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Après quatre ans

Ces pages s'achevaient quand la grande offensive allemande, annoncée, puis démentie, puis réannoncée, s'est « déclanchée » sur notre front avec la violence qu'on a pu voir. Et par le fait de cette soudaine attaque les réflexions qu'elles contiennent semblent être détiennes sans objet. Des symptômes inquiétants qui s'y trouvent notés rien ne parait subsister. De nouveau, comme aux jours de la Marne, comme aux jours de Verdun, l'unanimité française s'est reformée, et toute trace de fléchissement dans l'opinion semble avoir disparu. Plus de nationalistes ni de socialistes, plus de « majoritaires » ni de « minoritaires » : il n'y a plus que des Français. Et M. Th. Ruyssen note justement, dans un article du Pays 0), que, tant à l'extrême droite qu'à l'extrême gauche, on voit s'éliminer d'eux-mêmes les arguments de renoncement des zimmerivaldiens comme les prétentions extravagantes des annexionnistes. « Le droit; — tout le

(1) 1" avril.

droit; — rien que le droit! » « Aussi bien le fracas de la bataille a-t-il absorbéx englouti les vaines rumeurs des conciliabules défaitistes et dissipé les sophismes troublants. »

Quelques faits seulement, en guise d' « illustrations ». Un notable député socialiste minoritaire, M. Adrien Pressemane, a déclaré à la tribune de la Chambre qu'il votera ainsi que ses amis (à Vexception des kienthaliens) V incorporation de la classe 1919, afin d'affirmer, « devant Veffort de V ennemi qui menace, l'inébranlable résolution de tous les partis de tout sacrifier pour assurer le salut de la nation ». Une conférence qui devait être faite à Limoges par deux autres minoritaires, MM. Moutet et Frossard, a été ajournée, et les pensées de la fédération se sont envolées « vers ceux qui, là-bas, dans la fournaise infernale, luttent avec tant d'abnégation et de vaillance pour arrêter la marche ennemie et sauvegarder le patrimoine commun ». « La G. G. T., ont annoncé les journaux, et un grand nombre de syndicats ouvriers français, en différents centres importants, se sont réunis et ont décidé, étant donné les circonstances, d'éviter toute agitation et de prêter leur concours absolu à la défense nationale. » Enfin, jusqu'aux audiences du conseil de guerre, l'ouvrier Mouflard, inculpé de défaitisme, a demandé à « partir au front », et les témoins à décharge d'Hélène Brion, et Hélène Brion elle-même, ont tous protesté qu'il ne fallait pas confondre « pacifisme » et « défaitisme » et qu'ils ne voulaient pas de la paix à tout prix.

On ne demanderait qu'à se réjouir sans réserve de ces heureux témoignages et qu'à déchirer ces pages, si quelques doutes, dont on s'excuse, ne persistaient

dans l'esprit. Deux fois déjà, depuis cette guerre, lors de la Marne et lors de Verdun, Vopinion française s'est pareillement trouvée dans cet état de grâce unanime, et moins de quelques semaines après ces secousses Veffet en était oublié. L'Italie a connu, elle aussi, lors du désastre de Caporetto, une semblable communion nationale : qu'en reste-t-il ? Passato il pericolo, gabbato il santo ! Passé le danger, on se moque du saint! dit un proverbe de là-bas. Et Von est obligé de se demander, avec un grand trouble, s'il faut l'éclair des désastres pour apercevoir les conditions du salut public et les bases des sociétés policées. La démocratie serait-elle ce régime sans mémoire que ses adversaires Vaccusent d'être ? Ou plutôt, car il s'agit de physiologie des peuples bien plus que d'institutions, serait-il vrai que les Germains peuvent spéculer sans danger sur la capacité d'oubli des peuples gallo-latins et plus spécialement du peuple français ? Ils s'en vantent assez ouvertement. Auraient-ils raison ?

