‹ Apres La Pluie Le Beau TempsChapitre 14 sur 52 · MADEMOISELLE PRIMEROSE CHANGE DE LOGEMENT · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE PRIMEROSE CHANGE DE LOGEMENT

Le lendemain de la sortie de Georges et de Jacques, Geneviève, qui avait pensé plusieurs fois à l'invitation qu'avaient acceptée ses amis de Saint- Aimar, demanda à sa bonne pourquoi ils n'étaient pas venus la veille.

LA BONNE

Je n'en sais rien ; leur mère n'aura peut-être pas voulu les laisser venir sans elle.

GENEVIÈVE

Peut-être sont-ils malades. Si nous y allions dans l'après-midi, ma bonne?

LA BONNE

Très volontiers ; nous partirons vers deux heures.»

Geneviève se mit au travail; sa bonne, qui était

assez instruite, lui donnait des leçons de lecture,

d'écriture, de calcul et de couture. Un peu avant

déjeuner, Geneviève descendit chez son oncle; il fut assez froid avec elle et ne lui parla ni de Georges ni de Jacques.

Ils déjeunèrent en silence ; à peine avaient-ils fait quelques pas devant le château qu'ils virent arriver Mlle Primerose; M. Dormère alla au-devant d'elle.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Bonjour, mon cousin ; j'espère que j'ai été discrète hier.

M. DORMÈRE

Pourquoi n'êtes- vous pas venue, ma cousine? j'aurais été charmé de vous voir.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je ne pouvais pas le deviner, du moment que vous ne me faisiez rien dire. Avec un homme comme vous, il faut être prudent et discret.

M. DORMÈRE, SOUViailt .

Un homme comme moi! Que suis-je donc pour que vous soyez obligée à tant de discrétion?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Vous êtes l'homme le plus impérieux que j'aie jamais vu. Avec vous il faut toujours des permissions pour tout,

M. DORMÈRE

Qui est-ce qui vous a ainsi prévenue contre moi? Serait-ce...?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Bon, voilà que vous allez accuser tout le monde. Gomme si je n'avais pas de bons yeux et de bonnes oreilles.

Trop bons, ma cousine, puisqu'ils voient et en-

tendent ce qui n'est pas. Pourquoi Louis et Hélène ne sont-ils pas venus voir Georges hier?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Parce que j'ai conseillé à leur mère de ne pas les laisser venir.

M. DORMÈRE

Pourquoi cela?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Pourquoi, pourquoi? Parce qu'ils auraient pu vous gêner.

M. DORMÈRE

Me gêner, moi? Mais c'est Georges qu'ils venaient voir et pas moi.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

C'est égal ; je sais ce que je dis.

M. DORMÈRE, sc toiivnant vers sa nièce. Geneviève, est-ce que tu n'as pas invité tes amis à venir déjeuner avec Georges?

GENEVIÈVE

Oui, mon oncle. Ils m'ont dit qu'ils viendraient. MADEMOISELLE PRIMEROSE, faisciTit uïie révévcnce

moqueuse.

Mais moi. Monsieur, je n'ai pas été invitée et j'ai....

Et VOUS VOUS êtes fâchée? C'est très mal; vous savez bien que vous venez quand vous voulez. Depuis le nombre d'années que je vous connais, je ne suis pas en cérémonie avec vous. Si vous désiriez accompagner les enfants, pourquoi ne i'avez-vous pas dit à Geneviève?

Je l'ai dit, mais elle n'a pas osé m'inviter sans l'autorisation du Pacha de Plaisance.

M. DORMÈRE

C'est bête à Geneviève, elle a voulu faire la victime, comme toujours.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Mais pas du tout. C'est vous qui allez, comme toujours, tomber sur elle avec votre tyrannie accoutumée.

M. DORMÈRE

Tyrannie! Moi, tyran! Mais qu'avez-vous donc aujourd'hui, ma cousine?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je n'ai rien. Monsieur, je n'ai rien; c'est l'esprit de justice "que je possède malheureusement plus que vous, qui me fait bouillir devant l'oppression tyrannique, je répète le mot.

M. DORMÈRE

Mais, ma cousine, je vous demande encore une fois : qu'avez-vous? Est-ce pour me dire toutes ces belles choses que vous venez me voir aujourd'hui?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Pas du tout ; elles me sont échappées malgré moi ; je viens vous faire une visite d'amitié. M. DORMÈRE, uvec ivonie .

En effet, vous me témoignez une grande amitié

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Plus que vous ne le pensez, mon cher. Voyons, causons comme de vieux amis. Voulez-vous me

donner Geneviève pour la journée, avec Pélagie et Uame?

M. DORMÈRE

Très volontiers; depuis le départ de mon pauvre Georges, je suis habitué à être seul.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Seul! allons donc! C'est parce que vous le voulez bien que vous êtes seul. C'est votre faute, je ne vous plains pas. Vous avez Geneviève qui est charmante, et Rame qui est très amusant. Et puis moi, qui viendrais chez vous tant que vous voudriez. Je m'ennuie chez Cornélie; malgré notre amitié d'enfance, elle m'assomme horriblement avec son air froid, ses airs de reine et son caractère impérieux. Tenez , pour parler franchement, je venais vous demander si vous vouliez me garder une quinzaine de jours dans votre pachalik.

