‹ Après la paixChapitre 11 sur 14 · LA GUERRE D'ORIENT C'EST L'ALLIANCE ANGLAISE · texte numérisé non relu

LA GUERRE D'ORIENT C'EST L'ALLIANCE ANGLAISE

Que l'alliance anglaise soit le libéralisme, je crois Tavoir suffisamment démontré ; mais on pourrait encore contester le second point de ma thèse, et soutenir que l'alliance anglaise n'est pas le caractère distinctif, la signification essentiellede la guerre d'Orient. Avonsnous combattu les Russes pour avoir l'avantage de nous unir aux Anglais? Non, nous les avons combattus pour protéger laTurquie, pour défendre l'équilibre européen-, pour l'intérêt de la France enfin et pour sa gloire.

Cela est vrai; seulement le moyen a eu ici plus d'importance que le but, et ce n'est pas peu dire. D'ailleurs, le but et le mo\en étaient si étroitement liés,, qu'il était impossible de sauvegarder autrement que par l'alliance anglaise la Turquie et l'équilibre européen. L'alliance anglaise est en réalité le fondement même de l'équilibre.

Et puis , demandez-vous quel est le trait dominant des grandes complications auxquelles nous avons assisté. Ce qui frappe avant tout, parce que cela est immense, parce que c'est une modification capitale de la politique européenne, c'est de voir les deux drapeaux jadis ennemis et qui maintenant flottent confondus. On a vu d'autres batailles, on a vu d'autres sièges, on a vu d'autres fois l'empire turc protégé contre la Russie ou l'équilibre européen maintenu; on n'avait pas vu l'Occident civilisé, libéral et pacifique s'unir en armes contre la barbarie autocratique et militaire du Nord. — Voilà l'événement.

Certains publicistes ont cherché à persuader au monde que la France et l'Angleterre étaient allées satisfaire en Crimée une passion subite pour l'islamisme, qu'elles avaient entrepris une sorte de croisade à rebours ! Le monde n'en a pas cru un mot. Et nous pouvons bien le dire sans manquer aux égards que mérite un de nos alliés, la Turquie a été le moindre de nos soucis dans la question turque. Sans doute je rends justice aux Musulmans et quiconque a visité l'Orient leur rendra justice comme moi. Je vois de nobles qualités chez les Turcs et plus encore chez les Arabes. A ne considérer que cette armée sans solde, sans habits, et on peut ajouter, sans généraux, il est impossible de ne pas être saisi d'un sentiment de respect pour les vertus qu'elle a déployées. Je sais bien que ce sont des vertus de résignation passive qui se rattachent par un côté à la triste doctrine du fatalisme maho-

métan ; qui ne serait touché cependant à la vue de tant de soldats qui souillent et qui meurent, qui meurent de faim et d'abandon à côté de troupes bien entretenues, et qui ne font pas entendre un seul murmure? On les méprise, on ne les emploie pas, on ne leur donne pas les nobles compensations de l'assaut, et elles demeurent aussi calmes, aussi dévouées. Notez que lorsqu'elles ont pu se battre, elles l'ont fait avec une rare vaillance; à Kars aussi bien qu'à Silistrie, elles ont mis les Russes en fuite.

Il y a certes là quelque chose qui mérite l'intérêt. Et ils sont intéressants aussi ces efforts sincères d'un gouvernement qui comprend la nécessité d'une réforme totale et qui ose l'entreprendre, en dépit du vieux parti turc, en dépit des traditions historiques, en dépit de la loi religieuse. On n'a pas tout dit quand on a fait remarquer que l'Europe pèse sur le divan et qu'il est bien forcé d'entreprendre la réforme ! Il y a deux manières d'entreprendre, et celle du divan est la bonne. 11 aime son œuvre, il l'a faite sienne, il en a compris dans une assez grande mesure la valeur morale et labeauté.

Réussira-t-il? C'est une autre question. Une pourrait réussir sans périr ; j'entends, sans périr en tant que puissance mahométane. L'islamisme européen est dès à présent condamné, et les esprits clairvoyants font prévu dès la première heure du conflit : ou l'expulsion, ou la transformation, c'est ainsi que la question s'est posée. Notre victoire assure du temps et des

chances à la transformation. Si elle s'accomplit, le Koran finira par se retirer devant F Évangile, car il ne reste plus de place pour le Koran dans un pays sans esclaves, sans intolérance, sans oppression des rayas, sans juridiction civile des ulémas, sans suppression socialiste de la famille, sans suppression socialiste de la propriété individuelle. Un pareil pays aurait déchiré le Koran page après page et verset après verset.

Il s'en faut donc que nous soyons allés défendre le croissant contre la croix. La cause du croissant est jugée; il ne saurait, dans aucun cas, demeurer longtemps encore à Gonstantinople. La Turquie n'est conservée par l'Europe qu'à une seule condition, elle cessera d'être elle même. Tout ce qui la caractérisait comme musulmane doit rapidement succomber : aujourd'hui les marchés d'esclaves,, demain la polygamie et les harems ; aujourd'hui l'inégalité politique et militaire des races, demain le principe même de la religion nationale obligatoirement maintenue au sein d'une race. 11 se prépare là de grandes choses, peutêtre de magnifiques conquêtes pour la foi chrétienne: et celles-là, il est bon qu'elles s'opèrent progressivement, par des causes morales, par l'ascendant que crée une incontestable supériorité, au lieu de s'opérer à coups d'épée, à la manière des croisés du xiif siècle ou des Russes du xixc. Espérons que cette méthode expéditive de prosélytisme religieux ne prévaudra plus ici-bas , et que les proclamations théocratiques du czar ne parviendront pas à les remettre en honneur.

L'ALLIANCE ANGLAISE. lil

On le voit, la question d'Orient demeure entière; nous n'avons pas eu la prétention de la résoudre. C'est au temps, c'est à l'action des lumières, c'est surtout à la fidélité des chrétiens que cette solution est réservée. La question d'Orient, une des plus graves qu'il y ait au monde, existait avant nous et nous survivra probablement. — Mais s'il en est ainsi, pourquoi avons-nous fait la guerre? Notre objet principal aurait-il été de protéger l'équilibre européen ?

Voilà un motif sérieux et qui a dû jouer un grand rôle dans nos déterminations. Toutefois, quiconque ne s'arrête pas à une vue superficielle du sujet sentira que derrière l'équilibre il y a quelque chose de plus grand et de plus profond.

