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Apulée

Apulée, pour la plupart des modernes, c'est un ancien, ennuyeux comme tous les anciens, qui écrit en latin, et qu'on ne lit pas. Pour les gens de lettres, c'est l'aimable auteur de VA?ie d'or, un roman savoureux et fort amusant où La Fontaine a butiné ses Amours de Psyché et plusieurs contes. Mais transportez-vous au temps de Marc-Aurèle, demandez à un bourgeois de Carthage ce qu'il pense de son compatriote. « Apulée? vous dira-t-il. Mais c'est notre plus savant homme. On ne sait trop comme il s'y est pris, et s'il n'y a pas là du miracle ; mais le fait est qu'il sait tout. Il connaît tous les métiers. Médecin, on le consulte pour les cas difficiles. Avocat, quand il demeurait à Rome, il en remontrait aux plus habiles gens de la capitale. Naturaliste, il pourrait vous réciter les noms des plantes en grec. Physicien, il touche tout le

long du jour à des instruments comme on n'en a jamais vus ; et le soir, on aperçoit au bord de sa fenêtre le bout d'une lunette braquée sur les dieux de là-haut. Il vous parlera de la grammaire comme le grand Varron ; avec lui, on découvre sous les mots bien des choses, qui peut-être n'y sont pas. Il fait des vers, vous raconte les tableaux et les statues de Grèce comme s'il y avait travaillé. Gomme philosophe, il n'a pas son pareil ; il vous débiterait d'un bout à l'autre son Platon, si bien qu'on l'appelle le Platonicien de Madaura (Madaura, c'est sa ville natale). Mais surtout il faut le voir, les grands jours, là-bas, au théâtre, quand tout Garthage va l'entendre pérorer. Je vous assure que les vrais Carthaginois donneraient tout Cicéronpour un de ses discours. D'abord, comme je vous disais, il est du pays. Et puis, il a une façon à lui d'exprimer les choses ; cela n'est pas très classique, comme disent les gens graves ; mais en hochant la tête, ils l'écoutent tout de même, et l'aiment plus qu'ils ne l'avouent. Je crois que nous le préférons à notre Fronton, encore un grand compatriote, vous savez, l'ami de l'empereur, celui qui demeure toujours à Rome. Mais ce diable d'Apulée a de l'esprit comme tous les Grecs réunis. Avec cela, bon, généreux, toujours de belle humeur, et dévot ! Content de lui, certainement ; mais il est si plein de cœur et

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parle- si bien qu'on ne lui en veut pas. Aussi, tous les honneurs sont pour lui. Quand il est revenu de ses longs voyages, il a remplacé son père au Conseil municipal. Puis on l'a nommé prêtre du grand Esculape, notre patron à tous. Enfin le voilà grand-prêtre de toute l'Afrique, et président de notre assemblée provinciale: il est magnifique dans son costume de cérémonie. Seulement, je vous le dis en confidence, on prétend qu'il s'entend trop bien avec les démons. On le soupçonne de toucher aux choses défendues ; et il est certain qu'on voit bien des objets étranges dans son laboratoire. On l'a même accusé d'avoir séduit par la magie la femme qu'il a épousée, comme si les femmes se prenaient ainsi. Moi, je n'en crois rien, mais tout le monde n'est pas de mon avis. On a eu beau l'acquitter, toute cette magie-là ne me dit rien. Voyez-vous, cet homme-là sait trop de choses ; il a voyagé pendant des années, on ne sait où, et bien des mystères s'apprennent làbas sous le soleil d'Asie. On commençait à oublier. Mais ce diable d'homme ii'a-t-il pas imaginé, vieux comme il est, d'écrire un roman! et pas des plus honnêtes, je vous prie. Un roman, à son âge! Ses histoires sont drôles, c'est vrai. Mais là-dedans il raconte que pendant ses voyages il a été changé en âne. Comme il est magicien et dit toujours la vérité, on ne sait

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plus que penser. Comprenez-vous cela? En âne, notre pliilosophe de Madaura ! vraiment, nous n'avons pas son pareil dans toute l'Africpje. »

Le bourgeois de Carthage a raison, et nous aussi, qui ne jugeons pas de même. Apulée est un de ces esprits encyclopédiques, âpres à la curée de toutes les connaissances, qui se rencontrent au commencement et à la fm des civilisations. Par cette souplesse de l'esprit et celte variété d'aptitudes il émerveillait la curiosité de ses compatriotes. Naturellement ce mérite s'efface aux yeux de la postérité, qui connaît les originaux grecs de cette science un peu banale. D'ailleurs la plupart des ouvrages d'Apulée sont perdus. Du savant, il ne reste rien ; et l'on peut s'en consoler : malgré ses lunettes et ses miroirs, il étudiait la physique dans les livres et sans doute ne nous apprendrait rien. Du philosophe nous possédons quelques traités où il compile péniblement la doctrine de Platon et d'Aristote : des grandes écoles, où s'élaborait la pensée hellénique, il n'a retenu que les rêveries; il se lient entre ciel et terre avec les démons.

Mais dans VA^Jologie^ dans les fragments de discours et les ébauches qui composent le recueil des Florides^ revit l'orateur à la pensée ingénieuse, à l'érudition curieuse, à la parole vibrante. Parmi nos conférenciers contemporains nous n'avons pas de plus habile assem-

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bleur de mots, d'imagination plus alerte. Rien de plus amusant que de voir ondoyer au théâtre deCarthage cette bizarre éloquence, toute de circonstance et cependant encombrée de souvenirs classiques, toujours à l'affût de l'anecdote inédite, de l'allusion, de l'antithèse et du détail pittoresque. A tout moment déborde la vanité naïve du causeur, ce qui n'est point pour surprendre des modernes. L'esprit y pétille, parfois y éclate en fusées de mauvais goût. Mais tout cela vit, se colore de fantaisie, s'égaie d'inventions drolatiques. Dans cette éloquence, d'allure très moderne, la joie d'une imagination originale renouvelle les procédés de l'école. La rhétorique a façonné à des degrés divers toutes les œuvres d'Apulée, ses livres comme ses discours. Elle a fait germer les défauts de sa nature, la manière, la recherche des fausses élégances et des contrastes hasardeux. Mais elle a développé à plaisir les qualités de ce gascon de Numidie, la verve au mouvement perpétuel, le goût des rapprochements imprévus, le sentiment des formes et des couleurs, le don de voir et de faire voir les choses dans la lumière. Elle l'a conduit à découvrir une nouvelle allure de siyle. Les écoles mettent entre les mains de ceux qui y passent leur jeunesse un instrument de travail. La plupart des gens appliquent cet instrument à des objets ou des idées de convention. Après avoir quitté

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ses maîtres, Apulée a su regarder autour de lui; dans le brillant de son œil noir s'est reflété le monde de son temps, et la nature dans son infinie variété. Par là, malgré son fatras et ses recherches puériles d'antithèses, il s'est créé un siyje bien à lui, très personnel, chatoyant de couleur et frappant de vérité. L'exemple du rhéteur carthaginois n'a pas été perdu pour les Africains ; Tertullien et Augustin ont appris d'Apulée à regarder les choses avant de les décrire, à rendre avant tout, prises sur le vif et notées sans grand souci de la grammaire, leurs impressions et sensations individuelles. Par là s'est créée dans l'Afrique romaine une école littéraire fort originale, où brillent au premier rang des qualités rares dans l'antiquité et que volontiers l'on proclame toutes modernes, la franche personnalité de l'auteur, le réalisme de l'observation et le relief de l'expression.

C'est dans l'œuvre principale d'Apulée, son grand roman de mœurs, ses Mc/amorphoses ou son A/ie d'or, que se révèle avec toute sa crudité cette conception originale du style. Elle y sert à merveille l'idée du livre, où défilent en longs compartiments, avec le pittoresque de leur costume et le débraillé de leur langage, les gens de toute condition, escortés de leurs bêtes et de leurs objets familiers. Armé de son amusante audace d'Africain, Apulée y rompt d'or-

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dinaire avec toutes les conventions, même les plus respectables, comme les conventions de la morale et de la grammaire. Avant tout, il veut peindre les choses et les hommes. Pour cela, tout lui est bon, le parler populaire comme les tournures de son patois indigène. Il forge des mots, bouleverse la phrase, emploie méchamment toutes ses habiletés de rhéteur consommé à violer, en protestant de son respect, toutes les traditions classiques. Et toujours, cachée derrière l'angle du tableau, on devine la tête railleuse du madré Carthaginois.

Mais les hommes sont faits de contrastes. Ce conférencier à l'affût du succès, ce novateur en style, ce satirique sans vergogne, on nous l'a dit, c'est en même temps un dévot, et des plus convaincus. Explique qui pourra la contradiction. Apulée pendant ses voyages d'orient s'est fait aflîlier à toutes les sectes religieuses, initier à tous les mystères, non par simple curiosité d'observateur, mais par entêtement de piété. Ce qu'il aime de Platon et des néo-platoniciens, ce sont leurs rêveries poétiques. S'il connaît bien les hommes, il connaît encore mieux les dieux, surtout les êtres bizarres qui se balancent dans la région des nuages, les démons. Ce qui le poussait vers les sciences physiques, c'était la curiosité de l'infiniment petit et de l'infmiment grand, le besoin de sonder l'inconnu, de tou-

cher l'impalpable. La science éclaire un petit coin du monde: Apulée courait de suite aux bouts, là où commence le noir de la nuit. Dans son impatience de voir, il passait des faits réels, qu'il connaissait bien pourtant, aux théories surnaturelles où se plaisent les religions, puis aux fantasmagories des sciences occultes. Pendant toute sa vie le suivit le soupçon de magie. Après sa mort, personne ne douta plus ; et deux siècles plus tard, ce romancier railleur passait pour le plus grand enchanteur de l'Afrique.

Le rhéteur, le romancier, le magicien, voilà tout ce qui doit subsister d'Apulée pour les modernes. Fut-il bon médecin et bon avocat? conseiller municipal intègre et prêtre irréprochable? physicien et philosophe? Nous voulons bien en croire le bourgeois de Carthage, et Apulée luimême qui souvent parle de ses aptitudes multiples, avec une vanité si naïve et si énorme qu'elle devient une charmante bonhomie. Mais tout cela a péri, et il est à croire que le meilleur nous reste. Ce qui est certain, c'est qu'Apulée se présente à nous avec des talents et une physionomie d'une singulière complexité. Comment peut-on être à la fois satirique mordant, et dévot enthousiaste? romancier réaliste, et sorcier? Comment un bon scholare, bouffi de toute la sève des écoles, s'est-il créé un style si personnel, si original? A vrai dire on expliquerait le

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phénomène, si l'on voulait, car tout s'explique après coup. Mais le plus sûr en ces questions est de ne point se perdre en vaines subtilités. Ce sont souvent les apparences qui mentent le moins. Et il est permis de s'étonner que d'un rhéteur romain ait pu sortir un grand romancier ; et d'un romancier, un sorcier.

En tout cas, magie, roman, rhétorique, voilà pour nous tout Apulée. Dans tout ce que nous savons et lisons de lui se mêlent ces trois éléments : dans sa vie aventureuse, dans l'histoire romanesque de son mariage, dans son procès de magie et son plaidoyer ; dans les fragments de ses conférences de Carthage, ou ses ébauches d'orateur ambulant ; dans ses œuvres philosophiques qu'envahissent les procédés oratoires, les tableaux de mœurs, les théories sur les démons; dans son roman, si cru d'observation, mais où circulent les magiciens, où intervient souvent le rhéteur; dans son style où les souvenirs d'école se heurtent au réalisme et au pittoresque ; enfin, dans la légende, formée autour de son nom, où les Africains des siècles suivants mêlent les inventions littéraires de l'auteur aux épisodes de sa vie réelle. Toujours l'imagination des Africains a confondu dans une admiration enthousiaste, mais un peu effrayée, le rhéteur, le romancier et le magicien.

Apulée conférencier de Garthage

C'est fête à Garthage parmi les lettrés et les mondains : aujourd'hui va parler Apulée, le conférencier à la mode.

Nous sommes sous le règne de Marc-Aurèle. L'Afrique, en pleine prospérité , commence à jouer un rôle prépondérant dans l'empire romain. La vieille cité d'Ilannibal, rebâtie par les colons de C. Gracchus, entièrement reconstituée sous le principat d'Auguste, a depuis longtemps secoué son linceul de ruines. Bien loin sur le plateau s'allongent des boulevards, des rues tirées au cordeau; le plan de la ville romaine se lit encore de nos jours sur le sol; les deux grandes voies qui mènent de la tour de Sidi-bou- Saïd à Tunis et du couvent de Saint-Louis à Kamart coupent à angle droit tous les chemins de la région, comme les avenues de Garthage au temps d'Apulée et de TertuUien. Mais on ne peut maintenant sans une étude patiente du terrain, sans un effort d'imagination rétrospective, voir les temples, les palais et les portiques

APULÉE rONFERE XCIEH DE CARTHAOE. H

qui jadis blanchisscaient au soleil. A cette époque l'antique Byrsa, la colline sainte d'Eschmoun et de Tanit, s'est habillée à la romaine pour recevoir les sanctuaires d'Esculape et de Juno Gaelestis : c'est le capitole de la nouvelle Afrique. Sur les pentes de l'acropole, autour des ports, le long de quais immenses, dans les vastes faubourgs qui bordent le lac et la route directe de Tunis, s'agite une population bigarrée aux costumes éclatants; partout le manteau court des marchands grecs, la toge savamment plissée des citoyens romains frôlent le capuchon conique des indigènes et la peau noire des Soudanais. L'ancienne rivale de Rome est devenue l'une des capitales du monde romain. Comme Antioche et Alexandrie, elle est un rendez-vous d'affaires et de plaisirs. Elle accueille les artistes et les gens de lettres, se pare de florissantes écoles. Déjà elle a fourni à l'Italie des rhéteurs et des grammairiens, comme elle va lui donner des hommes d'état et des empereurs. Bientôt, sous l'influence du christianisme, elle produira ou attirera les meilleurs écrivains, les plus puissants orateurs de l'église latine. En attendant, elle jette un rayon de gloire sur le dernier grand siècle du paganisme.

