‹ Après les gémissements de PascalChapitre 3 sur 9 · LES · texte numérisé non relu

LES

Pascal écrit : «Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement » ('). Et ailleurs : « Je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant » (2). Avant d'être parvenu à l'équilibre moral au moyen de la foi, Pascal lui-même avait gémi ; et le livre des Pensées, cette apologie du christianisme inachevée qu'il n'eut pas le temps non plus d'assourdir, de ce gémissement frémit encore et nous apporte l'écho. De là, d'une part, cette pitié « qui naît de tendresse » (3) à l'égard de ceux qui, perdus dans la nuit, s'efforcent vers de fausses lueurs : il compte bien que « lassé et fatigué par l'inutile recherche du vrai bien » (4), le

(i) Pascal, Pensées et opuscules. Petite édition Léon Brunschvicg. Paris, Haohette, 1914. Pensée 194.

(2) Pensée 121.

(3) Pensée 194. Variante indiquée p. 417.

(4) Pensée 422.

vaincu de demain viendra u tendre les bras au libérati."-ur ». De là, d'autre part, cette pitié « qui nait de mépris » à l'égard de ceux qui passent leur vie sans penser à la fin suprême, de ces égarés qui, au lieu de marcher, s'endorment dans les ténèbres. Entre ces indifférents et les athées qui cherchent, la sympathie de Pascal va aux seconds, qu'il plaint davantage, car du moins ceux-ci cherchent et sont « assez malheureux » 15'.

Chercher en gémissant et chercher en vain, voilà, selon Pascal, à quoi peut aboutir seulement l'effort intellectuel vers la connaissance du principe et de la fin des choses. La double nature de l'homme, — sa grandeur et sa bassesse constatées en fait, — resterait une énigme indéchiffrable si l'homme n'avait pas été créé par Dieu à son image, d'où l'excellence de sa nature originelle dont il a conservé des marques glorieuses ; si l'homme ensuite n'était pas déchu de son premier état, d'où la bassesse de sa seconde nature. La création

(5) Pensée 190.

divine, le péché originel, la chute, la venue du Christ médiateur et rédempteur apportant le salut aux hommes : telles sont les vérités qui constituent l'unique explication du dualisme humain. S'il y a un Dieu, — et bien que nous ne puissions comprendre ni qu'il soit ni qu'il ne soit pas (6 , il n'en demeure pas moins, selon Pascal, une hypothèse nécessaire, — c'est par le Christ que nous pouvons l'atteindre. Par l'intermédiaire de Jésus, le christianisme qui postule Dieu nous apprend à le connaître, nous permet de l'aimer et de le suivre. Donc le christianisme est vrai. Son édifice repose sur la divinité et la messianité du Christ, sur les Ecritures et la révélation que Pascal entend fonder au mo}'en de l'histoire et de l'exégèse. Or « si l'Evangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu », quelle difficulté y a-t-il à« croire l'eucharistie » (7' ou n'importe quel autre dogme ou mystère, fût-il — comme celui de la damnation ^- le plus contraire « aux règles de notre misérable justice » (8) qu'il révolte, et en même temps le plus incompréhensible de tous? L'homme, pour Pascal comme pour

(6) Pensée 433. {7) Pensée 224.

(8j Pensée 434.

Jansénius, est un malade que ronge « la curiosité inquiète des choses qu'il ne peut pas savoir ». Par la science, il peut apercevoir seulement quelque « apparence du milieu des choses » (9), c'est-à-dire retrouver la chaîne reliant les phénomènes ; mais les certitudes de la science sont incomplètes, elle-même se meut dans un cercle étroit ; elle ne peut connaître tout et elle ne peut rien connaître d'une manière certaine. Spéculativement, pour acquérir la connaissance totale du mystère qui cache l'origine et la fin des choses ; pratiquement, pour assurer le repos à l'esprit, un aliment à l'espérance et le salut à 1' « âme immortelle », pour se procurer en un mot la seule certitude qui puisse satisfaire ensemble la raison et le cœur, il faut croire, il faut avoir la foi.

