PREMIER ÉLÉMENT DU LIBÉRALISME
M. Royer-Gollard a dit le mot du libéralisme : « Il n'y a point de droit contre le droit. » En d'autres termes, il y a un droit existant par lui-même, que chacun porte en soi, qui se passe au besoin de toute confirmation officielle ; et contre ce droit il n'est donné à aucune société, à aucune législature, à aucune majorité de créer un droit digne de ce nom.
N'allons pas chercher moins haut que cela le premier élément du libéralisme. Ne nous arrêtons pas au libéralisme de position, au libéralisme d'habitude, ou d'instinct , ou d'opposition taquine, ou démode et de bon ton ; montons jusqu'au libéralisme vrai, celui qui survit aux circonstances favorables, qui se retrouve en face de tous les gouvernements, dans toutes les questions, politiques, religieuses, sociales, philosophiques, littéraires. 11 est fondé sur le respect du
droit, sur la foi en la justice et en la vérité. Il nous défend de les abandonner, quoi qu'il arrive. Il nous empêche de les défendre par des moyens iniques, quoi qu'il en puisse résulter. C'est lui qui, soutenant Luther en présence de Charles-Quint et de la diète de Worms, a mis dans sa bouche la plus grande parole qui ait retenti ici-bas depuis l'Évangile : « Je ne peux autrement. » C'est lui qui fait resplendir devant nos âmes ce droit de la vérité, la première des vérités, le fondement de toutes les autres. C'est lui qui nous crie : Point d'injustice pour la justice, point de tyrannie pour la liberté.
Oui , le droit, le droit de la vérité et de la justice, telle est la base que nous cherchons. Grâce au droit, grâce à la législation profonde et souveraine de la conscience, nous possédons un sanctuaire inviolable et sacré; une portion de l'homme est réservée, mise à part, inaccessible au despotisme d'en haut et d'en bas. L'indépendance intérieure existe, germe puissant et indestructible de l'indépendance extérieure.
On a compris pourquoi j'ai employé le mot de droit, et non celui de devoir. Le premier est plus vaste et par conséquent plus exact. Le droit comprend tout ce qui doit être ; il renferme le devoir, mais il le déborde. Or s'il est certain que la liberté s'appuie essentiellement sur la notion de devoir, il n'est pas vrai que cette notion lui suffise; celle de droit (prise dans son acception étendue, non dans le sens étroit que lui donne l'opposition de nos droits et de nos devoirs) fournit
seule un fondement assez large au majestueux édifice du libéralisme.
Quiconque affirme le droit est champion de la liberté; quiconque le nie est champion du despotisme. Montesquieu est libéral, car il a écrit : « Dans un État, c'est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir, et à n'être point contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir. » Hobbes est fauteur du despotisme, car il soutient que le droit est fondé sur la force, que le juste et l'injuste sont une création de la loi positive, qu'il faut lui obéir même quand elle est opposée à la loi divine ; car il supprime la valeur intrinsèque du bien et du mal, déclarant que « chaque homme appelle bon ce qui lui plaît, et mauvais ce qui lui déplaît. » Ainsi le théoricien le plus effronté et le plus logique de la tyrannie a été contraint d'inscrire ceci à la base de son système : Il n'y a pas de droit ! Rien n'est juste ou injuste en soi !
Ce que Hobbes a fait le sachant et le voulant, d'autres l'ont fait sans s'en rendre compte. Lorsque. Épicure fondait le matérialisme, il fondait le despotisme, qu'il le voulût ou non. Helvétius soutenait à son insu la même cause, quand il publiait la fameuse maxime du livre de l'Esprit : « Tout devient légitime et même vertueux pour le salut public. » Bentham ne croyait pus se ranger parmi les adversaires les plus dangereux du libéralisme ; il s'y rangeait cependant, quand il promulguait la doctrine utilitaire et transformait le
devoir en calcul. Il est peut-être enfin des radicaux socialistes qui s'imaginent naïvement appartenir encore au parti de la liberté, quand ils posent le principe en vertu duquel le droit est une création sociale, en vertu duquel le suffrage universel dispose de mon droit et décide toujours de ce qui est juste, en vertu duquel ma conscience est absorbéedanslaconscience collective. — Il peut y avoir des illusions plus ou moins respectables; mais le fait subsiste : qui nie le droit, nie la liberté.
