L'ALLIANCE ANGLAISE C'EST LE LIBÉRALISME
On ne doit parler que de ce qu'on sait; je ne ferai par conséquent ni stratégie ni diplomatie (aussi bien, la situation actuelle des choses m'en dispenserait). Il n'est pas besoin, je pense, d'être tacticien ou de connaître par le menu les détails des négociations, pour avoir une opinion sur cette question immense qu'on appelle la guerre d'Orient. 11 y a des principes en ce monde, et les principes sont toujours à la base de tout ; toujours au fond d'un grand événement il se trouve quelque chose d'essentiel et de général qu'un peu de réflexion met à la portée des profanes. Je crois peu, je l'avoue, aux mystères de la politique, et l'expérience m'a fait comprendre qu'on apprend d'ordinaire moins qu'on ne désapprend à perdre de vue l'aspect simple
des affaires pour en étudier les particularités techniques et pour écouter les confidences qui s'échangent à l'oreille dans les cabinets. Je n'ai rien entendu ni pu entendre, je ne sais rien ; voilà pourquoi j'espère être en état d'apercevoir et de dire ce qui a échappé peutêtre aux gens mieux instruits.
Dès le premier jour, dès la première minute du conflit avec la Russie, j'ai senti que le libéralisme y était engagé, et que c'était même là son caractère fondamental. Depuis lors cette impression n'a fait que s'accroître, ou plutôt, ce qui était impression est devenu conviction. Par quel motif une pareille conviction n'était-elle pas plus générale ? Les uns sans doute se méprenaient sur la nature du libéralisme, le confondant avec le socialisme , avec le radicalisme,, avec l'esprit révolutionnaire, c'est-à-dire avec ses ennemis mortels; d'autres se méprenaient sur la nature de la guerre d'Orient, y voyant ou l'amour platonique du Turc, ou au contraire des vues égoïstes et ambitieuses, ou un triomphe fatal des tendances militaires, ou une lutte contre les intérêts conservateurs défendus par la Russie. Il fallait définir le libéralisme, je l'ai fait; il fallait définir la guerre d'Orient, je vais le faire.
On m'accusera d'avoir pris le plus long pour aller en Grimée. A mon avis, ceux qui prennent le plus court n'y arrivent pas ; ce n'est pas y arriver, qu'aboutir à une simple querelle de circonstance, d'entraînement, d'honneur national, même d'équilibre européen, lorsqu'il y a une querelle de liberté.
Je ne me fais pas d'illusions, on l'a vu, sur le libéralisme de mon pays; cependant 1789 et 1830 ont passé sur nous, il s'est accompli chez nous une répudiation définitive du passé qui nous assure une position à part dans l'Europe continentale. Avec qui marchera la France? Voilà la grosse question, non-seulement pour elle, mais pour le monde entier, pour la civilisation, pour le libéralisme, et (si étrange que cela paraisse) pour la paix. Inclinera-t-elle vers l'Orient et vers la Russie, ou se tournera-t-elle vers l'Occident et vers l'Angleterre? La Russie représente un principe; l'Angleterre représente le principe opposé. Favorable ou indifférente à l'égard de la Russie, la France met en péril la sécurité et les progrès de l'univers, elle court risque de reculer elle-même sur la route où elle s'est avancée avec tant d'hésitation et de lenteur; unie à l'Angleterre, elle fait rétrograder le despotisme et la barbarie, elle sauve l'ordre, elle fortifie la liberté, elle se place dans les conditions les plus propres à sa propre éducation libérale. La science nous parle d'un équilibre stable et d'un équilibre instable; tout dépend de la position donnée au centre de gravité. Or l'équilibre est instable en Europe, tant qu'on y poursuit l'association artificielle des principes contraires; mais que la France et l'Angleterre se tendent la main, que le peuple qui a fait 89 marche à côté de celui qui a réalisé le minimum de gouvernement, et le centre de gravité européen prend sa vraie place, la force se trouve du môme côté que les idées, les perturbations deviennent impossibles.
Il restait donc quoique chose de neuf à dire sur la question d'Orient. ïl restait à la poser telle qu'elle est.
Il n'y a aujourd'hui que trois pays en Europe. Il devrait y en avoir quatre au moins. L'Allemagne devrait aussi être quelque chose, représenter quelque chose ; et par ce nom d'Allemagne je n'entends pas l'Autriche où depuis longtemps rien de vivant ne circule, j'entends la Prusse et les petits États. Par malheur, les gouvernements d'une contrée si intelligente semblent avoir subi, sous l'influence des alliances de famille et sous le coup des terreurs de 1848, une sorte de médiatisation qui les annule. L'Allemagne est devenue pour un temps comme une annexe inerte de la Russie. Cela ne peut durer, j'en suis convaincu; surtout cela ne peut conduire jusqu'à l'adoption active d'une alliance russe. 11 n'eût pas fallu moins qu'une agression impolitique de la part des puissances occidentales, pour donner à cette alliance impossible les apparences d'une question d'honneur national. Or comme je ne pense pas que l'Angleterre et la France, qui n'ont guère commis de fautes dans tout ceci, eussent consenti à en commettre une aussi énorme, il me paraîtrait injuste de supposer en aucun cas une Allemagne russe; parlons d'une Allemagne annulée. Je répète le mot, le seul qui rende, selon moi, la situation.
En attendant que nous ayons une Allemagne et que la puissance des affinités intimes en fasse un des membres essentiels de la famille occidentale, la France demeure entre deux pays , entre deux alliances, entre deux politiques. Ici la Russie, là l'Angleterre ; il faut choisir.
Qu'est-ce que la Russie?
