PREMIERE SORTIE DE GEORGES
Le premier mois de l'absence de Georges se passa bien. M. Dormère allait le voir une fois par semaine, le dimanche, et chaque fois il en revenait de mauvaise humeur et disposé à trouver mal tout ce que disait et faisait Geneviève. Il cherchait à dissimuler son peu d'amitié pour elle, mais Pélagie et Rame ne s'y trompaient pas et en causaient souvent entre eux.
Geneviève allait deux ou trois fois par semaine voir ses amis Louis et Hélène de Saint-Aimar ; Pélagie et Rame l'accompagnaient toujours. Tous les trois étaient reçus avec une grande joie; Rame amusait beaucoup Louis et Hélène, qui lui témoignaient une grande amitié et qui étaient touchés de son dévouement plein de tendresse pour sa petite maîtresse. Il inventait toutes sortes de jeux pour passer agréablement le temps.
Mlle Primerose était enchantée quand elle apercevait de sa fenêtre la petite cousine et son escorte. Elle courait vite au-devant d'eux et les questionnait avec une si grande habileté, qu'elle se trouvait bientôt au courant de tout ce qui s'était dit et fait dans le château de Plaisance. Rame avait des histoires sans fin à lui raconter, tant du passé que du présent; elle était au courant de la vie de Geneviève, de ses parents, de M. Dormère, comme si elle ne les eût jamais quittés. L'intérêt qu'elle portait aux histoires de Rame lui valut son amitié; elle avait l'air de beaucoup plaindre Geneviève et elle blâmait avec vivacité Georges et M. Dormère.
Malheureusement elle laissa voir à M. Dormère plus d'une fois le fond de sa pensée ; il ne manqua pas de croire que Geneviève avait porté ses plaintes à Mlle Primerose; que ce pauvre Georges était accusé à tort et sans pouvoir se défendre, à cause de son éloignement; il pensa que c'était bien mal à Geneviève de perdre ainsi le malheureux Georges dans l'esprit de ses amis; il s'irritait de plus en plus contre elle et lui témoignait une froideur que Geneviève ne pouvait s'expliquer, car la pauvre enfant faisait tout son possible pour plaire à son oncle et ne laissait pas échapper une occasion de dire du bien de Georges.
Un mois se passa ainsi, sans que Geneviève pût obtenir de son oncle la permission de l'accompagner quand il allait voir son fds à Vaugirard. Un jour qu'elle le lui demandait pour le lendemain, qui était un mercredi, M. Dormère lui répondit :
(( 11 est inutile que tu y ailles; Georges doit sortir demain; on sort par extraordinaire à six heures du matin; je vais coucher ce soir à Paris; je serai au collège demain à six heures ; nous irons déjeuner au café du chemin de fer et nous prendrons le train de sept heures; nous serons ici vers neuf heures. J'amènerai aussi ton cousin Jacques, qui n'a personne pour le faire sortir.
GENEVIÈVE
Que je suis contente, mon oncle, de revoir Georges et Jacques ! Me permettez-vous d'engager Louis et Hélène à déjeuner?
M. dormère:
Certainement; cela fera grand plaisir à Georges. »
Geneviève courut chez sa bonne pour lui annoncer cette heureuse nouvelle.
GENEVIÈVE
Mlons vite, ma bonne, engager Louis et Hélène à venir passer la journée de demain avec nous.
LA BONNE
Je ne demande pas mieux, ma chère petite; je vais prévenir Rame pour qu'il nous accompagne.' Il faut nous dépêcher, il est tard. »
Dix minutes après, ils partaient tous les trois . pour le château de Saint-Aimar.
A moitié chemin Geneviève s'arrêta essoufflée. Elle se jeta au pied d'un arbre pour se reposer.
Petite Maîtresse fatiguée? moi porter; petite Maîtresse pas lourde.
Non, non, Rame; je ne veux pas : tu as déjà très chaud; je suis assez grande pour marcher longtemps.
RAME
Petite Maîtresse trop fatiguée, tout mouillée, tout rouge.
GENEVIÈVE
Ce n'est rien cela; reposons-nous un peu : ma pauvre bonne aussi est rouge et fatiguée.
