GEORGES ET GENEVIEVE
Georges avait terminé sa toilette ; il se regardait avec complaisance clans son armoire à glace, et son air satisfait laissait voir qu'il était sûr de son succès.
Il quitta son père pour aller chez Geneviève ; il frappa à la porte; une voix douce lui dit : « Entrez )).
Georges entra et s'arrêta un instant à la porte. GENEVIÈVE, courant à lui.
C'est toi, Georges? Je suis contente de te revoir! Il y a si longtemps ! »
Georges l'embrassa à plusieurs reprises avant de parler. Il semblait ému.
GEORGES, très ému.
Geneviève! Ma cousine, ma sœur, avec quel bonheur jeté retrouve! J'ai tant pensé à toi ! Je suis si heureux de notre réunion!
Il s'arrêta, regarda autour de lui et continua d'un air pénétré :
(c Cette chambre me rappelle des souvenirs bien pénibles. C'est ici que j'ai commis une action dont le souvenir et la honte m'ont si longtem.ps poursuivi. Je sentais si bien que j'avais mérité ton mépris!
GENEVIÈVE
Comment ! tu y penses encore depuis tant d'années? Quelle folie, Georges ! Crois-tu que je te juge sur les actes de ton enfance, que j'aie pu t'en conserver de la rancune? Tout cela me revient comme un rêve. 11 faut que tu l'oublies comme moi et que nous commencions une nouvelle vie d'amitié sans nous souvenir du temps de notre enfance, y.
Mlle Primerose entra; Georges s'avança vivement vers elle et l'embrassa avec tendresse.
MADEMOISELLE PRIMEROSE, CtOUnce.
Tu m'aimes donc, toi? Je croyais que tu me détestais toujours.
GEORGES, avec animation.
Moi, vous détester? Ah! ma cousine, ne me jugez pas d'après mon triste passé; depuis des années je désire vous revoir, vous renouveler volontairement les excuses que mon père m'a forcé de vous faire la dernière fois que je vous ai vue; j'attendais avec impatience le jour où nous nous retrouverions dans cette même demeure où vous m'avez connu si méchant.
MADEMOISELLE PRIMEROSE, froidcniCUL
Tout cela est très bien, mon ami. Mais pourquoi alors n'es-tu pas venu me voir à Auteuil?
Hélas! ma cousine, mes journées étalent si occupées; des cours à suivre, des examens à préparer; il ne me restait plus de temps pour mes amis.
MADEMOISELLE PRIMEROSE, d'uïl tOYl mOqUCUV.
Laisse donc! Crois-tu que j'ignore tes déjeuners, tes dîners fins, tes spectacles, tes parties déplaisir? Voyons, finissons cette comédie ; je n'ai pas dixhuit ans comme Geneviève; ne joue pas l'attendrissement, le repentir. Je devine ce que tu veux ; tu ne l'auras pas, c'est moi qui te le dis. — Laissenous finir nos petits arrangements ; nous irons te rejoindre au salon à l'heure du dîner. » • Georges ne répondit pas et sortit fort irrité contre la cousine Primerose, qui lui inspirait la même antipathie que dans son enfance.
« Si on pouvait l'éloigner, pensa-t-il, la faire partir! Cette vieille folle dérangera les projets de mon père, et je n'aurai pas Geneviève. Et cette petite sotte qui ne me défend pas, qui ne dit pas un mot en ma faveur! Mais elle est jolie, très jolie; elle a quatre-vingt mille livres de rente ; il faut absolument qu'elle consente à devenir Mme Dormère. »
Georges alla raconter à son père son insuccès près de Mlle Primerose.
<( Figurez-vous, mon père, dit-il en terminant son récit, qu'elle a eu la méchanceté de rappeler le mau.vais tour que je lui ai joué en barbouillant le portrait de son horrible nègre. Je ne savais quelle contenance tenir. C'est désagréable cela.
M. DORMÈRE
Et Geneviève, comment t'a-t-elle reçu?
GEORGES
Très bien, très amicalement; elle ne pense à rien, elle; elle a tout oublié.
M. DORMÈRE
C'est l'important. Sois aimable pour elle : elle t'aimera.