Où trouver à celle-ci une source plus noble et plus pure? Voici une souveraineté qui défie toutes les souverainetés, républicaines ou monarchiques ; voici une loi qui est au-dessus des lois. Contre la loi de la conscience, les lois positives ne sauraient prévaloir ; contre les minorités les plus imperceptibles, contre un seul homme, contre une seule conviction, les majorités ne peuvent rien. Ma conscience m'ordonne la justice; vous auriez beau voter des lois qui prescriraient le vol ou l'assassinat, quelque chose en moi refuserait obstinément de se soumettre. Ma conscience m'ordonne de veiller moi-même à l'éducation de mes enfants; vous auriez beau décréter la suppression de la famille et introduire les communautés socialistes de Platon ou de Fourier, je ne pourrais pas ne pas vous désobéir. Ma conscience m'ordonne de servir Dieu selon ma foi; vous auriez beau promulguer un culte national , je ne vous sacrifierais ni une seule de mes croyances ni un seul de mes actes religieux.
Les pouvoirs réguliers de la Judée ont prétendu
arrêter le ministère de Jésus-Christ; mais Jésus- Christ n'en a tenu compte. Le Sanhédrin a défendu aux apôtres « de parler et d'enseigner en aucune manière au nom de Jésus ; » mais les apôtres ont répondu : « Jugez vous-mêmes s'il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu. » Les empereurs ont exigé que les premiers chrétiens cessassent d'évangéliser et sacrifiassent aux idoles ; mais les premiers chrétiens ont persévéré. Ils pouvaient donner leur vie, ils ne pouvaient pas donner leur conscience.
Et remarquez-le, personne n'était soumis aux puissances établies comme les apôtres et les premiers chrétiens. Ce même Paul qui a subi l'emprisonnement et accepté la mort plutôt que de renoncer à désobéir, prescrivait en ces termes le devoir absolu de l'obéissance : « Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et les puissances qui subsistent ont été établies de Dieu. » Où sont les révoltes des premiers chrétiens? où sont leurs attaques contre les gouvernements, contre les magistrats, contre les lois ? Ils ont reconnu au législateur humain le droit de tout commander ; tout, excepté le crime, excepté le péché, excepté la rébellion envers Dieu. Leur maître avait dit : « Rendez à César ce qui est à César, » et ils l'avaient fait. Leur maître avait ajouté : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, » et ils le faisaient aussi. Ce qui est à Dieu, c'est notre conscience, et quiconque souille sa conscience pour se conformer à une
loi humaine , devient violateur de la loi divine.
Je sais bien que l'omnipotence des lois humaines est l'axiome favori d'une certaine école; je sais bien qu'on trouve anarchique cette limite posée par la conscience. Quel désordre, s'écrie-t-on, si chacun se constitue juge des règles établies par le législateur, si chacun se croit autorisé à résister au nom de ses sentiments ou de ses répugnances !
11 ne s'agit ici ni de répugnances ni de sentiments. La loi qui me déplaît n'en est pas moins obligatoire pour moi ; le gouvernement que je n'aime pas n'en mérite pas moins ma soumission et mon respect.
L'abrogation des lois par voie de répugnance serait effectivement le comble du désordre, et personne, que je sache, n'y a jamais pensé. Je vais plus loin : les lois même contre lesquelles ne s'élèvent pas seulement des répugnances et des sentiments, mais la protestation formelle de la conscience, conservent néanmoins leur caractère de lois. C'est légalement que les martyrs des premiers siècles ont été immolés ; c'est légalement que Louis XIV a envoyé au gibet ou aux galères les protestants qui refusaient d'adopter la religion du roi ; c'est légalement que la Suède punit les conversions au catholicisme.
