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IV. Pour le droit

Pour nous, notre choix est fait. Si douloureux qu'il soit, quand on n'est pas en personne dans la mêlée, de prendre un parti qui implique la continuation d'immenses sacrifices ; si désireux qu'on soit de se taire, de se ronger en silence, pour ne pas prêter flanc à l'accusation toujours prête de pharisaïsme et d'héroïsme au coin du feu, on ne peut se soustraire à l'impérieuse obligation de dire ce qui est. Il ne s'agit pas de nos chétives personnes, mais du salut du pays et des raisons mêmes de vivre. Or ce qu'on verrait en Occident, si l'on acceptait la paix de renoncement dont les traités d'Orient nous offrent i'avant-goût, ce serait, outre la ruine matérielle plus assurée encore qu'aujour-

d'hui, l'écrasement, pour un nombre d'années impossible à fixer, de ce que les démocraties d'Occident appellent le droit et assignent comme but à l'effort des peuples. Ce serait la fin de toute dignité, par suite de toute joie et de toute douceur parmi les hommes. Ce serait la fin du rôle historique de ce grand pays qui s'appelle la France, la ruine de cette douce terre, et politiquement la défaite de la démocratie, le triomphe de l'ancien régime armé de toutes les ressources de la science et de la technique. Servitudes économiques et politiques des peuples domestiqués, ressorts de l'action et de la production brisés, poids implacable de la défaite sur les générations qui grandiraient avec des âmes de vaincus : voilà, sans aucune emphase mélodramatique, ce que nos yeux verraient. Pour affreuses que soient les ruines de cette guerre, on ne pense pas que rien soit comparable à d'aussi tragiques perspectives.

Possibilité, pour les individus comme pour la nation, de renaître, de créer de nouveau la richesse et la vie, de croire encore à un idéal sans lequel il n'est plus d'éducation morale concevable... tout oblige les politiques conscients de leur responsabilité devant l'histoire à tenir, à lutter pour la victoire du droit. Victoire qui serait, non la substitution par la force de nouvelles injustices aux injustices anciennes, mais la suppression par la force, s'il n'est pas possible de l'obtenir autrement, de ces injustices qui empoisonnent la communauté

européenne et empêchent de naître la société des nations. Victoire qui, reposant sur le droit, serait susceptible d'être acceptée sans indignité par le vaincu, car elle n'exigerait de lui que l'abjuration de son injustice, tandis qu'une paix de violence détruirait la justice même. (!) Mais victoire qui, parce qu'elle ne sanctionnerait que la force du droit, briserait l'instrument de l'aveugle droit de la force qui s'appelle présentement le militarisme prussien. Si ce résultat n'est pas atteint, si le militarisme continue à dominer le monde, inutile de faire des projets et de se bercer de chimères. Non seulement, comme le disait Périclès dans son immortel éloge des jeunes Athéniens, l'année aurait perdu son printemps, mais le siècle aurait perdu son espoir. Et sans espoir, comment vivre ?

Or, pour revenir à notre point de départ, ce ferme sentiment du droit, la résolution d'en maintenir le prix, les trouve-t-on encore intacts, en ce quatrième printemps de guerre, dans les partis démocratiques français ? C'est cependant leur fonction, s'ils veulent être vraiment les pouvoirs spirituels directeurs de l'opinion, de l'éclairer et de la raffermir. Qui oserait affirmer qu'ils s'en acquittent avec la clarté des pi emiers jours? On l'a indi-

(1) C'est vraisemblablement . <nù? voulu dire le Président Wilson quand il a parlé, en termes d'ailleurs malheureux, d'une paix sans victoire.

que déjà : les majorités fidèles au droit commencent à être accusées d' « impérialisme » par des minorités qui n'en ont plus le sentiment, ou qui renoncent à le défendre activement. Les illusions d'avant la guerre réapparaissent, et ceux qui les dénoncent sont de nouveau suspects. Les démocrates clairvoyants commencent à paraître aussi importuns que pouvait l'être Edgar Quinet, quand il écrivait ses pages prophétiques restées sans écho. On assiste à ce spectacle étonnant, fait pour déconcerter la raison et le cœur, que des esprits qui se prétendent républicains et démocrates, et les plus « avancés » parmi les démocrates, qui devraient par conséquent éprouver l'horreur la plus vive pour le prussianisme et ses succédanés, retrouvent leurs anciennes tendresses pour les gens qui les ont dupés, et ne se montrent impitoyables que pour ceux qui n'ont aucun goût à imiter la femme de Sganarelle. L'idée républicaine, à moelle de fierté et de droit, qui, en 92, nourrissait l'énergie jacobine ; qui, en 71, poussait un Gambetta à vouloir résister contre toute espérance et laissait aux « réactionnaires capitulards de l'Assemblée de Bordeaux », pour parler comme la commission administrative du parti socialiste, la responsabilité de demander la paix à tout prix; qui, en l'an 14, raidissait tout le monde dans un sursaut d'indignation, en 1918 mollit chez quelques politiques, et ne retrouve d'ardeur que pour combattre un vieil homme qui, avec tous ses défauts — quelques-uns