La foule se porte vers le théâtre. Ce morument était situé, paraît-il, dans le quartier de l'est, à mi-chemin entre les ports et Sidi-bou-

Saïd, sur le bord du plateau qui domine la mer et les thermes ruinés de Bordj-Djedid. Pour se figurer cette imposante construction, il faut interroger les restes de l'amphithéâtre et les descriptions pompeuses des voyageurs arabes. « Le monument le plus merveilleux de Garthage, dit El-Bekri, est la maison de divertissement que l'on nomme aussi El-Thiater. Elle se compose d'un cercle d'arcades soutenues par des colonnes et surmontées par d'autres arcades semblables à celles du premier rang. Sur les murs de cet édifice on voit les images de tous les animaux et des gens qui s'adonnent aux métiers. On y distingue des figures qui représentent les vents; celle de Testa l'air souriant; celle de l'occident, un visage renfrogné. » Edrisi, qui visite les ruines de Garthage un siècle plus tard, déclare, sans doute avec son exagération d'oriental, que le monument appelé El-Thiater n'a pas son pareil en magnificence dans le monde entier. Les voyageurs arabes ne se lassent pas d'admirer l'élégance et les dimensions colossales des monuments de Garthage. Ils trouvent les colonnes blanches comme la neige, brillantes comme le cristal. L'un deux rend avec une naïveté bien pittoresque l'impression de grandeur qu'il avait ressentie à la vue de ces ruines : sur le chapiteau d'une des colonnes, dit-il, douze hommes pourraient s'asseoir les jambes croisées et avoir

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au milieu d'eux une table pour y manger et pour y boire.

Déjà le public se presse dans les escaliers et sur les gradins du théâtre. Des galeries et des promenoirs on voit se dérouler dans toutes les directions des tableaux enchanteurs. Vers le nord-ouest, le flot montant des riches palais du quartier de Megara cache le Djebel-Khaoui et sa ville des morts ; au delà d'un petit golfe que remplissent aujourd'hui les marais de la Sebkha, derrière les collines de l'isthme, on devine la vallée du Bagradas et la cité d'Utique. A l'ouest, au-dessus des bruyantes galeries du forum s'allongent les portiques silencieux du palais proconsulaire ; un escalier monumental, que les marins voient briller de loin bien avant d'entrer au port, s'élève, sur les pentes de l'acropole, jusqu'à la terrasse du grand temple d'Esculape. Les constructions de Byrsa masquent l'amphithéâtre, le cirque et les aqueducs de la Malka. Mais au sud-ouest, dans les eaux tranquilles des deux ports, dorment les barques légères de l'Orient et les gros vaisseaux d'Italie à la proue bariolée: près du rivage, une petite colline, sans doute l'acropole primitive, rappelle les origines modestes de la grande cité; à droite et à gauche miroitent les eaux du lac de Tunis et se resserre la langue de terre de la Goulette; au loin, dans l'atmosphère lumineuse, l'œil s'arrête sur les

flancs tourmentés et la cime hardie du Zaghouan, où va s'attacher le ruban dore du grand aqueduc de Garthage. Vers l'est, au delà des quais, les lignes bleues de la mer sont coupées par une montagne grise qui s'amincit en pointe au promontoire de Mercure. Dans toutes les directions brille, d'un éclat incomparable, la beauté de la ville que des inscriptions appellent « la douce Garthage ». Voilà de quoi calmer l'impatience du public.

Décidément le conférencier tarde à paraître. On ne lui en veut pas trop : on sait qu'il emploiera tout son esprit à s'en excuser. Apulée connaissait bien son défaut : il préparait d'avance quelque anecdote, qu'il servait à l'occasion. On a beau, disait-il, faire diligence, on a beau monter sur un cheval éprouvé, solide des reins et léger des jambes. On vient de piquer des deux ; mais voilà qu'on croise un grand personnage ; il faut retenir son cheval, ralentir le pas, sauter à terre; il faut prendre sa cravache dans la main gauche et dégager sa main droite pour donner le salut; il faut répondre aux questions, cheminer quelque temps à pied et se résigner à causer. Le public ne résistait pas à de si pressantes raisons, à tant de bonhomie ; on souriait ; on prenait tant de plaisir à l'excuse qu'on oubliait le tort. L'impatience même des auditeurs fournissait au conférencier l'occasion d'un joli

tableau de mœurs. Il s'amusait à décrire les attitudes d'un public qui attend. Chacun veut profiter du répit pour se placer le plus près possible en face de l'estrade. Le théâtre est plein comme un œuf, on est pressé l'un contre l'autre. Celui qui arrive un peu en retard fait signe à ses amis, qui se serrent pour lui; les personnes qui sont assises au bout du banc se plaignent d'être poussées hors des gradins. Puis s'engagent des conversations particulières ; ceux qui ont manqué la leçon précédente s'informent de ce qui a été dit ; ceux qui l'ont entendue la résument. Quand tout le monde est au courant, on se demande ce qui va suivre. On parle de l'orateur : les uiis murmurent, la majorité excuse son retard. La peinture était prise sur le vif. Apulée s'était tiré d'embarras, et le public applaudissait ; car il ne se fâche point de la satire et de l'ironie, quand il se reconnaît dans le tableau.

Cette fois, d'ailleurs, les sujets de conversation ne manquent pas. Apulée a depuis quelque temps interrompu son cours; on en cherche les raisons, et des gens bien informés affirment qu'il a été malade, qu'on Ta rencontré dans une ville d'eaux voisine. On interroge les députés des cités africaines à l'assemblée provinciale ; ils ont dû voir l'orateur, qui est leur président. Aujourd'hui encore les députés ont voulu donner à Apulée un témoignage éclatant de leur sympathie :

ils sont venus presque tous au théâtre, avec les décurions et les hauts fonctionnaires ils occupent les places d'honneur. Au milieu d'eux on se montre ^Emilianus Strabo, qui, dit-on, va être bientôt nommé proconsul d'Afrique. 11 a, trois jours auparavant, pris la parole dans le sénat de Garthage ; il a déclaré qu'il élèverait une statue à Apulée et payerait lui-même toute la dépense ; il a demandé seulement à la municipalité d'accorder un emplacement. Le même jour, on a proposé dans le sénat d'offrir une seconde statue au nom de la ville; la discussion a été renvoyée à la prochaine séance, on ne doute pas que le vote ne soit favorable. Yoilà pourquoi le théâtre est si plein et le public si patient : Apulée va certainement remercier ses auditeurs qui ont pris l'initiative de tant d'honneurs, et les autorités qui ont tout accordé. On s'attend à un grand discours d'apparat.

Enfin l'on bat des mains. Voici l'orateur. 11 peut avoir quarante ans, il est dans la plénitude de la vie et du talent. 11 est beau, d'une insolente beauté méridionale. C'est pour ses envieux un perpétuel sujet de railleries. Ils ne lui pardonnent pas sa bonne mine, ni sa longue chevelure qui retombe en boucles sur ses épaules. Ils l'ont surnommé « le beau philosophe. » Il est l'homme à la mode, autant pour sa figure que pour son éloquence, depuis les débats d'un

procès retentissant qu'on lui a intenté naguère dans la ville d'Ea et qu'il a plaidé lui-même devant le proconsul d'Afrique. Entre autres choses on l'accusait d'avoir déployé toutes ses séductions pour gagner le cœur de la riche veuve qu'il a épousée, on lui reprochait d'avoir rimé la recette d'une poudre dentifrice et de se regarder volontiers au miroir. 11 a répondu en homme d'esprit. 11 a cité les vers d'Homère, la réponse de Paris à Hector : « Personne ne doit mépriser les dons des dieux : ce qu'ils donnent, ne l'a pas qui veut. » 11 a démontré qu'il n'avait point eu à rechercher la veuve et qu'il avait simplement cédé à ses avances. 11 a revendiqué pour tout homme, surtout pour un avocat et un prêtre, le droit de soigner ses dents. Il a avoué posséder un miroir et même s'y regarder volontiers. Comme physicien, il a trouvé dans son miroir de merveilleux sujets de réflexions et d'études. Comme philosophe, il a suivi le précepte de Socrate, qui conseillait à ses disciples de se contempler fréquemment au miroir, afin de songer à compenser leur laideur par la beauté du caractère ou à ne pas gâter un joli visage par de mauvaises mœurs. Comme orateur, il a imité Démosthène, qui méditait ses causes devant son miroir. Comme artiste, il y a admiré la plus merveilleuse reproduction de la nature vivante ; « L'image y est toujours de l'âge de ceux qui la

regardent, depuis les premiers temps de l'enfance jusqu'à la fin de la vieillesse. Elle suit toutes les phases de l'existence, elle prend toutes les attitudes, elle exprime toutes les nuances de la joie ou de la tristesse. Au contraire, un portrait d'argile, de bronze, de marbre, en cire ou en peinture, tout portrait enfin qui est l'œuvre de l'industrie humaine, cesse bientôt d'être ressemblant ; c'est comme un cadavre, dont la face est toujours la même, toujours immobile. » Pourtant Apulée redoutait que les agréments de sa figure ne fissent un peu oublier à ses admirateurs toutes les ressources de son talent. Aussi aimait-il à introduire dans ses longs cheveux ce savant désordre qui est le dernier raffinement de l'art : « Ma chevelure, disait-il, que par un mensonge effronté l'on m'accuse de laisser flotter sur mes épaules par un calcul de coquetterie, ma chevelure, vous la voyez. Comme elle est séduisante et bien soignée! Est-il une crinière plus hérissée^ plus enchevêtrée? Ne diraiton pas de l'étoupe en paquets et en bourres? Impossible de s'y dépêtrer, tant il y a de jours que je n'ai pris soin de l'arranger, même de la démêler et de la séparer. »

Tel est le beau conférencier que les Carthaginois saluent de leurs bravos enthousiastes. 11 a l'oreille de ce public, à la fois ardent et frivole, qui lui passe toutes ses fantaisies. Aussi avec

quelle aisance il ouvre son cours, avec quelle vanité naïve il va parler de lui-même d'un bout à l'autre!

11 se tourne d'abord vers les grands personnages qui siègent aux premiers bancs. Tous ont contribué aux honneurs qu'on vient de lui décerner; les uns ont pris l'initiative, les autres ont voté en sa faveur. Mais l'orateur voit qu'il faut avant tout satisfaire la curiosité du public. Pourquoi donc a-t-il quelque temps suspendu ses conférences? Il s'est fait, dit-il, un devoir de rendre compte à ses auditeurs de tous les instants d'une vie qu'il leur a consacrée pour toujours ; tout ce qui le concerne ne peut les laisser indifférents ; il doit leur raconter par le menu ses occupations sérieuses et frivoles. Si les Carthaginois n'ont pas entendu depuis longtemps leur conférencier favori, c'est qu'il est allé faire une saison aux Eaux persiennes, une station thermale des environs. Il a failli m'arriver, ajoute l'orateur, la mêoiie aventure qu'à Philémon, l'auteur comique.

Ici Apulée s'arrête un instant pour jouir de la surprise de son auditoire. On chuchote vainement entre voisins; personne ne se rappelle l'aventure de Philémon. « Vous connaissez bien, reprend l'orateur, le genre de son talent; voici, en peu de mots, l'histoire de sa mort. » Mais on s'agite sur les gradins; on ne veut pas

laisser échapper un morceau délicat de critique littéraire, et voilà que la curiosité du public prend un autre cours. Apulée ne se fait pas trop prier : « Vous voulez que je parle aussi un peu de son talent? Eli bien ! ce Philémon était un poète de la comédie moyenne. » Et il peint à grands traits l'auteur athénien. Le public se pâme d'aise ; les ignorants saisissent avec empressement cette occasion de s'instruire ; les lettrés savourent les aperçus ingénieux de l'orateur.

Un jour, continue Apulée, Philémon lisait une pièce qu'il venait de composer. Il en était au troisième acte; c'est le moment le plus intéressant d'une comédie; les auditeurs étalent tout à leur émotion. Soudain, une averse, comme cela m'est arrivé récemment avec vous, met l'auditoire en fuite. On fait cependant promettre à l'auteur que le lendemain il achèvera la lecture de sa comédie sans rien passer. Le jour suivant, une foule plus nombreuse encore envahit les gradins du théâtre. Mais on patiente en vain ; l'écrivain ne paraît pas. On envoie aux nouvelles chez Philémon. On le trouve chez lui, mais étendu raide sur un lit, sans haleine, dans l'attitude de la méditation. Il serrait encore son manuscrit dans sa main, sa bouche était collée sur le feuillet ouvert, mais il ne songeait guère à son livre et à son auditoire : il était

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mort. Les exprès reviennent en hâte; ils annoncent au public que le poète Philémon, attendu pour finir au théâtre la lecture d'une comédie de son invention, avait déjà chez lui terminé le vrai drame, le drame de la vie. Il avait dit pour toujours aux choses de ce monde: « Adieu, applaudissez ! » et à ses amis: « Pleurez et lamentez-vous ! 1) Et le peuple quitta le théâtre pour suivre le convoi du poète.

