SECONDE SORTIE DE GEORGES ET DE JACQUES
Un mois environ après l'installation de Mlle Primerose à Plaisance, M. Dormère amena, un mercredi matin, Georges et Jacques ; c'était leur dernière sortie avant les vacances. Quand Geneviève entendit la voiture, elle s'élança à la porte du vestibule pour les recevoir. Georges, descendu le premier, l'embrassa assez. froidement; Jacques la reçut plus affectueusement . et l'embrassa à plusieurs reprises.
JACQUES
Tu n'es pas venue nous voir une seule fois avec mon oncle, Geneviève. Pourquoi cela? »
Geneviève allait répondre; mais Mlle Primerose prit la parole.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Parce qu'elle ne fait pas ce qu'elle veut, mon ami. Son oncle ne veut jamais l'emmener.
Vous savez, ma cousine, que j'ai des affaires à terminer, des personnes à aller voir, et que Geneviève me gênerait beaucoup.
Je sais qu'elle est toujours gênante. Une fille! c'est bon à mettre de côté. Une vieille fille est souvent utile pourtant ; comme moi, par exemple ; j'instruis la bonne petite Geneviève; je lui apprends beaucoup de choses, allez. Elle en sait autant que toi, Georges, maintenant, excepté le latin.
GEORGES
En un mois? Elle sait tout ce que je sais!
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Certainement, Monsieur; plus peut-être. » Georges rit d'un air moqueur. Jacques lui dit tout bas :
« Ne ris donc pas comme cela; ce n'est pas poli. » Geneviève est un peu embarrassée ; Mlle Primerose devient rouge.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Si vos Pères vous voyaient, Monsieur, vous seriez joliment puni.
GEORGES, cVun air moqueur.
Et quelle punition me donneriez-vous, mon excellente cousine?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
La plus sévère, Monsieur. Je parie que tu es puni sans cesse.
GEORGES
Est-ce qu'on peut être au collège sans punition?
Oui, 011 le peut; et la preuve c'est que ton cousin Jacques n'est jamais puni.
GEORGES
Comment le savez-yous?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Je le vois à sa figure, à son air gentil et aimable. Et toi tu as la physionomie d'un voyou.
GEORGES
Ha ! ha ! ha ! Est-elle drôle la grosse cousine ! Si vous voyiez votre figure, vous ririez de vousmême.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Mais comme, au lieu de la mienne, je vois la tienne, j'aurais plutôt envie de pleurer que de rire.
GEORGES
Je suis donc bien laid?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Aussi laid et désagréable que ton cousin est charmant.
GEORGES
Salue donc, Jacques; tu n'entends pas les compliments que te fait ma cousine?
JACQUES
J'entends des choses qui me font de la peine pour toi. Tu dois du respect à Mlle Primerose et tu es grossier comme si tu étais un garçon mal élevé.
Vas-tu me faire la morale, toi? tu n'es pas encore un des Pères.
Si j'avais le }3onheur de l'être, je ne te ferais pas de morale; je ferais autre chose.
GEORGES, se moquant.
Que ferais-tu, Père Jacques?
JACQUES
Je t'enverrais aux arrêts pour deux heures.
GEORGES, de même Oh! oh! le Père Jacques se fâche.
JACQUES
Non, je ne me fâche pas; je te plains.
GEORGES
Et Geneviève me plaint aussi sans doute?
GENEVIÈVE
Oui, beaucoup, pauvre Georges. »
Mlle Primerose rit aux éclats.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Te voilà attrapé, mon garçon. Tout le monde contre toi. Remercie donc Jacques de la bonne leçon qu'il t'adonnée. Aux arrêts, mon garçon, aux arrêts ! C'est une bonne idée. Et maintenant que Geneviève a un protecteur, je vais amuser ton père du récit de tes gracieusetés. Au revoir, mes bons enfants; soyez indulgents pour le voyou. Ha! ha! ha! »
Elle sortit en riant et alla raconter à M. Dormère la conversation qui venait d'avoir lieu. M. Dormère ne prit pas la chose au sérieux, grâce aux rires de Mlle Primerose; il crut que le tout était un badinage ; il n'eut de mécontentement que contre Geneviève qui avait, pensa-t-il, pris sérieusement cette plaisanterie et cherché à se faire des amis aux dépens de ce pauvre Georges.
