‹ ApuléeChapitre 2 sur 10 · LE ROMAN · texte numérisé non relu

LE ROMAN

L'Ane d'or

L'âne, malgré les railleries de la foule, a su gagner le respect et la pieuse sympathie des lettrés. Déjà dans la Bible il avait la fière allure qu'il conserve aujourd'hui sous le soleil d'Orient : avec Samson, du revers de sa mâchoire il terrassait des milliers de Philistins. Pour Homère, c'est un noble et hardi compagnon qui l'emporte sur Ajax en vaillance et en beauté. En dressant au bord d'un chemin ses longues oreilles ou en levant sa grosse patte, il a su inspirer à La Fontaine quelques-unes de ses plus jolies fobles. Et la Peau d'âne de Ma Mère l'Oye, et les Mémoires d'un dnel Tous ces beaux contes enchantent l'imagination à l'aurore de la vie. Aujourd'hui, depuis le Voyage sentimental de Sterne, l'âne est souvent triste, mais il reste bon, comme tous les forts. Victor Hugo l'a compris, et dans ses

vers le baudet mélancolique, qui détourne sa ,» charrette pour épargner un crapaud,

Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.

On dirait qu'il suiïit de toucher à ce bon animal pour créer un chef-d'œuvre.

Le plus fameux représentant de l'espèce dans la littérature, le plus précieux de tous^, c'estVAne d'or d'Apulée. Malgré ce surnom, qui atteste seulement la valeur de l'œuvre et l'admiration des lecteurs d'autrefois, le héros du roman n'est pas en or, mais bien vivant, en chair et en os. C'est Apulée lui-même, qui s'est enrichi de deux pattes, allongé les oreilles, grossi le museau, durci la peau. Et cela prouve qu'en littérature le moi est dangereux. Apulée avait eu beau vivre de longues années dans son pays natal et en pleine lumière, haranguer le public au théâtre, lui ouvrir tout grand son laboratoire et sa maison, expliquer tout haut ses théories philosophiques, se faire applaudir dans toutes les cités africaines. On oublia tout cela, parce que sur ses vieux jours, dans son roman des Mctamorphoses, il raconta à la première personne les aventures d'un homme changé en âne. On avait tant de confiance dans le philosophe et l'orateur qu'on prit au mot le romancier. A vrai dire, personne n'avait suivi Apulée dans ses voyages d'Orient. Pourquoi l'habile magicien ne se serait-il pas alors déguisé

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en âne ? Pour courir le monde, c'était, au moins, économiser une monture. Puisqu'il le disait, on le crut en Afrique, et saint Augustin n'en doutait pas.

Apulée avait pourtant prévenu son public. « Attention! lecteur, tu vas rire, » dit-il en commençant. Et vraiment il a tenu sa promesse.

D'un coup de sa baguette de magicien, il nous transporte au milieu d'une gorge de Thessalie. Lucius se rend pour affaires à Hypata, dans la vallée du Sperchios. La montée est rude, et le soleil frappe dur. Lucius a pitié de son cheval, qui râle de fatigue. D'ailleurs le vent lui apporte les rires sonores de deux compères qui cheminent devant lui. 11 saute à terre et rejoint vite les compagnons. L'un est un bon vivant un peu sceptique et railleur. L'autre est un commisvoyageur en fromages qui a vu de ses yeux des choses vraiment surprenantes : il a été témoin des exploits d'une sorcière du pays, qui change ses ennemis en grenouilles ou couronne leurs épaules d'une tète de bélier; il l'a vue une nuit couper la tète de son camarade de chambrée et y introduire une éponge; le lendemain, quand le pauvre homme a voulu déjeuner sous un platane

au bord d'un ruisseau et s'est penché pour boire, la tête s'est détachée. Lucius a écouté cette histoire tout haletant de curiosité. Maintenant il en frissonne de terreur : l'aventure s'est passée précisément à Hypata, dans la ville où il se rend. Que va-t-il lui advenir ?

Une fois dans le faubourg, il regarde autour de lui avec une religieuse épouvante. Les objets les plus naturels, une pierre, un oiseau, un arbre, une fontaine, lui cachent un mystère, une àme humaine emprisonnée. Pourtant il s'est fait indiquer la maison d'un habitant, un certain Milon, pour qui il a des lettres de recommandation. C'est un vieil usurier, dont s'amusent tous les voisins. Lucius se console à la pensée que chez cet avare il ne sera pas du moins incommodé par des odeurs de cuisine.

Justement Milon demeure à deux pas de là, tout près des murs. Mais par crainte des voleurs toute la façade de la maison est verrouillée comme une forteresse : on entre par une impasse. Le voyageur se décide à frapper et à crier pour signaler sa présence. Une jolie servante entrouvre la porte, puis la ferme au nez du visiteur et tire les verrous. On parlemente, on finit par introduire Lucius. Il trouve Milon couché sur un petit lit et sa femme Pamphile assise à terre. On va souper. Milon, avec un sourire gracieux, montre la table vide : » Voici, dit-il, ce que je puis offrir à mon

hôte. « Puis il fait lever ?a femme et invite l'étranger à s'étendre sur le sol. Et l'on porte les bagages du voyageur dans la chambre qu'on lui destine.

Lucius, tout déconfit, court à la halle quérir son dhier. Il marchande avec opiniâtreté et revient avec une provision de poisson, quand il rencontre Pythéas, un vieux camarade d'Athènes. Après les compliments et les embrassades d'usage, Pythéas demande à son ami combien il a payé son poisson : car lui-même est maintenant édile à Hypata, et chargé de la surveillance des marchés. A la réponse de Lucius, Pythéas devient rouge de colère. Il réprimande vertement le vendeur, qui ose ainsi rançonner un étranger; il fait jeter à terre et piétiner le poisson, puis s'en va furieux. Lucius se retire l'oreille basse : grâce au zèle de son ami il a perdu à la fois son argent et l'espoir de souper. Son hôte l'attend au logis, l'arrête au passage, le harasse de questions oiseuses pendant des heures et l'étourdit si bien, que le pauvre Lucius peut à peine gagner son lit, la tête lourde, mais l'estomac léger.

