‹ Après la paixChapitre 5 sur 14 · SECOND ÉLÉMENT DU LIBÉRALISME L'INDIVIDU · texte numérisé non relu

SECOND ÉLÉMENT DU LIBÉRALISME L'INDIVIDU

Le droit est le premier élément du libéralisme; il n'est pas le seul. Sur cette base essentielle et que nous avons dû poser avec un soin particulier, on peut édifier la tyrannie. Les théoriciens du despotisme n'ont pas tous, tant s'en faut, l'intrépidité logique de Hobbes; loin de soutenir avec lui que le droit est une pure création sociale, que le juste et l'injuste n'existent pas en eux-mêmes, la plupart s'inclinent avec nous devant les arrêts de la conscience. Seulement, et c'est là que nous nous séparons pour ne plus nous rejoindre, ce n'est pas à l'individu, c'est à la société qu'ils remettent la garde des principes que la conscience a proclamés. A qui la garde des principes de conscience doit-elle être confiée? Seconde question non moins importante que la question même de l'existence et de la souveraineté de ces principes.

Ou plutôt, à y regarder de près, est-il vrai que les deux questions soient distinctes ? La conscience est-elle encore souveraine, si elle ne demeure pas son propre garant, son propre gardien? Sommes -nous encore maîtres chez nous, si nous livrons la clef de notre porte au voisin? La réponse est aisée à faire ; et cependant il est nécessaire qu'elle se fasse, car cette distinction qui nous semble absurde est opérée chaque jour.

On s'obstine à voir deux questions où il n'y en a au fond qu'une seule. Après avoir démontré le droit, je ne saurais donc échapper à la démonstration de l'individu.

Séparé de l'individu, voici ce que devient le droit. — Oui, certes, s'écrie-t-on, le droit est important; mais plus il l'est, plus il convient de lui assurer de suffisantes garanties. Que pourrait un faible et misérable individu? Nesera-t-il pas exposé à'se méprendre sans cesse sur la nature du droit, à faiblir dans sa défense? Mettez à sa place la société tout entière, ou TÉiat son représentant, et vous aurez la certitude que les forces ne manqueront pas plus que les lumières. La religion est le premier des intérêts; qui en sera meilleur juge, qui en assurera plus fermement le maintien? un homme isolé ou la communauté entière? La bonne éducation des enfants est un devoir capital ; qui la véglera et la dirigera le mieux? un ignorant ou les personnages éminents qui composent le gouvernement du pays? Les règles de justice et de charité sont inscrites en nous; qui les déchiffrera le mieux? tous ou un seul?

C'est ainsi qu'on parvient à accepter la notion de droit (on l'imagine du moins) et qu'on en fait la base même du plus effroyable despotisme. Sur cette base-là vous bâtirez, selon les circonstances, ou la monarchie absolue, ou le socialisme, ou le moyen âge. — La persécution religieuse, par exemple, ne demande pas d'autre point d'appui. Elle part de l'affirmation du droit, elle croit à une vérité ; et c'est justement au nom de la vérité, au nom du droit, au nom de la conscience, qu'elle institue l'oppression des consciences. Où est son erreur? A-t-elle tort de proclamer l'existence d'une vérité religieuse, ou de reconnaître sa suprême valeur, ou de penser que l'erreur en pareille matière est funeste? Non, son tort consiste à séparer ces deux choses indissolublement unies, le droit et l'individu.

Dieu a mis le droit dans l'individu, et quiconque essaie de le mettre ailleurs porte la main sur l'œuvre de Dieu. Les questions de conscience sont jugées par les consciences. Supposez - moi aussi borné, aussi faible, aussi méchant même que vous voudrez, il n'en demeurera pas moins certain que personne ne pourra me suppléer dans ce qui ne relève que de moi; personne ne pourra croire, adorer, prier à ma place; personne ne pourra décider à ma place de ce que je dois ou ne dois pas faire vis-à-vis des autres et de moi-même. La conscience ne se délègue pas. Elle se délègue si peu, que jamais je ne parviens à me rassurer pleinement lorsque je tenle de résoudre par procureur les problèmes religieux et moraux. Vous avez

beau me rassurer, quelque chose en moi s'inquiète et proteste; les plus savants hommes, et les plus excellents, et les décisions d'une Église, et celles d'une nation, ne prévaudront pas sur la plus petite réclamation de la conscience la moins éclairée.

Tel est le fait, le fait divin, providentiel. Les écoles despotiques en sont réduites à le méconnaître ; elles sont condamnées à disjoindre ce que Dieu a joint. Pour être vaine, l'entreprise ne cesse pas d'être impie, et l'histoire est pleine des calamités, des souffrances, des infamies, des dégradations sans nombre qu'elle a enfantées. On ne tente pas de violer ainsi la nature humaine sans attirer sur soi les plus rudes châtiments !