Je suis assez anarchiste pour penser que le même acte peut être parfaitement légal et parfaitement exécrable. Que se passe-t-il alors? La conscience abroget-elle la loi? non, elle lui préfère une loi plus haute. Placée dans une de ces extrémités funestes où Fobéis-
sance s'appelle crime ou péché, elle ne consent pas à obéir. Ce qu'elle ne pourrait faire s'il ne s'agissait que d'une loi déraisonnable, elle est tenue de le faire dès qu'il s'agit d'une loi immorale. Quand les pasteurs de l'Ecosse et du canton de Vaud abandonnaient naguère tous les avantages de leur situation et exposaient leurs familles à la misère afin de ne pas se soumettre à des lois proclamant la compétence religieuse de l'État, donnaient-ils un mauvais ou un noble exemple? ébranlaient-ils ou affermissaient-ils au contraire les fondements sur lesquels repose l'ordre social? Quand nos chirurgiens refusaient, après les journées de juin, d'exécuter la loi qui prescrivait, dit-on, de dénoncer les blessés, leur refus affligeait-il les bons citoyens, les vrais amis de la légalité? Transportez-vous aux États-Unis; là existe la loi la plus honteuse, la plus infâme qui ait jamais souillé le code d'aucun peuple : une loi ordonne de livrer les esclaves fugitifs ! Hé bien, je le demande à quiconque a un cœur, que pense-t-on, que doit-on penser des hommes qui sont assez lâches pour se soumettre à une pareille loi et de ceux qui ont la gloire de l'enfreindre? De quel côté est l'ordre, de quel côté le désordre?
Il est fâcheux sans doute que ces conflits soient possibles; mais puisqu'ils sont et possibles et réels, puisque le législateur ne sait pas respecter toujours l'asile sacré de la conscience, nous n'avons que deux choses à faire : violer de telles lois tant qu'elles subsistent, travailler sans relâche à provoquer leur abrogation.
Si la logique est une belle chose, le bon sens est une belle chose aussi, et, quoi qu'on en dise, un fait est un fait. Il serait logiquement préférable de dire : « Obéissez toujours à la loi ; » par malheur on aboutit de la sorte à des énormités , on aboutit à condamner tout ce qui est honorable et à honorer tout ce qui est odieux. Il n'est pas un principe d'obéissance absolue qui ne mène à l'absurde et à l'horrible, lorsqu'on le suit jusqu'au bout ; non pas même le plus incontestable de ces principes, l'obéissance militaire. Sans doute le soldat doit exécuter sa consigne sans la discuter ; et cependant supposez que son caporal ou son sergent lui donne l'ordre d'assassiner le général quand il passera !... Vous voyez bien que les doctrines de soumission illimitée sont toujours insoutenables, que la conscience a toujours son mot à dire, et qu'il est bon qu'elle le dise.
Ne nous plaignons pas de la conscience ; si elle enseigne à désobéir quelquefois, elle seule enseigne à bien obéir. Les peuples chez lesquels la conscience fait sentir sa souveraineté, chez lesquels la notion du droit est comprise, sont aussi ceux qui connaissent le devoir de se soumettre et le saint respect de la loi. C'est là que se résolvent, au prix de nobles souffrances, les questions logiquement insolubles ; c'est là que la loi positive a tout son empire, et c'est là que la loi morale finit par établir le sien.
Le droit est incommode, le droit résiste; le scepticisme blasé n'a pas ces inconvénients. 11 est vrai qu'il
n'y a pas moyen de s'appuyer sur lui. Ce que durent les lois positives et les institutions auxquelles on donne une telle base, nous ne le savons que trop! Voici une société où Ton ne connaît de droit que celui qui est dans les codes; on y professe le mépris du vrai, le dédain de l'absolu ; la sagesse précoce des jeunes gens y possède déjà le talent de saluer le succès quel qu'il soit et de renier les plus nobles causes; on y excelle à se moquer, et l'esprit d'ironie y a bon marché de tous les sentiments les plus généreux; on n'y cède pas à un noble entraînement dont on ne se repente le lendemain et qu'on ne tourne en ridicule le troisième jour ; on y invente des arguments au profit de l'esclavage et de la traite; on y découvre les dangers de la civilisation et des lumières ; surtout on y prône la paresse intellectuelle et la lâcheté morale qui reculent devant la recherche sérieuse du vrai, qui acceptent les yeux fermés une religion toute faite, et qui s'associent à ses pratiques sans s'en inquiéter autrement. Cette société-là doit être bien paisible; les convictions fortes ne lui donnent pas la fièvre, les doutes anxieux ne la tourmentent pas, elle échappe au bruit que font toujours les luttes de principes ; mais aussi,, faute de principes, elle tombe en langueur- devenue incapable de rien aimer, elle devient incapable de rien soutenir. Elle a tout sacrifié à son repos, et le repos lui est interdit.