sont graves et de suites fâcheuses — n'en incarne pas moins dignement la résistance d'un peuple libre, résolu à ne pas subir le joug de l'ennemi. Pour un peu ce serait être « réactionnaire » que de souhaiter la victoire de la « mystique » républicaine ! A en croire quelques-uns, qui n'ont pas eu assez de sarcasmes pour « l'apaisement » des luttes de partis dans la politique intérieure, il faudrait être tout à la conciliation, à l'apaisement et à l'oubli des luttes étrangères — à l'apaisement - Ludendorff, à l'apaisement-Brest-Litovsk 1 — On commence à le dire, on commence même à l'écrire, et cela au nom du républicanisme !

Dans le socialisme, même spectacle. Pourtant le début avait été beau. C'était une grande joie, non pas inattendue, mais néanmoins réconfortante, de voir le socialisme français, les classes ouvrières françaises, affirmant magnifiquement les traditions de notre race, se dresser d'un bloc contre l'injustice, et ne pas séparer la lutte pour l'indépendance nationale des luttes purement économiques. Les résolutions des premiers congrès reflétaient cette foi virile. Puis le temps a fait son œuvre, et l'esprit de rupture avec l'élan national ; on a vu les serviteurs dé la justice se désintéresser, en fait, de la justice. Par la fêlure de Zimmerwaîd et de Kienthal, par la brèche du neutralisme dogmatique indifférent aux conflits des peuples, s'est glissée l'opposition « minoritaire » qui a tout de suite parlé haut, dans le silence des « majoritaires » irrésolus et cir-

conspects. Les choses en sont là. La conférence interalliée de Londres vient bien de voter des motions inattaquables, et les « majoritaires » l'emportent encore dans les congrès, car la masse de ce peuple reste solide et saine, — mais les « minoritaires » les harcèlent sans merci et les suivent de près. Les socialistes partisans de la paix du droit sont obligés de se défendre contre les partisans d'une paix pudiquement qualifiée de paix de compromis, mais qui serait en réalité, comme le voient certains neutres clairvoyants, (!) une paix de défaite et d'injustice.

Les minoritaires se défendent, sans doute, d'avoir de tels projets ; ils protestent, et souvent sincèrement. Mais quand ces protestations sont sincères, on ne sait ce qu'il faut le plus souligner : ou le sens juridique persistant qui n'accepte pas la violence, ou l'insondable naïveté qui attend la paix du droit d'une Allemagne ivre d'orgueil et invaincue ! (2) En tout cas trop parler de résistance et

(4) Un socialiste norvégien, Ola Raknes, écrivait dans le Socia- Demokraten de Christiania, à propos d'un projet d'une commission holiando - Scandinave qui avait élaboré un compromis: « Si les amis de ia paix ne révisent pas leur travail, et n'essayent pas de poser le programme d'une paix de justice à la place d'une paix de compromis, et si leur travail pour une paix de compromis réussit, ils auront, pour une longue période, barré la route à la justice entre les peuples ». — Cité par P.-G. La Chesnais, Mercure de France, 16 mars 1918, page 356.

(2) Cf. la lettre de Charles Malato, le socialiste révolutionnaire qui vient de s'engager à soixante ans, au journal La Bataille, 29 mai :