Qu'est-ce que la foi, selon Pascal? Une connaissance supérieure et complète dont la source est dans le sentiment, dans l'intuition. Par elle le croyant dépasse le savant; pour lui tout s'explique, tout s'éclaircit. Il ne cherche plus, il a trouvé ; il possède la certitude. Et

(9) Pensée 72.

nous voyons, sous l'emprise mystique, le grand savant qu'est Pascal renoncer à la science parce qu'il juge qu'elle est « inutile » 'o , lui en vouloir parce qu'elle le distrait de Dieu, en vouloir à Descartes parce qu'il travaille à l'approfondir "); nous voyons le penseur abdiquer sa raison, humilier sa pensée, et toute l'influence que sa supériorité intellectuelle exerce sur les esprits, l'employer à faire triompher le système d'explication chrétien, avec ses invraisemblances, ses contradictions, ses monstruosités logiques et morales nettement reconnues, admises et justifiées.

Pascal serait-il allé à la foi par l'intelligence seule? Cela est douteux, puisqu'il juge cette dernière insuffisante pour y conduire les autres et qu'il demande à tous l'effort de la volonté. 11 faut vouloir pour croire et croire pour être sauvé. La croyance est su'oordonnée à la volonté qui, si elle n'agit pas, est mauvaise volonté, volonté coupable. La pratique, le rite, la prière, tous les moyens physio-ps\chologiques sont bons pour

(lo) Lettre à Fermât, (i i) Pensée 76.

« ployer la machine », entraîner la volonté. Les incrédules n'ont qu'à suivre la manière par où ont commencé les croyants, faire « tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes » ('2). Il faut « s'abêtir », retourner à la vie instinctive, voisine de la vie animale ; il faut puiser aux sources profondes de l'intuition pour atteindre une vie plus haute. Le salut, voilà la pensée suprême de l'homme, le but de son existence. Le salut devient, — surtout depuis le miracle de la Sainte-Epine, qui semble lui avoir marqué sa mission d'apologiste, — l'unique préoccupation de Pascal. « S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères » ('3^ Malgré la maladie, il jeûne, il porte un cilice. Sorti du monde, fermé à la vie des sens, tendre mais sans attachement pour les siens (l'amour qu'il leur porte lui parait presque un vol fait à Dieu), Pascal devient le saint, celui qui par la puissance de sa volonté, sous les apparences du sacrifice, dépasse ses semblables, s'élève égoistement vers des joies meilleures.

(12) Pensée 233.

(13) Pensée 479.

Faire son salut ; par son apologie, aider les autres à faire le leur,.. L'homme auquel il s'adresse n'est pas l'homme abstrait, mais l'homme de son temps, le chrétien du xvii= siècle dont les inquiétudes, les angoisses sont, à l'état obscur, les siennes. Des siècles de tradition ont formé la mentalité de cet être qui éprouve moins la curiosité de son origine qu'il ne redoute, avec une puissance d'émotion ignorée de l'antiquité, les conséquences de sa fin terrestre. 11 faut mourir. L' « âme immortelle » du pêcheur comparaitra au tribunal de Dieu pour être jugée, recevoir en récompense la béatitude éternelle ou subir comme peine l'éternelle damnation.

Dans cette situation tragique, Pascal montre au chrétien les voies qui conduisent au ciel. Incrédules, hérétiques, athées, il prend chacun au collet pour l'amener à Dieu. 11 veut convaincre à toute force, par tous les moyens, — utilisant le faible et les travers de chacun, allant jusqu'à recourir, dans une matière aussi grave, aux lois du calcul des chances, des risques et des probabilités, pour proposer à l'hésitant — sans

doute un joueur — de parier. Celui-ci ne risque rien : il a tout à gagner, il n'a rien à perdre. Qu'il parie pour la religion chrétienne, qu'il accepte dans la vie la discipline intellectuelle et morale de l'Eglise, s'il gagne, c'est-à-dire si Dieu et l'âme sont des réalités et qu'il ait cru. il gagne après sa mort la béatitude éternelle ; s'il perd, il ne perd rien. Qu'il parie au contraire contre la religion, s'il gagne, il ne perd rien; s'il perd, il est exposé aux peines éternelles. Dans le premier cas, une chance de gain ou pas de perte ; dans le second cas. pas de perte ou gros risque. De toutes façons, il ne risque rien à parier pour, il a tout à gagner et rien à perdre. C'est son intérêt. Avec son réalisme émouvant, Pascal ramené brutalement la question à une affaire commerciale pour montrer les avantages de l'opération. La foi du chrétien, au pis aller, est une hypothèque qu'il prend sur les biens du ciel.