Heureusement les jours se suivent sans se ressembler. Le lendemain, dans cette même ville d'IIypata, Lucius va trouver bon dîner, bon souper, bon gîte, et le reste. En flânant par les rues, il rencontre Byrrhène, une dame de la ville, amie de sa mère, qui a bercé son enfance. Elle lui offre l'hospitalité flans sa maison. Lucius refuse

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non sans regret, par politesse pour le vieux ladre qui le loge. Elle l'emmène du moins cliez elle, et lui fait admirer sa luxueuse installation. Puis elle le prend à part : « 0 mon bien-aimé Lucius , dit-elle, comme je tremble pour vous! Vous êtes un fils pour moi; je voudrais veiller sur vous. Méfiez-vous, méfiez-vous bien des maléfices et des entreprises galantes de cette Pamphile, la femme du pauyre Milon chez qui vous êtes descendu. C'est une magicienne de premier ordre; elle passe pour connaître à fond l'art d'évoquer les spectres; rien qu'en soufflant sur une pierre, sur un objet quelconque, elle peut éteindre l'éclatante lumière des astres, les faire sombrer dans les profondeurs du Tartare et du vieux Chaos. Elle ne voit pas un jeune homme de bonne mine sans se passionner pour lui. Elle braque sur lui son œil et son cœur. Elle l'amorce, s'empare de lui et l'enlace de son terrible amour. Si l'on n'obéit pas, si l'on fait le récalcitrant, elle vous change en pierre, en bête, en n'importe quel animal; ou bien elle vous supprime. Je tremble pour vous, soyez sur vos gardes. Elle est toujours en feu; votre âge et votre tournure vont lui convenir. »

Cependant Lucius piétine de joie. Voilà si longtemps qu'il désire voir un magicien à l'œuvre! Il prend à peine le temps de saluer Byrrhène, et s'élance comme un fou. Tout en courant, il fait

son plan. Courtiser Pamphile, pour apprendre d'elle les secrets de son art, ce serait maladroit, et de trop mauvais goût, et trop héroïque : elle lui a paru si vieille, la pauvre sorcière; et, de plus, c'est la femme de son hôte. Mais il y a la servante Fotis, qui connaît certainement les mystères de la maison : elle lui a jeté la porte au nez à son arrivée, cela est vrai; mais le soir elle s'est adoucie, elle l'a conduit tendrement à sa chambre, a bordé sa couverture, l'a baisé au front suivant l'usage du pays, puis est sortie lentement non sans regarder en arrière. Allons, le plan de campagne est bon. Justement, elle est seule dans sa cuisine, occupée à hacher de la viande pour un ragoût qui mitonne dans une casserole. Elle est charmante ainsi, vue de dos, avec sa taille souple, avec ses épais cheveux serrés par un ruban qui retombent des deux côtés du cou et se perdent en boucles ondoyantes dans les franges de sa robe. On escarmouche par des plaisanteries friponnes, suivies bientôt de tendres agaceries; on ouvrira le feu le soir même. Voici qu'arrivent précisément des cadeaux de Byrrhène : un porc gras, cinq poulardes, un baril de bon vin vieux. C'est de quoi faire supporter à Lucius le maigre ordinaire et l'ennuyeux bavardage de ses hôtes qui cette fois l'ont prié à dîner. Il prétexte la fatigue du voyage pour couper court aux sottes histoires du maître de

la maison, et va dans sa chambre souper gaie- ^ ment avec la jolie servante.

Décidément l'on s'instruit vite au bord du Sperchios, dans cette aimable ville d'Hypata. Dans un magnifique banquet donné chez Byrrhène, Lucius a été mis au courant des affaires du pays. On a parlé surtout nécromancie et magie. Un des convives avait de longs cheveux plaqués sur les tempes et une boule de toile au-dessus des lèvres; on lui a fait raconter son histoire : le pauvre homme avait eu le nez et les oreilles mangés par des sorcières. Lucius est sorti de ce dîner l'imagination en feu. Au moment de rentrer au logis, il se heurte contre trois bandits qui essaient d'enfoncer la porte. Il tire son épée et les tue; on l'arrête, on instruit solennellement son procès au théâtre. Puis il apprend que toute la ville s'est amusée à ses dépens et que ses trois victimes étaient des peaux de bouc animées par les sortilèges de son hôtesse.

Lucius n'y tient plus. Les récits merveilleux dont on lui rebat les oreilles, ses propres mésaventures, tout ce mystère qu'il sent autour de lui, affolent encore sa fièvre de curiosité. Il veut pénétrer cette magie qui entre en lui par tous les sens. Il supplie Fotis de l'initier.

Un jour la servante arrive, tout effarée. Elle annonce que Pamphile va se changer en oiseau

,iji

pour rejoindre un galant. Lucius se glisse à pas de loup, arrive à une mansarde, et fixe l'œil sur une fente de la porte.

Voilà que la sorcière enlève l'un après l'autre tous ses vêtements, ouvre un coffret, en lire des boites, et d'une certaine pommade se frotte les mains, les membres, tout le corps de la plante des pieds à la racine des cheveux. Elle cause longtemps à voix basse avec sa lanterne, puis elle se secoue. Sur sa peau, germe peu à peu un léger duvet, puis tout un plumage. Son nez se courbe, ses ongles se tordent. Bientôt c'est un hibou qui pousse un cri plaintif, sautille au ras du sol, puis s'envole par la fenêtre.

Lucius, muet d'imbécillité, se touche les yeux, se frappe la tête pour s'assurer qu'il ne dort pas. Enfin il se précipite dans la chambre, déclare qu'il veut voler lui aussi. Fotis consent à lui montrer la petite boîte d'où peut sortir cet effet magique. Déjà notre homme est nu, plonge ses deux mains dans la pommade, se frotte avec furie. Il bat l'air de ses bras pour aider les ailes à pousser. Hélas! pas une plume n'apparaît. Sa peau s'estompe d'un poil luisant; ses doigts se resserrent en unegaîne; la bouche se fend, le nez s'allonge, les lèvres pendent, les oreilles se dressent démesurément; une queue déshonorante se balance au bas de l'échiné. On s'est trompé de pommade; le galant baudet veut en

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vain injurier la servante; il ne peut que lui braire un conapliment.

Le remède, c'est de manger des roses. Mais on ne trouve pas des roses dans tous les greniers, et le pauvre Lucius ne pourra en mâchonner qu'après une lamentable Odyssée. Pour le moment, il fait contre mauvaise fortune bon cœur. Héroïquement, en attendant l'aurore et les roses, il va prendre sa place à l'écurie. Il y rencontre son propre cheval, qui rue pour l'écarter du râtelier, et un valet, qui le traite de rosse et lui laboure l'échiné à coups de bâton.

Cependant on fait grand bruit au dehors; on enfonce la porte. Ce sont des voleurs. Ils dévalisent toute la maison et réquisitionnent toutes les bêtes pour porter le butin. Lucius veut appeler au secours la police de l'empereur, et crier « 0 César! » La première lettre sort aisément de son long gosier et se répand dans le silence de la nuit; mais le reste du discours s'écrase sur sa langue empâtée. Il faut une grêle de coups pour l'avertir qu'on a compris.

Notre héros, solide sur ses quatre pattes, chemine tristement sous le soleil. A midi, les voleurs font halte chez des compères. Lucius se précipite dans un potager et se résigne à manger des légumes crus; c'est de mauvaise hygiène, penset-il, mais le foin n'est pas encore de son goût. Là-bas, à la lisière d'un petit bois, dans la

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verdure brille une tache rose. Le baudet s'élance, il est sauvé; hélas! c'étaient des lauriers-roses, bons seulement pour empoisonner les gens. Mais on l'a aperçu : à ses trousses s'élancent un garçon jardinier, tous les paysans du village, puis les chiens les dents en avant; il n'échappe à tant d'ennemis que par une ruse rabelaisienne.

