‹ Apres La Pluie Le Beau TempsChapitre 27 sur 52 · MALADIE DE GENEVIEVE · texte numérisé non relu

MALADIE DE GENEVIEVE

Pélagie, un peu rassurée par les assurances de Mile Primerose, s'occupa activement à faire revenir la pauvre Geneviève de son évanouissement; un gémissement plaintif annonça enfin son retour à la vie; peu après, elle ouvrit les jeux, regarda autour d'elle; la connaissance lui revint.

« Pourquoi suis-je ici? dit-elle d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine. C'est vous, ma cousine? Te voilà, ma bonne? Pourquoi suis-je couchée? Oii est mon oncle?... Mon oncle? répétât-elle en interrogeant ses souvenirs. Mon oncle?... Ah! je me souviens.... Malheureuse! cest ton Rame! » Et, retombant sur son oreiller, elle éclata en sanglots. « Mon oncle! Oh! mon oncle!... Il croit, il croit.... Mais c'est impossible.... Je ne peux pas..., il me tuerait Rame, Rame en prison! C'est horrible, affreux! Ma bonne cousine,

sauvez-le,... dites-lui que c'est Non, non, ne

dites pas.... Ce serait lui qui mourrait — C'est un monstre, un infâme!... Et il ne dit rien,... il m'assassine et il ne parle pas »

Pélagie, frappée de terreur, interrogeait du regard Mlle Primerose, qui pleurait et soutenait dans ses bras la malheureuse enfant.

PÉLAGIE

Mon Dieu! mais qu'est-il donc arrivé, Mademoiselle? De qui parle ma pauvre enfant? On a voulu l'assassiner? Qui donc? Serait-ce son méchant oncle?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Non, non; pas l'assassiner; mais il a perdu de l'argent, beaucoup d'argent, et il croit que c'est Rame qui le lui a volé, et il veut le livrer à la justice.

PÉLAGIE

Oh! l'horreur! Ce n'est pas possible! Lui qui le connaît, comment croirait-il...? Il est donc fou?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je l'espère; ce serait moins affreux que cette accusation insensée. — Voici Rame qui apporte de quoi la réchauffer; elle est comme un glaçon. »

Rame remit les bouteilles à Pélagie ; un coup d'œil jeté sur Geneviève lui démontra qu'elle vivait, mais qu'elle était en proie à un violent chagrin, elle sanglotait à faire pitié même à un indifférent. Rame se jeta à genoux près du lit de sa jeune maîtresse.

RAME

Petite Maîtresse! chère petite Maîtresse!... vous

pas pleurer! Rame peut faire rien; Rame seulement pleurer quand bonne petite Maîtresse avoir chagrin.... Moi quoi faire pour consoler chère jeune Maîtresse ?

GENEVIÈVE

Mon bon Rame, tu me consoles par ton affection. Aime-moi, mon cher Rame, aime-moi toujours. Et toi, ma bonne Pélagie, tu pleures aussi? — Et vous, ma chère cousine, qui avez été une mère pour la malheureuse Geneviève, vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas? Vous ne croirez pas mon oncle? Pauvre homme, il ne sait pas; ce n'est pas sa faute.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Il me tuerait plutôt que de me faire consentir à ce qu'il veut faire et que j'empêcherai, sois-en sûre, ma chère enfant. C'est un méchant homme. Je ne lui pardonnerai jamais.

GENEVIÈVE

Pardonnez-lui, ma bonne cousine; je vous le répète : il ne sait pas ce qu'il fait; les apparences justifient sa cruelle supposition.

Non, je ne lui pardonnerai pas, et je soupire après le moment oii ma langue sera déliée pour lui dire ce que je crois avoir deviné.

GENEVIÈVE

Ma cousine, prenez garde d'accuser un innocent; en devinant on se trompe souvent.

MADEMOISELLE PRIMEROSE-

Mais on devine juste quelquefois.

Voyez comme mon oncle a été cruel et injuste en devinant. Promettez-moi de ne pas l'imiter, pour ne pas me causer d'affreux désespoirs.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je ne promets rien.

GENEVIÈVE

Vous voulez donc augmenter mes terreurs?

Hélas! je suis déjà assez accablée pour que mes amis n'augmentent pas ma souffrance.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Eh bien, je te le promets, à moins que ton bonheur ne m'oblige en conscience à rompre le silence que je garde par ta volonté expresse, et bien malgré moi, je t'assure.

Merci, chère cousine, merci. »

Geneviève parut se calmer ; elle demanda à restar seule.

