HORRIBLE FAUSSETÉ DE GEORGES
En quittant Geneviève, M. Bourdon trouva M. Dormère qui l'attendait <à la porte. Il avait entendu la voiture, il avait su, par Mlle Primerose, qu'elle avait amené le médecin, et il l'avait attendu pour savoir au juste l'état de sa nièce.
M. BOURDON
Il me parait inquiétant, Monsieur. Il semblerait que la pauvre enfant a entendu accuser injustement d'une faute grave quelqu'un qu'elle affectionne particulièrement et auquel elle doit beaucoup, ce qui l'a tellement indignée et épouvantée qu'elle a eu un très long évanouissement, indice d'une commotion cérébrale, et d'autant plus grave qu'elle était imprévue.
Comment, imprévue?
M. BOURDON
Je veux dire, Monsieur, que l'accusation qui est
la cause du mal était imprévue. Quand on a vraiment connaissance d'une faute, on prévoit l'accusation, on s'y attend. Le saisissement n'est pas le même que lorsqu'on entend une personne qui vous est chère faussement accusée d'une faute dont une belle, bonne, franche nature est incapable-
M. DORMÈRE
La croyez-vous en danger?
M. BOURDON
Oui, Monsieur. Si la saignée que je vais pratiquer dans quelques heures ne dégage pas la tête, nous courons le danger d'une maladie cérébrale.
M. DORMÈRE
Mais elle a sa connaissance? elle parle?
M. BOURDON
Non, Monsieur; elle parle, mais sans savoir ce qu'elle dit. Ainsi elle répète souvent avec un accent de désespoir qui fait mal à entendre : Malheureuse! cest ton Rame! Et puis : Rame en prison!... c'est lin infâme!... cest un monstre!... il ne parle pas!... il ne dit rien, il vent me tuer.... Gela prouve la grande surexcitation du cerveau et l'indignation profonde amenée par une fausse accusation. »
M. Bourdon pensa en avoir dit assez pour ouvrir les yeux à M. Dormère; il salua et partit.
M. Dormère resta pensif et immobile : un doute commençait à se faire dans son esprit.
(c Aurai s-je réellement accusé à faux ce malheureux? Ce serait horrible pour elle! Et si elle meurt? Pauvre enfant! je l'aurais assassinée; ce serait la digne fin de la protection et de la tutelle dont
m'avait chargé la tendresse confiante de mon frère, de ma sœur. Pauvre petite! elle n'a été heureuse que pendant les années qu'elle a passées loin de moi, quand je l'ai chassée sans m'inquiéter de son
avenir Mais pourquoi a-t-elle dit : V honneur de
voire maison'! C'est elle-même qui m'aurait dévoilé ce Rame.... Elle seule... et Georges! ajoutat-il avec une angoisse qui fit trembler tous ses membres. — Mais non; je suis fou!... Georges était là ! Il n'a rien dit. . . . C'est impossible ! Georges ! qui est mon fils, qui dispose de tout ce que j'ai. C'est une idée absurde. Georges! Que c'est bête d'avoir de pareilles pensées! Georges! Ha, ha, ha! — 11 faut que je l'appelle, que je le consulte; je veux qu'il sache ce qu'a dit ce médecin.... Je suis
fâché d'avoir parlé à ce médecin Un reste de
pitié absurde pour avoir des nouvelles qui m'importaient peu. »
M. Dormère, malgré ses raisonnements, avait conservé du doute et de l'agitation; il entra chez Georges, qu'il trouva encore dans son lit.
(f Comment, paresseux, dit-il en riant, pas levé à neuf heures?
GEORGES
C'est que j'ai mal dormi, mon père ;je suis fatigué.
Et moi aussi j'ai mal dormi. La scène d'hier m'a tellement bouleversé! Sais-tu qu'il me vient des doutes sur la culpabilité de Rame. — Et toi? »
M. Dormère regarda fixement Georges, qui pâlit et rassembla son courage pour répondre.
Et moi aussi, mon père; et ce ne sont pas des cloutes que j'ai : c'est une conviction profonde de l'innocence de Rame.
M. DORMÈRE, inquiel.
Qu'est-ce qui te donne cette conviction ?