L'émotion gagne les Carthaginois et Apulée lui-même. Mais à quoi bon toute cette histoire ? Chacun de s'étonner, à la grande joie du conférencier. Enfin il se décide à expliquer sa digression. Cette aventure tragique du poète athénien, il se l'est rappelée récemment, parce que lui, Apulée, a failli subir le même sort. A la dernière séance, un violent orage avait interrompu la lecture et dispersé les auditeurs. A la demande du public, le conférencier devait reprendre le lendemain. En sortant du théâtre, poursuivi par la pluie, il s'est réfugié dans la palestre. Là il a voulu se mêler aux lutteurs, mais il s'est tordu le talon si violemment qu'il a manqué se rompre l'aiticulation. A ce propos, l'orateur, qui connaît l'histoire naturelle et pratique même la médecine, donne les détails les plus précis sur sa blessure. Que Carthage se rassure : les os sont rentrés en place. Mais il s'est produit un gonflement qui dure encore. Ce n'est pas tout :

pendant que le patient raccommodait lui-même son articulation à la force du poignet, il a senti la sueur lui couvrir le corps, et un frisson s'est déclaré. Puis sont survenues des douleurs aiguës d'intestins. Le pauvre orateur s'est cru perdu, il a songé aux Carthaginois, il a craint de ne pouvoir jamais achever sa conférence, comme jadis Philémon. Enfin son tempérament vigoureux a triomphé du mal. 11 a pu se faire transporter aux Eaux persiennes, dont les piscines bienfaisantes ont hâté sa guérison. Sa jambe n'était pas encore bien solide ; mais il a voulu se mettre en route au plus vite pour tenir la promesse faite à ses chers Carthaginois. Chemin faisant il a appris les honneurs dont on l'accablait. Cette bonne nouyelle a fait plus encore que les bains, maintenant il ne boite plus, il ne s'est même jamais senti si ingambe.

On ne tourne pas un compliment de façon plus galante : les applaudissements éclatent, plus nourris que jamais. Puis on se taît religieusement sur les gradins : voici le remerciement attendu, on sait que l'orateur va déployer tout l'arsenal de ses grâces câlines.

Alors, sur les lèvres du conférencier, se heurtent les antithèses, se pressent les arguments subtils. 11 est mille fois reconnaissant des honneurs obtenus, parce qu'il ne les a pas sollicités une seule fois. La glorieuse Carlhage mérite bien

qu'on recherche son suffrage ; mais enfin c'est payer cher un bienfait que de l'arracher par des prières. Le solliciteur n'est redevable qu'à luimême du succès de ses démarches. Quand on n'a pas intrigué, on est doublement l'obligé de son bienfaiteur, d'abord parce qu'on n'a rien demandé, ensuite parce qu'on a tout reçu. Voilà pourquoi la reconnaissance d'Apulée dépasse toute mesure. Il proclamera en tout lieu la générosité et la grandeur de Garthage. Il consacre sa conférence d'aujourd'hui à ce remerciement solennel. Si l'on fait bon accueil à son discours, il s'engage à le publier. Mais il faut pour cela qu'il obtienne aussi l'approbation d'un personnage considérable, plus grand encore par sa gloire littéraire que par ses titres de consul et de patricien. C'est l'homme qui occupe ici même la place d'honneur.

. A ces mots, tous les yeux se tournent vers vEmilianus Strabo. Apulée va lancer sur lui une fusée de compliments, avec toute sa fougue d'Africain. Personne ne saurait être comparé à Strabo, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Il est le plus honnête homme parmi les gens titrés, le mieux titré parmi les honnêtes gens; sa science les éclipse tous. Apulée voudrait bien paraître reconnaissant; mais il se sent si heureux, dit-il, qu'il ne trouve pas l'expression de sa pensée. Tout concourt à

rehausser l'éclat de l'hommage qu'il vient de recevoir. Où a-t-il obtenu des témoignages si flatteurs? Dans une assemblée illustre, le sénat de Carthage. De qui? D'un personnage consulaire. Bien d'autres se glorifient de lui être seulement présentés ; or, c'est ce consulaire lui-même qui s'est constitué le panégyriste d'Apulée devant les primats de la province. Il y a trois jours, dans la curie de Carthage, Strabo a demandé l'autorisation d'élever une statue de l'orateur sur une des places les plus fréquentées de la ville. 11 a daigné rappeler le temps de leur camaraderie à l'université. Il a déclaré qu'il tenait à honneur son amitié. Il a mentionné les peuples et les cités qui avaient déjcà voté des statues à Apulée. 11 a montré que l'orateur jouissait de l'honneur souverain, la grande prêtrise d'Afrique. Enfin il a promis d'ériger lui-, même la statue, à ses frais, dans Carthage. Comment ne pas être ému de ces témoignages éclatants? Ils viennent d'un homme qui a été consul à Rome et va bientôt être nommé gouverneur d'Afrique, d'un homme à qui toutes lés provinces de l'empire se glorifient: de consacrer des chars de quatre et de. six chevaux.

Il y a cependant un point noir à l'horizon ; et le conférencier le signale avec une amusante bonhomie en se tournant vers le banc des conseillers municipaux. A la fameuse* séance d'il

y a trois jours, après la motion de Strabo, tous les sénateurs de Cartilage ont émis un vote favorable. « C'est un véritable sénatus-consulte », dit avec emphase le malin avocat pour flatter la vanité locale. Mais quelqu'un a proposé en même temps d'élever aux frais de la ville une seconde statue d'Apulée. Cette fois le vote n'a pas été enlevé par acclamation ; on a remis la discussion à la prochaine séance. Le conférencier en laisse voir un peu de dépit. 11 s'ingénie à chercher une explication dont ne s'offusque point son orgueil. J'espère, dit-il, que si l'on a différé le vote de la seconde statue, c'est par égard pour Strabo. Ce jour-là appartenait au consulaire ; en accordant au même moment de nouveaux honneurs, le sénat aurait pu paraître empiéter sur les droits du grand homme. Mieux vaut pour les décurions imiter Strabo que de sembler rivaliser avec lui. Apulée ne doute pas d'ailleurs du résultat du second vote. Il a le public pour lui; or de tout temps les magistrats et conseillers municipaux sont chargés d'exécuter les volontés du public. Heureusement, dit- il, qu'en cette circonstance le mandat des Carthaginois s'accorde avec la volonté de leur sénat. Mais le temps passe et, malgré tout le plaisir que les Carthaginois prennent à écouter l'orateur et l'orateur à parler de lui, il faut songer à la péroraison. Elle est bien singulière et vraiment

inattendue. Apulée connaît ses compatriotes et les natures du midi, promptes à l'enthousiasme, mais promptes à l'oubli. 11 sait par expérience que les cités et les assemblées d'Afrique votent aisément des statues et tous les honneurs imaginables ; mais il sait aussi que trop souvent les plus beaux décrets restent lettre morte. Les poches se ferment quand vient la carte à payer. Il a été acclamé dans le sénat, il a obtenu les applaudissements du peuple, les sympathies des décurions et l'approbation des magistrats : on lui a voté une statue. « Que manque-t-il donc à la statue dont on m'honore ? Rien que le prix du métal et la main de l'artiste. » Cette statue, est-il bien sûr qu'on l'exécute jamais ? la verra-t-il se dresser sur une des grandes places de Garthage? Telle est la préoccupation d'Apulée. 11 déclare à ses auditeurs que même les villes de second ordre ont toujours tenu leurs promesses envers lui ; Garthage ue peut faire moins, et le Sénat de la grande cité, quand il s'agit des plus graves intérêts, décrète et ne calcule pas. Pourtant Apulée ne se sent qu'à moitié rassuré ; il imagine alors de co)îclure avec ses auditeurs un étrange marché. Les Carthaginois sont très friands des louanges qu'on accorde à leur capitale ; or la renommée d'Apulée s'étend au loin ; ses ouvrages passent les mers, sont lus partout ; les éloges qu'il décerne ont un retentissement dans tout

APULÉE CONFÉRENCIErx DE CARïHAGE. 27

l'empire. C'est par là qu'il tient les Carthaginois. Il ne publiera son discours, si flatteur pour ses compatriotes, que le jour où la statue sera achevée, dressée, inaugurée. « L'expression de ma gratitude, dit-il, sera plus complète, quand votre générosité aura été suivie d'effet. Je vous promets, nobles sénateurs, illustres citoyens, dignes amis, je vous promets pour le jour où l'on dédierama statue, l'hommage de mon œuvre littéraire, où j'exprimerai plus complètement ma reconnaissance. Puis je chargerai mon livre d'aller dans toutes les provinces, et dans le monde entier, et dans tous les temps, immortaliser à jamais et chez tous les peuples la gloire de votre bienfait. » Voilà le public prévenu. Le conférencier se retire au son des bravos. Les Carthaginois se répandent hors du théâtre et redisent par la ville à quelle condition leur illustre compatriote s'est engagé à publier son panégyrique de Carthage.

Le conférencier fantasque, dont nous venons d'admirer au théâtre de Carthage les gracieuses audaces et la triomphante vanité, a été sous les Antonins l'enfant gâté de l'Afrique romaine. Par ses qualités comme par ses défauts il séduisait

28 APULKE.

ses compatriotes de la Proconsiilaire et de la ^Numidie. Il avait leur imagination vive, leur ingéniosité d'esprit, leur naïveté de pédantisme, leur amour-propre incommensurable. Rien ne le ravit comme une citation imprévue, une antithèse cherchée bien loin, une expression pittoresque, un tour de force accompli devant un nombreux auditoire. Il aime le bruit et le mouvement ; sa nature expansive ne s'accommode point du silence. Il se résigne, quand il le faut, à un long et pénible travail de cabinet ; mais c'est qu'il entend déjà dans le lointain la foule se trémousser sur les gradins du théâtre, il voit d'avance les figures épanouies, il savoure les compliments à venir. 11 adore toutes les formes de la louange, l'approbation discrète des lettrés comme le gros rire des badauds. 11 a effleuré toutes les connaissances humaines et jette à la tête de son public tout ce qu'il sait. Il a souvent de l'esprit, et du plus fin, et du plus naturel ; mais il se tourmente pour en avoir plus encore. Il goûte autant que personne toutes les délicatesses du sentiment et tous les raffinements de la pensée ; cependant il ne redoute ni l'expression triviale, ni l'anecdote scabreuse, ni la'gaudriole. Il sait par cœur les bons auteurs de la Grèce et de l'Italie, il a étudié les lois de la grammaire qu'il a même rédigées dans des ouvrages spéciaux; pourtant il jongle avec les mots comme avec les idées, il raffole du

mot populaire, du jargon des colons d'Afrique. Il fait la révérence aux grammairiens, dès que se présente une expression punique ou libyque, une tournure familière aux indigènes. 11 a reçu l'éducation classique la plus complète et s'en souvient à l'occasion ; mais il se soucie de la belle ordonnance et de la mesure beaucoup moins que de la lumière, du pittoresque, du coloris, du succès. Il veut avant tout, composer un bonragoîit, épicé et parfumé, où tous les convives, gourmands et gourmets, trouvent, conmie l'amphitryon lui-même, à se régaler.

Apulée connaissait k merveille les goûts de son public africain ; il possédait et estimait fort les traditions classiques, en faisait même étalagé; avec cela, pour son compte, il manquait rarement de s'en affranchir. Ces diverses tendances s'expliquent par les contrastes de sa vie aventureuse. . .

Quand on part aujourd'hui de Tunis et qu'on remonte dans la haute vallée de la Medjerda, quelques heures après avoir franchi la frontière d'Algérie, on se trouve au milieu d'une riche plaine rectangulaire, que bordent deux chaînes de montagnes sombres avec des forêts de chênes-lièges et d'oliviers. Les crêtes du nord-ouest séparent les bassins de la Medjerda et de la Seybouze, et cachent nos belles cités modernes de Guelma et de Bône. Au sud-ouest s'allongent

les hauts plateaux de Tebessa et de Batna; le large massif de l'Aurès marque la limite du désert. A l'ouest, autour des sources delaMedjerda, un hémicycle de collines rondes et vertes enveloppe des ruines de théâtre, d'établissements thermaux, de palais, d'arcs et de villas : c'est l'emplacement de Thibursicum-Numidarum, la moderne Khremissa. Çàet là dans la plaine, de coquets villages français se rangent autour de la florissante cité de Souk-Ahrras, qui est en train de devenir un des grands marchés de l'Afrique du nord. Toute cette région fertile a été l'un des principaux centres de la colonisation romaine. Il n'est pas de voyageur dont l'imagination ne s'éveille au spectacle des admirables ruines de Lambessa, de Thamugas et de Théveste. C'est à Souk-Ahrras, l'ancienne Thagaste, qu'est né saint Augustin; c'est dans une cité voisine, à Hippone, qu'il fut évêque. Si nous remontons les pentes ombreuses du plateau qui ferme au sud la vallée de la Medjerda, un mulet nous conduit en quelques heures à l'ancienne ville universitaire de Madaura, où le jeune Augustin commença ses études. C'est là, sous le règne de l'empereur Hadrien, que naquit Apulée.