11 y a donc deux grands partis en présence. Les uns n'admettent le droit que pour le nier, les autres l'admettent pour le pratiquer et pour le suivre. Les uns l'arrachent du sanctuaire où Dieu l'a placé, les autres l'y gardent religieusement. Les uns inventent la conscience collective et sociale, les autres maintiennent la conscience individuelle.

Le principe individualiste est ainsi le seul qui conserve la notion du droit. La conscience est individuelle; par conséquent je me sens libre vis-à-vis des opinions admises, des traditions, des religions d'État, des morales officielles: je me sens libre et responsable; je suis tenu de juger par moi-même, de croire par moimême, d'éviter par moi-même ce qui est mal, de préférer par moi-même ce qui est bien. La conscience est

individuelle; par conséquent je ne suis autorisé ni à fonder un culte national, ni à imposer une éducation nationale, ni à imposer une opinion quelconque, si excellente soit-elle à mes yeux.

En vain démontrerait-on au libéralisme qu'il est utile de déplacer certaines portions du droit en les transférant de l'individu à la société. Il ne s'agit pas d'utilité , mais de vérité. L'utilitarisme n'a que trop servi la cause du despotisme! Utile ou non (au jugement de notre raison imprévoyante et bornée), la subordination , l'absorption des individus est un crime contre l'homme, un attentat contre le plan divin, et cela suffit.

Le droit de l'individu est le roc sur lequel le socialisme s'est brisé et se brisera. Par lui, un seul en vaut mille ; entre une conscience et tout un peuple l'égalité subsiste. Et les annales du monde sont là pour nous dire s'il n'a pas été bon parfois qu'un seul prévalût contre tous! Où seraient les progrès, si l'indomptable énergie de la conscience n'avait résisté à tant d'oppressions successives! Malheur au pays où la discipline sociale a trop prévalu, où la pensée a lâchement subi le joug des traditions et de la croyance collective! L'Orient languissant et immobile nous apprend ce que gagnent les sociétés qui suppriment si bien l'individualisme!

Selon que nous mettons l'accent sur l'individu ou sur la société, nous entrons dans le courant de la liberté, de la vraie moralité, de la vraie civilisation , ou

lo LIBÉRALISME.

nous entrons dans celui de L'inertie, de la servitude et de la mort. Dans le premier cas, l'individu a une vie, une valeur propres, indépendamment de son titre de membre de la société ; c'est lui qui pense, qui sent, qui croit, qui prie, qui enseigne, qui pratique la charité, qui dirige sa famille, qui gouverne ses affaires; l'homme, en un mot, ne se laisse pas absorber par le citoyen : voilà l'école moderne et chrétienne, partout en lutte avec cet indestructible paganisme qui a survécu au culte des faux dieux. Dans le second cas, au contraire, l'individu se perd au sein de la société, le citoyen tue l'homme-, c'est la société qui pense, qui sent, qui croit, qui prie, qui pratique la bienfaisance, qui se charge des enfants, des industries, des intérêts; sa tutelle s'étend à tout, son patronage embrasse tout : voilà l'école antique et païenne.

Veuillez le remarquer d'ailleurs, ce n'est pas seulement le droit de l'individu, c'est le droit lui-même, le droit dans son essence, qui périt au contact du système païen. Le droit n'y apparaissant que sous la forme sociale, le fait social étant sa source unique, on ne peut pas ne pas en venir à croire que la société seule a des droits. Dès lors l'idée même de droit apparaît comme une émanation de celle de société. Dès lors, le droit se définit : ce que la loi décide. 11 naît d'elle, il varie avec elle, il cesse par elle. N'étant plus qu'une création, qu'une concession, il se trouve naturellement soumis aux considérations d'utilité. La notion du droit en soi s'efface , et nous retombons, bon

gré mal gré, à la théorie de Hobbes, le seul homme qui ait voulu le despotisme en sachant ce qu'il voulait. Il avait compris, lui, que reconnaître le bien et le mal c'était renoncer à la tyrannie, que laisser une conscience à l'homme c'était lui promettre une liberté. Depuis son temps les ennemis du droit se sont faits plus hypocrites; ils le suppriment en le proclamant, ils mutilent l'homme en adorant l'humanité; ils ont découvert qu'on pouvait impunément admettre la distinction du juste et de l'injuste, à la condition de l'attribuer à l'ensemble et de l'arracher à l'individu.