Si ce qui seul importe dans la vie en est précisément le terme ; si la vie ne doit être qu'une préparation à la mort, — et c'est l'opinion du jansénisme, forme aiguë du catholicisme, — il ne se présente au vrai chrétien

qu'une ressource : renoncer au monde et se retirer dans un couvent. La croyance en Dieu aboutit à la vie en Dieu, C'est la négation de la famille et de la société. Les solitaires de Port-Royal ne tenaient-ils pas le mariage pour « une espèce d'homicide » ' >4 ? En restant dans le monde, les croyants manquent de logique, mais il faut tout de même bien que le monde vive, et l'Eglise leur a donné raison.

Et cependant, si pressant qu'il soit, l'argument du pari que Pascal emprunte aux Jésuites, comme il leur emprunte leur méthode physio-psychologique de conversion, ne nous paraît pas péremptoire. Il vaut pour le catholique qui a été élevé dans la terreur d'un enfer qu'il redoute avec plus de force qu'il n'aspire à la béatitude. Il vaut bien moins pour le protestant qui se représente l'expiation des fautes d'une façon moins concrète, moins réaliste, n'y arrête guère son esprit empli par les promesses d'un au-delà inaccessible seulement aux « méchants ». Il cesse de valoir pour l'irréli-

(14) Lettre de Pascal à M"° Périer, p. 227.

lO APRES LES GEMISSEMENTS DE PASCAL

gieux, pour le libertin, comme on disait alors, qui, reconnaissant loyalement son ignorance devant le mystèredes choses, ne croit cependant ni à l'enfer ni au paradis. Il faut croire à « un Dieu irrité » pour craindre de « tomber dans ses mains » ('J^ ; il faut croire à la béatitude pour craindre de la perdre. L'homme libéré des dogmes catholiques ou qui les ignore n'a rien à redouter après sa mort. Si l'âme et Dieu sont des réalités, à ce moment il le saura. La morale peut revêtir la forme religieuse ; la religion n'en constitue pas l'essence. Ayant essayé de remplir les devoirs qui résultent de ses relations avec les autres êtres sensibles, ayant toujours agi par volonté et sentiment comme si Dieu existait, l'ayant désiré, cherché et voulu sous les noms de vérité, justice, beauté, amour, il se trouve prêt à paraître en sa présence. Si Dieu est l'intelligence, la bonté suprême, il a confiance en cette bonté. Dieu ne saurait lui faire grief d'avoir employé la raison — étincelle jaillie du foyer divin — pour tâcher de comprendre l'univers ni, faute de preuves, d'avoir suspendu son jugement. La conscience tranquille, il ne doute pas

(15) Pensée 194, p. 419.

que Dieu ne le fasse participer à la béatitude promise à ses « élus ».

L'argumentation pascalienne en faveur du christianisme ne nous semble pas dans son ensemble plus convaincante.

Pascal, avant Lamartine et comme lui, voit dans l'homme «un Dieu tombé qui se souvientdescieux»('6). La grandeur et la bassesse humaines sont des effets dont il faut chercher les causes dans la création et dans la chute ; ces causes ne peuvent être que là. L'hypothèse chrétienne qui rend compte du dualisme est prouvée. Or elle implique le postulat Dieu. Donc le christianisme qui est vrai établit la réalité de Dieu.