LA BONNE
C'est que nous avons été trop vite ; nous n'avons pas besoin de nous tant dépêcher. »
Pélagie s'assit près de Geneviève; Rame voulut rester debout.
Après quelques minutes de repos, ils continuèrent leur route, mais plus doucement; ils ne tardèrent pas à arriver. Hélène et Louis jouaient sur l'herbe.
« Mes amis, mes amis, venez demain à Plaisance! » leur cria Geneviève du plus loin qu'elle les vit.
LOUIS ET HÉLÈNE, couvant (i Gencviève.
Pourquoi demain? Qu'est-ce qu'il y a?
Georges sort demain; Jacques vient avec lui. Ils arrivent à neuf heures avec mon oncle, qui va coucher ce soir à Paris.
LOUIS
Je vais demander à maman; attends-moi. » Mlle Primerose, entendant causer, mit la tète à la fenêtre ; elle descendit précipitamment.
«Qu'est-ce que c'est? dit-elle. Pourquoi est-on
si agité?
GENEVIÈVE
C'est pour demain, ma cousine. Georges sort.
HÉLÈNE
Et Jacques aussi.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Qu'est-ce que ça fait! Il n'y a pas de quoi courir et crier comme si le feu était à la maison.
HÉLÈNE
Geneviève nous invite à déjeuner et à dîner.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Je ne demande pas mieux; je vous y mènerai. — Tu as l'air effrayée, Geneviève. Est-ce que ton oncle t'a défendu de m'inviter?
GENEVIÈVE, embarrassée.
Non, macousine ; ilnem'ariendit,maisjecrains. . . , peut-être que..., j'ai peur qu'il ne me gronde; il n'aime pas que j'invite sans sa permission.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Très bien. Je comprends. Il -ne veut pas de moi. 11 a peur que je ne voie des choses qu'il veut cacher; c'est encore pour son méchant Georges ; mais je le saurai tout de même. — Ah! il me croit donc bien bête, bien aveugle.. = . J'y vois, j'y vois, et mieux qu'il [ne le voudrait. — Écoute, ma pauvre enfant, tu ne peux pas vivre avec cet homme; tu es trop malheureuse ! J'irai lui parler.
GENEVIÈVE, effrayée.
Je vous en prie, je vous en supplie, ma bonne cousine, n'en parlez pas à mon oncle; il serait très
il4 APRES LA PLUIE LE BEAU TEMPS
en colère contre moi, il croirait que je vous ai porté, plainte contre lui. Je vous assure qu'il est très bon pour moi, que je suis très heureuse. Et puis j'ai ma bonne et mon cher Rame qui me consolent de tout.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Ils te consolent? Tu as donc besoin d'être consolée? Tu es donc malheureuse? Je ne veux pas d^ cela, moi. »
Geneviève est désolée. Mlle Primerose était tort irritée et persistait à vouloir parler sérieusement, disait-elle, à M. Dormère. Pélagie eut beaucoup de peine à la calmer et à obtenir d'elle un silence absolu au sujet de Geneviève.
La visite de Geneviève ne fut pas longue, parce qu'elle craignit en la prolongeant de faire attendre son oncle pour le dîner; elle repartit avec Pélagie et Piame, en recommandant à ses amis de venir de très bonne heure.
Le lendemain elle se leva de grand matin pour cueillir des fleurs et les arranger dans les vases de la chambre de Georges. A neuf heures précises, elle entendit la voiture qui ramenait son oncle et les deux collégiens. Elle descendit l'escalier et embrassa affectueusement Georges et Jacques.
GENEVIÈVE
Comme tu as bonne mine, Georges; et comme tu es grand, Jacques ; il y a longtemps que je ne t'ai vu.
JACQUES
Oui, il V a près de trois mois l'depuis que tu es partie pour la campagne.
Georges, viens voir dans ta chambre les jolis bouquets que j'ai mis dans tes vases. » Tous les trois montèrent.
JACQUES
Ils sont jolis en effet. Quelles belles roses! Et ouelle odeur délicieuse !
GEORGES
Tu aurais pu t'éviter la peine de les cueillir et de les arranger ; tu sais que je ne me soucie pas des fleurs.
GENEVIÈVE
Mais elles sont si jolies! Je pensais que cela te ferait plaisir.