Aussi quand il la revit au moment du déjeuner, il fut avec elle si froid et si sombre que Geneviève fut terrifiée et que Jacques lui demanda s'il était souffrant.
M. DORMÈRE
Non, mon ami, je vais très bien.
JACQUES
Georges, as-tu donné à mon oncle la note que le Père t'avait remise pour lui.
GEORGES, roucjksant.
Non, j'ai oublié; mais ce n'est rien d'important.
M. DORMÈRE
Qu'est-ce que c'est, mon ami?
GEORGES
C'est pour annoncer que les vacances commencent le 7 août.
JACQUES
Je croyais que c'était une lettre du Père Piecteur.
GEORGES
Pas du tout; pourquoi veux-tu que le Père Recteur se plaigne de moi? Qu'est-ce que j'ai fait?
Je n'en sais rien ; je ne dis pas du tout que le Père Recteur se plaigne de toi; seulement il me semblait que le Père t'avait dit : « N'oubliez pas ; elle est « importante pour vous » ; et comme je ne t'ai pas vu la remettre à ton père, je craignais que tu ne l'eusses oubliée.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Et comment sais-tu que le Père Recteur se plaint de toi?
Je ne sais pas; j'ai dit cela comme antre chose,
M. DORMÈRE
Mais oi^i est-elle cette note, mon cher enfant? Cherche donc dans tes poches. »
Georges fouille dans ses poches et ne trouve rien.
GEORGES
Je l'ai perdue ; je ne la retrouve pas.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Elle est peut-être tombée dans la voiture.
GEORGES
Non, c'est impossible; nous l'aurions vue. » Rame passe sa tête à la porte et demande s'il peut entrer.
M. DORMÈRE
Que voulez-vous?
Donner papier à Moussu Dormère.
M. DORMÈRE
Entrez, alors. Quel papier? »
Rame entre.
RAME
Moi aller à chemin de fer; moi voir le Moussu chef; lui, donner à moi lettre : « Quoi c'est? moi « dis. — C'est lettre à Moussu Dormère. » Moi prendre et moi apporter. »
Rame tendit la lettre ; M. Dormère l'ouvrit, fronça le sourcil et regarda Geoj:*ges qui éiait rouge et embarrassé.
M. DORMÈRE
C'est bien ; merci. »
M. Dormère ne dit plus rien. Il relut la lettre, la mit dans sa poche et jeta sur Georges un regard de reproche.
Le déjeuner continua silencieux et triste; Jacques avait reconnu la lettre que le Père avait remise à Georges et qui était décachetée. Mlle Primerose se douta de ce que c'était; Georges craignait les reproches de son père, et Geneviève avait peur de l'air sévère de son oncle.
Quand on fut- sorti de table, M. Dormère dit à Georges de le suivre 'dans son cabinet ; Mlle Primerose emmena Jacques et Geneviève dans le parc.
Quand M. Dormère fut en tête-à-tête avec son fils : . '
(c Georges, lui dit-il, comment as-tu osé ouvrir cette lettre, la lire et la jeter dans le wagon pour me la cacher?
GEORGES
Papa, j'avais peur que vous ne fussiez fâché contre moi ; je voulais ne vous la donner qu'en vous quittant.
M. DORMÈRE
Tu mens, mon pauvre Georges; tu mens. Si tu avais voulu me la donner, tu ne l'aurais pas jetée dans le wagon ou dans la gare; tu l'aurais soigneusement mise au fond de ta poche. Mais comment as-tu osé décacheter une lettre à mon adresse? »
Georges baissa la tête et ne répondit pas.
M. DORMÈRE
Tu as vu que le bon Père, pour nous éviter la honte de ton renvoi, me prévient que tu ne seras
plus admis après les vacances; il se plaint de ta paresse, de ta constante mauvaise volonté, des punitions fréquentes qu'on est obligé de t'infliger, privation de promenades, de récréations, pensums. Rien n'y fait; il juge que tu ne seras jamais un bon élève, que ton instinct te porte à te lier avec les plus mauvais, et que tu es d'un mauvais exemple pour tes camarades; enfin il me dit clairement que leur décision est prise à ton égard et que c'est à ma considération qu'ils te gardent jusqu'aux vacances. Oh! Georges, pourquoi t'es-tu mis dans cette triste position dont je m'afflige pour toi comme pour moi?