Les voleurs se remettent en marche. Pour calmer Lucius, on double sa charge. Il songe à feindre la fatigue, à s'allonger à terre sans bouger, espérant qu'on l'abandonnera pour mort. Heureusement son camarade a la même idée avant lui et en montre le danger : car on lui coupe les jarrets. Il faut se résigner à marcher, marcher toujours, pliant sous le poids. Enfin l'on escalade une pente douce, et l'on se trouve à l'entrée de la caverne.

Une vieille femme se montre, a Allons ! cadavre ambulant, lui crie-t-on, allons, rebut de la vie, toi qui dégoûtes l'enfer, c'est comme ça que tu t'amuses au logis les bras croisés ! Après tant de fatigues et de dangers ne nous feras-tu pas enfin souper? Nuit et jour tu ne fais qu'engloutir notre vin pur dans le gouffre qui te sert de ventre. » La vieille, toute tremblante, les apaise de sa voix cassée. Tout est prêt, bons ragoûts parfumés et cuits à point, pain et vin à discrétion, verres bien rincés, eau chaude pour le bain. Là-dessus on met bas les habits et l'on

mange gaiement. D'autres bandes arrivent, un peu écloppées. On se raconte les exploits. On crie, on s'injurie, et d'une voix avinée on prononce l'oraison funèbre des compagnons morts à la tâche. On entonne un hymne en l'honneur du dieu Mars, puis tous roulent sur le sol, engourdis de sommeil et d'ivresse. Lucius profite de l'occasion pour souper à son tour; il n'a pu toucher à l'orge de son râtelier, car il n'aime l'orge que mijotée dans le bouillon; il attaque résolument les restes du dîner; mais il s'aperçoit avec terreur que son ventre a démesurément grandi depuis sa métamorphose; sous l'eiïort de ses grosses dents disparaissent deux corbeilles de pain, et il ruminait encore sur la troisième quand le grand jour vint éclairer sa voracité.

Les voleurs sont déjà en campagne; ils sont sortis, les uns armés jusqu'aux dents, les autres déguisés en spectres; car tous les moyens leur sont bons pour effrayer les passants et amorcer les pièces d'or. Ils ramènent une jeune fille élégante, toute en larmes. Ils l'ont enlevée le jour même de ses noces, en lançant un pavé à la tête du fiancé. Ils attendent de la famille une belle rançon. La vieille servante, chargée de garder la prisonnière, la rudoie d'abord, puis s'attendrit au récit de ses infortunes. Pour distraire la belle enfant, elle imagine de lui racon-

ter longuement la délicieuse histoire de Psyché. On se consolerait à moins.

L'âne se tenait tout près de là, les oreilles droites, regrettant bien de n'avoir ni stylet ni tablettes pour noter cette charmante fable. On rappelle Lucius à son métier de baudet en entassant sur son dos force paquets et en le poussant dehors à coups de triques. Dans son empressement il butte contre une pierre et s'abat. « Eh bien! dit l'un des voleurs, allons-nous encore nourrir pour rien ce baudet éreinté, et que voilà boiteux par-dessus le marché ? » On lient conseil. On décide qu'au retour on le fera dégringoler dans une gorge la tète la première.

Lucius se le tient pour dit, choisit son moment, rompt son licou, et, comme la vieille accourt, il l'étend par terre d'une ruade et la traîne sur le sol. La prisonnière a suivi la scène du coin de l'œil ; elle s'élance, arrache la bride, saute sur l'âne, et les voilà galopant sur le roc. Par malheur, les deux fugitifs connaissent mal le chemin : l'amazone veut aller à droite, l'âne à gauche. Pendant qu'ils se démènent, les voleurs surviennent, on les reconduit à la caverne, et, comme ils ont fui de concert, on décide qu'ils seront punis l'un par l'autre. La jeune fille sera cousue vivante dans la peau de l'âne éventré.

Arrive un des compères qui apporte des nouvelles d'ilypa'a. Lucius oubUe un instant le

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danger présent pour constater l'injustice humaine. C'est lui que la ville entière accuse de tous les méfaits; et les apparences sont contre lui : n'a-t-il pas disparu la nuit même de l'attaque? Il remue désespérément la tête, arrondit sa bouche jusqu'à fendre ses lèvres, et vibre à l'unisson pour affirmer son innocence. Sa protestation passe inaperçue. Le conseil traite maintenant une affaire sérieuse. Il s'agit d'enrôler dans la bande un nouveau confrère. On introduit le candidat. Il raconte ses exploits, expose ses titres, jette sur le sol des pièces d'or et fait si bien qu'on l'élit chef.

On lui soumet le cas de l'âne et de la fille. Il est d'avis que des gens sérieux doivent dédaigner de se venger. Il connaît un moyen plus sûr de punir la belle à deniers comptants : c'est de la vendre à un vieux coquin de la ville voisine, qui la contraindra à un joli métier. On applaudit; on amène la prisonnière, délivrée de ses liens. A la dérobée, elle regarde tendrement le nouveau chef, ce qui fournit à l'excellent Lucius une preuve éclatante de la pei^versité féminine. L'intimité des deux jeunes gens augmente a mesure que l'intelligence des brigands se fond dans l'ivresse. A force d'écarquiller ses gros yeux, l'âne devine dans le soi-disant voleur le fiancé de la prisonnière. Dès lors tout marche à merveille. On garrotte les brigands ivres-morts,

on emmène ia jeune fille sur le dos de Lucius, et l'on revient en triomphe à la ville. Le baudet libérateur sent tous les regards fixés sur lui. Il veut s'associer à la fête, dresse ses oreilles, dilate ses narines, et son braiment sonore a l'éclat du tonnerre.

La confiance renaît dans le cerveau du philosophe à quatre pattes. Le jour des noces, c'est la mariée même, sa jeune amie Charité, qui vient remplir d'orge le râtelier de Lucius. Il n'a qu'un regret. Pourquoi a-t-il été changé en âne, et non en chien? Au moins il eût fait ripaille en compagnie de toute cette canaille au ventre gonflé.

Le lendemain, la mariée convoque un conseil de famille pour délibérer sur le sort de l'âne sauveur. On estime qu'il sera plus heureux à la campagne ; il pourra folâtrer dans les prairies en galante compagnie. On le confie à l'intendant du haras, avec les plus minutieuses recommandations. iMais sa mauvaise fortune attendait, là encore, le pauvre baudet. La femme de l'intendant, une coquine avare, l'attelle à la machine qui fait tourner la meule, le frappe d'une branche épineuse, lui vole son orge et lui laisse, le soir, pour toute nourriture, du son, pas même criblé, plein d'ordures et de pierres, qui s'attache à son gosier. C'est bien pis encore quand on l'envoie à la prairie : les étalons devinent en lui un rival, lui déclarent la guerre, se cabrent, ruent,

mordent. L'héroïque baudet devient la fable de la ferme. On l'envoie chercher du bois à la montagne; le mauvais garnement qui le conduit ne cesse de le battre, de le blesser, de lui jouer d'affreux tours, et l'accuse, en rentrant au logis, des plus inconvenantes galanteries. Pour éviter des procès, on songe à le tuer, on arrête du moins qu'on le mutilera. Heureusement, un ours paraît à la lisière du bois, et mange le gamin ; on retrouve seulement quelques morceaux de Tànier qu'on charge sur le dos de l'âne. Et l'on renvoie au lendemain le supplice de Lucius.