Je désire éviter toute exagération malveillante; j'y aurai d'autant moins de peine que je connais des Russes dont le caractère excite vivement ma sympathie. Je ne conteste pas certaines qualités attachantes qui distinguent la nation en général. La guerre actuelle a mis ces qualités en saillie : une douceur gracieuse chez le peuple, une espèce de dévotion qui n'est pas de la piété puisqu'elle ne réforme aucun vice , mais qui toutefois est du dévouement religieux, une bravoure réelle chez les soldats, une courtoisie de bon goût chez les officiers, tout cela forme, en dépit de quelques épisodes sauvages (celui de Hango, par exemple), un ensemble qui ne manque pas de charme. Le général Mouravieff en particulier s'est honoré et a honoré sa patrie par la générosité chevaleresque dont sont empreints plusieurs articles de la capitulation de Kars.
Je ne viens point, on le voit, injurier la Russie. Je suis même prêt à confesser qu'elle a sa place nécessaire en Europe, et que cette place doit rester grande. Ceux qui révent l'anéantissement de la Russie sont des révolutionnaires ou des fous. Quant à moi, bien que je déteste un drapeau qui a été, qui est et qui sera long-
110 GUERRE I) ORIENÏ.
temps sans doute celui de l'ennemi, bien que je sache que c'est le drapeau de la réaction contre toute liberté et contre tout progrès, je déteste beaucoup plus encore les injustices, les violences, les ambitions et 'les tyrannies que ferait naître un remaniement de la carte d'Europe.
Cela posé, je peux exprimer ma pensée sans craindre qu'on la dénature. Oui, il existe un État dont le principe avoué est. la négation directe, absolue, de ce généreux libéralisme dont j'ai tenté d'esquisser le portrait, un État qui s'est donné la mission de fouler aux pieds l'individualisme et le droit, un État qui est l'incarnation vivante du maximum de gouvernement. Et cet État est aussi, bien entendu, l'incarnation de la force brutale, de l'ambition, de la guerre ; qui dit despotisme pur, dit tout cela.
Cherchez une liberté en Russie, cherchez-y un droit quelconque, une garantie quelconque de la dignité, de la personnalité humaine, vous ne les trouverez .pas. La confusion des deux domaines y est aussi complète qu'au moyen âge ; seulement elle s'est opérée en sens inverse : l'empereur y est presque pape , tandis que chez nous le pape était presque empereur. Or, cette forme moscovite du despotisme spirituel est assurément la plus grossière des deux, celle qui anéantit le plus effrontément la conscience.
La conscience ! On sait de quelle façon elle est traitée par le gouvernement russe ! Ce qui s'est passé chez les catholiques de la Pologne et chez les pro-
testante des provinces baltiques est fort instructif à cet égard. L'Église grecque a seule le droit de faire des prosélytes, et tous les moyens sont bons pour cela. Quant aux autres Églises, il leur est interdit sous les peines les plus sévères de propager leurs croyances, c'est-à-dire de remplir le premier de leurs devoirs. Les enfants d'un orthodoxe sont orthodoxes ; ils sont tenus de l'être, et toutes les convictions du monde n'y changeraient rien. 11 est bien question de convictions sous un pareil régime !
L'esclavage personnel y règne ; et ce n'est pas comme ailleurs un déplorable legs des temps anciens, c'est une création moderne qui n'a pas encore trois siècles de durée. A mesure que l'autocratie actuelle s'est fondée, elle a réduit en servitude la très-grande majorité de la population. Les deux faits ont été contemporains et connexes. Maintenant, que les derniers czars aient travaillé à abolir le servage, que des plans d'émancipation aient été débattus , qu'un certain nombre de seigneurs aient pu y donner les mains, je suis loin de le nier. Je crois aux bonnes intentions, mais je crois aussi à la puissance des mauvais principes. Autant l'émancipation a été facile en Esthonie, en Livonie et en Courlande, où elle a porté ces fruits admirables de relèvement et de progrès que produit toujours la liberté, autant elle serait difficile dans les gouvernements russes. Là , rien n'est préparé , la liberté ferait tache au sein d'une société radicalement servile. On continuera donc à y parler de l'affranchis-
sèment général des serfs, on enverra des récits fabuleux à nos journaux; quant à une mesure réelle, il est probable que nous l'attendrons longtemps. Longtemps les paysans continueront à subir ces misères immenses , cette dégradation et ces iniquités sans nom dont la littérature russe nous donnait naguère une idée. M' est-il pas remarquable que l'abolition du servage ne se soit accomplie qu'après la retraite des Russes, dans les principautés danubiennes? Tant qu'ils étaient là, semble-t-il, quelque chose faisait obstacle à toute décision libérale.
Une nation où personne n'a le droit ni de croire selon sa conscience, ni de pratiquer ce qu'il croit, où personne ne peut ni parler, ni imprimer, ni voyager qu'autant que cela convient au gouvernement, où presque tous sont privés de la faculté de posséder et sont au contraire possédés eux-mêmes, où un arbitraire sans limites menace incessamment de briser les liens de famille, où le service militaire les brise en effet, où l'armée prend et ne rend pas, une telle nation n'est pas seulement privée de libéralisme , elle est constituée contre la liberté.
Aussi l'ordre véritable, ce compagnon inséparable de la liberté, ne saurait-il y exister. Qui tue le droit d'autrui, tue aussi le sien : le droit, ce saint fondement de tout ce qui dure, de tout ce qui est digne de durer ! La Russie est donc un État anarchique. Ses sanglantes révolutions de palais rappellent les temps néfastes des Césars de Rome et des enchères préto-
riennes. Son administration est vénale , ses tribunaux rendent des services et non des arrêts , des services bien payés, et payés par tout le monde. Point de justice pour le pauvre, point de punition pour l'homme puissant, des lois sans autorité, un espionnage sans frein, et en fin de compte les commissions spéciales, les arrêts directs de l'empereur, le meurtre hypocrite du knout, la Sibérie et les mines, les mines où une volonté sans contrôle et sans appel ensevelit des existences destinées à s'y éteindre, où la mort ne fait pas de bruit. Nos bastilles et nos prisons d'État ont été perfectionnées dans l'Oural !