GEORGES
Papa, je suis sur que je serai bien mieux dans un autre collège, que je travaillerai beaucoup mieux. On est si sévère chez les Jésuites, on a tant à travailler, qu'il est impossible d'arriver à tout faire; on est puni pour un rien, on mange mal, on ne joue pas assez; si je restais là, je suis sûr que je mourrais ou que je tomberais malade.
M. DORMÈRE
Ce que tu dis là, Georges, c'est ce que disent tous les mauvais élèves; si c'était vrai, comment ton cousin Jacques serait-il toujours dans les premiers? Gomment sa santé, délicate jadis, se serait-elle fortifiée au point où elle l'est? Gomment se trouverait-il si heureux au collège, que ce serait pour lui un grand chagrin de n'y pas retourner? Comment aimerait-il autant tous les Pères du collège, et particulièrement ceux des classes qu'il a déjà faites?
ce Non, non, mon pauvre Georges, tu es mal à
Vauglrard parce que tu n'es pas digne d'y être admis ; et je crains J3ien qu'il n'en soit de même de tous les collèges ; tu n'y seras ni plus heureux ni plus estimé. — Tu es mon seul fils, j'espérais en toi pour mon bonheur à venir, et tu ne me causes que du chagrin. »
Georges ne disait rien ; il restait immobile, dans l'attitude d'un garçon qui est grondé, mais qui n'éprouve aucun repentir; il n'eut pas une parole affectueuse pour son père ; et quand M. Dormère, découragé, lui dit tristement : « Tu peux aller jouer, Georges; je n'ai plus rien à te dire », il se leva et quitta l'appartement avec un air visiblement satisfait.
Pendant les reproches trop doux que M. Dormère adressait à son fils, Mlle Primerose s'éloignait avec Jacques et Geneviève.
<■( Mes enfants, dit-elle gaiement, il est clair que Georges a fait une vilaine action ; je suis sûre qu'il a ouvert et lu la lettre ; il a vu qu'on se plaignait de lui et il a perdu, c'est-à-dire jeté, la lettre, de peur d'être grondé.
GENEVIÈVE
Oh ! ma cousine, j'espère que vous vous trompez ; Georges n'est pas capable d'une si mauvaise action,
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Et comment a-t-il su qu'on se plaignait de lui? Comment a-t-il perdu une lettre que le Père lui avait annoncée comme importante? Va, va, ma fille, tu es trop bonne, trop indulgente pour ce garçon.
Ma cousine, je suis sûre que Jacques ue le juge pas aussi sévèrement que vous le faites. Que croistu, toi, Jacques?
JACQUES, après un peu cV hésitation.
Je crois... que Mlle Primerose a raison.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Tu vois bien, Geneviève. Et Jacques le connaît à fond. On se connaît vite au collège. » Jacques sourit et ne répondit pas.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Je parie que M. Dormère va faire comme toujours ; il lui dira à la doucette : « Mon Georges, tu « as eu tort. Ce n'est pas bien, mon pauvre enfant. « Tu me fais de la peine, mon ami. Je t'aime tant, « mon petit Georges. Sois sage à l'avenir; ne re- (( commence pas, mon chéri. »
« Et voilà la seule réprimande qu'il aura. Et moi je veux le punir. Je veux vous emmener chez Mme de Saint-Aimar pour qu'il ne nous trouve pas. Dépêchons-nous ; marchons un peu rondement; il ne pourra pas nous trouver; il n'osera pas aller chez les Saint-Aimar; il cherchera, il pestera, il sera furieux ; ce sera une juste et trop légère punition de son horrible conduite. »
Jacques trouva l'idée excellente et doubla le pas tout en encourageant Geneviève, qui s'apitoyait sur Georges et demandait grâce pour lui. Mlle Primerose, enchantée de son invention pour punir Georges, marchait aussi vite qu'elle pouvait, et se retournait souvent pour voir si elle ne l'apercevait pas. Bientôt
ils furent hors de vue et ils ne tardèrent pas à arriver à Saint-Aimar, où ils furent reçus avec des cris de joie; les enfants étaient très contents de voir Jacques avec Geneviève.
