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Toutefois attachons-nous à le comprendre intégralement, cet enseignement, et lisons jusqu'à la fin la page célèbre où Gaston Paris, ouvrant son cours au Collège de France dans Paris assiégé, professait « absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique ». Définissant les conditions de la moderne « Cité de Dieu », le jeune professeur ajoutait : « Ainsi comprises, les études communes, poursuivies avec le même esprit dans tous les pays civilisés, forment au-dessus des nationalités restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune guerre ne souille. » C1) Il faut donc, pour
(1) « Calendrier-Manuel * de décembre, pages 493-494.
que la cité de Dieu s'établisse, que les savants, les penseurs, les artistes de tous les pays aient le même esprit, sans quoi les conditions de la collaboration sont faussées. Si les uns cherchent la vérité, tandis que d'autres ne visent que la puissance, les premiers sont dupes des seconds, et les « études communes » deviennent impossibles. La cité de Dieu, la société des hommes épris de vérité , ne peut donc reposer, comme la cité terrestre des simples citoyens, que sur la justice. On reviendra plus loin sur cette idée fondamentale.
Pas plus que renseignement de Gaston Paris, on n'a oublié les avertissements de Fustel, et l'on sait qu'il n'est pas facile d'étudier le présent avec détachement. « Le regard que nous jetons sur les choses présentes est toujours troublé par quelque intérêt personnel, quelque préjugé ou quelque passion» Voir juste est presque impossible... Il semble qu'il soit au-dessus des forces de l'esprit humain d'avoir l'intuition nette du présent. » 00 Gela est vrai, c'est pourquoi on ne peut se flatter d'écrire dès maintenant l'histoire vraiment scientifique de la guerre. Mais d'abord l'observation est générale. Elle vaut pour l'autre camp plus encore que pour le nôtre. Où pense-t-on que 1' « intérêt personnel », le « préjugé » ou la « passion » soient le plus violents, du
(1) Questions historiques. Cité dans les extraits des historiens français du xix* siècle, édition Jullian, pages 664, 665.
côté des partisans des Empires centraux ou de celui des amis de l'Entente? Comparons et pesons, aussi froidement que nous pourrons. D'un côté, un orgueil national jeune et mystique, la croyance absolue à la supériorité du germanisme et au droit d'imposer cette supériorité par tous les moyens, une effroyable volonté de puissance décidée à briser tout ce qui lui fait obstacle et à tout légitimer. De l'autre, un mysticisme, si l'on veut, la religion du droit ; un sentiment qui lui est concomitant, la haine de l'absolutisme aujourd'hui représenté par le prussianisme; une tradition militaire et une humeur guerrière qui furent à maintes reprises inquiétantes dans le passé, mais qui se sont muées en une volonté pacifique qui n'est sérieusement contestée par personne. Ajoutons que cette mystique et cette haine sont telles qu'on peut les trouver chez un peuple de vieille culture, où l'on n'a plus, depuis longtemps, aucune espèce de fanatisme, où l'esprit critique règne en maître, et de qui l'ennemi avait l'habitude de dénoncer le scepticisme comme une preuve évidente de sa corruption. Si ces analyses sont exactes, de quel côté l'esprit sera-t-il le plus obscurci par les fumées de l'intérêt, du préjugé ou de la passion? On se contente de poser la question, en laissant à chacun le soin de répondre.
En fait, d'ailleurs, il suffit d'interroger, et de pousser, quelques-uns des champions les plus ardents de cette « objectivité » : on ne tarde pas à
découvrir, sous leur prétention à l'impartialité, une germanophilie parfois honteuse, parfois franchement avouée. Et cela sous le prétexte ingénu que l'Allemagne est, par excellence, le pays de l'objectivité ! J'en vois souvent un, de ces « objectivistes » pleins et achevés . La guerre ne lui a rien appris, il est resté après Brest-Litovsk tel qu'il était après Tanger, et il faut lui rendre cette justice qu'il a toujours été imperméable à l'expérience. Il n'a à la bouche, et de la meilleure foi du monde, que les mots d'objectivité, de vérité; il ne prétend tout voir que du balcon de Sirius, avec des verres exacts, non grossissants. Et quand on le pousse, on ne tarde pas à s'apercevoir que, pour lui, Sirius, c'est Berlin, et que son objectivité est celle du roi de Prusse. Questionnez-le sur les responsabilités de la guerre, il vous dira froidement, objectivement, que les nationalistes gouvernaient de fait la France en 1914, que les unionistes étaient au même moment maîtres de l'Angleterre, que Guillaume II n'est qu'un mouton à côté de M. Poincaré ou de M. Delcassé, et le militarisme allemand un jeu d'enfant à côté des retraites militaires de M. Millerand. Voilà ce qu'il découvre du balcon de Sirius : je jure au lecteur que je n'exagère pas... Poussez-le encore, et il vous confessera, sans ambages, car il est d'une absolue sincérité, que, tout en aimant notre pays, il exècre l'Angleterre et il adore l'Allemagne, le pays du monde où l'on est le plus réellement libre, et qu'il a toujours regretté que nous n'ayons pas lié
notre fortune à la sienne. Gela, encore une fois, après Brest-Litovsk. Il ajoutera que les Alsaciens n'ont pas le droit d'être Français, car ils parlent allemand, et la langue est plus « objective » que la volonté. On touche enfin le fond de son « objectivisme » ; on touche aussi la limite de ce qu'un Français de 1918 peut humainement supporter. Ajoutons simplement que c'est excessif. L'Allemagne est puissante. Elle est entrée à Odessa. Elle entrera sans doute à Pétrograd. Elle n'a pas encore annexé Sirius.
