‹ Apres La Pluie Le Beau TempsChapitre 24 sur 52 · ANNEES DE PENSIONNAT ET DE COLLEGE · texte numérisé non relu

ANNEES DE PENSIONNAT ET DE COLLEGE

Le projet de Mlle Primerose s'exécuta heureusement; elle alla voir une maison que lui indiqua Azéma et qui se trouvait tout près de l'Assomption ; les dames du pensionnat consentirent à recevoir Mlle Dormère en externe avec la modification du repas^ de midi. Geneviève devait arriver à huit heures du matin et ne rentrer chez sa cousine qu'à six heures pour diner; elle jouissait ainsi des récréations avec ses compagnes. Rame ou Pélagie la menaient et la ramenaient ; Pélagie était chargée de faire la cuisine.

Geneviève se trouvait parfaitement heureuse. Mlle Primerose la menait chez son oncle une ou deux fois par mois; elle j rencontrait quelquefois Jacques, qui la voyait aussi chez elle à Auteuil, mais pas Georges, dont les jours de sortie ne s'accordaient pas avec les siens; ni l'un ni l'autre ne le regrettèrent.

Pendant les sept années que Geneviève passa au couvent, elle n'alla pas une seule fois passer les vacances à Plaisance; son oncle menait Georges aux eaux et chez des parents ou des amis. Tous les ans Geneviève allait avec Mlle Primerose, Rame et Pélagie, soit aux bains de mer, soit en Suisse, près de Genève, où Mlle Primerose avait une vieille tante qui l'aimait beaucoup et qui avait pris Geneviève en grande amitié

Georges pendant ce temps devenait de plus en plus paresseux, insubordonné et méchant. La première communion, qui avait donné à Geneviève une bonne et solide piété, n'avait produit aucun effet sur le cœur et l'âme de Georges. Quand il quitta son collège d'Arcueil à l'âge de dix-huit ans, son père rétablit à Paris pour achever ses études. Il profita de sa liberté non pour travailler, mais pour dépenser de l'argent et faire des sottises ; il allait souvent au spectacle, il donnait à ses amis des déjeuners et des dîners aux restaurants les plus élégants ; il devenait enfin un dépensier et un mauvais sujet. Malgré les libéralités de son père, il avait des dettes qu'il n'osait pas avouer.

La conduite de Jacques avait été bien différente. Après avoir brillamment fait ses classes au collège de Vaugirard, il travailla avec la même ardeur à passer son examen de bachelier; il fut reçu avec distinction. Il fit ensuite son droit, passa de brillants examens et fut reçu docteur es lettres.

Pendant ces dix années il ne négligea jamais sa petite cousine et amie Geneviève et Mlle Primerose.

Au collège il trouvait toujours le temps, à chaque sortie, d'aller passer une heure ou deux avec elles. Et quand il quitta le collège et qu'il eut plus de liberté, il ne passait jamais plus de deux jours sans aller les voir, et il leur consacrait toujours la journée du dimanche; de cette sorte l'amitié des deux enfants ne subit aucune interruption et devint une amitié fraternelle des plus tendres.

Quant à Georges, il n'avait pas vu Geneviève depuis les dix années qu'ils s'étaient séparés à Plaisance; elle avait dix-huit ans, et depuis deux ans elle avait quitté le couvent.

iVu bout de ce temps ^I. Dormère engagea Mlle Primerose et Geneviève à venir passer un mois ou deux à Plaisance.

(.( Georges j sera aussi, dit-il; vous referez connaissance. Te voilà tout à fait jeune personne, Geneviève; Georges a vingt-trois ans; il n'y a plus à craindre les querelles d'autrefois.

MxVDEMOISELLE PRIMEROSE.

Nous acceptons avec plaisir, mon cousin. Geneviève désire beaucoup se retrouver à Plaisance ; elle sera fort contente d'y trouver son cousin. Mais, mon cousin, j'ai une demande à vous faire.

M. DORMÈRE

Elle est accordée d'avance, ma cousine.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Permettez-moi d'amener Rame et Pélagie pour notre service particulier.

M. DORMÈRE, souriont .

Mais cela va sans dire, ma cousine; le pauvre Rame peut-il vivre sans « petite Maîtresse? »

On convint d'arriver à Plaisance huit jours après ie commencement des vacances, quand Georges serait libéré de ses cours. Geneviève se réjouit beaucoup de l'invitation de son oncle et attendit avec impatience le jour du départ. Rame fut enchanté de se retrouver à Plaisance avec Geneviève, qu'il n'appelait plus jjetite Maîtresse, mais jeune Maîtresse ou jolie Maîtresse. Geneviève lui avait défendu de l'appeler j'o/ze Maîtresse, mais pour la première fois il refusa de lui obéir.

RAME

Ronne petite Maîtresse, laisser Rame d'ire jolie Maîtresse ; vous si jolie ! Tout le monde dire : Oh ! la jolie mam'selle ! oh ! Rame heureux avoir si jolie Maîtresse. Rame fier, Rame content dire : jolie Maitresse.

GENEVIÈVE

Fais comme tu voudras, mon pauvre Rame; mais c'est ridicule, je t'assure.

RAME

Quoi ça fait à Rame? Moi rire de moqueur ridicule. Moi dire : jolie Maîtresse. »

Tout ce que put obtenir Geneviève fut que Piame ne l'appellerait pas jolie Maîtresse en lui parlant à elle-même oi: en sa présence.