GEORGES
Je ne demande pas mieux, moi. Mais si jamais je l'épouse, je mets à la porte cette vieille cousine, et je défendrai à Geneviève de la voir.
M. DORMÈRE
Nous n'en sommes pas encore là, mon ami. Commence par plaire à la petite.
Je ferai mon possible; vous pouvez y compter. Elles vont descendre ; l'heure du dîner approche. »
M. Dormère et son fds passèrent au salon, où ils attendirent ces dames.
Au premier coup de cloche, Mlle Primerose et Geneviève descendirent. Après avoir dit quelques mots à son oncle, Geneviève s'approcha de Georges, qui se tenait un peu à l'écart en examinant attentivement sa cousine.
GENEVIÈVE
Tu as perdu l'habitude des accès de franchise de notre cousine, mon pauvre Georges; tu as l'air un peu préoccupé; ne lui garde pas rancune, je t'en prie, et surtout ne pense pas que je partage ses
ressentiments sur ton long oubli. C'était tout naturel; nous vivions si séparés : moi petite fille, toi jeune homme déjà et occupé d'études sérieuses.
GEORGES
Je te remercie de me rassurer sur tes senâmenrs à mon égard; mais ce n'était pas à ma cousine Primerose que je pensais. C'est à toi dont j'admirais la grâce, l'élégance, la distinction. Je ne t'avais pas bien vue ce matin, tant j'étais saisi; à présent que je te vois mieux, je comprends qu'on ne se lasse pas de te voir et de t'entendre. Jusqu'au charme de la voix, tout y est.
GENEVIÈVE , sérieusement.
Georges, ne dis pas de ces folies dont je n'ai pas l'habitude et qui me déplaisent.
Pourquoi te déplaisent-elles?
GENEVIÈVE
Parce que je n'aime pas l'exagération, même quand elle est à mon profit. Ne sois pas comme un monsieur avec une demoiselle étrangère ; soyons comme des anciens quoique jeunes amis, sans cérémonie comme on doit l'être entre frère et sœur.
GEORGES
Puisque tu le veux, je tâcherai; mais tu ne me défends pas de te regarder?
GENEVIÈVE
Oh! quant à cela, tant que tu voudras : cela ne me fait rien du tout.
GEORGES
Et tu me permettras d'aller chez toi, de causer
238 APRf]S LA PLUIE LE BEAU TEMPS
avec toi, toutes les fois que je pourrai me reposer de mon travail?
GENEVIÈVE
Tant que tu voudras, mon ami, comme du temps de notre enfance. Je ne me gêne pa3 avec toi; si j'ai à lire, ou à écrire, ou à peindre, tu ne me dérangeras en aucune façon. — Mais où est donc mon oncle?
GEORGES
Il est sans doute allé faire voir à ma cousine Primerose les changements qu'il a faits à son cabinet de travail, qui n'est plus dans sa bibliothèque,
Ah! Où est-il à présent?
GE0RG.5S.
A côté, dans ce qui faisait ma chambre.
GENEVIÈVE
Et toi, où es-tu?
GEORGES
Dans un appartement qu'il a fait arranger pour moi dans l'ancienne serre, qui touchait à la bibliothèque.
GENEVIÈVE
Je n'ai encore rien vu de tout cela; après dîner, nous irons nous promener et voir les changements dont tu parles,
GEORGES
Je suis à tes ordres, quand et comme tu voudras. »
Le dîner fut annoncé. M. Dormère et Mlle Pri-
merose rentrèrent dans le salon et on se mit à table. Geneviève fut très gaie, très animée; elle avait perdu la crainte que lui donnait jadis la présence de son oncle. M. Dormère était émerveillé de l'esprit, de l'amabilité de sa nièce, dans laquelle il cherchait vainement la petite fdle craintive et la pensionnaire timide d'autrefois; il la trouvait charmante, et il était heureux de penser que cette jeune personne accomplie serait unjour sa belle-fille.
Mlle Primerose était contente du succès qu'obtenait sa jeune cousine, qu'elle avait si bien dirigée et qui lui devait une grande partie de ce qu'elle était. Georges parlait peu; il redoutait les railleries et la clairvoyance de Mlle Primerose et se contentait de ne pas quitter Geneviève des yeux et d'applaudir à toutes ses paroles.