Voilà la Russie, à la fois barbare et raffinée, grossière et corrompue, despote à la manière de l'Orient, mais n'oubliant jamais que l'Occident la regarde. De là quelque chose de faux qui rappelle le Bas-Empire. C'est un des plus sinistres naufrages de la conscience humaine.
Considérons, en effet, la diplomatie russe depuis l'origine des complications qui troublent aujourd'hui l'Europe. Suivez cette marche tortueuse, que rend plus significative encore la loyauté personnelle de l'empereur Nicolas. En vain l'homme est sincère, le système ne peut l'être ; l'autocratie ambitieuse ne peut avouer ses vraies pensées, ses plans ne sont pas de ceux qui s'étalent en plein soleil. On se souvient des offres de partage destinées à séduire ou l'Angleterre ou la France; on n'a pas oublié les dénégations qui suivirent, puis la répudiation expresse des pensées
d'agression et de conquêtes en Orient, puis la proclamation officielle de ces mêmes pensées d'agression et de conquêtes. Ce que le père avait nié, le fils l'affirme; il rappelle avec éclat, dans sa proclamation d'avénement, les plans de Pierre 1", de Catherine et de leurs successeurs! Que dire des conférences de Vienne? Une première fois le bon sens de la Turquie signale le piège caché sous une rédaction ambiguë, et M. de Nesselrode se charge bientôt de nous apprendre luimême ce que la Russie entend par l'acceptation « des principes. » Elle accepte les principes, sauf à dénier les conséquences. Aussi a-t-on toujours eu, quand on discutait avec elle, de ces moments d'illusion où il semblait que tout était convenu, moments généralement suivis de ceux où l'on découvrait que rien n'était admis. La Russie consentait aux bases pour contenter l'Allemagne; elle repoussait l'application pour réaliser sa propre pensée.
Les manœuvres de 1851 à Vienne, n'ont pu, j'espère, se renouveler en 1856 à Saint-Pétersbourg; les puissances occidentales avaient acquis de l'expérience, et l'anxiété de l'Europe n'admettait plus de tergiversations. Si la paix s'achève, ainsi qu'on doit maintenant le croire, elle offrira à la Russie une occasion unique d'entreprendre une vaste réforme intérieure. Puisse-t-elle l'accomplir! Ceci, on en conviendra, n'est pas le souhait d'un ennemi. Ennemi de la Russie telle qu'elle est, je ne le serais certes pas de la Russie telle que la désire sans doute l'âme généreuse de son
jeune empereur. J'ai déjà dit mes doutes quant au succès, un principe despotique aussi profondément enraciné ne s'extirpe pas en un jour. Jl serait beau de le tenter cependant, et glorieux d'y réussir, glorieux môme d'y succomber.
En attendant, la Russie est identifiée à l'absolutisme; toutes les grandeurs qu'il peut conférer, elle les possède; toutes les corruptions qu'il peut engendrer, elle les subit. Où il ne reste debout ni un droit, ni une liberté, où l'individualité est inconnue, où personne ne se possède soi-même (les maîtres pas plus que les serfs), où chacun reçoit d'en haut le mot d'ordre,, en fait de croyance, en fait d'opinion , en fait d'éducation, en fait de carrière, où les consciences en un mot ont cédé la place aux consignes, on obtient l'unité que donnent les consignes, non la dignité, la droiture et la vraie force que donnent les consciences.
Et maintenant, qu'est-ce que l'Angleterre?
11 serait impossible de découvrir ou même d'imaginer un contraste plus complet que celui de l'Angleterre et de la Russie. Les qualités aimables qui distinguent le peuple russe sont précisément celles qui manquent un peu au peuple anglais, et je suis loin de l'en féliciter : la raideur et l'orgueil n'ont jamais été des vertus.
On voit que mon inclination pour les Anglais ne
semble pas à l'engouement. Et , à vrai dire , quand il s'agit d'eux, l'engouement n'est guère possible; toujours l'attachement qu'ils inspirent sera le
résultat de l'estime plutôt que celui de l'entraînement.
Pourquoi dissimuler les misères réelles de l'Angleterre, cette prédominance excessive de l'esprit industriel et mercantile, ces contrastes de luxe inouï et d'indigence absolue, ces abîmes d'ignorance et d'abjection où croupissent certaines parties de la population, ces abus du patronage, ces dotations monstrueuses de l'anglicanisme, ces amusements cruels, cette grossièreté qui éclate trop souvent encore autour des hustings ? Les amis de l'Angleterre ne cacheront pas ses taches; ils ne le pourraient pas d'ailleurs, car ellemême les étale. Avec cette ardente publicité qui découvre tout, raconte tout et exagère tout, avec cette immense enquête constamment ouverte d'un bout à l'autre du pays, on est toujours sûr de savoir le mal qu'il y a en Angleterre, autant qu'il y en a et même plus qu'il n'y en a.
Mais laissez faire l'individualisme appuyé sur l'Évangile ; il résoudra les questions sociales, les questions politiques et les questions d'Église ; il sondera et guérira les plaies les plus envenimées du paupérisme, il relèvera les classes abaissées , il achèvera la réforme commencée des mœurs électorales, il se portera résolument partout où apparaissent la souffrance et le péril ; Hercule nettoiera les établesd'Augias. 11 y a moins loin du mal actuel au remède prochain, qu'il n'y avait du jour où l'abolition de la traite et de l'esclavage était entreprise, en dépit des moqueries des uns et de l'indignation des autres, à celui où Wilberforce, saluant les
premiers rayons du soleil qui doraient les vitraux de Westminster, pouvait enfin annoncer, au milieu des applaudissements unanimes, que le soleil de la liberté allait se lever aussi sur trois cent mille esclaves.