Papa n'aime pas qu'on prenne ses fleurs ; cela dégarnit le jardin.
GENEVIÈVE
Oh! il y en a tant! D'ailleurs, j'ai demandé hier à mon oncle la permission d'en cueillir, et il m'a dit de prendre tout ce que je voudrais, puisque c'était pour toi.
JACQUES
Je serais bien content d'avoir de si jolies fleurs dans ma chambre.
GEORGES
Oh! toi, tu es toujours content de tout.
JACQUES
C'est pour cela que je suis toujours gai et heureux.
GENEVIÈVE
Et toi, Georges, es-tu heureux au collège?
Oui, très heureux; les Pères sont très bons; seulement je trouve qu'ils font trop travailler.
JACQUES
Tu dis cela parce que tu n'as pas encore pris l'habitude de travailler. Quand tu seras habitué, tu ne trouveras pas que ce soit trop.
GEORGES
Rodolphe ne dit pas comme toi.
Je crois bien, un paresseux fini; un vrai cancre, qui ne veut pas travailler. Je te conseille de ne pas l'écouter; tu te feras punir si tu fais comme lui.
GEORGES
Tu es ennuyeux, toi ; tu prêches toujours.
JACQUES
Je ne te prêche pas; je te donne un bon conseil.
GEORGES
Je n'ai pas besoin de conseils ; je sais ce que je dois faire.
JACQUES
Fais comme tu voudras; seulement je vois bien que tu écoutes trop Rodolphe, et comme tu es mon cousin, je serais fâché de te voir faire comme lui. — Dis donc, Geneviève, je voudrais bien voir Rame, ce bon nègre qui t'aime tant.
GENEVIÈVE
Comment sais-tu cela?
JACQUES
C'est Georges qui me l'a dit; il m'a dit que Rame
ne te quittait jamais, qu'il faisait tout ce que tu voulais, qu'un jour même il avait voulu se faire manger les pieds par des écrevisses pour te faire plaisir, GENEVIÈVE, avec indignation.
Pour me faire plaisir ! Et tu as cru cela ! Pauvre Rame ! Je te raconterai cela. Il est excellent mon pauvre Rame, maisjeneveux pas qu'il souffre pour moi. Je serais bien méchante si j'avais fait ce qu'a dit Georges. — Viens le voir; il est chez ma bonne. Viens-tu, Georges?
GEORGES, avec dédain.
Non, merci; je vais vous attendre au potager. »
Geneviève amena Jacques chez Pélagie; Rame y était en effet.
<c Ronjour, Pélagie, bonjour. Rame, dit Jacques en entrant.
GENEVIÈVE
Mon bon Rame, voici Jacques; il faut que tu l'aimes beaucoup, car il est très bon.
RAME
Si Moussu Jacques aimer petite Maîtresse, moi aimer Moussu Jacques.
GENEVIÈVE
Oui, oui, Rame, il m'aime beaucoup; n'est-ce pas, Jacques?
— Oui certainement, répondit Jacques en l'embrassant et en riant. Qu'est-ce qui ne t'aimerait pas? tu es si bonne !
RAME, riant.
Ron ça! Moussu Jacques, bonne figure; gentil Moussu. Rame l'aimer bien sur.
118 APRÈS LA PLUIE LE BEAU TEMPS « Et Moussu Georges? Lui pas venir à château ?
11 est venu avec moi ; je crois qu'il est au potager. Veux-tu venir, ma petite Geneviève?
GENEVIÈVE
Oui, certainement. J'irai partout avec toi. — 11 ne faut pas que tu viennes, mon pauvre Rame.
JACQUES
Pourquoi cela? laisse-le venir; je serais bien content de le voir
GENEVIÈVE
Non, Jacques; Georges ne l'aime pas, il ne serait pas content.
JACQUES, étonné.
Georges ne l'aime pas ! Pourquoi cela? 11 a l'air si bon, et il t'aime tant. »
Rame riait en montrant ses dents blanches et se frottait les mains.
