LE LIBÉRALISME EN FRANCE
La France n'est point libérale , je l'ai reconnu ; mais elle est engagée et irrémédiablement compromise sur le terrain du libéralisme. Elle y a fait deux pas décisifs, en 1789 et en 1830; 1789 est l'avénement de la liberté dans notre organisation civile, 1830 est l'avènement de la liberté dans notre organisation politique. L'œuvre est entamée, non terminée, bien s'en faut. Toutefois il n'est plus donné à personne de nous ramener à l'ancien régime, au despotisme pur, au maximum de gouvernement. En certaines matières et pour ce qui touche surtout aux questions civiles, ce qui est fait est fait. Commençons par 1789.
Il n'y a pas, depuis l'Évangile et la Réforme, de plus grande date dans l'histoire. Je dis, dans l'histoire, parce que rien d'important ne s'accomplit en France sans que le monde entier n'en sente le contre-
coup. On ne m'accusera pas d'aimer les rodomontades soi-disant patriotiques, et je sais le ridicule où nous tombons quand nous nous décernons à nous-mêmes le titre de grande nation. D'autres nations sont plus grandes que nous sous certains rapports essentiels, sous le rapport du libéralisme, par exemple. Aucune cependant n'a comme nous le privilège de mettre ses idées dans la circulation générale et d'associer les autres peuples à ce qu'elle éprouve. — Voilà pourquoi le jour de la proclamation des droits de l'homme en France a marqué dans les annales de l'humanité ; ce jour-là la notion du droit, du droit confié à l'individu, a fait un progrès considérable sur la terre.
L'événement est immense; ce n'est rien moins que la rupture définitive avec l'ancien régime, que l'apparition d'une France nouvelle, séparée de la France ancienne par un infranchissable abîme. État laïque, liberté religieuse, mariage civil, égalité des citoyens, règne de la loi et des tribunaux réguliers, tels sont les principes bientôt violés, souvent compromis, mais toujours vainqueurs en -définitive, qui furent proclamés alors. Leur gravité est telle qu'ils suffisent à eux seuls pour constituer par rapport aux vieilles maximes un système de liberté, et qu'une portion du parti libéral (je n'excuse pas, je raconte) a tout accepté, pourvu que ce fût en haine de la France ancienne, tout, jusqu'à l'absolutisme de la république, jusqu'à l'absolutisme de Napoléon.
D'un autre côté, le vrai parti de la France ancienne
ne reproche rien lantà la révolution que d'avoir supprimé l'omnipotence sociale, d'avoir séparé les deux domaines si étroitement confondus au bon temps, d'avoir introduit l'état laïque, la liberté des cultes, le mariage civil, l'égalité devant la loi, d'avoir aboli les maximes qui livraient l'hérétique au bras séculier, d'avoir rendu à jamais impossible la résurrection des édits de Louis XIV et de Louis XV contre les protestants, d'avoir en un mot consacré sur certains points et dans une certaine mesure le droit, l'individu, le minimum de gouvernement. Ce parti-là déteste la révolution à cause de ce qu'elle contient de bon, comme il attaque Béranger à cause de ce qu'il a fait pour la liberté, et pas du tout à cause de ce qu'il a fait contre la vertu. Les contre-révolutionnaires conséquents, les ultramontains qui savent où ils vont, les hommes qui ont le courage de maudire 89, ont le sentiment très-juste que 89 a coupé l'histoire en deux, que depuis lors la France a porté en elle un principe de libéralisme, que, même esclave, elle l'a promené par toute l'Europe dans les plis de son glorieux drapeau.
Deux hommes ont personnifié ce parti avec éclat, l'un plus illustre, l'autre plus complet : Joseph de Maistre et Donoso-Cortès. Écoutons-les.
11 y a moins de foi que de calcul chez le comte de Maistre. C'est un utilitaire, et par ce côté qui fait la triste originalité de ses théories, il représente une des faces importantes de l'opinion contre-révolutionnaire. Que de gens pensent, à son exemple, que l'uni-
formité religieuse doit être maintenue, ou rétablie, ou
recherchée, non à titre de vérité, niais à titre d'instrument! Je ne connais rien, quant à moi, de plus ignoble (et de moins rassurant au fond) que la religion conçue ainsi comme moyen de sécurité sociale, comme supplément à la gendarmerie, comme garantie des coffre- forts. Il faut entrer dans la vie « avec son fagot d'opinions tout fait, » écrivait le docteur Johnson.
