C'était la première étape du pèlerinage.

Si Ton était arrivé le malin, on déjeunait dans l'une des auberges médiocres et coûteuses de Jamestown où Ton avait la satisfaction de s'imaginer que l'on consommait un menu analogue à l'ordinaire de la colonie de Longwood : la viande sèche et coriace d'un bétail insuffisamment nourri, un faisan, peut-être une perdrix rouge ou un ramier, un poisson de mer ou une langouste, les poissons d'eau douce n'existant pas dans l'île, et quelques fruits sans sucre, poires ou pêches mûries en espaliers ; le tout arrosé par le vin aigrelet du Cap, à moins qu'on ne s'offrît le luxe très onéreux ici d'un vin de France; et l'on dégustait pour finir une tasse du café de l'île. L'auberge à Sainte-Hélène n'a jamais cessé d'être chère, carie prix des denrées, si élevé pendant le séjour de l'Empereur et de la garnison, ne se réduisit que fort peu à la longue, malgré tous les efforts donnés au développement de la culture et de l'élevage, le reboisement et la création de prairies. Au milieu du siècle dernier, de 1857 à 1859 les pommes de terre se payaient encore entre 30 et 40 francs les 50 kilogrammes, les choux de 0 fr. 55 à 0 fr. 85 l'un, le raisin de

1 fr. oO à 2 fr. 80 la livre, un poulet 4 francs, un canard 5 francs, une oie 16 francs, un dindon 26 francs, une douzaine d'œufs 3 francs, le café de l'ile 2 fr. 50 la livre.

Les visiteurs, qui avaient d'abord eu soin d'obtenir à la place les autorisations nécessaires délivrées sur imprimés, étaient guettés par les loueurs qui faisaient métier d'organiser les courses au Val Napoléon. On amenait chevaux de selle et voitures aux nouveaux débarqués, assaillis d'autre part par une foule de gamins en guenilles représentant les races les plus diverses depuis les blonds pâles dis Xord jusqu'aux petits nègres échappés au trafic des traitants et qui se disputaient les touristes.

Les chevaux, éduqués par les marins de tous les pays, franchissaient au galop la Place d'Armes, enfilaient une voie large et ralentissaient, à gauche, dans une rue à pente raide qui, après 1840, portera le nom de rue Napoléon. Un moment après, on était en pleine roule et l'on suivait les itinéraires décrits par tous les auteurs de récils sur la Captivité pour visiter successivement les Briars, l'ancien cottage des Balcombe, toujours accueillant et fleuri, la vallée du Tombeau, Hut's gâte et les deux maisons de Longwood.

Après qu'on avait longé en partie le sinistre

gouffre du Bol à punch du Diable;, les guides faisaient mettre pied à terre, une première fois, et l'on s'engageait sur un petit chemin d'où Ton apercevait dans toute son étendue le Val Napoléon. Le terrain réservé attenant immédiatement à la sépulture n'occupait qu'une faible surface. On s'arrêtait devant la tombe, faite de larges dalles unies, et qu'entourait une petite grille en fonte protégeant les fleurs plantées parles Français. La tombe continuait d'être ombragée par des saules autour desquels à une faible distance étaient rangés en cercle une dizaine de cyprès enveloppés eux-mêmes par une légère barrière. A côté de l'entrée de ce clos se dressait la guérite de l'invalide anglais qui, de 1821 à 1840, veilla sur les derniers restes de Napoléon et qui cumulait avec 600 francs de pension les libérables des voyageurs. A droite du tombeau, en dehors de l'enceinte et à demi cachée sous une arête de roches, on découvrait la source de l'Empereur dont on puisait l'eau fraîche avec un gobelet en fer-blanc que retenait une chaîne sur une pierre tout à côté. A proximité de la tombe on trouvait une construction élevée là par la propriétaire du terrain, Mrs. Torbett, qui, jusqu'en 1840, spécula fructueusement sur la sensibilité des visiteurs à qui elle faisait payer au prix fort la moindre

collation. L'une des petites Torbett offrait au visiteur une rose cueillie dans le val, et Tattention adroite était généreusement recompensée par les enthousiastes.

Un invitait aussi les pèlerins à écrire leur nom sur un registre qui, en 1840, contenait « des milliers de signatures, des pensées senties parfois, souvent prétentieuses, des menaces de mauvais goût contre les Anglais, des vers à la louange de l'Empereur, des écritures de soldats revenant sans doute de Bourbon ou de Pondichéry et qui avaient exhalé leur fureur chevaleresque contre ces gueux d'Anglais à qui ils dévouent une haine étemelle pour tout le temps qu'ils vivront ^ )).