Cette nuit de répit devait le sauver, mais à quel prix! Il apprend que son amie Charité vient de périr dans un épouvantable drame. La propriété va changer de maîire. L'intendant profite de l'occasion, pille la ferme, et emmène les bêtes. Lucius tout tremblant marche en tête de la caravane, car la campagne est infestée de loups et il s'agit de protéger sa croupe. Mais les paysans sont encore plus dangereux que les loups. De loin on prend les fugitifs pour une bande de voleurs ; on les crible de pierres du haut des toits; on lance sur eux des chiens féroces qui déchirent à belles dents hommes et bêtes. Ailleurs les sorciers s'en mêlent. On se traîne péniblement jusqu'à un village ; à l'entrée se montre, au pied d'un arbre, un spectacle hi-

deux, le blanc squelette d'un homme mangé par les fourmis.

Enfin voici une ville. C'est là que les fugitifs comptent se cacher pour dérouter les recherches de la justice. On mène les bêtes au marché pour les vendre. L'amour-propre de Lucius est mis à une cruelle épreuve. Tandis qu'on se dispute ses compagnons, on le regarde à peine. Quand il est resté seul, les acheteurs s'approchent, l'examinent si longtemps en promenant sur lui leurs mains sales, manient et remanient sa mâchoire avec tant d'indiscrétion, qu'il perd patience et mord un client à broyer ses doigts. Le crieur public injurie le baudet de sa voix enrouée et fait de l'esprit à ses dépens. Enfin se présente un acheteur sérieux. C'est un infâme coquin, un de ces moines mendiants (jui promènent par les bourgs la déesse syrienne. Il paye Lucius un prix dérisoire, di.x-sept deniers.

Le pauvre philosophe vit maintenant dans une indigne société. Il porte sur son dos la petite chapelle de la déesse et tout l'attirail religieux des charlatans. Il est mêlé malgré lui à toutes leurs jongleries, k leurs obscénités, à leurs orgies. Et quand sa moralité proteste, la colère des gueux meurtrit son dos. Ils continuent de faire des dupes. Les plus notables habitants des villages prient la troupe sainte d'accepter l'hospitaliié dans leur maison. Lu jour, un de ces

braves gens veut régaler ses hôtes d'un cuissot de chevreuil. Un chien qui passe dans la cuisine happe le morceau. Mais la cuisinière a son remède : c'est hi jambe de Lucius qui fournira le rôti. Le baudet, effrayé de cette combinaison, rompt son licou, s'élance éperdu, et tombe au milieu du banquet. Le maître de la maison, furieux de cette incartade, fait reconduire l'intrus, quand on signale un chien enragé. Plus de doute : l'âne a été mordu lui aussi. On le met en quarantaine; on se barricade; on l'abattra le lendemain. Lucius passe une nuit terrible, mollement étendu sur le duvet d'un lit. Au matin, on le soumet à une épreuve décisive; par la porte entrebâillée, on lui pousse un baquet d'eau. 11 boit, il est sauvé.

On replace sur son dos toute la sainte défroque, avec les clochettes et les cymbales: et les prêtres syriens continuent leur odyssée de mendiants. Dans une auberge, Lucius entend raconter le Ciivicr^ une de ces piquantes histoires de ménage qui ont tant amusé nos pères. Plus loin, la troupe est arrêtée pour vol. Lucius est encore vendu à la criée.

Cette fois, c'est un boulanger qui l'achète. Le premier jour, on le traite royalement; il chôme à son aise devant un râtelier bien garni. Mais le lendemain, on lui bande les yeux, on l'attelle à la meule, il doit tourner sans trêve, au

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son des coups de fouet. Malgré ses propres souffrances, le philosophe ne peut s'empêcher de plaindre ses compagnons de misère et d'écurie, quadrupèdes etbipèdes, mulets rongés d'ulcères, esclaves rachitiques et marquetés de meurtrissures. C'était un brave homme pourtant que ce boulanger; mais il avait pour moitié, nous dit Lucius, la pire des femelles. Aucun vice ne lui manquait; tous s'étaient donné rendez-vous dans son âme, comme les ruisseaux de boue dans un égout. Elle avait pris en grippe le philosophe. Avant le jour elle était debout pour crier : « A la meule, le nouveau venu! » Elle ne sortait pas de sa chambre sans lui faire appliquer une volée de coups de bâton. A l'heure des repas, elle ne le laissait pas approcher du râtelier avant que tous les autres eussent mangé. Lucius se vengeait en observant les équipées galantes de la boulangère. Il suivait les allées et venues des amoureux, écoutait les conversations avec une vieille entremetteuse, et c'est ainsi qu'il a pu nous conserver de bien jolis contes. Un jour, il trouva moyen de démasquer son ennemie. En entendant venir son mari, elle avait caché son amant sous un van de bois. Mais le pied du jeune homme dépassait le rond. Comme on conduisait les bêtes à l'abreuvoir, Lucius écrase de son sabot la jambe du galant, le force à crier et à se trahir. La boulangère est mise à

la porte et se venge en faisant tuer son mari.

On vend le moulin. Lucius passe aux mains d'un jardinier, et porte ses légumes à la ville, Un jour, comme ils allaient de compagnie, ils rencontrent un soldat, qui les injurie et les menace. Une bataille s'engage. Le jardinier reste maître du terrain, mais redoute les suites de sa victoire. Il se réfugie chez un ami, et l'on hisse l'âne au premier étage. Pendant la perquisition des magistrats, Lucius met le museau à la fenêtre ; on aperçoit l'ombre. Son maître est arrêté, luimême est confisqué par le soldat. Pendant quelque temps il épouvante les passants p.ir son allure martiale ; il porte sur son dos le casque, le bouclier, la lance, qui étincellent au soleil. Pendant ce voyage il entend raconter l'histoire effrayante d'une Phèdre de campagne. Puis, comme le soldat doit partir pour Rome, il vend son cane à deux frères, un pâtissier et un cuisinier, tous deux au service d'un riche Corinthien.

Alors commence pour le baudet une vie de plaisir et de triomphante galanterie. Malgré ses énormes dents et son gosier démesuré, il raffole encore des petits plats et des gâteaux. Chaque soir, les deux artistes en gastronomie mettaient avec soin de côté les restes succulents du dîner. En sortant, ils fermaient à clef leur porte. Quand ils rentraient, tous les meilleurs morceaux avaient disparu. Les deux frères se soupçonnent, s'ac-

cusent l'un l'autre. Enfin ils conviennent de se mettre en observation pour surprendre le voleur. Un soir, ils font semblant d'aller au bain, puis reviennent et regardent par une fente de la porte. L'âne est déjà attablé, avec les petites mines et la gravité comique d'un gourmet. Ils rient à se briser les côtes, appellent les camarades, font tant de bruit que le maître arrive. 11 s'égaie plus encore que tous ses esclaves, conduit lui-même Lucius dans la salle à manger, et lui fait servir les mets les plus invraisemblables, des poivrades, des sauces exotiques. Cependant tous se taisent : le maître vient de placer devant le baudet un vase d'or rempli de vin au miel. Lucius, sans se déconcerter, arrondit lentement sa lèvre inférieure et avale d'un trait sa rasade. Alors éclate une joie folle. Le maître achète sur-le-champ l'incomparable baudet, qu'il paye quatre fois sa valeur. Lucius a désormais pour intendant et pour maître des cérémonies le premier aifranchi du patron.