— Joseph de Maistre en dit autant : il y aune tradition religieuse; vraie ou fausse, il n'importe! L'infaillibilité centrale est commode ; donc elle existe ! Le libre examen est gênant ; donc il faut le supprimer ! L'unité des croyances assure l'ordre; donc il faut l'imposer! En fait de scepticisme grossier, en fait de mépris pour la vérité et pour ses droits, connaissezvous rien de comparable aux expressions de la lettre que Joseph de Maistre adresse au comte Potocki?
« V irréligion est canaille. Ainsi, en faisant même abstraction de toute recherche sur le oui et sur le non, un homme distingué se garde bien non-seulement, comme on dit, de casser les vitres, mais de dire ou d'écrire un seul mot qui blesse directement ou indirectement les dogmes nationaux Le patricien est un
prêtre laïque : la religion nationale est sa première propriété et la plus sacrée, puisqu'elle conserve son privilège, qui tombe toujours avec elle. 11 n'y a pas de plus grand crime pour un noble que celui d'attaquer les dogmes... »
C'est bien du même homme qui écrivait ceci : « Si
les dogmes (les dogmes chrétiens) sont des fables, il faut au moins quil y ait unité de fables, ce qui n'aura jamais lieu sans l'unité de doctrine et d'autorité, laquelle à son tour devient impossible sans la suprématie du souverain pontife. Si fêtais athée et souverain, je déclarerais le pape infaillible par unédit public, pour rétablissement et la sûreté de la paix dans mes États. »
On appelle cela défendre la religion!... Inutile d'ajouter qu'aux yeux de Joseph de Maistre les « constitutions » delà France avant 1789 renferment « toutes les libertés légitimes des citoyens; » inutile de dire que pour lui toutes ces libertés sont « de concession royale, » puisque la royauté est de droit divin Ce sont là les dogmes communs du parti.
Donoso-Cortès les a soutenus à son tour, mais d'un autre air, avec la dignité que donne la conviction, non plus en utilitaire, mais en croyant. Je ne pense pas qu'on ait jamais poussé aussi loin que lui l'horreur fanatique des temps nouveaux, à commencer par Descartes et à finir par le libéralisme ; tout cela marchant, bien entendu , avec l'adoration du moyen âge, de la tyrannie théocratique, de l'inquisition, de l'unité forcée, de la négation absolue des consciences individuelles. On ne croirait pas possible, avant d'avoir lu ces pages souvent éloquentes, qu'un esprit éminent et un cœur sincère conçoivent de nos jours un tel enthousiasme pour la servitude. Ce sont des transports, c'est du lyrisme. On demeure confondu , et l'on éprouve pour l'homme ainsi égaré un sentiment de respect
7s LIBERALISME.
Mêlé de compassion, en même temps qu'on ressent
une. invincible aversion pour son abominable doctrine.
Donoso-Gortès pose avant tout la théocratie et le droit divin. & La société, émancipée de l'Eglise, n'a fait autre chose que perdre le temps en disputes éphémères et stériles!.. . »
C'est que l'État devient absolument incapable, dès qu'il n'est plus gouverné par l'Église : « de la faillibi-
lité vient l'absurdité des discussions L'Église seule
a le droit d'affirmer et de nier... Du jour où la société, ayant mis en oubli ses décisions doctrinales, a demandé à la presse et à la Iribune, aux journalistes et aux assemblées : Qu'est-ce que la vérité? qu'est-ce que l'erreur? de ce jour-là l'erreur et la vérité se sont confondues dans toutes les intelligences, la société est entrée dans la région des ombres... »
Pas de liberté accordée à l'erreur, c'est-à-dire, à ce qui s'écarte de l'orthodoxie ultramontaine : « Hors de l'Eglise , il n'y a point de droit pour affirmer ce qu'elle nie et pour nier ce qu'elle affirme. » — « Pour l'Église, la liberté dans la vérité a été sainte, et la liberté dans l'erreur a été abominable comme l'erreur même. A ses yeux, l'erreur naît sans droit, vit sans droit; et pour cette raison elle l'a recherchée, poursuivie, arrachée, dans les replis les plus secrets de l'intelligence humaine 1. »
Je m'arrête; il faudrait tout citer. — Vous recon-
t Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, p. 30, 42, 45, 46, 47, 58, 207, etc.
naissez là une éeule qui fait beaucoup parler d'elle
aujourd'hui et que je me garderai de traiter avec dédain, car elle a exercé et elle exercera une influence funeste sur nos destinées. Elle ne nous ramènera pas au moyen âge, je le sais; mais elle contribue pour sa bonne part à la réaction illibérale qui emporte tant d'esprits; elle bat en brèche le droit; elle propage les maximes mortelles du socialisme et de la tyrannie.