Après diner, on fit une longue promenade, après laquelle Mlle Primerose fit la partie de piquet avec M. Dormère, pendant que Geneviève crayonnait dans son album, tout en causant avec Georges.
« Sais-tu dessiner? lui demanda-t-elle.
GEORGES
Non, pas beaucoup; assez pour faire des figures d'algèbre et de mathématiques et pour lever un plan.
GENEVIÈVE
Mais c'est très utile cela. Aimes-tu la musique? Joues-tu d'un instrument quelconque?
GEORGES
Non, je n'ai jamais eu le temps de me laisser aller à mon attrait pour la musique.
GENEVIÈVE
C'est dommage! La musique est une bien agréable distraction. »
La soirée se passa ainsi sans ennui ; les jours suivants furent variés par quelques voisins que M. Dormère avait invités pour leur présenter sa nièce. Mme de Saint-Aimar fut la première à accourir avec Hélène et Louis ; les amis d'enfance se revirent avec joie; Mme de Saint-Aimar fit mille compliments à M. Dormère et à son ancienne amie Cunégonde Primerose de la beauté, de la grâce, du charme de Geneviève.
MADAME DE SAINT-AIMAR
En vérité, monsieur Dormère, vous devez être fier de votre nièce, et toi, Cunégonde, de ton élève, car c'est toi qui l'as élevée.
MADEMOISELLE PRIMEROSE, gaiement.
Oui, c'est bien moi, et moi seule. Sans moi mon cousin aurait eu une petite pensionnaire gauche, timide, ignorante; car vous vous rappelez, mon cher, qu'elle ne savait rien que lire, un peu écrire et compter jusqu'à cent quand vous me l'avez donnée. Donnée est le mot, car il ne s'en est pas plus occupé que d'un vieux chien. Ah! mais il n'y a pas à froncer les sourcils ! C'est comme je vous le dis. Osez nier que c'est moi qui l'ai débrouillée, que c'est moi qui ai inventé de m'établira Auteuil, de la mettre demi-pensionnaire à l'Assomption, de lui donner de bons maîtres de musique, de dessin, de littérature, d'allemand, d'italien. C'est-il vrai cela, mon beau cousin? Dites.
I llfi|lftliilf'''"M
« Suis-tu dessiner? >; deiDaiida-t-elle. (Page ^aO.)
APRÈS LA PLUIE LE BEAU TEMPS 2'i3 M. DORMÈRE.
Très vrai, ma cousine, très vrai; je ne l'ai jamais contesté. Je n'aurais certainement pas si bien réussi, et je conviens avec grande reconnaissance et satisfaction que vous avez fait une œuvre admirable.
MADEMOISELLE PRLMEROSE.
Avec l'aide du bon Dieu et de Geneviève ellemême, qui avait une riche nature : esprit, bonté, douceur, elle avait tout. Je n'ai eu qu'à développer et entretenir,
MADAME DE SAINT-AIMAR
Et la beauté que tu oublies, Gunégonde?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Oh! la beauté est agréable, mais ce n'est pas elle qui fait le bonheur.
MADAME DE SAINT-AIMAR
Et maintenant qu'elle a dix-huit ans, pensez=vous à la marier, monsieur Dormère?
M. DORMÈRE
Non, pas encore; dans un an ou deux. »
Mme de Saint-Aimar parut satisfaite de cette
répo^^se, elle avait depuis dix ans songé à marier
Louis avec Geneviève et Hélène avec Georp;es. M. Dormère sortit un instant pour donner des
ordres à quelqu'un qui l'attendait ; les deux amies
restèrent seules.
MADAME DE SAiNT-AIMAR.
Gunégonde, tache de faire rencontrer le plus souvent possible Geneviève avec Louis : je voudrais tant qu'elle devint ma belle-fille ! elle est char-
mante, très riche ; ce serait un excellent mariage pour Louis.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Il faut que ces choses viennent toutes seules, Cornélie; je sais que depuis leur enfance tu entretiens ce projet. Et un autre aussi pour Hélène et Georges; mais si tu pousses à la roue, tu feras manquer les deux.