Mlle Primerose rentra donc dans sa chambre, accompagnée de Pélagie et de Rame, auxquels elle raconta ce qui s'était passé. L'indignation et la douleur de Rame furent à leur comble. La pensée d'être pour quelque chose dans le cruel état de Geneviève le mettait hors de lui. Mlle Primerose et Pélagie finirent par obtenir de lui du calme, sous peine de ne pouvoir plus approcher de Geneviève : c( La vérité finira par être connue, mon bon Rame; cette sotte accusation, à laquelle personne ne croira, tombera d'elle-même, et le vrai coupable sera dévoilé. » Enfin ils convinrent entre eux trois

curil fallait garder le silence là-dessus, et même éviter d'en parler devant Geneviève, de peur de renouveler la terrible émotion qu'elle venait d'éprouver.

L'indignation de Pélagie et de Rame subsistait

L indignation et la douleur de Rame furent à leui- comble.

pourtant. Rame, qui ne manquait pas de pénétration, laissa échapper un soupçon contre Georges et un projet de vengeance, que Mlle Primerose se hâta d'arrêter, en lui faisant observer qu'il s'exposait à

être séparé violemment de sa maîtresse si M. Dormère ou son fils en avait la moindre connaissance. ce Au reste, ajouta-t-elle, ayez seulement un peu de patience, mon pauvre Rame; nous ne resterons pas longtemps dans cette maison où notre pauvre Geneviève a toujours été malheureuse. Aussitôt qu'elle sera rétablie de l'affreuse secousse d'aujourd'hui, nous partirons pour Paris, et de là pour Rome.

RAME

Bon ça, Mam'selle Primerose. Bonne idée. Nous aller à Rome; plus jamais ,voir Moussu Dormère et coquin Moussu Georges.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Rame, ne vous habituez pas à parler comme cela de cet homme, et, ce qui vaut mieux encore, n'en parlez pas du tout. Geneviève l'a en horreur; elle n'aimera pas à entendre prononcer ce nom. Quand nous serons partis d'ici, tâchons d'oublier Plaisance et ses habitants. »

Rame hocha la tête.

•-< Moi oublier jamais ; moi toujours dans la tête coquins, canailles qui faire petite Maîtresse pleurer.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Mais du moins n'en parlez pas, mon cher : ce n'est pas difficile cela.

RAME

Mam'selle Primerose sait bien pas facile, pas parler.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Surtout ne dites rien à Azéma; elle est sî

bavarde. » Pélagie sourit et sortit avec Rame, elle entra doucement chez Geneviève, qui pleurait encore, mais qui était plus calme.

LETTRES DE MADEMOISELLE PmMEROSE

A l'heure du dîner, M. Dormère fit prévenir ces dames par Pélagie qu'on les attendait pour dîner.

(c Dîner! s'écria Mlle Primerose. Voilà qui est impudent, par exemple! Dîner avec lui et son coquin de fils! Attendez, je vais répondre à son invitation.

Elle prit une plume et écrivit :

« Monsieur,

« Votre nièce est très malade et ne dînera pas. Je me trouve aussi insultée que ma pauvre Geneviève. Il n'est pas dans nos usages que les victimes dînent avec leurs bourreaux.

« GuNÉGONDE Primerose. »

Elle cacheta et envoya la lettre. M. Dormère la lut, fronça le sourcil, et la passa à son fils, qui rougit et la rendit sans mot dire.

« Dites à Mlle Primerose que je vais envoyer mon médecin à ma nièce. »

Cinq minutes après, il reçut un second billet, ainsi conçu :

« Monsieur,

« Laissez-nous tranquilles; je ne veux pas de médecin. Timeo Danaos et doua ferentesK

« GuNÉGONDE Primerose. »

11 n'y eut pas d'autre message.

Mlle Primerose disait vrai en écrivant à M. Dormère que Geneviève était malade. Elle refusa effectivement le dîner que lui servit Rame et que Mlle Primerose et Pélagie la pressaient de manger. Mlle Primerose le mangea seule, car l'indignation et le chagrin n'avaient pas diminué son appétit ; les deux billets qu'elle avait envoyés à M. Dormère étaient, disait-elle, un commencement de vengeance.

(( Je n'en resterai pas là; il en verra bien d'autres. »

Elle parlait, mais Geneviève n'apportait aucune attention à ses paroles ; elle souffrait de la tête et obtint non sans difficulté, à la fin de la journée, que Mlle Primerose la laissât seule avec sa bonne. La nuit fut d'une agitation affreuse; vers le matin, Pélagie appela Rame, qui n'avait pas quitté la porte de sa jeune maîtresse, et lui demanda d'aller chercher le médecin.

1. '( Je crains les Grecs et leurs présents, » (Virgile, Enéide.)

« L'agitation ne fait qu'augmenter, dit-elle ; elle a de la fièvre ; il faut absolument qu'on fasse venir le médecin. Louez un cabriolet dans le village, mon pauvre Rame, afin de ne pas déranger les gens et les chevaux de M. Dormère, et ramenez avec vous le médecin : ce sera plus tôt fait, »

Rame jeta un regard douloureux sur sa jeune maîtresse et sortit avec empressement. Une heure s'était à peine écoulée qu'il rentrait avec le médecin.

M. BOURDON

Mlle Geneviève est malade? Qu'a-t-elle donc?