L'individualisme chrétien a fait cela : c'est lui qui a fait voter à cette nation « mercantile » le milliard de l'affranchissement; c'est lui qui a conquis pour les classes pauvres la suppression du système protecteur ; c'est lui qui a fondé les églises indépendantes, soutenues par des subsides volontaires, et qui renferment aujourd'hui la majorité du peuple anglais ; c'est lui qui a créé ces sociétés missionnaires et ces sociétés bibliques, vieilles à peine d'un demi-siècle, et couvrait déjà le monde de leurs travaux ; c'est lui qui a traduit l'Écriture sainte en cent cinquante langues et qui en a répandu plus de trente millions d'exemplaires; c'est lui qui recueille cent millions chaque année pour les œuvres de charité et de foi ; c'est lui qui a des églises sans le gouvernement, des écoles sans le gouvernement, des missions sans le gouvernement, des institutions agricoles et scientifiques sans le gouvernement ; c'est lui qui a assuré à tous la liberté religieuse et qui permet aux catholiques de bâtir tant qu'ils veulent dans les trois royaumes leurs églises et leurs couvents ; c'est lui qui a emporté successivement la liberté du commerce, la liberté du parlement, la liberté de la navigation ; c'est lui qui distribue hardiment des chartes à toutes les colonies, et qui les appelle à vivre de leur propre vie, à décider de leurs propres destinées,
Quelle nation représente ici-bas comme l'Angleterre le déploiement énergique de l'individu? La voix catholique du comte de Montalembert ne lui rendait-elle pas l'autre jour encore un témoignage qui ne sera pas suspect? L'Angleterre chrétienne a vu les souffrances de certaines classes, les immondes logis de certains quartiers, l'abandon moral de certaines catégories d'enfants ; elle s'est dit : il faut que cela change. Et aussitôt elle s'est mise à l'œuvre. Les missionnaires de la cité de Londres ont pénétré, au péril de leur vie, dans les bouges les plus mat famés ; les écoles déguenillées ont surgi ; les écoles du dimanche ont trouvé leurs cinquante mille directeurs gratuits et volontaires • des sociétés puissantes se sont formées pour l'amélioration du sort des ouvriers, et ont obtenu du parlement le bill des petits logements. Déjà les principaux scandales des locations en garni sont attaqués dans leur racine; déjà des maisons modèles sont bâties, maisons qui n'ont rien de la caserne ou du phalanstère, et où l'isolement précieux de la vie de famille, le principe fondamental de la société britannique, est soigneusement garanti; déjà s'ouvrent, toujours par souscription, des collèges destinés aux ouvriers adultes. Je n'en finirais pas, si je voulais tout énumérer ou seulement tout indiquer : les dévouements libres ont-ils jamais fait défaut à l'œuvre immense de l'évangélisation? N'ont-ils pas abondé dès qu'on a connu en Angleterre l'état des hôpitaux militaires de Gonstantinople et de Crimée? Sans la résistance de
sir Sydney Herbert et d'autres puséistes alors au pouvoir, ces dévouements n'auraient-ils pas eu un caractère bien plus général encore et plus spontané?
La Grande-Bretagne a certainement devant elle plusieurs crises périlleuses à traverser ; mais elle les traversera, pareille à ces nobles vaisseaux dont la proue ne plonge et ne disparaît un moment dans le gouffre entr'ouvert que pour se redresser victorieuse. — L'aristocratie anglaise est battue en brèche ; elle a perdu le gouvernement de la chambre des communes en perdant les bourgs-pourris; elle perdra le monopole des grades militaires; elle perdra les hautes positions cléricales le jour où la religion d'État aura succombé. Qu'importe! Les hautes classes sauront bien se passer de ces privilèges et accueillir la bonne démocratie en écartant la mauvaise. La bonne est celle qui ouvrira toutes les carrières à tout le monde ; la mauvaise est celle qui poserait le principe despotique de la souveraineté du nombre ou de la souveraineté du but.
Celle-là cherche bien à faire son chemin en Angleterre, et il est devenu nécessaire de la surveiller avec soin. On la surveillera, on lui résistera, soyez-en certains. Si les populations industrielles, si les grandes villes sont parfois entraînées, les saines et énergiques populations de la campagne tiendront bon. Là est et a toujours été le centre de la vie et des forces du pays. La gentry, cette aristocratie foncière accessible à tous, continuera son œuvre admirable de libéralisme con-
scrvateur. Appuyée sur les paysans dont aucune crise, aucune révolution n'est parvenue à la séparer, forte de la liberté qu'elle a créée autour d'elle, elle défiera la démagogie comme elle défiait autrefois les Stuarts. On ne renverse pas aisément une aristocratie sans privilèges, une aristocratie qui n'avait plus de serfs à l'époque où l'Europe entière en était couverte, une aristocratie qui a pris l'initiative de toutes les réformes populaires, qui se recrute incessamment dans le peuple, qui s'associe à ses sentiments, qui vit de sa vie, qui tient véritablement la tête de la civilisation et du progrès. Quelle classe a accepté les sacrifices qu'entraînait la transformation du régime commercial et agricole? quelle classe supporte à l'heure qu'il est, par un acte de sa propre volonté, le poids énorme de Vincome-taœ, destiné à payer la guerre sans surcharger l'avenir? La classe des propriétaires. Quand on a su agir ainsi, on peut accueillir hardiment ce qu'il y a de vrai dans le mouvement démocratique, et repousser ce qu'il renferme de faux. Les nivellements de l'absolutisme radical ne sont pas à craindre, tant qu'il y a des individus et des consciences, tant que le droit regarde en face les majorités, tant qu'un homme peut prévaloir contre une foule ; et c'est ce qui se passe en Angleterre. Laissez-nous une seule aristocratie, celle des convictions, et tout ira bien.