RAME
Bon petit Moussu! Lui comprendre; lui bon cœur. Pas comme Moussu Georges ; lui pas aimer Rame. Rame trop aimer petite Maîtresse ; lui jaloux ; lui pas aimer petite Maîtresse; lui faire gronder petite Maîtresse, faire pleurer petite Maîtresse : Rame pas aimer lui. »
Jacques, de plus en plus étonné, sortit avec Geneviève et lui demanda pourquoi Georges ne l'aimait pas.
« Je ne sais pas, dit tristement Geneviève ; j'ai toujours fait ce que j'ai pu pour lui, mais il ne m'aime pas; c'est peut-être parce que je ne suis pas
assez bonne, assez complaisante ; ce n'est pas sa faute s'il ne peut pas m'aimer. Tu sais, Jacques, qu'on n'aime pas qui on veut ni quand on veut. N'y pense pas ; je suis fâchée que Rame t'ait dit cela. »
Jacques hocha la tête et lui demanda l'histoire des pieds de Rame mangés par les écrevisses. Geneviève lui raconta ce qui s'était passé à cette occasion, mais en cherchant à ne pas donner mauvaise opinion de Georges.
« Je comprends, dit Jacques, et je devine ce que tu ne me dis pas. Je voyais bien que Georges se moquait de Rame et je ne comprenais pas pourquoi ; je vois à présent, je comprends. N'en parlons plus et tâchons d'être bien aimables, pour l'obliger à nous aimer.
GENEVIÈVE
Je ferai ce que je pourrai, Jacques, je t'assure; j'écouterai tes conseils, car je vois que tu es bon. »
En attendant Louis et Hélène, qui n'arrivaient pas, ils allèrent au potager et rejoignirent Georges qui avait la bouche remplie par un gros abricot, et le menton et les joues barbouillés par le jus; c'était le quatrième qu'il mangeait, et il n'avait pas choisi les plus petits. 11 n'y eut aucune querelle, aucune discussion. M. Dormère vint les joindre, et ils firent une bonne promenade dans les bois.
L'heure du déjeuner était arrivée; voyant que leurs amis ne venaient décidément pas, ils rentrèrent et se mirent à table. Le déjeuner était bon et copieux ; les enfants mangèrent comme des affamés, à l'exception de Georges, que ses quatre abricots
avaient à demi rassasié. M. Dormère paraissait très heureux d'avoir son fils, il était très aimable pour Jacques et beaucoup plus affectueux pour Geneviève. Dans l'après-midi, pendant que Rame faisait un arc et des flèches pour Jacques et pour Geneviève, M. Dormère emmena Georges dans le potager.
M. DORMÈRE
Je vais te donner deux beaux abricots que j'ai gardés pour toi, mon ami, et tu en emporteras deux autres pour te rafraîchir en route.
GEORGES
Mais Jacques les verra, papa; il faudra que je lui en donne un.
M. DORMÈRE
Non ; j'en donnerai deux petits à Jacques ; les tiens sont remarquablement bons et beaux. »
Quand ils arrivèrent près de l'espalier, M. Dormère ne trouva plus les beaux abricots.
(c Eh bien, dit-il avec surprise, que sont-ils devenus? Il n'en reste plus que des petits. — Jules, Jules, venez par ici ; où sont les quatre beaux abricots que j'avais fait garder pour mon fils?
LE JARDINIER
Je ne sais pas, Monsieur; ils y étaient ce matin.
M. DORMÈRE
Vous laissez donc cueillir mes fruits?
LE JARDINIER
Jamais, Monsieur; personne n'entre au jardin.
M. DORMÈRE
Mais comment ces magnifiques abricots ont-ils disparu! Quelqu'un est-il venu au potager?
LE JARDINIER
Personne, Monsieur, excepté les enfants. M. Jacques est resté avec moi pour me voir semer des pois; Mile Geneviève a été rejoindre M. Georges qui examinait les espaliers.
Vous laissez dune cueillir mes fruits?
M. DORMÈRE
Est-ce toi, Georges? Avoue-le, si c'est toi ; tu sais que tu as la permission de prendre tout ce que tu voudras.
GEORGES, avec hésilation.
Non, papa, ce n'est pas moi.
M. DORMÈRE
Mais alors c'est donc Geneviève.
LE JARDINIER, vivcment.