Quand Geneviève et Mlle Primerose arrivèrent à la station de Plaisance, elles trouvèrent M. Dormère qui les attendait à la gare avec sa voiture ; elles

furent très sensibles à cette attention, et l'en remercièrent affectueusement.

M. DORMÈRE

C'est bien naturel que je vienne vous chercher moi-même pourrons réinstaller chez moi. Georges vous attend à la maison.

GENEVIÈVE

Je serai bien contente de le revoir, mon oncle; il j a si longtemps que je ne l'ai vu.

M. DORMÈRE

Lui aussi attend ton arrivée avec impatience. » Peu d'instants après, elles descendirent de voiture ; Georges n'y était pas. M. Dormère en fut contrarié.

« Où peut-il être? dit-il avec un peu d'humeur.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Mon cher ami, est-ce qu'on sait jamais où sont les jeunes gens? Ils sont toujours où ils ne doivent pas être. Comment vouliez-vous que Georges nous attendît à la porte, planté là, comme une borne? Laissez-le donc faire à sa fantaisie, nous le retrouverons tout à l'heure.

GENEVIÈVE

Et c'est pour le mieux, mon oncle; nous sommes couvertes de poussière, et si vous permettez, nous monterons chez nous pour nous arranger.

M. DORMÈRE, V embrcisscinf.

Va, ma fille, tu as peut-être raison; un peu de coquetterie féminine ne sied pas mal à une jeune personne.

Oh! mon oncle, ce n'est pas par coquetterie ce que j'en dis. Mais je n'aime pas être couverte de fumée de charbon et de poussière.

M. DORMÈUE.

Tu as raison, je te le répète; je vais à la recherche de Georges. »

Pendant que ces dames prenaient le chemin connu de leur appartement et que Pélagie et Rame défaisaient leurs paquets, M. Dormère se mit à la recherche de Georges, qu'il trouva finissant sa toilette dans sa chambre.

M. DORMÈRE

Que fais-tu donc, Georges? Mlle Primerose et Geneviève sont arrivées; j'avais annoncé que tu les attendais avec impatience, et, au lieu de te trouver au perron, je te trouve faisant ta toilette.

GEORGES

C'est pour me présenter avec tous mes avantages, mon père. Je ne vois pas pourquoi je me serais assommé à faire le pied de grue devant le perron comme un suisse qui garde la porte. J'aurai tout le temps de les voir pendant les deux mois qu'elles doivent passer ici.

M. DORMÈRE

Si tu n'es pas plus galant que cela, mon ami, tu feras manquer mes projets.

GEORGES

Ah! vous avez des projets? Quels sont-ils? Vous ne m'en aviez rien dit.

APRÈS LA PLUIE LE BEAU TExMPS 229 M. DORMÈRE.

Et je ne t'en aurais pas parlé encore, si je ne voyais que tu commences mal et que tu ne comprends pas

C'est pour me présenter avec tous mes avantages.

de quelle importance sont les premières impressions.

GEORGES

Mais c'est, au contraire, pour que la première impression soit bonne, que je me fais beau pour les éblouir.

D'abord tu n'as pas besoin de te faire beau, tu sais très bien que tu es beau naturellement. Geneviève, qui ne t'a pas vu depuis dix ans, te trouveras certainement très beau; mais il s'agit d'être, en même temps, aimable, empressé....

GEORGES

Ah! c'est Geneviève qu'il s'agit d'éblouir? Pourquoi cela?

M. DORMÈRE

Parce que mon projet est de te faire épouser Geneviève, qui est un superbe parti.

GEORGES

Est-elle jolie, agréable, distinguée?

Elle est très jolie, pleine de charme et de distinction.

GEORGES

Comment est-elle? Grande, petite^ maigre, grasse, blonde ou brune?

M. DORMÈRE

Elle est grande, mince, élancée; elle a l'embonpoint nécessaire pour être très bien ; elle a des cheveux blond cendré, pas trop, blonds, sur la limite du châtain clair ; elle a de grands yeux bleu foncé, charmants, doux, vifs et intelligents; des traits fins, un teint charmant, légèrement coloré, de petits pieds, de petites mains blanches et fines, une tournure distinguée; enfin dans toute sa personne il y a un charme, une grâce, une élé-

APRI^S LA PLUIE LE BEAU TEMPS 23i

gance qui en font une des plus charmantes femmes que j'aie jamais vues.

GEORGES

Quel portrait séduisant! Et quelle fortune at-elie?

M. DORMÊRE.

Ses parents lui ont laissé soixante mdle livres de rente ; depuis je l'ai augmentée de quatre cent mille francs, en plaçant ses revenus.

GEORGES

Elle a vécu à vos crochets tout ce temps-là?

M. DORMÈRE

Non, je donnais pour son éducation quinze mille francs par an sur ses revenus.

GEORGES

Au fait, c'est un joli parti ; il vaut la peine qu'on s'en occupe un peu.

M. DORMÈRE

Mais tu comprends que pour la faire consentir à t'épouser, il faut lui plaire ; et que si tu la négliges, tu ne lui plairas pas. N'oublie pas, mon ami, que tu as bien des choses de ton enfance à lui faire oublier ou du moins pardonner.

GEORGES

Quant à cela, je ne suis pas inquiet; elle est bonne et douce ; je suis sûr qu'elle a déjà tout oublié et depuis longtemps

M. DORMÈRE

Ne t'y fie pas trop, mon ami; les impressions d'enfance s'effacent difficilement, et celles que tu lui as laissées ne doivent pas t'être favorables»

C'est bon, c'est bon. Soyez tranquille, mon père; quand elle me verra, ses impressions changeront, j'en réponds =

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