I. — Les RELIGIONS. La Doctrine secrète
Lorsqu'on jette un regard d'ensemble sur le passé, que Ton évoque le souvenir des religions disparues, des croyances éteintes, une sorte de vertige nous saisit à Paspect des voies sinueuses parcourues par la pensée humaine. Lente est sa marche. Elle semble d'abord se complaire dans les cryptes sombres de Plnde, les temples souterrains de l'Egypte, les catacombes de Rome, le demi-jour des cathédrales ; elle semble préférer les lieux obscurs, l'atmosphère lourde des
écoles, le silence des cloîtres à la lumière du
ciel, aux libres espaces, en un mot à Pétude de la nature.
Un premier examen, une comparaison superficielle des croyances et des superstitions du passé conduit inévitablement au doute. Mais si l'on écarte le voile extérieur et brillant qui cachait à la foule les grands mystères, si Ton pénètre dans le sanctuaire de Pidée religieuse, on se trouve en présence d'un fait d'une portée considérable. Les formes matérielles, les cérémonies bizarres des cultes, avaient pour but de frapper l'imagination du peuple. Derrière ces voiles, les religions anciennes apparaissaient sous un tout autre aspect ; elles revêtaient un caractère grave, élevé, à la fois scientifique et philosophique. Leur enseignement était double ; exté* rieur et public d'une part, intérieur et secret de l'autre, et, dans ce cas, réservé aux seuls initiés. Celui-ci a pu être reconstitué récemment» à la suite de patientes études et de nombreuses découvertes épigraphiques (1). Depuis lors, l'obscurité et la confusion qui régnaient dans les question religieuses se sont dissipées, l'harmonie s'est faite avec la lumière. On a acquis la preuve que tous les enseignements religieux du passé se relient, qu'une seule et même doctrine se retrouve à leur base, doctrine transmise d'âge
(1) Voir Jes ouvrages de Max MuUer ; St-Yves d'Alveydpe,la Mission des Juifs; Ed. Schuré, les Grands Inities,
en âge à une suite ininterrompue de sages et de penseurs.
Toutes les grandes religions ont eu deux faces, l'une apparente, Tautre cachée. En celle-ci est Tesprit, dans celle-là la forme ou la lettre. Sous le symbole matériel, le sens profond se dissimule. Le Brahmanisme dans Tlnde, THermétisme en Egypte, le Polythéisme grec, le Christianisme lui-même, à son origine, présentent ce double aspect. Les juger par leur côté extérieur et vulgaire, c'est juger la valeur morale d'un homme d'après ses vêtements. Pour les connaître, il faut pénétrer la pensée intime qui les inspire et fait leur raison d'être ; du sein des mythes et des dogmes il faut dégager le principe générateur qui leur communique la force et la vie. Alors on découvre la doctrine unique, supérieure, immuable, dont les religions humaines ne sont que des adaptations imparfaites et transitoires, proportionnées aux besoins des temps et des milieux.
On se fait à notre époque une conception de l'Univers, une idée de la vérité absolument extérieure et matérielle. La science moderne, dans ses investigations, s'est bornée à accumuler le plus grand nombre de faits, puis à en dégager les lois. Elle a obtenu ainsi de merveilleux résultats, mais, à ce compte, la connaissance des principes supérieurs et des causes premières
lui restera, à jamais inaccessible. Les causes secondes, elles-mêmes, lui échappent. Le domaine invisible de la vie est plus vaste que celui qui est embrassé par nos sens ; là régnent ces causes dont nous voyons seulement les effets.
L'antiquité avait une tout autre manière de voir et de procéder. Les sages de l'Orient et de la Grèce ne dédaignaient pas d'observer la nature extérieure, mais c'est surtout dans l'étude de l'âme, de ses puissances intimes , qu'ils découvraient les principes éternels. L'âme était pour eux comme un livre, oii s'inscrivent en caractères mystérieux toutes les réalités et toutes les lois. Par la concentration de leurs facultés, par l'étude méditative et profonde de soi-même, ils s'élevaient jusqu'à la Cause sans cause, jusqu'au Principe d'où dérivent les êtres et les choses. Les lois innées de l'Intelligence leur expliquaient l'ordre et l'harmonie de la Nature, comme l'étude de l'âme leur donnait la clef des problèmes de la vie.
L'âme, croyaient-ils, placée entre deux mondes, le visible et l'occulte, le matériel et le spirituel, les observant, les pénétrant tous les deux, est l'instrument suprême de la connaissance. Suivant son 'degré d'avancement et de pureté, elle reflète avec plus ou moins d'intensité les rayons du foyer divin. La raison et la conscience ne guident pas seulement nos juge-
ment et nos actes. Ce sont aussi les moyens les plus sûrs pour acquérir et posséder la vérité.