On exagérerait singulièrement les forces de la Russie, si on la supposait capable de troubler, à elle seule et par elle-même, l'équilibre européen, surtout lorsque l'Angleterre et la France sont unies. Au point de vue matériel, les dangers qui viennent de ce côté-là seront toujours médiocres. Ce n'est pas assez, en effet, d'avoir un million d'hommes sous les armes pour être une puissance redoutable; de nos jours, les grandes" armées ne suffisent pas à la guerre, et les nations militaires qui ne sont pas autre chose finissent par succomber. Les anciennes campagnes des armées russes en Pologne, en Turquie et dans le Caucase, leurs récentes campagnes sur le Danube, en Crimée et en Asie, l'ont clairement démontré.

A ne considérer donc que l'équilibre géographique.

pour ainsi dire, à ne s'occuper que de la conservation des rapports, des grandeurs relatives, l'alarme n'aurait pas été si chaude ; l'Occident se sait en mesure d'enfermer la Russie dans ses limites actuelles ou de l'y ramener. Mais à côté de l'équilibre des forces matérielles et du territoire, il y a celui des forces morales et des principes. La Russie est avant tout un principe, et là est son importance. Elle n'a pas seulement des régiments , elle a des salons , elle a des journaux, elle a des gouvernements dévoués, elle a une nombreuse et influente clientèle disséminée dans l'Europe entière. Cette armée-là se bat aussi pour elle , à sa manière ; elle prône l'autocrate comme la garantie suprême de l'ordre et de la conservation • elle invoque avec une sorte de dévotion ce grand patron de toutes les aristocraties, de toutes les cours, de tout ce qui est riche et « bien pensant. » Et ainsi les alliés avoués ou secrets de la Russie se multiplient, ainsi l'enthousiasme s'éteint chez leurs adversaires; on les refroidit, on les divise, on les arrête. Nous en savons quelque chose !

Or l'instinct de l'Occident ne s'y trompe pas. Il pourrait dédaigner parfois la question d'équilibre; il ne dédaignera jamais le réveil et l'agression d'un principe ennemi. Que l'absolutisme pur, représenté par la Russie, fasse un seul pas en avant, sous nos yeux, en plein xixe siècle , voilà ce que nous ne supporterons point. 11 faut qu'un tel principe reste chez lui, modestement , sans faire de bruit , sans rêver de

conquêtes 5 qu'il soit sage, car on ne lui passera rien. Qui a déclaré la guerre aux Russes? L'opinion publique. Elle seule en Angleterre a triomphé des hésitations et des répugnances du gouvernement , elle seule a exigé que l'on commençât et exigé que Ton persévérât, elle seule a donné l'impulsion , l'énergie, l'argent, l'appui sympathique, ce qui a fait et ce qui aurait fait en tous cas le succès final. Chez nous aussi, quoique à un degré moindre parce que nous sommes moins libéraux, la même cause a puissamment agi. Or vous imaginez-vous , par hasard , que l'opinion publique se fût émue à l'idée qu'il n'y aurait plus de Turcs ? ou à l'idée qu'il y aurait quelque part, en Orient, un accroissement de territoire pour un Etat quelconque? La Russie, aux yeux de l'opinion publique, n'était pas un Etat quelconque, elle était la Russie, c'est-à-dire, le représentant des tendances rétrogrades, le chef du parti absolutiste en Europe. Voilà pourquoi on s'est ému.

Je n'ai garde de traiter ici en elle-même la question de l'équilibre européen. Elle exigerait de longs développements. Et à quoi bon? Le point central n'est pas là. Ouand on nous prouverait que l'équilibre n'a pas été sérieusement menacé , quand, d'autre part, on nous montrerait (ce qui est ou sera bientôt vrai) que l'idée môme d'un équilibre « européen» est devenue chimérique, que les Etats-Lnis vont se mêler aux affaires de l'ancien monde, qu'ils y pèseront d'un grand poids et qu'il ne sera donné à personne de les écon-

duire ; quand on mettrait ainsi hors de cause le vieux système classique d'une Europe équilibrée, en quoi cela changerait il nos impressions? En serait-il moins nécessaire de mettre à la raison le principe autocratique dès qu'il se fait conquérant et provocateur ?

Gnrdons-nous de rabaisser ce conflit. Ce qu'il y a eu précisément d'admirable, de significatif, c'est qu'entre deux alliances, celle des intérêts et celle des principes, ni l'Angleterre ni la France n'ont hésité: tant est grand , môme aux époques où la matière et le fait dominent le plus, l'empire souvent inavoué des idées et du droit! Les nations qui ont compris tant soit peu la valeur du libéralisme ne consentent plus à le vendre, quelque prix qu'on en offre. À leurs yeux, certains marchés sont devenus impossibles, et l'alliance russe sera toujours un marché; elle proposera toujours ou à l'Angleterre ou à la France de remanier la carte du monde, car elle a besoin d'y toucher pour son compte, et nos conquêtes n'ont rien qui gêne les siennes; elle est toujours prête à signer des traités de Tilsitt, mais le libéralisme n'en signe pas.

Ne nous faisons ni meilleurs ni pires que nous sommes. La France n'a certes jamais été plus sceptique et plus indifférente qu'elle ne l'est aujourd'hui à l'endroit de la liberté; cependant il faut qu'elle soit avec l'Angleterre et contre la Russie, dès que les deux tendances ennemies sont prêtes à se rencontrer. — Je ne dis rien des gens assez perspicaces pour n'avoir vu dans la guerre d'Orient qu'une brillante passe d'armes,

une manière de tournois! Il s'agissait de « bien faire, » de gagner de l'honneur ; et, par une conséquence naturelle, quand l'honneur est gagné, quand on a bravement rompu une ou deux lances, quand on a désarçonné son adversaire, on peut rentrer chez soi et faire la paix ! Peu importe quelle paix, puisqu'on est vainqueur et glorieux !

Nous l'avons tous entendu : « Pourquoi la France continuerait-elle à combattre, puisqu'elle a fait preuve de supériorité militaire?» Il ne s'agissait donc pas d'autre chose ! Nous allions en Orient pour cela, pour donner de brillants coups d'épée, pour la gloire, comme on dit! Oh, s'il en avait été ainsi, comment flétrir assez énergiquement une pareille équipée! La guerre, qui n'aurait d'autre but qu'elle-même, que la renommée, que la satisfaction des penchants guerriers et ambitieux d'un peuple, ou le développement de ses institutions militaires, la guerre qui ne serait qu'un dérivatif destiné à amortir les passions intérieures, . cette guerre-là mériterait le nom de crime. Verser le sang à flots, plonger des milliers de familles dans le deuil, afin qu'on puisse dire après : o La France se bat toujours bien et est contente de le savoir, » ce serait insulter à la conscience publique. Grâce à Dieu, la guerre a eu d'autres causes, et la paix aura d'autres résultats.