On reprend la route de Gorinthe. La réputation de l'âne savant devance de bien loin la caravane. On accourt sur son passage, on se montre du doigt le propriétaire de Lucius; l'affranchi laisse voir l'artiste à l'œuvre, moyennant un prix d'entrée. Une grande dame, venue en curieuse, se prend de passion pour lo baudet, pa\e grassement l'affranchi et se ménage des

rendez-vous. Le patron surprend le mystère, observe l'étrange scène, et imagine de la reproduire publiquement sur le théâtre de Corinthe; ce sera le plus piquant attrait des grands jeux qu'il doit donner comme magistrat. Comme on ne peut songer à la grande dame pour le second rôle, on se procure une femme condamnée à mort. C'est une coquine, une triple empoisonneuse, que le baudet juize indigne de lui. Aussi a-t-il ruminé son jfTlan. Le jour de la représentation, comme il aime le théâtre, il assiste à la première partie du spectacle, aux danses, aux pantomimes. Mais quand on commence à dresser le lit sur la scène, Lucius profite d'une distraction de son gardien, s'approche de la porte, se glisse dehors et détale à toutes jambes.

Il traverse l'isthme de Corinthe, gagne une grève déserte, puis se couche et rêve sur un lit de sable fin. Au lever de la lune il se sent pris d'une émotion religieuse. Il se purifie dans les flots, invoque la déesse souveraine qui préside au mouvement des astres, la supplie de lui rendre la forme humaine. La déesse lui apparaît et lui annonce que le jour est venu de sa délivrance. Au matin, sort de Corinthe une longue procession, qui se dirige vers le port de Cenchrées pour baptiser un navire. Lucius voit se dérouler dans la plaine le cortège pittoresque, ondoyant d'allure, chatoyant de couleurs. Il s'approche

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lentement, se mêle aux bêtes qui suivent la procession. Il mord une touffe de roses 'que tient legrand-prêtr^e. Son poil s'eflace, sapeau s'affine, son ventre se resserre, ses doigts se séparent, son cou se raccourcit, sa têie s'arrondit, sa longue queue se détache, ses oreilles s'enfoncent : il est redevenu le beau Lucius aimé de Fptis. Mais il est nu. Le grand-prêtre, averti par un oracle, ne s'étonne point du miracle; il fait donner au nouveau venu une robe de lin, lui adresse un éloquent sermon et l'engage à se vouer au culte de la déesse. Après la cérémonie de Cenchrées, on retourne à Gorinthe. Lucius assiste à une sainte assemblée du collège des Pastophores. La nouvelle de sa réapparition a couru de ville en ville : il reçoit la visite de ses amis, de ses domestiques, même de son cheval, celui qui lui avait décoché de si belles ruades dans l'écurie d'Hypata. Mais toute sa pensée désormais est tournée vers la religion. 11 loue une loge dans le parvis du temple; il assiste aux messes du matin; à plusieurs reprises il voit la déesse en songe. Quand le temps est venu, il est initié solennellement par le grand-prêtre, voue son existence à la glorieuse Isis. Après une visite à sa famille et à sa ville natale, il s'embarque pour Rome. Il vit dans la capitale de son métier d'avocat, a de nouveau plusieurs visions, se fait initier encore aux mystères d'Osiris et vend ses

10 i APULÉE.

habits pour payer les frais. Enfin il voit récompenser son zèle pieux : il est admis dans la congrégation des Pastophores. Et le roman se termine par cette proclamation pittoresque. «Depuis ce moment, je me fais complètement raser les cheveux. Je remplis avec joie les fonctions de cette antique corporation qui remonte au temps de Sylla. Je ne cache ni ne couvre ma tête chauve ; mais je laisse voir mon crâne à tout venant, d

Tel apparaît d'abord, dans son amusant laisser-aller et sa pittoresque incohérence, le singulier roman d'Apulée. Mais une rapide analyse de VAne d'or n'en permet d'entrevoir que le squelette. Par l'élasticité de son cadre, l'œuvre se prêtait à tous les caprices de l'auteur. C'est une sorte de roman à tiroirs où s'enchâssent à plaisir et sans effort les épisodes les plus variés, contes licencieux, inventions drolatiques, opérations magiques^ scènes de genre, tableaux satiriques des mœurs et des travers du temps. L'accessoire prédomine; mais l'œuvre déborde de vie; l'idée et l'image miroitent sous les chatoyantes couleurs d'un style affranchi de toute

règle ; et le romancier enveloppe le tout du réseau d'or de sa mobile fantaisie.

Malgré la variété des épisodes, l'impression produite est nette, précise de coloris, harmonieuse de ton. Mais si l'on commence à disséquer l'œuvre, à analyser le détail, on se heurte aux plus étonnants contrastes. Les apparences les plus contradictoires défdent tour à tour dans l'éblouissante traînée de cette lanterne magique. Voyez circuler le grotesque cortège des prêtres syriens. Vous croyez y reconnaître le scepticisme batailleur, la moquerie implacable d'un Lucien d'Afrique. Pourtant tous ses autres ouvrages montrent, en Apulée, un homme de religion profonde, superstitieux de tempérament : tel il se révèle lui-même à la fin des Métamorphoses, dans le cortège d'Isis, dans les salles d'initiation. Où finit la raillerie, où se trahit le dévot? Nulle part dans le roman il n'est possible de marquer exactement la limite. Et tous ces épisodes rattachés à l'action par des procédés enfantins, comment ne détruisent-ils pas malgré tout l'unité de l'œuvre? Dans le style, l'érudition se mêle sans cesse aux tournures populaires; l'ingénuité au ralTmement; la licence et le réalisme le plus effréné, aux fines impressions, aux sensations poétiques.

Tous ces contrastes disparaissent dans l'unité de l'ensemble ; et ce n'est pas un des moins

luG APULÉE.

étonnants prodiges d'Apulée. Pour se l'expliquer nettement, il faut étudier la genèse du roman. L'auteur a emprunté à l'Orient presque toute la matière de son œuvre, et pourtant il y a fortement marqué l'empreinte de son temps, de son pays et de sa propre individualité. A ne considérer que le fond, VAne d'or est une encyclopédie de fables recueillies ou inventées par les conteurs d'ionie; pour la composition et la forme littéraire, c'est le chef-d'œuvre vivant d'un xVfricain du temps de Marc-Aurèle.

Apulée n'a pas caché l'origine de son œuvre. « C'est un conte grec que je vais vous dire », déclare-t-il en commençant. Et il n'eût pas prévenu son lecteur, que les contemporains se fussent aisément aperçus de ses emprunts. Par tout l'empire romain on était friand alors des histoires galantes du cycle milésien. On ne pouvait imaginer une meilleure préface que ces premiers mots du romancier : « Je vais coudre ici divers récits de la façon de Milet ».