A cela on peut répondre : le raisonnement serait décisif à condition que le dualisme de la nature humaine ne comportât pas d'autre explication possible. Mais à l'hypothèse du Dieu-Homme on peut riposter par celle de l'Animal-Homme. A la chute affirmée du Dieu, on peut opposer l'ascension de l'animal. Ce qu'il y a de

(|6) Lamartine. 3* méditation. L'homme.

grand dans notre nature, pensée, sentiment, idéal, lui est apporté par l'être nouveau et mystérieux qui s'est dégagé lentement à travers les âges, qui s'élève de la bête dont il conserve le corps sous une enveloppe déjà épurée, ennoblie. Ce qu'il y a de bas dans notre nature, c'est tout ce qui lui provient, tout ce qu'elle conservera toujours de la souche bestiale sur laquelle elle est greffée : sensations, instincts, tout le fond sensible commun avec l'animal et d'où sort l'homme pour réaliser la vie de l'esprit.

Il n'y a pas de contradictions dans la nature humaine, il n'y a que des désharmonies naturelles. Pour que le christianisme fût vrai, il faudrait que les contradictions prétendues fussent démontrées et que le christianisme en apportât l'unique exj^lication possible. Il faudrait ensuite qu'après cette démonstration rationnelle, la divinité de Jésus-Christ eût été constatée comme un fait. Pascal s'appuie bien, pour établir ce fait, sur l'examen des Ecritures, Ancien et Nouveau Testaments, sur les prophéties, les figures, les miracles: réalités de tous les temps que le miracle de la Sainte-Epine vient d'attester de nouveau dans sa famille elle-même. Tout cela prouve Jésus-Christ. Mais en appliquant les prin-

cipes de la critique aux textes, Pascal ne se doute guère que cette même méthode suivie par des spécialistes renseignés, historiens et exégètes, aura précisément pour résultat d'infirmer la révélation. Renan a dit que les raisons qui lui firent abandonner l'Eglise « furent toutes de l'ordre philologique et critique ». La critique religieuse du xix* siècle a mis à néant l'infaillibilité de la Bible, le caractère divin attribué au christianisme, et ruiné pour toujours l'autorité de l'Eglise.

Le dualisme de la nature humaine prouvait le christianisme et la divinité de ses dogmes ; Jésus-Christ prouvait Dieu : les Ecritures prouvaient le Christ. Tout l'édifice construit rationnellement s'écroule. Pascal en avait reconnu la solidarité des assises quand il écrivait : « Sans l'Ecriture sans le péché originel, sans médiateur nécessaire, promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu » ('7'. De l'Apologie, qui prétendait fonder sur des preuves la vérité du christianisme, il ne demeure, immuables, indestructibles, que ces paroles

(17) Pensée 547.

désespérées où l'esprit avoue son impuissance : « Incompréhensible que Dieu soit, incompréhensible qu'il ne soit pas ». Nous retournons de la sorte à l'antinomie sans issue où aboutit la raison.

Pascal, de nos jours, renoncerait sans doute à son pieux dessein d'écrire un livre pour convaincre les incrédules. En lui le savant s'abstiendrait et le chrétien tâcherait d'établir sa croyance en dehors de la raison, dans un domaine à part, pour la sauver...

Pascal l'a remarqué. Tous les hommes cherchent leur bonheur, même l'homme qui va se pendre ('8). Chacun vise un but ; le saint a la visée la plus haute, La maladie, les souffrances, la mort, ce qui trouble, terrorise et affole le commun des hommes : autant d'échelons par où il s'élève à la rencontre de son libérateur auquel il tend les bras ("9'. Renoncer à soi, aimer Dieu plus que soi-même, c'est préférer à son bonheur un bonheur plus grand. Notre besoin de tendresse et

(i8) Pensée 425.

(19) Pensée 737.

d'amour qui ne trouve pas à se satisfaire dans la créature, notre besoin spéculatif de connaître qui ne trouve pas à se satisfaire dans la science, trouveront leur pleine et totale satisfaction dans le Créateur.