GEORGES
D'abord le caractère de cet homme, sa conduite toujours franche et honnête; et puis^ mon père, vous le dirai-je? oserai-je vous l'avouer?
M. DORMÈRE, pâlc Cl (Kj'ili'.
Parle, parle, dis tout. Je pardonne tout, pourvu que je sorte du trouble affreux dans lequel me jette cette incertitude.
GEORGES
Eh bien, mon père, c'est que j'aime Geneviève, sa douleur m'afflige; je ne puis vivre sans elle; je mourrai si vous ne me la donnez pas, si vous ne l'acceptez pas pour votre fille.
M. DORMÈRE
Ma fille ! Avec son voleur qu'elle ne quittera jamais! Tu es fou, Georges.
Oui, mon père, je suis fou, je suis fou d'elle, et je sais, je crois qu'elle est un ange, et que je ne serai heureux qu'avec elle.
M. DORMÈRE
Mon Dieu! il ne me manquait plus que cela pour m'achever! Georges épousant une folle, une sotte, escortée d'un voleur.
Arrêtez, mon père; ne parlez pas ainsi de la créature la plus parfaite que la terre ait portée. Qui vous dit qu'elle soit une folle et une sotte? Ne vojez-yous pas qu'en vous taisant le nom du voleur, elle veut sauver quelqu'un qu'elle aime? Qui vous dit que ce quelqu'un n'est pas Pélagie, à laquelle elle croit devoir une grande reconnaissance?
— Pélagie! s'écria M. Dormère. Tu l'as trouvé! Voilà le mystère! Oh! Georges, mon ami, de quel poids tu me délivres! Pélagie,... c'est cela; tout est expliqué. Pauvre généreuse enfant, comme je l'ai fait souffrir! Epouse-la, mon ami ; je suis heureux que tu l'aimes, tu sais que c'était mon plus vif désir Mais tu ne sais pas qu'elle est très malade, en danger même, à ce que dit le médecin.
GEORGES
En danger? Ah! mon père, qu'avez-vous fait! » M. Dormère se cacha la figure dans ses mains. Et Georges fut consterné, non du danger de Geneviève, mais de la crair>te de perdre ses quatrevingt mille livres de rente.
Georges questionna son père sur ce que lui avait dit le médecin. M. Dormère lui répéta mot pour mot les paroles de M. Bourdon; chacune d'elles s'était gravée dans son souvenir et avait éveillé les remords... et le doute.
GEORGES
Vous voyez, mon père, combien votre accusation était injuste et cruelle.
Oui, Georges, je le vois, et pour première réparation je vais faire chasser Pélagie, ce qui terminera toute l'affaire. «
Georges ne s'attendait pas à ce nouveau coup. C'était un moyen sûr de faire parler Geneviève. Il fallait à tout prix empêcher son père de suivre cette fatale idée.
GEORGES
Chasser Pélagie! sur une supposition! Vous voulez donc achever de la tuer? C'est indigne, c'est barbare! Pourquoi alors ne pas faire arrêter ma cousine Primerose et Rame? Ils peuvent avoir aussi bien volé vos dix mille francs que Pélagie. Je vous répète que c'est la tuer à coup sûr que d'arrêter Pélagie, qu'elle aime plus que tout au monde.
M. DORMÈRE
Mais, mon ami, toi-même n'as-tu pas dit que Pélagie était la voleuse? Comment veux-tu que je garde chez moi une coquine pareille!
GEORGES
Mon père, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Si vous faites la moindre tentative contre Pélagie ou Rame, je quitte votre maison pour n'y plus revenir, et je vais immédiatement déclarer à votre procureur impérial que c'est moi qui vous ai volé. Maintenant que vous voilà prévenu, faites comme vous voudrez. Je vais m'habiller pour être prêt à vous suivre chez le procureur impérial. »
M. Dormère était atterré. Il n'avait qu'un parti
à prendre : celui de garder le silence et laisser passer le vol sans autre réclamation.
(c Je ferai ce que tu voudras, Georges, dit-il; tu es cruel dans tes menaces.
