DE LA MORT IO
mesurer la place qu'ils occupent dans le monde la trouvent petite. Il convient d'y attendre tranquillement le moment de « déloger ». La vie nous a passé, en naissant, une consigne mystérieuse à laquelle il semble conforme à la nature des choses d'obéir, et dont la mort nous relèvera.
Les hommes d'action, les sensuels, emportés par les affaires, les plaisirs, ne pensent pas à la mort ; ils n'ont pas le temps, et cette pensée leur répugne. D'autres y pensent ; les uns se contentent des promesses de la religion, les autres cherchent à se divertir, à s'étourdir. Il y en a un petit nombre qui acceptent ce qui sera, volontairement.
De plus en plus, lorsqu'on vieillit, la mort, déblayeuse de formes caduques, et qui fait place à de nouvelles formes perfectibles, s'impose avec un caractère de bienfaisance et de nécessité. La durée de la vie, grâce à une connaissance plus approfondie de ses ressorts, pourra sans doute être accrue ; l'instinct de la
mort, en se développant dans l'homme au cours d'une existence prolongée, pourra atténuer l'angoisse de la fin, mais cette fin de l'individu actuel n'en reste pas moins la seule solution acceptable pour la raison.
Il y a quelque chose de navrant, de désespérant, dans la lecture des biographies des savants, des grands artistes, des penseurs. C'est de constater qu'eux aussi aboutissent tous à une fin, à la destruction, un peu plus tôt ou un peu plus tard, d'un organisme exceptionnel, à la disparition duquel nous ne parvenons pas, pour eux, à nous résigner.
Allégé du cauchemar chrétien, ce que l'homme peut redouter seulement c'est de disparaître. Quand on se plait quelque part, on voudrait y rester. Le désir de vivre toujours est naturel à l'homme, à condition de ne pas souffrir.
Somme toute, l'homme n'a pas à se plaindre de sa destinée. Le spectacle l'a intéressé ; il a pu faire un peu
de bien, il a participé à la marche et peut-être au progrès de l'univers. Dans tous les cas, il a dû, pendant son passage sur terre, servir à quelque chose, et cela est suffisant pour qu'il voie venir la mort avec sérénité.
DE L ESPECE, DE LA SOCIETE ET DE LA CIVILISATION, DE LA MORALE ET DU PROGRES
Je vois toutes les années mes tulipes refleurir en mai. Je les retrouve pareilles, ce sont pour moi toujours les mêmes. Ainsi de la floraison humaine. De cette enfant, j'ai vu la mère, il y a vingt-cinq ans. blonde, élancée, aspirant de toutes ses forces à la plénitude de la vie. Je revois sa fille aujourd'hui, svelte et blonde, ayant la même ardeur d'expansion joyeuse, me souriant avec les yeux de sa mère, ravivés, rafraîchis. Celui dont l'existence serait vingt-cinq fois plus longue que la nôtre verrait, — comme moi mes tulipes à chaque renouveau, — refleurir à chaque génération les belles fleurs humaines. Et, pour lui comme pour moi, ce serait aussi toujours les mêmes fleurs.
Les enfants grecs allaient chaque printemps quêter de maison en maison en chantant la chanson de l'hirondelle : « La voici, la voici, l'hirondelle ; elle amène les belles saisons et les belles années, l'hirondelle au ventre blanc , au dos noir » (Athénée, viii, 360 . Cela n'a pas vieilli, non plus que la joie, la jeunesse, le recommencement indéfini de la lumière et de la vie, tout ce qui n'est pas subjectif, individuel et périssable. La voici, l'hirondelle... Et voici l'homme, à chaque renouveau, pour lui refaire fête. Mais ce ne sont plus les mêmes êtres, ni la bestiole, ni l'enfant ; ce qui persiste, ce qui se retrouve, ce qui seul est durable, c'est l'espèce.