Madaura, une des plus anciennes colonies romaines, était bâtie à plus de neuf cents mètres d'altitude, dans une merveilleuse situation. Le vent balayait librement le plateau et rendait le

APULÉE CONFKREiNCIER DE CARTIIAGE. 31

climat des plus sain ; on y voit encore l'épitaplie d'un bon vieux colon qui y mourut à cent cinq ans, nullement aigri par l'âge, car il se dit encore a ami delà vérité. «Le paysage n'a guère changé. Les torrents, qui roulent à la Medjerda, creusent le sol gris sous mie lumière chaude; au delà des villes et des villages de la plaine, on voit se profiler les vertes croupes des montagnes de Guelma et grimacer les rochers du pays des Rhroumirs. Mais le modeste hameau de Mdaourouch ne saurait rivaliser avec l'importante cité romaine qui a jonché le plateau de ses colonnes et de ses marbres sculptés. La pauvre masure blanche où les petits Arabes épellent le Coran, assis en cercle sur leurs talons, ne rappelle guère l'antique université dont Augustin suivait les cours. Les colons de Madaura se piquaient d'aimer les arts et les lettres. Deux siècles après Apulée, un grammairien de cette ville, Maximus, était estimé par toute l'Afrique ; intrépide champion du paganisme, il avait conquis le respect de ses adversaires, et l'évêque d'Hippone, son ancien camarade, entretenait avec lui une correspondance suivie. C'est aussi à Madaura qu'appartient Martianus Capella, un des plus célèbres grammairiens latins. Sur ce plateau, oili le voyageur aujourd'hui trouve malaisément un gîte, vivaient alors de vrais lettrés.

Apulée était Africain de naissance, de tempe-

rament et de goûts : il l'était presque de race et de langue. Sa famille, originaire de l'Italie, s'était, comme aujourd'hui la plupart de nos CO' Ions français, fixée dans ce beau pays d'Afrique sans esprit de retour. Le père d'Apulée occupait dans sa ville natale la plus haute charge: il était duumvir. Pourtant, l'enfant savait à peine quelques mots de latin; il parlait presque toujours la langue du pays, un vrai patois, le libyque où s'étaient infiltrés des termes phéniciens et italiens. Comme la langue romaine était la seule langue officielle, il était nécessaire, dans la bourgeoisie africaine, de dépayser les enfants et de les envoyer quelques années aux écoles de Garthage. Mais là encore on se servait trop souvent des patois; il fallait aller jusqu'à Rome, où ces Africains ne réussissaient jamais àcorriger tout à fait leur accent étranger. Ainsi s'expliquent en partie l'originalité et l'incorrection apparente des auteurs de cette contrée : le latin n'était pour eux qu'un voile d'emprunt dont ils couvraient maladroitement leurs idées et leurs sensations propres. Bien plus tard, pendant son séjour à Rome, Apulée eut à vaincre de grands obstacles pour acquérir une connaissance précise de la langue latine et se faire admettre au barreau de la capitale. Dans la préface de son roman des iVéfdmorphoscs, composé sur ses vieux jours, il demande encore grâce pour les

maladresses et la tournure exotique de son style.

En quittant sa ville natale, l'écolier de Madaura avait donc été envoyé à l'université de Cartilage, une des plus florissantes de l'empire. On y enseignait également en grec et en latin. Le jeune Apulée y avait étudié ces deux langues et la philosophie. Il s'y était lié avec de bons camarades, qui remplirent plus tard en Afrique lesplus hautes fonctionspubliques. Il conserva toujours, de cette époque de sa vie, un souvenir ému et reconnaissant. « Je suis votre compatriote, disait-il un jour aux Carthaginois ; je suis venu à vous dès mon enfance ; je ne suis pas un étranger pour vos maîtres ; vous connaissez mes principes philosophiques, vous avez entendu ma voix, vous avez lu et approuvé mes écrits. Ma ville natale est représentée dans l'assemblée provinciale de l'Afrique ; mon enfance s'est passée près de vous, qui avez été mes maîtres. Mes études philosophiques se sont terminées en pleine Athènes; mais elles ont commencé ici. » Il fut pris à Carthage d'une véritable furie de travail ; il voulut tout connaître, tout embrasser. Il acquit peu à peu cette vaste érudition qui plus tard devait s'épanouir en gerbes de fleurs. Lors de son procès, il rappelait en termes éloquents le grand labeur de toute sa vie : « Dès mes premières années, je me suis voué corps et âme

aux belles-lettres, et à elles seules; j'ai méprisé tous les autres plaisirs, jusqu'àl'âge où me voici; j'ai peut-être plus travaillé qu'aucun autre homme; j'ai travaillé jour et nuit; j'ai prodigué, j'ai sacrifié une constitution des plus vigoureuses, et cela pour m' instruire. »

Puis avait commencé pour Apulée une vie d'aventures. Gomme bien d'autres Africains, il avait voulu voir de ses yeux cette fameuse Athènes dont ses maîtres carthaginois ne parlaient point sans émotion. Il avait voulu apprendre à fond la langue délicate et poétique de Platon, son auteur favori. Quand il songeait à toutes les élégances athéniennes, il se prenait lui-même pour un barbare. Madaura était situé sur les confins de la Numidie et de la Gétulie : a Je suis moitié Numide, moitié Gétule », disait Apulée; nous dirions aujourd'hui a moitié maure, moitié bédouin. » Il ne rougissait pas de sa ville natale et il a vanté en termes pompeux l'éclatante civilisation de Carthage; mais il n'avait pu s'empêcher de tourner les yeux vers l'Attique, la patrie commune des lettrés. Athènes, sous le règne d'Hadrien, avait retrouvé son ancienne splendeur; elle avait rompu son enceinte et couvert la plaine de ses quartiers neufs à l'est de l'Acropole; les étrangers et les curieux se pressaient sous les vastes etsomptueux portiques dont les ruines subsistent; de toutes les parties du

monde romain, les jeunes gens venaient y entendre des maîtres célèbres. A l'université revivaient avec éclat les anciennes doctrines, sur lesquelles s'étendait seulement l'étrange vernis du mysticisme oriental. Depuis les interprétations subtiles dont les critiques d'Alexandrie avaient donné l'exemple, la philosophie de Socrate et de Platon s'était transformée en une véritable religion qui enveloppait toutes les autres. Apulée avait été séduit comme ses camarades; et depuis cette époque il chercha toujours dans Platon le dernier mot de la science humaine. Mais son impatiente curiosité s'attaquait à tout. « Plus la coupe des Muses est abondante et pure, disaitil, plus elle est près de donner la santé de l'âme. » 11 s'était épris de toutes les subtilités des grammairiens et des rhéteurs. La plupart des gens s'en tiennent là, ajoute-t-il ; moi, j'ai bu dans Athènes à bien d'autres sources. Poésie, géométrie, musique, dialectique, il avait tout englouti. 11 avait gagné tous les cœurs par sa gaieté expansive et sa verve. Il connut à Athènes un de ses compatriotes, un très jeune étudiant d'OEa; c'était Pontianus, dont il devait plus tard épouser la mère : « jNous nous étions connus à Athènes par des amis communs; ensuite. nous avions logé ensemble et vécu dans une étroite intimité. » Il aima toujours à se rappeler ses amis d'AUiquc. Un jour, au théâtre de Carthage,

il lut un éloge dialogué delà métropole africaine; les interlocuteurs y parlaient alternativement grec et latin ; le premier personnage que l'auteur met en scène demande quelques renseignements sur le plus récent ouvrage d'Apulée : c'est un de ses anciens camarades à l'université d'Athènes.

11 ne s'était pas contenté d'admirer l'Atlique; son ambitieuse curiosité et son goût d'aventures l'avaient entraîné plus loin vers l'Orient. La précision réaliste et les détails pittoresques qui égaient tant de pages de son roman trahissent le témoin oculaire. Peut-être avait-il poussé jusqu'en Syrie et en Egypte; on le rencontre quelques années plus tard sur la route d'Alexandrie. En tout cas, il avait visité les côtes d'Asie Mineure. Dans une de ses conférences de Carthage, il décrira l'île de Samos et son temple de Hèra.

Puis on perd quelque temps sa trace. On le retrouve à Rome, où il eut d'abord quelques déboires. Ses longs voyages, des générosités un peu inconsidérées avaient bien entamé sa fortune. Il dut, pour gagner sa vie, se remettre avec ardeur à l'étude du latin et subir les railleries des badauds qu'égayaient son accent et son langage exotiques. Heureusement, un haut fonctionnaire, Scipio Orfitus, qui plus tard gouverna l'Afrique, l'avait recommandé à ses amis de Piome. Apulée réussit à se faire admettre au bar-

reau et vécut quelque temps du métier d'avocat. Un beau jour, comme tous les voyageurs et les aventuriers, il se lassa de la vie errante et fut pris de la nostalgie du pays natal. Et voilà comment il était revenu dans sa chère Afrique, que dès lors il ne paraît plus avoir quittée. Il s'était fixé d'abord à Madaura, au milieu des siens. Son père mourut ; Apulée prit sa place au conseil municipal. Pourtant il n'avait ^pu s'accoutumer à l'existence terne et monotone de sa petite ville. Il avait regretté les grands chemins et s'était mis en route pour l'Egypte.

Il n'était point arrivé cette fois au terme de son voyage. Il n'avait pas encore franchi la limite de l'Afrique proconsulaire, quand il fut arrêté par une bizarre aventure. C'était en hiver. Apulée tombe malade et doit se soigner dans la ville d'OEa, la moderne Tripoli. Il comptait y passer quelques jours : il y demeura trois ans. Il accepte d'abord l'hospitalité de ses amis les Appii. Mais aussitôt il reçoit la visite de Pontianus, son ancien camarade d'Athènes, qui s'empresse autour de lui. Pontianus a son idée. Il s'est mis en tête de marier sa mère à un honnête homme, choisi par lui, et qui ne soit pas tenté de tirer à soi la fortune de la famille. Il voit en Apulée le mari providentiel. Il commence à sonder son camarade avec toute espèce de formes et de tours : Apulée déclare qu'il aime trop les voya-

ges pour se marier. Alors Pontianus change de tactique ; il exagère le danger que présentent les chaleurs et les lions du désert. Il décide son ami à patienter du moins jusqu'à l'hiver prochain. Il manœuvre si bien que les Appii consentent à céder leur hôte, et voilà Apulée établi, presque à son corps défendant, chez Pudentilla, mère de Pontianus. Le quartier est plus sain; des terrasses on contemple librement la pleine mer, qu'Apulée aime tant avoir. Notre voyageur ne peut résister à tant d'amabilité; il se met à diriger les études de Pontianus et de son jeune frère, il se laisse prendre au charme de l'intimité. Cependant la santé est revenue ; tous les gens de la ville connaissent le talent d'Apulée ; il cède aux instances, et prononce dans la basilique, devant une foule immense, un grand discours. On l'applaudit à outrance, on le supplie de se fixer définitivement dans la ville et de devenir citoyen d'OEa. Après la séance, Pontianus prend à part Apulée tout grisé du succès, et démasque ses batteries. Il connaît le faible du philosophe : « Si tu prétends te dérober à cette charge, lui dit-il, parce qu'on te propose non point une jeune et belle pupille, mais une femme de médiocre beauté et mère de deux enfants; si de semblables considérations te déterminent à chercher ailleurs plus de charmes ou de richesse, je ne verrai plus en toi ni un ami, ni un vrai

philosophe. * Ce dernier argument triomphe de la résistance d'Apulée, et de son goût des voyages. Il a pu d'ailleurs apprécier depuis un an les mérites de Pudentilla. Bref, l'hymen se conclut, et les nouveaux mariés vont passer quelques semaines à la campagne.

Quand ils reviennent, tout est changé. Pontianus est un cerveau faible, un homme inconséquent. Son beau-père Rufinus, un assez vilain coquin, médite de s'approprier toute la fortune de Pudentilla ; il comprend qu'il ne pourra rien obtenir d'un honnête homme comme Apulée et lui a juré une haine mortelle. Il fait partager ses prétendus soupçons à Pontianus. On surveille le philosophe, on surprend des lettres de Pudentilla qu'on interprète méchamment. Un beau jour, Apulée est accusé d'avoir employé la magie pour capter la veuve et sa fortune. L'affaire est portée devant le proconsul d'Afrique, Claudius Maximus, un des maîtres de l'empereur Marc- Aurèle. Apulée plaide lui-même sa cause et n'a pas de peine à confondre ses ennemis. Pour se venger, il publie son Apologie, le charmant plaidoyer que nous possédons et où il déploie toutes ses grâces mordantes. Mais ces vilains débats l'avaient dégoûté du séjour d'OEa. II est venu avec sa femme Pudentilla se fixer dans la métropole de l'Afrique, où l'appelaient ses ambitions, où l'avait précédé sa réputation.

A Carthage, il a trouvé le cadre qui convenait le mieux à son éloquence tapageuse et à son talent un peu théâtral. L'Afrique apparaît à cette époque comme une des régions de l'empire où l'on se passionne le plus pour les arts et les lettres. Pour toute la contrée de l'Atlas, Carthage, la grande ville mondaine et savante, donnait l'impulsion aux esprits. Les auteurs chrétiens eux-mêmes n'ont pu s'empêcher d'admirer le merveilleux développement de la civilisation païenne en Afrique. Le farouche Salvien, dans son ouvrage « Sur le Gouccniemenl de Dieu », s'attendrit en face de Carthage : « On y trouve, dit-il, des écoles pour les arts libéraux, des laboratoires pour les études philosophiques. » Même sous les Vandales, un poète chante « Carthage fameuse par son université, Carthage fameuse par ses maîtres. » Au temps d'Apulée apparaissent dans la métropole de l'Afrique plusieurs des grands écrivains de l'église latine : Tertullien y est né, Cyprien y sera bientôt évoque. Les jurisconsultes et les grammairiens de Numidie et de Maurétanie commencent à éclipser ceux des autres provinces. A l'avènement de la dynastie africaine des Sévères, Carthage dispute à Rome le premier rang ; et plusieurs fois c'est autour de l'acropole de Byrsa que se décide le sort de l'empire. Telle était la grande cité où Apulée venait de fixer sa vie errante.

