‹ Après les gémissements de PascalChapitre 2 sur 9 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Ceci provient de la tourmente de 191 4, quand on ne tenait plus à rien des choses qui font le prix et la beauté de la vie, quand la vie elle-même, que la puissance militaire de notre pays cessait de garantir^ était devenue du jour au lendemain si misérable et si précaire. Cétait le moment où les armées allemandes, ayant foulé aux pieds la petite Belgique, envahissaient la France, dévastant, pillant, brûlant tout sur leur passage, violentant les femmes et m.assacrant les civils.

Toujours sur le point de voir dans cette trouée de Belfort, de tout temps ouverte aux

invasions, se renouveler les horreurs commises en Belgique et dans le nord de la France, notre population aguerrie attendait résolument V arrivée delà vague. Le cœur, ici, à la première heure, s'était haussé à Vacceptation du suprême sacrifice. Quelle force dans le renoncement ne puise pas Vhomme pour affronter les instants qu'il croit lui rester à vivre ! Une fois qu'il se sent prêt pour mourir, qu'il s'est, par la raison, dépouillé de tout, biens, liens, affections les plus chères, sa pensée aussi se dévoile. Moment de nudité totale. Lorsque le sang innocent rougit la terre et qu'on ne peut pas soi-même porter des coups dans la mêlée, Vidée devient le refuge de ceux à qui est refusée V action. On juge l'humanité comme si on avait cessé déjà d'en être membre. On se soulage en des méditations solitaires qui dépassent rbomme d'une patrie. On a l'illusion' de travailler, quand le

monde s'écroule, à quelque chose de durable et de plus humain. Dans ces nuits de guerre où résonnait presque sans interruption le canon de V Alsace, notre esprit, qtt' avait surexcité la besogne du jour, vers d'autres sujets tournait ses inquiétudes et ses préoccupations. Pour nous délivrer, pouvoir dormir, nous jetions alors sur le papier ces notules ; ainsi seulement, en prenant une forme visible, notre pensée s'apaisait.

La catastrophe de 1914-/918 nous a dégoûté pour toujours de ce que yerlaine appelait déjà « de la littérature ». Sincérité pascalienne, clarté voltairienne , voilà les vertu et qualité dont l'ère nouvelle semble commander la recherche comme un devoir à tous les Français, à tous les hommes qui écrivent.

tA cet appel, il nous a été aisé d'obéir. ■ // nous eût répugné, en effet, de donner à nos idées une autre parure que le revêtement verbal

indispensable pour les extérioriser. Il nous eût répugné aussi d'établir après coup, entre ces idées, une liaison factice qui aurait pu faire croire à leur enchaînement systématique.

Comme beaucoup d'autres, une partie de notre vie, nous avons cherché en gémissant. Au moment de la guerre, nous ne gémissions plus , et nous cherchions encore. On cherche toujours. Dans le courant qui entraîne l'humanité, il apparaît à fleur d'eau quelques rocs où l'on se déchire, mais auxquels on peut s'accrocher en attendant de rouler dans l'abîme.

Nous savons que nous savons peu de chose. Nous n'avons pas le droit de nous montrer mécontents. C'est déjà beau d'être montés de la nuit jusqu'à la conscience. Il r a des enfants insatiables qui voudraient que leur jeu, leur plaisir, durât toujours. Ne faisons pas comme eux, ne jugeons pas la vie avec mauvaise humeur. Avoir vécu, c'est avoir senti, aimé.

pensé, atteint, par conséquent, et plus par la souffrance que par la joie, un degré d'activité très haut. En parvenant à l'existence, nous fûmes des appelés, des élus. Si nous sommes de bonne foi, nous reconnaîtrons de bonne grâce que nous n'avons pas à nous plaindre.

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