Ne plus souffrir à aimer; ne plus souffrir à penser ; avoir la certitude que nos aspirations morales et métaphysiques marquent l'imperfection de notre être, l'insuffisance d'une joie qui sera complétée un jour ; savoir que toutes les flèches que nous tirons dans l'inconnu rencontreront une cible : on comprend ce qu'une telle croyance renferme de vertu dynamogénique et peut donner de force à l'homme pour lui faciliter les péripéties d'un voyage supporté comme une épreuve et dont la mort qu'il attend marque l'arrivée.

Pascal avait pitié de ceux qui cherchent en gémissant. Quant à lui, il ne cherche plus, il ne gémit plus. 11 a la paix du cœur, la sérénité du front. Il sait.

Mais est-ce vraiment savoir ? Substituer à la raison, qui est une vue réelle mais courte, l'intuition, qui est une vue imaginaire, c'est sacrifier ce que nous pouvons connaître à un mirage où nous apparaît comme réalité notre propre désir objectivé.

Ce qui nous touche dans Pascal, ce n'est pas le cri

l6 APRÈS LES GÉMISSEMENTS DE PASCAL

de délivrance de l'homme qui s'est débarrassé de ses angoisses en sacrifiant la science à la foi, la vie présente à une hypothétique vie éternelle ; ce n'est pas sa volonté de croire s"érigeant sur les ruines de l'intelligence dévastée. Ce qui nous touche, c'est le gémissement de l'homme qui cherche, la plainte durable autant que l'humanité, — du Prométhée enchaîné.

« Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé » 20 , dit le Crucifié à l'Ame chrétienne, dans le Mystère de Jésus.

Ne soyons pas dupes de la magie des mots. C'est précisément parce qu'ils n'ont pas trouvé, c'est parce que le dogme chrétien, religieux, ne les satisfait pas qu'il y a des hommes qui cherchent, qui continueront toujours de chercher. La foi est un oreiller de tout repos, même pour la tête d'un Pascal ; elle ne saurait en être un pour eux. Le Pascal affirmatif, dogmatique, sûr de lui-même, ce n'est pas celui-là qui nous est cher, mais celui qui a cherché comme eux. en gémissant. C'est l'humanité qui voudrait savoir, comprendre l'univers, connaître les pourquoi aussi bien que les

(20) Pensée 553.

comment des choses ; c'est l'humanité qui souffre par ses cerveaux qui pensent ; c'est l'humanité crucifiée dans le livre des Pensées aussi cruellement que le Christ sur le Calvaire ; c'est cette humanité-là — que nous retrouvons dans Pascal — qui nous attire. C'est sur nous-mêmes que nous gémissons en gémissant avec lui. Et c'est pour cela que Pascal ne vieillit pas; que, parvenue à l'âge de la raison virile, chaque génération nouvelle le retrouve, comme les amants, à l'âge de la passion, ont toujours retrouvé Musset. 11 exprime toute l'angoisse de la pensée, comme Musset toute celle de l'amour.

Tous les hommes dignes de ce nom s'en vont un jour, à travers la science, la religion et la philosophie, à la recherche d'une croyance. Ceux à qui la foi traditionnelle n'a pas offert tout de suite son doux et mol chevet pour reposer leur tête chrétienne subissent la même crise que leurs aînés. La sensibilité et l'intelligence modernes dont les racines plongent dans le fond chrétien repassent, mis en face des mêmes problèmes, par le même conflit. La vieille foi, associée à des souvenirs qui tiennent à notre cœur comme une chair, lui est peu à peu arrachée par lambeaux. Une nouvelle

l8 APRÈS LES GÉMISSEMENTS DE PASCAL

foi s'élabore, moins prompte à s'organiser que l'ancienne à disparaitre. Dans cette période de déchirement et de doute, l'esprit cherche en gémissant. Toutes les hypothèses de la science, tous les rêves de la métaphysique l'assaillent pour le tenter. Les philosophes lui démontent les rouages de leurs systèmes ; chaque école argumente pour le convaincre et le presse pour s'enrôler. Affranchi des dogmes chrétiens, va-t-il déjà se laisser charger de nouvelles chaînes ? 11 écoute , il compare, il mesure, il pèse ; le sentiment réagit. Puis, après de longs tâtonnements, l'esprit trouve sa voie. Avec tout ce qu'on a pensé depuis que l'homme est sur la terre, il s'appliquait laborieusement à se refaire une croyance. Un jour il la découvre en lui où, à son insu, elle s'est faite toute seule.