La vie entière des initiés était consacrée à ces recherches. On ne se bornait pas, comme de nos jours, à préparer la jeunesse par des études hâtives, insuffisantes, mal digérées, aux luttes et aux devoirs de Pexistence. Les adeptes étaient choisis, préparés dès Tenfance, à la carrière qu'ils devaient fournir, puis entraînés graduellement vers les sommets intellectuels d'où Pon peut dominer et juger la vie. Les principes de la science secrète leur étaient communiqués dans une mesure proportionnée au développement de leur intelligence et de leurs qualités morales. L'initiation était une refonte complète du caractère, un réveil des facultés endormies de l'âme. L'adepte ne participait aux grands mystères, c'est-à-dire à la révélation des lois supérieures, que lorsqu'il avait su éteindre en lui le feu des passions, comprimer les désirs impurs, orienter les élans de son être vers le Bien et le Beau. Il entrait alors en possession de certains pouvoirs sur la nature et communiquait avec les puissances occultes de l'Univers.
Les témoignages de l'histoire touchant Apollolonius de Tyane et Simon le Mage, les faits prétendus miraculeux accomplis par Moïse et le Christ, ne laissent subsister aucun doute sur ce point. Ees initiés connaissaient le secret des
forces fluidiques et magnétiques. Ce domaine, peu familier aux savants de nos jours, à qui les phénomènes du somnambulisme et de la suggestion semblent inexplicables et au milieu desquels ils se débattent , ' dans leur impuissance à les concilier avec des théories préconçues (1), ce domaine, la science orientale des sanctuaires l'avait exploré et en possédait toutes les clefs. Elle y trouvait des moyens d'action devenus incompréhensibles pour le vulgaire, mais dont les phénomènes du spiritisme nous fourniraient aisément l'explication. Dans ses expériences physiologiques, la science contemporaine est arrivée au seuil de ce monde occulte connu des Anciens et que régissent des lois rigoureuses. Jusqu'ici elle n'a pas osé y pénétrer franchement. Mais le jour est proche où la force des choses et l'exemple des audacieux l'y contraindront. Alors elle reconnaîtra qu'il n'y a- rien de surnaturel, mais, au contraire, un côté ignoré de la Nature, une manifestation des forces subtiles, un aspect nouveau de la vie qui remplit l'infini.
Si, du domaine des faits, nous passons à celui des principes, nous aurons tout d'abord à retracer les grandes lignes de la doctrine secrète. D'après elle, la vie n'est que l'évolution, dans le temps et dans l'espace, de l'esprit, seule réalité
(1) Voir la Suggestion mentale d'Ochorowitz.
permanente. La matière est son expression inférieure, sa forme changeante. L'Être par excellence, source de tous les êtres, est Dieu, à la fois triple et un, essence, substance et vie, en qui se résume tout Tunivers. De là le déisme trinitaire qui, de PInde et de FÉg-ypte, est passé, travesti, dans la doctrine chrétienne. Celle-ci, des trois
éléments de PEtre, a fait des personnes. L'âme humaine, parcelle de la grande âme, est immortelle. Elle progresse et remonte vers son auteur à travers des existences nombreuses, alternativement terrestres et spirituelles et par un perfectionnement continu. Dans ses incarnations corporelles, elle constitue Phomme, dont la nature ternaire, corps, périsprit et âme, sources correspondantes de la sensation, du sentiment et de la connaissance, devient un macrocosme ou petit monde, image réduite du macrocosme ou grand Tout. C'est pourquoi nous pouvons retrouver Dieu au plus profond de notre être, en nous interrogeant dans la solitude, en étudiant et en développant nos facultés latentes, notre raison et notre conscience. La vie universelle a deux faces : Pinvolution, ou descente de Pesprit dans la matière par la création individuelle, et l'évolution ou ascension graduelle par la chaîne des existences, vers l'Unité divine.
A cette philosophie se rattachait tout un faisceau de sciences : la science des nombres ou ma-
ématiques sacrées, la Théogonie, la Cosmo- .oie, la Psychologie, la Physique. En elles, la Hhode înductîve et la méthode expérimentale combinaient et se contrôlaient de façon à forîp un emsemble imposant, un édifice de proporins harmoniques.
