‹ Après la mort: révélation des mystères d'outre-tombe. Solution scientifiqueChapitre 6 sur 75 · III. — L'EGYPTE · texte numérisé non relu

III. — L'EGYPTE

Aux portes du désert, les temples, les pylônes, les pyramides se dressent, forêt de pierres, sous un ciel de feu. Les sphinx comtemplent la plaine, a<5croupis et rêveurs, et les nécropoles, taillées dans le roc, ouvrent leurs seuils profanés au bord du fleuve silencieux. C'est l'Egypte, terre étrange,

L'éOYPTB 35

livre vénérable, dans lequel l'homme moderne commence à peine à épeler le mystère des âges, des peuples et des religions (1).

On a cru longtemps que l'Egypte avait emprunté à l'Iode sa civilisation et sa foi. On sait aujourd'hui, par une étude attentive des hiéroglyphes, que ses traditions remontentà une. époque aussi reculée que les Védas [3). Elles sont l'héritage d'une race éteinte, la race rouge, qui occupait tout le continent austral et que des lattes formidables contre les Blancs et des cataclysmes géologiques ont anéantie. Le sphinx de Giseh, antérieur de plusieurs milliers d'années (3) à la grande pyramide et élevé par la main des rouges au point oii le Nil se joignait alors à la mer (4), est un des rares monuments que ces temps lointains nous ont légués.

La lecture des stèles, celle des papyrus recueil lis dans les tombeaux, permettent de reconsti tuer l'histoire de l'Egypte, en même temps qu cette antique doctrine du Verbe-Lumière, divi nité h la triple nature, à la fois intelligence, fore

(1) Voir les travaux de François Lenormant et Maspérc (3) Manéthon attribue aux temples êgjptieaa udq tra ditioQ de trente mille ans.

(3) Un manuscrit de la quatrième dynaatie (4,000 an avant J.-C), rapporte que le sphinx, enfoui sous lea ^able et oublié depuis des siècles, fut retrouvé fortuitement cette époque (Fr, Lenormant, HisCcire d'Orient, XI, 55]

(4) Le delta actuel a été formé par les alluviona aucces sives déposées par le Ntl.

et matière ; esprit, âme et corps, qui ofiFre une analogie parfaite avec la philosophie de l'Inde. Ici, comme là, on retrouve, sous la gang-ue grossière des cultes, la même pensée cachée. L'âme deTÉgypte, le secret de sa vitalité, de son rôle historique, c'est la doctrine occulte de ses prêtres, voilée soigneusement sous les mystères d'Isis et d'Osiris et analysée expérimentalement, au fond des temples, par des initiés de tous rang et de tous pays.

Les livres sacrés d'Hermès exprimaient, sous des formes austères, les principes de cette doctrine. Ils formaient une vaste encyclopédie. On y trouvait classées toutes les connaissances humaines. Mais tous ne sont pas parvenus jusqu'à nous. La science religieuse de PÉgypte nous a été surtout restituée par la lecture des hiéroglyphes. Les temples, eux aussi, sont des livres, et l'on peut dire de la terre des pharaons que les pierres y ont une voix.

Les hiéroglyphes avaient un triple sens et ne pouvaient être déchiffrés sans clef. On appliquait à ces signes la loi d'analogie qui régit les trois mondes : naturel, humain et divin, et permet d'exprimer les trois aspects de toutes choses par des combinaisons de nombres et de figures qui reproduisent la symétrie harmonieuse et l'unité de l'Univers. Ainsi, dans un même signe, l'adepte lisait à la fois les principes, les causes

l'bgypte 37

et les effets, et ce langage avait pour lui une puissance extraordinaire.

Le prêtre, sorti de tous les rangs de la société, même des plus infimes, était le véritable maître dePÉgypte; les rois, choisis et initiés par lui, ne gouvernaient la nation qu'à titre de mandataires. De hautes vues, une profonde sagesse, présidaient aux destinées de ce pays. Au milieu du monde barbare, entre PAssyrie féroce, passionnée, et PAfrique sauvage, la terre des pharaons était comme une île battue des flots oii se conservaient les pures doctrines, toute la science secrète du monde ancien. Les sages, les penseurs, les conducteurs de peuples, Grecs, Hébreux, Phéniciens, Étrusques, venaient s'abreuver à cette source. Par eux, la pensée religieuse se répandait des sanctuaires d'Isis sur toutes les plages de la Méditerranée, allant faire éclore des civilisations diverses, dissemblables même, suivant le caractère des peuples qui la recevaient, devenant monothéiste en Judée avec Moïse, polythéiste en Grèce avec Orphée, mais uniforme dans son principe caché, dans son essence mystérieuse.

Le culte populaire d'Isis et d'Osiris n'était qu'un brillant mirage offert à la foule. Sous la pompe des spectacles et des cérémonies publiques, se cachait le véritable enseignement, donné dans les petits et les grands mystères. L'initia-

38 AVRES LA MORT

tion était entourée de nombreux obstacles et de réels dangers. Les épreuves physiques et morales étaient longues et multipliées. On exigeait le serment du silence et la moindre indiscrétion était punie de mort. Cette discipline redoutable donnait à la religion secrète et à l'initiation une force, une autorité incomparables. A mesure que l'adepte avançait dans sa voie, les voiles s'écartaient, la lumière se faisait plus brillante, les symboles devenaient vivants et parlants.

Le sphinx, tête de femme sur un corps de taureau, avec des griflfes de lion et des ailes d'aigle, c'était l'image de l'être humain, émergeant des profondeurs de l'animalité pour atteindre sa condition nouvelle. Lagrande énigme, c'était l'homme, portant en lui les traces sensibles de son origine, résumant tous les éléments et toutes les forces de la nature inférieure.

Les dieux bizarres, à têtes d'oiseaux, de mammifères, de serpents, étaient d'autres symboles de la Vie, dans ses multiples manifestations. Osiris, le dieu solaire, et Isis, la grande Nature, étaient partout célébrés ; mais, au-dessus d'eux, il était un Dieu innomé dont on ne parlait qu'à voix basse et avec crainte.

Le néophyte devait apprendre avant tout à se

connaître. L'hiérophante lui tenait ce langage :

« 0 âme aveugle, arme-toi du flambeau des mystères et, dans la nuit terrestre, tu découvriras

l'Egypte 39

ton double lumineux, ton âme céleste. Suis ce guide divin et qu'il soit ton génie, car il tient la clef de tes existences passées et futures (1).>

A la fin de ses épreuves, brisé par les émotions, ayant côtoyé dix fois la mort, Pinitié voyait s'approcher de lui une image de femme, portant un rouleau de papyrus.

« Je suis ta sœur invisible, disait-elle, je suis ton âme divine, et ceci est le livre de la vie. Il renferme les pages pleines de tes existences passées et les pages blanches de tes vies futures. Un jour, je les déroulerai toutes devant toi. Tu me connais maintenant.. Appelle-moi et je viendrai ! »

Enfin, sur la terrasse du temple, sous le ciel étoile, devant Memphis ou Thèbes endormies, le prêtre racontait à Padepte la vision d'Hermès, transmise oralement de pontife en pontife et gravée en signes hiéroglyphiques sur les voûtes des cryptes souterraines.

Un jour, Hermès vit l'espace et les mondes, et la vie qui s'épanouit en tous lieux. La voix de la lumière qui emplissait l'infini lui révéla le divin mystère :

« La lumière que tu as vue, c'est Tintelligence divine qui contient toute chose en puissance et renferme les modèles de tous les êtres. Les ténèbres, c'est le monde matériel où vivent les hommes de la terre. Mais le feu qui jaillit des profondeurs, c'est

(1) Appel aux initiés, d*après le Livre des Morts.

le Verbe divin ; Dieu est le Père, le Verbe est le Fils, leur union c'est la Vie.

« Quant à Tesprit de l'homme, sa destinée a deux faces : captivité dans la matière, ascension dans la lumière. Les âmes sont filles du ciel et leur voyage est une épreuve. Dans l'incarnation, elles perdent le souvenir de leur origine céleste. Captivées par la matière, enivrées par la vie, elles se précipitent comme une pluie de feq , avec des frissons de volupté, à travers les régions de la Souffrance, de l'Amour et de la Mort, jusque dans la prison terrestre où tu gémis toi-même, et où la vie divine te parait un vain rêve.

« Les âmes basses et méchantes restent enchaînées à la terre par de multiples renaissances, mais les âmes vertueuses remontent à coups d'ailes vers les sphères supérieures, où elles recouvrent la vue des choses divines. Elles s'en imprègnent avec la lucidité de la conscience éclairée par la douleur, l'énergie de la volonté acquise dans la lutte. Elles deviennent lumineuses, car elles possèdent le divin en elles-mêmes et le rayonnent dans leurs actes. Raffermis donc ton cœur, ô Hermès, et rassérène ton esprit obscurci, en contemplant ces vols d'âmes remontant l'échelle des sphères qui conduit au Père, là où tout s'achève, où tout commence éternellement. Et les sept sphères dirent ensemlle : « Sagesse I Amour I Justice ! Beauté ! Splendeur ! Science 1 Immortalité 1 » (1).

(1) Voir le Pimander^ le plus authentique des Livres d'Hermès Trismégiste.

l'bgypte 41

Le pontife ajoutait :

« Médite cette vision. Elle renferme le secret de toutes choses. Plus tu apprendras à la comprendre, plus tu verras s*étendre ses limites. Car la môme loi organique gouverne tous les mondes.

« Mais le voile du mystère recouvre la grande vérité. La totale connaissance ne peut être révélée qu'à ceux qui ont traversé les mêmes épreuves que nous. Il faut mesurer la vérité selon les intelligences, la voiler aux faibles qu'elle rendrait fous, la cacher aux méchants qui en feraient une arme de destruction. Renferme-la dans ton cœur et qu'elle parle par ton œuvre. La science sera ta force, la foi ton glaive et le silence ton bouclier. »

La science des prêtres d'Egypte dépassait sur bien des points la science actuelle. Ils connaissaient le magnétisme, le somnambulisme, guérissaient par le sommeil provoqué et pratiquaient largement la suggestion. C'est ce qu'ils nommaient la Magie (1).

L'initié n'avait pas de but plus élevé que la conquête de ces pouvoirs dont l'emblème était la couronne des mages.

« Sache, lui disait-on, ce que signifie cette couronne. Toute volonté qui s'unit à Dieu pour mani-

(1) Diodore de Sicile et Strabon rapportent que les prêtres de Tantique bgypte savaient provoquer la clairvoyance, dans un but thérapeutique. Galien fait mention d'un temple, près de Memphis, célèbre pour ses cures hypnotiques.

fester la vérité et opérer la justice, entre dès cette vie en participation de la puissance divine sur les êtres et sur les choses, récompense éternelle des esprits affranchis. »

Le génie de TEgypte fut submergé par le flot des invasions. L'école d'Alexandrie en recueillit quelques parcelles qu'elle transmit au Christianisme naissant. Mais, avant elle, les initiés grecs avaient fait pénétrer dans PHellade les doctrines hermétiques. C'est là que nous allons les retrouver.