M. DORMÈRE

Tant que vous voudrez, si vous ne vous ennuyez pas du tête-à-tête.

M'ennuyer ! Il n'y a pas de danger ; je ne m'ennuie jamais quand je peux parler à mon aise. Faites préparer ma chambre, j'emmène Geneviève et nous reviendrons dans deux heures avec ma malle et ma femme de chambre.

« Allons, viens, Geneviève, et ne prends pas ton air effaré : tu vois bien que ton oncle consent. »

Geneviève avait été effrayée de tout ce qu'avait dit Mlle Primerose et de son projet de passer quinze jours à Plaisance; elle regardait son oncle

et ne bougeait pas, attendant sa permission.

M. DORMÈRE

Va, ma fille, va chercher ton chapeau pour accompagner ta cousine et revenir avec elle. Dis à ta bonne de préparer l'appartement de Mlle Primerose. »

Geneviève monta chez sa bonne.

GENEVIÈVE

Ma bonne, mon oncle te fait ^dire de préparer un appartement pour ma cousine Primerose.

PÉLAGIE

Mlle Primerose! Pourquoi cela? est-ce qu'elle est malade?

GENEVIÈVE

Non, ma bonne; c'est pour passer quinze jours ici avec sa femme de chambre.

PÉLAGIE

En voilà une idée ! Elle va nous faire des cancans, des histoires à n'en plus finir.

GENEVIÈVE

Veux-tu me donner mon chapeau , ma bonne ? Il faut quej'accompagneMllePrimeroseàSaint-Aimarpour aller chercher sa malle et sa femme de chambre,

PÉLAGIE

Tiens, ma pauvre Geneviève, voici ton chapeau; prends garde aux questions de Mlle Primerose ; réponds-y le moins possible; tu sais comme elle est bavarde, elle fait des affaires d'un rien et répète tout à sa manière.

GENEVIÈVE

Oui, ma bonne, sois tranquille : je ne lui parlerai de rien et surtout pas de G(

Mlle Primerose partit, trainnnt ajirès elle Geneviève. (Page 137.)

APRÈS LA PLUIE LE BEAU TEMPS L37 Geneviève prit son chapeau, embrassa sa bonne et descendit.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Partons vite, ma petite cousine, et revenons plus vite encore, pour que ton oncle ne soit pas seul trop longtemps. Au revoir, mon cousin^ nous reviendrons bientôt. »

Mlle Primerose partit presque en courant, traînant après elle Geneviève, qui avait peine à la suivre.

M. Dormère, resté seul, se demanda s'il aurait le courage de supporter le bavardage assommant de Mlle Primerose.

(( Au total, se dit-il, je pourrai m'en aller quand elle m'ennuiera trop ; le soir je lui ferai faire une partie de piquet ou de trictrac; dans la journée elle bavardera avec Geneviève, Pélagie, Rame et tous ceux qu'elle pourra ramasser; elle pourra m'être utile pour Geneviève; elle est fort instruite, elle lui donnera des leçons d'histoire, de musique, etc.

« Je crois que ce sera mieux pour moi que de vivre seul. Geneviève n'est rien comme société; je ne puis vaincre mon antipathie contre cette enfant; elle n'aime pas mon pauvre Georges, qui ne peut plus la souffrir: et c'est tout simple, il est toujours grondé à cause d'elle. — Et j'ai encore dix années au moins à passer avec elle, car je ne puis pas raisonnablement la marier avant dix-huit ou dixneuf ans. »

Geneviève pendant ce temps répondait à peine LUX questions de Mlle Primerose, qui ne cessait de

l'interroger sur Georges, sur Jacques, sur ce qu'ils avaient dit, sur ce qu'ils avaient fait, ^lalgré toutes les précautions de Geneviève, Mlle Primerose s'aperçut bien vite de sa préférence pour Jacques et du silence qu'elle gardait pour Georges; aussi se promit-elle de faire parler Rame, toujours enchanté de raconter ce qui avait rapport à sa chère petite maîtresse.

AICxRES ADIEUX DES DEUX AMIES

Mme de Saint-Aimar fut surprise du prompt retour de Mlle Primerose, qui en général prolongeait ses visites jusqu'à l'heure du dîner quand elle allait à Plaisance.

MADAME DE SAINT-AIMAR

Comment! déjà de retour, Cunégonde, je ne t'espérais pas de sitôt.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je ne resterai pas longtemps; M. Dormcre m'attend.

MADAME DE SAINT-AIMAR

Est-ce que tu ne viens pas de chez lui ?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Certainement, puisque voici sa nièce que j'amène. Mais je viens chercher ma malle et ma femme de chambre.

MADAME DE SAINT-AIMAR, CiOUnéC.

Pourquoi cela? Pour aller où?