11 était bien temps que la cause absolutiste, qui depuis 1848 grandissait et envahissait à vue d'œil, rencontrât enfin quelque part un échec décisif. Flic

avait compté sur les rivalités et sur les souvenirs qui semblaient devoir retenir l'Angleterre loin de nous. Gomment les Anglais pourraient-ils oublier leurs longues luttes contre Napoléon? -Mais ceux qui raisonnaient ainsi oubliaient sans doute que Napoléon ne représentait pas précisément alors le principe de Tindépendance des nationalités, ou celui du droit, ou celui de la résistance à la Russie ; il opprimait au nom de la France ce qu'il ne livrait pas à l'empereur Alexandre. ïl me semble que ce passé-là n'avait rien qui fut très-propre à suivre la politique actuelle des Anglais !

Sur quel terrain nous sommes-nous réunis? Sur celui du droit; or on sait quel lien étroit existe entre le droit et la liberté. Empêcher une grossière et gratuite injustice, résister à une prépotence qu'affichaient les allures altières de l'ambassade Menschikolï, mettre à néant un protectorat absolutiste qui ne se produisait ainsi en Orient que parce qu'il se sentait accepté par un vaste parti en Europe, voilà l'objet réel de l'alliance et de la guerre.

Je ne prétends pas qu'on ait déclaré la guerre en vue de l'alliance; je prétends que les deux faits sont connexes. La guerre d'Orient est avant tout l'alliance anglaise, de même que l'alliance anglaise est avant tout le libéralisme.

En voulez-vous la preuve? Regardez l'Europe, ou plutôt ces deux Europes que la guerre d'Orient met en présence. Partout cette guerre a rencontré les mêmes

partisans et les mômes adversaires que la liberté. Je n'excepte que les ultramontains extrêmes, qui haïssent plus la Russie comme schismatique qu'ils ne l'aiment comme absolutiste.

En voulez-vous une preuve plus décisive encore? Regardez l'Angleterre. Qui s'est montré là moins enthousiaste en général de la guerre que ne l'était le reste de la nation? Un parti dont je ne veux pas médire, mais qui ne prétend point être celui du progrès, un parti dont la mission a consisté à combatlre presque toutes les réformes utiles, jusqu'au moment où il s'est chargé de les accomplir. C'est parmi les tories et parmi les péelistes , que la guerre d'Orient a trouvé des adversaires, ou si vous voulez, des partisans inquiets et grondeurs, pressés de sortir d'affaire et disposés à signer la paix sans en beaucoup peser les conditions. Je ne parle pas de M. Cobden et de ses amis. Champions d'un beau principe qu'ils ont faussé à force de l'étendre, ils en poursuivent la réalisation, à l'anglaise, à tort et à travers, contre vents et marées, dans ce qu'il a de raisonnable et dans ce qu'il a d'absurde. Il y a peut-être là le commencement de quelque chose de grand et de sensé, d'un mouvement sérieux contre les armées permanentes et en faveur de l'arbitrage européen; en attendant, je n'y vois qu'une excentricité et non un parti.

L1 Angleterre se charge donc de nous apprendre eilemètne quel est le sens véritable de notre commune entreprise. b*il s'agissait de goût pour la Turquie, ou

d'équilibre, ou d'intérêts nationaux, ou de gloire à acquérir, nous n'apercevrions pas les wighs d'un côté et les tories de l'autre; les tories tiennent autant que les wighs aux intérêts et à l'honneur de leur pays. Mais il s'agit de libéralisme, et dès lors la question change. Ceci nous donne le mot de tant de clameurs conjurées contre l'Angleterre. Quel crime a-t-elle commis? D'où vient que ceux-là même qui dans la grande coalition antilibérale ne désapprouvent pas la guerre et applaudissent au succès de nos armées, se dédommagent en quelque sorte par la violence de leur langage dès qu'il s'agit des Anglais? D'où vient qu'ils souhaitent des victoires à la France, à la condition expresse que l'Angleterre n'y aura point de part, qu'elle sera au contraire humiliée? L'explication est bien simple et je ne la trouve pas très-glorieuse pour mon pays. Ils reprochent à l'Angleterre de donner un mauvais exemple en Europe, d'y maintenir seule une solide liberté, d'y conserver seule une tribune, une presse, un droit d'asile, un respect absolu des consciences, et ce puissant individualisme biblique qui ne se laissera pas asservir. Je connais des hommes aussi honorables que distingués qui avant 18Û8 étaient beaucoup plus Anglais que moi, et qui depuis ont entièrement changé d'opinion. Entraînés, à leur insu peut-être, par la réaction dont cette funeste époque a donné le signal, ils considèrent, à l'heure qu'il est, l'Angleterre comme une espèce de peste et de danger public en Europe. L'Angleterre, à leurs yeux, c'est

l'ennemi ; et cela pour la même raison qui fait qu'à mes yeux elle est la principale sauvegarde des libertés politiques et religieuses dans le monde entier.

Si la guerre d'Orient n'était pas l'alliance anglaise, et si l'alliance anglaise n'était pas le libéralisme, d'autres gouvernements auraient uni leurs armées aux nôtres. Tous les cabinets sans exception ont les yeux ouverts et bien ouverts sur ks questions d'équilibre ou d'intérêt; or, qu' est-il arrivé? Un seul Etat a marché avec nous, par la raison fort simple qu'un seul Etat en Europe est franchement entré dans la voie libérale.

Je veux parler de ce noble Piémont où la vraie liberté, celle qui s'appuie sur l'ordre, jette des racines chaque jour plus profondes. On essaye ailleurs des formes constitutionnelles; l'Espagne tâche de faire vivre ensemble l'anarchie et les cortès, l'intolérance et la liberté; l'Allemagne voit ses chartes apparaître, disparaître, se modifier, sans que personne semble jamais les prendre au sérieux. A Turin il n'en va point ainsi, et le parti rétrograde ne s'y trompe pas ; les anathèmes qui partent de Pétersbourg, de Vienne et de Rome contre le Piémont sont aussi violents que ceux qui s'adressent à l'Angleterre elle-même. J'ai éprouvé une vive joie, je l'avoue, le jour où les

vaillantes troupes sardes sont venues compléter notre

alliance et lui donner toute sa signification.