Il y rencontrait un public tout prêt, avide de s'instruire, d'une curiosité toujours en éveil. « Quand je vois une foule si nombreuse accourir à mes leçons, disait un jour l'orateur, je dois féliciter Garthage de posséder tant d'amis de l'instruction, et non demander grâce pour le philosophe qui ne se refuse pas à disserter publiquement. La grandeur de la ville explique l'aflluence de l'assemblée, et l'empressement du public explique que pour local j'aie dû choisir le théâtre. » Aussi Apulée ne parlait-il jamais de sa chère Garthage sans une émotion reconnaissante et un sincère enthousiasme. Une autre fois il disait à son cours : « Est-il une gloire plus grande et plus certaine que de célébrer Garthage, où je ne vois que des citoyens d'une érudition profonde? Tous les genres d'études sont chez vous en honneur; les enfants s'instruisent, les jeunes gens font parade de leurs connaissances, les vieillards enseignent. Oui, Garthage est la vénérable institutrice de toute notre province. Garthage est la Muse céleste de l'Afrique. Garthage est la Mnémosyne des citoyens romains. »

Sa tendresse passionnée pour la capitale de l'Afrique n'empêchait point Apulée de satisfaire son humeur aventureuse. Souvent il cédait aux sollicitations des amis qui l'appelaient dans l'intérieur du pays. Alors il congédiait pour quel-

que temps ses auditeurs de Cartilage, il entreprenait une tournée littéraire en province. 11 allait de ville en ville; il parlait, il gesticulait, il complimentait sans trêve. Et partout on l'acclamait, on lui votait des remerciements olliciels, on lui élevait des statues. Par toute l'Afrique on adorait cet enfant du pays, à l'imagination prompte, à la parole alerte, qui avait couru le monde pour s'instruire et ne s'était pas laissé gagner comme tant d'autres aux séductions de Rome. Il était revenu vivre au milieu de ses compatriotes dont il se disait fier; on lui remboursait au poids de l'or la menue monnaie de ses compliments. Le bruit de ces marches triomphales à travers la province arrivait jusqu'à la capitale où il trouvait un écho prolongé. Quand l'heureux orateur approchait des portes de Carihage, une foule immense l'attendait hors de la ville pour lui faire cortège. On s'arrêtait dans la plaine, et Apulée tout ému prenait la parole : « Quand les voyageurs pieux, disait-il, rencontrent sur leur route un bois sacré ou quelque lieu saint, ils ont coutume de se mettre en prières, d'offrir un ex-voto, de s'arrêter un moment. De même aujourd'hui, à mon entrée dans votre ville trois fois sainte, bien que je sois extrêmement pressé, je dois avant tout implorer votre faveur, prononcer une harangue et ralentir ma course. Nulle rencontre en effet ne

APLLEE CO.NFÉRE.NCIEn DE CARTHAGE. i3

saurait à plus juste titre suspendre au nom de la piété la marche d'un voyageur, ni un autel ceint de guirlandes de fleurs, ni une grotte ombragée de feuillages, ni un cliène chargé de cornes, ni un hêtre couronné de peaux, ni même un tertre consacré par une enceinte, ni un tronc d'arbre sculpté par la doloire en ligure humaine, ni un gazon imprégné de la fumée des libations, ni une pierre baignée de parfums. Car ce sont là des objets peu frappants; pour quelques voyageurs qui les cherchent et les adorent, bien d'autres ne les voient point et passent outre. » Ces fêtes touchantes, ces entrées triomphales resserraient encore les liens de l'orateur et de son public. Et quand Apulée reprenait son cours, on pouvait s'attendre à quelque nouvelle effusion de reconnaissance. 11 disait au théâtre : « 0 Carthaginois, voici comment j'acquitte par tous pays la dette que j'ai contractée pour l'instruction acquise auprès de vous dans mon enfance. Partout je me donne comme un enfant de votre cité; partout je vous prodigue des éloges de toute sorte. Votre gloire littéraire est celle qui exalte le plus ma studieuse émulation ; votre puissance, celle que je célèbre le plus glorieusement; vos divinités, celles pour qui j'ai le plus de respect et de vénération, n

A Carthage, Apulée exerce en même temps bien des métiers différents. Son talent souple

se prête à tout. On voit par de curieuses inscriptions d'Afrique, parfois rédigées en trois langues, en punique , en grec et en latin, que dans le pays on estimait beaucoup tous les gens de carrières libérales, avocats, médecins, professeurs, savants, Jettrés, artistes. Apulée a été tout cela, ou peu s'en faut. S'il ne parait pas avoir lui-même exécuté d'œuvres d'art, beaucoup de ses livres nous montrent en lui un grand amateur de tableaux et de statues. Il n'abandonnait pas sa profession d'avocat, dont il avait jadis vécu à Rome. S'il s'est moqué des médecins dans son roman des Métamorphoses, il n'en fait pas moins à tout propos étalage de sa science médicale, et on lui a longtemps attribué divers ouvrages apocryphes qui traitent de l'art de guérir; à Carthage, on l'appelait souvent en consultation, surtout pour les maladies nerveuses. Il s'occupait beaucoup d'histoire naturelle ; divers livres sur les plantes nous sont parvenus sous son nom ; des pêcheurs de Carthage étaient spécialement chargés de chercher pour lui de curieux poissons de mer ; on venait le voir disséquer dans son laboratoire, aisément ouvert aux jeunes gens et aux étrangers. Comme grammairien, il fit autorité pendant plusieurs siècles ; on l'a souvent cité, et on lui a longtemps attribué quelques opuscules. Il tenait surtout à sa réputation de philosophe : il montra tou-

APILKE CONFKRENCIErx DE CARTHAGE. i5

jours dans ce genre d'études un tour d'esprit mystique, comme la plupart des auteurs africains, que dominait encore rinfluence de la race sémitique ; dans plusieurs traités que nous possédons, il a exposé les doctrines de Socrate, de Platon et d'Âristote : saint Augustin et bien d'autres écrivains, même les copistes des manuscrits désignent ordinairement Apulée sous le nom de « philosophe platonicien de Madaura. » En littérature, Apulée s'était exercé dans presque tous les genres ; il avait composé des 'poésies et des romans; nous pouvons apprécier encore l'ingénieuse originalité de son talent; VAfie d'or reste une des œuvres les plus savoureuses et les plus piquantes de l'antiquité. Mais les arts, la science et les lettres ne suffisaient pas à la prodigieuse activité d'Apulée. Il s'est mêlé à la vie politique ot religieuse de son temps. Il a siégé au conseil municipal de Madaura. Il a été prêtre du grand dieu de Carthage, Esculape, et conservateur de la bibliothèque qui suivant l'usage antique dépendait du sanctuaire. Un jour, à son cours, il s'excusait de traiter de graves questions dans un théâtre : « Supposez donc, dit-il, que je vous parle dans le Sénat ou dans la bibliothèque de Carthage. Figurez-vous, si mon langage est digne du Sénat, que vous m'entendez réellement au Sénat ; s'il est savant, ta la bibliothèque ». Apulée rappelle lui-même à ses audi-

teurs un discours qu'il prononça dans le temple d'Esculape sur l'acropole de Byrsa. Il met son éloquence sous la protection du dieu dont il est prêtre. « Au début de ce discours, devant un tel auditoire, je ne puis me placer sous de meilleurs auspices que ceux d'Esculape, le dieu qui honore la citadelle de votre chère Carthage d'une si visible protection. A la louange de ce dieu, en grec et en latin, j'ai composé un hymne que je lui ai déjà dédié et que je vais vous réciter. Je ne suis pas pour ce dieu un adorateur inconnu, ni un fidèle récemment initié, ni un prêtre ingrat. Déjà, en prose et en vers, je lui ai rendu hommage. Aujourd'hui encore, c'est un hymne à Esculape , écrit dans les deux langues, que je vais vous chanter. Je l'ai fait précéder d'un dialogue, rédigé de môme en grec et en latin ; les interlocuteurs seront Sabinius Severus et Julius Persus. » Ces importantes fonctions de prêtre d'Esculape, la grande divinité locale, attestent la popularité d'Apulée et l'estime qu'il avait su conquérir à Carthage. Ij'n éclatant hommage lui fut bientôt rendu par la province tout entière ; les députés des villes l'élurent grand-prêtre d'Afrique et président de l'assemblée commune. D'après la hiérarchie du temps, Apulée devenait le second personnage de la Proconsulaire ; dans les cérémonies officielles, il prenait rang immédiatement après le proconsul.

Critique d'art, avocat, médecin, naturaliste, grammairien, philosophe, poète, romancier, conseiller municipal et prêtre : voilà bien des titres et bien des fonctions. Pourtant tout cela nous apparaît comme secondaire dans la vie et la pensée d'Apulée. Il n'y voyait que la matière dont il alimentait son éloquence. Il aimait les lettres, les sciences et les arts pour l'action qu'ils permettent d'exercer sur le public. Cet homme, d'une beauté virile, d'une imagination vive et ingénieuse, à la parole chaude et vibrante, avait reçu, avant tout, un tempérament d'orateur. Né en d'autres temps,' il eût sans doute paru avec éclat sur la scène politique. Devenu chrétien, comme son contemporain et compatriote Tertullien, il eût trouvé dans la foi nouvelle et la prédication un ahment à sa pensée ardente. Resté païen sous le paisible règne des Antonins, il ne fut qu'un avocat renommé, un professeur applaudi, le conférencier chéri des Carthaginois,

Tout d'ailleurs le préparait à ce rôle : sa qualité d'enfant du pays et ses longs voyages, sa bonhomie expansive et son envahissante personnalité, sa curiosité universelle et sa grande érudition, la vivacité de son esprit et son tempérament d'orateur, son goût de l'antithèse et des mots à effet, le pittoresque de son style qui surprend et force l'attention. Il possédait

cette profonde connaissance des traditions classiques que le public lettré de Cartilage exigeait alors de ses orateurs ; mais, en face des vieux auteurs, il conservait ses allures indépendantes d'Africain et de voyageur. Il se moquait des conventions et des règles, tout en paraissant les respecter fort. 11 parlait bien le latin, mais en homme qui savait le punique. Pour peu qu'on semblât l'approuver du coin de l'œil, il n'hésitait pas à donner un croc-enjambe à la grammaire. Sa vie aventureuse, l'histoire romanesque de son mariage, le souvenir de son singulier procès, sa bonne mine, tout contribuait à son succès. Il a toutes les qualités et tous les travers de son pays et de son temps, une imagination ardente, la manie de l'érudition, le goût des jeux d'esprit, des tendresses pour le parler populaire et les patois de la région, et cela cà l'époque où commençaient à se dessiner dans l'empire des nationalités distinctes. Jamais courant de sympathie plus vive n'a entraîné l'un vers l'autre un orateur et son public.

L'empressement des Carthaginois pour entendre Apulée paraît ne s'être jamais démenti. II

disait une fois à ses auditeurs avec un sourire satisfait : « Voilà plus de six ans que ma voix, dans les deux langues, est bien connue de vos oreilles. Quant à mes ouvrages, ce qui en a fait partout monter le prix, c'est l'approbation qu'ils reçoivent de juges comme vous. » Tout favorisait l'orateur. Sa femme Pndentilla jouissait comme lui de la considération générale; trois siècles plus tard, l'Auvergnat Sidoine Apollinaire vantait encore son dévouement et l'intérêt passionné qu'elle prenait aux travaux de son mari. PudentiUa a été pour Apulée, dit l'évèquede Glermont, ce que fut Martia pourHortensius, Terentia pour Cicéron, Galpurnia pour Pison, Rusticiana pour Symmaque: ces femmes généreuses tenaient la lampe pendant les lectures et les méditations de leur mari. Apulée n'avait à Garthage que des amis ou des envieux. 11 était lié intimement avec les plus grands personnages, même les proconsuls, dont plusieurs avaient été ses camarades de jeunesse. Il ne manque pas d'ailleurs l'occasion d'en avertir le public. Il avait prononcé des discours d'apparat devant les gouverneurs Lollianus Avitus et Glaudius Maximus. En l'année 161, au commencement du règne de Marc-Aurèle, il parle devant Séverianus et le complimente, comme l'orateur lui-même voulait être complimenté, sans trêve ni merci. Séverianus réunit en lui toutes les qualités, une gravité ai-

mable, une douce austérité, celte fermeté pleine de calme, cette énergie qui n'exclut pas l'humanité. Aucun proconsul n'a jamais inspiré à l'Afrique plus de respect et moins de terreur; pendant l'année de son gouvernement on a vu un spectacle inouï : le sentiment de l'honneur a fait 1)1 us que la crainte pour arrêter le crime. Severianus a résidé plus longtemps à Carthage que tous ses prédécesseurs ; même quand il s'absentait de la capitale, il y était toujours présent, car il y laissait un autre lui-même, son fils. Pourquoi donc faut-il toujours changer de gouverneur ? Pourquoi les années sont-elles si courtes, les mois si rapides? Gomme elle s'écoule promptement, la magistrature des proconsuls vertueux ! Un seul espoir console Carthage, c'est qu'un jour le fils de Severianus viendra à son tour gouverner l'Afrique. Aussi, comme l'orateur apprécie les témoignages d'estime que veut bien lui accorder le proconsul ! « Tout mon tribut littéraire, dit-il avec une émotion emphatique, je voudrais vous l'offrir, non isolément et par lambeaux, mais au complet et dans son ensemble. Je voudrais attirer sur l'universalité de mes talents votre précieux témoignage. xNon, par Hercule, que je manque d'éloges : ma gloire, établie depuis longtemps, florissante sous l'autorité de tous vos prédécesseurs, est parvenue jusqu'à vous tout eniière. Mais je place au-des-