MADAME DE SAINT-AIMAR
Qui t'a dit que j'y songe depuis longtemps et que j'y pousse maladroitement? C'est une pensée qui m'est venue en retrouvant Geneviève si charmante.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Ta, ta, ta, je te connais et je t'ai devinée depuis des années.
MADAME DE SAINT-AIMAR
Et au lieu d'y aider, tu vas contrarier mon projet?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Je ne contrarierai rien du tout, ma chère ; Louis est un charmant jeune homme, et je serais très heureuse de lui voir épouser Geneviève. Mais d'autres ont aussi des projets, et ceux-là, par exemple, je n'y aiderai pas, au contraire.
MADAME DE SAINT-AIMAR
Qui donc? Est ce que quelqu'un se présente?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Personne ne se présente encore, mais on prépare l'affaire.
MADAME DE SAINT-AIMAR
Qui donc et avec qui? Pense donc que je suis ta
plus ancienne amie; tu peux bien me confier ce que tu en sais.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Écoute ; mais promets-moi le secret le plus absolu.
MADAME DE SAINT-AIMAR
Je te le jure.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Eh bien, apprends que M. Dormère garde Geneviève pour Georges.
MADAME DE SAINT-aIMAR.
Georges ! son cousin germain ! qu'elle ne pouvait souiïrir, à cause de ses méchancetés ! Georges dont tu m'as dit un mal sérieux et qui, m'a-t-on dit, fait sottises sur sottises depuis qu'il a quitté le collège.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Tout cela n'empêche pas que le père, qui est resté aveugle sur le compte de son fils, et qui sait que Geneviève a une fortune considérable, qu'elle fera un très bel effet dans sa maison comme sa belle-fille, ne soit très décidé à ne la marier qu'avec Georges et qu'il refusera son consentement pour tout autre mariage.
MADAME DE SAINT-AIMAR
Mais si Geneviève refuse Georges? si elle aime mon fils, il faudra bien que M. Dormère consente. Et dans tous les cas, quand elle aura vingt et un ans, elle épousera qui elle voudra.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Je t'ai prévenue, n'est-ce pas? Fais maintenant
comme tu voudras, mais prends garde de risquer le bonheur du pauvre Louis. Ne lui en parle pas c'est plus sage, et cela n'empêchera pas ce qui doit arriver. »
Mme de Saint-Aimar ne répondit pas ; elle resta pensive et garda son idée, tout en retardant l'exécution.
-^^■'^^'fe
PJVENEMENT FATAL
Quinze jours se passèrent sans aucun changement dans aucune des situations ; seulement Geneviève, ennuyée des assiduités de Georges et des compliments exagérés qu'il lui adressait, commença à l'éviter autant qu'elle le pouvait sans blesser son oncle ni Georges lui-même. Elle témoignait au contraire une grande tendresse à M. Dormère et cherchait à se rendre aussi utile que possible.
Un jour qu'il parlait de mettre de l'ordre dans sa bibliothèque et de la fatigue que lui causait ce travail, auquel Georges avait refusé de prendre part, elle proposa à son oncle de l'aider. M. Dormère accepta son offre avec plaisir. Ils commencèrent à ranger les livres d'après une nouvelle nomenclature. La bibliothèque contenait cinq à six mille volumes. Ils occupaient à peu près la moitié de la pièce, et ils en étaient séparés par des
arcades formées par quatre grosses colonnes; les premières colonnes de chaque bout étaient applic{uées contre le mur, qui formait encore un renfoncement d'un mètre au moins, de sorte cju'une personne qui rangeait les livres dans ces compartiments s'y trouvait complètement masquée.
Un matin, M. Dormère et Geneviève travaillaient activement à changer de tableti;es les volumes mal placés. M. Dormère lisait les noms de ces volumes et les présentait à Geneviève, qui les rangeait dans le renfoncement, un peu obscur, à un des bouts de la bibliothèque, lorsqu'on frappa à la porte; M. Dormère l'ouvrit et vit entrer le clerc de son notaire.