‹ Apres La Pluie Le Beau TempsChapitre 31 sur 52 · JULIEN · texte numérisé non relu

JULIEN

C'est pourtant bien vrai, Monsieur. A six heures, un omnibus du chemin de fer est venu emporter les malles, qui étaient faites d'avance sans que per-

Vous ne pouvez pas supporter cela, mon père. » (Page 308.)

sonne s'en fût douté ; ces dames nous ont fait leurs adieux, elles sont montées en omnibus avec les femmes et Rame, et elles sont parties. Mlle Geneviève était si pâle, si maigre, elle paraissait si faible, que nous en étions bouleversés. Monsieur sait

combien nous lui sommes tous attachés; elle est si bonne, si douce, si aimable! Ces dames ont été très généreuses ; elles ont largement payé des services que nous étions trop heureux de leur rendre. »

Julien aurait pu parler longtemps encore sans que M. Dormère ni Georges songeassent à l'interrompre; ils étaient atterrés par ce départ si imprévu. M. Dormère avait sincèrement désiré voir sa nièce, pour lui exprimer son chagrin de son injuste accusation et du mal qu'il lui avait fait. Georges voyait la fortune de Geneviève lui échapper définitivement. Malgré la lettre si froidement méprisante qu'il en avait reçue la veille, il espérait encore la ramener à lui et la forcer à l'épouser avec l'aide de son père. Quand Julien fut sorti, ce fut Georges qui parla le premier,

<c C'est un tour de la cousine Primerose, dit-il avec emportement. Vous ne pouvez pas supporter cela, mon père. Gomme tuteur vous avez le droit de garder votre pupille, et vous devez en user,

M. DORMÈRE

Tu oublies, Georges, qu'elle a dix-huit ans; et que j'ai perdu mes droits par l'abandon que j'en ai fait à ma cousine Primerose, ensuite par l'injure que je viens de lui faire au moment de cette scène. Elle a un subrogé tuteur auquel elle s'adresserait pour m'échapper; et toute cette affaire serait naturellement portée devant les tribunaux. Rappelle-toi aussi que Mlle Primerose est là, qu'elle nous hait et qu'elle pousserait les choses de toute la puissance de sa haine. Elle ne pardonne pas, celle-là.

GEORGES

Les misérables ! Comme elles nous ont joués ! Et cette Geneviève! ce prétendu agneau, qui prend part à une pareille action.

M. DORMÈRE

Le chagrin te rend injuste, mon ami; que voistu de coupable, de mauvais dans ce départ?

GEORGES

C'est une inconvenance, une impertinence visà-vis de vous, mon père.

M. DORMÈRE

Inconvenance oui, impertinence non. > Julien rentra :

« Voici une lettre à l'adresse de Monsieur, que je viens de trouver sur la table de Mlle Primerose. » M. Dormère lut ce qui suit :

« Monsieur,

« Geneviève me demande de l'emmener; elle redoute beaucoup une entrevue qui ne peut plus être évitée. Dans son état de faiblesse, votre présence pourrait lui occasionner une rechute qui serait mortelle. Je l'emmène donc avec bonheur, heureuse de quitter votre toit inhospitalier. Je vous salue.

« CuNÉGONDE Primerose. »

Une seconde petite lettre était de GeneTiève.

(c Mon oncle,

(( Pardonnez-moi de vous quitter sans vous avoir vu. Je sens que je n'aurais pas la force de supporter

votre présence. La scène terrible qui m'a mise si près de lt3 mort est encore trop récente pour que l'impression en soit effacée. Permettez-moi de vous dire, mon oncle, qu'en vous quittant je n'emporte aucun ressentiment et que je vous paRlonnedu fond du cœur tout ce qui s'est passé.

« Votre nièce respectueuse, (( Geneviève. »

M. Dormère donna à Georges les deux lettres et se retira dans sa chambre sans prononcer une parole.

Georges s'en alla aussi dans sa chambre, furieux contre Geneviève, contre Mlle Primerose, contre son père qu'il trouvait faible et absurde.

(( 11 n'a jamais su se conduire, ni conduire les autres ; avec moi jadis, il s'est comporté comme un enfant, ajoutant foi à tout ce que je lui disais ; et pourtant il savait que je mentais ; au lieu de me punir, de me fouetter au besoin, il m'excusait, me soutenait, il m'embrassait. C'est stupide ! Aussi je ne l'aime ni ne le respecte.

(c Je n'aime pas cette petite Geneviève, mais je dois convenir que mon père a toujours été très mal pour elle. Dernièrement encore, cette scène était absurde ; il accuse son cher Rame sans savoir pourquoi; c'était bète, c'était sot. A quoi pouvaient ser- ■yir au nègre ces dix mille francs ? Et lorsque dans son épouvante pour moi (car c'était pour moi qu'elle résistait) elle a l'imprudence de lui parler de l'honneur de sa maison, il ne devine pas que c'est moi

qui suis le premier de sa maison. — Rame eût été plus fin.

<c II a tout perdu par cette sotte accusation. 11 me fait manquer une fortune superbe.... Mais,., il me le payera; je ferai si bien rouler ses écus que je serai vengé de l'éducation absurde qu'il m'a donnée. »

Georges continua longtemps encore à former des projets de vengeance contre son père; et pour commencer, il résolut de s'en aller aussi dès qu'il le pourrait et de courir l'Allemagne.

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