Chacun porte en lui plusieurs êtres différents : celui qu'il croit être, celui qu'il est, celui qu'il veut paraître. Chaque fois que nous parlons à quelqu'un , six personnages peuvent se donner la réplique, d'où tant de malentendus, tant de blessures dans les rapports sociaux, la politique, les affaires, l'amour, où l'homme et la femme doivent se comporter comme ils sont.
Il faut du scepticisme, de la culture, pour s'effacer, laisser de la place aux autres. Notre correspondance réfléchit notre égoïsme, et, pour ne pas s'y rendre insupportable, il faut se surveiller. Dans la conversation, on ne prête l'oreille avec complaisance, on ne se passionne, qu'aux choses qu'on dit soi-même, et on dissimule son indifférence si les autres parlent. Regardez la personne qui vous écoute : suivez sur son visage, qui a pris le masque de l'intérêt, l'apparition peu à peu de l'ennui, de la lassitude, de l'impatience, sa pensée ailleurs, son attention presque toute absorbée par ce qu'elle-même va dire. Puis, quand elle peut enfin parler, voyez ses veux, sa physionomie s'animer, comme ces globes de porcelaine qui s'éclairent tout à coup par le dedans.
Dans le peuple, que de gens ne peuvent attendre leur tour pour se mettre en évidence et se jettent à la traverse, avec un : « Ah ! c'est comme moi! Figurezvous que... ». Chez les gens du « monde », on met un peu plus de formes.
Les romans mettent une seconde vie plus belle à portée de la main. Ils sont faits d'images, génératrices
de sensations et de sentiments forts et agréables, et il suffit de tourner les pages d'un livre pour ouvrir la source de jouissance. C'est tout le plaisir de la vie réelle, mais idéalisée, assuavie, que ce jeune homme et cette jeune femme viennent chercher, sans l'amertume qui sort de l'action, sans le risque. Ce sont des sensuels, des égoïstes et des timides. Au lieu d'exposer leurs sens loyalement à l'orage des passions douloureuses, ils s'enferment chez eux et leurs amours ne sont même pas celles des autres, puisque ce sont celles d'êtres purement imaginaires. C'est pour cela que lorsque la vie, par suite de l'âge, devient plus intellectuelle, toute cette littérature d'oaristys et d'adultère se dépouille de sa puissance suggestive, demeure sans intérêt. Cette littérature, pour bien des personnes, est une espèce de rêve comme il y en a d'autres : l'ivresse du vin, de l'alcool, de l'opium, créatrice de visions, de transes mystiques, d'extases. Elle n'est pas d'un ordre plus relevé.
11 n'y a que les arts qui soient purs, qui n'aient point fait de mal. Les lettres souvent sont malfaisantes et la
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science, au lieu de servir les hommes, les aide à mieux se détruire. Un jour viendra — c'est encore la croyance d'une minorité , mais croire ceci c'est travailler à le réaliser — un jour viendra cependant où les hommes, à force de misère, comprendront enfin leurs véritables intérêts et où la science sera la servante de l'humanité : scientia ancilla humanitatis.
Différence de point de vue : on admire avec émotion le pinson qui fait son nid dans le feuillage et on tue avec dégoût la mouche qui nidifie dans la viande.
Les œuvres les plus durables, que dureront-elles? Nos langues disparaîtront ; le français d'il y a quelques siècles n'est plus compris que des savantsj la langue de Froissart se lit avec un dictionnaire. Que dureront notre papier, la toile et les couleurs de nos tableaux, le bronze et la pierre de nos monuments ? Nous souffrons par nos enfants, par nos petits-enfants. Si notre sensibilité portait plus loin, nous souffririons aujourd'hui des maux lointains qui attendent nos derniers descen-
dants, lorsque la terre périra de froid ou retournera par l'effet de la chaleur à l'état gazeux, — car on n'est pas fixé sur son genre de mort.