11 y a des gens qui s'étonnent de voir les principaux organes de la presse occupés à discuter avec Y Univers; on trouve étrange que la question de la liberté religieuse soit devenue un des sujets habituels de la controverse des journaux ! C'est qu'elle contient en elle tout le débat entre le libéralisme et la tyrannie, entre la conscience individuelle et la conscience collective, entre le minimum et le maximum de gouvernement. La distinction des deux domaines, l'État laïque et par suite l'État incompétent, sont impliqués dans une telle querelle.
Et notez-le, pendant que VUntàers pose ses thèses, tantôt hardies^ tantôt prudentes, tantôt destinées aux pays où fultramontanisme est encore maître, tantôt destinées à ceux où il faut faire de nécessité vertu, pendant qu'il formule sa maxime générale : « L'anarchie en matière de croyances est la destruction de tout ordre social , » le concordat autrichien se signe et s'exécute. Or, ce concordat prouve deux choses : d'abord qu'on ne peut plus désormais reconstruire en entier l'ancien régime partout où les principes de 17cS9
ont tant soit peu pénétré, ensuite qu'on peut essayer de le reconstruire en partie. Assurément il y a loin du système que le concordat établit en Autriche à celui qui y régnait deux siècles auparavant, à celui qui règne encore aujourd'hui en Portugal et en Italie; mais il n'en est pas moins vrai qu'il restaure les juridictions cléricales, la suppression de la controverse et de la libre pensée en matière religieuse, la censure épiscopale de certains livres et l'exécution de ses arrêts par le bras séculier, l'abandon presque complet des questions matrimoniales au pouvoir ecclésiastique et plusieurs autres principes du moyen âge.
Puisse une entreprise si audacieuse servir d'avertissement à notre époque! Puisse-t-elle reporter les regards de notre génération sur ces temps maudits du moyen âge pur et de l'absolutisme postérieur au moyen âge, en l'honneur desquels se poursuit avec tant de persévérance un travail menteur de falsification historique ou de complaisante réhabilitation ! — Voici en deux mots ce qu'ils étaient. Je m'occupe d'abord du moyen âge.
N'y a-t-il rien eu là de beau et de bon? Je suis loin de le soutenir. Même aux heures les plus sombres de l'humanité, la conscience jette quelques lueurs, l'être moral donne signe de vie. Le moyen âge a possédé de nobles caractères, à commencer par Louis IX, dont
je sais aimer l'âme élevée et admirer les vertus, quoiqu'il conseillât à ses amis d'enfoncer leurs épées dans le corps des hérétiques aussi avant qu'elle peut entrer. On a abusé de la chevalerie et on a souvent peint en beau ce qui était passablement laid; nous avons néanmoins quelque chose à emprunter aux chevaliers d'autrefois. Ne leur prenons ni leur grossièreté, ni leur ignorance, ni leur formalisme aveugle, ni leur âpreté au gain ; prenons-leur cette idée de dévouement à une grande idée ou à de grandes infortunes qui s'est fait sentir chez eux à certains moments. Amour profond du vrai, zèle pour tout ce qui est opprimé, courage, modestie , charité réellement charitable , politesse exquise, tel est, tel doit être le signalement des chevaliers modernes.
Sont-ils nombreux? Je l'ignore. Le fait est que la cause qui les enfantait jadis n'existe plus aujourd'hui : un vaste brigandage ne désole plus notre territoire; la société n'est plus un bois ; des désolations inouïes, des servitudes sans nom ne nous forcent plus de créer à la pointe de l'épée des garanties qui n'existeraient pas autrement. 11 y a quelques libertés, quelques droits, quelque respect de la créature humaine; nous n'en sommes pas réduits à recourir aux remèdes violents du moyen âge.
Essayez de vous représenter le monde féodal : la
dégradation et le désespoir des serfs, la tyrannie sous
toutes les formes et à tous les degrés, les consciences
esclaves, les intelligences esclaves, les croisades du
Midi, les procès de sorcellerie, les longs massacres de l'inquisition ! Pas une âme qui puisse s'élever librement à Dieu, pas une pensée qui puisse s'exercer avec indépendance; ici le dogme imposé par la force, là la philosophie condamnée à se mouvoir dans les subtilités sans franchise de la scolastique. Plus d'Évangile, plus de livres, excepté de sales romans et les récits non moins souillés de la légende dorée. Si les lumières perdent les peuples, il est certain qu'on était alors à l'abri d'un tel danger! D'où vient cependant que la corruption générale, celle des seigneurs et des vilains, celle des clercs , et des moines, et des laïques, avait pris des proportions telles, que nous ne parvenons plus même à la concevoir aujourd'hui?