Alors il ne gémit plus. Dans la connaissance imparfaite et indéfinie, et dans sa volonté, il a trouvé une assiette aussi ferme que celle de Pascal. Il verra lui aussi venir la mort sans la craindre, mais sans la désirer, estimant que le but de la vie, c'est d'abord la vie. Il reste devant le mystère des choses avec le désir et la volonté de le connaître, s'il est connaissable, et autant qu'il est connaissable s'il n'est pas tout entier connais-

sable. Mais la grande énigme se pose à lui, dépouillée de son horreur religieuse. Il estime que la raison est le seul instrument de la connaissance et il croit au pouvoir de la science dans des limites qu'il ne lui est pas encore possible aujourd'hui de déterminer. 11 n'est plus obligé de concilier les inconciliables, de s'incliner devant l'absurde, de révérer aveuglément cette justice divine tellement « énorme », doit reconnaître Pascal '^i)^ qu'elle révolte la justice humaine. Et ce n'est pas l'orgueil qui le dirige et le règle. 11 se rend compte du peu de place qu'il tient dans l'univers, il voit sa faiblesse et son néant. Il est le plus faible roseau de la nature, mais — il ne saurait plus jamais l'oublier — il est un roseau pensant. C'est parce qu'il ne sait pas le tout des choses qu'il respecte cette raison, ce vouloir mystérieux qu'il ne s'explique pas, qu'il trouve en lui et qui est lui. 11 pourra conjecturer, essayer des hypothèses. Il ne prononcera plus sans preuves, dans aucun sens, des affirmations grossières ; il n'enchaînera pas l'inconnu. Sans se renfermer dans la foi en Dieu, sans lui abandonner, comme un Guizot, « toutes les préten-

(21) Pensée 233.

tions de son intelligence et même les ambitions prématurées de son âme » (22 -^ lui aussi « avance en paix ». Il n'a pas atteint la certitude en acceptant son ignorance. Il est parvenu à la tranquillité de l'esprit et du cœur par la raison et l'effort de sa volonté, en acceptant une connaissance incomplète et en acquiesçant à la réalité, quelle qu'elle puisse être.

(32) Lettre à M"" Lieven.

DE LA VIE HUMAINE ET DE SES DIFFERENTS AGES. — DE LA NATURE DE l'hOMME

Les violences sur la femme pendant la grande guerre et qui ont abouti trop souvent à la création d'êtres malheureux, nous empêchent d'oublier notre origine : l'humble souche où s'est greffée notre altiere pensée. Nous continuons à être dominés dans notre chair par des forces sur lesquelles notre volonté n'a pas de prise. La vie se transmet partout où les conditions la rendent possible; elle ignore la belle et inutile révolte du sentiment. Comme les atomes se combinent, ainsi nos cellules se conjuguent dans une parfaite indifférence de nos amours ou de nos haines. Le torrent de la vie qui roule en nous ignore la superstructure pensante.

La vida es sueno, dit Calderon. La vie n'est pas seulement un songe mais une ivresse dans un songe, jusqu'à ce que l'apaisement des sens par l'effet de l'âge ou par l'effort de notre volonté en ait dissipé les fumées. Alors, en nous et hors de nous, tout s'assombrit, se refroidit, comme un paysage se désenchante lorsqu'il n'est plus éclairé par le soleil.

La suractivité de la vie qui bouillonne nous répand dans la jeunesse au dehors, nous mêle aux autres pour jouir, pour souffrir. 11 faut que la vie s'apaise pour que nous devenions intérieurs et objectifs.

Après vingt-cinq ans d'illusions et de passion, toute la flamme d'une génération est éteinte. Hommes et femmes s'en vont à la mort, en bloc, diminués et acceptant cette diminution , unis par une espèce de secret maçonnique, impénétrable à la nouvelle génération qui, éblouie et flambant à son tour, pousse et repousse ces déchets dans la nuit.