Telle est notre maladie : nous ignorons la valeur du droit, le prix de? principes; nous ne savons plus ce
qu'est le dévouement complet à la vérité. Je me rappelle que, lorsque j'annonçai l'intention d'intervenir dans la question des tables tournantes, des conseils bienveillants m'assaillirent de divers côtés ; cesconseils se résumaient ainsi : « Vérité ou erreur, une telle cause ne doit pas être soutenue par vous. Votre démonstration est sans réplique! Qu'importe, puisque les gens sérieux sont décidés à ne pas vous écouter ? Vous vous croyez tenu de résister aux grossières superstitions qui s'emparent du nouveau phénomène l Laissez faire ce métier aux gens qui n'ont rien à perdre. Vous voulez établir un fait physique qui comblera une vaste lacune dans la science ! à quoi bon? Les savants ont décidé que c'était impossible. Le vrai, le faux, belles raisons de se compromettre ! »
J'ai mieux compris à dater de ce jour-là jusqu'où va notre mépris des droits de la vérité. Nous classons les vérités en vérités opportunes et vérités inopportunes, en vérités bien portées et vérités mal portées, en vérités à soutenir et vérités à abandonner.
Dès qu'on a demandé à une vérité : Quel avantage tirerai-je de toi ? on ne la sert plus, on s'en sert. Nous excellons à défendre les principes ainsi conçus. Tel réclamera pour soi la liberté religieuse, et trouvera fort bon qu'elle soit refusée à autrui. Tel autre sera grand ami de l'ordre quand sa cause est triomphante, et grand fauteur de désordre quand elle est vaincue. Vous connaissez comme moi ces libéraux par occasion, qui professent les théories de liberté en atten-
dant mieux, pour faire leur chemin. Vous connaissez ces patriotes qui maudissent les succès de la patrie, dès que le drapeau ne porte plus leurs couleurs. Où trouver des principes dans tout cela ? où trouver le droit?
Le droit! me dit-on, le droit! Voilà bien un argument de philosophes, de voltairiens! Laissez-le aux incrédules qui Font inventé, qui ont inventé le libéralisme et qui seuls y sont à leur place. Quand on rejette le christianisme, quand on n'admet pas le dogme de la chute, quand on croit l'homme bon, on peut parler de droit et de liberté, on peut essayer de mettre la conscience et la raison à la base de l'organisation politique; mais vous, chrétien, qui savez que l'homme est déchu, que le mal est entré dans le monde, que le péché y règne, comment parvenez-vous à supposer quelque part ici-bas le discernement du vrai et du faux, du bien et du mal, du juste et de l'injuste? Si Thomme est tombé, toute liberté est un non-sens ; la monarchie absolue est le seul gouvernement raisonnable.
A la condition sans doute que le monarque, lui, sera un ange descendu du ciel? que ses ministres, ses courtisans, auront échappé à la corruption universelle? — Parlons sérieusement. Je crois certes à la chute ; elle est écrite en caractères si éclatants dans l'histoire du
monde cl dans nos propres cœurs, qu'on ne saurait la nier, ce me semble, sans repousser à la fois les enseignements de l'Évangile et ceux de l'expérience journalière. Mais c'est précisément parce que l'homme est corrompu, qu'il ne saurait mettre dans la communauté ni la foi ni les devoirs. Que le gouvernement parfait d'une société parfaite aspire à déterminer la religion et à décréter la morale, je le concevrai à la rigueur; exigez l'unité quand vous aurez l'infaillibilité. Pour le moment, il faut bien reconnaître que ce qui ne peut être réglementé par l'État , chacun doit en décider pour lui seul et sous sa propre responsabilité. L'absorption socialiste des consciences, ce principe fondamental de tous les despotismes, devient en tous cas un attentat effroyable au sein de l'humanité telle qu'elle est, telle que la chute l'a faite ; là j'ai nécessairement un droit à défendre, et par conséquent aussi un mot à dire.