Ces fahles railésiennes, bien des gens les connaissent aujourd'hui, qui ne s'en doutent guère. Ils les ont admirées dans nos fabliaux ou

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nos larces du moyen âge, dans Boccace, l'Arioste ou Shakspeare, dans la Fontaine, Corneille ou Molière; ils les ont regardées en marbre ou en fresque; ils les ont applaudies au théâtre, au son de la musique, dans Psyclié ou la Belle Hélène. Depuis longtemps, ces inventions gracieuses ou bouffonnes sont entrées dans le domaine commun de la littérature et de l'art modernes. Mais suivez pieusement le cours des âges en remontant de l'effet à la cause, du lleuve à la source; vous arriverez souvent vers la côte d'Asie Mineure, aux cités d'ionie. Là-bas, dans la lumière, ont germé presque tous nos arts et nos genres littéraires. C'est là aussi que fut inventé le conte.

Les récits milésiens ont pour cadre commun l'éternelle comédie, le duel ou la querelle de l'homme et delà femme. Avec cette mesure délicate où excelle le génie grec, ils mêlent à propos l'observation et la fantaisie, le possible et l'impossible, l'art et la vie, le rire et les larmes. Le monde est blanc et noir: toute chose a deux faces, l'une triste, l'autre gaie. Dans la tragicomédie humaine, les conteurs milésiens ont regardé surtout le côté plaisant, mais sans oublier tout à fait l'autre. On trouverait de la discrétion et de la mélancolie jusque dans leur gros rire. Ils ont aimé la galanterie raffinée, le merveilleux populaire, le surnaturel, les voyages

extraordinaires, la nécromancie, la magie ; et toujours sous la raillerie légère se cachait un grain de poésie.

Les contes milésiens proprement dits n'ont été réunis qu'à l'époque alexandrine, et c'est alors seulement, qu'ils prennent vraiment place dans la littérature. Mais aussi loin que nous puissions remonter, nous les voyons flotter dans les imaginations d'Ionie et parfois se glisser, à la dérobée, dans l'épopée ou l'histoire. Le plus vieux conteur du pays, Homère, avait donné l'exemple; Aristide de Milet n'eût point désavoué la magie romanesque et les épisodes galants de l'Odyssée, par exemple l'histoire de Gircé et de ses amoureux au groin de pourceau. La raillerie légère des poètes cycliques défigure les héros d'épopée. Elle raconte leurs équipées amoureuses. Elle s'aperçoit que Troïlos, fils de Priam, a fait les yeux doux à Cressida, fille de Culchas. Elle prélude à ce pédantisme galant qui s'étalera plus tard dans les poésies erotiques des Alexandrins, dans les Héroïques de Philostrale et les IJéroidcs d'Ovide. Elle rit des amours de Polyphème. Elle ne s'incline pas devant la divine beauté d'Hélène. Elle reconnaît que la belle a été transportée en Egypte par les soins du magicien Protée et que Grecs et Troyens se sont naïvement battus autour d'une ombre. Elle compte méchamment les maris d'Hélène, et en

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trouve cinq : Thésée, Ménélas, Paris, Déïphobe, l'ombre d'Achille. Elle découvre qu'Hélène et Achille sont devenus amoureux l'un de l'autre avant même de s'être vus, et que désormais ils régnent ensemble dans une île du Pont-Euxin, où la nuit les marins entendent résonner l'orgie. C'est ainsi qu'Hélène devient peu à peu la femme galante dont se sont égayés les derniers poètes • grecs, les latins et les modernes. Par les colonies de Milet, qui couvrent les côtes de la Propontide et de TEuxin, ces fables se répandent de tous côtés. Les émigrants portent partout avec eux leur esprit railleur et leur galante ironie : ils ont découvert en Colchide, au pied du Caucase, et fait connaître du monde entier la magie amoureuse de Médée.

La fantaisie des Ioniens façonne avec la même liberlé l'histoire nationale, et l'on retrouve dans Hérodote de vrais contes milésiens. La Fontaine l'a bien compris quand il a ramené aux proportions d'une fable galante la mésaventure du roi Candaule. Le bon chroniqueur d'Halicarnasseavait appris cette légende sur les genoux de sa nourrice; il s'en est souvenu pour expliquer l'avènement de la dynastie de Gygès au trône de Lydie. Et les infortunes de Midas. roi de Phrygie? Et Polycrate de Samos? Et Crésus de Sardes? Et la vie d'Esope? Tous ces merveilleux récits, avant d'être sérieusement encadrés dans l'histoire.

avaient égayé l'imagination railleuse des bourgeois de rionie.

De toute cette fantasmagorie galairte, demiironique, qui pendant longtemps s'était jouée autour de l'épopée et de l'histoire, on vit enfin, dans l'Asie Mineure hellénique comme dans la France du moyen âge, sortir deux nouveaux genres littéraires, le roman et le conte.

L'expédition d'Alexandre avait fait éclore en lonie toute une littérature d'amourettes exotiques et de voyages extraordinaires. Beaucoup de ces récits fantastiques ont été naïvement accueillis par les historiens grecs ou latins des siècles suivants. Les conteurs du pays parlèrent couramment d'hommes à un œil, ou qui marchent à reculons, ou qui mangent tous les deux jours, ou qui ensorcellent avec la langue et le regard, ou qui aboient, ou qui sautent sur une jambe unique, ou qui changent de sexe. Ils connurent les hommes-plantes, les sirènes à pied d'âne, les îles-fromages, les voyages dans la lune, les promenades dans la baleine, les batailles d'îles flottantes. Ils composèrent des recueils de métamorphoses en vers et en prose. Lucien, qui a raillé toute cette littérature dans son Histoire vérifable, rend le vieil Homère responsable de ces folies : <( L'auteur et le maître de toutes ces impertinences est Ulysse d'Homère, qui raconte à Alcinoos Thi-toire de l'esclavage des vents.

L'ANE DOn. 111

d'hommes à un œil, vivant de chair crue, aux mœurs sauvages. Puis viennent des monstres à plusieurs têtes, la métamorphose des compagnons d'Ulysse au moyen de certains philtres, et mille autres merveilles qu'il débite aux bons Phéaciens. » Si Homère était coupable, il avait pour complices tous les chroniqueurs et conteurs d'Ionie, sans compter le public. La conquête de l'Asie, la découverte de ses civilisations et de ses traditions, ouvrait un champ démesuré à la curiosité romanesque. On ne se contenta plus d'habiller gaiement les héros de l'épopée et de l'histoire locale. On plaça dans un cadre exotique les récits d'amour, compliqués d'ailleurs et enchevêtrés par l'habitude des exercices d'école et des conventions de la sophistique. De ces éléments divers, de la combinaison des aventures galantes avec les modes de la rhétorique et la littérature de voyages, se constitua à l'époque alexandrine un nouveau genre, le roman proprement dit. Il eut désormais ses lois, son cadre tout fait. On le prit au sérieux, ce qui le rendit trop sérieux. On avait réglementé la liberté et le caprice : naturellement on les tua. Aussi rien n'est-il plus ennuyeux qu'un roman grec, du moins lu en grec ; car Amyot et Courier lui ont donné des grâces badines qu'il n'a point dans l'original.