Cet enseignement ouvrait à la pensée des persctiyea susceptibles de donner le vertige aux prits mal préparés. Aussi le réservait-on aux rts. Si la vue de l'infini trouble et affole les les débiles, elle fortifie et grandit les vaillants, ins la connaissance des 'lois supérieures , ils lisent la foi éclairée, la confiance en l'avenir, consolation dans le malheur. Cette connais- , nce rend bienveillant pour les faibles, pour us ceux qui s'agitent encore dans les cercles férieurs de l'existence, victimes des passions de l'ignorance. Elle inspire la tolérance pour aies les croyances. L'initié savait s'unir à tous prier avec tous. 11 honorait Brahma dans nde, Osiris à Memphis, Jupiter à Olyrapie, mme des images affaiblies de la Puissance suême, directrice des âmes et des mondes. Ainsi vraie Religion s'élève au-dessus de toutes les oyances et n'en maudit aucune.
L'enseignement des sanctuaires avait produit is hommes vraiment prodigienx par l'élévation is vues et la puissance des œuvres réalisées, le élite de penseurs et d'hommes d'action, dont
les noms se retrouvent à toutes les pages de Phistoire. De là sont sortis les grands réformateurs, les fondateurs de religion, les ardents semeurs d'idées : Krishna, Zoroastre, Hermès, Moïse, Pythagore, Platon, Jésus, tous ceux qui ont voulu mettre à la portée des foules les vérités sublimes qui faisaient leur supériorité. Ils ont jeté aux vents la semence qui féconde les âmes ; ils ont promulgué la loi morale, immuable, partout et toujours semblable à elle-même. Mais les disciples n'ont pas su garder intact l'héritage des maîtres. Ceux-ci étant morts, leur enseignement a été dénaturé, rendu méconnaissable par des altérations successives . La moyenne des hommes n'était pas apte à percevoir les choses de l'esprit, et les religions ont vite perdu leur simplicité et leur pureté primitives. Les vérités qu'elles apportaient ont été noyées sous les détails d'une interprétation grossière et matérielle. On a abusé des symboles pour frapper l'imagination des croyants et bientôt, sous le symbole, l'idée mère a été ensevelie, oubliée. La Vérité est comparable à ces gouttes de pluie qui tremblent à l'extrémité d'une branche. Tant qu'elles y restent suspendues, elles brillent comme de purs diamants sous l'éclat du jour; dès qu'elles touchent le sol, elles se mêlent à toutes les impuretés. Tout ce qui nous vient d'en haut se salit au contact terrestre. Jusqu'au sein des temples.
rhomme a porté ses passions, ses convoitises, ses misères morales. Aussi dans chaque religion Terreur, cet apport ^de la Terre, se mêle à la vérité, ce bien des cieux.
On se demande parfois si la religion est nécessaire. La religion (1), bien comprise, devrait être un lien unissant les hommes entre eux et les unissant par une même pensée au principe supérieur des choses. Il est dans Tâme un sentiment naturel qui la porte vers un idéal de perfection en qui elle identifie le Bien et la Justice.
S'il était éclairé par la science, fortifié par la raison, appuyé sur la liberté de conscience, ce sentiment, le plus noble que l'on puisse éprouver, deviendrait le mobile de grandes et généreuses actions ; mais, terni, faussé, matérialisé, il est devenu trop souvent, par les soins de la théocratie, un instrument de domination égoïste.
La religion est nécessaire et indestructible, car elle puise sa raison d'être dans la nature même de l'être humain, dont elle résume et exprime les aspirations élevées. Elle est aussi l'expression des lois éternelles, et, à ce point de vue, elle doit se confondre avec la philosophie, qu'elle fait passer du domaine de la théorie à celui de l'exécution et rend vivante et agissante.
(1) Du latin religare, relier, unir.
Mais pour exercer une influence salutaire, pour redevenir un mobile d'élévation et de progrès, la religion doit se dépouiller des travestissements qu'elle a revêtus à travers les siècles. Ce qui doit disparaître, ce n'est pas son principe, ce sont, avec les mythes obscurs, les formes extérieures, le culte, les cérémonies. Il faut se garder de confondre des choses aussi dissemblables. La vraie religion n'est pas une manifestation extérieure, c'est un sentiment, et c'est dans le cœur humain qu'est le véritable temple de l'Éternel. La vraie religion ne saurait être ramenée à des règles ni à des rites étroits. Elle n'a besoin ni de prêtres, ni de formules, ni d'images. Elle s'inquiète peu des simulacres et des formes d'adoration et ne juge les dogmes que par leur influence sur le perfectionnement des sociétés. Elle embrasse tous les cultes, tous les sacerdoces, s'élève au-dessus d'eux et leur dit : La Vérité est plus haute que cela !