On ne prétendra pas — est-il besoin de le dire? — que tous les amateurs d' « objectivité » ressemblent à ce germanophile décidé. Chez la plupart, cependant, on trouve, plus ou moins avoué, un goût secret pour l'Allemagne, soit pour son organisation économique, soit pour son réalisme politique, soit pour sa pensée métaphysique. Et cette tendresse secrète les porte, parfois très inconsciemment, à diminuer ses responsabilités et à grossir celles des Alliés, bref à donner le « coup de pouce » dans l'interprétation objective des faits. Le contraire d'ailleurs peut être également vrai ; il se peut que le patriotisme exclusif, ou l'amour exclusif du droit représenté par les puissances occidentales, incline à passer sous silence certains faits à la charge de celles-ci. On Ta reconnu, il faut y veiller. Fustel avait vu terriblement clair. Mais s'il n'est pas possible de jamais arriver, dans les choses du présent, à l'objectivité complète, il est permis de croire,
sans succomber aux suggestions de l'esprit de parti, que les altérations de la vérité sont en général moins à craindre chez les défenseurs du droit et les amis de la vérité pour elle-même, que chez les historiens et les philosophes d'outre-Rhin, qui ne voient d'ordinaire la vérité qu'à travers leur passion nationale.
D'ailleurs, doute-t-on sérieusement que, sur le fond des choses, l'essentiel soit dès à présent su ? La question des origines de la guerre est ce que le Pascal des Provinciales appelait une question de fait: elle ne relève pas de nos humeurs, ni de nos digestions, ni de nos passions, mais de la preuve historique. Notre correspondant se plaint que nous n'ayons donné sur elle, dans le Manuel de V Amitié civique, que des indications insuffisantes et unilatérales.
Permettez-moi de regretter, dit-il, au risque de vous scandaliser, que la question si délicate et si importante des origines de la guerre ait été légèrement expédiée par les historiens sur qui vous fondez votre créance, et qu'ils se soient prudemment bornés à l'examen critique d'un dossier diplomatique très incomplet.
Plus loin, notre correspondant explique davantage sa pensée :
L'Allemagne a commis assez de crimes, au cours de cette guerre, pour nous dispenser d'en inventer si nous voulons la maudire. A}rons la loyanté de reconnaître que
toutes les responsabilités ne pèsent pas sur elle. M. Lavisse, que vous ne récuserez pas, je pense, écrivait en janvier 1914 (Correspondance de Y Union, 15 avril 1914), à propos d'un conflit possible entre la France et l'Allemagne : « Entre la France et l'Allemagne, personne n'interviendra en pacificateur, car nos alliés et ceux de l'Allemagne ont besoin que nous nous haïssions. » Ne dénonçaitil pas ainsi, en termes à peine voilés, la fameuse politique d'encerclement qui, en 1911, mit la France au bord de l'abîme, et nous y poussait sans l'intervention habile d'un homme aujourd'hui diffamé ?
Ce n'est pas ici le lieu d'entamer une discussion approfondie sur les causes lointaines de la guerre : on dira seulement que l'accusation d'encerclement, sur laquelle s'appuie notre correspondant, a été réfutée par son inventeur, Maximilien Harden en personne, une fois qu'il fut guéri de sa fureur guerrière du début des hostilités, (i) Mais pour être équitable à l'égard de Y Amitié civique, il convient de ne pas oublier qu'on ne s'est pas proposé, dans le Manuel, de donner une bibliographie complète de la question. Pour l'œuvre pratique qu'on se proposait, il suffisait d'être assuré de l'essentiel, et de le faire connaître. Or peut-on vraiment douter que, tant au sujet des causes lointaines que des causes immédiates du conflit, l'examen des faits et des documents actuellement connus ne fasse ressortir
(1) Voir l'analyse de ses articles de la Zukunft dans un article de M"" J.-L. Puech : la Paix par le Droit, 10-25 décembre 1915, page 576. Il est savoureux de voir le polémiste germanique réhabiliter Édouard VII et M. Delcassé.