Parmi les peuples initiateurs, il n'en est pas dont la mission se manifeste avec plus d'éclat que celle des peuples de l'Hellade. La Grèce a initié l'Europe à toutes les splendeurs du Beau. C'est de sa main ouverte qu'est sortie la civilisation occidentale, et son génie, à vingt siècles de distance, rayonne encore sur notre pays. Aussi, malgré ses déchirements, ses luttes intestines, malgré sa déchéance finale, est-elle restée un sujet d'admiration pour tous les âges.

La Grèce a su traduire en un clair langage les beautés obscures de la sagesse orientale. Elle les exprima d'abord à l'aide de ces deux harmonies célestes qu'elle rendit humaines : la musique et la poésie. Orphée et Homère, des premiers, en ont fait entendre les accents à la terre charmée.

Plus tard, ce rythme, cette harmonie, que le génie naissant de la Grèce avait introduits dans la parole et dans le chant, Pythag-ore, l'initié des temples égyptiens, les reconnut partout dans PUnivers, dans la marche des globes qui se meuvent, futures demeures de l'humanité, au sein des espaces ; dans l'accord des trois mondes, naturel, humain et divin, qui se soutiennent, s'équilibrent, se complètent, pour produire la vie dans son courant ascensionnel et sa spirale infinie. De cette vision formidable découlait pour lui l'idée d'une triple initiation par laquelle Phomme, instruit des principes éternels, apprenait en s'épurant à se libérer des maux terrestres et à s'élever vers la perfection. De là tout un système d'éducation et de réforme, auquel Pythagore laissa son nom et qui produisit tant de sages et de héros.

Enfin Socrate et Platon, en popularisant les mêmes principes, en les répandant dans un plus large cercle, inaugurèrent le règne de la science ouverte, venant se substituer à l'enseignement secret.

Tel fut le rôle joué par la Grèce dans l'histoire du développement de la pensée. A toutes les époques, l'initiation a exercé une influence capitale sur les destinées de ce pays. Ce n'est pas dans les fluctuations politiques qui ont agité cette race mobile et impressionnable qu'il faut chercher les

S hautes manifestations du g-énie hellénique, ui-ci n'avait son foyer ni dans la sombre et itale Sparte, ni dans la brillante et frivole lènes, mais plutôt h Delphes, à Olympie, à iusis, refuges sacrés de la pure doctrine. Il s'y élait dans toute sa puissance parla célébration ; Mystères. Là, penseurs, poètes, artistes, veent recueillir l'enseignement caché qu'ils trasaient ensuite à la foule en vivantes images et vers enflammés. Au-dessus des cités turbutes, toujours prêtes à se déchirer, au-dessus 1 formes changeantes de la politique, passant r à tour de l'aristocratie à la démocratie et au ■ne des tyrans, un pouvoir suprême dominait jrèce, le tribunal des Amphictyons, qui sîélît à Delphes et se composait des initiés du rré supérieur. Lui seul sauva l'Hellade, aux ires de péril, en imposant silence aux rivalités Sparte et d'Athènes.

!)éjà, au temps d'Orphée, les temples posséent la science secrète.

. Écoute, disait le maitre au néophyte(l), écoute vérités qu'il faut taire à ia foule et qui font la ;e des sanctuaires. Dieu est un, et toujours semble à. lui-même. Mais les dieux sont innombras et divers; car la Divinité est éternelle et nie. Les plus grands sont les âmes des asi, etc..

l) fft/mnes Orphiques .

« Tu es entré d'un cœur pur dans le sein des Mystères. L'heure solennelle est venue où je vais te faire pénétrer jusqu'aux sources de la vie et de la lumière. Ceux qui n'ont pas soulevé le voile épais qui recouvre aux yeux des hommes les merveilles invisibles ne sont pas devenus fils des Dieux. »

Aux mystes et aux initiés :

«Venez vous réjouir, vous qui avez souffert; venez vous reposer, vous qui avez lutté. Par vos souffrances passées, par l'effort qui vous amène, vous vaincrez, et, si vous croyez aux paroles divines, vous avez déjà vaincu. Car après le long circuit des existences ténébreuses, vous sortirez enfin du cercle douloureux des générations et vous vous retrouverez tous comme une seule âme dans la lumière de Dionysos (1).

« Aimez, car tout aime. Mais aimez la lumière, et non les ténèbres. Souvenez-vous du but pendant le voyage. Quand les âmes retournent dans la lumière, elles portent, comme des taches - hideuses sur leur corps éthéré, toutes les fautes de leur vie... Et, pour les effacer, il faut qu'elles expient et qu'elles reviennent sur la terre... Mais les purs, mais les forts s'en vont dans le soleil de Dionysos. »

Une imposante figure domine le groupe des philosophes grecs. C'est Pythagore, celui des fils

(1) Selon Texpression de Pythagore, Apollon et Dionysos sont deux révélations du Verbe de Dieu, qui se manifeste éternellement dans le Monde.

d'Ionie qui sut le premier coordonner, mettre en lumière les doctrines secrètes de l'Orient, en faire une vaste synthèse qui embrassait à la fois la morale, la science et la religion. Son académie de Crotone fut une école admirable dlnitiation laïque, et son œuvre, le prélude de ce grand mouvement d'idées qui, avec Platon et Jésus, allait remuer les couches profondes de la société antique et porter ses ondes jusqu'aux extrémités du continent.

Pythagore avait étudié pendant trente années en Egypte. A de vastes connaissances il joignait cette intuition merveilleuse, sans laquelle l'observation et le raisonnement ne suffisent pas toujours à découvrir la vérité. Grâce à ces qualités, il put élever le magnifique monument de la science ésotérique dont nous ne pouvons nous dispenser de retracer ici les lignes essentielles.

« L'essence en soi se dérobe à l'homme, disait la doctrine pythagoricienne (1). L'homme ne connaît que les choses de ce monde où le fini se combine avec l'infini. Comment peut-il les connaître? Parce qu'il y a entre lui et les choses une harmonie, un rapport, un principe commun, et ce principe leur est donné par l'Un q.ui leur fournit avec leur essence la mesure et rintelli2:ibiHté.

« Votre être à vous, votre âme est un petit univers. Mais elle est pleine de tempêtes et de dis-

(1) Ed. Schuré, les Grands Initiés^ Pythagore^ p. 329.

cordes. Il s'agit d'y réaliser l'unité dans Tharmonie. Alors seulement Dieu descendra dans votre conscience, alors vous participerez à son pouvoir et vous ferez de votre volonté la pierre du foyer, Tautel d'Hestia, le trône de Jupiter. »

Les pythagoriciens appelaient esprit ou intelligence la partie active et immortelle de l'être humain. L'âme, c'était pour eux l'esprit, enveloppé de son corps fluidique, éthéré. La destinée de Pî^yché, Tàme humaine, sa descente et sa captivité dans la chair, ses soufiFrances et ses luttes, sa réascension graduelle, son triomphe sur les passions et son retour final à la lumière, tout cela constituait le drame de la vie, représenté dans les Mystères d'Eleusis comme l'enseignement par excellence.

Selon Pythagore, l'évolution matérielle des mondes et l'évolution spirituelle des âmes sont parallèles, concordantes, et s'expliquent l'une par l'autre. La grande âme, répandue dans la nature, anime la substance qui vibre sous son impulsion et produit toutes les formes et tous les êtres. Les êtres conscients, par de longs efforts, se dégagent de la matière, qu'ils dominent et gouvernent à leur tour, se libèrent et se perfectionnent à travers leurs existences innombrables. Ainsi l'invisible explique le visible, et le développement des créations matérielles est la manifestation de l'Esprit divin.

Si Ton recherche dans les traités de physique des anciens leur pensée sur la structure de PUnivers, on se trouve en présence de données grossières et arriérées; mais ce ne sont là que des allégories. L'enseignement secret donnait sur les lois de rUnivers des notions autrement élevées. Aristote nous dit que les pythagoriciens connaissaient le mouvement de la terre autour du soleil. L'idée de la rotation terrestre est venue à Copernic en apprenant par un passage de Cicéron qu'Hycétas, disciple de Pythagore, avait parlé du mouvement diurne du globe. Au troisième degré de Pinitiation, on enseignait le double mouvement de la terre.

Comme les prêtres d'Egypte, ses maîtres, Pythagore savait que les planètes sont nées du soleil et qu'elles tournent autour de lui, que chaque étoile est un soleil éclairant d'autres mondes et composant, avec son cortège de sphères, autant de systèmes sidéraux, autant d'univers régis par les mêmes lois que le nôtre. Mais ces notions n'étaient jamais confiées à l'écriture. Elles constituaient l'enseignement oral, communiqué sous le sceau du secret. Le vulgaire ne les aurait pas comprises ; on les eût considérées comme contraires à la mythologie et. par suite, sacrilèges (1).

La science secrète enseignait aussi qu'un fluide

(1) Voir Ed. Schuré, les Grands Initiés,

impondérable s'étend partout, pénètre tout. Agent subtil, sous Faction de la volonté, il se modifie et se transforme, s'affine et se condense suivant la puissanceet l'élévation des âmes qui se servent de lui et tissent leur vêtement astral dans sa substance. C'est le trait d'union entre l'esprit et la matière et tout, les pensées, les événements, se grave en lui, se reflète comme des images dans un miroir. Par les propriétés de ce fluide, par l'action de la volonté sur lui, s'expliquent les phénomènes de la suggestion et de la transmission de pensée. Les anciens l'appelaient par allégorie le voile mystérieux d'Isis ou le manteau de Cybèle qui enveloppe tout ce qui vit. Ce même fluide sert de moyen de communication entre le visible et l'invisible, entre les hommes et les âmes désincarnées.

La science de l'occulte formait une des branches les plus importantes de l'enseignement réservé. Elle avait su dégager de l'ensemble des phénomènes la loi des rapports qui unissent le monde terrestre au monde des Esprits. Elle développait avec méthode les facultés transcendantes de l'âme humaine et lui rendait possible la lecture de la pensée et la vue à; distance Les faits de clairvoyance et de divination produits par les oracles des temples grecs, les sybilles et les pythonisses sont attestés par l'histoire. Beaucoup d'esprits forts les considèrent comme apocryphes.

50 APUBS LA MORT

Sans doute, il faut faire la part de Texagératioii et de la légende, mais les découvertes récentes de la psychologie expérimentale nous ont montré qu'il y avait dans ce domaine autre chose qu'une vaine superstition. Elles nous engagent à étudier avec plus d'attention un ensemble de faits qui, dans l'antiquité, reposait sur des principes fixes et faisait l'objet d'une science profonde et étendue.

Ces facultés ne se rencontrent, en général, que chez des êtres d'une pureté et d'une élévation de sentiment extraordinaires-, elles exigent une préparation longue et minutieuse. Delphes a possédé de tels sujets. Les oracles rapportés par Hérodote, à propos de Crésus et de la bataille de Salamine, le prouvent. Plus tard, des abus se mêlèrent à ces pratiques. La rareté des sujets rendit les prêtres moins scrupuleux dans leur choix. La science divinatoire se corrompit et tomba en désuétude. Selon Plutarque, sa disparition fut considérée par toute la société antique comme un grand malheur.