On doit comprendre cependant que tous les hommes ne sont pas en état d'atteindre ces sommets intellectuels. C'est pourquoi la tolérance et la bienveillance s'imposent. Si le devoir nous convie à détacher les bons esprits des côtés vulgaires de la religion, il faut s'abstenir de jeter la pierre aux âmes souffrantes, éplorées, incapables de s'assimiler des notions abstraites et qui trouvent dans leur foi naïve soutien et réconfort.
Mais on peut constater que le nombre des oyants sincères s'amoindrit de jour en jour. idée de Dieu, autrefois simple et grande dans 3 âmes, a été dénaturée par la crainte de l'enr ; elle a perdu sa puissance. Dans l'impossibié de s'élever jusqu'à l'absolu, certains hommes it cru nécessaire d'adapter à leur forme et à ar mesure tout ce qu'ils voulaient concevoir, est ainsi qu'ils ont rabaissé Dieu à leur propre veau, lui prêtant leurs passions et leurs faiesses, rapetissant la nature et l'univers et, sous prisme de leur ignorance, décomposant en cou- Lirs diverses le rayon d'or de la vérité. Les lires notions de la religion naturelle ont été iscurcies à plaisir. La fiction et la fantaisie it engendré l'erreur, et celle-ci, figée dans le gme, s'est dressée comme un obstacle sur le emîn des peuples, La lumière a été voilée par ax qui s'en croyaient les dépositaires, et les [lèbres dont ils voulaient envelopper les autres sont faites en eux et autour d'eux. Les dogmes it perverti le sens religieux, et l'intérêt de caste Faussé le sens moral. De là un amas de snpersiona, d'abus, de pratiques idolâtres, dont le ecf-acle a jeté tant d'hommes dans la négation. Mais la réaction s'annonce. Les religions, imsbilisées dans leurs dogmes comme des moles sous leurs bandelettes, alors que tout ircbe et évolue autour d'elles, étouffées sous
leurs enveloppes matérielles, agonisent. Elles ont perdu presque toute influence sur les mœurs et la vie sociale, et sont destinées à mourir. Mais comme toutes choses, les religions ne meurent que pour renaître. L'idée que les hommes se font de la Vérité se modifie et s'élargit avec les temps. C'est pourquoi les religions, qui sont des manifestations temporaires, des vues partielles de l'éternelle vérité, doivent se transformer dès qu'elles ont fait leur œuvre et ne répondent plus aux progrès et aux besoins de l'humanité. A mesure que celle-ci avance dans sa voie, il lui faut de nouvelles conceptions, un idéal plus élevé, et elle les trouve dans les découvertes de la science et les intuitions grandissantes de la pensée. Nous sommes arrivés à une heure de l'histoire où les religions vieillies s'affaissent sur leurs bases, oii un renouveau philosophique et social se prépare. Le progrès matériel et intellectuel appelle le progrès moral. Un monde d'aspirations s'agite dans les profondeurs des âmes, fait effort pour prendre forme et naître à la vie. Ces deux grandes forces, impérissables comme l'esprit humain, dont elles sont des attributs, le sentiment et la raison, forces jusqu'ici hostiles et qui troublaient la société de leurs conflits, semant partout la discorde, la confusion et la haine, tendent enfin à se rapprocher. La religion doit perdre son caractère dogmatique et sacerdotal pour devenir scienti-
fique ; la science se dégagera des bas fonds matérialistes pour s'éclairer d'un rayon divin. Une doctrine va surgir, idéaliste dans ses tendances, positive et expérimentale dans sa méthode , appuyée sur des faits indéniables. Et des systèmes opposés en apparence, des philosophies contradictoires et ennemies, le Spiritualisme et le Naturalisme, entre autres, ti^)uveront en elle un terrain de réconciliation. Synthèse puissante, elle embrassera et reliera toutes les conceptions variées du monde et de la vie, rayons brisés, faces diverses de la vérité.
Ce sera la résurrection, sous une forme plus complète, rendue accessible à tous, de cette doctrine secrète qu'a connue le passé, Pavénement de la religion naturelle qui renaîtra simple, sans cultes ni autels. Chaque père sera prêtre dans sa famille, enseignera et donnera l'exemple. La religion passera dans les actes, dans le désir ardent du bien ; l'holocauste sera le sacrifice de nos passions, le perfectionnement de l'esprit humain. Telle sera la religion supérieure, définitive, universelle, au sein de laquelle se fondront, comme des fleuves dans l'Océan, toutes les religions passagères , contradictoires , causes trop fréquentes de division et de déchirement pour l'humanité .