LOUIS
Comme tu as bien fait devenir, Jacques! Nous devions aller à Plaisance à ta dernière sortie, mais Mlle Primerose a empêché maman de nous y envoyer parce qu'elle n'avait pas été invitée.
HÉLÈNE
Et Georges, oi^i est-il? »
Geneviève était embarrassée d'expliquer son absence; Mlle Primerose répondit pour elle.
« Il est resté avec son père; c'est bien naturel, quand on ne sort qu'une fois par mois.
HÉLÈNE
C'est très bien à lui ; est-ce cjue nous ne le verrons pas ?
Vous le verrez si vous voulez venir diner avec nous. M. Dormère emmène les garçons à cinq heures ; votre maman vous enverra chercher le soir. Je vais le lui demander. Nous nous en irons à trois heures. »
Les enfants se réjouirent tous de cet arrangement. Jacques dit à Geneviève :
« J'aime bien mieux que nous ne nous retrouvions pas seuls avec Georges. Il va être furieux contre toi, contre moi, contre le pauvre Rame, et nous aurions des discussions à propos de tout; et comme je ne veux pas souffrir qu'il te tourmente, il ])our-
rait bien y avoir quelque chose de plus qu'une simple discussion ; cela ferait de la peine à mon oncle ; il est très bon pour moi, je serais désolé de le mécontenter.
GENEVIÈVE
ïu as bien raison; Louis et Hélène seront très utiles pour empêcher Georges de se trop laisser aller. Et à présent, faisons une partie de croquet. »
Ils passèrent tous les quatre deux bonnes heures à jouer ensemble ; après un repos d'un quart d'heure dont ils profitèrent pour faire un copieux goûter, ils prirent congé de Mme de Saint-Aimar; elle promit à ses enfants de leur envoyer la voiture à huit heures avec leur bonne, et ils partirent tous en courant. Le retour dura plus d'une demi-heure, parce qu'ils s'arrêtaient souvent pour cueillir des fleurs et des joncs à tresser, pour gravir des fossés, pour cueillir des noisettes.
En approchant du château de Plaisance, ils aperçurent Georges qui dormait sur l'herbe, à l'ombre d'un gros chêne.
Mlle Primerose leur fit signe de ne pas faire de bruit ; elle s'approcha tout doucement et lui posa sur l'estomac une poignée de noisettes déjà cassées et vides. Puis, emmenant les quatre enfants dans un massif, ils se cachèrent pour assister au réveil de Georges. Ils poussèrent tous ensemble un hou! hou! lamentable; Georges s'éveilla, regarda autour de lui, ne vit personne et ape-rçut les noisettes sur son estomac.
« Qui est-ce qui m'a mis cela? s'écria-t-il avec
colèro ; je ne vois personne; serait-ce un sot tour de Rame, par hasard? Il rôdait autour de moi quand je me suis endormi. Précisément, je le vois qui passe sa vilaine tête par la porte de l'office »
« Rame! appela-t-il d'une voix formidable. RAME, s'approchant à pas lents.
Quoi Moussu veut?
GEORGES
Approchez, vilain nègre. »
Rame avança de quelques pas.
Georges ramassa les noisettes, et quand Rame fut à sa portée, il lui jeta en plein visage la poignée de coquilles. Rame, surpris, fît un saut en arrière.
RAME
Quoi c'est, Moussu Georges?
— C'est votre présent que je vous rends, insolent, impertinent, grossier! »
Rame, de plus en plus étonné, le regai^dait avec de grands yeux effarés; il crut que Georges devenait fou.
GEORGES
Là là! Moussu Georges. Moi chercher Moussu Dormère. Là là! Pas bouger. Rame bon. Rame pas faire mal. Vous perdu tête; Rame pas se fâcher. »
Georges crut à son tour que le nègre se moquait de lui; il sauta sur ses pieds et voulut frapper Rame, quand il entendit un grand éclat de rire et vit Mlle Primerose sortir du massif.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Arrêtez, chevalier de la triste figure. C'est moi et pas Rame qui vous ai apporté ces noisettes pour
174 APRÈS LA PLUIE LE BEAU TEMPS que vous ayez votre part de notre promenade.
GEORGES
C'est vous! Est-ce bien vrai?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Comment, si c'est vrai! puisque je te le dis. Crois-tu que je sache mentir comme toi?