SUS de tout les suflVages de l'homme à qui j'accorde les miens à si juste titre. C'est un sentiment naturel que de faire marcher l'amilié de pair avec l'estime, et d'ambitionner les éloges de ceux qu'on aime. Or je professe pour vous le plus vif attachement : entant qu'homme privé, je ne vous dois rien; comme personnage public, toute ma reconnaissance vous est acquise. » A en juger par l'enthousiasTie d'Apulée, on croirait que son éloquence a pris le deuil au départ de Severianus. Mais voilà que, deux ans plus tard, arrive comme proconsul à Carthage Scipio Orfitus. 11 a naguère protégé l'orateur pendant son séjour à Rome, alors que le jeune avocat cherchait sa voie. L'enthousiasme d'Apulée ne connaît plus de limites. Il se targue sans pitié, auprès de ses auditeurs, de la bienveillance du proconsul: « 0 Carthaginois, leur dit-il, vous devez accueillir mon amitié avec autant d'empressement que j'en manifeste pour obtenir la vôtre. » Il déclare, avec une naïveté charmante, qu'il n'abusera pas des bonnes dispositions du gouverneur: « Si médiocre que soit mon mérite, les hommes le connaissent depuis assez longtemps pour ce qu'il peut être ; il n'a pas besoin d'un relief nouveau. » Quand il s'agit de personnages comme Scipio Orfitus, on aime mieux obtenir leur faveur que de s'en glorifier. L'orateur se contentera donc d'expliquer à ses auditeurs quel-

ques-unes des innombrables vertus du gouverneur. Il a jugé plus respectueux de s'cacquilter en vers de ce devoir: « Voilà pourquoi j'ai composé ce poème sur les vertus d'Orfitus: hommage tardif peut-être, mais consciencieux ; il sera aussi agréable qu'utile aux Carthaginois de tout âge, enfants, jeunes gens et vieillards. » Le proconsul a sauvé la vie de tous ses administrés: c'est à eux de juger de la ressemblance du portrait. Et le conférencier commence la lecture de son poème sur Orfitus.

Dans ces tableaux pompeux, où Apulée dépeint la prospérité de l'Afrique romaine, dans ces dithyrambes exubérants d'enthousiasme, où il chante les vertus et la popularité de ses amis les proconsuls, tout n'était point de fantaisie. On ne voit pas qu'en réponse à ces panégyriques aucune note discordante ait retenti dans la grande ville; autrement, on en trouverait l'écho dans les œuvres de l'expansif Apulée ou des chrétiens de son temps. Au contraire, le public se pressait de plus en plus nombreux autour du conférencier. Apulée parlait un peu de tout côté, au temple d'Esculape, dans la bibliothèque de la ville. Le succès croissant de ses leçons le força de choisir comme local ordinaire le grand théâtre. On l'en raillait un peu, on affectait de comparer l'enseignement d'Apulée aux autres spectacles. Il s'en défendait avec esprit : « L'aUluencc

du public explique le choix du local. Puis, dans un auditoire de ce genre, il ne faut pas considérer le marbre du parvis, le plancher de la scène, ni les colonnades, ni l'élévation des combles, ni l'éclat des lambris, ni la circonférence des gradins. On ne doit pas songer que ce lieu est livré en d'autres moments aux grimaces des mimes, aux dialogues de la comédie, aux tirades sonores de la tragédie, aux sauts périlleux du funambule, aux tours d'adresse de l'escamoteur, aux gesticulations du baladin et à tous les autres spectacles que donnent au peuple les différents artistes. Il faut s'interdire tous ces rapprochements et considérer seulement la nature de l'auditoire et le langage de l'orateur. » Il revient une autre fois sur cette question qui lui tenait à cœur; il félicite les Carthaginois de s'être réunis en foule pour l'entendre. Le local ne saurait porter atteinte au prestige du conférencier. On doit se demander seulement ce qui vous attend au théâtre : si c'est un mime, on rira; un funambule, on aura peur; un comédien, on applaudira; un philosophe, on s'instruira.

Apulée ne s'en cache pas d'ailleurs : il aime les assemblées nombreuses, et le bruit de la foule. Si je savais bien jouer de la lyre, disaitil, je ne voudrais jouer que devant les rangs serrés du public. Orphée et Arion se plaisaient dans la solitude : le bel argument! ils ont réussi

à charmer des fauves et des poissons, mais non des hommes. L'isolement peut convenir aux merles qui sifflent dans les taillis, aux rossignols qui gazouillent dans les déserts d'Afrique, aux cygnes qui le long d'un fleuve solitaire soupirent leur hymne de mort. Mais le poète dont les vers serviront aux jeunes et aux vieux, celuilà doit chanter devant des milliers d'hommes. Et voilà pourquoi Apulée lisait ses poésies au théâtre et ne sentait s'éveiller tout son talent qu'en face d'une foule compacte de Carthaginois.

Par un mutuel attrait, le public et Apulée ne pouvaient se passer l'un de l'autre. Carthage voulait toujours entendre Apulée, qui était toujours prêt à parler. On murmurait dans la ville, quand les leçons du conférencier se faisaient plus rares, a Vous ne m'accordez pas aisément de mettre des intervalles entre mes séances, disait l'orateur; vous exigez mon assiduité. C'est la plus grande preuve d'affection : vous aimez à me voir souvent, vous vous fâchez de mon inexactitude, vous vous félicitez de ma constance, vous regrettez mes interruptions. On n'éprouve ces sentiments que pour les personnes dont on déplorerait l'absence. » Apulée, d'ailleurs, ne se tait qu'à son corps défendant. Si l'on me condamnait, dit-il, à un long silence, ma voix me deviendrait aussi utile que le nez d'un homme

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enrhumé, des oreilles assourdies par le vent, des yeux couverts d'une taie. Essayez d'emprisonner les mains dans les menottes, les pieds dans des entraves. Il en est de la voix comme d'une épée rouillée; si on la retient trop longtemps dans le fourreau du silence, elle s'engourdit et se perd. Les tragédiens n'ont trouvé qu'un moyen de conserver l'éclat de leur organe et de dissiper les enrouements : c'est de crier toujours. Aussi l'orateur doit se tenir toujours prêt. La plupart des oiseaux ne chantent qu'à certaines heures. L'hirondelle se fait entendre le matin; la cigale, à midi; la chauve-souris, à la brune; le chat-huant, le soir; le hibou, la nuit; le coq, au crépuscule. Tous ces animaux semblent se concerter entre eux, à en juger par les différentes heures et lés différentes notes de leur chant : le coq réveille, le hibou gémit, le chat-huant se plaint, la chauve-souris gronde, la cigale bourdonne, l'hirondelle siffle. Mais pour le philosophe, sa science et son éloquence sont de tous les instants et sa voix sait prendre tous les tons. 11 doit s'excuser quand il s'est tu pendant quelques jours. 11 doit s'astreindre à une exactitude d'autant plus grande que son enseignement est plus désintéressé. 11 ne va pas, comme autrefois Protagoras, exiger des honoraires de ses auditeurs. Il répond comme Thaïes : « Je serai assez payé de ma peine, si

plus tard, en transmettant à d'autres ce que vous aurez appris de moi, vous n'oubliez pas que j'en suis l'inventeur. » Tel est le genre d'honoraires dont Garthage paye les leçons d'Apulée.

De quoi donc parlait-il dans son cours, et avec tant de succès, et pendant tant d'années?

D'abord et avant tout, de bii-même. Il raconte à ses auditeurs toutes ses occupations, ses voyages, ses réflexions, ses lectures, ses succès. Il les tient au courant de ses petits mécomptes, de ses maladies; il les remercie de leur sympathie active. 11 célèbre l'éclatante prospérité de Garthage, et la gloire de la cité, intimement liée à celle du poète. 11 attaque leurs ennemis communs ; méconnaître le talent d'Apulée, c'est insulter à toute la ville. La peine que se donne l'orateur pour satisfaire son public devrait imposer silence à l'envie. « Peut-être, s'écriait-il un jour, peut-être que dans cette imposante assemblée siège quelqu'un de mes jaloux. Gar dans une grande ville comme Garthage, il se trouve toujours des hommes pour calomnier le mérite, au lieu de suivre son exemple; comme ils désespèrent de me ressembler, ils veulent me faire du mal; comme ils sont profondément inconnus, ils veulent que leur nom soit connu par le mien. Si donc quelqu'un de ces envieux est venu tacher de sa présence ce brillant auditoire, je désire, oui je désire qu'il promène un peu ses regards

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sur cette foule prodigieusement nombreuse. Qu'il admire cette aflluence du public, telle qu'on n'en vit jamais dans l'auditoire d'un philosophe. Puis, qu'il réfléchisse à quels dangers j'expose encore ma réputation, moi qui n'ai pas l'habitude d'encourir le mépris. Que de difficultés et de peine l'on éprouve pour répondre à l'attente même de quelques personnes bienveillantes! surtout moi, dont la réputation est faite, moi dont vous avez une opinion favorable, moi à qui l'on ne permettrait pas de hasarder une expression négligée ou une idée banale. »

Quand Apulée n'a point à remercier le public, à célébrer Carthage, à saluer quelque grand personnage, à raconter quelque incident de sa vie ou lire une de ses œuvres nouvelles, quand il consent à oublier un peu sa personne, il puise au hasard dans l'arsenal de son érudition, il en tire quelque sujet de philosophie, de science, de littérature ou de morale; il l'enjolive de ses anecdotes, l'égaie de ses plaisantes inventions et le saupoudre de ses jeux de mots. Cet homme d'un esprit si libre, d'une imagination si alerte, cet homme a tout vu, il a tout lu. Il fait mouvoir avec une inépuisable fantaisie les mannequins de son érudition classique. Il compare lui-même l'amusant désordre de son esprit au capricieux pêle-mêle de l'atelier d'iïippias. C'est le sophiste dont s'est tant moqué Platon. On le vit un jour

arriver aux jeux olympiques clans un singulier costume. Il avait fabriqué de ses propres mains tout ce qu'il portait sur lui. Sa tunique du tissu le plus fin, à trois fils, deux fois teinte en pourpre ; sa ceinture aux nuances variées, brodée à la mode des Babyloniens; le pallium blanc qui tombait de ses épaules; ses chaussures; l'anneau d'or qu'il montrait à sa main gauche, et la pierre gravée qui lui servait de cachet; son vase h parfums, qui avait la forme d'une lentille; un charmant strigile, dont le manche était percé de petits tuyaux par où s'égoultah la sueur : Hippias avait voulu tout façonner de ses mains, comme l'a entrepris, dit-on, de nos jours, un célèbre romancier russe. Sur ce point, Apulée se déclare inférieur à Hippias : « Si je me pique, dit-il, de reproduire la fécondité de son génie, c'est plutôt par mon instruction que par mon adresse à fabriquer une quantité d'ustensiles. J'avoue que je suis moins habile que lui dans les métiers où l'on travaille assis. J'achète mes habits chez les tisserands, mes chaussures chez le cordonnier; pour un anneau, je n'en porte pas; les pierreries et l'or, je n'en fais pas plus de cas que du plomb et des cailloux; les stiigiles, les vases à parfums, les autres objets qui servent pour les bains, je me les procure dans les boutiques avec mon argent. Enfin, je ne veux pas le nier, je ne sais manier ni le compas, ni

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l'alêne, ni le tour, ni les outils du mêaie genre. J'avoue qu'à tous ces instruments je préfère la simple plume à écrire. Mais avec elle je compose des poèmes de toute sorte, des vers qui s'accompagnent sur la cithare avec l'archet, sur la lyre avec les doigts, des vers qui conviennent au brodequin ou au cothurne. C'est peu : satires et logogriphes, histoires diverses, harangues vantées par les hommes éloquents, dialogues loués par les philosophes, j'écris de tout, et cela en grec, en latin, toujours avec la même complaisance, la même ardeur, le même succès. » Jamais homme ne vanta avec tant de conviction l'universalité de ses talents. Vous pou.vez en juger, déclarait-il un jour aux Carthaginois : Empédocle fait des vers, Platon des dialogues, Socrate des hymnes, Épicharme de la musique, Xénophon de ^listoire, Xénocrate des satires; votre compatriote Apulée compose de tout cela à la fois, il honore les neuf Muses avec un zèle égal.

