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III. V option

Arrivés là, toute discussion d'idées semble s'interrompre, car on ne se trouve plus que devant une question de fait. « Il faut que ne triomphe pas le militarisme germanique ». Il faut, en d'autres termes, que nous ajTons la victoire. Facile à dire, mais en quoi consistera cette victoire, et de quel prix faudra-t-il la payer? C'est la dernière objection de notre correspondant.

« S'il faut, cette victoire, l'attendre encore des années, si les Alliés sont contraints de dépenser plus de cinq cents milliards pour l'obtenir, pensez- vous qu'après la défaite l'Allemagne épuisée soit en état de payer cette note colossale ? Ne vaudrait-il pas mieux arrêter maintenant les frais ?

« Ajoutons que nous sommes certainement le peuple le plus éprouvé par cette prolongation indéfinie de la guerre. « La durée importe peu, disent quelques-uns, pourvu que nous triomphions ! Ils tiendraient peut-être un autre langage s'ils vivaient non dans l'atmosphère factice d'une capitale toujours ardente et ivre de déclamations héroïques, mais en cont ~t avec la France exsangue et pantelante, toute grouillante de Kabyles, d'Espagnols, de Japonais, de louches Orientaux, menacée déjà par l'invasion de ce « chaos ethniqi ou s'est dissoute autrefois la vigueur romaine ».

Sur la réalité et la portée de ce tableau, il faut, tout d'abord, faire des réserves. On ne peut savoir avec certitude, dès maintenant, ce que nous coûtera la guerre, car on ne peut encore évaluer les forces de relèvement du pays, pas plus qu'on ne peut estimer exactement la force d'assimilation de la race. Trop de facteurs nous échappent encore pour qu'on puisse asseoir un jugement définitif, incliner soit vers l'optimisme, soit vers le pessimisme systématiques. La seule chose que l'on puisse dire, c'est que la défaite amènerait notre déchéance définitive, tandis que notre relèvement dépend de la victoire. Si Ton arrêtait maintenant « les frais », il y aurait sans doute moins de victimes, et la dette serait moins énorme ; mais l'obsession de la victoire relative du germanisme — car comment nier que dans l'état actuel de la « carte de guerre » le militarisme prussien ne puisse se croire victorieux? — pèserait d'un tel poids sur les générations montantes que tout relèvement serait impossible. Le ressort de la vie, l'espérance indispensable à l'action seraient brisés. On parlerait de la France comme de la Grèce d'autrefois.

Toutefois ne nions pas la possibilité de ces faits, et il faut même ajouter que, ici encore, le réquisitoire de notre correspondant n'est pas complet. Aux maux dont il parle s'en ajoutent d'autres, qu'il faut savoir également regarder en face. Il n'y a pas à craindre que l'épuisement physiologique et l'ap-

pauvrissement économique ; il faut entrevoir encore un appauvrissement du patrimoine intellectuel de l'humanité. Sans parler des désastres moraux, conséquence inévitable de la « bestialité » de la guerre, la science, l'art, la philosophie, toutes les disciplines de la pensée et de l'action vont se replier sur elles-mêmes, viser à s'enfermer, par un mouvement contre nature, dans le cadre de la nation, couper leurs attaches avec les inspirations aujourd'hui ennemies. N'hésitons pas à dire que ce sera un très grand malheur, car ces disciplines, ne se renouvelant pas suffisamment, ne s'enrichissant pas en se donnant mutuellement ce qu'elles ont de meilleur, risqueront de se recroqueviller et de se dessécher. Mais ce sera pour longtemps encore un malheur inévitable, tant que le peuple allemand ne sera pas pénétré de l'idée vraie d'humanité. A moins que, lassées et oublieuses, les victimes ne recommencent à presser les mains fraternelles de Scheidemann, du cardinal von Hartmann, de Richard Dehmel ou de M. von Gwinner, on peut dès maintenant se faire une idée de ce que, pour obéir à la justice, la civilisation est exposée à perdre.