Toute la Grèce croyait à l'intervention des Esprits dans les choses humaines. Socrate avait son daïmon ou génie familier. Lorsque, à Marathon et à Salamine, les Grecs en armes repoussaient Tefl^royable invasion des Perses, ils étaient exaltés par la conviction que les puissances invisibles soutenaient leurs efforts. A Marathon, les Athéniens crurent voir deux guerriers, brillants

de lumière, combattre dans leurs rangs. Dix ans plus tard, la Pythie, sous Tinspiration de l'Esprit, indiqua à Thémistocle, du haut de son trépied, les moyens de sauver la Grèce. Xerxès vainqueur, c'était TAsie barbare se répandant sur THellade, étouffant son génie créateur, reculant de deux mille ans peut-être l'éclosion de la pensée dans son idéale beauté. Les Grecs, une poignée d'hommes, défirent Tarmée immense des Asiatiques, et, conscients du secours occulte qui les assistait , c'est à Pallas-Athéné, divinité tutélaire. symbole de la puissance spirituelle, qu'ils adressaient leurs hommages sur ce roc sublime de l'Acropole qu'encadrent la mer éblouissante et les lignes grandioses du Pentélique et de l'Hymette.

La participation aux Mystères avait beaucoup contribué à la diffusion de ces idées. Elle développait chez les initiés le sentiment de l'invisible, qui, de là, sous des formes altérées, se répandait parmi le peuple. Car partout, en Grèce, comme en Egypte et dans l'Inde, les Mystères consistaient en une même chose : la connaissance du secret de la mort, la révélation des vies successives et la communication avec le monde occulte. Et cet enseignement, ces pratiques produisaient sur les âmes des impressions profondes. Ils leur procuraient une paix, une sérénité, une force morale incomparables.

- --Jf

Sophocle appelle les Mystères « les espérances de la mort », et Aristophane écrit que ceux qui y prenaient part menaient une vie plus sainte et plus pure. On refusait d^ admettre les conspirateurs, les parjures, les débauchés.

Porphyre a dit :

« Notre âme doit être au moment de la mort ce qu'elle était durant les Mystères, c'est-à-dire exempte de passion, de colère, d'envie et de haine. »

Plutarque affirme en ces termes qu'on s'y entretenait avec les âmes des défunts :

« Le plus souvent d'excellents Esprits intervenaient dans les Mystères, quoique parfois les pervers cherchassent à s'y introduire. »

Proclus ajoute (1) :

€ Dans tous les mystères, les dieux (ce mot signifie ici tous les ordres d'Esprits) montrent beaucoup de formes d'eux-mêmes, apparaissent sous une grande variété de figures et revêtent la forme humaine. »

Socrate et après lui Platon continuèrent, dans l'Attique, l'œuvre de Pythagore. Socrate, voulant garder la liberté d'enseigner à tous les vérités que sa raison lui avait fait découvrir, ne se fit jamais initier. Après sa mort, Platon passa en Egypte et y fut admis aux Mystères. Il revint s'aboucher avec les pythagoriciens et fonda son

(1) Commentaires de la République de Platon.

■■-laf,'"

académie. Mais sa qualité d'initié ne lui permetlait plus de parler librement, et dans ses œuvres, la grande doctrine paraît quelque peu voilée. Cependant, la théorie des migrations de Tâme et de ses réincarnations, celle des rapports entre vivants et morts, se retrouvent dans le Phédon et dans le Banquet.

On connaît également la scène allégorique que Platon a placée à la fin de la République, Un génie prend sur les genoux des Parques les sorts et les diverses conditions humaines et s^écrie :

<c Ames divines ! rentrez dans des corps mortels; vous allez commencer une nouvelle carrière. Voici tous les sorts de la vie. Choisissez librement ; le choix est irrévocable. S'il est mauvais, n'en accusez pas Dieu. »

En résumé, la doctrine secrète, mère des religions et des philosophies, revêt des apparences diverses dans le cours des âges, mais partout la base en reste immuable. Née simultanément dans rinde et en Egypte , elle passe de là en Occident avec le flot des migrations. Nous la trouverons dans tous les pays occupés par les Celtes. Cachée en Grèce dans les Mystères, elle se révèle dans l'enseignement de maîtres tels que Pythagore et Platon, sous des formes pleines de séduction et de poésie. Les mythes païens sont comme un

voile d'or qui drape dans ses replis les lignes pures de la sagesse delphique. L'école d'Alexandrie en recueille les principes et les infuse dans le sang jeune et impétueux du Christianisme. Déjà l'Évangile, comme la voûte des bois sous un clair rayon de soleil, était illuminé par la science ésotérique des Esséniens. autre branche d'initiés. La parole du Christ avait puisé à cette source, comme à une eau vive et intarissable, ses images variées et ses envolées puissantes. Ainsi partout, à travers la succession des temps et les remous des peuples, s'affirment l'existence et la perpétuité d'un enseignement secret qui se retrouve identique au fond de toutes les grandes conceptions religieuses ou philosophiques. Les sages, les penseurs, les prophètes des temps et des pays les plus divers y ont trouvé l'inspiration , l'énergie qui "fait accomplir de grandes choses et transforme âmes et sociétés en les poussant en avant dans la voie de l'évolution progressive.

Il y a là comme un grand courant spirituel qui se déroule mystérieusement dans les profondeurs de l'histoire. Il semble sortir de ce monde invisible qui nous domine, nous enveloppe, et où vivent et agissent encore les Esprits de génie qui ont servi de guides à l'humanité et n'ont jamais cessé de communiquer avec elle.

La Gaule a connu la grande doctrine. Elle Ta possédée sous une forme puissante et originale, et elle a su en tirer des conséquences qui ont échappé aux autres pays. « Il y a trois unités primitives , disaient les Druides. Dieu, la Lumière et la Liberté. » Alors que Plnde était déjà organisée en castes immobiles, aux limites infranchissables, les institutions gauloises avaient pour bases Tégalité de tous, la communauté des biens et le droit électoral. Aucun des autres peuples de FEurope n'a eu, au même degré que nos pères, le sentiment profond de l'immortalité, de la justice et de la liberté.

C'est avec vénération que nous devons étudier les tendances philosophiques de la Gaule, car la Gaule est notre grande aïeule, et nous retrouvons en elle, fortement accusés, toutes les qualités et aussi tous les défauts de notre race. Rien d'ailleurs n'est plus digne d'attention et de respect que la doctrine des Druides, lesquels n'étaient pas des barbares, comme on l'a cru à tort pendant des siècles.

Longtemps nous n'avons connu les Gaulois que d'après les auteurs latins et les écrivains catholiques. Mais ces sources doivent, à juste titre, nous être suspectes. Ces auteurs avaient un intérêt direct à dénigrer nos aïeux, à travestir leurs

croyances. César a écrit ses Commentaires &'^gc une évidente intention de se rehausser aux yeux de la postérité. Pollion et Suétone avouent que cette œuvre fourmille d'inexactitudes, d'erreurs volontaires. Les chrétiens ne voient dans les Druides que des hommes sanguinaires et superstitieux, dans leur culte que des pratiques grossières. Pourtant, certains Pères de l'Église, Cyrille, Clément d'Alexandrie, Origène, distinguent avec soin les Druides de la foule des idolâtres et leur décernent le titre de philosophes. Parmi les auteurs antiques, Lucain, Horace, Florus, considéraient la race gauloise comme dépositaire des mystères de la naissance et de la mort.

Le progrès des études celtiques, la publication des Triades et des chants bardiques (1) nous permettent de puiser à des sources sûres une juste appréciation des croyances de nos pères. La philosophie des Druides, reconstituée dans toute son ampleur, s'est trouvée conforme à la doctrine secrète de l'Orient et aux aspirations des spirltualistes modernes. Comme eux, ils affirmaient les existences progressives de l'âme sur l'échelle des mondes. Cette doctrine virile inspirait aux Gaulois un courage indomptahle, une intrépidité

(1) Voir les œuvres de Gation Ariioult, Philosophie gauloise, t. 1°'' ; Henri Martin, t. I" de ï'Hisloire de France ; Adolphe Pictet, Bîbliotkèqye de Genive ; Alfred Duraesnii, Immortalité ; Jean Reynaud, l'Esprit de la Gaule.

telle qu'ils marchaient à la mort comme à une fête. Alors que les Romains se couvraient d'airain et de fer, nos pères se dépouillaient de leurs vêtements et combattaient la poitrine nue. Ils s'enorgueillissaient de leurs blessures et considéraient comme une lâcheté d'user de ruse à la guerre. De là leurs échecs réitérés et leur chute finale. Leur certitude des vies à venir était si grande qu'ils se prêtaient de l'argent remboursable sur d'autres mondes. Aux mourants, ils confiaient des messages pour leurs amis défunts. Les dépouilles des guerriers morts, disaient-ils, ne sont que des « enveloppes déchirées ». Ils les abandonnaient sur les champs de bataille, à la grande surprise de leurs ennemis, comme indignes de leur attention.

Les Gaulois ne connaissaient pas l'Enfer. C'est ce dont Lucain les loue en ces termes, dans le chant P^ de la Pharsale :

« Pour vous, les ombres ne s'envelissent pas dans les sombres royaumes de TErèbe, mais Tàme s'envole animer d'autres corps dans des mondes nouveaux. La mort n'est que le milieu d'une longue vie. Ils sont heureux, ces peuples qui ne connaissent pas la crainte suprême du trépas I De là leur héroïsme au milieu des sanglantes mêlées et leur mépris de la mort. »

Nos pères étalent chastes, hospitaliers, fidèles à la foi jurée.

'"^^rr"

Nous trouverons dans institution des Druides la plus haute expression du génie de la Gaule. Elle ne constituait pas un corps sacerdotal. Le titre de Druide équivalait à celui de sage, de savant. Il lais-'ait à ceux qui le portaient toute liberté de choisir leur tâche. Quelques-uns, sous le nom d'eubages, présidaient aux cérémonies du culte, mais le plus grand nombre se consacrait à réducation de la jeunesse, à Texercice de la justice, à rétude des sciences et de la poésie. L'influence politique des Druides était grande, etleurs vues tendaient à réaliser Tunité de la Gaule. Ils avaient institué, dans le pays des Carnutes, une assemblée annuelle oii se réunissaient les [députés des républiques gauloises et oii se discutaient les questions importantes, les graves intérêts du pays. Les Druides se recrutaient par voie d'élection. Il fallait vingt années d'études pour'se préparer à l'initiation.

Le culte s'accomplissait sous la voûte des bois. Tous les symboles étaient empruntés à la nature. Le temple, c'était la forêt séculaire, aux colonnes innombrables, aux dômes de verdure que les rayons du soleil percent de leurs flèches d'or, pour aller se jouer sur les mousses en mille réseaux d'ombre et de lumière. Les plaintes du vent, le frémissement des feuilles, l'emplissaient d'accents mystérieux qui impressionnaient Tâme et la portaient à la rêverie. L'arbre sacré, le chêne

était remblème de la puissance divine •, le gui, toujours vert, celui de Timmortalité. Pour autel, des blocs assemblés. « Toute pierre taillée est une pierre souillée », disaient ces penseurs austères. Aucun objet sorti de la main des hommes ne déparait leurs sanctuaires. Les Gaulois avaient liorreur des idoles et des formes puériles du culte romain.