Elle ne l'aurait pas eue, si ceux-là nous avaient fait défaut. Elles ne l'auraient pas eue non plus, si d'autres étaient venus nous rejoindre. On a souvent parlé de l'accession active des Autrichiens ! J'ai été quelquefois tenté d'y croire, et puis en y réfléchissant je me disais que cela était impossible. L'événement m'a donné raison.

Dans les luttes de principes, chacun finit par obéir au sien propre ; or celui de l'Autriche ne saurait être celui de l'Angleterre. C'est vers la Russie qu'elle penche, en dépit de ses intérêts, en dépit de ses injures, et de la plus grave de toutes, un service rendu. Elle appartient évidemment au parti de la réaction constitué après 1848 et dont le chef est àPétersbourg. Elle voudrait s'en détacher et lui faire la guerre, qu'elle n'y parviendrait pas; l'opinion délcaréedes salons de Vienne, les répugnances de la noblesse, des généraux, ne permettraient pasde planter la bannière autrichienne à côté des drapeaux de la France, de l'Angleterre et du Piémont.

Ceux qui ont observé avec quelque attention l'attitude de l'Autriche depuis le commencement des hostilités ne doivent conserver aucun doute à cet égard. Elle a saisi avec son habileté ordinaire une occasion unique de conquérir la liberté du Danube et d'occuper les principautés, elle n'a pas été insensible non plus au plaisir de faire acte d'indépendance vis-à-vis de la

Russie et de malveillance vis-à-vis de la Prusse; mais dès qu'il s'est agi de mesures décisives, elle a montré clairement que nous ne devions pas compter sur elle. Ses désarmements sont venus juste à point pour rassurer le czar et lui permettre de concentrer les armées russes à portée de Sébastopol.

On a beaucoup vanté les dernières démarches de l'Autriche, la fermeté avec laquelle elle a exigé une réponse précise et annoncé une rupture diplomatique. En agissant ainsi elle jouait son jeu, car la solution à imposer lui convenait à merveille, et ce qui ne lui convenait pas moins c'était d'éviter ainsi la prolongation de la guerre. Est-ce à dire pour cela qu'elle eût pris parti contre la Russie en cas d'insuccès? Je n'en crois rien. Il lui restait tant d'échappatoires : l'état de ses finances, l'insécurité de ses possessions, les voles de la Diète, l'abandon de l'Allemagne !

Non, l'Autriche ne serait pas entrée en ligne, pas plus après le rejet de l'ultimatum qu'avant ce rejet. Dans une guerre de principe contre l'absolutisme il n'y avait pas de place pour elle. Et j'ai regret de l'ajouter, le seul moyen d'obtenir son adhésion active eût été peut-être de dénaturer la guerre, d'en faire une guerre de révolution et de conquête. Alors seulement, lorsqu'il se serait agi de perdre ou de gagner des territoires, l'Autriche qui en a beaucoupà perdre et qui enabeaucoupà gagner, aurait pu scrangerducôtédu plus fort; elle aurait pu tenter de conserver ainsi la Lombardie et de se faire donner les principautés danubiennes.

Quant à prendre part à la guerre actuelle, à la guerre libérale et désintéressée, l'Autriche, soyez-en sûr, n'y a jamais songé. Et il faut être juste, le même pays ne saurait à la fois se compromettre à fond pour notre cause anglo-française, et signer le concordat avec le pape. Ce concordat est aussi lui une déclaration de principes. Je ne sais pas si l'on en tirera tout ce qu'il semble contenir. Jusqu'à quel point l'esprit moderne a-t-il pénétré en Autriche? Jusqu'à quel point parviendra-t-il à lutter et à annuler dans la pratique ce qui a été concédé dans le texte du concordat? Les faits ne tarderont pas à nous l'apprendre. Ce qui est certain, c'est que le gouvernement qui a trouvé bon de tenter la restauration partielle du moyen âge ne saurait rompre en visière au parti qui soutient la Russie en Europe. Il y a des ruptures impossibles et des alliances impraticables. Tant que la guerre d'Orient reste ce qu'elle est, nous ne devons pas avoir d'autre allié que le Piémont.

Je parle, bien entendu, des gouvernements, et non des peuples. Chez ceux-ci les sentiments favorables à l'Occident gagnent toujours plus de terrain, en dépit des souvenirs fâcheux qu'on exploite et des craintes qu'on s'efforce d'exciter. Ces sentiments ont fait explosion en Suède et ont amené une promesse de coopération éventuelle. Le même incident pourrait se produire encore ailleurs ; néanmoins, à prendre les faits comme ils sont, à considérer plutôt les actes officiels des cabinets que les manifestations d'une opinion pu-

blique toujours difficile à constater, l'Europe demeure partagée ainsi : la Russie isolée ; la coalition libérale de la France, de l'Angleterre et du Piémont ; les neutres inclinant vers la Russie, tels que la Prusse ; les neutres ou soi-disant alliés, tels que l'Autriche, qui se joindraient peut-être à nous si la lutte d'intérêt succédait à la lutte de principe ; enfin les neutres réels, ceux qui le sont par stipulation expresse ou par situation, tels que la Suisse, la Hollande, la Belgique et la Grèce.

Voilà pour l'Europe. Mais avons-nous le droit de nous enfermer en Europe? N'y a-t-il pas aujourd'hui de par le monde une grande puissance qui se mêle plus ou moins de nos affaires et dont il n'est pas permis désormais de faire abstraction? Aurais-je épuisé la question des alliances et des symptômes qu'elle fournit pour caractériser le conflit actuel, si je passais sous silence les États-Unis?

L'attitude des États-Unis présente ici le seul problème intéressant et jusqu'à un certain point difficile. Le reste est prévu: la conduite décidée du Piémont, la marche entortillée de l'Autriche, la neutralité presque russe de l'Allemagne prussienne , tout était aisé à deviner d'avance. Il l'était moins de savoir laquelle l'emporterait aux États-Unis, de la tendance libérale ou delà tendance despotique qui se disputent cette grande nation. L'événement a répondu, et je le dis avec le sentiment de douleur que fait naître en moi une sincère sympathie, ce n'est pas le meilleur esprit qui l'a

emporte. Expliquons un phénomène si étrange à première vue.