Nous venons de voir ce que vaut cette découverte ! Sauf le cas d'une théocratie instituée par Dieu luimême et régie par des lois divines, comme était le judaïsme, tout gouvernement qui porte les mains sur la vérité et sur la morale nie expressément la morale et la vérité. L'Évangile a détruit en plein le régime théocratique; il a créé l'Église distincte de la nation, il l'a fondée sur l'adhésion individuelle, sur ce qu'il y a de plus individuel au monde, la conversion. Ceux qui font profession d'être convertis, de s'être détournés de la révolte pour s'attacher à Jésus-Christ, voilà les membres de l'Église visible, telle du moins que les apôtres l'ont établie.

De ce moment le levain a commencé à soulever toute la pâte ; de ce moment le principe du libéralisme a reçu ici-bas une impulsion qu'aucune contrainte extérieure ne parviendra à comprimer désormais. Il faut en prendre son parti, le monde moderne

risque de devenir libéral, puisqu'il a entendu la prédication de l'Évangile. On a eu beau faire, on a eu beau altérer ou cacher l'Évangile, il en est toujours parvenu quelque chose aux oreilles des peuples ; et ce quelque chose a suffi pour rendre à jamais impossible l'établissement d'une tyrannie durable, d'une tyrannie à l'antique. Ni l'absolutisme, ni le socialisme modernes ne pourront oser ce qu'osaient contre la famille, contre l'individu, contre les droits essentiels de l'homme les républiques les plus libres de l'antiquité.

L'Évangile a répandu sur la terre des semences qui finissent par germer çà et là, en dépit du soin qu'on met à les extirper. Voyez les pays où la parole de Dieu est connue; qui donc s'y risquerait dorénavant à organiser la tyrannie! La cause du libéralisme y est gagnée. Elle ne l'est pas partout, tant s'en faut; mais partout sont tombés quelques grains de la sainte semence, semence de sainteté et semence de liberté.

Sainteté et liberté ! S'étonnera-t-on de voir ces deux grands noms réunis? Est-ce que toutes les vérités ne se tiennent pas? Est-ce qu'il n'y a pas unité, solidarité profonde dans le bien comme dans le mal? Est-ce que la religion chrétienne, qui ne s'occupe que du ciel, n'a pas renouvelé la face de la terre? Est-ce que son efficacité sociale n'aurait pas éclaté plus grande et plus belle cent fois, si ses enseignements divins n'avaient pas été voilés ou corrompus?

Oui, toutes les vérités se tiennent, toutes les choses bonnes et nobles s'appellent et se nécessitent mutuel-

lement. On ne remue pas une idée généreuse sans servir l'Évangile, de môme qu'on n'annonce pas l'Évangile sans préparer une moisson d'idées généreuses. L'Évangile, c'est l'appel à la conscience, à la spontanéité, à la responsabilité de l'individu ; l'Évangile ne comprime pas , il développe; l'Évangile provoque l'examen, les recherches, le travail des âmes. En présentant son grand message de pardon, l'Évangile n'admet ni l'acceptation par hérédité, ni l'acceptation nationale, ni l'acceptation aveugle, ni l'acceptation par procureur; il veut l'acceptation personnelle et le changement réel du cœur. Et c'est ainsi que l'Évangile met à la fois dans le monde les deux principes du libéralisme, l'autorité et Y affranchissement, l'affranchissement par l'autorité. Il place l'homme en face d'une règle absolue, d'une parole infaillible, d'une véritable obligation ; il le place en face d'une liberté complète et d'une entière responsabilité. Le joug divin est posé sur nous, la conscience est maîtresse; tous les jougs humains sont brisés, chacun décide pour soi.

Gomme l'Évangile part de la chute, il se préoccupe du relèvement ; et comme le relèvement ne peut être qu'individuel, l'Évangile met en saillie l'individu. Voilà le fondement de la réforme intérieure, qui seule enfante les réformes extérieures viables. Que l'individu soit sauf, que sa compétence subsiste, qu'il connaisse les doutes, les angoisses, les combats de la vie morale, et vous pourrez avoir une société libérale, car vous aurez des hommes, là môme où vous n'aurez pas

encore des chrétiens. Voulez-vous au contraire n'avoir jamais ni hommes, ni chrétiens, ni société libérale, supprimez les individus, maintenez les âmes en état de minorité perpétuelle, fournissez-leur les moyens d'abdiquer, de renoncer à la direction de ce qui les touche, de se démettre entre les mains d'autrui.

Une observation avant d'aller plus loin : l'individualisme n'a pas bonne réputation. D'où vient cela? De ce qu'une tendance bien différente lui a emprunté son nom. C'est un malheur qui arrive plus ou moins à toutes les grandes vérités ; le despotisme radical ne prétend-il pas établir la liberté? le despotisme absolutiste ne prétend-il pas faire régner V ordre? II n'est donc pas surprenant que le faux individualisme usurpe la place du vrai.