Afin que leurs principes ne fussent ni dénaturés ni matérialisés par des images, les Druides proscrivaient les arts plastiques et même renseignement écrit. Ils confiaient à la seule mémoire des bardes et des initiés le secret de leur doctrine. De là, la pénurie de documents relatifs à cette époque.

Les sacrifices humains, tant reprochés aux Gaulois, n'étaient, pour la plupart, que des exécutions de justice. Les Druides, à la fois magistrats et justiciers, offraient les criminels en holocauste à la puissance suprême. Cinq années séparaient la sentence de l'exécution. Dans les temps de calamité, des victimes volontaires se livraient aussi en expiation. Impatients de rejoindre leurs aînés dans les mondes heureux, de s'élever vers le cercle de félicité, les Gaulois montaient gaiement sur la pierre du sacrifice et recevaient la mort au milieu d'un chant d'allégresse. Mais ces immolations étaient déjà tombées en désuétude au temps de César.

60 APRBS LA MORT

Teutatès, Esus, Gwyon, n'étaient, dans le panléon gaulois, que la personnification de la force,

e la lumière et de l'esprit; mais au-dessus de )utes choses, planait la puissance infinie que os pères adoraient près des pierres consacrées, ans le majestueux: silence des forêts. Les Druies enseignaient l'unité de Dieu.

Selon les Triades, l'âme se forme au sein de abîme, anotifn. Elle y revêt les formes rudilentaires de la vie, et n'acquiert la conscience ; la liberté qu'après avoir été longtemps en proie iix bas instincts. Voici ce que dit à ce sujet le lant du barde ïaliésin, célèbre dans toute la aule ;

« Existant de toute ancienneté au sein des vastes ïéans, je ne suis point nô d'un père et d'une mère, lais des formes élémentaires de la nature, des raleaux du bouleau, du fruit des forêts, des âeu^s 3 la montagne. J'ai joué dans la nuit, j'ai dormi ans l'aurore ; j'ai été vipère dans le lac, aigle sur is cimes, loup-cervier dans la forêt. Puis, marqué ir Gwyon (esprit divin), par le sage des sages, ai acquis l'immortalité. Il s'est écoulé bien du imps depuis que j'étais pasteur. J'ai longtemps :ré sur la terre avant de devenir habile dans la lience. Enfin j'ai brillé parmi les chefs supérieurs, revêtu des habits sacrés, j'ai tenu la coupe des sa- •ifices. J'ai vécu dans cent mondes. Je me suis gité dans cent cercles (1). »

(1} Barddas, cad. Goddeu.

LA GAULB 61

L'âme, dans sa course immense, disaient les Druides, parcourt trois cercles auxquels correspondent trois états successifs. Dans anoufn^ elle subit le joug" de la matière -, c'est la période animale. Puis elle pénètre dans dbred^ cercle des migrations, que peuplent les mondes d'expiation et d'épreuves ; la Terre est un de ces mondes.

L-âme s'incarne bien des fois à leur surface. Au prix d'une lutte incessante, elle se dégage des influences corporelles, et quitte le cycle des incarnations pour attteindre gwynfid^ cercle des inondes heureux ou de la félicité. Là s'ouvrent les horizons enchanteurs de la spiritualité. Plus haut encore se déploient les profondeurs de ceugant^ cercle de l'infini, qui enserre tous les autres et n'appartient qu'à Dieu. Loin de se rapprocher du panthéisme, comme la plupart des doctrines orientales, le Druidisme s'en éloignait par une conception toute différente de la Divinité. Sa conception de la vie n'est pas moins remarquable.

D'après les Triades, l'être n'est ni le jouet de la fatalité, ni le favori d'une g'râce capricieuse. Il prépare, édifie lui-même ses destinées. Le but n'est pas la recherche de satisfactions éphémères, mais l'élévation par le sacrifice et par le devoir accompli. L'existence est un champ de bataille oîi le brave conquiert ses grades. Une telle doctrine exaltait les qualités héroïques et épurait les

mœurs. Elle était aussi éloignée des puérilités mystiques que des sécheresses décevantes de la théorie du néant. Elle semble cependant s'être éloignée de la vérité sur un point : c'est en établissant (1) que l'âme coupable, en persévérant dans le mal, peut perdre le fruit de ses travaux et retomber dans les degrés inférieurs de la vie.

Les Druides possédaient des connaissances cosmologiques fort étendues. Ils savaient que notre globe roule dans Tespace, emporté dans sa course autour du soleil. C'est ce qui résulte de cet autre chant de Taliésin, dit le chant du monde (2) :

« Je demanderai aux bardes, et pourquoi les bardes ne répondraient-ils pas? je leur demanderai ce qui soutient le monde, pour que, privé dé support, le monde ne tombe pas. Mais qui pourrait lui servir de support ? Grand voyageur est le monde I Tandis qu'il glisse sans repos, il demeure toujours dans sa voie, et combien la forme de cette voie est admirable, pour que le monde n'en sorte jamais ! »

César lui-même, si peu versé dans ces matières, nous apprend que les Druides enseignaient beaucoup de choses sur la forme et la dimension de la Terre, sur le mouvement des astres, sur les mon-

(1) Triade 26, Triades bardiques, publiées par recelé celtique de Glamorgan.

(2) Barddas^ cad. Goddeu,

tagnes et les abîmes de la Lune. Ils disaient que ï'nniveps, éternel, immuable dans son ensemble, se transforme incessamment dans ses parties ; que la vie, par une circulation sans fin, l'anime et s'épanouit sur tous ses points. Dépourvus des moyens d'observation dont la science moderne dispose, on se demande oh nos pères pouvaient puiser de telles notions.

Les Druides communiquaient avec le monde invisible, mille témoignages l'attestent. On évoqaait les morts dans les enceintes de pierre. Les Druidesses et les Bardes rendaient des oracles. Plusieurs auteurs rapportent que Vercingétorix s'entretenait, sous la sombre ramure des bois, avec les âmes des héros morts pour la patrie. Avant de soulever la Gaule contre César, il se rendit dans l'île de Sein, antique demeure des DruidesseK. Là, au milieu des éclats de la foudre (1), un génie lui apparut et lui prédit sa défaite et son martyre.

La commémoration des morts est de fondation gauloise. Le premier novembre, on célébrait la fête des Esprits, non dans les cimetières — les Gaulois n'honoraient pas les cadavres — mais daus chaque demeure, oii les Bardes et les Voyants évoquaient les âmes des défunts. Nos pères peuplaient les landes et les bois d'Esprits errants.

(1) Bosc et Bonnemôre, Histoire Nationale des Gaulois,

l'idée de solidarité. Le Draidiame fortifiait bien dans les âmes le sentiment da droit et de la liberté; mais si les Gaulois se savaient éganx, ils ne se sentaient pas assez frères. De là ce manque d'unité qui perdit la Gaule. Courbée sons one oppression de vingt siècles, purifiée par le malheur, éclairée par des lumières nouvelles, elle est devenae par excellence la nation une, indivisible. La loi de charité et d'amonr, la seule ■que le Christianisme lui ait fait connaître, est venue compléter l'enseignement des Druides et former une synthèse philosophique et morale pleine de grandeur.

Do sein du moyen âge, comme une résurrection de l'esprit de la Gaule, se dresse une éclatante figure. Dès les premiers siècles de notre ère, Jeanne d'Arc était annoncée par une prophétie du barde Myrdwin ou Merlin. C'est sous le cliêne des fées, près de la table de pierre, qu'elle entend souvent « ses voix ». Elle est chrétienne et pieuse, mais, au-dessus de l'Église terrestre, elle place l'Église éternelle « celle de là-haut », la sente à qui elle se soumette en toutes choses (1).

Aucun témoignage de l'intervention des Es-

(1) Procès de réhabilitation de la Pucelle (d'après les documents de l'Ecote des Chartes).

13 la vie des peuples n'est comparable à : touchante de la vierge de ûomremy.

t du xv° siècle, la France agonisait sous 3 fer des Anglais. A l'aide d'une jeune le enfant de dix-huit ans, les puissances 9 raniment un peuple démoralisé, réle patriotisme éteint, enflamment la e et sauvent la France de la mort.

) n'agit jamais sans consulter h ses t, aoit sur les champs de bataille, soit !s juges, toujours celles-ci lui inspirent es et des actes sublimes. Un seul înss sa prison de Rouen, ces voix semblent inep. C'est alors, qu'épuisée par la souf- :11e consent à abjurer. Dès que les 'éloignent, elle redevient femme, faiblit, t. Puis les voix se font entendre de noiielle relève aussitôt la tête devant ses

)ix m'a dit que c'était trahison que d'abju- Sritâ est que Dieu m'a envoyée ; ce que ;t bien fait. »

par sa passion douloureuse, Jeanne est un exemple sublime de sacrifice, un dmiration, un profond enseignement

C'est an désert qu'apparaît ostensil dans l'histoire , la croyance an Dieu l'idée mère d'oii devait sortir le Clirist A travers les solitudes pierreuses du Sina' l'initié d'Egypte, guidait vers la Terre le peuple par qui la pensée monothéi!

qu'alors confinée dans les mystères, alla dans le grand mouvement religieux e pandre sur le monde.

Le rôle du peuple d'Israël est cons:

Son histoire est comme le trait d'union l'Orient à l'Occident , la science seci temples à la religion vulgarisée. Ma désordres et ses souillures, en dépit de ci exclusivisme qui est un des côtés de so tère, il a le mérite d'avoir adopté jusqn'i ner en lui, ce dogme de l'unité de Di les conséquences dépasseront ses vues f reront la fasion des peuples en une universelle , sous un même Père et s seule Loi,

Ce but grandiose et lointain , les p seuls, jusqu'à la venue du Clirist, le c< ou le pressentirent. Mais cet idéal caché i du vulgaire, repris, transformé par l Marie , reçut de lui sa rayonnante s] Ses disciples le communiquèrent aux

païennes et la dispersion des Juifs aida encore à sa diffusion. Poursuivant sa marche parmi les civilisations croulantes et les vicissitudes des temps, il restera gravé en traits ineflfaçables dans la conscience de Thumanité.

Un peu avant notre ère, en même temps que la puissance romaine monte et s'étend, on voit la doctrine secrète reculer, perdre de son autorité. Les vrais initiés se font rares. La pensée se matérialise, les esprits se corrompent. L'Inde est comme endormie dans son rêve ; la lampe des sanctuaires égyptiens s'est éteinte , et la Grèce, livrée aux rhéteurs et aux sophistes, insulte les sages, proscrit les philosophes, profane les Mystères. Les oracles sont muets. La superstition et l'idolâtrie ont envahi les temples. Et l'orgie romaine se déchaîne sur le monde, avec ses saturnales, sa luxure effrénée, ses ivresses bestiales. Du haut du Capitole, la louve, repue, domine peuples et rois. César, empereur et Dieu, trône dans une apothéose ensanglantée I

Pourtant, sur les rives de la mer Morte, des hommes conservent dans la retraite la traditioa des prophètes et le secret de la pure doctrine. Les Esséniens , groupes d'initiés dont les colonies s'étendent jusqu'à la vallée du Nil, se livrent ouvertement à l'exercice de la médecine, mais leur but réel est plus élevé. Il consiste à enseigner à un petit nombre d'adeptes les lois supé-

^sF^sjs^;^-

rieures de Punivers et de la vie. Leur doctrine est presque identique à celle de Pythagore. Ils admettent la préexistence et les vies successives de Tâme, et rendent à Dieu le culte de Tesprit.