Le doit-elle, dira-t-on, et ne vaut-il pas mieux céder ? Ne vaut-il pas mieux passer l'éponge et sacrifier les ressentiments les plus naturels au rétablissement de la communauté humaine et de ses œuvres supérieures ? — Ces paroles nous les entendrons, nous les avons entendues déjà pendant

la guerre. Elles venaient des bouches les plus diverses et s'autorisaient de mobiles bien différents. Hommes d'affaires fermés à toute « sentimentalité » et partant de ce principe que l'argent n'a pas d'odeur; internationalistes religieux ou socialistes, faisant passer l'intérêt — d'ailleurs mal compris — de leur classe, de leur parti ou de leur église avant l'intérêt de la justice ; savants, artistes, penseurs se flattant de planer au-dessus de la mêlée et du sentiment national ; neutres pacifistes ou chrétiens évangéliques n'hésitant pas à conseiller le pardon d'offenses et l'oubli d'atrocités dont ils ne souffraient pas personnellement ; combattants mêmes et cito3rens engagés de' tout leur cœur dans la guerre, mais redoutant pour leur pays l'affaiblissement mortel que sa prolongation entraînerait, et le réveil persistant des instincts brutaux qui en serait inévitablement la conséquence... nous avons entendu de ces voix, venant des meilleurs et des pires, des malins ou des sincères.

Ne méconnaissons pas le fondement de ces plaintes. Quelle douleur — pour ne parler que des sentiments sincères, les seuls respectables — doivent éprouver, en ces heures tragiques, dans le fond de leur conscience, ceux de qui cette guerre anéantit les plus chères espérances, la raison même de vivre ! Quelle douleur torture les nobles esprits qui se proposaient, soit par l'ardeur d'une foi religieuse vivante, soit par une foi humaine également active et aspirant également à l'universel, d'être de bons

Européens, de bons citoyens du monde, sans préjudice de ce qu'ils devaient à leurs familles, à leurs patries respectives, simplement parce que le rêve le plus coordinateur est toujours le rêve le plus haut î Le rêve est brisé ; le voilà par terre, en morceaux qui gisent dans le sang et la boue. Et devant cette faillite du plus pur idéal, les sensibilités se faussent ou s'exaspèrent. Les uns, à la suite de Romain Rolland, veulent le relever malgré tout, sans s'apercevoir que le relever dès maintenant, sans les purifications, les réparations et les précisions nécessaires, c'est le prostituer définitivement, c'est ne présenter aux âmes de l'avenir qu'un idéal toujours gros de malentendus et de dérisions, et souillé du sang des martyrs morts pour rien... Les autres, comme le noble Maeterlinck, comme le douloureux Verhaeren, ont été accablés par cette évidence, et dans l'excès de la détresse ils s'en sont allés clamant des hymnes à la haine, comme si la haine n'était pas une forme désespérée, et nécessaire, d'un grand amour frappé à mort... (1) Et

(1) « Je suis plein de tristesse et de haine, écrirait le 24 octobre 1914 Verhaeren à Romain Rolland. Ce dernier sentiment, je ne l'éprouvai jamais; je le connais maintenant. » Romain Rolland répond le 23 novembre : « Non, ne haïssez pas! La haine n'est pas faite pour vous, pour nous. Défendons-nous delà haine plus que de nos ennemis » (Cité par Paul Souday, Paris-Midi, 5 avril 4918. On a vu plus haut quelles seraient les conséquences d'un tel « amour ». M. Souday les voit et conclut comme il est fait ici : « Haïr le despotisme et la guerre, c'est aider la paix et la liberté. L'un ne va pas sans l'autre. La faute de l'auteur d'Au-dessus de la Mêlée est une erreur de raisonnement. »

d'autres encore, domptant les dégoûts et les révoltes, s'efforçant à une sage raison, relèvent les assises juridiques de la Société des nations et rêvent de nouveau d'arbitrage, sans se demander suffisamment si ces assises ne sont pas une seconde fois édifiées sur le sable, un sable glissant et horrible...