Mais la fantaisie milcsienne n'abdiqua pas.

112 APULEK.

Elle changea de domaine, voilà tout. Elle ne toucha plus à l'épopée, à l'histoire, que pour les railler en passant. Elle abandonna aux poètes erotiques les mièvreries des correspondances amoureuses et la monotone énumération d'extravagantes métamorphoses. Elle laissa les héros de roman courir les pays lointains, y promener leurs costumes, leurs sentiments et leur éloquence de convention. Elle s'enferma dans les cités de Grèce, parfois d'Italie, y regarda les mœurs populaires, l'existence de tous les jours, s'y amusa du spectacle de la vie galante. Elle excella dans le portrait, le dialogue vif et pressé, l'ironie et la scène de genre. Elle ne prêcha point, elle écrivit gaiement la chronique amoureuse, et peignit du même coup les mœurs du temps. Elle avait longtemps papillonné autour des divers genres littéraires sans se fixer à aucun. Du jour où la sophistique promulga les lois du roman d'aventures, on vit du même coup et par réaction se grouper les enfants du caprice, et naître des recueils de contes milcsiens. Le plus populaire de ces recueils semble avoir été celui que rédigea, au ii'^ siècle avant notre ère, Aristide de Milet. C'est du moins la mine où puisprent désormais à pleines mains les auteurs grecs et latins. L'ouvrage prit place dans toutes les bibliothèques de lettrés. Vers le temps de Sylla, il fut traduit en latin par l'histo-

rien Sisenna ; le recueil était considérable, car nous voyons le grammairien Charisius citer des fragments du treizième livre. Les passages qui subsistent ne permettent pas de juger l'œuvre ; mais Ovide dans ses Ti-isfes, Fronton dans ses Lettres, en attestent la gaieté entraînante et licencieuse. Une anecdote de Plutarque en prouve la popularité. Après la défaite de Grassus, le général des Parthes se rendit au sénat de Séleucie. Il y fit apporter un exemplaire des Milcsiaquea d'Aristide, trouvé dans les bagages d"un officier romain. Le général en prit texte pour déclamer contre la corruption des Romains, qui, même en campagne, se plaisaient à de pareilles lectures. L'assemblée garda le silence ; mais bien des gens songèrent à une fable d'Ésope, la Besace. Le bon général avait mis dans sa poche de devant une preuve de l'immoralité romaine. Mais on aurait pu trouver d'étranges choses dans la poche de derrière. L'armée parthe traînait à sa suite des hordes de femmes ; et ces rois, qu'effarouchaient les Contes inilcsiens, avaient presque tous pour mères des courtisanes de Milet.

A coup sûr, les lettrés de l'empire romain ne se montrèrent pas si prudes. Ovide, dans ses Mélamorpliosea^ se souvient des fables d'Aristide. Pétrone, dans son roman comique, transporte aux environs de Naples le cadre des récils

lli APULÉF.

milésiens et insère dans son Sulyricon l'amusante aventure de la Malro)w d'Êplihc que nous a si joliment traduite La Fontaine. La littérature légère de rionie reste à la mode aux siècles suivants. On dévore les Mclamorplioses de Liberalis, les Songes d'Artémidore d'Ephèse, les romans historiques sur la prise de Troie, l'expédition d'Alexandre et la vie d'Apollonios, roi de Tyr. La popularité des contes milésiens irritait saint Jérôme : « On trouve plus de gens, dit-il, pour lire les Milcsiennes que les livres de Platon. » Les enfants des écoles s'amusaient de ces histoires, presque autant que d'une vieille parodie des formes juridifjues, le Testament du cochon. La fantaisie galante des Milcsicnnes devait survivre à saint Jérôme, inspirer au moyen âge bien des contes et des farces, et revivre même chez les modernes. Les épisodes du Roman de Troie dans Benoît de Sainte-More ; le Filostrato de Boccace ; le Troïle et Cressida de Shakspeare; le Uoi Candtiule, la Matrone d'ÊpJihe, le Ciivier, la Psyché de La Fontaine, la Psyché de Corneille et de Molière, celle de Raphaël, de Pradier et de tant d'autres artistes ; plusieurs histoires de Rabelais et de Swift : voilà une belle postérité pour les conteurs de Milet. Ils la doivent surtout à Apulée : plus que tout autre, le romancier africain a servi de trait d'union entre l'Ionie et l'Kuropo,

L'ANE D'OR. ItS

Les recueils de Milêxiennes étaient assez connus à Carthage pour qu'un homme d'État du pays, Albinus, le rival de Septime Sévère, songeât à les imiter pour son compte. Apulée trouvait donc un public tout préparé à ses fantaisies romanesques. Il se chargea d'habiller les Milésiennes au goût des Africains de son temps.

11 emprunta aux divers conteurs d'Ionie : 1" le cadre même et l'idée du livre, c'est-à-dire les aventures d'un homme changé en âne; — 2° beaucoup de récits, de dimensions fort différentes, qu'il rattacha plus ou moins habilement à la fable principale.

Par une singulière bonne fortune, nous possédons, sinon l'original, du moins une interprétation grecque des Métamorphoses dont Apulée a tiré son roman. C'est l'Ane, un charmant opuscule de Lucien. Rien n'est plus instructif que la comparaison des deux ouvrages; on y voit en pleine lumière l'opposition du génie grec et du génie africain.

11 est assez délicat d'établir le degré de parenté des deux œuvres. L'étude détaillée conduit pourtant à cette conclusion qu'elles sont

indépendantes l'une de l'autre, composées vers le même temps, aux deux bouts opposés du monde romain, et d'après un original commun.

On admet généralement que Lucien et Apulée ont également imité un ouvrage antérieur d'un certain Luciiis de Patras. Mais on ne saurait vraiment contrôler cette assertion. Les Mètamorp/io^es de ce Lucius sont entièrement perdues; on ne peut même déterminer l'époque où il vivait. Le patriarche Photius, qui dit l'avoir lu, affirme que les deux premiers livres reproduisaient presque littéralement l'A/ie de Lucien; seulement l'un racontait très sérieu.sement ce que l'autre tournait en raillerie. On en a conclu que Lucien avait parodié Lucius de Patras. Mais la question ne semblait pas si claire aux gens qui avaient sous les yeux toutes les pièces du procès. Photius déclare qu'il ne sait lequel des deux écrivains avait précédé l'autre. Il admet également la possibilité des deux hypothèses; et l'on peut trouver de bonnes raisons pour les appuyer toutes deux successivement, c'est-à-dire pour rester dans le doute.