N'anticipons pas cependant, et contentons-nous de montrer à quel point l'objection que nous discutons se retourne contre ceux qui l'ont présentée. Ils parlent de la chute! L'ont-ils bien comprise? Se figurent-ils par hasard que l'homme y ait péri tout entier, intelligence, conscience et cœur? Si telle était leur erreur, nous les inviterions à lire deux pages de la Bible ou à observer pendant deux minutes ce qui se passe en eux et autour d'eux. C'est le cœur qui a été atteint, ce sont les affections qui ont été viciées ; le sens intellectuel, le sens moral ont survécu; l'homme déchu est
un être encore doué d'une raison et d'une conscience, dont la voix esl trop souvent étouffée par le tumulle des mauvaises passions.
11 en résulte que si l'intervention de l'État dans le domaine de la conscience est une monstruosité, l'intervention des citoyens dans le domaine de l'État est au contraire un fait extrêmement simple. Que comprend ce domaine ainsi limité? Des intérêts que la raison peut apprécier ; des règles de justice générale, que le sens moral el le sens intellectuel peuvent saisir. 11 n'y a rien là qui touche aux relations de l'homme avec Dieu, aux questions profondes de religion et de péché ; les régions principalement bouleversées par la révolte restent en dehors.
Que la révolte ait tout atteint et tout compromis, personne n'en est plus convaincu que moi ; qu'elle se fasse souvent et tristement sentir dans le gouvernement des affaires sociales, je n'ai garde de le nier. Ce que je nie, c'est qu'elle ait détruit la compétence des citoyens en matière politique, et fondé du même coup (chose étrange!) la compétence de l'État en matière spirituelle et morale.
De quoi s'agit-il en matière politique? De se donner à Dieu, de se renoncer soi-même, de s'humilier, de naître de nouveau! Nullement. 11 s'agit de discerner l'utilité générale, et cette justice selon le code qui réprime le délit sans s'occuper du péché. Or, l'homme déchu est capable d'un pareil discernement. Ses intérêts particuliers ou son ignorance peuvent lui troubler
■2i LIBERALISME,
la vue, et le législateur fera bien d'en tenir compte lorsqu'il fixera les conditions électorales; néanmoins nous sommes ici sur un terrain où la compétence humaine est incontestable. Soutenir que la vérité n'y exerce aucun empire, que la discussion n'y rend aucun service, que les majorités y ont plus souvent tort que raison, c'est donner un démenti aux faits les plus avérés.
Et c'est donner aussi un démenti à la parole de Dieu. Loin de proclamer notre incompétence en matière judiciaire et gouvernementale, elle déclare au contraire que le plus mauvais des gouvernements (celui de Rome au premier siècle de notre ère) est forcé lui-même de prononcer en somme dans le sens de la justice, tant est grande l'évidence des vérités sociales et des intérêts communs ! « Les magistrats, écrit l'apôtre Paul, ne sont pas la terreur des bonnes œuvres, mais des mauvaises. Or, veux-tu ne pas craindre celui qui exerce l'autorité? Pratique le bien, et tu recevras de sa part de la louange; car il est serviteur de Dieu pour ton bien. Mais si tu pratiques le mal, crains, car ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée ; vu qu'il est serviteur de Dieu et vengeur, pour exercer la colère sur celui qui fait mal. »
Paul sans doute n'avait pas oublié le dogme de la chute ! — A moins toutefois qu'il n'ait entendu réserver aux violentes usurpations, à l'ignoble tyrannie d'alors le monopole des facultés gouvernementales ! A moins qu'il n'ait voulu dire : le discernement général des
vrais intérêts sociaux et de la justice est réservé aux monstres intronisés par l'assassinat, aux Tibère , aux Néron ! On me dispensera de discuter de tels commentaires. Celui de l'histoire est d'ailleurs si concluant, que je me reprocherais d'y rien ajouter. Prenez d'une part tous les despo'.ismes, monarchiques et révolutionnaires, tous les gouvernements qui ont nié le droit et noyé les consciences particulières dans la conscience sociale, tous ceux qui ont retranché ou violenté la manifestation de la pensée des citoyens; prenez, sans sortir de chez nous, les annales de notre longue tyrannie royale et celles de notre terreur républicaine. Puis comparez à de semblables régimes celui de la France constitutionnelle, de l'Angleterre, des États- Unis, de la Hollande, delà Belgique,, du Piémont, de la Suisse; et tirez vous-même la conclusion.