Apulée pratiquait à Carthage presque tous les métiers, il écrivait sur tous les sujets. Cette gloutonnerie intellectuelle, qu'il ne savait maîtriser ni dans sa vie ni dans son laboratoire, il l'étalait avec un orgueil naïf dans son cours public. Une fois pourtant, il entreprit de traiter un sujet déterminé. C'était la question du démon do Socrate, qui passionnait alors les lettrés et les dévots de

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l'empire romain. Vers la même époque, en orient, le rhéteur Maxime de Tyr consacrait à cette étude deux grandes dissertations publiques. Plutarque venait de composer son joli dialogue sur le démon de Socrate ; il avait imaginé un cadre ingénieux, trop ingénieux peut-être; il avait supposé que les conjurés thébains, au moment de tenter le coup de force qui doit affranchir leur patrie, s'étaient réunis dans la maison de l'un d'entre eux, et là, pour détourner les soupçons et déjouer les espions, s'étaient mis à discuter sur la réalité des apparitions de Socrate ; de vives alertes venaient de temps à autre interrompre brusquement cette conversation toute philosophique. Apulée a certainement connu l'ouvrage de Plutarque; les ressemblances qu'on observe entre divers passages des deux auteurs ne laissent guère place au doute. C'est même probablement la lecture de l'opuscule grec qui décida le philosophe africain à exposer ses idées sur le même sujet au théâtre de Carthage. L'ouvrage d'Apulée nous est parvenu sous la forme d'un traité dogmatique; mais plusieurs détails de mise en scène prouvent qu'il doit son origine à une conférence publique. Apulée traitait là une question qui lui tenait fort à cœur ; il étudie gravement les diverses classes de démons, et se demande à laquelle appartient le dieu de Socrate. Ce fut une journée mémorable à Carthage; les

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chrétiens d'Afrique ne l'avaient pas oubliée ; et deux siècles plus tard saint Augustin discutait encore très sérieusement les idées du conférencier païen.

Mais ces allures dogmatiques ne convenaient guère à l'éloquence ondoyante d'Apulée. Il aime à se jouer à la surface des sujets, à étonner ses auditeurs par la variété de ses anecdotes et l'inattendu de ses rapprochements. Il connaît trop bien son public, aussi frivole que curieux, pour risquer de fatiguer l'attention. Dans le recueil des Florides nous est parvenu un écho des leçons d'Apulée. Il y est question de tout. Voici des portraits de philosophes ; d'abord Socrate, que l'orateur appelle toujours son maître; puis Thaïes de Milet. Un jour, le conférencier raconte toutes les légendes répandues autour du nom de Pythagore ; le philosophe de Samos se serait trouvé parmi les prisonniers du roi Cambyse et aurait vu l'Egypte ; il aurait eu pour maîtres les mages persans, surtout Zoroastre, le chef de tous les mystères religieux; il aurait été racheté par un prince de Crotone ; il aurait visité le pays des Chaldéens, puis celui des Brachmaneset des Gymnosophistes; il aurait entendu le Cretois Epiménide ; il aurait inhumé pieusement le corps de Phérécyde de Scyros, qui était mort rongé des vers. Apulée esquisse à plusieurs reprises le portrait de Platon, dont toutes

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les paroles étaient pour lui des oracles. K ces dissertations sur les philosophes célèbres, l'habile orateur mêlait de curieuses scènes de genre. Un jour, à Thèbes, Cratès le Cynique, converti par Diogène, renonça à tous ses biens et s'élança sur la place publique en s'écriant à pleins poumons : « Cratès affranchit Cratès » . Depuis lors, il se promenait à peu près nu par la ville. Une jeune fille de haute naissance tomba amoureuse de lui et résolut de l'épouser. Elle vint le trouver. Cratès répondit en découvrant son dos : il avait^ entre les deux épaules, une bosse énorme. 11 posa à terre sa besace, son bâton, son manteau : « Voilà ma fortune, dit-il ; et voici ma personne. Réfléchissez, pour ne pas avoir plus tard de regrets. » La jeune fille déclara qu'elle avait mûrement réfléchi : elle ne pouvait trouver nulle part un époux plus riche et plus beau ; il pouvait donc la conduire où bon lui semblerait. Le philosophe la mena sous le Portique. Là, dans l'endroit le plus fréquenté, devant tout le monde, en plein jour, il se coucha à ses côtés. Heureusement Zenon passait par là; il détacha son manteau et l'étendit, pour dérober aux regards de la foule les étranges fiançailles de son maître.

Après les philosophes, voici les sophistes fameux. Apulée conduit les Carthaginois dans le bizarre atelier d'Hippias. Ou bien il s'amuse à

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raconter comment Protagoras s'empêtra une fois dans ses propres habiletés. Le rhéteur avait exigé tle son disciple Evathlos des honoraires considérables, mais le jeune homme ne devait payer son maître que s'il gagnait sa première cause. Evathlos apprend vite tous les artifices du métier, mais ne donne plus signe de vie. Protagoras se fâche et lui intente un procès : « Ou je gagnerai, dit-il à son disciple devant les juges, et alors tu devras me payer mes honoraires en vertu de ta condamnation ; ou tu gagneras, et alors tu me payeras, aux termes de notre traité, puisque tu auras réussi dans ton premier plaidoyer. Par conséquent, si tu gagnes, tu es sous le coup de notre traité ; si tu perds, de ta condamnation. Qu'as-tu à dire? » Les juges se regardèrent émerveillés. Mais le disciple avait trop bien profité des leçons ; il rétorqua le dilemme : « S'il en est ainsi, dans aucun cas je ne te dois ce que tu demandes. En effet, ou je gagne, et le tribunal me renvoie de la plainte ; ou je perds, et je suis libéré par notre traité, aux termes duquel je ne te dois rien si je ne gagne pas cette première cause devant les juges. Ainsi, de toute manière, je suis libéré; en cas de défaite, par le traité; en cas de victoire, par l'arrêt des juges. » Et Protagoras se retira l'oreille basse, comme l'avocat Patelin. « Ne trouvez-vous pas, ajoute Apulée tout radieux, que ces arguments des sophistes s'en-

chevêtrent comme des touffes d'épines brouillées par le vent? »

A la leçon suivante, le conférencier nous mène dans le cabinet de consultation où le médecin Asclépiade accomplissait de véritables miracles, avec du bon vin. Quelques gouttes, versées à propos, rétablissaient le jeu régulier des artères et des veines. Un soir, Asclépiade revenait de son jardin, situé dans un faubourg. Gomme il rentrait en ville, il voit sur les boulevards extérieurs un grand convoi funèbre que suivait une foule immense en habits de deuil. Il s'approche pour savoir le nom du mort et observer le cadavre, qui s'avançait le visage découvert suivant l'usage du pays. Asclépiade regarde les membres du malheureux saupoudrés d'aromates, sa figure enduite d'une pommade odorante. Tout à coup il redouble d'attention, tâte le corps à plusieurs reprises : « Cet homme vit encore ! s'écriet-il. Emportez les torches, écartez les feux, démolissez le bûcher. Enlevez du tombeau le festin funèbre et portez-le à table. » On murmure dans la foule, on craint de s'être dérangé pour rien, on se moque de la médecine. Les proches parents voient déjà s'envoler la succession. Asclépiade n'obtient pas sans peine un instant de répit. Enfin •il arrache le corps aux mains des croque-morts, et l'emporte chez lui. Avec son remède, il ressuscite le défunt à la barbe des vivants.

Apulée croit pour son compte aux plus étranges inventions. Voulez-vous avoir une bonne récolte? dit-il. Avant de semer, détrempez vos graines dans du fiel de bœuf. Il connaît un remède, une réponse à tout. 11 a réfléchi sur la vie, comme sur la philosophie ou la médecine :

Prêter de l'argent à un ami, c'est double dommage : on perd à la fois son argent et son ami. » Le conférencier laisse flotter sur tous les sujets sa mobile fantaisie. Vous le voyez occupé des comiques athéniens ou des contes milésiens, et voilà qu'il vous expose ses théories sur l'arithmétique. Vous l'entendez discuter une question de grammaire : mais déjà il est tout à la musique, il raconte l'histoire de Marsyas ou vante les mélodies du joueur de flûte Antigénidas. 11 vous explique les vertus mystérieuses des planètes, lorsqu'il se rappelle soudain les mérites du perroquet. Quand le perroquet se précipite du haut des airs sur un rocher, c'est avec son bec qu'il jette l'ancre; sa tête est dure comme la pierre; pour le forcer à imiter la voix humaine, on lui frappe la nuque avec une petite baguette de fer, on l'habitue ainsi à écouter son maître ; c'est sa férule d'écoHer. Le perroquet le plus capable d'instruction est celui qui mange des glands et qui compte cinq doigts aux pattes, ainsi qu'un homme. Comme Vert-Vert, il reste sans défense contre une mauvaise éducation ; u Enseignez-lui

des grossièretés, il dira des grossièretés. Jour et nuit, ce sera un feu roulant d'injures; ce sera son chant et son refrain. Quand il a débité toute sa kyrielle de gros mots, il recommence sa chanson. Si l'on se fatigue de ce langage des halles, il faut lui couper la langue, ou le renvoyer à ses bois. » Le conférencier s'applique à satisfaire tous les goûts de son public. Aimezvous l'histoire, la géographie, les moralités? Yoici un grand morceau sur Alexandre, une description de l'Inde, une jolie fable, le Renard et le Corbeau.

Au fond, peu importe le sujet. Apulée disait volontiers qu'il savait également, comme Pythagore, et parler et se taire : mais évidemment il préférait parler. Il a le goût de la parade. Il peut haranguer en latin, en grec, au choix du public. Le grec était alors fort répandu en Afrique; il servait à Apulée lui-même pour sa correspondance amoureuse ; il était compris de tous les lettrés de Garthage et de beaucoup de gens du peuple à cause du contact des marchands et des matelots d'Orient. Un jour, au théâtre, la foule se montra houleuse dès le début de la séance. Apulée promit de contenter tout le monde. Il commença son discours en grec. Tout à coup il fut interrompu par de bruyantes protestations. « Je sais depuis longtemps, reprit-il en latin, ce que vous me demandez i)ar ces démonstrations :

VOUS voulez que j'achève ma leçon en langue romaine. Au commencement de la séance, les opinions étaient divisées. Je me souviens d'avoir promis que ni les partisans du grec ni ceux du latin ne s'en iraient mécontents. Eh bien donc, puisque vous le voulez, nous nous en tiendrons là pour la langue d'Athènes. Il est temps de quitter la Grèce pour revenir au Latium. Nous voici arrivés, à peu près, au milieu du sujet ; et, autant que je puis en juger, cette seconde partie, comparée à celle qui a été précédemment traitée en grec, n'est pas moins vigoureuse par les arguments, ni moins abondante en pensées, ni moins riche en exemples, ni moins soutenue par le style. » Comme on le suppose bien, les ennemis d'Apulée ne manquaient pas de railler cette bonne volonté toujours prête à tout; nous en avons la preuve dans les pièces de son procès. Mais Apulée n'avait pas à se repentir de sa complaisance; le public en savait bon gré à l'orateur, et l'orateur était content.

Le conférencier nous apprend lui-même que ses leçons étaient transcrites séance tenante et sténographiées : « Tout ce que je prononce devant vous, déclare-t-il aux Carthaginois, est recueilli et lu sur-le-champ ; je n'en puis rien retirer, rien changer, rien corriger. C'est ce qui doit me rendre plus scrupuleux. » Le public, malgré sa bienveillance, exigeait beaucoup, de

son orateur favori : u Qui de vous, dit encore Apulée, me pardonnerait un solécisme? Qui me pardonnerait une seule syllabe prononcée à l'étrangère? Qui me permettrait de débiter au hasard des phrases décousues et incorrectes comme celles des malades en délire? C'est pourtant ce que vous pardonnez facilement à d'autres, et avec grande raison sans doute. Pour moi, chacune de mes paroles est par vous scrupuleusement examinée, soigneusement pesée. Je vous vois tous la lime et le cordeau en main. » Par une singulière contradiction, le capricieux public de Carthage demandait parfois au conférencier d'improviser son discours, « Vous voulez que je parle d'abondance, disait alors Apulée; eh bien! acceptez cet essai, je le perfectionnerai plus tard. Si je ne me trompe, je ne risque rien en improvisant; car, pour les discours préparés, j'ai déjà fait mes preuves. Vous m'avez approuvé, quand je traitais des sujets sérieux ; je n'ai pas à craindre de vous déplaire, quand je m'amuse à des frivolités. Par ce barbouillage informe, comme dit Lucilius, vous jugerez si je suis le même quand je parle d'abondance ou quand je vous sers un discours longuement médité; je dis cela pour ceux d'entre vous qui ne me connaissent pas encore ce talent. >» Voilà l'orateur en route, il ne s'arrêtera pas de longtemps. Les mots sonores, les ingénieuses

APULÉK COM-fillENCIER DE CARTHAGE. (19

antithèses, les comparaisons fantaisistes se pressent sur ses lèvres. Il va comme d'ordinaire émerveiller son auditoire par sa volubilité et sa prestesse. 11 trouvera, comme toujours, des expressions pittoresques, des rapprochements imprévus ; il excellera à conter l'anecdote; il abusera des figures de rhétorique et du pathos ; il ne se gardera pas de la manière et du mot populaire. Avec cela, son langage coloré débordera de vie et d'entrain. Il charmera les Carthaginois par les contrastes de son talent primesautier, par ses trouvailles de style. Chose singulière, la description que donne Apulée de son improvisation hâtive le caractérise tout entier : « J'aurai, dit-il, des expressions soudaines pour un sujet soudainement conçu. Je ferai comme pour une muraille en pierres sèches; j'empilerai les blocs au hasard; je ne jetterai pas des fondemenis massifs, je ne régulariserai pas la façade, je ne vérifierai pas les lignes au' cordeau. Dans cette maçonnerie de paroles, je n'apporterai pas de ma montagne des pierres' taillées d'aplomb, également aplanies sur toutes les faces, bien proportionnées et aux arêtes bien symétriques. Mais je m'accommoderai aux besoins de la construction : ici des pierres inégales et raboteuses, là des blocs polis et glissants ; ailleurs, des cailloux anguleux ou arrondis; je me moquerai du cordeau, de l'équerre et

du fil à plomb. Car rien ne peut être à la fois hâtif et parfait; rien ne peut réunir le mérite de la perfection à l'agrément de la célérité. » On ne saurait mieux dire : Apulée met lui-même sous nos yeux la raison des étranges contrastes qu'on observe dans toutes ses œuvres. Ses brillantes qualités lui assurent un haut rang dans l'estime des lettrés; mais ses défauts déconcertent à tout moment la critique. Qu'on lise les Métamorphoses, l'Apologie ou lesFlorides, on emporte de cette lecture, à quelques nuances près, la même impression. Malgré l'originalité de sa fantaisie, malgré le pétillement de son esprit et l'éclat de son éloquence, Apulée, qui a voulu tout embrasser, qui a tout sacrifié au succès, est souvent resté dans ses œuvres inférieur à lui-môme. Il a été, non sans quelque raison, relégué dans l'histoire des lettres audessous d'écrivains moins richement doués. Il n'a pas laissé derrière lui une trace lumineuse, excepté dans l'Afrique, son pays natal et le théâtre de ses exploits. Le conférencier de Carthage n'a été que l'un des plus brillants parmi les improvi-sateurs.