Pour aller passeriine quinzaine de jours chez mon pauvre cousin, qui est tout seul et qui meurt d'ennui.

MADAME DE SAINT-AIMAR

Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je n'en savais rien; c'est en le voyant l'œil morne et la tête baissée que j'ai eu l'idée de l'égayer en lui tenant compagnie. Voilà tout. Je laisse Geneviève aux enfants; je monte pour faire ma malle, prévenir Azéma, et nous partons. »

Mme de Saint-Aimar, un peu surprise, mena Geneviève chez ses enfants. Mile Primerose bousculait Azéma pour aller plus vite :

Allons donc, Azéma; dépêchez-vous. Vous êtes d'une lenteur désespérante.

AZÉMA

Mademoiselle emporte-t-elle ses belles robes de soie?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Certainement, et les chapeaux, et les coiffures, et les chaussures, et les manteaux de toutes saisons. — Vite, vite, Azéma, vous allez comme une tortue. — - Allons, voilà qu'elle marche de côté comme un crabe ! Mais nous n'en finirons pas, ma chère.

AZÉMA

Je fais ce que je peux, Mademoiselle; je suis en nage à force de me dépêcher.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Plus vite, plus vite encore. Mes livres, mon pa-

piei', mon buvard, mes tapisseries, mes crayons, mes couleurs, mes pinceaux, fourre tout cela dans la malle et vivement.

AZÉMA

Mais Mademoiselle jette tout sur les mantelets, les fichus! Tout va être écrasé, chiffonné à ne pas pouvoir servir,

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Pas du tout; il n'y a pas loin à aller; il n'est pas nécessaire d'emballer comme pour un voyage en Chine; mettez, mettez toujours. »

A force d'entasser robes, chaussures, livres, papiers, parfumeries, etc., la caisse se trouva pleine; il restait encore une foule d'objets.

AZÉMA

Tout est plein, Mademoiselle, et il reste encore bien des choses à emballer, linge, coiffures, statuettes, etc.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Eh bien, allez me chercher une seconde malle ou caisse, 03la m'est égal; allez vite. »

Azéma sortit et rentra en courant et traînant après elle une autre caisse presque aussi grande que la première.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

C'est bien. Voici encore quelques effets; vous aviez oublié mes robes de chambre, mes boîtes de bijoux, ma toilette de voyage, mes boîtes de couleurs ; mettez les boîtes au fond.

AZÉMA

Mademoiselle emporte donc tout ce (ju'elle a

apporté pour l'été et Tautomne? il me semble que pour quinze jours

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Est-ce que je sais le temps que je passerai làbas ? Peut-être y resterai-je trois mois, six mois ; cela dépendra du bien que je pourrai faire à la pauvre petite et à mon pauvre cousin, qui est si seul. — Là ! A présent appelez du monde pour descendre mes caisses.

AZÉMA

Mademoiselle me permettra de faire ma caisse avant de partir?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Certainement; je vous donne dix minutes.

AZÉMA

Gomment Mademoiselle veut-elle que j'aie tout fini dans dix minutes?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Vous croyez? Eh bien, je vous donne un quart d'heure; pas une minute de plus. »

Azéma sortit en levant les épaules et en se disant : (c Je ne serai pas prête avant une heure d'ici; il faudra bien qu'elle attende ».

Quand Mlle Primerose descendit pour faire ses adieux à son amie, elle s'aperçut qu'elle avait oublié de demander la voiture.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Comment, Cornélie, tu n'as pas fait atteler?

MADAME DE SAINT-AIMAR

Mais non, tu ne m'as rien dit; je croyais que tu avais la calèche de M. Dormère.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Pas du tout; je suis venue à pied. Fais atteler bien vite; tu aurais l)ien pu me demander si j'avais besoin de la voiture; il était clair que je n'emporterais pas mes malles sur mon dos. Tu es toujours comme cela, tu ne penses à rien.

MADAME DE SAINT-AIMAR

Et toi tu disposes de tout comme si tu étais chez toi ; tu mets le désordre dans toute la maison.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Puisque c'est ainsi, je suis bien aise de ne plus y être.

MADAME DE SAINT-AIMAR

Ce sera un repos pour moi, car tu brouilles tout, et partout.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je te remercie du compliment; je ne le mériterai pas de sitôt. J'ai tout emporté pour m'établir confortablement chez mon cousin ûormère,qui est plus gracieux que toi.

MADAME DE SAINT-AIMAR

Je t'en félicite, mais je plains le pauvre M. Dormère.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Que tu es aimable, gracieuse, charmante!

MADAME DE SAINT-AIMAR

Je suis sincère, voilà tout. Adieu, Cunégonde.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Adieu, Cornélie, et pour longtemps.

MADAME DE SAINT-ALMAR

Comme tu voudras. »

Mme de Saint-Aimar rentra dans l'appartement, pendant que Mlle Primerose courait à l'écurie pour presser le cocher.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Comment, Félix, pas encore attelé; c'est odieux d'attendre si longtemps.

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