Il y a des hommes qui ont en horreur la forme républicaine et les États-Unis en particulier ; il leur semble qu'une république et surtout une république démocratique est nécessairement capable de tous les crimes, incapable de toutes les vertus. Je ne pense pas comme eux, et quoique je reconnaisse les difficultés particulières qui sont inhérentes à la démocratie, je suis loin de croire qu'elle soit toujours impuissante à gouverner avec succès. La démocratie n'est pas condamnée à dégénérer en radicalisme ; elle peut rester libérale, et les États-Unis l'ont bien prouvé autrefois. J'ai la confiance, moi qui les aime, moi qui admire ce qu'il y a de bon en eux , moi qui ne signale leur dégénérescence actuelle que pour sauvegarder leur magnifique avenir, j'ai la confiance que le bon principe triomphera chez eux du mauvais. Oui, ce qui procède du Nord, et des Puritains, et de l'Évangile, et de la conscience indépendante, et de l'énergie individuelle, l'emportera sur ce qui procède du Sud, et de l'esclavage, et des ambitions qu'il surexcite, et de la négation du droit, et de l'omnipotence démagogique, et de l'abdication des individus devant les passions tyranniques de la multitude. Cela sera, mais cela n'est pas. Aujourd'hui, à la profonde affliction de ceux qui s'intéressent aux destinées des États-Unis, l'influence du Midi prédomine ; l'esclavage et ses partisans sont maîtres de la situation. De là, si l'on n'y prend garde, une altération rapide et

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profonde des mœurs nationales, de la politique extérieure et intérieure.

Les Etats-Unis sont le pays des contrastes. La Russie et l'Angleterre sont chacune l'incarnation vivante d'un seul principe; aux États-Unis il y en a deux. On y voit d'un côté tout ce qui conduit au minimum de gouvernement, de l'autre tout ce qui aboutit au maximum ; d'un côté tout ce qui constitue une nation libre, de l'autre tout ce qui constitue une nation asservie : souveraineté absolue du grand nombre, dépossession de la conscience, indifférence au juste et à l'injuste, mépris de la personnalité humaine. A force de marcher dans ce dernier sens, les États-Unis ont rencontré la Russie ; en apercevant ce qu'ils ont de commun, l'esclavage, l'instinct de nivellement, de révolution et de conquête, il leur est arrivé d'oublier un moment ce qu'ils ont de profondément dissemblable.

Telle est l'explication de ces prévenances pour la Russie qui ont tant étonné en Europe, et de cette hostilité contre l'Angleterre qui remplit le récent message du président Pierce. On sent, au ton qui y règne, à la manière provoquante dont les affaires les plus simples y sont traitées, que la rupture, la menace de guerre peut-être, sont au bout de chaque phrase. Il semble que le despotisme radical, champion déclaré de l'esclavage aux Etats-Unis, éprouve le besoin de se ranger à côté du despotisme absolutiste dans le vieux monde.

Pénétrons plus avant.

Parmi les causes qui contribuent à pousser l'Amérique vers la servitude démagogique, je n'en connais qu'une seule qui ne se rapporte pas elle-même à une cause première et générale, l'esclavage. L'immigration énorme qui apporte incessamment aux États-Unis des masses d'hommes étrangers à ses mœurs, à ses croyances, à ses intérêts, procure sans aucun doute un instrument des plus dociles aux passions du radicalisme coalisé avec l'esclavage. Les énergies individuelles risquent de croître moins vite que la puissance nationale ; le nombre des Américains augmente, l'élément américain s'affaiblit.

Et c'est cet élément américain qui peut, qui doit faire le salut des Etats-Unis. 1! prévaudra, sachons l'espérer, sur les mauvaises ambitions, sur les vieilles haines, sur les tendances perturbatrices que l'esclavage ne cesse d'engendrer ou d'envenimer.

L'Amérique aurait de l'ambition sans l'esclavage, mais non cette ambition désordonnée qui a besoin de conquérir à l'instant même, de gagner du terrain à tout prix et par tous moyens. Les États-Unis pourraient attendre; l'esclavage, lui, ne le peut pas: il lui a fallu le Texas, il lui faut Cuba, il lui faudra le Mexique. Pourquoi? Parce qu'il lui faut de nouveaux États à esclaves, parce qu'il ne peut combattre autrement la prépondérance acquise au Nord par le seul fait de la liberté.

L'Amérique aurait peut-être, sans l'esclavage, des sentimens parfois hostiles et souvent jaloux à l'endroit

des Anglais ; elle ne connaîtrait pas cette haine que les États à esclaves et leurs amis entretiennent avec tant de soin. L'Angleterre, pour eux, ce n'est plus le pays libre, le pays protestant, l'allié naturel ; c'est le pays qui a donné le signal de l'émancipation des noirs et qui s'est dévoué à la répression de la traite , c'est le pays qui pourrait un jour promener sur la côte de la Louisiane ou de la Caroline un pavillon symbole d'affranchissement.

L'Amérique enfin aurait à lutter, sans l'esclavage, contre les enseignements pervers de l'école radicale ; mais elle ignorerait encore ces progrès effrayants de l'esprit nivelcur qui nous forcent quelquefois à douter du triomphe final de la liberté sur le sol américain. Voyez, ceci en vaut la peine, comment l'esclavage enfante une à une toutes les doctrines du despotisme démagogique; vo^ez comment il menace de ruiner l'un après l'autre les trois éléments du libéralisme : le droit, l'individu et le minimum de gouvernement.

Pour le droit, rien de plus simple; l'esclavage est précisément sa négation directe. Vendre et acheter des âmes, être autorisé à flétrir, à supprimer la famille, à débiter isolément ici le père, là la mère, ailleurs les enfants, fonder la prospérité entière de certains États (de la Virginie, par exemple) sur V élève des noirs, et livrer aux remontes des Etats plus méridionaux des êtres humains, des êtres qui ont une intelligence et un cœur, des êtres que l'on sépare à jamais de tout ce qui leur est cher , c'est créer un

droit contre le droit, c'est outrager dans son sanctuaire le principe même de la justice. Un peuple qu'on rend témoin d'un pareil spectacle, un peuple auquel on répète chaque jour que la possession de l'homme par l'homme n'est pas une monstruosité destinée à disparaître, un legs funeste des temps grossiers que la civilisation chrétienne se prépare à répudier, mais une institution normale et définitive, un tel peuple court risque de ne plus admettre en aucune matière l'existence du droit absolu ; il sera tenté d'adorer ou la force ou le nombre ; il regardera la foule et ce qu'on nomme le peuple comme la personnification infaillible du bon et du vrai. Le peuple a prononcé, donc il y a loi! Le peuple a tué, donc il y a jugement! Un meeting populaire n'a jamais tort!