Les démons d'Apulée

Le fantasque orateur de Carthage, le joyeux auteur de YA/ic d'or, se considérait avant tout comme un apôtre de la science et de la philosophie : on observe souvent, dans la biographie des gens de lettres, ces innocentes méprises. Pendant sa vie d'étudiant à Carthage, à Rome et à Athènes, Apulée avait avidement recueilli et comparé les théories des diverses écoles, leurs explications de l'homme et de la nature; il ne s'était elTrayè ni des abstractions de la métaphysique, ni de l'infuiie complexité de l'histoire naturelle. Revenu dans son pays natal, il avait poursuivi sans trêve ses recherches de laboratoire et de bibliothèque. Pendant de longues années, dans ses tournées oratoires et ses livres il ne cessa de communiquer à ses compatriotes les résultats de son labeur infatigable. Il dédiait à son fds Faustin sa Doctrine de Platon et son Traite du Monde. 11 esquissait dans une conféreuce publique un sujet qui lui tenait à cœur et qu'il devait reprendre dans un opuscule distinct, la question du Démon de Socralc. Son amour de la publicité, son besoin de parade s'ex-

pliqueiit autant par la sincérité de son dévouement à la science que par le tourment de l'ambition et d'un tempérament trop expansif. Les Africains ne s'y trompèrent pas; pour eux, la gloire du philosophe couvrit celle de l'orateur et du romancier. Dans leurs souvenirs Apulée resta toujours ce qu'il prétendait être : « le philosophe platonicien de Madaura » .

Il se croyait vraiment philosophe ; il le serait, s'il suffisait pour cela de ramasser les miettes des penseurs. Il n'a guère fait que condenser la science acquise, et cela dans des précis bien secs : son talent n'y reparaît qu'aux moments où il tourne le dos à la philosophie. Il va d'un auteur, d'une théorie à l'autre, il erre autour du dogmatisme, comme une âme mal enterrée autour du Styx. Le héros des Métamorphoses prétend que par les femmes il était parent de Plutarque et du philosophe Sextus. Apulée est comme son héros, comme Plutarque, comme Sextus et presque tous les Romains : il interroge successivement les sectes, par impuissance de se fixer en lui-même. Dans son Traite dumondc, il loue avec enthousiasme la vertu de la philosophie : cela est bien, mais ne suffit pas. Puis à nos yeux il déploie le monde avec le jeu changeant de ses phénomènes, le ciel qui tourne sur ses deux pivots, les astres, l'océan et les îles, la terre avec ses vapeurs, ses brouillards, ses nua-

ges et sa grêle, le tonnerre et l'arc-on-ciel, les ti-emblements et les caïastrophes qui contribuent à Tharmonie universelle ; au milieu de tout cela, Dieu, qui ressemble au roi de Perse et mène le chœur des étoiles avec le brio d'un chef d'orchestre. Cela est vrai, mais connu : ouvrez Aristote, vous y trouverez tout ce traité du inonde, moins les comparaisons d'un goût douteux. Derrière l'autre grand traité d'Apulée, c'est le divin Platon qui se montre tout entier, moins la poétique transparence de son style. Quand il philosophe, Apulée ne marche jamais sans béquilles.

Pourtant il adorait Platon, ce qui n'est pas d'un esprit vulgaire. Rien ne le ravissait comme de s'entendre appeler le Platon de l'Afrique, et il manque rarement l'occasion de mentionner son surnom. C'est une loi de ce monde : on aime d'autant mieux les gens qu'on leur ressemble moins. Qu'il le voulût ou non, la philosophie n'est pour Apulée qu'un ingénieux prétexte à développements moraux ou à descriptions pittoresques. Au théâtre de Carthage, il aimait à faire défiler le cortège bariolé des penseurs grecs en peignant chacun d'un Irait hardi, d'une anecdote souvent scabreuse. Mais quand il a esquissé leur physionomie, il s'arrête court, comme pris de respect pour ces hommes étonnants qui oui le don dô la pensée abstraite. S'il les

suit, c'est pour répéter leurs paroles ou en tirer quelque conclusion morale.

Sa conférence sur le démon de Socrate se termine par un vrai sermon. Vous êtes riches, nous dit-il ; eh bien ! écartons de votre personne votre fortune, tout ce qui n'est pas vous-mêmes : que reste-t-il? Rien ou peu de chose. Ne vous préoccupez donc que des biens véritables : imitez Socrate. On croirait entendre un panégyrique chrétien : seulement le saint modèle que nous propose l'orateur, c'est Socrate, ou c'est Ulysse. D'autres fois, pour rendre sensibles les idées qui se dérobent, il esquisse d'amusants tableaux de mœurs où s'égaie sa verve réaliste. Portraits de philosophes, sermons ou scènes de la vie populaire, voilà où aboutissent d'ordinaire, et heureusement, les conceptions métaphysiques d'Apulée. Souvent le pittoresque et la crudité du style gagnent les développements les plus abstraits, jusqu'à la théorie du syllogisme, et la pensée de l'original se voile sous une draperie étincelante. Ce contraste entre la forme et le fond a produit de singulières méprises. Les auteurs chrétiens d'Afrique^ pourtant platoniciens eux-mê::!ies, n'ont pas reconnu dans Apulée les doctrines de Platon, et sont partis en guerre contre leur compatriote, qu'ils rendaient responsable de toutes ces audaces de pensée. La pliilosophie du romancier ne méritait pas tant de colères.

Dans les grands auteurs chacun se reconnaît par quelque point, et va droit où l'appelle son tempérament. Des doctrines platoniciennes, Apulée a retenu surtout la théorie des démons, lia porté une vraie passion dans cette question, qui captivait le mysticisme de sa pensée. Quand il en parle, les rêveries, les ironies de Platon s'imprègnent de réalité.

On avait cru longtemps, sur la foi des poètes, que les habitants de l'air étaient les oiseaux, et le fait semblait démontré par la comédie d'Aristophane. Pauvres hommes, qui croient connaître le monde avec leurs yeux, leurs oreilles, leur nez, leur langue et leurs doigts! Si nous avions un sens de plus, nous verrions très nettement entre ciel et terre, comme sur l'échelle de Jacob, descendre et monter les démons. Les dieux ne quittent pas la région des étoiles; d'ailleurs ce sont des essences incorporelles, éternelles, impalpables. Les malheureux humains, qu'ils soient nés d'Adam ouDeucalion, sont cloués au sol par leur ridicule pesanteur. Comment communiqueraient-ils avec les maîtres immobiles qui régnent là-haut, par-dessus les nuages? Au temps de la guerre de Troie, on a cru voir rôder les dieux sur la côte d'Asie : c'étaient de vaines apparences, des ombres comme ce fantôme d'Hélène pour qui l'on se battait. Non, les dieux demeurent en haut, et nous eu bas : c'est l'arrêt du destin.

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Mais les dénions, sous les ordres d'Hermès en pays grec, de Mercure en pays latin, transmettent nos vœux aux puissances supérieures et nous rapportent leurs bienfaits. De plus, ils président à toutes les révélations, auxprésages, aux enchantements. Ils ont chacun son domaine particulier; l'un s'entend aux songes, d'autres au vol ou au chant des oiseaux. Ils se chargent de tous les infimes détails de gouvernement auxquels ne sauraient descendre de vrais ministres.

Mais ces démons, dira-t-on, comment s'acquittent-ils de leur mission? Rien n'est plus simple. Ils habitent l'air. Comme les nuages, ils ne sont ni assez lourds pour ramper, ni assez légers pour planer toujours en haut des cieux; ils se tiennent à mi-chemin, dans l'atmosphère épaisse qui nous enveloppe. Ils se rendent visibles à volonté, comme la Minerve d'Homère ou la Juturne de Virgile. Tandis que les grands dieux se complaisent dans l'indiirérence et l'ennui d'une paix inaltérable, les démons se mêlent à notre vie, à nos passions. Éires animés, raisonnables et sensibles, aériens, éternels, ils participent à la fois de l'homme et de la divinité. Ménageonsles et offrons-leur des sacrifices: comme les pauvres humains, ils se passionnent par caprice, aiment ou haïssent pour des vétilles. Ces habitants de l'air nous mettent en mouvement par

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un simple eiïbrt de volonté, comme un mécanicien meut d'un geste les pièces d'une machine, comme un artiste de carrefour remue d'un fil les mains, les yeux et la lête de ses marionnettes de bois. Ces comparaisons sont d'Apulée.

Par malheur, les démons diffèrent entre eux ; ce qui ne laisse pas que d'embarrasser la piété la plus sincère. \ cette classe d'êtres intermédiaires appartiennent d'abord tous ces prétendus dieux qui se mêlent à la vie des individus et aux inventions des poètes, même le sommeil et la mort. Puis chaque homme, après l'agonie, devient à son tour un véritable démon, lare s'il est bienfaisant, larve s'il est malfaisant, mâne si l'on ne sait à quoi s'en tenir. Même pendant la vie, l'âme assiste en témoin redoutable à sa propre conduite : pour apaiser ce dieu intérieur, tout bon Romain luiolTre régulièrement de copieuses libations.

Les divinités officielles, le sommeil, la mort, les mânes, son âme à soi, voilà bien des puissances à ménager. Mais, de plus, chaque homme est flanqué d'une sorte d'ange gardien, chargé de nous guider, si nous voulons bien l'écouter, sinon d'observer nos actions et nos pensées, plus tai'd de nous conduire au tribunal suprême, d'assister à notre jugement, de déposer pour ou contre nous.

C'est d'après ce principe, nous dit Apulée,

qu'il faut régler sa vie. Il faut à tout prix gagner l'amitié de ce témoin incorruptible : on l'honore par une conduite irréprochable. 11 nous vient en aide si nous le méritons. Il nous parle, si nous lui prétons l'oreille, si le bourdonnement des passions n'étouffe pas sa voix. Socratea été le plus sage des hommes, parce qu'il a su ne pas mécontenter ni effaroucher son vigilant gardien. Il lui a témoigné les plus grands égards, il a écouté ses conseils, tenu compte de ses avertissements. La plupart des hommes, dans les cas difficiles, prennent l'avis d'un voisin ou d'un charlatan qui se moque d'eux. Socrate, lui, s'en rapportait alors à son démon. Il entendait sa voix. Même il le voyait, c'est Apulée qui l'affirme.

Ces étranges conceptions déconcertent l'esprit des modernes. 11 paraît bien que suivant les époques, s'ouvrent ou se ferment quelques cases du cerveau humain. Mais ces idées, si bizarres qu'elles nous semblent, il faut bien en tenir compte pour comprendre et juger les gens d'un autre âge. Un célèbre physiologiste de notre siècle n'a vu dans Socrate qu'un halluciné. Un halluciné, c'est bientôt dit; mais il faudrait donc traiter de fous tous les grands esprits de l'antiquité qui ont cru aux démons. En Afrique, par exemple, tout le monde prenait fort au sérieux les théories d'Apulée; saint Augustin l'a refuté

longuement, mais pour l'accuser crûment de s'être mis en relations avec le diable ; et, pour la forme comme pour le fond des doctrines, les ouvrages platoniciens du rhéteur carthaginois ont agi sur les évêques et les théologiens du pays.

Les démons étaient déjà dans Platon. Mais Apulée précisa leurs formes, définit leur nature et leurs occupations, les lança clairement dans la vie de tous les jours. Cette croyance, enracinée chez lui, éclaire bien tout un côté de sa physionomie. Elle développa son goût du merveilleux, lui fournit une explication commode pour tous les faits d'ordre surnaturel, l'arracha à la terre et le jeta en pleine fantaisie mystique. En même temps, elle inquiéta ses compatriotes, surpris de voir affirmer si hautement une de ces idées qui se complaisent dans le demi-jour de la conscience religieuse.

Apulée décrivait si nettement les démons qu'il avait bien pu les voir, tout comme Socrate, et se servir d'eux, comme les magiciens. Pour comprendre la dévotion outrée du malin rhéteur, les effusions religieuses de l'Ane cVor et la légende magique du romancier, il est bon de se souvenir qu'il voyait du ciel à la terre, sur un réseau mystique, voltiger les démons.

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