Mais le moyen âge croyait à des vérités absolues! N'y regardez pas de trop près, je vous le conseille; n'interrogez pas trop les mémoires du temps. Vous rencontreriez un doute immense ; il est vrai que c'est un doute sans conclusion. Le doute ne conclut qu'aux époques où la pensée a repris possession d'elle-même. Dans les temps de ténèbres absolues et d'asservissement complet des âmes, lorsque l'hérédité règne en fait de croyances, lorsque l'idée d'un examen ou d'un choix quelconque ne se présente même pas, il y a plus de pratiques; y a-t-il plus de foi? La religion qu'on n'a pas acceptée soi-même, qui n'a pas été le sujet d'une lutte intérieure, d'un travail de conscience, cette religion est-elle à nous ? Je me contente de poser la question. Joseph de Maistre, inconséquent à force
d'être passionné, la tranchait résolument, lorsqu'il ne s'agissait plus des catholiques mais des Grecs. Les Russes, à l'entendre, sont à la fois très-dévots et trèsirréligieux, scrupuleux à l'excès en fait de jeûnes et décidés à ne pas sacrifier un seul vice, prêts à donner leur vie pour une image et étrangers à toute régénération du cœur. N'aurait-il pas tracé, sans le vouloir, le portrait de la piété du moyen âge; portrait d'autant plus exact, que chez nous alors comme chez les Russes aujourd'hui, les débordements honteux du clergé sont le démenti flagrant de la religion aux yeux des populations ignorantes qui la confondent avec le prêtre? Donc beaucoup de scepticisme latent, beaucoup de formalisme, et peu de foi, voilà le bilan du moyen âge en ce qui concerne la piété. Mais on nous le vante surtout au point de vue de l'unité, de la paix ! On nous affirme que l'uniformité des croyances, que la confusion du temporel et du spirituel sont le fondement de l'ordre social. Ici je ne sais plus comment répondre sérieusement. Je cherche dans ces sanglantes annales, et je n'y découvre que guerres, que révoltes, que luttes des petits et des grands, de l'Église et de l'État, du sacerdoce et de l'empire. Je vois les rois déposés par les papes, les peuples conviés à l'insurrection et déliés de leurs serments de fidélité. Je vois enfin, pour couronner l'œuvre d'unité, deux ou trois papes rivaux échanger pendant un siècle les condamnations et les an a thèmes.
L'absolutisme postérieur au moyen âge présentet-il un tableau beaucoup plus séduisant? L'ancien régime se rachète-t-il par sa seconde moitié? En se complétant par la suppression des diversités féodales et des corporations indépendantes, par la centralisation monarchique en un mot, a-t-il acquis des droits à nos sympathies ? Examinons, en laissant de côté (il le faut bien) tout ce qui tient à la liberté des consciences, des idées et des livres. Voyons ce qu'on obtenait, au prix d'un tel holocauste, en fait de probité, de paix, de douceur, de légalité , d'administration intelligente, de prospérité générale.
La corruption des gouvernements libres a été justement signalée ; mais qu'est-elle si on la compare à celle des gouvernements absolus, à cette servilité qui devient le moyen presque unique de faire fortune, à ces prévarications constantes, à ces concussions, à ces pots-de-vin dont on se fait gloire, à ces grands marchés d'hommes publics qui suivent la Ligue et la Fronde, à ces tarifs publiquement affichés? Tout s'est vendu alors, et vendu sans honte. Je n'aperçois pas que l'amour de l'argent fût moindre que de nos jours, qu'on fût moins avide à la rue Quinquampoix qu'à notre Bourse, qu'on fît plus grande la part des pauvres et plus petite celle du luxe.
On a flétri et on ne saurait trop flétrir les abominations du régime de 93 (autre forme du despotisme, pour le rappeler en passant), mais oublie-t-on que les terreurs de la monarchie ont laissé bien loin derrière elles la terreur républicaine? On aura beau faire, on n'égalera pas l'inquisition. Les raffinements de la législation de Louis XIV contre les protestants supportent fort bien la comparaison avec les procédés du Tribunal révolutionnaire. La Saint-Barthélémy a été consacrée officiellement à Paris et à Rome ; alors, ne l'oublions pas, l'absolutisme royal et clérical eut ses tueurs, ses exécutions régulières et prolongées aux portes des prisons, ses massacres de Septembre.