Chez eux, comme chez les prêtres de Memphis, l'initiation est graduée et nécessite plusieurs années de préparation. Leurs mœurs sont irréprochables ' leur vie s'écoule dans l'étude et la contemplation, loin des agitations politiques, loin des menées d'un sacerdoce avide et jaloux (1).

C'est évidemment parmi eux que Jésus a passé les années qui précédèrent son apostolat, années sur lesquelles les Évangiles gardent un silence absolu. Tout l'indique : l'identité de ses vues avec celles des Esséniens, l'aide qu'ils lui prêtèrent dans plusieurs circonstances , l'hospitalité gratuite qu'il recevait à titre d'adepte, et la fusion finale de l'ordre avec les premiers chrétiens, fusion d'oii sortit le Christianisme ésotérique.

Mais, à défaut de l'initiation supérieure, le Christ possédait une âme assez vaste, assez débordante de lumière et d'amour, pour y puiser les éléments de sa mission. Jamais la terre ne vit passer un plus grand esprit. Une sérénité céleste enveloppait son front. Toutes les perfections s'unissaient en lui pour former un type de

(1) Voir Josèphe, Guerre des Juifs y II, et Philon, De la Vie contemplative.

pureté idéale, d'ineffable bonté. Dans son coeur est une immense pitié pour les hunoibles , les déshérités. Toutes les douleurs humaines, toutes les plaintes, toutes les misères, y trouvent ua écho. Pour calmer ces maux , pour tarir ces larmes, pour consoler, pour guérir, pour sauver, il ira jusqu'au sacrifice de sa vie ; il s'offrira en holocauste pour relever l'humanité. Lorsque , pâle, il se dresse sur le Calvaire, cloué sur le bois infamant, il trouve encore, dans son agonie, la force de prier pour ses bourreaux et de prononcer ces paroles qu'aucun accent, aucun élan de tendresse ne dépassera plus : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font I »

Parmi les grands missionnaires, [le Christ, le premier de tous, a communiqué aux foules les vérités qui avaient été jusqu'alors le privilège du petit nombre. Par lui, l'enseignement caché devenait accessible aux plus humbles, sinon par l'intelligence, au moins par le cœur; et cet enseignement, il le leur offrait sous des formes que le monde n'avait pas connues, avec une puissance d'amour , une douceur pénétrante , une foi communicative, qui faisaient fondre les glaces du scepticisme, ravissaient ses auditeurs et les entraînaient à sa suite.

Ce qu'il appelait « prêcher l'Évangile du royaume des deux aux simples », c'était mettre

LB CHRISTUNISMB 71

à la portée de tous la connaissance de l'immortalité et celle du Père commun. Les trésors intellectuels que des adeptes avares ne distribuaient qu'avec prudence, le Christ les répandait sur la grande famille humaine, sur ces millions d'êtres courbés vers la terre, qui ne savaient rien de la destinée et attendaient, dans l'incertitude et la souffrance, la parole nouvelle qui devait les consoler et les réchauffer. Cette parole, cet enseignement, il les a distribués sans compter et il leur a donné la consécration de son supplice et de sa mort. La croix, cet antique symbole des initiés, que l'on retrouve dans tous les temples de l'Egypte et de l'Inde, est devenue, par le sacrifice de Jésus , le signe de l'élévation de l'humanité , arrachée à l'abîme des ténèbres et des passions inférieures, et ayant enfin accès h, la vie éternelle, à la vie des âmes régénérées.

Le sermon sur la montagne condense et résume l'enseignement populaire de Jésus. Laloi morale s'y montre avec toutes ses conséquences ; les hommes y apprennent que les qualités brillantes ne font ni leur élévation ni leur bonheur, mais plutôt les vertus humbles et cachées : l'humilité, la charité, la bonté,

« Heureux les pauvres d'esprit (1), car le

(1) Par celte exprea.iion, il faut entendre les eiprits simples et droits.

royaume des cieux est à eux. — Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. — Heureux ceux qui sont affamés de justice, car ils seront rassasiés- — Heureux ceux qui sont miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. — Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu (1). »

Ainsi s'exprime Jésus. Ses paroles ouvrent à l'homme des perspectives inattendues. C'est dans les profondeurs de son âme qu'est la source des joies à venir ; « Le royaume des cieux est au dedans de vous I » Et chacun peut le réaliser par la domination des sens, le pardon des injures et l'amour du prochain.

Aimer, pour Jésus, c'est toute la religion et toute la philosophie :

« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous persécutent et vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et fait pleuvoir sur les justes et les injustes. Car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous (2) ?

Cet amour, Dieu même nous en donne l'exemple, car toujours ses bras sont ouverts au repentir. C'est ce qui ressort des paraboles de l'Enfant prodigue et de la Brebis égarée :

(1) Mathieu, V, M2 ; Luc, VI, 20-26.

(2) Mathieu, V, 44 et suiv.

« Ainsi votre Père qui est dans les cieux ne veut pas qu'un seul de ses petits périsse. »

N'est-ce pas là la négation de Tenfer éternel, dont on a faussement attribué l'idée à Jésus ?

Si le Christ montre quelque rigueur et parle avec véhémence, c'est à ces pharisiens hypocrites qui se livrent à des pratiques minutieuses de dévotion et méconnaissent la loi morale. Le Samaritain schismatique est plus louable à ses yeux que le prêtre et le lévite qui ont dédaigné de secourir un blessé. Il désapprouve les manifestations du culte extérieur et s'élève contre ces prêtres :

« Aveugles, conducteurs d'aveugles, hommes de rapine et de corruption qui, sous prétexte de longues prières, dévorent le bien des veuves et des orphelins. »

Aux dévots qui croient se sauver par le jeûne et l'abstinence, il dit :

« Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce qui en sort. »

Aux partisans de longues oraisons, il répond :

« Votre père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez. ».

Jésus condamnait le sacerdoce en recommandant à ses disciples de ne choisir aucun chef, aucun maître. Son culte était le culte intérieur,

le seul digne d'esprits élevés. C'est ce qu'il exprime en cas termes :

« Le temps vieat où les vrais croyants adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont là les adorateurs que le Père cherche. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité.

Il n'impose que la pratique du bien et la fraternité :

« Aimez votre prochain comme vous-mêmes, et soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. C'est là toute la loi et les prophètes. »

Dans sa simplicité éloquente, ce précepte révèle le but le plus élevé de l'initiation, la recherche de la perfection, qui est en même temps celle de la puissance et de la félicité.

A côté de ces enseignements de Jésus qui s'adressent aux simples, il en est d'autres dans lesquels la doctrine cachée des Esséniens est reproduite en traits de lumière (1). Tous ne pouvaient monter à ces hauteurs, et c'est pourquoi les traducteurs et les interprètes de l'Évangile eu ont, à travers les siècles, altéré la forme et corrompu le sens. Malgré ces altérations, il est facile de reconstituer cet enseignement, si l'on se dégage

, (1) On lit dans Mathieu (XIII, 1 1-13). Il leur dit : Il vous est donné de cannaltre les mystères du royaume des cieui; mais pour eus, il ne leur a pas été donné. — 13. C'est pourquoi je leur parle en parabole.

LB CHB1STIANI3MB 75

de la superstition de la lettre pour voir les choses par la raison et par l'esprit. C'est surtout dans l'Ëyang-ile de Jean que ûoqs en trouverons les traces encore visibles.

Nous y voyons d'abord l'afârmation des vies successives de l'âme.

« En vérité, si un homme ne naît de nouveau il ne peut entrer dans le royaume de Dieu (1). »

Quand les disciples du Christ l'interrogent et lui demandent : « Pourquoi les Scribes disent-ils qu'il faut d'abord qu'Élie revienne ?» il répond : « Élie est déjà venu, mais ils ne l'ont point reconnu. B Et ils comprennent que c'est de Jean- Baptiste qu'il veut parler. Jésus leur dit encore dans une autre circonstance :

« En vérité, entre tous les enfants des femmes, il n'y en a point de plus grand que Jean-Bapliste. Et, si vous voulez entendre, il est lui-môme Élie qui doit venir. Que celui-là. entende qui a des oreilles pour entendre, »

Le but à poursuivre par chacun de nous et par la société entière est clairement indiqué. C'est le règne du « Fils de l'homme », du Christ social, ou, en d'autres termes, le règne de la Vérité, de la Justice et de l'Amour. Les vues de Jésus se portent vers l'avenir, vers ces temps qui nous sont annoncés.

(1) Jean, III, 3.

■'i^swr^

« Je VOUS enverrai le consolateur. — J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire ; mais vous ne pouvez pas les porter présentement. — Quand cet esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité, etc. (1). ».

Parfois il résumait en images grandioses, en

traits de flamme, les vérités éternelles. Ses apôtres ne l'entendaient pas toujours, mais il laissait aux siècles et aux événements le soin de faire germer ces principes dans la conscience de rimmanité, comme la pluie et le soleil font germer le grain confié à la terre. Et c'est dans ce sens qu'il adressait aux siens ces paroles hardies : « Le ciel -et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

Jésus s'adressait donc à la fois au cœur et à l'esprit. Ceux qui n'auraient pu comprendre Pythagore et Platon sentaient leurs âmes s'émouvoir aux éloquents appels du Nazaréen. C'est par là que la doctrine chrétienne domine toutes les autres. Pour atteindre la sagesse, il fallait, dans les sanctuaires de l'Egypte et de la Grèce, franchir les degrés d'une longue et pénible initiation, tandis que par la charité tous pouvaient devenir de bons chrétiens et des frères en Jésus.

(1) Jean, XVI. 7, 12, 13. L'Eglise ne voit dans ces paroles que Fannonce du Saint-Esprit, descendu quelques mois plus tard sur les Apôtres ; mais si l'humanité (car c'est à elle que s'adresse cette prophétie) n'était pas alors capable de comprendre la vérité, comment l'aurait-elle pu cinquante jours plus tard.

Mais, avec le temps , les vérités transcendantes se voilèrent. Ceux qui les possédaient furent supplantés par ceux qui croyaient savoir, et le do^me matériel remplaça la pure doctrine. Dans son expansion, le Christianisme perdit en valeur ce qu'il gag-nait en étendue,

A la science profonde de Jésus venait s'ajouter la puissance fluîdique de l'initié supérieur, de l'âme affranchie du joug des passions, dont la volonté domine la matière et commande aux forces subtiles de la nature. Le Christ possédait la double vue; son regard sondait les pensées et les consciences ; il guérissait d'un mot, d'un signe, en imposant les mains ou même par sa seule présence. Des effluves bienfaisants s'échappaient de son être et, sur son ordre, les mauvais esprits s'éloignaient. 11 communiquait à volonté avec les puissances célestes et, aux heures d'épreuve, il puisait dans ce commerce la force morale qui le soutenait dans sa voie douloureuse. Au Tliabor, ses disciples efiïayés le voient s'entretenir avec Moïse et Élie. C'est ainsi que plus tard ils le verront apparaître après le crucifiement, dans le rayonnement de son corps fluidique, éthéré, de ce corps dont Paul parlait en ces termes : « Il *y a en chaque homme un corps animal et un corps spirituel (1) », et dont

(1) 1° Cor. Dana cette même épître (xt 5 à 8), Paul énumère les apparitions du Christ après sa mort. lien compte

78 A.PRÈ8 LA MOBT

les expériences de la psychologie moderne démontrent d'ailleurs l'existence.