On se grise de sons, de couleurs, de parfums, on se saoule de mots. On vit toute sa vie dans une excitation déformatrice du réel, on passe à travers tout, l'amour, l'art, le savoir, comme un homme ivre, jusqu'à la mort qu'on n'a pas vu venir et qui vous happe. Peutêtre est-ce mieux ainsi.

Vivre, c'est désirer, vouloir, faire effort. Or, l'effort naît d'un besoin, et tant que le besoin n'est pas apaisé, c'est douleur. Une fois satisfait, apparaît un nouveau besoin, d'où nouvelle douleur, et ainsi de suite. Vivre, c'est vouloir ; vouloir, c'est souffrir. La vie est donc souffrance.

La vie est illusion tant qu'elle est désir, soit presque jusqu'à la fin. Dénoncer le néant du désir, enlever aux yeux qui s'ouvrent sur la vie le verre colorié de l'illusion, c'est tout un. 11 n'y a pas de profit à désillusionner trop tôt la jeunesse ; on ferait des monstres. Et puis on n'y parviendrait pas. C'est seulement l'expérience per-

sonnelle qui instruit. D'où la parfaite innocuité des théories pessimistes auxquelles l'homme ne se rallie que lorsqu'elles cessent de lui paraître des jérémiades, — vanité des vanités est la réflexion d'un vieillard, — quand la vie n'est plus action mais pensée, retour sur elle, quand elle est tarie, finie.

Tout le secret du bonheur dans la vie, c'est de se consacrer jusqu'au bout à une tâche qui la dépasse. Pour que la vie ne devienne jamais insupportable, il faut pouvoir en mourant la regretter un peu.

L'enfant s'abandonne à la spontanéité et à la joie de l'être, il s'épanouit au charme de la vie pour la vie, à la plénitude et à la diversité de toutes les sensations qui passent. 11 a déjà, comme l'homme, son échelle à laquelle il rapporte ce qui l'entoure. Tout lui est grand, la cour de son école lui paraît immense. Les hommes lui paraissent sans âge, tout-puissants, immortels. A côté de son père et de sa mère, il ne pense pas qu'il puisse mourir.

Puis, avec la connaissance, le plaisir se mélancolise. Sans le secours purifiant des enseignements de la biologie, la vie charnelle se révèle à lui trop souvent comme une chose malpropre. La manière dont se reproduisent les hommes blesse ses sentiments esthétiques. Tel enfant auquel l'évidence s'impose, se figure que c'est la un procédé laissé aux misérables, mais qu"il y en a un autre plus noble qu'ont connu ses parents pour le mettre au monde et lui donner un petit frère.

Et c'est ensuite, après la première blessure à son idéal, la découverte du monde moral et de ses devoirs, la substitution peu à peu, dans l'homme, de la pensée à la sensation animale, enfin le désespoir d'aimer et l'insatiable besoin de pénétrer le secret des choses qui le consumera jusqu'à la mort.

Le jeune homme part à la conquête du monde dont il attend il ne sait quoi, l'impossible. 11 se jette sur la vie comme sur une proie.

Il a des besoins, des désirs qu'il cherche à apaiser; mais aussitôt qu'ils sont satisfaits, ils renaissent. Ainsi s'épuise son ardeur à vouloir.

Avoir des désirs et les satisfaire, ne pas avoir de désirs ou n'en plus avoir, c'est pareil. On sait cela très jeune, parce que des livres le disent, mais on ne l'éprouve bien et on n'en tire profit que lorsqu'on a près d'un demi-siècle.

Jeune, l'homme se croit souverain et maître de sa vie. L'idée de la mort l'effleure sans laisser son empreinte. Il a le sentiment que la mort qu'il voit frapper autour de lui ne peut pas l'atteindre. Et cette croyance profonde accroît sa force, sa confiance et fait sa sérénité.