Quand on se plaint, sans trop peser la valeur des mots, de ce que notre époque est une époque d'individualisme, on ne veut pas dire assurément qu'elle renferme trop d'individualités énergiques, trop de convictions fortes, trop de dévouement aux principes, trop de consciences, trop de caractères. On veut dire que chez nous aujourd'hui l'égoïsme prévaut, qu'on ne connaît ni le respect de l'autorité intérieure ni celui de l'autorité extérieure, que chacun vit pour soi, que l'isolement par lâcheté, que les refus de concours, que

le défaut des chaudes sympathies, que l'abandon des œuvres utiles et la désertion des intérêts communs signalent une indifférence générale à l'égard du bon et du vrai.

En d'autres termes, le faux individualisme règne et l'individualisme véritable fait défaut. — Ils ne sauraient coexister, car l'un est la négation directe de l'autre. L'obligation morale exclut l'égoïsme, la soumission aux lois exclut l'anarchie, l'amour du progrès et de la justice exclut l'isolement. Or, le faux individualisme est à la fois anarchie, égoïsme et isolement.

Ce n'est pas seulement sur le terrain politique que se produit la confusion contre laquelle je proteste ; elle s'est glissée aussi, chacun le sait, dans le domaine religieux. Là aussi apparaissent de prétendus individualistes, dont le vrai nom serait rationalistes ou parfois môme incrédules. Leur premier dogme est le rejet de toute autorité, leur première règle de choisir dans l'Écriture, gardant ce qui leur plaît, rejetant ce qui les blesse ou les gêne. La souveraineté pour eux n'est plus en Dieu, mais en eux-mêmes ; la révélation ne vient plus du ciel, elle procède de l'âme et de la raison humaines, juges suprêmes de la révélation extérieure, chargées non plus d'apprécier ses titres à notre soumission, mais de réviser en détail son contenu! — Les individualistes chrétiens ont-ils répudié leur beau nom , parce qu'il y avait vis-à-vis d'eux des individualistes pratiquant le rationalisme? Non , ce n'est pas le rôle du vrai de reculer ainsi devant le

faux. Le vrai se montre tel qu'il est, et cela suffit.

Cela suffira pareillement dans la question qui nous occupe.

L'individualisme libéral serait- il l'anarchie? Mais personne ne proclame plus haut que lui le règne des lois, les conditions nécessaires de l'ordre, la mission providentielle des gouvernements. Qui pousse à leur suppression (et M. Proudhon le sait bien) provoque leur exagération prochaine, qui tue l'autorité tue la liberté. L'individualisme libéral les veut l'une et l'autre; en limitant la première il les sert toutes deux, car l'autorité s'affaiblit quand elle sort de sa compétence légitime.

L'individualisme libéral serait-il l'égoïsme? Pas plus qu'il n'est la souveraineté de l'émeute ou le liberum veto polonais. Entre l'égoïsme et lui il n'y a pas seulement contraste, il y a opposition directe. L'individualisme qui ne subsiste que par le droit, par la domination de la règle intérieure, l'individualisme qui met l'homme au service du devoir et de la vérité, n'a pas d'ennemi plus déclaré que ce lâche scepticisme qui ne croyant à rien n'obéit à rien, qui n'ayant point de principe à servir ne sert que lui-même. Appartenir au vrai, ou n'aimer que soi, ce sont les deux extrêmes, les deux pôles opposés du monde moral. Si quelque jour vous voulez faire la guerre à l'individualisme égoïste, comptez sur l'individualisme libéral. Il n'a point de faible, soyez-en sûr, pour les viles tendances qui portent notre génération à ne rien croire, à ne rien

défendre., à tuut accepter, à chercher son repos dans l'oubli des principes.

L'individualisme libéral serait-il enfin l'isolement? Mais la conscience, mais le droit ne s'élèvent pas moins contre cette nouvelle forme de l'égoïsme. La triste maxime : « Chacun pour soi » ne sort pas, je pense, d'une telle source ! Et quant à la prétention de vivre en dehors des idées transmises, fonds commun incessamment gro?si de l'espèce humaine , cause essentielle de la perfectibilité qui nous distingue, cela serait insensé à force d'être chimérique. Il n'est pas nécessaire, Dieu merci, de répudier l'influence providentielle des idées communes, de la société, de la patrie, de la famille; il n'est pas nécessaire de brûler tous les livres, ou de se boucher les oreilles et de se crever les yeux, ou de se retirer dans un ermitage; il n'est pas nécessaire que chaque homme refasse toutes les sciences et que chaque génération recommence l'humanité, pour que le jugement individuel s'applique avec une parfaite indépendance aux questions décisives qui lui sont posées.