PÉLAGIE

Elle est bien malade. Monsieur; toute la nuit elle a été dans une agitation qui m'a fait peur. ^

M. BOURDON

A-t-elle eu une frayeur, une impression violente?

PÉLAGIE

Oh oui! Monsieur, terrible, affreuse! Elle a été longtemps sans connaissance, et elle n'a pas retrouvé de calme depuis. »

M. Rourdon lui tâta le pouls. « Une fièvre terrible. — La tête est bridante. — Elle a des mouvements nerveux. — Parle-t-elle? Vous reconnaîtelle?

PÉLAGIE

Elle parle beaucoup, mais elle ne dit rien de suivi. Depuis quelque temps elle ne semble pas me reconnaître. »

Pélagie pleurait; le médecin, qui était un brave homme, parut touché. Il examina encore attentive-

ment la malade ; elle recommença ses paroles entrecoupées. Celles qui revenaient le plus souvent étaient : « Malheureuse! c'est ton Rame! » Elles lui causaient toujours un redoublement de sanglots et de gémissements plaintifs. — Puis elle criait :

(( Mon oncle ! . . . Rame ! Rame en prison ! Chassez cet infâme!... Chassez-le, c'est un monstre! Il ne parle pas Il veut me tuer. »

M. Bourdon, surpris de ces paroles incohérentes mais significatives, questionna encore Pélagie, dont les réponses embarrassées lui prouvèrent qu'il y avait un mystère qu'elle ne voulait pas lui faire connaître. 11 restait fort incertain, ne connaissant pas la cause précise du mal et ne sachant quel remède y apporter, lorsque Mlle Primerose vint à son secours. Elle avait entendu le bruit d'une voiture, elle avait reconnu la voix de Rame, et elle craignit que Geneviève ne fût plus mal. Apercevant le médecin, elle questionna Pélagie, qui lui raconta comment s'était passée la nuit et qu'elle avait jugé nécessaire d'avoir l'avis du médecin.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Pensez-vous qu'il y ait du danger, Monsieur?

M. BOURDON

Je ne puis encore rien dire. Madame; comme j'ignore ce qui a amené la maladie, je ne puis agir qu'avec la plus grande précaution et, comme on dit, en tâtonnant.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Comment? Pélagie ne vous a pas raconté...?

a Chasscz-lc, c'ct^t un mouttic ! »

J'ai dit que Mademoiselle avait eu une grande commotion ; je n'ai pas cru devoir en dire davantage.

MADEMOISELLE PRIMEROSE o

Est-il possible défaire des mystères au médecin! Heureusement que je suis là pour réparer votre discrétion exagérée. »

Mlle Primerose raconta alors à M. Bourdon tout ce qui s'était passé, depuis l'agitation du déjeuner jusqu'à la terrible accusation et la menace qu'avait formulée M. Dormère, dont elle flétrit avec animation l'odieuse conduite; sans accuser directement Georges, elle parla de lui comme d'un misérable, digne de tout mépris; elle ajouta que M. Dormère voulait lui faire épouser sa nièce, mais que Geneviève n'y consentirait jamais, vu qu'elle le détestait et le méprisait profondément.

M. Bourdon tira du récit de Mlle Primerose une conclusion peu favorable à Georges et à M. Dormère. Peut-être soupçonna-t-il ce que Mlle Primerose avait deviné, mais il n'en laissa rien paraître ; il remercia Mlle Primerose de sa confiance et lui promit la plus grande discrétion.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je ne vous demande pas du tout la discrétion que vous me promettez; parlez, racontez, commentez, ce sera pour le mieux.

M. DOURDON.

Mais, Madame, peut-être que cette histoire ébruitée ferait quelque tort à Mlle Geneviève.

Tort! à Geneviève! Elle est assez connue pour ne pas craindre qu'on l'accuse d'une chose aussi ridicule que favoriser le vol d'un bon et fidèle serviteur comme Rame ; personne ne croira qu'un ange comme elle, qui a quatre-vingt mille livres de rente, qui est charmante, qui a plus d'argent qu'elle n'en a besoin, qui a été élevée par moi, fasse la sottise de laisser voler son oncle, et si bêtement encore. 11 faut être imbécile comme M. Dormère pour faire une supposition pareille. Vous comprenez maintenant, docteur, la terrible impression qu'elle a dû ressentir: voyez ce que vous avez à faire.

M. BOURDOIV.

Je vais lui prescrire une potion calmante, et si ce moyen innocent ne suffit pas, je la saignerai avant dîner et vous lui mettrez des sinapismes aux pieds. »

M. Bourdon écrivit son ordonnance, recommanda qu'on donnât de l'air, qu'on entretint de l'humidité à la tête au moyen d'eau fraîche, et qu'on lui donnât de l'eau froide pour toute boisson.

Rame ramena le médecin chez lui et alla prendre chez le pharmacien la potion prescrite.

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