Mlle Geneviève ne touche jamais à rien, Monsieur; je suis bien sûr que ce n'est pas elle. M. DORMÈRE, sùcheinent.
Je ne vous demande pas votre avis; gardez vos réflexions pour vous. Ce qui est certain, c'est que les abricots n'y sont plus.
LE JARDINIER
Mais voici les noyaux, Monsieur; encore tout frais, au pied de l'espalier.
M. DORMÈRE
C'est vrai. Cueillez dans les autres arbres six abricots bien mûrs. »
Le jardinier en apporta six très bons, mais beaucoup moins beaux que ceux qui avaient été mangés par Georges. M. Dormère lui en fit manger deux et garda les autres pour les partager avec Jacques.
(( Geneviève a certainement mangé ceux que j'avais gardés pour mon pauvre Georges, se dit-il avec humeur. Vilaine petite fille! »
En revenant près du château, Georges vit Jacques et Geneviève qui lançaient des flèches.
GEORGES
Tiens! Rame leur a fait des arcs et des flèches, et moi je n'en ai pas.
M. DORMÈRE
Tu vas en avoir, mon pauvre enfant.
GEORGES
Mais Rame ne voudra pas m'en faire, papa; il me déteste.
Il faudra bien qu'il le fasse si je le lui ordonne. Mais, pour ne pas te faire attendre, je vais te faire donner celui de Geneviève. »
M. Dormère s'approcha de Geneviève.
Donnez votre arc et vos flèches à Georges, Mademoiselle. C'est un jeu de garçon et qui ne vous convient pas.
JACQUES
Mon oncle, nous jouons au pays des Amazones ; Geneviève est une Amazone et prend une leçon d'arc.
GENEVIÈVE
Cela ne fait rien, Jacques, puisque mon oncle désire que je donne mon arc à Georges. Tiens, Georges, il est excellent; les flèches passent audessus du grand sapin. »
Georges prit l'arc et les flèches avec un peu d'embarras. Jacques le regarda avec étonnement.
« Mon oncle, dit-il en se retournant vers M. Dormère, permettez-vous que nous continuions notre jeu d'Amazone? Geneviève tirera avec mon arc.
— Fais comme tu veux, mon ami, répondit M. Dormère un peu honteux de son injustice.
— Merci, mon oncle, dit Geneviève avec sa bonne humeur habituelle. Merci, Jacques, tu es bien bon; nous tirerons chacun à notre tour. »
Après avoir joué quelque temps encore, M. Dormère prévint Georges et Jacques qu'il était temps de partir :
124 APRKS LA PLUIP] LE BEAU TEMPS
(( Voici bientôt cinq heures, dit-il; nous n'avons que le temps d'aller au chemin de fer; nous serons à Paris à sept heures ; nous dînerons au restaurant ; je vous ramènerai au collège à huit heures et demie et je serai de retour ici avant onze heures. »
Jacques et Georges firent leurs adieux à Geneviève; Jacques serra la main à Pélagie et à Rame et s'apprêtait à monter en voiture, quand M. Dormère lui mit deux abricots dans la main en disant :
« Tu les mangeras en route, mon ami.
JACQUES
Et Georges et Geneviève?
M. DORMÈRE
Georges en a deux comme toi ; quant à Geneviève, elle a mangé ce matin les quatre beaux abricots que j'avais fait réserver pour Georges, ainsi elle en a eu sa large part.
GENEVIÈVE
Je n'en ai pas mangé un seul, mon oncle, je vous assure. Je savais que vous les réserviez pour Georges et je me serais bien gardée d'y toucher. D'ailleurs, mon oncle, vous savez que jamais je ne touche à un fruit du potager sans votre permission.
M. DORMÈRE
Ce que je sais, c'est que tu as mangé ceux dont je te parle. Le jardinier m'a dit que tu t'étais promenée le long des espaliers avec Georges, et nous avons trouvé par terre les quatre noyaux des abricots.
JACQUES, avec vivacité.
Mais, mon oncle, c'étaient les noyaux des abri-
cots que Georges avait mangés avant que nous fussions entrés; il en avait encore plein la bouche, le jus des abricots coulait sur son menton, quand nous sommes arrivés.
M. DORMÈRE
Gomment, Georges? Tu m'as dit que tu n'en avais pas mangé.