Lors de l'exhumation, le plus vieux des saules, encore debout, fut dépouillé de ses branches que se partagèrent les matelots français. On emporta également les fleurs et les plantes du tombeau avec les branches et les feuilles de tous les arbres voisins, en arrachant môme le gazon et les broussailles. On vint chercher la terre à pleins paniers et des bouteilles par ccnlaines furent remphes d'eau de la source. Les autorités locales se virent dans l'obligation de prendre des mesures pour empê-

■J. Edouard Pujol, Napoléon de la Vallée du Tombeau, au dôme des Invalides.

cher la dévastation complète des lieux qui entouraient la sépulture.

Quand on rejoignait la grande route, on apercevait Hult's gale, l'ancienne demeure de la famille Bertrand, occupée jusqu'en 1840 par une dame Dickson, qui, au temps de l'exil, avait souvent assisté la comtesse comme garde-malade et qui, depuis, deux fois veuve avec huit enfants, louait 1.200 francs la maison très agrandie et payait 200 francs le droit de vendre de la bière et de Teau-de-vie à ceux qui allaient visiter le Val Napoléon.

La chevauchée continuait, parmi les paysages désolés, sous un ciel éternellement couvert, et Ton était déjà pénétré de toute la tristesse de Longwood lorsque, à un détour du chemin, on trouvait devant soi une vieille grille rouillée toujours ouverte, suspendue à deux cabanes où s'était établi, là encore, un petit débitant de liqueurs.

On accédait aux bâtiments par une avenue bordée de bois de pins et tapissée d'une herbe courte et maigre que sillonnaient des empreintes de pas et des foulées de chevaux. Les guides ne manquaient point de signaler que, bien des fois, l'Empereur avait promené ses méditations dans cette allée et que souvent ses excursions en voiture ne dépassèrent

pas les limites de ce que l'on pouvait embrasser d'un coup d'oeil de cet endroit. L'avenue conduisait à la maison de Longwood, en partie dissimulée par les arbres les plus avancés. Au travers des branches de gommiers, on distinguait un petit rezde-chaussée éclairé par cinq fenêtres inégalement espacées et garnies depersiennes vertes. Quelques prés, à gauche des bâtiments, occupaient le fond du tableau. Une légère palissade en bois formait une enceinte à une faible distance en avant de la maison, et l'on apercevait, par-dessus la toiture, les pavillons du poste télégraphique qui reliait la station de Prosperous-bay à celle de High-Knoll. La dernière barrière franchie, le sol se relevait, l'allée d'aloès qui, maintenant, courait le long du chemin, s'écartait brusquement vers la gauche et l'on atteignait, en avant de l'ancien logis de Napoléon, une espèce d'esplanade, au fond de laquelle un gros pin renversé par le vent continua longtemps de croître en cet abandon symbolique.

Lorsqu'en 1840, les membres de la mission de Sainte-Hélène visitèrent Longwood, ils trouvèrent les jardins dégradés, bouleversés, et eurent quelque mal à y reconnaître les allées de jadis, les places où, parfois, la bêche de l'Empereur avait fouillé le sol, les carrés où on lui cultivait des fleurs. Quant à

la maison elle-même, elle était dans un étal honteux. Le salon où Napoléon mourut avait été transformé en un moulin à manège pour moudre l'orge, et sa chambre à coucher en écurie. L'appartement du général Gourgaud était, également, devenu une étable et un taudis habité par des esclaves. Longwood New House, la maison qui, à peu de distance, avait été bâtie trop tard pour remplacer Longwood et dont le dernier gouverneur au titre de la Compagnie, le brigadier général Dallas, avait fait une résidence champêtre, était mieux entretenue. On y avait installé un observatoire, avec des collections de minéraux et un cabinet de physique.

A cette époque de l'exhumation, en grande pompe, de cette réparation solennelle au mort gracié de l'exil, le souvenir du prisonnier demeurait précis et vénéré dans les maisons de Jamestown . En l'une d'elles, le portrait de l'Empereur décorait chaque chambre. 11 était partout, mais il était seul. Un certain nombre des objets que les Français avaient négligé d'emporter en 182i et que dispersa une vente publique avaient été acquis par des familles de l'île et plusieurs de ces souvenirs furent, en 1840, gracieusement offerts aux survivants de la captivité. C'est ainsi que Bertrand

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rapporta en France la baignoire de l'Empereur et la volière de Longwood ; Gourgaud, un étui de mathématique et un pied de roi (mesure comprenant 12 pouces ou 144 lignes), et Marchand le canapé en ruine de la chambre de son maître.