Qui oserait faire aujourd'hui la guerre comme la faisait faire Louvois? Qui ne reculerait à l'idée de prescrire et d'exécuter à deux reprises les sauvages incendies du Palatinat? Et dans un autre genre, quel correspondant rapporterait dans les termes qu'emploie Mme de Sévigné « les penderies » de Rennes? Quel gouvernement approuverait ces cruautés, qui ne ternirent en rien le caractère du duc de Chaulnes? Il est vrai qu'on se formait alors par la vue des supplices atroces, et qu'on serait mal venu à s'indigner des mesures qui mettent une grande ville en coupe réglée, quand on est habitué à appliquer la torture préalable pour protéger l'innocence et découvrir la vérité!
La tendresse qu'inspirent de pareils temps m'épouvante. La loi, c'était une volonté arbitraire; le juge,
c'était une volonté arbitraire. Quand les juges eurent condamné Fouquet au bannissement, le roi réforma la sentence, qu'il changea en emprisonnement perpétuel. Le même roi écrivait à son ministre : « Monsieur Golbert, il me revient que Montespan se permet des propos indiscrels. » Le mari outragé se permettait de ne pas approuver un double adultère! Il ne faisait pas bon alors se montrer si difficile en fait de morale. Et c'était le bon temps! c'était le bon temps, car il y avait vingt prisons d'État et M. de Saint-Florentin signait à lui seul cinquante mille lettres de cachet. La Bastille, Vincennes, Amboise, le château d'If, Pignerol, le fort de Joux, on avait à choisir.
Parmi les crimes politiques, en connaissez-vous un seul qui égale en froide- lâcheté cette tyrannie anonyme et silencieuse des lettres de cachet? On prend un homme, sans bruit, sans prétexte , pour plaire à un courtisan , sur la demande d'une maîtresse, sur la sollicitation d'un rival ou d'un ennemi ; on l'envoie je ne sais où, on l'oublie, on le tue , on tue une famille, et tout est dit.
En matière financière j'aurais trop beau jeu. Les banqueroutes régulièrement espacées de l'abbé Terray ne scandalisent personne. La voix tonnante de Mirabeau n'a pas encore dénoncé « la banqueroute, la hideuse banqueroute ! » — Et les impôts, sur qui pèsentils? Qui paye la taille, les dîmes , les corvées, les droits seigneuriaux? La classe ouvrière, et elle seule. Je voudrais savoir si c'est en son nom qu'on réclame
un retour vers F ancien régime qui réservait les emplois aux riches, les grades militaires aux nobles, et qui assurait de plus aux grands seigneurs le privilège de commettre impunément des crimes punis chez les pauvres gens avec la dernière sévérité?
Que faut-il admirer encore dans ce temps où la gloire militaire et littéraire à pu éclater, mais où la société prise en masse a été soumise à une incroyable oppression? Est-ce le système des douanes de province, défendant la Bourgogne contre V invasion des produits de la Champagne, par les mêmes motifs qu'on fait valoir pour défendre la France contre l'Allemagne ou l'Angleterre? Est- ce la jurisprudence administrative du Parlement, qui proscrivait les associations formées en vue du commerce des blés? Faut-il retourner au temps où la Bruyère pouvait dire, sans être désavoué par personne : « L'on voit certains animaux farouches, mâles et femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine. »
Je n'achève pas; chacun sait le reste. Voilà les bienfaits du despotisme ! Je voudrais, pour seule punition, que les amateurs du moyen âge et de l'ancien régime fussent condamnés à y vivre huit jours... dans la classe des paysans. Ce châtiment suffirait. Quant à celui que la justice de Dieu a fait tomber sur
la France ancienne, il est inscrit à chaque page de l'histoire du XVIIIe siècle. La tyrannie religieuse a engendré l'irréligion; incessamment violée dans son sanctuaire, la foi a achevé de mourir; les siècles d'Innocent III et de Louis XIV ont fait le siècle de Voltaire. Et le siècle de Voltaire, qui a tout détruit, valait mieux que ce qu'il détruisait : la philosophie a soutenu quelques nobles causes, le formalisme décrépit n'en soutenait plus aucune. Si ce n'était pas un blasphème de supposer là le christianisme engagé d'un côté ou de l'autre, je dirais que les philosophes, en dépit d'eux-mêmes, étaient plus chrétiens en bien des choses que les champions intéressés de la religion d'État.