Les apparitions de Jésus après sa mort ne peuvent être mises en doute, car elles seules expliquent la persistance de l'idée chétienne. Après le supplice du maître et la dispersion des disciples, le Christianisme était mort moralement. Les apparitions et les entretiens de Jésus, seuls, rendirent aux apôtres leur énergie et leur foi.

Certains auteurs ont nié l'existence du Christ et attribué à des traditions antérieures ou à l'imagination orientale tout ce qui a été écrit à son sujet. Un mouvement d'opinion s'est produit en ce sens, tendant à réduire aux proportions d'une légende les origines du Christianisme.

Il est vrai que le Nouveau Testament contient beaucoup d'erreurs. Plusieurs des événements qu'il relate se trouvent dans l'histoire d'autres peuples plus anciens, et certains faits attribués au Christ figurent également dans la vie de Krishna et dans celle d'Horus. Mais, d'autre part, il existe de nombreuses preuves historiques de l'existence de Jésus de Nazareth, et ces preuves sont d'autant plus péremptoires qu'elles

six, entre autres une aux cinq cents a dont plusieurs sont encore vivants >. La dernière est celle du chemin de Damcia

Îiù fit de Paul, ennemi acharné des chrétiens, le plus &reat des apôtres.

rement fluidique, elles paraissent aussi peu fondées Tune que Tautre. En prononçant ces paroles : « Que cette coupe passe loin de moi », Jésus s'est révélé homme, sujet à la crainte et aux défaillances. Jésus, comme nous, a souffert, a pleuré, et cette faiblesse tout humaine, en nous rapprochant de lui, le fait davantage notre frère et rend son exemple et ses vertus plus admirables encore.

L'apparition du Christianisme a eu des résultats incalculables. Il a apporté au monde Pidée d'humanité, que l'antiquité n'a pas connue dans son sens étendu. Cette idée, incarnée dans la personne de Jésus (1) a pénétré peu à peu dans les esprits, et aujourd'hui elle se manifeste en Occident avec toutes les conséquences sociales qui s'y rattachent. A cette idée, il ajoutait celles de la loi morale et de la vie éternelle, qui avaient été seulement jusque-là le partage des sages et des penseurs. Dès lors, le devoir de l'homme sera de préparer par toutes ses œuvres, par tous les actes de la vie individuelle et sociale, le règne de Dieu, c'est-à-dire celui du Bien, de la Vérité et de la Justice. « Que ton règne arrive. »

Mais ce règne ne peut se réaliser que par le perfectionnement de tous, par l'amélioration constante des âmes et des institutions. Ces no-

(1) Jésus s* appelle souvent a le fils de l'homme. » Cette expression se trouve vingt-cinq fois dans Mathieu.

tions renfermaient donc en elles une puissance de développement illimitée. Et nous ne devons pas nous étonner qu'après vingt siècles d'incubation, de travail obscur, elles commencent à peine à produire leurs eifets dans Tordre social. Le Christianisme contenait, à l'état virtuel, tous les éléments du Socialisme ; mais, dès les premiers siècles, il a dévié, et ses principes véritables, méconnus par ses représentants officiels, sont passés dans la conscience des peuples, dans Pâme de ceux-là mêmes qui, ne se croyant ou ne se disant plus chrétiens, portent inconsciemment en eux l'idéal rêvé par Jésus.

Ce n'est donc ni dans l'Église, ni dans les institutions du prétendu- droit divin, qui n'est autre que le règne de la Force, qu'il faut chercher l'héritage du Christ. Ce sont là, en réalité, des institutions païennes ou barbares. La pensée de Jésus ne vit plus que dans l'âme du peuple. C'est par ses efforts pour s'élever, c'est par ses aspirations constantes vers un état social plus conforme à la Justice et à la Solidarité, que se révèle ce grand courant humanitaire dont la source est au sommet du Calvaire, et dont les flots nous portent vers un avenir qui ne connaîtra plus les hontes du paupérisme, de l'ignorance et de la guerre.

Le Catholicisme a dénaturé les belles et pures doctrines de l'Évangile par ses conceptions de

■#- VtJ'--^

salut par la grâce, de péché originel, d*enfer et de rédemption. Mais le Catholicisme n'est, en réalité, dans Tœuvre du Christianisme, qu'un élément parasite qui semble avoir emprunté à l'Inde son organisation hiérarchique, ses sacrements et ses symboles.

De nombreux conciles ont, dans' tous les siècles, discuté la Bible, modifié les textes, édifié de nouveaux dogmes, s'éloignant de plus en plus des préceptes du Christ. Le faste et la simonie ont envahi le culte. L'Église a dominé le monde par l'épouvante, par la menace des supplices, alors que Jésus voulait régner par l'amour et la charité. Elle a armé les peuples les uns contre les autres, élevé la persécution à la hauteur d'un système et fait couler des flots de sang.

En vain la science, dans sa marche progressive, a signalé les contradictions qui existent entre l'enseignement catholique et Tordre réel des choses ; l'Église en est arrivée à la maudire comme une invention de Satan. Un abîme sépare maintenant les doctrines romaines de l'antique sagesse des initiés, qui fut la mère du Christianisme. Le matérialisme a profité de cet état de choses et poussé partout ses racines vivaces.

Par contre, le sentiment religieux s'est sensiblement affaibli. Le dogme n'exerce plus aucune influence sur la vie des sociétés. L'âme humaine, fatiguée des entraves dans lesquelles on l'avait

■ '«?::afe^^

enserrée, s'est élancée vers la lumière ; elle a brisé ces liens chétifs pour aller s'unir aux grands esprits qui ne sont ni d'une secte, ni d'une race, mais dont la pensée éclaire et réchauffe l'humanité entière. Affranchie de toute tutelle sacerdotale, elle veut désormais penser, agir et vivre par elle-même.

Nous ne voulons parler du Catholicisme qu'avec modération. Cette croyance, nous ne l'oublions pas, a été celle de nos pères ; elle a bercé d'innombrables générations. Mais la modération n'exclut pas l'examen. Or, de tout examen sérieux, il résulte ceci : l'Église infaillible s'est trompée, et dans sa conception physique de l'univers, et dans sa conception morale de la vie humaine. La Terre n'est pas plus le corps central le plus important de l'univers, que la vie présente n'est l'unique théâtre de nos luttes et de nos progrès. Le travail n'est pas un châtiment, mais plutôt le moyen régénérateur par lequel l'humanité se fortifie et s'élève. Sa fausse idée de la vie a conduit le Catholicisme à la haine du progrès et de la civilisation, et ce sentiment est exprimé sans réserves dans le dernier article du Syllabus :

« Anathème à qui dira : « Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »

)licisme prête à l'Être suprême toutes ses. Il en fait une sorte de bourreau li voue aux derniers supplices les êtres ivrage de ses mains. Les hommes, leur bonheur, succombent en foule ons du mal et vont peupler les enfers, mpuissance égale son imprévoyance, t plus habile que Dieu I onc là le Père que Jésus nous fait coniqu'il nous recommande en son nom offenses, lorsqu'il nous dit de rendre îur le mal et nous prêche la pitié, e pardon? L'homme compatissant et il supérieur à Dieu ?

ai que pour essayer de sauver le monde, le son propre fils, membre de la Triirtie de lui-même, mais là encore on s une erreur monstrueuse et on justifie de Diderot : « Dieu a tué Dieu pour eu ! »

olicisme, aux temps de persécution, a 1 des cachots, élevé bien des bûchers, s tortures inouïes. Mais cela est peu de té de l'influence pernicieuse qu'il a rér les âmes. Il n'a pas seulement tor— rps, il a aussi obscurci les consciences erstition, troublé les inteUigences par bre et terrible d'un Dieu vengeur. Il a ; l'homme de penser. Il lai a appris à

LB CHBISTIANISMB o5

étouffer ses doutes, à annihiler sa raison et ses plus belles facultés, à s'éloigner comme de bêtea fauves de tous ceux qui cherchaient librement et sincèrement la vérité, à estimer seulement ceux qui portaient le même joug que lui. Les croisades d'Orient et d'Occident, les autodafés, l'Inquisition, sont de moindres maux que cette tyrannie séculaire et cet esprit de secte, de bigoterie et d'intolérance, au moyen desquels on a voilé l'intelligence etfaussé le jugement de centaines de millions d'hommes.

Puis, h côté de l'enseignement erroné, les abus sans nombre, les prières et les cérémonies tarifées, la taxe des péchés, la confession, les reliques, le purgatoire et le rachat des âmes, enfin les dogmes de l'immaculée conception et de l'infaillibilité du pape, le pouvoir temporel, violation flagrante de |ce précepte du Deutéronome {XVllI, 1 et 2) qui défend aux prêtres « de posséder les biens de la terre et d'avoir part à aucun héritage, parce que le Seigneur est lui-même leur héritage », tout cela montre quelle distance sépare les conceptions catholiques des véritables enseignements de l'Évangile.

Néanmoins, l'Éghse a fait œuvre utile. Elle a eu ses époques de grandeur. Elle a opposé des digues à la barbarie, elle a couvert le globe d'institutions de bienfaisance. Mais, comme pétrifiée dans ses dogmes, elle s'immobilise, tandis qu'au-

tour d'elle tout marche et avance ; de jour en jour, la science grandit et la raison humaine prend son essor.

Rien n'échappe à la loi du progrès, les religions pas plus que le reste. Elles ont pu répondre aux besoins d'un temps et d'un état social arriérés, mais le moment arrive où ces religions, emprisonnées dans leurs formules comme en un cercle de fer, doivent se résigner à mourir, j C'est la situation du Catholicisme. Ayant donné à l'histoire toat ce qu'il pouvait lui offrir, devenu impuissant à féconder l'esprit humain, celui-ci l'abandonne, et, dans sa marche incessante, s'avance vers des conceptions plus jvastes et plus élevées. Mais l'idée chrétienne ne périra pas pour cela; elle se transformera seulement, pour reparaître sous une forme nouvelle et épurée. Un temps viendra où le Catholicisme, ses dogmes et ses pratiques, ne seront plus qu'un vague souvenir presque effacé de la mémoire des hommes, comme l'est pour nous le paganisme romain et Scandinave. Mais la grande figure du Crucifié dominera les siècles, et trois choses subsisteront de son enseignement, car elles sont l'expression de la vérité éternelle : l'unité de Dieu, l'immortalité de l'âme et la fraternité humaine.

Malgré les persécutions religieuses, la doctrine secrète s'est perpétuée à travers les temps,

et Ton en retrouve la trace dans tout le moyen âge.

Le Christianisme primitif en porte la forte empreinte. Les premiers chrétiens croyaient à la préexistence et à la survivance de l'âme en d'autres corps, comme nous Pavons vu par les propos tenu à Jésus sur Jean-Baptiste et sur Élie et par cette question posée par les apôtres au sujet de l'aveugle-né, lequel semblait « s'être attiré cette punition par , des péchés commis avant de naître » (1). Les chrétiens communiquaient avec les esprits des morts. On retrouve dans les Actes des Apôtres de nombreuses indications sur ce point (2) ; saint Paul, dans sa première aux Corinthiens, décrit, sous le nom de dons spirituels, tous les genres de médiumnité (3). Il se déclare instruit directement par l'esprit de Jésus dans la vérité évangélique.

