COLÈRE DE MM. DORMERE PERE ET FILS
Quand Geneviève rentra chez elle, elle voulut brûler la lettre de Georges, de peur qu'elle ne tombât entre les mains de son oncle ou de quelque personne malveillante. Elle la chercha, mais elle ne la trouva pas. Après avoir cherché partout, elle eut la pensée que Mlle Primerose l'avait peut-être aperçue et emportée; elle entra chez sa cousine, qui n'y était pas. Pélagie lui dit qu'elle était sortie depuis longtemps pour aller donner des nouvelles de Geneviève aux Saint-Aimar, qui en étaient toujours fort occupés, et qui étaient venus tous les jours savoir comment elle allait.
Ce n'était donc pas Mlle Primerose qui avait commis l'indiscrétion dont elle était du reste fort capable, ayant conservé l'habitude de lire les lettres que recevait son élève.
Geneviève eut alors la pensée que Georges lui-
même avait eu l'audace de venir chez elle et qu'ayant vu sa lettre laissée ouverte sur la table, il l'avait prudemment emportée pour la brûler.
Geneviève n'y pensa donc plus et ne s'en inquiéta pas. Elle demanda à Pélagie et à Rame de ne pas parler à Mlle Primerose de la lettre de Georges ni de la réponse qu'elle y avait faite. Elle prévint aussi ses fidèles amis qu'elle demanderait à Mlle Primerose de retourner à Paris le plus tôt possible, sous prétexte de changer d'air pour achever de se remettre.
« Et surtout, mes bons amis, préparez tout sans qu'on le sache dans le château, pour m'éviter une entrevue avec mon oncle ; je n'aurais pas encore la force de la supporter. »
Pélagie et Rame lui promirent que personne n'en saurait rien.
Quand Mlle Primerose rentra, elle était si fatiguée qu'elle se jeta dans un fauteuil et demanda un verre de vin et des biscuits pour se remonter.
GENEVIÈVE
Ma bonne cousine, pendant votre absence je me suis demandé ce que nous faisions ici ; nous y sommes prisonnières, n'osant sortir, de crainte de nous rencontrer avec mon oncle et son fils, ne voyant personne, mangeant chez nous comme des recluses, osant à peine prendre l'air à nos fenêtres, de peur d'être aperçues. Je sens pourtant que j'ai besoin d'air et de mouvement; et surtout j'éprouve le vif désir de quitter cette maison, de changer d'air. Si nous pouvions retourner chez nous à
Paris, je me 'sentirais soulagée d'un poids qui m'oppresse ; je respirerais plus librement.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Que je suis contente de ce que tu me dis, ma chère enfant! J'attendais, pour te parler de départ, que tu fusses en état de supporter un déplacement ; puisque tu partages mon désir de quitter cet horrible château, pour n'j jamais revenir, nous partirons quand tu voudras.
GENEVIÈVE
Demain, ma cousine, demain; d'autant plus que je sais par Rame que demain mon oncle et son fils vont diner chez les Saint-Airnar.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Très bien, mon enfant, très bien. Commençons nos préparatifs. Pélagie fera nos malles; je vais envoyer Rame chez M. Rourdon pour payer ses visites; il passera chez le pharmacien, chez tous les marchands auxquels on peut devoir quelques petites notes; il commandera un omnibus pour demain six heures, et nous partirons par le train de sept heures pendant que les Dormère seront absents. »
Tout fut fait comme l'avait dit Mlle Primerose.
Le lendemain, M. Dormère et Georges montèrent en voiture à cinq heures; à six heures bien précises l'omnibus arriva; toutes les malles furent descendues; elles avaient été achevées par Pélagie dans l'après-midi ; Rame et le cocher les chargèrent sur l'omnibus ; Mlle Primerose descendit soutenant Geneviève, qui était encore d'une grande faiblesse;
elles firent leurs largesses aux domestiques de M. Dormère, qui témoignèrent beaucoup de regret de les voir partir et qui dirent chacun leur phrase pour indiquer qu'ils savaient que Mlle Geneviève avait souffert, qu'on avait été bien mal pour elle, qu'une personne comme il faut ne pouvait s'accommoder de la société d'un homme comme M. Georges; qu'il finirait nW, que Monsieur regretterait un jour sa faiblesse, etc.
Mlle Primerose profita de l'occasion pour lancer quelques propos significatifs sur M. Dormère, qui était plus imbécile que méchant, sur Georges, qui finirait ses jours au bagne, qui déshonorerait son nom, etc.
Elle céda enfin aux instances réitérées de Geneviève et monta en omnibus avec Pélagie, Azéma et
A neuf heures elles étaient arrivées chez elles, et Geneviève, moins fatiguée qu'on ne pouvait le craindre, était à dix heures installée dans sa chambre et couchée.
Le soir de ce même jour, quand M. Dormère rentra avec Georges, son valet de chambre s'empressa de lui dire :
<( Monsieur ne sait pas ce qui s'est passé en son absence?
M. DORMÈRE
Non, quoi donc?