« J'entends : ils déclarent bien qu'on ne veut pas une paix

de droit classe aussitôt l'imprudent dont la pensée ne veut pas biaiser ; son cas est réglé, il est suspect. Le voilà devenu « impérialiste » ! Il n'a plus à attendre de justice que de l'histoire. Pour le présent, il est intempestif. Il a fallu 1870 pour donner raison à l'auteur de France et Allemagne ; il a fallu 1914 pour justifier l'historien du socialisme impérialiste allemand. Et moins de quatre années après ces preuves, quand la démonstration s'inscrit tous les jours dans les faits, l'auteur de ces révélations, et ceux qui en ont compris la leçon, se sentent de nouveau des gêneurs, solitaires, impuissants, quasi excommuniés et pestiférés au sein de leur parti ! Et les meilleurs, les plus cultivés, les plus conscients du double devoir, craignant d'être débordés, contemplent avec inquiétude les « nouvelles couches » ou les doctrinaires qui, déjà, les traitent de vieilles barbes. (*) Et ce sont des écrivains nationalistes

à tout prix ; ils se contentent de tout faire pour la provoquer. Des gens assez candides pour avoir cru à la mystification du Zimmerwald et de Kienthal, des illuminés qu'hypnotise le dogme intangible et auxquels le lamentable effondrement de la révolution russe livrée par les bolchevistes n'a pu ouvrir les yeux, EÏmaginent que la fin de la guerre est possible avant la défaite des empire centraux. Ils rêvent une conciliation illusoire entre des démocraties entraînées vers un idéal plus haut et Je nouveau Saint-Empire austro-germanique s'efforçant d'imposer au monde un recjal politique et moral de plusieurs siècles.

Ames d'esclaves résignés, âmes de néo-chrétiens, de tolstoïens, de moujiks courbés sous le fouet, mais non âmes de révolutionnaires \ »

(1) Cependant quarante députés socialistes, à la suite de M. Alexandre Varenne ont, à l'occasion de la visite en France de la

qui rééditent les avertissements du Bakounine de l'Empire knouto-germaniqae, aussi oubliés des révolutionnaires russes que des socialistes français, ou ceux de Proudhon sur les effets d'une révolution agraire accomplie avant la pleine capacité des masses paysannes...

Certes, à cette défaillance ou à cette impuissance de ces majorités, à ce grignotement de troupes d'abord compactes il y a, on l'a reconnu, des raisons sérieuses. Les fautes politiques et diploma. tiques, les campagnes antidémocratiques, l'attitude indécente de certains Français trouveraient ici leurs conséquences. Mais tout est question de mesure et d'opportunité. Le contrôle importe, et la critique, et rien n'est plus injuste que certaines campagnes systématiquement dirigées contre le Parlement ; mais l'exercice des libertés légitimes ne doit pas, surtout en un tel moment, énerver l'action, ni se muer en une opposition personnelle aveugle et stérile. Il vaudrait mieux, sans doute, que le chef actuel du gouvernement fût moins sarcastique, et qu'il doublât sa farouche énergie, tout

Labour mission américaine, signé un manifeste où ils affirmaient nettement leur volonté de ne pas être à la remorque des « minoritaires i de leur parti. Ils ont d'ailleurs été blâmés par la Commission administrative, pour « manœuvre divisionniste »...

entière appliquée au présent, de perspectives d'avenir sereinement affirmées à la manière d'un ^Yilson. Mais pourquoi ne pas reconnaître que cette énergie prépare, plus que tout autre facteur en ce moment, l'avènement de la Société des Nations libres, car les nations ne seront pas libérées tant que le militarisme prussien les menacera. Qui sait, d'ailleurs, si, dans cette méfiance excessive à ne pas vouloir porter trop loin son regard, il n'y a pas une honnêteté foncière, une sorte de probité qui se refuse à vouloir faire briller des promesses trop généreuses, dans la crainte que le présent ou que le lendemain immédiat ne les réalise pas assez largement ?

Il faut en dire autant de la politique sociale. L'heure sera, demain, à l'établissement de rapports plus justes entre producteurs, comme entre producteurs et consommateurs ; elle est aujourd'hui an maintien de rapports d'égalité et de liberté entre les nations. Ce qu'il y a de grave dans le fléchissement de certains groupes de gauche, dans la virtuelle scission socialiste et dans celle, analogue, du syndicalisme, c'est qu'ils accusent un oubli du devoir le plus immédiat, un recul de l'idéal démocratique qui ne sépare pas les droits de la nation de ceux du producteur, un renoncement pour les uns et pour d'autres une réapparition — avouée ou proclamée par les plus francs — de la pure doctrine de la lutte des classes et de l'insolidarité radicale, qui était avant la guerre la doctrine syn-

dicaliste révolutionnaire ouvertement prêchée. Des enseignements de la guerre, pour certains, il ne reste rien ; de nouveau le dogme unilatéral menace de triompher. (i) Certes, le doctrinarisme antagoniste de certains journaux « libéraux », et les campagnes ouvertement nationalistes d'autres journaux, sont en partie responsables de cette menace de scission de la partie la plus active de la classe ouvrière ; mais les conducteurs du prolétariat devraient tenir à honneur de travailler à sa capacité politique, au lieu d'écouter trop souvent les renâclements de la bête fatiguée.