Lorsque le président Louis Bonaparte devint, en 1832, l'empereur Napoléon 111, il s'occupa des choses et des gens de Sainte-Hélène. Déjà, le triste état du tombeau et de la maison de Longwood lui avait été signalé directement par des lettres indignées des voyageurs, car au milieu du dernier siècle les navires qui pratiquaient à Jameslown étaient encore assez nombreux et aucun d'eux ne jetait l'ancre sans que les officiers et les voyageurs fissent le pèlerinage devenu traditionnel. On n'avait rien fait depuis 1840 pour mettre fin au délabrement scandaleux et à l'abandon insultant qui avaient si douloureusement révolté la mission française. Un fermier continuait à installer son bétail dans l'ancienne chambre à coucher de l'Empereur et sou bail venait de lui être renouvelé pour vingt-deux ans. Au Val Napoléon, dans le terrain du tombeau redevenu propriété privée, la fosse restée ouverte n'était mémo

plus protég-ée par la petite balustrade de bois qui l'entourait auparavant. Tout ce qui pouvait être emporté par les étrangers comme un souvenir de leur visite faisait l'objet d'un odieux trafic. La terre de la fosse était constamment enlevée et vendue, renouvelée et revendue. Trois des quatre côtés de la maçonnerie avaient été détruits pour être débités pierre par pierre, au poids de For, comme l'écorce et le feuillage de tous les arbres environnants. Des bœufs, des chevaux chargés parcouraient un sentier dont le tracé passait à deux mètres à peine du tombeau. Constamment, des mottes et des pierres éboulées roulaient dans la fosse qu'ils eussent vite comblée si la cupidité de ses exploiteurs n'avait été intéressée à la maintenir béante. Sur les registres ouverts aux visiteurs, l'un écrivait des banalités, l'autre répondait par des infamies. On payait pour entrer dans ce qui avait été la maison de l'Empereur. On payait pour aller aux Briars. On payait pour voir le tombeau, on payait pour boire à la source. Un Israélite anglais nommé Salomon, qui nous serv^ait de consul à Jamestown, bien qu'il ne connût pas un mot de notre langue, s'associait à celte exploitation éhontée dont tirait grand profit son commerce d'aubergiste et de loueur de chevaux. Tous ces faits, signalés au Prince-Président

d'abord, à l'Empereur ensuite, avaient péniblement impressionné le continuateur de la dynastie et les lettres qui lui parlaient de Sainte-Hélène ' étaient transmises, annotées par lui, à son ministre des Affaires étrangères. Dès 1834, Napoléon 111 donna Tordre de rechercher les moyens de faire cesser la révoltante spéculation dont la prison et le tombeau de son grand-oncle étaient devenus l'objet. Notre ambassadeur à Londres se mit en rapport à ce sujet avec le Foreign office et la Couronne où on lui manifesta le vif désir de donner satisfaction au souverain français. Les choses n'en traînèrent pas moins en longueur pendant trois années encore, car il fallait trouver le moyen de tourner certaines dispositions de la législation coloniale anglaise interdisant l'aliénation à une nation

1. L'une de ces lettres, parmi les plus véhémentes et les plus précises, est signée du nom de M. de Saint-Maurice, capitaine de port à Saint-Louis (Réunion) et datée du 10 [novembre iS')i. Le correspondant estime que le meilleur moyen de matérialiser en ces lieux la vénération du souvenir serait d'y édifier une sorte de chapelle expiatoire que desservirait un prêtre français établi depuis ([uelques mois dans l'île. Dans une letti'c adressée, l'année précédente, au Prince-Président, un lieutenant de vaisseau à bord delà frégate r/l^,7e/v'e. retour du Cap, s'exprimait ainsi : « Ne serait-il pas bien. Monseigneur, que la France achetât ce caveau vide aujourd'hui de son dépôt sacré et ces masures livrées ù l'insulte, fît combler l'une et réduire les autres en cendres afin qu'il ne restât plus que les lieux eux-mêmes dont le témoignage sera toujours assez éloquent. »