Ne dramatisons pas. Il est naturel que les luttes de partis, dans la sécurité relative d'une guerre stabilisée, retrouvent quelque chose de leur liberté et de leur âpreté du temps de paix. C'est la vie d'une démocratie : Montesquieu déjà ne s'en effrayait pas. Il est normal que les partis n'abdiquent pas leur droit de critique et de contrôle. Il y a du vrai dans le discours de M. Pressemane, et la bonne foi des « pacifistes », même les plus extrêmes, n'est pas en cause. On en conviendrait bien plus facilement si les circonstances n'étaient pas si tragiques. Mais à aucun moment — c'est tout l'objet de ces pages de le montrer — il ne convient de perdre de vue la distinction de ce qui est

le plus essentiel et de ce qui peut attendre. Réaliser d'abord le principal, qui est de délivrer le territoire et d'assurer une paix juste, poursuivre ensuite les tâches intérieures : comme il devrait être possibler sur ces bases, de s'accorder entre Français!

Or on ne peut s'empêcher de remarquer — tout soupçon de mauvaise foi écarté — la faiblesse des raisonnements de défaillance. A quoi sert-il de déclarer, comme le fait maintenant M. Pressemane, que « le droit de notre pays était évident et clair comme une lumière », si, lorsque le danger sera passé, on recommence à se comporter comme si ce droit était trouble et équivoque ? « L'ultimatum à la Serbie, la déclaration de guerre, l'invasion de la Belgique : tout dictait notre devoir ». Sans doute, mais cela n'a pas cessé d'être vrai même au temps de la guerre de tranchées : pourquoi alors être plus violent dans les controverses intérieures que contre les auteurs responsables de ces crimes qui dominent tout? El à quoi sert de déclarer qu'on n'est pas défaitiste et qu'on a horreur du militarisme si, en fait, par l'étalage d'une sensibilité amollissante ou par un doctrinarisme aveugle, on risque de livrer le pays à la forme la plus impitoyable de ce militarisme ? On aura beau, et de très bonne foi, se désoler pathétiquement. La servitude ne s'en sera pas moins abattue sur le monde.

On n'en dira pas davantage, ne demandant qu'à faire confiance à l'élan du sentiment national et du sens de la justice qui s'affirment si magnifiquement dans ces jours d'épreuve. Mais si, de nouveau, ces principes et ces évidences recommençaient à s'obscurcir dans les consciences, peut-être quelques-unes des réflexions qu'on va lire ne seraient-elles pas inutiles.

Pentecôte Î9Î8.

Cinquante jours ont passé. L'offensive allemanden'est pas à son terme. Après une première et vaste <( poche » enfoncée dans notre chair vive, Vennemi prépare une autre ruée. Nous sommes « à la veille, a dit Lloyd George aux Communes, de la plus grande attaque peut-être de cette guerre ». Les journaux abondent en détails sur la reprise imminente de l'offensive.

Cependant que voyons-nous ? Les luttes intérieures ont atteint une acuité qu'elles avaient rarement connue. Les gouvernements les plus énergiques que nous ayons depuis la guerre sont harcelés par des oppositions qui se préoccupent moins de collaborer que de dénigrer et de blesser. Il s'est trouvé des journaux pour ne pas dire un mot de l'avancée allemande, au moment où elle était le plus violente. Un député socialiste a écrit que « la paix par la victoire » était une formule de la « coalition réactionnaire », et pour avoir protesté contre cette aberration, M. Ferdinand Buisson vient d'être accusé, à son tour, par M. Adrien Pressemane, d'être partisan d'une « guerre d'extermination ». Et des grèves prennent fin, de grandes grèves dans un pays envahi, qui subit encore l'outrage de l'agresseur...

Nous n'avons même pas attendu d'être hors du danger pour nous moquer du saint...

Fête-Dieu 1918.

M. Lloyd George ne se trompait pas, ne nous trompait pas* L'attaque est effroyable, les plus douloureuses surprises ne nous ont pas été épargnées. L'ennemi vise la capitale. Une nouvelle bataille de la Marne se prépare.

Extrait d'un article de M. Paul Faure, dans le journal socialiste minoritaire le Populaire (de Paris), paru le jeudi soir 30 mai:

« Nous ferons appel au sang-froid et au courage des populations ouvrières, même si les heures viennent plus graves et plus angoissantes. Jusqu'au bout ! Nous resterons avec le Paris populaire, le Paris des grands jours qui a connu de terribles menaces et n'a jamais désespéré du salut de la Nation. Les semeurs de paniques ne sont pas des nôtres.

« Quant au mouvement pacifiste irrésistible, « coinme en Russie », il ne trouverait pas d'adversaires plus irréductibles que nous, s'il se produisait. »

Nous sommes au rouet, dirait Montaigne.

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