J'espère être bien compris. Le mal est toujours le mal, et il se fait sentir en politique, comme en morale, comme en religion. Seulement la chute n'emporte ni l'impossibilité universelle des gouvernements, ni la supériorité des gouvernements despotiques sur les gouvernements libres.
M. Guizot a dit que nos mécomptes avaient tenu à une erreur fondamentale : les organisateurs de la liberté ont supposé chez nous que l'homme était bon !
— Rien n'est plus fondé que cette remarque; mais l'hypothèse de l'homme bon a-t-elle amené l'exagération ou la diminution de la liberté ? Voilà une seconde question que Ton a peu posée, tant elle a semblé facile à résoudre. On tient pour évident que la liberté a péri deux fois en France par le fait de ceux qui l'exagéraient. Or une étude plus approfondie de notre histoire conduirait, je le pense, à de tout autres résultats ; nous verrions que la liberté a été tuée par ceux qui la nient et non par ceux qui l'affirment ; nous verrions qu'on l'a niée précisément parce qu'on n'a tenu aucun compte de la corruption humaine.
Quand on admet que l'homme est bon, il y a deux manières de raisonner qui aboutissent l'une et l'autre au plus complet despotisme. Les uns disent : « I /homme est bon ; donc les hommes réunis ne peuvent décréter que ce qui est bon; donc la volonté du peuple est revêtue d'une souveraineté sans limites; donc le suffrage universel est une révélation infaillible de la conscience et comme une incarnation visible de la Divinité; donc il peut régler les relations de famille, les devoirs, la morale, la religion; donc il fait et défait à son gré les notions de bien ou de mal, de crime ou de vertu. » Voilà l'école socialiste. — Les autres disent : « L'homme est bon; donc la présence du mal ici-bas ne peut venir que des institutions ; donc il est des institutions nécessaires et obligatoires ; donc certaines formes politiques sont de droit divin ; donc tous les moyens sont bons pour les établir ; donc il faut les
imposer à ceux qui ne les veulent pas. » Voilà l'école révolutionnaire.
Que l'école socialiste et l'école révolutionnaire se soient confondues souvent sous le nom commun d'école radicale; que la révolution ait travaillé au profit du socialisme; que les mêmes partis aient tiré de la bonté de l'homme tantôt la souveraineté du but, tantôt la souveraineté du peuple; qu'ils aient alternativement agi comme si les majorités étaient infaillibles, et comme si les majorités devaient être contraintes, je le reconnais assurément. Toutefois il demeure constant que ces deux façons d'argumenter en partant de l'homme bon sont différentes et même opposées, qu'elles devraient s'exclure en saine logique.
Et maintenant, que s'est-il passé en France? Deux fois la liberté politique y a été essayée, deux fois l'œuvre commencée par le libéralisme a été compromise par l'apparition des socialistes et des révolutionnaires.
Suivez les phases du grand mouvement de 1789. Le droit préside aux débuts; au travers de beaucoup d'obstacles, malgré beaucoup d'illusions et de fautes, le travail qui s'opère est un vrai travail d'afïranchissement. Mais voici venir peu à peu les théories despotiques, fondées sur la négation de la corruption humaine. Ceux-ci croient qu'en changeant les institutions ils anéantiront le mal, ils supprimeront la souffrance : la république sera la panacée universelle! N'est-il pas juste, par conséquent, de l'introduire bon
gré mal gré? Le but ne justifie-t-il pas les moyens? Ne faut-il pas sauver et guérir les hommes, qu'ils le veuillent ou non? — Ceux-là croient que le peuple ne peut errer : devant sa volonté souveraine, ne parlez plus de la souveraineté du droit, de l'inviolabilité des consciences ! La constitution civile du clergé sera obligatoire, car le peuple veut cette forme de religion! Une éducation commune sera imposée aux enfants, car le peuple veut se mettre au lieu et place des familles î Les lois de la morale seront foulées aux pieds, car le peuple décrète de nouvelles règles morales! Les lois positives ne seront pas respectées, car la volonté du peuple est la seule loi ! Les jugements seront dépouillés de leurs garanties les plus élémentaires, car la volonté du peuple est le seul juge !
