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LE LIBÉRALISME EN FRANCE

80 a rompu avec l'ancien régime, 1830 avec le droit divin. Je dis 1830 et non 1814 ou 1815, parce que 1814 n'a fait que poser la question des gouvernements consentis; 1830 Ta tranchée.

Et trancher une telle question, c'était faire un second pas décisif dans la voie du libéralisme. Après avoir affranchi la société civile, c'était décréter en principe l'affranchissement de la société politique. L'ère des gouvernements consentis succédait ainsi à l'ère des gouvernements de droit divin.

Qu'est-ce qu'un gouvernement consenti? Ce n'est ni le suffrage universel, ni aucune autre forme obligatoire de vote; c'est un pays se possédant lui-même au lieu d'être la possession d'une famille; c'est le droit, le droit de tous, recevant la garantie nécessaire qu'il

ne saurait avoir en présence d'un droit antérieur, souverain, absolu et inamissible.

Qu'est-ce que le droit divin? Ce n'est ni l'hérédité monarchique établie dans une maison , ni l'irresponsabilité générale attribuée à la couronne; tout cela peut être consacré par un contrat. C'est l'exclusion complète de l'idée de contrat, car pour contracter il faut être deux, et il n'y a jamais deux légitimités à la fois sur le même sol, il n'y a pas place là pour deux souverains. Un roi légitime (dans le sens convenu du mot) ne saurait faire que des concessions essentiellement temporaires; les chartes qu'il signe, il les donne, et il les donne toujours avec un article quatorze, que cela soit dit ou non. Comment parviendrait-il en effet à oublier sa position supérieure? Comment s'abaisserait-il jusqu'au niveau du droit humain? 11 n'en viendrait à bout qu'en ayant le courage et le bon sens de s'abdiquer lui-même, de consentir lui-même à n'être plus qu'un droit humain. Cela ne s'est guères vu. Le verra-t-on ? Je l'ignore. En attendant, toute légitimité qui n'a pas renoncé à être légitime ne promulguera que des constitutions octroyées et révocables. Quand on s'est appelé Louis XVIII dans l'exil, quand éloigné de France on a notifié son avènement aux puissances étrangères, quand on date sa rentrée à Paris de la dix-neuvième année de son règne, on demeure incapable de fonder le libéralisme, fût-on libéral de sa personne; ce qu'on aura refusé d'accomplir soi-même contre les institutions jurées, un successeur l'accom-

plira; le parti légitimiste, qui a conscience de son principe, ne se lassera pas d'en réclamer l'application et finira par l'obtenir. Cela est de toute nécessité. Gela s'est passé sous la restauration anglaise comme sous la nôtre, sous les Stuarts comme sons les Bourbons.

Je ne m'arrête pas à discuter au fond le dogme du droit divin, car il ne supporte pas une minute d'examen sérieux. Autant je conçois et admets la pensée d'établir l'hérédité royale, de la maintenir fermement en dépit des erreurs réparables et des inconvénients momentanés, autant il m'est malaisé de comprendre qu'une famille quelconque ait en elle le droit de régner sur un pays, un droit en soi, un droit absolu, un droit tombé du ciel. « Je demande un Mérovingien ! » s'écriait un homme de beaucoup d'esprit devant lequel on cherchait à démontrer cette incroyable thèse. Encore ne remontait-il pas assez haut ; il faut remonter, non pas jusqu'à la première race, mais, répétons-le, jusqu'au ciel. Et les partisans de ce dogme l'ont bien senti, puisqu'ils l'ont appelé : dogme du droit divin. — Seulement ils ont oublié de nous dire à quelle page du Livre de Dieu un tel dogme est révélé. Serait-ce à celle où le droit des gouvernements de fait reçoit une consécration si forte et si explicite?

On nous a récité bien des romans sur la restauration et sur la révolution de Juillet. La restauration n'est qu'un long problème de quinze années : qui l'emportera, du principe des gouvernements consentis, ou du principe du droit divin? La révolution de

.Juillet est la solution du problème. Quant à l'essai de faire vivre ensemble les deux principes et de les enfermer à jamais dans l'enceinte de la même constitution, c'était bien autre chose encore que le radeau de M. deMontalembert! Cette tentative impossible est toute l'histoire de la branche aînée ; histoire animée, attachante, et qui n'a certes pas été perdue pour la liberté. Mais ce qui devait arriver est arrivé : l'un des principes a tué l'autre.

Le conflit était inévitable, et il n'était donné à personne de prévenir la catastrophe. J'ai entendu soutenir gravement que la restauration aurait duré si l'on n'avait pas renversé le ministère Martignac ! si M. Sébastiani avait modifié les conclusions de son rapport ! C'est prendre les petites causes pour les grandes et l'apparence pour la réalité. La mesure des Ordonnances et la révolution étaient toutes deux en germe dans la Charte ; il ne s'agissait que de savoir laquelle en sortirait.