GEORGES
Je ne mens pas.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Vraiment? Dis-moi donc comment tu as fait pour perdre la lettre à ton père et pour l'avoir perdue après l'avoir lue.
GEORGES
Laissez-moi tranquille ; où sont Jacques et Geneviève?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Ils sont où tu ne les trouveras pas, mon garçon; et je ne te laisserai pas tranquille tant que tu auras tes airs malhonnêtes; je veux t'apprendre les égards que tu me dois, et je me plaindrai au besoin au Père Recteur; mais ce ne sera pas toi que je chargerai de ma lettre, tu peux en être bien sûr.
GEORGES
Je VOUS prie, ma cousine, de ne pas écrire au Père Recteur; il se moquerait de vous, et il ne s'occupe pas de ce que font les élèves en sortie.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Il s'occupe de tout, mon cher, et il est trop bien élevé pour se moquer de moi. Ainsi, je te laisse pour lui écrire ; et je n'oublierai pas l'histoire de la lettre à ton père.
.APPxÈS I.A PLUIE LE BEAU TEMPS 175
GEORGES, effrayé.
Oh non ! ma cousine ; je vous en supplie, ne lui écrivez pas. Je ne voulais pas être malhonnête, je vous
Rame, surpris, fit un saut en arrière. (Page 173.)
assure; je .n'étais pas encore bien éveillé; je ne savais pas ce que je disais,
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Tu me fais pitié, malheureux enfant ; tu es menteur et plat. — Je te pardonne à cause de ton père, que tu affliges assez pour que je n'augmente pas son cha-
grin. Mais si tu fais ou si tu dis la moindre méchanceté à Geneviève, à Jacques et à Rame, d'ici à ton départ, j'écris au Père Recteur comme je te l'ai dit. »
Mlle Primerose s'en alla; Rame la suivit. Georges resta seul, irrité et honteux. — Les enfants avaient tout entendu. Ils restaient cachés par délicatesse, pour que Georges n'eût pas à rougir devant eux. Jacques fit un signe à ses amis et sortit du massif, tout doucement, suivi par eux, du côté opposé à celui où était Georges ; ils firent le tour du château et arrivèrent à lui par l'autre bout de la pelouse.
« ïe voilà enfin, dit Jacques ; oi^i as-tu été?
GEORGES
Je vous ai attendus, puis cherchés; je ne savais pas où vous étiez; je me suis horriblement ennuyé.
GENEVIÈVE
Nous avons été avec Mlle Primerose faire une promenade du côté de Saint-Aimar, et nous avons ramené Louis et Hélène.
GEORGES
Vous auriez bien pu m'attendre.
GENEVIÈVE
Ecoute donc; mon oncle t'a appelé; nous ne savions pas combien de temps il te garderait, et nous avons dû suivre Mlle Primerose qui voulait nous amuser.
JACQUES
A présent que nous voilà réunis, profitons du temps qui nous reste pour faire une partie de cache-cache dans les bois, ou de colin-maillard.
— Cache-cache ! crièrent-ils tous.
Lequel de nous l'est?
GEORGES
Ce sera Geneviève.
JACQUES
Du tout; nous allons tirer au sort. Rangeons-nous tous en rond : je compte :
Pin pa ni caille,
Le roi des papillons,
Se faisant la barbe,
Se coupa le menton.
Un, deux, trois, de bois;
Quatre, cinq, six, de buis;
Sept, huit, neuf, de bœuf;
Dix, onze, douze, de bouse;
V'a-t'en à Toulouse. »
A chaque syllabe Jacques touchait quelqu'un du doigt, sans s'oublier. Celui sur lequel tomba la dernière syllabe /ows6^ le fut. C'était Jacques luimême.
« Je demande une chose : celui qui le sera aura Rame pour l'aider, parce que seul on ne pourra jamais attraper personne dans le bois. Le but est le gros chêne.