La sagesse consiste vraiment à ne pas trop examiner, à ne pas regarder de trop près, ni trop loin, ni trop profond. Pas de vanité, pas d'orgueil. Il faut s'assigner des buts précis, de minuscules tâches réalisables, ne rien attendre, et se fier a la force irrésistible qui entraîne le monde peut-être vers un meilleur état, un mieux-être universel.
De nos jours comme au temps de Pascal, ce qui fait le prestige, c'est la robe du juge, l'uniforme du général, la toilette de la femme. L'homme est un animal qui s'habille. On n'en ferait point une catégorie à part, et la théologie n'aurait pas creusé un abime entre nous et les autres êtres animés, si le climat nous avait toujours permis d'aller nus.
11 y aura un grand pas de fait dans l'humanité quand, grâce au loisir, fruit de la diminution des heures de
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travail servile, l'ouvrier pourra, selon le vœu de Ravaisson, entrer en communion par la science et les arts avec ce que Léonard de Vinci appelait la belle^a del monde.
Notre expérience personnelle est faite du déchet de nos illusions, elle est presque toujours l'enseignement tiré d'un échec. C'est pour cela que la raison, qui est l'expérience accumulée de nos ancêtres, nous apparaît si désillusionnée, si froide.
Impérialisme, militarisme : l'égoïsme national double l'égoisme individuel, tous deux coïncident. 11 faut un grand concours de circonstances pour que la civilisation produise de temps en temps un humble.
La morale, c'est l'hygiène de l'action humaine. 11 n'y a qu'une règle : ne pas nuire, ne pas faire souffrir.
On se croit bon parce qu'on a de l'imagination, une certaine facilité à s'attendrir. Mais les grands sanguinaires sont aussi des « âmes sensibles », C'est à l'action, à une diminution de la souffrance des autres, que s'éprouve et se vérifie la bonté.
Les hommes sont mauvais autant par ignorance que par intention. Console-toi du mal qu'ils te font en te souvenant que l'humanité est la floraison des meilleurs. C'est pour son épanouissement que tu souffres.
Ce n'est pas la pensée de la bonne action qui rend heureux, c'est celle de l'avoir faite.
Que l'homme ne soit pas un « Dieu tombé », mais un animal qui s'élève, cela résulte historiquement de ce que la morale, c'est-à-dire l'expérience collective, traçant la règle de l'action humaine, devient, se fait et se défait pour se refaire, atteindre plus haut ; et aussi le droit, toujours infecté de violence.
Quand on imagine le remords qu'éprouvait celui qui désobéissait à une coutume de sa tribu, coutume que nous estimons aujourd'hui puérile, une angoisse nous serre le cœur à la pensée que nos grandes règles morales, que nous tenons pour des valeurs suprêmes, pourraient ne pas avoir plus de fondement et n'être aussi que transitoires préjugés.
Au point de vue moral, nous ne plaçons pas encore une nation sur le même pied qu'un individu. D'un homme qui se jette sur un autre homme pour lui prendre sa bourse, on dit que c'est un assassin. D'un peuple qui se jette sur un autre peuple pour s'emparer de ses richesses, on continue à dire que c'est un... ambitieux. II y a des écrivains, après le grand crime de 1914, qui osent encore nous parler des... ambitions de l'Allemagne.
Il y a deux faits qui, dans la grande guerre, peuvent nous réconcilier avec l'humanité : la résistance jusqu'à
la mort de la Belgique, noyée sous le flot des Barbares, et le soulèvement comme un seul homme des Etats- Unis d'Amérique, le tout petit groupe humain et le tout grand d'accord pour reconnaître qu'il est. pour les peuples comme pour les individus, quelque chose de plus précieux que la vie, à savoir : l'honneur et la liberté.
Qu'est-ce que la grande affaire pour l'humanité, sinon de nouveaux modes de sentir et de comprendre ! C'est, dans les arts, la recherche de nouvelles formes, et, dans les sciences, de nouvelles formules.