La jeunesse se passe, asservie aux sensations, incapable surtout de résister aux appels de l'instinct spécifique. Au régiment, les hommes sont uniquement préoccupés de satisfactions gustatives et sexuelles. Cela se remarque dans tous les pays d'armées permanentes. Et cette observation n'est pas sans déconcerter et humilier la recrue timide qui, tombant dans la promiscuité d'une chambrée, se croit appelée à vivre plutôt au milieu d'une tribu de singes qu'avec des camarades.

Tantquela suractivité passionnelle subsiste, Thomme est à peu près le même partout. La sensation spécifique est comme un verre colorié a travers lequel il voit la vie et qui la teint de sa couleur. La vision du sénateur diffère de celle du député ; c'est la meilleure raison pour justifier le maintien d'une Chambre Haute.

Après rage de quarante ans. l'homme dépend moins servilement de ses sensations. 11 est moins charnel, plus cérébral. Devenu autre physiologiquement, il devient autre psychologiquement. 11 est obligé de faire effort pour comprendre le jeune homme. Les v olences sur la femme pendant la grande guerre le laissent quelquefois sceptique; il ne se rappelle plus les poussées de sang de la vingt-cinquième année.

L'homme de vingt ans et celui de quarante sont deux êtres différents; ils peuvent se rencontrer, mais chacun subit une aimantation opposée : il n'y a pas pour eux de communion possible, parce qu'il n'y a pas entre eux de commune mesure.

Lorsque la maladie ou la vieillesse atteint l'homme et le ravage, il a honte de son amaigrissement. Sa lai-

blesse le diminue, il sent sa déchéance et voudrait la cacher aux autres hommes, comme s'il redoutait leur force qu'il ne peut plus affronter.

Le vieux Faust, au théâtre - car celui du poème de Goethe n'a pas quarante ans — demande la jeunesse à Méphistophélès. C'est d'une vérité à plaire à tout le monde : aux jeunes , parce qu'elle les flatte ; aux vieillards, parce que la plupart voudraient revenir en arrière : chassés par l'âge du monde des sensations, ils ne peuvent pas encore se résigner à entrer par volonté dans celui de la raison.

Si le vieux Faust du théâtre était sage, si la vie lui avait appris quelque chose, il dirait comme le Moïse de Vigny :

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

De grands esprits ont cru apercevoir dans l'homme comme trois natures superposées.

Ce sont — sans remonter plus haut — les trois

ordres de Pascal : ordre animal ou charnel, ordre spirituel ou intellectuel, ordre de charité produit dans l'esprit par la grâce. Ce sont les trois vies de Maine de Biran : celle de la sensibilité, celle de la raison ou de la volonté humaine dont la philosophie de Marc-Aurele nous offre un exemplaire parfait, celle enfin que révèle le christianisme et qui est « l'absorption de la raison et de la volonté dans une force suprême, absorption qui constitue sans effort un état de perfection et de bonheur ». Ce sont les trois étages de Cournot : vie animale instinctive, vie rationnelle, scientifique et abstraite, vie transrationnelle révélée par les instincts religieux. Ce sont aussi les trois vies d'Amiel : vie du cœur et des passions, vie sereine et contemplative, vie de conscience « où Dieu seul parle »; les trois vies du Père Gratry, où la sensualité animale se subordonne à la raison, puis celle-ci au cœur et à la conscience. Tolstoï enfin conçoit de son côté trois vies possibles : une vie personnelle ou animale, une vie sociale ou païenne, une vie universelle ou divine qui est la vie véritable et doit s'établir dans le monde.

Embarrassé par la présence simultanée dans le même individu de la sensibilité, de la pensée ^abstraite et des

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aspirations sentimentales, qui ensemble le constituent, on les isole dans des compartiments. Mais cette division tripartite n'est qu'un artifice logique. L'homme n'est ni un animal qui seulement sent, ni un être qui seulement pense, ni un être qui seulement aspire. 11 est tous ces êtres à la fois. Il n'y a qu'une vie humaine où les sens d'abord établissent leur domination, où la sensibilité spécifique exerce bientôt sa tyrannie, puis où la raison, héritage des ancêtres, se développe et finit avec la volonté, dans les hommes véritables, par prendre le dessus.

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