1830 a tranché la question. Y a-t-il eu une révolution alors? Je ne sais. Qui s'est révolté? La réponse dépend de la foi politique que chacun professe. Pour ceux qui mettent la souveraineté dans le contrat, la révolte est à Saint-Cloud ; pour ceux qui mettent la souveraineté dans le roi , la révolte est à Paris. Toujours est-il que la Charte était en morceaux le 27 juillet, et qu'il n'y avait plus moyen de rajuster tant bien que mal ces morceaux froissés par la main royale. Aboutirait-on au droit divin sans Charte, ou à la

Charte sans droit divin? Tel était le problème du w28. La Charte mariée au droit divin était dès lors hors de cause.

On le voit , à considérer les choses d'une façon moins superficielle, on arrive à être plus équitable envers Charles X et envers la révolution de Juillet. On arrive aussi à se passer des niaiseries et des calomnies; on laisse retomber au rang des rêves méchants et bêtes les vastes conspirations contre la branche aînée, les complicités secrètes du duc d'Orléans. — 11 existe des gens dont la mémoire est bien courte! Ils ont imaginé, après coup, qu'il y avait place pour la légitimité le 30 juillet 1830! Ce qu'il y avait alors, c'était une royauté qui avait déchiré son contrat, un principe de droit divin qui avait tenté d'anéantir le principe contraire et qui n'avait pas réussi. Ce qu'il y avait en outre, c'était un prince courageux vers lequel se dirigeaient tous les regards et toutes les espérances, un prince dont le dévouement sauva d'un péril extrême ses amis et ses ennemis.

Telle est la vérité, selon moi, sur la Restauration, sur la révolution de Juillet et sur l'origine du gouvernement qui en est sorti. En la disant, aurai-je blessé le parti légitimiste? J'espère que non. Consciencieusement opposé à son principe, je sais reconnaître néanmoins ce qu'a d'honorable la fidélité avec laquelle il le sert. Le dévouement est trop rare aujourd'hui pour ne pas exciter la sympathie, même quand il s'égare. Je vois parmi les champions du droit divin beaucoup de

nobles cœurs, de hautes intelligences et de grandes situations que notre société doit appeler et non exclure, car elle en a besoin. Mais qu'ils le sachent, leurs vrais amis ne sont pas ceux qui les encouragent dans leur erreur; la contre-révolution ne réussira jamais en France; entre la France nouvelle et la légitimité d'autrefois l'incompatibilité est absolue, l'arrêt de 1830 est définitif et sans appel. C'est sur le terrain du libéralisme et non sur celui du droit divin, c'est chez nous et non chez eux que nous aspirons à les rencontrer.

Puisque j'ai commencé, j'achèverai ; ceci est de l'histoire. Pour l'honneur de notre temps, il faut enfin protester contre tant de jugements aussi insolents qu'absurdes qui ont cours sur les institutions fondées en 1830. Tous ceux qui les ont renversées, toutes les écoles despotiques, radicaux, socialistes, révolutionnaires de gauche et de droite, s'entendent pour discréditer un régime dont le principe était libéral. Rien de plus pitoyable , h les entendre ! Cette administration bourgeoise, ce règne de l'industrialisme, ces avocats, ces bavards, ont vraiment donné un beau spectacle à l'Europe ! Heureusement 1848 est venu y mettre ordre*; or 1848, vous le savez, c'est « la révolution du mépris ! »

Il sera peut-être permis à un homme qui disait la

vérité au gouvernement de 1830 lorsqu'il était debout, de la dire maintenant à ses adversaires. Qu'y a-t-il, en réalité, derrière leurs injures?

Ceux qui parlent avec tant de dédain des gouvernements bourgeois, ont sans doute étudié les annales du monde et savent ce qu'il en coûte quand on ne veut plus avoir que des panaches en remplacement des libertés. Les « bourgeois, » chez les Anglais et ailleurs, n'ont pas fait si mauvaise figure; et je ne vois pas que les militaires, dont j'admire plus que personne la bravoure devant l'ennemi, aient beaucoup brillé en général par le courage civil. Il y a eu de brillantes exceptions, et le général Cavaignac, pour ne citer que lui, a laissé un souvenir qui ne s'effacera point; cependant les exceptions sont des exceptions, et l'histoire ancienne comme l'histoire moderne sont loin d'établir la supériorité politique des traîneurs de sabre sur « les avocats. »

Des avocats! des bavards! voilà le grand mot. 11 n'en faut pas davantage dans notre bienheureux pays. On perdait trois semaines à discuter l'adresse, c'està-dire à débattre la politique générale de la France! Voyez le malheur ! On aurait pu la débattre en moins de temps, d'accord ; reste néanmoins qu'on la discutait. Or les inconvénients, les embarras de la discussion sont ceux de tout ce qui se passe au grand jour : luttes philosophiques, luttes littéraires , luttes religieuses. Les idées font du bruit, les idées sont bavardes ; mais les idées font les faits.

On a beaucoup parlé aussi de l'industrialisme et de son influence sous le régime de 1830. J'ai peu de goût, je l'avoue, pour cette influence-là, quand elle est excessive. 11 me paraît seulement que les préoccupations industrielles, que les opérations de Bourse, que la poursuite fiévreuse des gains rapides, n'ont pas cessé avec le régime de 1830. 11 faut donc croire qu'il n'en était pas coupable. Ce tort-là m'en rappelle d'autres (celui d'être tombé, par exemple !) qu'il partage, ce me semble, avec plusieurs gouvernements.