Ce que je redoute pour lWngleterre, c'est moins la violence des partis révolutionnaires, que les doctrines serviles qu'ils s'efforcent de mettre en circulation.
D'un côté on tourne en ridicule les institutions nationales, en recommandant pour la conduite de la diplomatie ou de la guerre les silencieuses allures des Russes et des Autrichiens ; de l'autre côté, on pousse à la centralisation, à la bureaucratie, à l'augmentation du nombre des emplois, au développement excessif de l'armée permanente. L'éloge enthousiaste des États absolus s'est déjà glissé dans quelques journaux anglais, le self gaver mnent a été attaqué, notamment dans les questions d'écoles. — Que nos alliés y prennent garde! Ils ne seraient plus l'Angleterre et ne seraient pas la France, s'ils se donnaient une organisation universitaire, beaucoup de pompons et d'épaulettes, une légion de fonctionnaires salariés. C'est de ce côté qu'on attaque chez eux la forteresse de l'individualisme. Et je ne parle pas d'une agression moins apparente mais plus dangereuse, de celle qui s'en prend aux âmes et dont les tendances catholiques de la haute Église sont la principale manifestation. Là aussi la résistance est énergique, et l'école du docteur Pusey, qui n'a pu entamer la nation proprement dite, doit savoir à l'heure qu'il est que son succès est impossible. On a souvent prédit la ruine prochaine de l'Angleterre et de ses institutions libérales. Les prophètes de malheur ont eu tort jusqu'ici, et j'ai la confiance qu'il en sera de même à l'avenir. Jugez du deuil qui se répandrait par le monde entier (oui, chez ceux mêmes qui déclament en aveugles contre les Anglais), si un jour il venait à sombrer ce grand pays, si elle venait à
se taire cette voix qui seule a retenti pour la consolation de l'humanité aux tristes époques de mutisme universel, si ce parlement où les protestations de la liberté ont toujours pénétré, où le droit a toujours eu son jour, où la conscience générale a toujours trouvé des organes, si ce vieux monument de la liberté s'écroulait!
Il n'en sera rien. Le bruit peut être immense, les menaces effrayantes, les rassemblements formidables; mais l'antique rempart est solide, celui qu'ont élevé en commun l'Évangile, le droit et l'individu, le rempart du libéralisme. Nation étonnante, qui semble être incessamment à la veille d'une révolution, tant elle fait de tapage, tant elle a de journaux et de meetings et de ligues et de démonstrations publiques ; et qui ne fait jamais de révolutions parce qu'elle fait à temps les réformes! On dirait une chaudière dont la soupape serait levée et qui paraîtrait prête à sauter ; elle ne sautera pas cependant, parce qu'elle a une soupape.
Entendons-nous bien : les institutions et les mœurs libérales de l'Angleterre ne renferment aucunement la panacée miraculeuse qui guérirait tous les maux. Il est des questions qu'elles ne résoudront pas, par le simple motif qu'elles sont insolubles. L'Angleterre ne supprimera pas plus la distinction des pauvres et des riches, que celle des laborieux et des fainéants, des économes et des dissipateurs. Je vais plus loin, personne n'empêchera jamais qu'il n'y ait ici-bas un certain nombre de fortunes scandaleuses et d'infortunes imméritées ; personne ne fera jamais que les secours
soient dans tous les cas proportionnés aux besoins. Les systèmes qui promettent cela menlent; ils trompent les classes ouvrières en attendant l'heure de les ruiner.
J'oubliais, il est vrai, que l'Angleterre trompe aussi, que c'est une puissance essentiellement machiavélique, que son libéralisme n'est qu'un piège abominable ! Si elle accomplit de grandes et belles choses, c'est afin d'éblouir et de perdre les autres nations!
Quand j'entends proférer cette accusation si commode, quand j'entends les gens qui aiment chez nous les abus et qui en vivent s'indigner si vertueusement contre ceux qui ont eu la perfidie de les supprimer chez nos voisins, je me demande jusqu'à quel point il est permis de prendre de telles vertus au sérieux. Et je me pose aussi une autre question : Comment se fait-il que les âmes généreuses, que le parti du progrès aient en Angleterre le monopole de ce profond machiavélisme? D'où vient que le parti tory ait invariablement combattu ces habiles mesures destinées à immoler tous les autres peuples à la prospérité des Anglais?
Le fait est que les libertés « égoïstes » qu'on nous dénonce ont toutes été enlevées après une longue résistance, enlevées malgré la protestation prolongée désintérêts matériels, enlevées par les libéraux contre les rétrogrades. Où Ton a été bien peu perspicace en Angleterre, ou l'on y a poussé la dissimulation par delà les limites connues. 0 profondeur !
Lorsque Buxton, Wilberforce cl leurs amis attaquaient la traite des noirs, ils songeaient au fond à humilier toutes les marines au moyen du droit de visite! Lorsqu'ils réclamaient l'affranchissement des esclaves anglais, ils avaient calculé qu'ils pourraient ainsi ruiner la France, le Brésil, l'Espagne, ies Etats- Unis! Lorsque l'on poursuivait au sein du parlement l'émancipation des catholiques, on avait bien prévu que cela donnerait de l'embarras aux pays dont l'organisation a pour base l'intolérance religieuse! Lorsque sir Robert Peel sacrifiait sa carrière pour établir la liberté du commerce, il avait deviné que le reste de l'Europe serait entraîné à en faire autant, et que le reste de l'Europe y périrait! Lorsque l'abolition des lois de navigation était accomplie, on se proposait de mettre en péril la sécurité des marines rivales!
Cruelle comédie, il faut en convenir, et dont on ne supporterait pas le spectacle si l'on n'avait, pour soulager son cœur, la vue édifiante des efforts désespérés qu'ont opposés à chacune de ces réformes les partis qu'on ne croit pas d'ordinaire fort soucieux de libéralisme et les intérêts qu'on suppose ( à tort sans doute ) peu enclins au respect exagéré de la morale!