GEORGES
Moins cruel, mon père, que vous ne l'avez été pour celle que j'aime et qui sera ma femme, je voas le répète; c'est le seul moyen de la tranquilliser; ainsi ne résistez pas, car, si vous me refusez, vous me ferez mourir. »
M. Dormère quitta la chambre de Georges et se retira chez lui dans une agitation, un chagrin difficiles à décrire.
La potion du médecin ne produisit aucune amélioration dans l'état de Geneviève. Quand M. Bourdon revint vers quatre heures, il trouva la fièvre augmentée, le délire toujours le même. Il n'hésita pas à lui faire une forte saignée et à mettre des sinapismes aux pieds pour dégager la tête. 11 ordonna le repos le plus complet et promit de revenir le lendemain de bonne heure.
La soirée et la nuit furent plus calmes; quand M. Bourdon la revit le lendemain, il trouva une grande amélioration dans son état; le danger avait disparu. Mais il recommanda le plus grand calme autour d'elle et le silence le plus complet. — Pélagie et Rame ne quittèrent pas l'appartement pendant tout le temps que dura la maladie, qui fut longue et qui laissa Geneviève dans un état de faiblesse inquiétante. Jusqu'à son entier rétablissement, c'està-dire pendant plus d'un mois, Pélagie continua à
passer ses jours et ses nuits près de sa chère enfant. Rame les passait dans la chambre k côté, couchant par terre en travers de la porte de sa jeune maîtresse. M. Dormère et Georges montaient matin et soir pour savoir de ses nouvelles ; Mlle Primerose refusa constamment de les voir et de leur parler et char-
Rame passait les nuits couché par terre, dans la chambre à côté.
geait Rame de les tenir au courant. Mais Rame répondait toujours :
« Moi pas savoir. )>
M. DORMÈRE
Comment, vous ne savez pas si elle va mieux ou plus mal?
RAME
Moi pas savoir.
M. DORMÈRE
Mais vous savez ce qu'a dit le médecin?
RAME
Moi pas savoir. »
M. Dormère fut obligé de s'adresser au médecin, et il sut enfin par lui qu'elle pouvait se lever et prendre quelque nourriture.
Mlle Primerose était un jour dans sa chambre, occupée à dessiner, quand elle vit la porte s'ouvrir et M. Dormère entrer chez elle. Elle arrêta un cri prêt à s'échapper.
(( Sortez, sortez. Monsieur, dit-elle d'une voix étouffée. Si elle vous entendait, elle retomberait dans son premier état. Sortez, vous dis-je! » Et elle le poussa vers la porte.
M. DORMÈRE
Mais je veux savoir
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Vous ne saurez rien; allez-vous-en =
M. DORMÈRE
Je suis d'une inquiétude affreuse.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Tant mieux ! Sortez.
M. DORMÈRE
Je ne peux pas vivre ainsi pourtant...
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Eh bien, mourez, mais allez-vous-en.
M. DORMÈRE
C'est vraiment incroyable
MADEMOISELLE PRLMEROSE.
C'est vraiment trop odieux de venir l'achever par une rechute.
M. DORMÈRE
Je vous en prie, chère cousine, écoutez-moi.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Je ne veux pas vous écouter et je ne suis pa? votre chère cousine. Je vous déteste, vous me faites horreur!
M. DORMÈRE
Je vous enverrai Georges ; peut-être le recevrez" vous.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Votre coquin de Georges ! Je le recevrai à coup^ de balai s'il s'avise de se montrer. »
Elle poussa M. Dormère en dehors de la porte é^ la ferma à double tour. Il fut obligé de descendre' ' il raconta à Georges le peu de succès de s^ démarche.
GEORGES
11 faut attendre, mon père, que vous puissiez 1^ voir elle-même. Cette vieille cousine est un vr;ii dragon; il n'y a rien à espérer d'elle. Dans que'" ques jours vous entrerez sans la permission c^^ Mlle Primerose, en passant par la chambre d^ Pélagie. »
Quatre jours après, sachant Geneviève assez bie''^ remise pour pouvoir aller et venir dans son af" partement, Georges résolut d'accomplir un projet hardi, celui d'écrire à Geneviève pour demander P^
main comme moyen de la réhabiliter entièrement dans l'esprit de M« Dormère. Voici ce qu'il lui écrivit.