Être, c'est assimiler, s'approprier, conquérir, vivre. Toute parcelle nouvelle de force qui s'ajoute à celle possédée déjà par le vivant augmente sa chance de survie dans la lutte végétale et animale pour l'espace, l'air, la lumière, la nourriture, toutes choses mesurée^ par la nature.
Mais il y a de la place et du soleil pour tous les hommes. Et ceux-ci n'ont pas. pour s'entre-détruire.
l'excuse de la faim, comme les êtres inférieurs ; ils savent tirer de l'air, de l'eau, de la terre, des végétaux, des animaux, et au delà de leurs besoins, tout ce qu'il leur faut pour se nourrir, se vêtir, s'abriter. Là domination de l'homme sur l'homme — désir du pouvoir de La Rochefoucauld, volonté de puissance de Nitzsche, impérialisme de Seillière — est, dans nos civilisations d'intense production scientifique, une survivance irrationnelle de notre primitive bestialité. Ce malentendu effrayant, trop longtemps prolongé, cessera quand l'humanité, dans son ensemble, sera parvenue à l'âge de raison, peut-être bientôt, dans quelques siècles. Les hommes ne se mangent plus guère entre eux qu'en de rares contrées lointaines. Comme l'anthropophagie, les guerres à leur tour un jour disparaîtront et l'homme, au lieu d'asservir ses semblables, emploiera son activité conquérante et dominatrice à domestiquer les forces naturelles.
On entretient des gendarmes pour empêcher les individus de voler et de tuer, on pense à créer une gendarmerie internationale pour empêcher une nation plus
forte de s'emparer, en la massacrant, des biens d'une plus faible. Partout on est obligé d'employer la force contre l'égoisme, et on nous dit que nous avons une « âme » immortelle. 11 y a des intelligences et des consciences très hautes, très belles, qui certainement seraient dignes de l'immortalité. Mais les autres hommes, ceux dont la malfaisance est faite d'ignorance, dont l'ignorance est faite de conjonctures, il vaut mieux que la terre prenne ces hommes-là tout entiers, comme elle a enseveli le ptérodactyle et tant d'autres monstres. L'homme de l'avenir, l'être qui nous succédera, aura peut-être, dans quelque cinq cent mille ans, une mentalité, c'est-à-dire une « âme », digne d'être conservée, et qui réunira alors les conditions nécessaires à sa survivance.
On voudrait que notre intelligence se développât, que notre savoir s'accrût toujours. Mais cette intelligence, nous l'avons reçue de nos parents, nous la transmettons à notre descendance. Notre forme si vite flétrie disparaît, mais, par nos enfants, nous survivons dans l'humanité, en ajoutant les acquisitions de notre
individu éphémère au trésor de la raison collective, C'est la seule durée indéfinie dont nous so\-ons sûrs.
Si notre pensée nous sert si mal encore lorsque nous l'employons à comprendre l'univers, c'est que nous ne l'avons pas acquise pour spéculer mais pour agir, ou plutôt pour prévoir afin de mieux agir. La pensée, la raison, constituée par les expériences de la race, date d'hier. Il ne faut pas se montrer impatient. Elle est susceptible d'accroissement et de perfectionnement.
La mort des êtres permet aux générations suivantes, tout en répétant partiellement les gestes du passé, d'évoluer, d'innover, de progresser.
A la croyance que l'univers périra dans l'immobilité gt le froid s'oppose une croyance nouvelle , née des derniers travaux de nos laboratoires. Dans quelques centaines de millions d'années, je radium contenu à l'intérieur de notre planète élèvera la température —
à moins de phénomènes contraires — à un tel point que la terre redeviendra, ce que sans doute elle a été déjà bien des fois, un globe de gaz incandescents.
Comme le jour succède à la nuit sur une terre qui durera des millions d'années, ainsi on peut conjecturer que chaque retour de notre planète à l'incandescence engendrera de nouvelles formes de vie, de sensibilité et de pensée. Et pourquoi n'y aurait-il pas progrès sur celles que nous connaissons ?