L'individu ne saurait survivre au droit; il souffre de toutes les atteintes qui lui sont portées; l'un et l'autre s'effacent progressivement devant la servitude absolutiste ou révolutionnaire. Ce que l'Évangile fait aux États* Unis, l'esclavage travaille sans relâche à le défaire. Comme il a peur des consciences, il s'efforce de les affaiblir, de les discréditer ; il ne supporte pas, et l'a bien prouvé, que des convictions personnelles osent se produire contre l'opinion de la majorité. L'indépendance lui fait horreur; où il avise un caractère , il crie à l'aristocrate! et de cette aristocratie-là aux autres, la pente est aisée. L'instinct radical, ainsi formé par l'esclavage, ne tarde pas à jalouser, à exclure toute distinction quelle qu'elle soit ; il ne supporte plus

que les hommes nouveaux, à condition d'ordinaire qu'ils seront aussi des hommes nuls.

Tout cela mène à une des formes, et à la plus détestable, qu'affecte ici-bas le maximum de gouvernement. On peut, encore un coup, vivre en république, et même en démocratie; on peut instituer le suffrage universel et établir la souveraineté du peuple comme le grand ressort de la constitution politique, sans tomber à aucun degré dans la dictature démagogique. C'est difficile, mais c'est possible, pourvu que le sentiment profond du droit et le respect de la conscience viennent donner à la puissance des majorités une limite et un contre-poids. Que si, au contraire, cette puissance se transforme en toute-puissance, si la souveraineté du peuple conquiert une compétence indéfinie, si obéir en tout au peuple devient le premier devoir des hommes d'état, si la rue commande et si le gouvernement obéit, il n'y a plus ni république ni démocratie , il y a despotisme.

Or, il ne faut pas se le dissimuler, sous l'influence de l'esclavage, les hommes publics deviennent esclaves en Amérique. Les notions du bien et du mal ont été tellement confondues, l'habitude d'imposer silence à la conscience a été tellement prise, on est tellement fait à obéir lorsque la grosse voix du Sud a tonné, que chacun arrange sa profession de foi en vue des élections. Chaque jour on s'éloigne plus de la voie où marchait l'indépendant Washington. Qu'elle devient formidable et obscure la crise que traverse en ce moment

r Union! Entre le radicalisme et l'individualisme il v a lutte à mort. J'ai bon espoir, mais je vois le péril.

Et comment ne pas le voir? Le dernier message présidentiel est sous nos yeux, ce honteux document où l'esclavage est célébré avec une sorte d'enthousiasme lyrique, où les hommes qui répugnent à livrer les noirs fugitifs sont accusés de « fouler aux pieds les injonctions de la morale! » où l'on assure « qu'ils se sont laissé dominer par un dévouement fanatique aux intérêts supposés d'un nombre relativement peu considérable d'Africains/ »

Montesquieu n'avait trouvé aux « Africains » d'autre tort que d'avoir la peau noire et le nez écrasé; M. Pierce leur impute un nouveau crime, un crime qui sent bien son origine radicale : leur nombre est relativement peu considérable! Que voulez-vous? La majorité décrète le juste et l'injuste ; il est donc parfaitement légitime que trois millions de noirs soient immolés, corps et âmes, par vingt millions de blancs! c'est affaire d'arithmétique! Voyez en effet avec quel soin M. Pierce déclare la majorité impeccable. S'il y a des complications et des souffrances, « il ne faut point en accuser le grand principe de la souveraineté du peuple. Tous les embarras, au contraire, et toutes les difficultés disparaissent devant l'intelligence et le patriotisme du peuple exerçant par le scrutin sa puissance pacifique et silencieuse, mais irrésistible. »

Irrésistible, elle l'est tellement, qu'elle abolit jusqu'aux conventions librement conclues entre les États

de l'Union : un souverain absolu ne s'engage pas ! Et voilà M. Tierce qui, après avoir signifié à l'Espagne que l'affranchissement des esclaves de Cuba serait considéré comme une déclaration de guerre , démontre à ses concitoyens qu'ils ont bien fait de fouler aux pieds lé fameux compromis du Missouri. Les bills de kansas et de Nebraska en sont la violation formelle; qu'importe? le peuple veut qu'il y ait !à des esclaves; et qui donc aurait raison contre le peuple! On voit que le radicalisme n'est point en reste avec l'esclavage, il lui rend ce qu'il en a reçu; les deux alliés se protègent réciproquement.

Et maintenant que j'ai dit le mal, j'ai hâte de dire le bien. Les vrais amis de l'Amérique ne doivent pas plus se lasser d'encourager ce qu'il y a d'admirable en elle, que de décourager et de flétrir ce qu'il y a d'odieux. Je doute que la presse européenne remplisse suffisamment ses devoirs sous ce double rapport; il dépend d'elle de faire comprendre aux États- Unis que le xt\c siècle ne supportera, quoi qu'il arrive, ni le spectacle des progrès et des conquêtes de l'esclavage, ni celui des iniquités sans nom que le Nord luimême inflige à la classe libre de couleur; il dépend d'elle aussi de leur montrer qu'ils ne rencontrent pas chez nous un aveugle dénigrement.

Nous n'avons garde de méconnaître le magnifique élément d'indépendance personnelle qui combat chez eux avec tant de vaillance contre les influences servilcs et radicales parties du Sud. Il y a deux États Unis ;

182 GUERtlE D'ORIENT.

l'esprit des puritains y rencontre un esprit contraire et semble parfois prêt à se laisser vaincre par lui; mais ne croyez pas trop vite à une telle défaite. Regardez plutôt cette lutte toujours renaissante ; la conscience est un opiniâtre adversaire, elle ne se lasse pas. C'est parce qu'il se sent attaqué sans merci, que l'esclavage américain déploie tant de violence. 11 a affaire à plus fort que lui.