La société est de droit naturel aussi bien que l'individu. Elle n'est à nos yeux ni un fait accidentel ni un mal inévitable. Je voudrais pouvoir exprimer ici le sentiment de respect qu'excitent en nous ces nobles mots : société, état, gouvernement! Je voudrais pouvoir rendre comme je la sens la grandeur de la mission réservée à l'État, mission d'autant plus magnifique qu'elle est plus scrupuleusement circonscrite!

Qui a nié la société? Qui a prétendu la faire reposer sur un contrat ? Qui Ta réduite ainsi aux proportions d'un fait humain, création des individus et postérieure aux individus? Rousseau, l'adversaire né de l'individualisme. C'est l'homme des religions nationales, c'est l'homme des éducations nationales,, qui, après avoir supprimé l'individu, a été contraint de supprimer la société. On ne s'attaque pas en effet à l'un des côtés de l'œuvre providentielle sans être entraîné à démolir aussi l'autre. Dieu a voulu l'individu, et Dieu a voulu la société. Loin donc de nous enrôler parmi ceux qui noient l'individu dans la société, et qui par compensation rabaissent la société à n'être qu'une création contractuelle ou accidentelle des individus, nous maintenons les deux parties du plan divin. Ce qu'est l'individu à nos yeux, on Fa déjà vu ; ce qu'est la société, nous l'indiquerons en disant que pour nous la société est tout autre chose que la collection des individus. Elle est un fait premier qui procède du Tout-Puissant. 11 a créé l'homme à la fois individuel et social, personnalité et espèce. L'humanité, la patrie, la famille viennent de lui ; la profonde solidarité des hommes, leur influence réciproque, la contagion du bien et du mal viennent de lui. 11 y a là un fait immense devant lequel nous nous inclinons. Que les ennemis de l'individualisme essaient de transformer la société en simple institution, en organisme de fabrique humaine, que n'osant supposer l'invention de la famille ils hasardent celle de l'État, cela les regarde. Les indivi-

dualistes, eux, ont plus de respect que cela pour l'État et pour la société.

Ceci n'est pas une discussion en Pair, et l'honneur d'un principe abstrait n'y est pas seul engagé. L'individu aujourd'hui est menacé chez nous, comme il ne l'avait pas été depuis longtemps. Sans doute l'action du christianisme est là, et nous ne risquons pas de descendre jamais au niveau du panthéisme oriental ou du fatalisme musulman ; notre socialisme français n'égalera jamais le socialisme turc qui supprime à la fois tout ce qui constitue l'individu, la foi personnelle., la famille, la propriété, le développement artistique ou littéraire; nous ne retomberons même pas, quelque bonne volonté que certains esprits y mettent, à ces bas-fonds du moyen âge où la foi aveugle alliée à la philosophie scolaslique assuraient de concert l'abdication des intelligences et des âmes, préparant ainsi le terrain à l'impur et lourd despotisme sous lequel le monde gémissait alors avec tant de navrantes douleurs. Nous n'irons pas jusque-là, mais nous pourrions aller bien loin, car les ennemis de l'individualisme sont nombreux.

J'ai nomme les socialistes. Je crains peu l'établissement des phalanstères, je crains beaucoup l'établissement du principe des phalanstères. De la crèche à l'hôpital, il y a déjà chez nous une série d'institutions

qui séparent presque autant les maris et les femmes, les enfants et les parents, que les groupes rêvés par Fourier. Le vrai mot du socialisme est la destruction de l'individu, en commençant par la famille; aussi tous les despotismes vont-ils à son école. Que d'alliés il compte parmi ses prétendus adversaires !

L'instinct radical s'attaque aussi à l'individu, car un homme qui a des convictions et des idées à lui, c'est une sorte d'aristocrate ; or l'esprit radical vit de jalousie, de haine à l'endroit des supériorités quelles qu'elles soient, sociales, intellectuelles ou morales. Je ne connais rien de plus ignoble qu'un tel esprit. La vraie démocratie est tout autre chose, et j'aime, pour mon compte, notre constitution démocratique de la propriété, de l'armée, des fonctions publiques, j'aime que tout soit accessible à tous. Ce que je déteste, ce que je repousse avec un sentiment d'inexprimable dégoût, c'est l'égalitarisme niveleur.