Trêve de plaisanterie. — L'Angleterre a été maintes fois égoïste ; mais elle l'a été contre le libéralisme et non par lui, contre ses institutions et non par elles. Qui bat en brèche ce reste de tyrannie religieuse, l'exclusion des israélites du parlement? Qui pousse à délaisser pour toujours ce reste de tyrannie maritime,
la négation du droit des neutres? Qui a flétri les infamies de la conquête des Indes et la guerre odieuse de l'opium ? qui a parlé du machiavélisme anglais? qui nous en a appris ce que nous en savons? Les mêmes hommes qui ont emporté successivement tant de réformes, et qui ne sont pas au bout de leur tâche. En eux se personnifie l'esprit libre et chrétien qui est le génie de l'Angleterre.
L'Angleterre, c'est le self-government, ou, si vous aimez mieux, le minimum de gouvernement; c'est le noble régime des convictions personnelles, des efforts spontanés, de la réforme sortant des entrailles mêmes de la société et non des bureaux d'un ministère ; c'est la presse aux mains des mauvais et la presse aux mains des bons, les idées combattant les idées ; c'est la vérité ayant foi en elle-même, se sentant de force à supporter le grand jour, et sachant en effet parler plus haut, imprimer plus de livres, tenir plus de meetings, exercer plus d'influence que ses adversaires ; c'est l'effort incessant pour élever le niveau, en Angleterre et dans ses colonies, chez les Européens et chez les Indiens. et chez les noirs. Voilà des grandeurs qui valent, je pense, celles de la Russie, et qui sont d'une tout autre nature. J'ai pu les peindre sans toucher même aux questions de prospérité et de richesse. Cependant la prospérité est aussi un bienfait du libéralisme, et je ne suis pas de ceux qui la dédaignent, pourvu qu'elle marche avec le développement, non avec l'écrasement de l'homme moral.
Telle est l'Angleterre; telle est la Russie. — Entre ces deux principes merveilleusement incarnés dans ces deux nations, la France a eu à choisir.
Et qu'on ne vienne pas nous dire : les alliances se tondent sur des intérêts, elles ne se fondent pas sur des principes! Gela n'est pas, pour la gloire du genre humain. Quoi qu'on fasse, les principes finissent toujours par prévaloir. Les principes ne sont pas seulement plus nobles, ils sont plus forts que les intérêts; ils sont les premiers des intérêts.
Il y a plus : dans le moment actuel, dans la lutte actuelle, les principes sont en évidence, comme ils ne l'ont peut-être jamais été. A ne considérer qu'un étroit égoïsme national, l'alliance russe devait être préférée par la Grande Bretagne et par nous. Au lieu de dépenser des milliards sans gagner un pouce de terrain, la puissance qui aurait accueilli les offres de partage présentées par l'empereur Nicolas aurait pu se voir en mesure de gagner beaucoup de terrain sans dépenser des milliards. A ne considérer que l'intérêt de l'Angleterre (dont on parle tant), il valait mieux sans doute mettre la main sur l'Egypte que d'occuper et d'évacuer Balaklava, il valait mieux laisser vivre les flottes assez peu vaillantes de la Russie que de provoquer l'accroissement des nôtres. Cela a été évident dès la première heure , et dès la première heure on n'a pas hésité, tant il est vrai que les questions de principe dominent de bien haut toutes les questions d'intérêt.
Mais comment dominent les questions de principe? Est-ce qu'on s'en rend un compte précis et distinct? Est-il probable, par exemple, que la France aujourd'hui ait rompu avec la Russie et resserré son alliance avec l'Angleterre dans le but exprès de défendre la cause menacée du libéralisme? Il serait insensé de le soutenir. Mais à défaut d'opinions conscientes, il circule ici-bas de puissants instincts dont l'influence, à l'heure des grandes crises, s'exerce énergiquement sur la politique des peuples. La haine de la servitude complète , systématique , telle que la représente la Russie , est un de ces instincts. Si peu libérale soitelle, la France ne voit pas sans une répugnance invincible les progrès d'un pareil esprit, d'un pareil régime. Elle sent là une menace pour la civilisation et pour les conquêtes de 89.
Or la France ne se trompe pas. Cherchez une autre explication suffisante de ce fait immense, de cette révolution européenne qu'on nomme l'alliance anglofrançaise ; vous ne la trouverez pas. L'alliance de l'Angleterre et de la France est si bien au fond des choses, à la base de la situation générale, elle exprime si bien un principe, qu'elle s'impose tour à tour à tous les gouvernements; oui, même à ceux qui ne la veulent pas, et nous ne paraissions guère la vouloir au
moment où les chances d'une descente française en Angleterre occupaient presque seules la presse et la tribune de l'autre côté du détroit. N'importe, il y a aujourd'hui dans notre vieux monde un rapprochement nécessaire et un antagonisme fondamental. Lorsque la monarchie de 1830 proclamait l'union étroite avec l'Angleterre, lorsqu'elle signait la quadruple alliance, c'est-à-dire la confédération anglo française de l'Occident, lorsqu'elle y persistait en dépit des attaques d'une opposition bien peu clairvoyante, convenez-en, lorsque nous, les partisans de sa politique, nous nous faisions tuer sur la brèche électorale plutôt que d'abandonner cet article de foi, essentiel à nos yeux; lorsque nous déplorions, pour cela même, la faute capitale des mariages espagnols, nous avions conscience de poursuivre la réalisation de la plus belle idée, du plus magnifique progrès que les temps modernes aient amené, nous nous sentions en plein dans le vrai courant du libéralisme. Nous savions alors ce que nous faisions en posant l'alliance anglaise comme la pierre angulaire; nous savions qu'elle signifiait liberté, et nous savions qu'elle signifiait aussi conservation; nous savions qu'elle signifiait résistance à une autre alliance à la fois rétrograde et perturbatrice, condamnée à la guerre et à la contrerévolution.