Mais, au lieu de cet effort viril, on assiste à cette humiliation de voir les socialismes occidentaux, les socialismes des peuples de vieille culture, généreux, certes, et humains, mais sensés et d'expérience avertie, s'abaisser, se faire tout petits devant un illuminisme slave ou un doctrinarisme simpliste qui répudie tout l'héritage des nations policées et n'a que du mépris pour l'idée synthétique du droit. Là encore, faisons leur part aux nécessités poli-

(1) M. Albert Thomas a dû se défendre contre certains de se6 « camarades » qui lui reprochaient vivement de s'intéresser à la cause du droit des peuples. « Le devoir du socialisme, a-t-il écrit, n'est pas de renier artificiellement les revendications formulées par les peuples. Il est de proclamer .es conditions de la paix juste. Il est de s'opposer aux velléités impérialistes ; il est de s'opposer aux entraînements nationalistes. Mais il est en même temps de déclarer qu'il soutiendra de tout son effort et sans réserve la volonté d'émancipation des peuples » (L'Heure» 2i avril 1918). M. Albert Thomas sera-t-il entendu ?

tiques. Qu'il puisse être politiquement indispensable de tenir compte des états de fait, on ne le conteste pas; cela est l'affaire des diplomates de partis comme d'États. On a bien raison de dire qu'il ne sied pas de trop faire les dégoûtés vis-àvis du bolchevisme quand on a supporté et favorisé le principal facteur de son succès, le tsarisme. Qu'on « cause » donc, s'il le faut, seulement s'il le faut ; qu'on admire la hardiesse du président Wilson envoyant un message au congrès des Soviets, à condition de ne pas oublier — ce qu'on s'empresse généralement de faire — que l'idéaliste qui bouscule de la sorte toutes les traditions diplomatiques est en même temps le réaliste fermement décidé à « gagner la guerre ».(!) Mais qu'on ne prenne pas ces nécessités pour une affirmation de l'idéal ; qu'on ne confonde pas les bolchevikis avec l'ensemble du malheureux peuple russe, qu'il ne peut pas être question d'abandonner; qu'on ne se glorifie pas d'être à la suite du tsarisme rouge comme on l'a été du tsarisme blanc ; et qu'il soit permis à une opinion libre, dégagée de toute attache de parti aussi bien que de toute dépendance gouvernementale, de maintenir la rectitude de l'idéal occidental.

(1) Son discours du 6 avril, à Baltimore, lors du premier anniversaire de l'entrée en guerre des États-Unis, a insisté avec énergie sur la nécessité de la force, « la force à outrance », « seule réponse désormais possible de notre part ». M. Wilson sera-t-il traité, lui aussi , d' « exterministe » ?

Cet idéal, certes, n'est pas inaccessible aux hardiesses. Si la justice l'exigeait, on admettrait volontiers qu'il peut y avoir dans le bouillonnement russe, comme jadis dans le christianisme naissant, un élément de régénération par quoi pourraient être pénétrées les doctrines plus vieilles d'Occident. De même que l'élite raffinée s'est plongée avec ferveur, aux temps du « roman russe », dans les ingénuités du mysticisme slave, on pourrait trouver légitime que les chefs socialistes s'orientent à leur tour vers la nouvelle étoile apparue au seuil de leurs doctrines. Mais Lénine etTrotskv, et leurs admirateurs de chez nous, n'ont rien de toistoïen ! Ce sont des réalistes qui n'ont foi qu'en la force : ils l'ont bien fait voir à Kerensky et nous le prouvent chaque jour. Et ce n'est pas ce qu'il y a de hardi dans le bolchevisme qui épouvante, c'est ce qu'il a de simpliste et, au fond, de réactionnaire. Car, loin d'être « avancée », leur doctrine, en ce qu'elle a de russe, tend à réaliser un type d'économie médiéval. Et quand elle s'inspire de l'évolution industrielle, c'est pour la réduire à un schématisme presque absolu où ne subsiste qu'une réalité, poussée à l'excès dans la négation de toutes les autres : la lutte de classes. Lénine et Trotskv apparaissent de plus en plus, à mesure qu'ils accumulent les destructions et les ruines, comme des6* doctrinaires fanatiques, réfractaires à toute considération de patrie ou de droit, plus foncièrement hostiles aux démocraties « bourgeoises » qu'aux