Le nivellement est partout; jamais il ne fut plus nécessaire de refaire l'individu par le dedans, car tout contribue à le défaire par le dehors. L'œuvre qu'avait commencée le despotisme monarchique, le despotisme révolutionnaire l'a reprise, la Convention a continué Richelieu et Louis XIV; les diversités ont disparu et la centralisation s'est emparée du sol français. Je ne critique pas, je constate; convaincu qu'en somme ce changement est un immense progrès, je signale en même temps les conditions nouvelles où il nous place et le pressant besoin d'individualisme qui en résulte»

Si l'indépendance individuelle ne se reconstruit sur d'autres hases, nous n'aurons bientôt plus des hommes mais des numéros. Avec l'uniformité chaque jour croissante des habitudes, du langage, du costume, de l'éducation, sous l'influence combinée des chemins de fer, des télégraphes, des communications incessamment facilitées, nous en viendrons à la plus parfaite égalité dans le médiocre, dans le prévu, dans le convenu. Qu'on y prenne garde, le mouvement de 1789, qui a beaucoup fait pour la liberté, pourrait avoir aussi beaucoup fait pour la tyrannie. Assurons au libéralisme cet élément aristocratique dont il ne se passera jamais ; maintenons ou fondons,, en dépit de tant d'actions contraires, l'aristocratie indestructible des caractères et des convictions.

Dieu n'a rien créé de plus grand que l'individualité; elle est implantée si avant dans l'âme humaine, elle en forme si bien l'essence, que dès qu'elle faillit tout s'affaisse en nous. D'où vient cette horreur instinctive qu'excite l'abominable argument : « l'esclave est plus heureux que l'ouvrier, car l'entretien de l'esclave est plus assuré? » Elle vient de ce qu'un tel argument met sur la même ligne ce qui constitue l'animal et ce qui constitue l'homme, la nourriture et l'individualité. Un homme qui mange bien et qui n'a pas la possession de lui-même, un peuple qui gagne de l'argent et où aucune idée n'a le droit d'apparaître, voilà des choses qui soulèvent plus que d'autres peut-être l'indignation des cœurs généreux. Nous aimons que la douleur se

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tienne aux côtés de la servitude , car la douleur est une protestation -, la servitude joyeuse et repue, c'est le plus repoussant des spectacles. Ne nous montrez pas la nature humaine à la fois mutilée et satisfaite; rendre l'esclave heureux, c'est le dernier des crimes de l'esclavage.

Arrière donc les écoles qui recherchent ou la prospérité matérielle, ou la gloire militaire, ou la tranquillité intérieure, ou le développement des institutions, ou d'autres biens non moins désirables, et qui n'oublient qu'une chose : l'individualité!

L'individualité est le point de départ et le point d'arrivée du genre humain ; au commencement Dieu l'a mise au fond des âmes, et le travail des siècles n'aura pas été perdu s'il l'affermit et la complète, s'il lui donne pleine conscience d'elle-même. Sans elle, rien de consistant, rien de solide où implanter la liberté; la liberté ne se fonde que sur le roc.

On parle des progrès de la civilisation. Il y a moyen de mesurer ces progrès, et voici comment : les hommes remplacent-ils les automates? au lieu d'échos, avons-nous des voix spontanées? au lieu de serviteurs des événements, avons-nous des esclaves du droit?

On parle des progrès de la démocratie. A la bonne heure ! Pourvu qu'on voie en même temps se former cette aristocratie que je mentionnais tout à l'heure, l'aristocratie des caractères, des principes, de la vraie indépendance. Je ne connais qu'un seul avènement de la démocratie auquel le libéralisme puisse applaudir ;

c'est celui qui s'accomplirait dans une société où chaque citoyen serait lui-même, où chaque homme serait quelqu'un. Là les deux genres de despotisme seraient également impraticables, le monarchique et le radical; on n'asservit plus un peuple, quand l'individualisme et le droit s'y sont généralement rencontrés. S'il faut mettre le siège devant chaque conscience, la tyrannie reculera. On ne s'empare pas d'un pays où l'on est forcé d'assiéger chaque buisson • on ne prend que ceux où le pouvoir central est tout, où l'on est maître de tout en mettant la main sur la capitale.

Le jésuitisme, qui a posé mieux que personne au monde les prémisses de la servitude, n'a eu pour cela qu'à prendre simplement le contre-pied de l'Évangile. L'Évangile fait des individus ; il fait des machines. L'Évangile proclame l'autorité de Dieu, qui est la suprême indépendance ; il proclame l'autorité de l'homme, qui est la suprême dépendance. Avoir des hommes soumis et cependant complets, avoir la vie normale et non le couvent, voilà le miracle de l'Évangile ; à cette obéissance vivante, le jésuitisme oppose la direction, c'est-à-dire la mort.

Jésuitisme, socialisme, despotisme, paganisme, autant de transformations du même principe, de la même révolte contre le plan divin, du même effort pour fonder la tyrannie et pour étouffer l'individu. Tel est l'ennemi. Regardons-le en face ; voyons quelles sont les causes de ses succès.