Ce que je pensais à cette époque je le pense encore aujourd'hui ; plus je suis resté attaché au souvenir de la monarchie constitutionnelle, moins je me sens libre
de tourner le dos à nos maximes d'alors. Et qui donc aurait la vue assez courte pour ne pas apercevoir ce prodigieux changement qui remplace des haines séculaires par une cordiale intimité? La constitution politique du monde en a été transformée , l'ancien équilibre est aux abois; un nouvel équilibre, qui ne subordonne plus les principes aux intérêts, oppose en môme temps aux prétentions absolutistes et aux passions démagogiques une barrière infranchissable. Y a-t-il des âmes libérales qui trouvent moyen de ne pas s'en réjouir? 11 faut bien le croire, puisque cela est. Quant à moi, j'applaudis sans arrière-pensée à la mort prochaine du patriotisme étroit, et en particulier des préventions inintelligentes contre « la perfide Albion. » Nous n'en sommes point encore là ; mais nous y viendrons, j'espère. C'est quelque chose déjà d'avoir combattu côte à côte sur terre et sur mer, d'avoir souffert ensemble, vaincu ensemble, d'avoir obéi à des chefs communs, d'avoir pratiqué la noble confraternité des armes, la noble rivalité du courage, d'avoir appris à se connaître sur le champ de bataille et à s'estimer réciproquement; c'est quelque chose d'avoir attaqué ensemble la tour Malakoffle jour de l'anniversaire de Waterloo.
Si certains libéraux s'obstinent à ne pas comprendre cela, soyez sûr que tous les absolutistes le comprennent. Je n'en veux pour preuve que l'unanimité avec laquelle, d'un bout de l'Europe à l'autre, ils insultent et déchirent l'Angleterre. Ils voient, eux, que les deux
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principes sont en présence, le principe russe et le principe anglais. Ils savent que ceci n'est pas un conflit ordinaire, mais la rencontre dès longtemps prévue de l'Orient despotique et de l'Occident libéral.
Pourquoi le parti absolutiste est-il si nombreux? Pourquoi semble-t-il avoir recruté tant d'hommes qui devraient marcher sous une autre bannière? Pourquoi tant d'hommes éclairés et généreux, qui ne partagent pas au fond les sentiments de ce parti, jouent-ils momentanément son jeu et suivent-ils son mot d'ordre. 11 vaut la peine de s'en informer.
1848 explique tout cela; je ne dis point qu'il le justifie. Quand je considère le vaste progrès des sympathies russes en Europe, quand je rencontre ces conservateurs transformés presque en légitimistes et en contre-révolutionnaires, mon premier sentiment est la surprise sans doute, et une surprise douloureuse, mais le second est un retour vers la cause essentielle d'un semblable revirement. La cause, c'est la révolution de février. Je le dis à la décharge de ceux qui, mal affermis dans leur foi libérale, l'ont répudiée alors: on peut comprendre qu'ils soient devenus incrédules à la liberté.
1848 a poignardé la liberté, et ce n'est pas le moindre de mes griefs contre lui. En présence de cette révolution sans motif, bien des gens se sont dit et devaient se dire : « Le libéralisme est jugé, la liberté régulière est impossible chez nous, la France vient de ruiner sa dernière espérance de vie constitutionnelle;
jamais clic n'aura de chances meilleures que celles de 1830, jamais elle ne rencontrera de conditions plus propres à assurer son succès. Légalité scrupuleuse, respect de la Charte, tout y était ; les fautes n'ont été que ce qu'elles seront toujours dans un gouvernement. Donc il est prouvé que chez nous la liberté politique est impraticable, qu'elle est morte et bien morte. Nous ne supporterons jamais un régime parlementaire, un régime de tribune et de journaux, puisque nous ne l'avons pas supporté. Nos tendances sont ailleurs, notre destinée est ailleurs. Pourquoi nous obstiner aux illusions et aux chimères? La vraie question se pose entre le despotisme monarchique et le despotisme socialiste: or, nous préférons de beaucoup le premier au second. Avant tout il faut vivre, et pour être sûr de vivre ce n'est pas trop de réunir toutes les forces de résistance dont dispose la société. La grande coalition désormais, ce sera celle des propriétaires contre les partageux, des royalistes contre les républicains, des conservateurs contre les niveleurs. »
De là à se ranger du côté de la Russie il n'y avait pas loin. La Russie, après 1848, a eu devant elle et a résolument saisi une occasion de conquêtes morales qui dépassaient de beaucoup en importance les conquêtes matérielles, et qui d'ailleurs semblaient devoir les préparer. Le czar se posa en maître de l'Europe centrale, en pacificateur suprême. La résistance au mouvement de 1848 se personnifia en lui et triompha par lui. De ee jour il devint le chef d'un parti
immense, et il y eut des Russes dans tous les pays.
Je n'examine pas ce qui domina à cette époque dans la conduite de la Russie : le désintéressement, ou l'habileté. Je ne trouve pas mauvais que le désintéressement soit habile. Le fait est que Nicolas aurait peut-être pu rester en Hongrie, et qu'il ne l'a pas fait; essayer l'occupation de Constantinople, et qu'il ne l'a pas voulu.