Ainsi, une première fois, la liberté a péri par le fait de ceux qui la repoussaient, bien loin de l'exagérer; et ils la repoussaient en partant de la bonté de l'homme. — La seconde fois, les choses se sont passées exactement de la même façon. Nous le savons, nous qui avons eu le privilège de pratiquer et de défendre les institutions de 1830, le gouvernement consenti, la charte sans article 14 ; nous savons que bien des fautes ont été commises assurément, mais que toutes étaient réparables , et que toutes auraient été réparées, n'eût été l'intervention fatale de l'école socialiste et de l'école révolutionnaire. Ce que l'esprit libéral fondait a été renversé par l'esprit de socialisme et de révolution , c'est-à-dire par l'esprit de tyrannie. Pourquoi
les moindres griefs étaient-ils envenimés? Pourquoi toute plaie tendait-elle à devenir mortelle? Parce que les ennemis de la liberté étaientlà , implacables, faisant du désordre pour établir leur ordre à eux, sachant bien qu'entre le libéralisme et eux il y avait incompatibilité absolue. A gauche, le droit divin de la république ; à droite, le droit divin de la branche aînée: deux légitimités décidées a réussir per fas et nefas, deux principes déclarés obligatoires, deux idées tenues pour souveraines. Le socialisme cachait encore un peu son drapeau ; la révolution laissait voir le sien, et sur les bancs légitimistes comme sur les bancs républicains elle se préparait à mettre la violence au service de la forme unique, de la forme nécessaire.
Personne n'ignore ce qui en est résulté. L'école libérale a été vaincue par les écoles despotiques. Elle aurait pu mieux lutter, j'en conviens ; elle aurait pu ne pas se laisser acculer dans la résistance pure; elle aurait pu surtout mieux distinguer les amis et les ennemis, mieux poser les questions et mettre les grandes avant les petites. Les libéraux de la gauche attaquaient les libéraux du centre et tendaient la main aux despotes du socialisme et de la révolution. C'était insensé, et tout le monde ici a eu des torts qu'il faut reconnaître afin de n'y plus retomber. Ajoutons d'ailleurs, à la décharge des champions du libéralisme, qu'il leur était difficile de triompher, car la nation en masse n'était pas avec eux. En France on aime l'opposition, on n'aime pas la liberté ; on est frondeur, on
n'est pas libéral. 1! esl par conséquent assez naturel que nous ayons perdu la partie; et le seul moyen de la gagner un jour c'est de travailler incessamment à faire pénétrer dans les âmes cette indépendance intérieure sans laquelle il n'y a pas d'indépendance extérieure durable, ce sentiment du droit sans lequel il n'y a pas de liberté.
En résumé donc, tout nous ramène au droit, comme à la base la plus profonde du libéralisme.
Fait remarquable , que le premier besoin de la liberté soit de poser des limites, que son premier acte soit de créer une obligation, que son premier nom soit l'autorité!
Sans autorité point de liberté, on l'a souvent dit; mais on n'a pas assez vu que l'autorité était l'essence même de la liberté avant d'en être le contre-poids. S'il faut une autorité dans l'ordre politique, il en faut d' abord une dans l'ordre moral ; s'il n'y a pas de régime libre sans un pouvoir fort, il n'y a pas d'âme libre sans une soumission absolue aux principes. Nous sommes indépendants dans la mesure où nous sommes soumis, et quiconque n'aura pas courbé la tête devant l'autorité du vrai et du juste, quiconque ne sera pas esclave du devoir, quiconque ne connaîtra pas la servitude des vraies convictions, jouera le rôle d'un vil esclave sur la scène où se traitent les affaires pu-
bliques. Une nation où manque le droit, où les âmes n'ont pas reçu cette trempe que donne le droit, une telle nation pourra essayer beaucoup de régimes et accomplir beaucoup de révolutions, elle pourra errer ballotée du despotisme monarchique au despotisme socialiste ou révolutionnaire, elle n'abordera pas pour ne le plus quitter au rivage de la liberté.