Essayons, si nous le pouvons, d'être justes et d'être fermes. Oui, l'aspiration à l'universel est indéracinable dans l'âme humaine. Elle est la loi de la raison, elle ne se laisse ni mutiler, ni étouffer définitivement ; elle subsiste par delà les oublis passagers et les régressions parfois nécessaires. Mais — s'il est permis de rappeler quelques lignes écrites trois mois seulement avant la guerre, et auxquelles, après l'épreuve, on ne trouve rien à changer — « pour que la science, les arts, la culture s'épanouissent dans une société, il faut d'abord une société, et la vie en société n'est possible que si elle est réglée par quelques principes unanimement acceptés. Les savants, les artistes, les philosophes sont d'abord des hommes ; entre ces hommes doivent exister des relations policées. D'un seul mot, ces hommes doivent se respecter».^) Sans cette idée du respect, qui est la moelle de la justice, on peut concevoir sans doute une vie ordon-

(1) Conclusion d'une enquête sur or le rapprochement francoallemand». Correspondance de l'Union pour la vérité, 15 mai- 1" juin 1914.

née. Il y a eu des sociétés, et non pas seulemen des sociétés brutales, mais des sociétés brillantes, très aristocratiques, très raffinées, qui ne l'ont pas connue. Mais pour les hommes d'Occident, qui en sont maintenant nourris et la sucent avec le lait, quel prix aurait désormais un ordre politique et social qui ne s'appuierait pas sur elle?

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Tout revient donc à savoir quel prix on est disposé à payer pour le maintien des bases élémentaires d'une société juste. C'est là une question qu'on ne peut que poser : que chacun y réponde dans la sincérité toute nue de sa conscience. On se contentera d'éclairer l'option suprême, et de fixer les conditions de ce qu'on peut appeler la virilité intellectuelle. Quel que soit le parti auquel on s'arrête, qu'on en voie bien en face les raisons et les conséquences. Si l'on est d'avis d' « arrêter les frais », qu'on se demande si l'on peut songer à le faire à un moment où le prussianisme victorieux étale sa carte de guerre, où il se prépare à lancer sur le front d'Occident la même ruée dévastatrice, et où la paix ignominieuse imposée à la Russie et à la Roumanie nous donne l'avant-goût du traitement réservé par le germanisme aux vaincus. Répondre oui, comme lord Lansdowne, comme les pacifistes extrêmes, et se prendre aux paroles de Hertling quand les actes de Ludendorff sont der-

rière, c'est purement et simplement accepter la défaite : il faut le savoir et le vouloir, lit sans doute on ne le veut pas! La sincérité de la plupart des pacifistes d'extrême-droite ou d'extrême-gauche n'est pas douteuse, quand ils disent qu'ils ne veulent pas de la paix à tout prix et qu'ils ne souhaitent pas la victoire allemande. Mais à quoi bon ces protestations, même sincères, si en fait, par le refus de consentir aux dures exigences de la défense française, on expose le pays à subir la paix allemande ? Voir clairement, sans fauxfuyants, les conséquences de son choix, tel est le devoir intellectuel.

Si, au contraire, on opte pour la résistance, il faut également savoir à quoi l'on s'engage. Il faut voir le prix qu'elle coûtera, sans exagération ni faiblesse. Il faut, ce qui est plus douloureux — et parfois intolérable quand on n'est pas soi-même exposé — se résigner aux souffrances injustes qui attendent d'autres que soi (c'est la pensée de telles souffrances qui doit amener, n'en doutons pas, à l'idée d'une paix rapide, plus d'une âme tendre et délicate). Il faut enfin regarder en face toutes les obligations d'ordre moral que l'on assume pour l'avenir. Il faut se dire que demain, la justice internationale satisfaite, d'autres problèmes se poseront, dans l'ordre politique et dans l'ordre économique national, qu'il faut être prêt à résoudre avec la même justice et la même générosité. Bref, si l'on veut la victoire, il faut se demander si l'on est pré-

paré à faire face aux devoirs prochains de la paix.