Si la plupart des hommes d'État américains courtisent honteusement l'opinion dominante et vont chercher le succès où il se trouve, dans l'appoint toujours décisif du Sud qui ne pense qu'à sa question et par le fait même de son indifférence à tout le reste est à peu près sûr de triompher en complétant une majorité à un parti quelconque, si les champions de l'esclavage abondent en vertu de ce calcul parmi les candidats à la présidence, il y a aussi de glorieuses exceptions. Et combien de simples citoyens qui se dévouent à la cause de la justice ! combien d'âmes qui ne plient pas ! combien d'hommes qui regardent en face le nouveau despote et qui savent être d'un autre avis que le grand nombre ! En vain le radicalisme tente un effort momentanément heureux pour imposer aux États-Unis son maximum de gouvernement en introduisant de force l'État dans le sanctuaire des consciences, le minimum de gouvernement se sent chez lui en Amérique, il y occupe depuis longtemps toutes les citadelles, il ne se laissera point expulser. Nulle part, même sur le sol de l'Angleterre qui a encore son Église nationale et sa cha-

xielle, l'action indépendante de l'individu n'apris . comme là • elle a séparé l'Église de l'État, elle a .veloppé les mœurs générales dans le sens de lasponanéité en toutes choses. Et elle ne serait pas capable, en fin de compte, de vaincre la coalition du radicalisme et de l'esclavage? Et elle laisserait prévaloir cet enseignement corrupteur qui nie le droit, qui supprime l'individu, qui remet à la tyrannie du nombre la détermination suprême du bien et du mal? Je ne saurais le penser. Tout le monde veut la souveraineté du peuple en Amérique, c'est-à-dire que tout le monde veut que la volonté du peuple l'emporte dans les questions qui appartiennent à la compétence de l'État; mais quant à ceux qui voudraient accroître démesurément cette compétence et déclarer moral de par le peuple ce que le sentiment moral a condamné, ils rencontreront une résistance invincible. Une fois que l'État, que le peuple pourraient cela, ils pourraient tout. C'est autour de ce point que se livrera le combat décisif entre le radicalisme et le libéralisme, entre l'absolutisme et la liberté.

Or le libéralisme est puissant aux États-Unis, les garanties de l'individu y sont partout. Ouvrez le beau livre de M. Laboulave ', vous verrez s'il sera facile de niveler un sol pareil! Ni centralisation, ni religion d'Etat, ni éducation d'État; une liberté qui est moins encore dans les institutions que dans les mœurs, qui est moins encore dans la nation que dans chaque

1 Histoin politique des États-Unis.

citoyen ; l'habitude de créer et de diriger soi-même son Église, son école, son commerce et ses affaires ; la liberté sous caution, Yhabeas corpus ; une presse immense au sein de laquelle chaque opinion a ses organes; et par-dessus tout, ou plutôt à la base de tout, un christianisme vivant, actif, profondément personnel, qui ne permet à la conscience d'abdiquer devant aucun tyran, pas môme devant celui qui s'appellerait : « Sa Majesté le peuple américain. »

M. de Tocqueville le dit comme M. Laboulaye, c'est l'Évangile qui a fait la liberté aux États-Unis. On aura certes quelque peine à transformer définitivement un tel peuple en docile troupeau mené par des démagogues ! La crise engendrée par l'esclavage est effrayante, sans doute; mais on en sortira. J'en ai pour gage ces miracles journaliers de la foi, ces armées d'évangélistes et de missionnaires, ces sommes immenses que recueille à l'instant toute entreprise utile, cette ardeur de sacrifice qui soutient tant d'églises par des dons volontaires et qui chaque jour, l'un dans l'autre, achève de construire trois églises nouvelles. J'en ai pour gage cette maison de la Bible, à New- York, ce Capitolc des œuvres chrétiennes qui s'y groupent autour de l'œuvre centrale, ces dix-sept presses qui impriment quinze mille feuilles par heure et un million d'exemplaires par an. J'en ai pour gage ce sentiment profond de piété et de devoir qu'on rencontre dans la plupart des productions, même légères, de la littérature américaine. Un pays où des romans

licencieux ne trouveraient point de lecteurs n'est pas précisément un pays perdu, condamné, et sur lequel il ne nous reste plus qu'à nous apitoyer avec un superbe dédain.

Nous verrons bientôt triompher ce qu'il y a de plus vrai, de plus fort, et aussi de plus ancien, de plus national, de plus américain en Amérique. L'esclavage et l'esprit servile, ces deux étrangers, importés d'Europe, céderont la place qu'ils ont usurpée. Voici, en effet, ce qui caractérise les pays individualistes et croyants : loin que leur mal les tue, ce sont eux qui tuent leur mal. Nous l'avons vu en Angleterre ; nous le verrons aux États-Unis. Les spectateurs ignorants ou inattentifs de leurs luttes intérieures prédisent souvent que le mauvais principe va l'emporter; il n'en sera point ainsi. L'Amérique chrétienne est en train de cerner l'esclavage comme on isole le foyer d'un incendie; puis, quand elle lui aura défendu de s'étendre désormais, elle trouvera, soyez-en sûrs, le moyen d'en venir à bout. C'est impossible! A la bonne heure! La liberté, fondée sur l'Évangile, n'estelle pas chargée ici-bas de faire l'impossible? Avec l'esclavage succomberont le mépris du droit, le mépris de l'homme, le radicalisme enfin, et toutes ses attaques contre la conscience individuelle.

Personne ne s'étonnera des développements où Je suis entré. Dans la grande question des alliances, il n'y a qu'un point difficile, l'attitude des Etats-Unis. Le reste va de soi : les affinités libérales se sont grou-

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pées d'une part, les affinités rétrogrades de l'autre. Mais l'Amérique semblait donner un démenti à notre thèse ; on pouvait se demander à première vue si nous ('•lions bien les champions de la liberté, puisque nous avions les Américains contre nous. En y regardant de plus près, nous avons trouvé le mot de l'énigme, et le Nouveau-Monde a confirmé les conclusions qu'il avait d'abord paru contredire. Nous savons maintenant à quelle crise redoutable, à quel triomphe passager des tendances despotiques il faut attribuer des sympathies russes dont je suis loin d'ailleurs de m'exagérer l'importance, qui n'auraient pu en aucun cas entraîner une véritable rupture avec l'Angleterre, et qui n'auraient pas prévalu contre tant de liens, liens de race, de foi, et, en définitive, de liberté.

Après avoir caractérisé ainsi la guerre d'Orient, j'ai besoin d'ajouter que je l'ai considérée telle qu'elle est, et non telle que certaines passions voulaient la faire. Ceci est important, et je manquerais à. mon devoir si je n'y insistais pas.