Est-ce à dire qu'on ait jamais raison de l'asservir? Le droit est le droit. Le droit est de sa nature absolu, perpétuel, universel. Autant les formes politiques, malgré leur importance, sont appelées à varier selon les temps et les lieux, autant le droit est étranger à de semblables changements. Grâce à lui, se développe une liberté élémentaire, germe fécond des institutions libérales. Ne nous y trompons pas, en effet, ce n'est point dans l'esclavage qu'on apprend à être libre. La liberté est la grande école de la liberté; même imparfaite , même orageuse, même mélangée de graves abus, même exposée à de fâcheux échecs, elle donne des leçons qu'elle seule sait donner.-
Et pourquoi ne le dirais-je pas? Là se trouve, selon moi, le motif de croire à l'avenir de la France. Notre pays n'est pas encore libéral , je l'ai avoué; mais il a connu la liberté, il y est venu et revenu, et en dépit de cette vaste indifférence que je déplore, malgré ce dédain du vrai, cet oubli des principes, qui ont donné beau jeu aux écoles de tyrannie, il a commencé à épeler le beau mot de droit. La France à traversé 1789 et 1830 ; il y a des choses avec lesquelles elle a défini-
tivement rompu. Ayons bon espoir; l'éducation d'un peuple ne se fait pas en un jour. Semons les idées, et attendons. Surtout rappelons-nous que si la base première de la liberté est de droit absolu, son développement se mesure au progrès môme des âmes. Rappelons-nous également que, si la liberté repose sur le droit, le droit repose sur la conscience. Or notre conscience n'est forte que lorsque notre foi aux principes est forte aussi, et notre foi aux principes ne se déploie véritablement que dans la foi à l'Évangile. Les nations qui ont l'Évangile sont les seules qui deviennent et qui restent libres. Répandre l'Évangile, voilà la première et la plus féconde des politiques ; il y a longtemps que j'en suis convaincu et que je m'efforce d'agir selon cette conviction.
Quant à présent, je me tiendrais heureux d'avoir montré, plus clairement peut-être qu'on ne l'a fait jusqu'ici, à quel endroit et par quel point la cause libérale et les causes despotiques se séparent. La première proclame le droit ; les autres le nient. La première établit la souveraineté de la conscience , l'incompétence de l'État dans tout ce qui tient à la loi religieuse et morale ; les autres professent ou la souveraineté du nombre, ou la souveraineté de l'idée et du but. La première réserve le titre de légitimité aux devoirs envers Dieu et envers les hommes ; les autres ont la légitimité du suffrage universel, ou la légitimité d'une forme politique, ou la légitimité d'une dynastie.
Un dernier mot :
Ceux qui confondent le patriotisme et le libéralisme, n'ont pas pleinement compris la notion sainte du droit. L'antiquité, qui a été fort peu libérale, a été en revanche fort patriote. Nous devons l'être autant qu'elle; nous devons l'être autrement. Quand notre patrie poursuit non pas une guerre libérale et juste comme celle d'aujourd'hui, mais une guerre contraire à l'équité, quand le droit proteste, nous cessons d'approuver, sans cesser d'aimer l'honneur du drapeau. Tenons-nous à cent lieues de ce patriotisme étroit qui vit de la haine des autres peuples, qui ne sait rien admirer chez eux, qui applaudit à leurs revers et qui s'afllige de leurs succès. Encore un point sur lequel nous avions beaucoup à apprendre. Nous avons fait quelques progrès peut-être, et la guerre d'Orient n'y a pas nui. Au reste, ce n'est point ici le moment d'aborder un sujet réservé à la seconde partie de cette étude.