avec évidence la responsabilité principale de l'Allemagne? Cette question gêne tellement les socialdémocrates qu'ils s'opposent obstinément à ce qu'elle soit posée dans les congrès. Et quand le chancelier de l'Empire l'aborde dans un discours officiel, dira-t-on qu'il exprime mieux la vérité « objective » que les gouvernements de l'Entente ? Que toutes les responsabilités ne pèsent pas sur l'Allemagne; que les Alliés n'aient rien à se reprocher ; qu'ils ne connaissent ni l'impérialisme, ni le capitalisme, personne de sensé ne le prétendra ; mais que l'impérialisme germanique et le militarisme prussien soient les facteurs prédominants, décisifs de la catastrophe, c'est ce qui n'est plus contesté par aucun historien vraiment impartial. Notre correspondant lui-même, plus réellement objectif que l'homme de Sirius dont nous tracions tout à l'heure la silhouette, n'en disconvient pas. Il ajoute en effet : « Pacifiques et libéraux les Alliés ? En face de la puissante et redoutable Germanie, assurément. » Pour le moment, et pour la tâche de YAmitié civique, on n'en demande pas davantage» On va s'expliquer sur le reste.
Quant aux historiens dont les ouvrages sont recommandés par le Manuel, ou envoyés dans les « foyers » de YAmitié civique, n'offrent-ils vraiment aucune garantie de compétence ni de probité ? On ne soupçonnera sans doute pas d'ignorer les règles de la méthode historique, ni de ne pas connaître l'Allemagne, ni de nourrir des sentiments a priori
germanophobes, un Seignobos, un Lavisse, un Ernest Denis, un Durkheim, un Victor Basch dont les brochures sur les causes de la guerre sont, à leur date, d'une précision et d'une critique qui ne laissent rien à désirer. Et si Ton est agacé d'entendre dire que c'est Andler qui avait raison, est-ce à Andler qu'il faut s'en prendre ? Mais il y a mieux. Au paragraphe qui a voulu la guerre ? on cite en première ligne, et presque exclusivement, des auteurs allemands : l'auteur de J'accuse et du Crime, Hermann Fernau, il faudrait y ajouter S. Grumbach, l'auteur de V Allemagne annexionniste, et les rédacteurs de la Freie Zeitung. Il faudrait y ajouter, aussi, les socialistes minoritaires allemands, dont les discours sont chaque jour plus courageux et plus écrasants, et le prince Lichnovsky, et le docteur Muehlon. Dira-t-on que ces Allemands ou cet Alsacien sont des compères, et qu'ils sont, eux aussi, vendus au gouvernement français, parce qu'ils dénoncent en premier lieu le militarisme prussien? On le dit parfois... en Allemagne. En France on se sert d'eux pour d'autres conclusions, qu'on va retrouver. Mais scientifiquement, objectivement, on ne niera pas que les travaux les plus complets parus jusqu'à ce jour sur les origines de la guerre n'émanent de certains de ces auteurs.
Ainsi ce n'est pas arbitrairement que notre patrio-
tismè se réclame du droit; la vérité vient l'établir. Si nous ne pensions pas que dans cette guerre la cause de la France est une cause juste, et qu'il y va, non seulement de la sécurité nationale, mais de l'avenir même de la civilisation occidentale, notre ressort moral en resterait brisé. Mais il s'appuie au vrai. Amour de la vérité et du droit : les deux choses restent liées. Dans le temps de guerre comme aux jours calmes de la paix, Y Union pour la vérité, conformément à sa déclaration, reste une « société dont les membres sont d'accord pour ne mettre nul intérêt au-dessus de la vérité », pas plus qu'audessus du droit.
Par delà nos insuffisances, notre ligne de conduite continue à nous paraître rationnelle. Dans le grand danger de la patrie et du droit, la vérité essentielle s'imposant avec clarté, il fallait agir d'abord, de notre mieux. Cette action civique n'est nullement incompatible avec l'esprit critique, dont la première règle est de traiter les choses suivant leurs exactes proportions. Accorder les devoirs avec la vie, faire chaque chose en son temps et suivant son degré d'importance , cela aussi fait partie de la discipline de l'esprit. Après quatre ans plus facilement qu'au début, la durée de la guerre et la spécialisation des tâches, sans faire disparaître les nécessités primordiales des états de crise, créent à ceux qui s'efforcent de réfléchir d'autres devoirs, où peut s'exercer plus largement la fonction propre de Y Union.
Tout n'est pas dit sur les problèmes spéculatifs, on aura à y revenir. Mais pour le moment une œuvre pratique encore, quoique essentiellement critique, s'impose avec urgence à notre effort. Il s'agit de la discussion rationnelle, sincère et serrée, d'arguments que l'on trouve, en différents milieux, plus ou moins vaguement formulés. Les objections de notre correspondant prennent ici une portée plus générale encore; elles expriment sur certains points, avec une sincérité et une élévation de pensée qu'on ne songe pas à contester, les arguments que les partisans d'une paix rapide opposent à ceux qui sont restés les fermes défenseurs du droit. C'est donc à un examen de conscience collectif qu'il faut procéder.