La guerre libérale, c'est la guerre défensive, la guerre limitée, la guerre désintéressée, la guerre qui ne se propose ni la conquête ni la propagande. Dans les provinces de la mer Noire et du Caucase, on peut réprimer efficacement l'ambition des Russes sans

poser pour l'Europe des questions de remaniements

territoriaux ou de révolutions ; sur ie Rhin, peut-être même en Finlande, il n'en serait plus ainsi. Là, en dépit des intentions les plus modérées, la lutte se transformerait fatalement ; la guerre circonscrite deviendrait guerre générale, la guerre libérale deviendrait guerre conquérante et révolutionnaire. Une fois qu'on se bai au cœur de l'Europe, il n'est plus possible de dire où l'on s'arrêtera; tous les problèmes se posent à la fois : Pologne, Hongrie, Italie ; toutes les ambitions s'allument : frontières du Rhin, absorption des petits Etats, que sais-je? Au lieu d'enlever à la Russie ses têtes de pont sur la Turquie et sur l'Asie, ses territoires purement agressifs (si l'on me permet l'expression), au lieu de lui ôter les Principautés, la Bessarabie, la Crimée, le Caucase, la Géorgie, ce qui ne lui sert, en un mot, qu'à sortir de chez elle et à menacer ses voisins, il s'agit d'entrer dans sa maison, d'insulter sa capitale, d'atteindre en elle le principe de la vie. Et pour arriver là, il s'agit de traverser l'Europe de part en part. Que de convoitises sur un tel chemin ! Que de droits violés ! Quelle tentation d'immoler les faibles et de faire curée avec les puissants ! Le libéralisme et l'esprit de conquête sont aux antipodes.

Moi qui blâme plus vivement que personne la neutralité de l'Allemagne, neutralité qui nous a d'abord donné la guerre et qui risquait maintenant de nous en donner la sinistre aggravation , je ne puis croire qu'on

ait jamais pris au sérieux la pensée de l'en arracher par la force. Une telle pensée ne différerait en rien de celle qui dictait, il y a cinquante ans, la mesure du blocus européen. Faire une Europe contre la Russie, ou faire une Europe contre l'Angleterre, l'injustice serait la même au fond, puisqu'il s'agirait dans l'un et l'autre cas de contraindre les récalcitrants. Or nous savons par expérience où cela mène : toujours combattre, parce qu'à vouloir forcer la nature des choses on échoue toujours ; tout conquérir, parce que les pays conquis sont les seuls dont on soit sûr.

Non, l'Angleterre et la France n'auraient adopté à aucun prix de semblables projets. Elles connaissaient le moyen de rallier l'Europe, car elles l'ont employé : pratiquer jusque dans la guerre la politique de paix, montrer autant de modération que de fermeté, autant de désintéressement que de résolution, vouloir ce qu'on veut et ne vouloir que cela, et prouver qu!on ne se laissera pas entraîner à autre chose. Voilà la vraie méthode pour supprimer en peu de temps les neutralités, même les plus malveillantes. Le libéralisme est une grande force, l'opinion publique est irrésistible. Il n'y avait qu'à continuer ce qu'on avait si bien commencé.

On rencontre de par le monde d'étranges amis de la liberté ! Ils l'estiment assez peu pour vouloir l'imposer, la propagande armée leur plaît. — De deux choses l'une cependant : ou l'on croit aux idées, ou Ton ne croit qu'à la force. Quant à moi, je regarde une liberté

imposée comme une vraie tyrannie ; je désavoue les guerres révolutionnaires et les guerres contre-révolutionnaires aussi, bien entendu ; la république française faisant des républiques à coups de canon, nos expéditions de 1823 en Espagne et de 1831 à Rome, me blessent également. Nul ne s'intéresse plus que moi à certaines nationalités opprimées ; mais l'histoire prouve que les grands bouleversements européens ne leur profitent guère ; leur cause s'inscrit sur le programme, et s'oublie à la fin quand on règle les comptes. Si jamais la France et l'Angleterre veulent servir la cause des peuples qui réclament leur indépendance, qu'elles se contentent de proclamer pour les autres et pour elles-mêmes le principe absolu de la non-intervention ; qu'elles annoncent l'intention sérieuse de maintenir ce principe, fût-ce par la force; cela sera plus utile que d'intervenir en personne, plus utile et plus désintéressé.

Le libéralisme a ceci d'admirable qu'il est un principe, qu'il met un principe à la base des alliances, à la base des guerres, et que toutefois il n'entreprend jamais ce qu'on appelle des guerres de principes, c'est-à-dire des guerres de propagande. L'explication est bien simple : forcer les gens h être libres, c'est agir en despote. Entre l'idée de contrainte et celle de liberté il y a contradiction, de même qu'il y a contradiction entre l'esprit libéral et l'esprit de révolution ou de conquête.

Non-seulement il ne faut pas forcer les gens à être

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libres, mais il ne faut môme pas les y aider. Une fois l'intervention supprimée, toute nation vraiment digne de l'indépendance trouvera moyen de l'obtenir. Nous finissons presque toujours par avoir ici-bas ce que nous méritons, et il n'est pas fâcheux que la liberté coûte quelques efforts : les choses ne valent que ce qu'elles ont coûté.

On me dira qu'en fait il ne>se serait pas posé tant de questions, ni surtout de si grosses questions. Quelques démonstrations en Allemagne , peut-être la restauration de la Pologne, voilà l'extrême limite de ces plans éventuels inventés et colportés par les journaux.

Des limites ! comme s'il était possible d'en poser ! Qu'on le veuille ou non, la guerre en Europe devient guerre générale, la guerre générale devient guerre révolutionnaire , la guerre révolutionnaire devient guerre de conquête. Il est presque impossible qu'il en soit autrement.

Ces guerres-là sont des guerres sans fin. Ce sont celles qui enfantent les grandes armées permanentes et la prédominance de l'esprit militaire. Ce sont celles qui ruinent pour longtemps, dans la conscience des peuples, toutes les idées de droit et d'indépendance. Ce sont celles qui amènent les alliances despotiques et les honteux marchés. J'admire vraiment que certains partisans de l'alliance anglaise lui aient souhaité de courir ainsi les aventures! Elle y aurait péri dès le premier jour; et cela est juste, car une alliance de paix, de conservation et de liberté ne saurait consentir

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