Les institutions représentatives ont un désavantage dont on devrait leur tenir compte. Avec cet ardent soleil de publicité qui les éclaire, les moindres fautes se montrent ; rien qui n'y soit commenté, souvent dénaturé, toujours exagéré. Combien de mesures que nous approuvons sous un régime absolutiste, et que nous finirions par blâmer peut-être si elles étaient prises sous un régime libéral, tant elles y seraient analysées et critiquées, tant on excellerait à y découvrir quelque côté faible ou fâcheux! Combien de grands ministres deviendraient petits s'ils étaient discutés ! Tout se paye ici-bas, et la liberté comme le reste.

Mais ne venez pas nous dire qu'ils sont impuissants pour le bien, ces gouvernements laborieux et calomniés! L'Angleterre a su opérer ce qu'il y a de plus difficile en ce inonde, des réformes. Emancipation des catholiques, affranchissement des esclaves, réforme parlementaire, réforme commerciale, et maintenant encore, réforme administrative, devant quoi a-t-elle

reculé? En pleine guerre, elle poursuit sa tâche. Les fautes de l'administration militaire, elle les relève, elle les grossit,... elle les corrige. Parvenir à se corriger soi-même, voilà l'œuvre par excellence, et l'Angleterre l'accomplit en dépit des difficultés que créent la presse et la tribune, elle l'accomplit par les forces que donnent la tribune et la presse.

La monarchie constitutionnelle a été moins hardie chez nous. Ce qui lui a manqué (et si près des débuts, entourée de tant d'ennemis , une telle erreur se conçoit) c'est l'énergique esprit de progrès et de réforme. Elle a trop pensé qu'il suffisait de résister au mal et de conserver le bien ; on ne vit ni de résistance pure ni de conservatisme pur, il faut encore agir, marcher. On a marché, mais pas assez. Les réformes, on l'a trop oublié, sont l'antidote des révolutions. Et il y a aussi dans la vie quelque chose qui empêche la corruption, cette gangrène de tous les régimes, dont la liberté, elle, aurait dû et pu se délivrer, pour son honneur.

Le gouvernement représentatif a donc fait des fautes chez nous; j'ajoute qu'il n'a pas péri par ses fautes. Il a péri parce qu'il était, dans son principe essentiel, plus libéral que la France. Je ne sais pas s'il y avait remède à un tel mal ; en tous cas, le moyen de le vaincre n'élait pas de diviser le faible groupe des esprits vraiment libéraux. La cause du droit, de l'individualisme, du minimum de gouvernement, la cause du monde modrrne, en un mot, n'a pas eu assez conscience d'elle-même; faute de déployer hardiment sa

propre bannière, elle a laissé ses soldats se disperser, les uns au centre, les autres sur les bancs de la gauche ou du tiers-parti.

Et maintenant que j'ai reconnu le mal, laissez-moi rappeler le bien. Ces dix-huit années ont été, à tout prendre, des années de liberté ; ce régime, qui a trop peu duré quoiqu'il ait duré plus qu'aucun autre depuis soixante ans, a su vouloir deux choses immenses et jusqu'alors inconnues : la Charte sans arrière-pensée, et l'alliance libérale avec l'Angleterre. Cette royale famille, que notre reconnaissance a suivie dans l'exil, est descendue du trône comme elle y était montée, avec une bonne conscience. Quelle dynastie a laissé derrière elle un testament qui vaille les pièces confidentielles trouvées aux Tuileries? Quel prince a pu dire en quittant le pouvoir : Je n'ai attenté aux droits de personne, j'ai respecté la constitution tout entière, j'ai tenu tous mes serments?

En résumé, la liberté a ses inconvénients; elle connaît les fatigues, les misères, les fautes, les périls et aussi les revers. La liberté est compagne de la lutte. Quant à moi, j'aime mieux la vie avec ses embarras que la mort avec son repos : Malo periculosam libertatem.

Telle n'est pas assurément l'opinion générale en

France. Notre pays qui appartient au libéralisme par sa double démonstration de 1789 et de 1830, notre pays qui a rompu sans retour avec l'ancien régime et avec le droit divin, ne souhaite guère cependant l'application complète du principe libéral : l'expérience de la monarchie représentative l'a bien prouvé.

C'est une raison pour nous d'avoir peu d'illusions et beaucoup de désintéressement philosophique; ce n'en est pas une de fermer les yeux et de garder le silence quand notre cause est en jeu dans le monde, et quand la France, même sceptique, est entraînée à la servir. Alors il faut savoir applaudir et encourager ; alors il faut dégager la vraie question.

Nous avons combattu en Orient pour la défense du libéralisme, et la grande alliance qui a manifesté cette attitude pendant la guerre doit imprimer le même caractère à la paix. Voilà la thèse que je compte établir dans ma seconde partie.

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