étrangère dune parcelle du territoire britannique. Des deux terrains à acquérir par la France, le sol où avait été creusé le tombeau était encore en 1850 propriété privée. Quanta l'habitation de Longwood, elle faisait partie d'un domaine assez vaste appartenant à la Couronne mais loué à un fermier dont le bail, nous l'avons dit, avait, en 1851, été renouvelé à long terme. Il s'agissait donc d'exproprier le locataire de son droit de jouissance et de le désintéresser pour la très faible partie de son exploitation qui était occupée par les bâtiments de Longwood. Il en coûta, avec les frais, 1 78. o6o francs dont 87.300 payés au sieur Isaac Moss, locataire du domaine pour résiliation partielle de son bail qui ne devait expirer qu'en 1873 ; oO.OOO francs payés au gouvernement colonial pour le mettre à même de reconstruire plus loin les bâtiments destinés à remplacer ceux qui avaient été cédés ; enfin 40.000 francs versés au sieur Stephen Pritchard pour acquisition du terrain environnant le tombeau et comprenant 13 hectares 38 ares, tous frais couverts par un crédit de 180.000 francs voté par le Corps législatif en 1857. Moyennant quoi, en 1858% l'habitation et le tombeau de l'empereur

1. Ordonnance locale du 18 mars 18o8, ratifiée le 7 mai suivant par la Reine d'Angleterre.

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Napoléon, furent inscrits sur les registres domaniaux de Sainte-Hélène comme propriété française, cependant qu'un officier supérieur dont les services remontaient au premier Empire, le commandant de Rougemont, fut envoyé dans l'île pour veiller à la conservation de ces grandes reliques. Quelques mois après, un officier du génie, le capitaine Masselin, fut désigné pour entreprendre la réparation des dégâts commis pendant trente-huit' ans. Cette mission spéciale ne dura pas moins de vingt et un mois.

La sépulture impériale fut de nouveau étroitement protégée par une grille et la fosse recouverte par des dalles. On cessa de tenir en ce lieu boutique de souvenirs. Une pierre encore fut cependant détachée du fond du tombeau le 20 décembre 18o9 parle capitaine Masselin lui-même, pour être remise solennellement, en présence de toute la mission française, au consul des Etals- Unis. Ce fragment que le gouvernement américain avait demandé à Napoléon 111 devait prendre place dans le monument élevé à \\'ashington avec des pierres provenant de toutes les contrées du globe.

La remise on état de la maison de Longwood exigeait des études minutieuses et des travaux délicats. La vérandah qui donnait accès à la

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maison put cire rétablie selon les dispositions anciennes, ainsi que le salon d'attente qui ouvrait sur celte vcrandah.

Le salon de Napoléon fut de même restauré avec une prudente exactitude. Un buste en marbre de l'Empereur placé sur un piédestal noir entre les deux croisées indiqua la place qu'occupait le lit, transporté là, au moment de l'agonie et de la mort. Le papier jaune clair à fleurs vertes dont on tapissa les murs était la reproduction fidèle de celui qui les recouvrait au temps de l'exil. La garniture en marbre noir dont on encadra le foyer, rappelait à peu près celle qui s'3^ voyait en 1821.

Le capitaine Masselin en arrivant à Longwood avait trouvé une chambre unique à la place qu'avaient occupée à la fois la chambre à coucher de l'Empereur, son cabinet de travail, un cabinet de bain, et une antichambre. Des renseignements précis datant du séjour de Napoléon et quelques faibles vestiges retrouvés sur les murs permirent de rendre aux cloisons, aux portes, aux fenêtres, aux plafonds et aux planchers, ainsi qu'à la cheminée de la chambre à coucher, les places qu'ils occupaient autrefois. La pièce reçut enfin un papier de la même couleur que la mousseline tendue jadis sur ces murs. Et quant au reste, le capitaine Mas-

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selin, qui nous a raconté les détails de sa mission et donné la justification de ses travaux en un livre intéressant à consulter', s'appliqua autant que possible à retrouver l'ordre des aménagements de la captivité, en sorte que l'aspect de cette demeure, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, rappelât en tous points celui qu'elle présentait avant 1821, et c'est en cet état restauré que le prince Alfred d'Angleterre, en 18G0, visita la maison de Longwood.

Mais, depuis cette époque, comme il était inévitable, ces lieux de pèlerinage ont souffert de l'œuvre lente du temps et de l'indifférence du gouvernement français qui n'était plus le gouvernement impérial. A l'officier supérieur qui, en 1838, avait pris possession des domaines au nom de Napoléon III, succéda, d'abord, comme conservateur, au traitement de 9.000 francs, un garde du génie, M, Mareschal. Deux soldats français, le caporal Morilleau et le sapeur JNIoutardeau, bon charpentier, remplissaient les fonctions de gardiens de la maison et du tombeau, avec des appointements de 4.000 et de 3.300 francs; l'un et l'autre bénéficiaient, en outre, de la récolte de l'herbe des domaines. Morilleau et Moutardeau épousèrent deux

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