L'effet fut considérable. Le parti de la résistance crut voir que son drapeau était déployé, il salua son chef, et il lui est resté fidèle. Quand je dis le parti de la résistance, j'entends celui qui sacrifie tout à cette seule considération, qui trouve que tout est bon pour atteindre ce but, celui qui désormais applaudit à toute répression, qui se défie de toute liberté, celui qui au fond, et quelles que soient les précautions du langage ou les inconséquences de la pensée, n'a plus d'autre article de foi que le recours à la force, la haine des institutions anglaises et des principes de 1830. Cette haine prend des formes diverses : les uns sont contents pourvu qu'on impose silence aux bavards , les autres tournent leurs regards vers l'ancien régime et le droit divin ; mais les uns et les autres sont pleins d'estime pour la Russie, de défiance pour l'Angleterre. Ceux même qui ont admis jusqu'à un certain point la légitimité de la guerre, l'ont considérée comme un fait anormal; amis de l'ordre, il leur répugne de combattre trop longtemps une puissance dont la mission est de faire de l'ordre aussi; il leur répugne de marcher trop
longtemps unis à une puissance qui fait du désordre, en fin de compte, puisqu'elle persiste à faire de la liberté.
Tel est aujourd'hui le parti de la résistance, avec ses opinions communes et ses divisions intérieures. 11 a en lui bien des hommes qui valent mieux que lui, et qui sont dignes de comprendre les vraies conditions de la résistance, seule digne de ce nom. C'est à eux que j'ai éprouvé le besoin de m'adresser.
Je conçois l'entraînement auquel ils ont cédé. Les nécessités de l'ordre sont bien les premières, j'en conviens ; avant tout, il faut que je sois sûr de n'être ni tué ni pillé. Entre les deux formes du despotisme, il est bien permis de préférer la moins brutale. L'absolutisme laisse à la conscience individuelle quelques chances, le socialisme ne lui en laisse aucune, il est la tyrannie amenée à sa perfection. Encore n'est-ce pas du socialisme seulement qu'il a été question, c'est du communisme, de la curée proprement dite. Je vais plus loin, au lieu de partager les illusions des hommes qui s'imaginent que le péril est passé, je suis convaincu qu'il est toujours là ; les convoitises sont les mêmes, et les doctrines n'ont pas changé.
Je ne conteste donc rien, rien que l'étrange remède qu'on prétend opposer à un si grand mal. Je ne suis pas du tout homœopathe en politique, je ne crois pas à l'application de la maxime : Similia simililws curantar. Résister au despotisme par le despotisme, opposer la Russie au socialisme et à l'esprit de révolution, repousser l'école qui nie le droit, qui supprime
l'individu, qui établit le maximum de gouvernement, en niant comme elle le droit, en supprimant comme elle l'individu, en établissant comme elle le maximum de gouvernement, c'est adopter, selon moi, la méthode la plus insensée. Réprimez le désordre, c'es£ bien ; le système libéral débute aussi par là. Mais il prétend faire plus, il veut tarir la source du désordre, et pour cela il fonde l'ordre sur la liberté.
Demandez vous dans quel pays le socialisme s'établirait le plus aisément : en Russie ou en Angleterre? — En Russie, tout est préparé pour lui : le sol est nivelé, la personnalité humaine, ce grand obstacle, a été ruinée dans tout ce qui la constitue, croyances,, propriété, famille, indépendance personnelle. En Angleterre, au contraire, le radicalisme est impossible, parce qu'il y a des hommes.
Avoir des hommes, et dans ce but avoir des convictions, provoquer le déploiement des actions spontanées, développer le sentiment des responsabilités, poursuivre enfin et reprendre, en dépit des échecs inévitables, l'œuvre laborieuse du libéralisme , voilà l'unique moyen de barrer le chemin à l'anarchie radicale. Entre l'absolutisme et elle, il n'y a pas contradiction ; il y a complicité. Et par là j'entends la complicité directe, sans compter celle qui procède par voie de réactions alternatives, celle qui fait des absolutistes en haine du radicalisme et qui fait ensuite des radicaux en haine de l'absolutisme. Nous aurions certes beaucoup moins de partisans de la Russie sans les folies
anarchiques de 1868, et nous aurions beaucoup moins d'hommes dévoués à la république sociale sans le juste dégoût qu'inspire ridée de conservation séparée de l'idée de progrès.
Le libéralisme a été entamé des deux parts ; il est temps qu'il se reconnaisse et qu'il se défende.
Après tout, il est quelque chose en France, et je le verrais avec douleur renouveler la faute qu'il a commise sous la monarchie constitutionnelle. Au lieu de se diviser, de se perdre à gauche et à droite, qu'il sache agir lui-même, faisant front au despotisme de droite et au despotisme de gauche. Lui seul est conservateur. Le véritable antidote de l'esprit révolutionnaire c'est l'esprit libéral ; sachons le rappeler aux gens qui l'oublient ; ne laissons pas subsister cette fatale méprise qui va chercher du côté de l'obscurantisme et de l'ancien régime, du côté de la Russie, en un mot, les garanties de la conservation et delà paix.
La paix! Il n'y a qu'un peuple qui la menace dans notre ancien monde, la Russie. Où la notion de droit est inconnue, là habite l'esprit de conquête. Ce détestable esprit, manifestation grossière du règne de la force brutale, insulte permanente à l'adresse de la civilisation et de l'Europe moderne , il a trouvé là un dernier asile. Toujours la barbarie fut envahissante : la Russie, 'au fait, est un camp.
Et l'on appelle le parti russe le parti de la paix ! Et l'on appelle l'alliance russe une alliance conservatrice ! .le ne connais qu'une alliance conservatrice, et elle
Test parce qu'elle est aussi libérale. Que la France s'unisse à l'Angleterre, et alors la prépondérance de la civilisation sur la barbarie sera telle, que celle-ci ne pourra pas reprendre ses projets de guerre, d'envahissement et remaniement révolutionnaire des territoires.
Entre l'alliance qui se présente les mains pleines de propositions de partage et celle qui stipule avant tout le désintéressement absolu, je ne saurais hésiter ni en qualité d'ami de la paix, ni en qualité de conservateur, ni en qualité de libéral.