On attribuait parfois ces inspirations aux mauvais Esprits, à ce que certains appelaient l'Esprit de Python :

. « Mes bien-aimés, disait Jean TEvangéliste, ne

(1) Jean, IX, 2.

(2) Actes des Apôtres, VIII, 26; XI, 27, 28 ; XIV, 26 à 29 ; XVI, 6, 7 ; XXI, 4.

(3) Les médiums étaient alors appelés prophètes.

Dans le texte grec des Evangiles on trouve presque toujours isolé le mot esprit. Saint Jérôme, le premier, y ajoute celui de saint, et ce sont les traducteurs français de la Vulgate quj en ont fait le Saint-Esprit.

croyez pas à tout Esprit, mais éprouvez si les Esprits sont de Dieu (1). »

Les pratiques spirites furent en usage pendant plusieurs siècles. Arnobe, d'abord, puis un des maîtres de l'école d^Alexandrie, Ammonius Saccas, se disent inspirés par des génies supérieurs ; saint Grégoire thaumaturge reçoit les symboles de la foi de l'esprit de saint Jean.

Souvent, les Esprits combattaient le dogmatisme naissant de l'Église et soutenaient les hérésiarques. Ils se plaignaient de ce que les enseignements si simples de l'Évangile fussent obscurcis par des dogmes inventés et imposés à la croyance, malgré les révoltes de la raison. Ils s'élevaient contre le luxe déjà scandaleux des évêques (2).

A mesure que l'Église s'écarte de la voie du Christ, les divisions deviennent plus nombreuses et plus profondes. Les véritables interprètes de l'Écriture sont fréquemment accusés d'hérésie par ceux-là mêmes qui falsifient les textes ou placent la lettre avant l'esprit. De tous les champions du Christianisme ésotérique, Origène est le plus célèbre. Cet homme de génie, qui fut un grand philosophe et un saint, établit dans ses œuvres (3) que l'inégalité des êtres est la consé-

(1) Ep. IV, 1.

(2) Le Père de Longueval, Histoire de VEglise gallicane, I, 84.

(3) De principiis.

quence de leurs mérites divers. Les seules peines conformes à la bonté et à la justice divines sont, dit-il, les peines « médicinales », c"""- '■■■■ ■■"* pour effet de pui-ifier progressivemf dans des" séries d'existences, avant sion dans le ciel. Parmi les Pères beaucoup partageaient alors ses vue; puyaient sur les révélations des Esp phètes ou médiums (2).

Mais ces doctrines et les révélât confirmaient étaient devenues antai pour l'Église officielle. Les hérétique.

leurs arguments et leur furce ; l'au' cerdoce en était ébranlée. Avec la ré avec le rachat des fautes commises, ; et le travail, dans la succession des n'était plus un sujet de terreur ; chi vrait soi-même du purgatoire terre efforts et ses progrès, et le prêtre pe son d'être. L'Église, ne pouvant p son gré les portes du paradis et de 1' s'amoindrir sa puissance et son près

Elle jugea donc nécessaire d'im; aux partisans de la doctrine secrète, à tont commerce s,Yec les Esprits et ner leurs enseignements comme in;

(1) Voir Histoire du Manichiismv, par

(2) Orig. contra Celse, pp. 199, 562.

90 APRÈS LA. MOHT

démon. C'est de ce jour que Satan prit une importance de plus en plus grande dans la religion .ne. Tout ce qui gênait celle-ci lui fut at- L'Église déclara qu'elle seule était laproivante et permanente, l'unique interprète . Origène et les Gnostiques furent conpar le concile de Nicée {325) ; la doctrine lieparut avec les prophètes et l'Église put .ir k son aise son œuvre d'absolutisme et t)ilisation.

t alors les prêtres romains perdre de vue ire que Jésus avait apportée en ce monde iber dans l'obscurité. La nuit qu'ils vou- K)ur les autres se fit en eux-mêmes. Le ne fut plus, comme dans les temps anasile de la vérité. Celle-ci abandonna les iour chercher un refuge caché. Elle destans les classes pauvi-es; elle alla inspirer les missionnaires, des apôtres obscurs is le nom d'Évangile de saint Jean, cherà rétablir sur différents poinis de l'Eu- . simple et pure religion de Jésus, la relll'égalité et de l'amour. Mais ces doctrines étouffées par la fumée des bûchers ou dans des flots de sang, 3 l'histoire du moyen âge est pleine de ces es de la pensée, de ces réveils éclatants, ies réactions du despotisme religieux et hique et de périodes de morne silence.

Comme TOcéan, la pensée a son flux et son reflux. Lorsque l'humanité pénètre, à un point de vue quelconque, dans le domaine des exagérations, une réaction vigoureuse se produit tôt ou tard. Les excès provoquent des excès contraires. Après des siècles de soumission et de foi aveugle, le monde, lassé du sombre idéal de Rome, s'est rejeté vers les doctrines du néant. Les affirmations téméraires ont amené des négations furieuses. Le combat s'est engagé et la pioche du Matérialisme a fait brèche dans l'édifice catholique.

Les idées matérialistes gagnent du terrain. En repoussant les dogmes de l'Église comme inacceptables, un grand nombre d'esprits cultivés ont, du même coup, déserté la cause spiritualiste et la croyance en Dieu. Écartant les conceptions métaphysiques, ils ont cherché la vérité dans l'observation directe des phénomènes, dans ce qu'on est convenu d'appeler la méthode expérimentale.

On peut résumer ainsi les doctrines matérialistes : Tout est matière. Chaque molécule a ses propriétés inhérentes, en vertu desquelles s'est formé l'Univers avec les êtres qu'il contient. L'idée d'un principe spirituel, gouvernant la matière, est une hypothèse. Celle-ci se gouverne elle-

même par des lois fatales, mécaniques. La matière est éternelle, mais elle seule est éternelle. Sortis de la poussière, nous retournerons à la poussière. Ce que nous appelons âme, l'ensemble de nos facultés intellectuelles, la conscience, n'est qu'une fonction de l'organisme et s'évanouit à la mort. « La pensée est une sécrétion du cerveau », a dit Cari Vogt, et le même auteur ajoute : c( Les lois de la nature. sont des forces inflexibles. Elles ne connaissent ni la morale, ni la bienveillance. »

Si la matière est tout, qu'est- ce donc que la matière ? Les matérialistes eux-mêmes ne sauraient le dire, car la matière, dès qu'on l'analyse dans son essence intime, se dérobe, échappe et fuit comme un mirage trompeur.

Les solides se changent en liquides, les liquides en gaz ; au delà de l'état gazeux vient l'état radiant, puis, par des raffinements innombrables, de plus en plus subtils, la matière passe à Tétat impondérable. Elle devient cette subtance éthérée qui remplit l'espace, tellement ténue qu'on la prendrait pour le vide absolu, si la lumière ne la faisait vibrer en la traversant. Les mondes se baignent dans ses flots, comme dans ceux d'une mer fluide.

Ainsi, de degré en degré, la matière se perd en une poussière invisible. Tout se résume en force et en mouvement.

94 APBÈ8 LA MOHT

Les corps, org-aniques ou inorganiques, nous dit la science, minéraux, végétaux, animaux, hommes, mondes, astres, ne sont que des agrégations de molécules, et ces molécules sont ellesmémes composées d'atomes, séparés les uns des autres, dans un état de mouvement constant et de renouvellement perpétuel.

L'atome est invisible, même avec l'aide des plus puissants grossissements. A peine peut-on le concevoir par la pensée, tellement sa petitesse est extrême (1). Kt ces molécules, ces atomes, s'agitent, se meuvent, circulent, évoluent en des tourbillons incessants, au milieu desquels la forme des corps ne se maintient qu'en vertu de la loi d'attraction.

On peut donc dire que le monde est composé d'atomes invisibles, régis par des forces immatérielles, La matière, dès qu'on l'examine de près, s'évanouit comme une fumés. Elle n'a qu'une réalité apparente et ne peut nous offrir aucune base de certitude. Il n'y a de réalité permanente, il n'y a de certitude que dans l'esprit. C'est à lui seul que le Monde se révèle dans son unité vivante et dans son éternelle splendeur. Lui seul pent en goûter, en comprendre l'harmonie. C'est dans

(l) La science a calculé qu'un millimètre cube d'air respirable reoferme cinq millions d'atomes. Une tête d'épittgle en contient huit sextillions, soit huit milliards da milliards.

l'esprit que PUnivers se connaît, se réfléchit, se possède.

L'esprit est plus encore. Il est la force cachée, la volonté qui gouverne et dirige la matière — Mens agitât molem — et lui donnela vie. Toutes les molécules, tous les atomes, avons-nous dit, s'agitent et se renouvellent incessamment. Le corps humain est comme un torrent vital où les eaux succèdent aux eaux. Chaque particule enlevée à la circulation est remplacée par d'autres particules. Le cerveau lui-même est soumis à ces changements et notre corps tout entier se renouvelle en quelques mois.

Il est donc inexact de dire que le cerveau produit la pensée. Il n'en est que l'instrument. A travers les modifications perpétuelles de la chair, notre personnalité se maintient et, avec elle, notre mémoire et notre volonté. Il y a dans l'être humain une force intelligente et consciente qui règle le mouvement harmonieux des atomes matériels suivant les besoins de l'existence, un principe qui domine la matière et lui survit.

Il en est de même de l'ensemble des choses. Le monde matériel n'est que Taspect extérieur, l'apparence changeante, la manifestation d'une réalité substantielle et spirituelle qui se trouve au dedans de lui. De même que le moi humain n'est pas dans la matière variable, mais dans l'esprit, le 77toi de l'univers n'est pas dans l'ensemble

des globes et des astres qui le composent, mais dans la Volonté cachée, dans la Puissance invisible et immatérielle qui en dirige les secrets ressorts et en règle l'évolution.

La science matérialiste ne voit qu'un côté des choses. Dans son impuissance à déterminer les lois de Punivers et de la vie, après avoir proscrit l'hypothèse, elle est obligée, elle aussi, de sortir de la sensation, de l'expérience, et de recourir à Phypothèse, pour donner une explication des lois naturelles. C'est ce qu'elle fait en prenant pour base du monde physique l'atome, qui ne tombe pas sous les sens.