La première, c'est la paresse morale. Il csl si doux d'accepter des directeurs ! 11 est si commode de n'avoir plus à se décider, d'admettre des opinions toutes faites ! La responsabilité est lourde, la vie est rude„ les luttes de l'intelligence sont pénibles, les angoisses de l'âme sont cruelles; eh bien, je me débarrasserai de tout cela, je suivrai le courant, je donnerai ma démission d'homme. On sait jusqu'où va l'esclavage des opinions convenues,, qu'il s'agisse de simples modes, ou de l'art, ou de la littérature, ou de la politique, ou de la religion ! On sait combien de gens croient devoir, comme certain personnage de M. Tôpiîer ! Milton a parlé quelque part de l'homme qui a donné charge de son âme à un révérend quelconque, curé ou pasteur. « Sa religion » monte en chaire; « sa religion » vient passer une journée avec lui ; « sa religion » dîne et se couche ; puis « sa religion » le quitte; il retourne à ses affaires, et passe le reste de la semaine « sans sa religion. » — Ce portrait immortel tracé par le génie ne serait-il pas le nôtre? Notre opinion est-elle à nous? Nos préférences artistiques et littéraires sont-elles à nous? Notre politique est- elle à nous? Notre religion est-elle à nous?

Ce que la paresse morale a commencé, la crainte de l'opinion l'achève. Légitime en lui-même, le désir de l'estime devient dans son exagération la source d'un complet asservissement. Il n'y a pas de dégradations, il n'y a pas de lâchetés que le besoin de popularité n'enfante. Et que parlé-je même du besoin de popularité! le simple besoin d'approbation nous en-

lève toutes nos forces morales. Comment agir, comment écrire, comment soutenir une vérité quelconque, si le jugement des journaux nous fait frémir, si le mécontentement de nos amis nous consterne? Le sentiment austère du devoir, l'énergique appui des convictions individuelles peuvent seuls nous donner la force d'être nous-mêmes et de braver le qu'en dira-t-on.

Si le besoin d'approbation fait des esclaves, que sera-ce de l'ambition ? On a cherché à poétiser cette triste forme de l'égoïsme ; on a vanté les grandes ambitions! Mais ces deux mots, grandeur et ambition, s'excluent réciproquement. L'ambition qui conduit de grandes affaires ne devient pas grande pour cela ; elle demeure petite, car elle est esclave, et esclave volontaire. L'histoire admet les grandeurs de la servitude; la morale ne les reconnaît pas. Approchez-vous du lit de mort des ambitieux; écoutez un Wolsey, ou même un Colbert. Vous saurez ce qu'ils pensent alors d'une vie où ils ne sont pas parvenus à s'appartenir un seul moment, où le calcul des conséquences, la soif ardente du succès ont corrompu jusqu'à leur meilleurs desseins, où la nécessité de se maintenir les a dépossédés en quelque sorte par avance de leurs propres pensées !

Ce n'est pas que les hommes de principes n'aient aussi de vastes ambitions, qu'ils n'aspirent aussi à de grandes choses; mais ils y aspirent pour la vérité et non pour eux-mêmes, ce qui établit une première différence; ils y aspirent en mettant la fidé-

lité au-dessus du succès, ou si Ton aime mieux, en n'attendant le succès que de la fidélité, ce qui établit une seconde différence. Et ces ambitions-là disposent, en définitive, d'une force d'action qui fait défaut aux premières. Quelle pauvre figure fait ici-bas l'esprit séparé des convictions; qu'ils sont maigres les fruits du talent, quand le talent est sans indépendance! Où est l'homme éminent, depuis un quart de siècle, qui ait agi aussi profondément sur la génération contemporaine que l'humble auteur de Y Onde Tom? Et d'où vient le succès colossal de ce petit livre qui a remué tant d'idées, touché tant de cœurs, évangélisé tant de pays fermés à l'Évangile, qui a eu et qui aura tant de puissance contre l'esclavage et contre l'extradition des fugitifs? Une intelligence distinguée explique-t-elle seule de tels résultats? Non, il faut un autre levier que l'intelligence pour soulever le monde, il faut la vérité et la foi à la vérité.

L'utilitarisme nous enlève notre liberté morale. 11 mine incessamment en-dessous la vie et l'autorité de nos principes. Au lieu de nous avancer le front haut, dans le sentiment de la dignité, de la durée et de l'avenir des principes, attendant leur heure et décidés à ne pas la hâter par la moindre faiblesse, nous apprenons à nous courber vers la terre, a étudier les circonstances, à fléchir sous de prétendues nécessités. Trahissons la vérité pour mieux la servir! Diminuonsia pour la faire accepter ! Voici une désobéissance qui serait utile ! Voici une accommodation qui arrangerait

tout! Une fois entrés dans cette voie, notre vigueur s'en va; Samson a perdu sa chevelure : les droits absolus de la vérité sont la chevelure de Samson.