Empires militaristes, et uniquement préoccupés d'assurer, par la violence, le triomphe de ce qu'ils appellent, suivant une terminologie qu'ils comprennent d'ailleurs mal, la « dictature du prolétariat ». Or, quand on se propose, non de flatter le peuple et le prolétariat, mais de les servir et de travailler à leur avancement, on ne peut songer sans épouvante à ce que deviendrait une société soumise actuellement à une pareille « dictature », dans l'absence presque absolue de capacité économique et politique qui caractérise encore le prolétariat. Si notre révolution a pu durer c'est grâce, en partie, à ses cadres « bourgeois ». Il n'en sera pas autrement, on peut l'assurer, de la révolution russe. O) Seulement, si ces cadres ne sont p^s russes ou alliés, ils seront allemands...

Ou plutôt il n'y a pas à se le demander, il n'y a qu'à regarder : on le voit. C'est pourquoi les révolutionnaires russes les plus illustres, mais qui savent ce que c'est que la culture occidentale, et qui ont le sentiment des complexités de l'histoire, un Kropotkine, un Plekhanov, aujourd'hui un Gorki, se détournent avec horreur de cette cari-

(1) Une dépêche de Pétrograd (Temps du 4 avril) semble indiquer que Trotsky commence à le comprendre. Il aurait senti la nécessité de reconstituer l'armée détruite par lui. Parlant à Moscou il aurait dit : « Jusqu'à ce que le prolétariat soit capable de créer ses propres spécialistes, il est nécessaire d'avoir recours à ceux qui sont là, même à un salaire plus élevé que celui qu'ils recevaient auparavant ». Devant les ruines et l'ignorance, l'évidence s'impose.

cature de leur idéal. (DMais à eux aussi on signifie, sans détours, leur congé. Ils n'ont plus leur place qu'au cimetière des fossiles. Et ce sont les bolchevikis que les guides du prolétariat proposent à notre admiration. Et c'est le sort de la Russie qu'on ose préparer à la France...

A tous les amis du droit, à tous ceux qui par delà les formes d'ailleurs nécessaires de l'action sociale s'attachent surtout à l'efficacité pratique des doctrines, il apparaît donc, si ce fléchissement s'accentuait, que la justice serait en grave péril. On parle des progrès de la démocratie. Oui, certes, la démocratie fait des progrès. Elle s'étend dans l'espace, elle gagne des hommes. Elle triomphe, si l'on peut appeler cela un triomphe, en Russie ; elle finira bien par toucher l'Allemagne. Mais à quoi serviraient tous ces « progrès » en quantité si au cours de ces victoires elle finissait par perdre sa vertu et son âme ? (2) La démocratie n'est rien si elle n'est,

(1) On a lu dans tous les journaux les protestations de Gorki. La Bataille du 8 avril a publié, après the New Europe du 14 mars, un article de Kropotkine dont voici la fin : « La terreur s'empare de moi quand je pense au gouffre vers lequel conduisent les avocats d'une paix Hindenburg (L'article est de la fin de décembre 1917) ce peuple russe simple, illettré et si enfantinement crédule. »

(2) Cf. ce cri d'angoisse de M. Henri Fazy, doyen d'âge du Conseil national helvétique, dans son discours d'ouverture de la

au moins virtuellement et dans la volonté de ses élites directrices, le régime du droit. Elle n'est rien non plus, elle devient le plus désarmé des régimes si, dans ces mêmes élites et chez les citoyens qui donnent le ton à la nation, ne se trouve pas au moins un atome de cette « vertu » dont parlait Montesquieu , entendons l'ardent sentiment du devoir civique, accompagné du minimum de dignité privée qui en est inséparable. Si ces sentiments viennent à s'obscurcir dans les élites mêmes, que restera-t-il de l'esprit du régime ? Une démocratie à la sauce majoritaire allemande, une démocratie à la sauce plus ignoble encore du Bonnet Rouge, seraient-eiles encore des démocraties ?