J. Soury , un des écrivains matérialistes les plus autorisés, n'hésite pas à avouer cette contradiction dans son analyse des travaux d'Haeckel : « Nous ne pouvons rien connaître, dit-il, de la constitution de la matière . »

Si le monde n'était qu'un composé de matière gouverné par la force aveugle, c'est-à-dire par le hasard, on ne verrait pas cette succession régulière, continue, des mêmes phénomènes, se produisant d'après un ordre établi «j'on ne verrait pas cette adaptation intelligente des moyens au but, cette harmonie des lois, des forces, des proportions, qui se manifeste dans toute la nature. La vie serait un accident, un fait d'exception et non d'ordre général. On ne saurait expliquer cette tendance, cette impulsion qui, dans tous lesâgeî^

"ïf>FÇ?P^?7 '^

^ -Vr tt-^

du monde, depuis l'apparition des êtres élémentaires, dirige le courant vital, par des progrès successifs, vers des formes déplus en plus parfaites. A^veugle, inconsciente, sans but, comment la matière pourrait-elle se diversifier, se d'éveloper sur le plan grandiose dont les lignes apparaissent à tout observateur attentif ? Comment pourraitelle coordonner ses éléments, ses molécules, de manière à former toutes les merveilles de la nature, depuis les sphères qui peuplent retendue jusqu'aux organes du corps humain : le cerveau, l'œil, l'ouïe, jusqu'à l'insecte, jusqu'à l'oiseau, jusqu'à la fleur ?

Les progrès de la géologie et de l'anthropologie préhistorique ont jeté de vives lumières sur l'histoire du monde primitif. Mais c'est à tort que les matérialistes ont cru trouver dans la loi d'évolution des êtres un point d'appui, un secours pour leurs théories. Une chose essentielle se dégage de ces études. C'est la certitude que la force aveugle ne domine nulle part d'une façon absolue. Au contraire, c'est l'intelligence, la volonté, la raison qui triomphent et régnent. La force brutale n'a pas suffi à assurer la conservation et le développement des espèces. Parmi les êtres, celui qui a pris possession du globe et asservi la nature, ce n'est pas le plus fort, le mieux armé physiquement, mais le mieux doué sous le rapport intellectuel.

Depuis son origine, le monde s'achemine vers

APBUS LA HOBT

,at de cboses de plus en plus élevé. Laloida rès s'affirme à travers les temps, daus les iformations successivesda globe et les étapes lumanîté. Un but se révèle dans l'Univers, ■ers lequel toot marche, toutévolae, les êtres ae les choses; et ce but, c'eat le Bien, c'est eux. L'histoire de la Terre en est le plus élot témoignage,

I nous objectera sans doute que la lutte, la rance et la mort sont au fond de tout. Mais rt et la lutte sont les conditions mêmes du rès, et, quant à la mort, elle n'est pas le t, comme noosle prouverons plus loin, mais ■ée de l'être dans une phase nouvelle d'évoa. De l'étude de la nature et des annales de oiredu monde, un faitcapital se dégage, c'est iout ce qui est il y a une Cause, et cette Cause, la connaître, il faut s'élever au dessus de la iie, jusqu'au principe intellectuel, jusqu'à Loi vivante et consciente qui nous explique ■e de l'univers, comme les expériences de la lologie moderne nous expliquent le proi de la vie.

juge surtout une doctrine philosophique jes conséquences morales, par les effets e produit sur la vie sociale. Considérées à nt de vue, les théories matérialistes, basées

fatalisme, sont incapables de servir démo-

LE HATBRIALtSUB

bile à la vie morale, de sanction anx loii conscience. L'idée toute mécanique qu'elle nent du inonde et de la vie détruit la not liberté et, par suite, celle de la responsabil Elles font de la lutte pour l'existence i inexorable, dans laquelle les faibles doivei comber sous les coups des forts, une loi qu nît à jamais de la terre le règne de la paix solidarité et de la fraternité bumaine. lîn trant dans les esprits, elles ne peuvent e que l'indifférence et l'égoïsme chez les he le désespoir et la violence chez les déshéri démoralisation chez tous.

Sans doute, ^il est dos matérialistes ho et des athées vertueux, mais ce n'est pas pa d'une application rigoureuse de leurs doc S'ils sont tels, c'est malgré leurs opinions k cause d'elles ; c'est par une impulsion ) de leur nature, et parce que leur conseil su résister à tous les sophismes. Il n'en i pas moins logiquement que le Matérialisi supprimant le libre arbitre, en faisant è cultes intellectuelles et des qualités more résultante de combinaisons chimiques, crétioQsdelasubstance grise du cerveau, e sidérant le génie comme une névrose, a

(1) Bùchner et son école n'héaitent pas à l'ai s L'homme n'est paa libre, disent-ils, il va où son le pousse. ■> Voir Force et Matière.

100 APRES LA MOBT

la dignité humaine et enlève à l'existence tout caractère élevé.

Avec la conviction qu'il n'y a rien au delà de la vie présente, pas d'autre justice que celle des hommes, chacun peut se dire : A quoi bon lutter et souffrir ? A quoi bon la pitié, le courage, la droiture? Pourquoi se contraindre et maîtriser ses appétits, ses désirs? Si Phumanité est abandonnée à elle même, s'il n'y a nulle part un Pouvoir intelligent, équitable, qui la juge, la guide, la soutienne, quel secours peut-elle attendre? Quelle aide lui rendra moins lourd le poids de ses épreuves ?

S'il n'y a dans l'univers ni raison, ni justice, ni amour, rien que la force aveugle, étreignant les êtres et les mondeg sous le joug d'une fatalité sans pensée, sans âme, sans conscience, alors l'idéal, le bien, la beau té morale, sont autant d'illusions et de mensonges. Ce n'est plus en eux, mais dans la réalité brutale ; ce n'est plus dans le devoir, mais dans la jouissance que l'homme doit voir le but de la vie, et, pour le réaliser, il doit passer par-dessus toute vaine sentimentalité.

Si nous venons du néant pour retourner au néant, si le même sort, le même oubli attend le criminel et le sage, l'égoïste et l'homme dévoué; si, suivant les combinaisons du hasard, les uns doivent être exclusivement à la peine et les autres à l'honneur, alors, il faut oser le proclamer,

fc.>

1 espérance esi une cmmere; ii nyapius de consolations pour les affligés, plus de justice pour les victimes du sort. L'humanité roule, emportée par le mouvement du globe, sans but, sans clarté, sans loi morale, se renouvelant par la naissance et par la mort, deux phénomènes entre lesquels l'être s'agite et passe sans laisser plus de trace qu'une étincelle dans la nuit.

Sous l'influence de telles doctrines, la conscience n'a plus qu'à se taire et à faire place à l'instinct brutal ; l'esprit de calcul doit succéder h l'enthousiasme et l'amour du plaisir remplacer les généreuses aspirations de l'âme. Alors chacun ne songera qu'à soi. Le dégoût de la vie, la pensée du suicide, viendront hanter les malheureux. Les déshérités n'auront plus que haine pour ceux qui possèdent et, dans leur fureur, ils mettront en pièce cette civilisation grossière et matérielle.

Mais non, la pensée, la raison, se soulèvent, frémissantes, et protestent contreces doctrines de désolation. Elles nous disent que l'homme n'aura pas lutté, travaillé, souffert, pour aboutir au néant; que la matière n'est pas tout, qu'ily a des lois supérieures à elle, des lois d'ordre et d'harmonie, et que l'univers n'est pas seulement un mécanisme inconscient.

Comment la matière aveugle pourrait-elle se gouverner par des lois intelligentes et sages ? Comment, dénuée de raison, de sentiment, pour-

duire des êtres raisonnables et senbles de discerner le bien du mal, le uste?Qaoi[ l'âme humaine est susmer jusqu'au sacrifice, le sens du lien est gravé en elle, et elle serait éraent qui ne possède ces qualités à I ? Nous sentons, nous aimons, nous nous émanerions d'une cause incoQsensible, d'une cause qui est sourde, t muette ? Nous serions plus parfaits qu'elle ?

isonnement est un outrage à la losaurait admettre que la partie poisse ire au tout, que l'intelligence puisse le cause inintelligente, que d'une but il puisse sortir des êtres suscepirsuivre un but.

mmun nous dit, au contraire, que nce, si l'amour du bien et du beau , il faut qu'ils y aient été placés par li les possède à un degré supérieur.

: se manifeste en toutes choses, si révèle dans le monde, il faut aussi le les ait élaborés, qu'une raison les

listons pas sur des problèmes dont à reprendre plus loin l'examen, et le autre doctrine, qui a avec le Maté-

culte de la Terre. Ce culte avait ses cérémonies, ses prêtres salariés. Il est vrai que les positivistes ont renié ces aberrations. Nous n'insisterons pas sur ce point, pas plus que sur cette particularité de la vie de Littré, ce savant éminent, ce chef vénéré de l'athéisme moderne, se faisant baptiser à son lit de mort, après avoir accepté les visites fréquentes d'un prêtre catholique. Un tel démenti infligé aux principes de toute une vie, doit cependant être signalé. Ces deux exemples, donnés par les maîtres du Positivisme, démontrent Timpuissance de doctrines qui se désintéressent des aspirations de l'être moral et religieux. Ils prouvent qu'on ne fonde rien avec des négations ni avec l'indifférence; que, malgré tous les sophismes, il arrive une heure oii la pensée de l'au delà se dresse devant les sceptiques les plus endurcis.

Néanmoins, on ne peut méconnaître que le Positivisme n'ait eu sa raison d'être et n'ait rendu d'incontestables services à l'esprit humain, en contraignant celui-ci à serrer davantage ses arguments, à préciser ses théories, à faire une part plus large à la démonstration. Fatigués des abstractions métaphysiques et des vaines discussions d'école, ses fondateurs ont voulu placer la science sur un terrain solide. Mais la base choisie par eux était si étroite que leur édifice a manqué à la fois d'ampleur et de solidité. En voulant

restreindre le domaine de la pensée, ils ont hilé les plus belles facultés de l'âme. En rt sant le£ idées d'espace, d'inânl, d'absolu, i ôté à certaines sciences, aux mathématiqi la géométrie, à l'astronomie, toute possibil se développer et de progresser. On a vu ( signifiiCatif, qoe c'est dans le champ de 1' nomie stellaire, science proscrite par Ai Comte ttomme étant da domaine de l'«lnct cible » que les plus belles découvertes o réalisées.

Le Positivisme est dans l'impossibilité di nirune base morale à la conscience. L'bc ici-bas, n'a pas que des droits k exercer, il J des devoirs à remplir ; c'est la condition ( tielle de tout ordre social. Mais, pour remp devoirs, il faut les connaître, et comment le naître, si l'on se désintéresse du but de 1 des origines et des fins de l'être ? Comment conformer k la règle des choses, selon la ] expression de Littré, si nous nous inten d'explorer le domaine du monde moral et 1 des faits de conscience ?

Dans un but louable, certains penseurs térialistes et positivistes, ont voulu font qu'ils ont appelé la morale indépendante, à-dire la morale dégagée de toute conci théologique, de toute influence de cultes religions. Us ont cru trouver là un terrain i

06 APBÈ8 LA MOfiT

tous les bons eaprits pouvaient se réunir. is les matérialistes n'ont pas réfléchi qu'en nt In liberté, ils rendaient toute morale imssante et vaine. Dépourvu de liberté, l'homme 5t plus qu'une machine, et une machine n'a I faire de morale. Il aurait fallu aussi que la ion du devoir fut acceptée par tous pour être cace, et sur quoi peut s'appuyer la notion du oir dans une théorie mécanique du monde et la vie?

ia morale ne peut être prise pour base, pour nt de départ. Elle est une conséquence de ncipes, le couronnement d'une conception losophique. Et c'est pourquoi la morale indé— idante est restée une théorie stérile, nue illu- 3 généreuse, sans influence sur les mœurs,

Page 1