Je pourrais poursuivre et montrer comment nos vices ruinent à l'envi notre indépendance. Essayez d'être indépendant et avare ! que deviendront vos convictions aux prises avec vos intérêts? Essayez d'être indépendant et envieux ! que deviendront vos convictions à côté de la passion affreuse qui vous transforme en ennemi né des succès d'autrui,, en ennemi né de ce qui brille, de ce qui est grand, de ce qui est beau, et même de ce qui est bon ?

Sachons-le, nos vices sont des révoltes , et nous ne sommes libres vis-à-vis des hommes que dans la proportion précise où nous sommes soumis vis-à-vis de Dieu. Malheur à nous si nous nous sentons libres envers Dieu et envers la vérité qui vient de lui! L'esclave par excellence, c'est le sceptique, c'est l'homme blasé qui prononce du bout des lèvres la question ironique : « Qu'est-ce que la vérité? » Pilate sur son tribunal vous fait-il l'effet d'un gouverneur, d'un magistrat tout-puissant qui dispose à son gré de la vie et de la mort? Erreur! Pilate est un esclave, et il est esclave parce qu'il peut dire: « Qu'est-ce que la vérité? » 11 voudrait sauver Jésus, et il le condamnera ; il voudrait résister aux Juifs, et il leur obéira. Les sceptiques obéissent toujours.

Vienne maintenant un homme qui sache la valeur et les droits de la vérité, un homme qui connaisse

b8 LIBERALISME.

cette bienheureuse servitude de la conviction, il vous fera voir ce qu'est la complète et noble indépendance. Un des réformateurs anglais du xnr siècle, Grosse- Tête, a prononcé une belle parole : « Mon obéissance me défend d'obéir. » Yoilà le grand secret. Celui à qui son obéissance ne défend rien, sera jusqu'à la fin le très-humble serviteur de tout le monde. Il faut, selon l'expression d'un autre réformateur, apprendre à « trousser ses hardes sur soi, » et à mettre l'intérêt sous les pieds du devoir.

Que nous manque-t-il pour être une nation libérale ? D'avoir plus de gens qui fassent ainsi, d'avoir des âmes individuelles , des existences individuelles , d'avoir des hommes enfin, et non des mannequins habillés selon la mode du jour. Les hommes sont rares partout, ils sont trop rares chez nous.

Des hommes! Quel effet se produit aussitôt, dès qu'apparaît un homme, c'est-à-dire un caractère, une conscience, une conviction ; c'est-à-dire un esclave du droit, qui par cela même n'est esclave ni de l'intérêt, ni de l'ambition, ni des partis, ni des journaux, ni de la popularité, ni du succès ! Je voudrais peindre, comme je l'ai parfois entrevue, cette fière attitude d'un témoin de la vérité qui regarde à la règle éternelle et non aux opinions admises ou aux maximes traditionnelles ; cette dignité sans morgue et sans orgueil , ces vertus viriles qui ignorent l'art de faire le mal afin qu'il en arrive du bien ; cette loyauté absolue qui ne défendra jamais la justice par l'injus-

iice; cette intrépidité que rien ne pourra troubler.

Où sont-elles ces grandes âmes, ces fortes consciences? Je répondrai en demandant où sont les fortes convictions. — A l'indépendance par la dépendance! Telle est notre consigne, que je ne me lasse pas de répéter. Et il ne s'agit pas seulement d'être armé pour les temps difficiles, pour les circonstances solennelles, pour les rôles éclatants ; il s'agit de l'être pour la vie de tout le monde et de tous les jours. Personne n'est dispensé de l'héroïsme, et personne n'est à l'abri de la lâcheté. Il n'y a jamais eu une seule existence, si unie et si bourgeoise fût-elle, qui n'ait rendu souvent nécessaire l'option entre l'intérêt et le devoir. Aucun de nous, si obscur soit-il, ne se dérobe à l'obligation de faire preuve d'indépendance. Je ne sache pas d'acte vraiment bon qui consente à se passer d'énergie ; toujours en nous rangeant du côté du droit nous commençons par avoir tout le monde contre nous, nos ennemis et nos amis.

Mais quel spectacle ! l'impuissance du nombre contre une conscience ! Là éclate le privilège de l'homme, par là notre espèce se distingue des ruches et des fourmilières. Notre gloire est d'obéir au droit, en désobéissant à qui le viole. Je vois moins de grandeur, quant à moi , dans ces sphères infinies où des millions de mondes accomplissent depuis des millions d'années les lois posées par le Créateur, que dans une seule âme, dans une âme humble et inconnue, qui proteste au nom de sa foi, au nom de l'absolu, au nom du vrai.

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