On veut édifier la Société des Nations. Oui encore. - Comme l'a bien vu le président Wilson, il n'est pas de plus noble fin à proposer à l'espoir des peuples. Seule une vraie fédération des Etats de l'ancien et du nouveau monde pourrait, en arbitrant les conflits politiques, éviter *le renouvellement du cauchemar qui nous écrase. Mais une telle fédération, qui pourrait et devrait déjà se conclure entre alliés , n'est évidemment généralisabie qu'entre nations libres, délivrées de la menace de l'hégémonie germanique, sans quoi on n'aurait que les Etats-

nouvelle législature: « Faudra-t-il admettre que la dernière étape de l'évolution démocratique pût être d'ouvrir les portes à l'adversaire et d'accepter sans résistance le joug de l'étranger? Dans nos plus lointaines vallées retentirait alors ce cri désespéré : Finis Helvetiœ. »

Unis d'Ostwald, présidés par Guillaume II, empereur et roi. Songe-t-on à l'énergie, à la constance, en même temps qu'à la haute sérénité de pensée, que nécessite la poursuite d'une telle condition ? Ces qualités, presque contradictoires, on les trouve chez un Wilson, aussi résolu à forcer la victoire qu'à ne pas en abuser ; les rencontre-t-on chez tous ses admirateurs ? On voit se renouveler pour Wilson ce qu'on a vu pour Jaurès, ce qui semble être le destin de toutes les pensées synthétiques : on ne met en avant que la thèse ou l'antithèse, et la synthèse disparaît. Les uns, négligeant le haut idéal wilsonien, affectent de ne voir que le « réaliste » ; les autres, par riposte, sous prétexte d'idéalisme, passent sous silence les conditions militaires posées par le politique clairvoyant. Chez les meilleurs mêmes, dont l'intelligence est lucide, la volonté est parfois débile, si bien que la Société des Nations, cet idéal quasi religieux, qui exige la tension de toutes les énergies, n'est parfois qu'un paravent qui dissimule décemment le renoncement ou la veulerie. Et ainsi on constate le plus affligeant divorce entre la largeur de vues et l'énergie du caractère. S'imagine-t-on que la démocratie des Etats, comme la démocratie des citoyens, soit viable autrement que par un profond sentiment juridique, par un sens fort et grave des obligations de la vie nationale et internationale, et par la volonté froide et réfléchie de faire respecter, par toutes les sanctions dont elle disposera, ces obligations ?

♦ On veut enfin reconstituer les diverses Internationales. Tendance incontestablement légitime et inéluctable, mais à condition que la « politique », pour parler comme Péguy, ne dévore pas une fois de plus la « mystique ». Quel serait le sens d'une Internationale chrétienne si le Pontife suprême, si

les pasteurs des diverses Eglises persistaient à faire passer les intérêts temporels de ces Eglises avant la mission rédemptrice du christianisme ? Quelle serait la vertu d'une Internationale socialiste si les chefs ou les adeptes des divers partis politiques qui se réclament d'elle en arrivaient à préférer le replâtrage hâtif, édifié sur des défaillances ou des malentendus, de leurs organisations, à l'idée haute et noble que représente, au moins dans la tradition française et humaine, le socialisme ? Sur quelles bases enfin asseoir la communion universelle des écrivains, des artistes, des penseurs, la cité de Dieu, si ces défenseurs de l'idéal, pour mieux planer dans l'azur, commençaient par passer l'éponge sur des crimes dont les générations éprises d'idéal ne pourront plus, désormais, se détourner? Il y a là un choix entre la matière et l'esprit dont les consciences vivantes seront impuissantes, dorénavant, à écarter la hantise.

Et il se peut bien que cette insistance soit importune. Il se peut, comme on l'a objeçté à plusieurs reprises à l'auteur de ces pages, que ce soit trop

demander à des hommes que d'exiger qu'ils aiment, d'un même amour, le droit des peuples et le droit des classes, l'intérêt des églises et la cité de Dieu. Il faut qu'ils choisissent, m'a-t-on dit, qu'ils tracent un sillon étroit, nationalisme pur ou syndicalisme pur, et qu'ils ignorent ou méprisent le reste ; la faiblesse humaine n'est pas capable d'un effort plus soutenu. — Soit, les hommes sont faibles : estce une raison pour ne pas leur insuffler de la force? Et si les doctrines du salut viennent à se vider de tout attachement actif pour les objets à sauver — c'est présentement l'indépendance des nations — comment pourront-elles encore se réclamer de la justice? Et s'il faut abolir l'espérance de Justice, ce monde réduit au mécanisme aveugle, aux éternels conflits de la Force et de la Ruse, comment l'aimer?

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