GEORGES
Non, papa, je n'en ai pas mangé; il dit cela pour excuser Geneviève.
JACQUES, avec colère.
Ah çàî dis donc, toi; vas-tu m'accuser de mentir quand c'est toi qui mens?
« Et je vais prouver à mon oncle que tu mens et que tu laisses lâchement accuser Geneviève. Tire de ta poche le mouchoir avec lequel tu t'es essuyé la bouche : je parie que mon oncle va y trouver les traces de ton abricot. Et si tu en as mangé un, tu peux bien avoir mangé les quatre. »
Georges devint rouge ; il eut peur et voulut monter en voiture sans répondre à Jacques ; mais celui-ci le tira vigoureusement par le bras. JACQUES, avec fermeté.
Tu ne t'en iras pas comme cela, je te dis; montre-moi ton mouchoir.
M. DORMÈRE
Donne-le, Georges; ce sera le moyen de te justifier si tu es innocent.
JACQUES
Et de te convaincre si tu es coupable. »
En disant ces mots, Jacques entra sa main dans
la poche de Georges tremblant, en tira le mouchoir, le déploya, et chacun put voir les traces orangées et très visibles des abricots du matin.
JACQUES
Eh bien, mon oncle, qu'est-ce qui a dit vrai?
M. DORMÈRE
C'est toi, mon ami, bien certainement.
JACQUES
Et Geneviève aussi, que vous soupçonniez, mon oncle.
M. DORMÈRE, tristemeuL Tu as raison et j'ai eu tort. Je ne pouvais croire que Georges pût mentir aussi effrontément. »
31. Dormère embrassa Geneviève comme pour lui demander pardon de son injustice et il monta en voiture; Jacques l'embrassa aussi avec triomphe en lui disant tout bas :
(( Comme je suis content d'avoir pu te justifier ! » Geneviève l'embrassa bien fort :
« Combien je te remercie, mon bon, mon cher Jacques ! »
Rame, qui était près de Geneviève, saisit la mahi de Jacques et la baisa à plusieurs reprises. Georges était déjà monté dans la voiture ; Jacques s'y plaça à son tour, et la voiture s'éloigna. Aussitôt qu'elle fut hors de vue, Rame commença à témoigner son bonheur à la manière accoutumée des nègres ; il sautait, pirouettait, poussait des cris discordants. c( Ron, bon, bon. Moussu Jacques, criait- il. — Ah ! coquin Moussu Georges ! — Lui puni ! lui
rouge; lui effrayé — Moussu Dormère attrapé. — Bon Moussu Jacques ! Rame aimer bon 3Ioussu Jacques. — Petite Maîtresse contente! — Pauvre petite Maîtresse! Quand petite Maîtresse avoir maison, moi chasser Moussu Georges avec louet, moi laisser entrer Moussu Jacques toujours ; lui aimer petite Maîtresse; lui bon, lui excellent! lui en colère contre coquin Moussu Georges ; lui briller les yeux comme Rame; lui beau en colère. Hop ! Hap ! Houp ! Vivat Moussu Jacques !
— Assez, assez. Rame, dit Pélagie en arrêtant Rame au milieu d'un bond de trois pieds. Il ne faut pas parler comme cela des maîtres.
RAME, continuant à danser et à tourner.
Moi, pas maîtres Moussu Dormère, Moussu Georges; moi veux maîtres petite Mam'selle et Moussu Jacques. Moi esclave à Moussu Jacques.
GENEVIÈVE
Finis, je t'en prie, mon bon Rame; si mon oncle savait tout ce que tu dis, il serait fâché contre toi, contre moi et contre Pélagie. »
Rame s'arrêta tout court. Il baisa la main que lui tendait Geneviève.
<( Rame plus rien dire. Rame très fâché faire gronder pauvre petite Maîtresse. »
Geneviève et Pélagie montèrent dans leur chambre; Rame les suivit pour préparer le couvert, car Geneviève avait demandé à dîner dans sa chambre avec Pélagie.
Après le dîner, qui se passa gaiement, et une promenade avec sa bonne, Geneviève se coucha
le cœur léger et plein de reconnaissance pour Jacques qui avait si courageusement pris sa défense.