Quant à la possibilité et à la nature exacte de cette victoire, les simples citoyens n'en peuvent rien dire de précis. Sera-t-elle militaire, économique, générale ou limitée, d'épuisement ou de force, comment le savoir à défaut de données?^) Est-il plus sage, demandera-t-on seulement, de s'en tenir à des impressions arbitraires , de quelque tendance d'ailleurs qu'elles soient, que de se ranger à l'avis des gouvernants ou des techniciens militaires ou économistes qui savent, qui supputent, qui ont les éléments d'appréciation et le sentiment de leurs responsabilités, et dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne continueraient pas la lutte si les éléments favorables ne l'emportaient pas dans leurs calculs. Ils peuvent se tromper, c'est vrai ; il se sont en fait à plusieurs reprises lourdement trompés, et des dirigeants des deux partis, il y en a certainement qui se trompent à fond. Surtout il peut se produire tel événement imprévu, — mais non imprévisible, — comme la défection russe, qui bouleverse toutes les données. Mais si des spécialistes, présumés compétents dans des questions purement techniques» commettent eux-mêmes des erreurs, combien y seront plus exposés les incompétents et les igno-

(1) Cf. la lettre de M. Ferdinand Buisson à M. Press* mane : « Sous quelle forme et par quelle suite d'événements ? 11 serait plus que téméraire de vouloir le déierminer... Ce n'est pas à nous d'en faire ie pronostic. » (Le Pays, 21 mai.)

rants, qui ne jugent qu'avec leurs nerfs? Le bon sens, on le croit fermement, est la chose du monde la mieux partagée, mais il ne permet de résoudre que les questions qui intéressent les « honnêtes gens » et les citoyens, non celles qui ont rapport aux disciplines spécialisées. Sur ces questions, le dernier mot doit rester aux compétences véritables, qui ont en mains les données. Bref, sans avoir la foi du charbonnier, sans rien abdiquer de son esprit critique, il n'est pas déraisonnable de penser que les gouvernants, à moins de les estimer criminels ou insensés, sont mieux placés que les citoyens pour apprécier les possibilités et l'efficacité de la résistance. Aux citoyens à dire leur mot sur la détermination des conditions politiques de la paix.

Et si enfin, pour aller jusqu'au fond, jusqu'au pire, on ne cro}Tait pas à la victoire, même à ce moment tout ne serait pas dit. Aux citoyens juges en dernier ressort, au gouvernement qui les représente et traduit leur pensée, il resterait toujours à choisir entre la servitude et l'honneur. Il arrive à certaines âmes de préférer la pauvreté, la misère, la maladie, la mort à une aisance déshonorante ; la même option peut être offerte aux peuples, nous avons sous les yeux l'exemple de peuples qui ont choisi. A ce point de vue, il faut se dire, sans biaiser, que l'honneur, le droit, la liberté, les idéesforces qui nous guident, ne sont, comme le disait le social-démocrate Noske aux socialistes de Brux-

elles, qu'une vaine « idéologie bourgeoise », une misérable logomachie inventée par un amourpropre délirant, des nuées qui ne méritent pas de tels sacrifices, ou qu'elles sont les plus hautes raisons de vivre qu'ait inventées jusqu'à ce jour la raison de l'humanité policée, et qu'elles valent qu'on lutte pour elles aussi longtemps qu'on a des forces. C'est dans cette balance entre le possible et l'idéal, dans cette ultime supputation de ce qu'on est capable de faire ou d'accepter pour la fin la plus haute que réside en définitive, pour chaque conscience individuelle, le suprême et tragique devoir.

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