Si le prétendu romancier de Patras vivait avant Lucien, l'Ane serait un résumé satirique de la première partie de ses Mélamorphoaes. L'hypothèse séduit d'abord; mais, à la réflexion, elle ne laisse pas d'inquiéter l'esprit. Puisque,

L'ANK DOn. 117

d'après Photius, l'écrivain de Patras parlait toujours sérieusement, comment expliquer que d'innombrables détails satiriques soient communs à Lucien et à Apulée? 11 faudrait croire alors que l'un a imité l'autre ; et l'étude comparée des deux textes conduit à la conclusion opposée.

Si au contraire rAnc était le plus ancien des deux récits grecs, les Métamorphoses du soi-disant Lucius de Patras devraient être considérées comme une encyclopédie d'histoires milésiennes, publiée sous un pseudonyme, précisément sous le nom du héros de Lucien. Le compilateur aurait pris au sérieux le badinage, comme firent précisément les chrétiens d'Afrique pour le roman d'Apulée. On lit en effet dans VAne ce passage caractéristique : « Mon père, lui dis-je, s'appelle Lucius ; j'ai un frère du nom de Caius. Quant au nom de famille, nous nous appelons tous de même. Je suis auteur d'histoires et de plusieurs autres ouvrages ; mon frère est poète élégiaque et bon devin; notre ville natale est Patras, en Achaïe. » Qui sait si le passage n'a pas fait inventer à un faussaire le romancier Lucius? En effet, le nom même est suspect ; à vrai dire, dans l'usage du temps, c'est seulement un prénom ; et par une singulière coïncidence le héros de Lucien le fait remarquer.

Les deux hypothèses se valent et la question

reste insoluble. On ne sait ce qu'a pu être ce LuciusdePatras, ni quand il a vécu, ni s'il a copié ou inspiré Lucien, ni même s'il a existé. Le seul fait certain, d'après le témoignage de Photius, c'est la parenté des deux récits grecs, celui que nous lisons dans le recueil de Lucien, et celui qui est perdu. On y reconnaît aisément une invention milésienne. Apulée le dit, et dans Lucien plusieurs détails trahissent la main d'un conteur d'Ionie, par exemple l'histoire de la fiole d'or trouvée dans les colTres des prêtres syriens comme dans les bagages d'Lsope, et cette allusion à une vieille légende de Milet : « Il était écrit qu'il m'arriverait aussi là quelque chose, comme à Candaule. » Quel que soit le rapport des deux versions helléniques, le plus ancien des deux auteurs, Lucien ou le pseudo-Lucius de Patras, avait puisé aux mêmes sources qu'Apulée, à un original ionien. Tout le récit trahit en effet la fine ironie, la galanterie, la magie romanesque et la gaieté licencieuse d'un conte milésien.

L'important est que nous possédons à la fois un exemplaire grec et un exemplaire africain du même récit. Il est fort curieux de les comparer. Tous deux sont des chefs-d'œuvre en leur genre. Évidemment l'Ane de Lucien est mieux composé, plus harmonieux ; le texte carthaginois n'a pas l'élégance sobre, la mesure ni la

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fine précision du texte hellénique : on y sent une main moins légère. xMais Apulée prend largement sa revanche en couleur, en pittoresque, en fantaisie exubérante. Il transforme les bourgeois grecs en gens du peuple qu'il peint dans leur débraillé comique. Une vie intense circule dans tous ses récits d'allure très réaliste, infiniment précieux pour la connaissance des mœurs du temps. Les deux auteurs ne dilTèrentpas moins parle tour d'esprit; avec l'ironie légère du sceptique grec contraste la raillerie plus mordante du dévot africain. Lucien pousse vivement son récit, comme en se jouant; Apulée se plaît aux détours, aux ingénieuses digressions, aux amplifications oratoires. Le Grec, qui voltige sur l'idée, s'est fort égayé de son sujet ; le Carthaginois, toujours en quête d'images et de sensations neuves, amuse et retient davantage les modernes. On lit Lucien, on relit Apulée.

L'Ane d'or est une œuvre un peu toulîue, chargée d'épisodes. Mais faut-il en blâmer l'auteur? Sans lui on ne connaîtrait pas les charmants contes qu'il a semés sur sa route. L'opuscule de Lucien est déjà une façon d'encyclopédie milésienne : sur la trame du récit étaient appliqués divers épisodes, l'histoire des prêtres syriens, de la dame passionnée pour le baudet. Apulée élargit démesurément le cadre, y fait entrer bien d'autres fables milésiennes et des

scènes de genre. La sorcière aux éponges et le marché aux poissons, le charlatan, l'homme sans nez et les outres, la fête du rire et le valet d'écurie, la description de la caverne, les exploits des brigands et l'histoire de l'ours, toutes les aventures de Psyché, le fiancé déguisé en voleur, la mère de l'ànier et la scène de l'écurie, l'épisode de Thrasylle, les loups et les chiens, le dragon, le fermier aux fourmis, le conte du cuvier, l'oracle, les sandales de Philésitère, la cage d'osier et le van de bois, le spectre, les trois frères, la belle-mère amoureuse, la pantomime, enfin la fête d'Isis : tout cela manque dans Lucien. Enlevez des Métamorphoses d'Apulée ces jolis épisodes, et il ne restera que le squelette du roman. Ce serait vraiment payer cher un peu d'harmonie dans le développement.

Dans la plupart de ces épisodes, qui se détachent en relief sur le fond des Mclamorphoses, on reconnaît aisément des contes milésiens distincts les uns des autres et indépendants des aventures de l'âne. Apulée les a encadrés tant bien que mal dans son récit, et souvent

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on en saisit la preuve dans le texte même. Voici, par exemple, comment il annonce l'histoire de Thrasylle : « Pour que vous sachiez tout, je vous raconterai l'aventure depuis le commencement. L'n habile homme qui aurait reçu de la Fortune le talent d'écrire pourrait en tirer un volume en forme de conte. » L'habile homme s'était rencontré, même avant Apulée ; et le malin romancier de Garthage connaissait mieux que personne son prédécesseur. Parfois, tout en se jouant, il nous donne jusqu'au titre de la nouvelle qu'il imitait. Ecoutez l'exclamation plaisante de la jeune fille qu'emporte le galop de l'àne : « On verra, on lira dans les conteurs, et le poinçon des savants auteurs fera vivre à jamais notre naïve histoire intitulée hi Jeune captive fuyant sur le dos de l'àne. )> On ne saurait plus clairement. avouer un emprunt.

Ces contes originaires de l'Ionie, l'écrivain dAfrique ne s'est pas mis en frais d'imagination pour les introduire dans son sujet. ]Ne soyons pas plus exigeants que l'àne. Lucius reste patiemment debout sur ses quatre pattes, les oreilles aussi longues que possible, dans la caverne des voleurs, pendant qu'on raconte les amours de Psyché, et ce récit remplit deux livres, la sixième partie du roman. Le baudet serait presque tenté de le trouver trop court : a Voilà ce que, dans son ivresse, la vieille radoteuse

débitait à la jeune fille captive. Et moi, debout près de là, je m'affligeais vraiment de n'avoir ni tablettes ni poinçon pour noter une si gracieuse histoire. » Ainsi Apulée nous arrête pendant des heures pour nous révéler des propos d'i\Tognes; mais le vin était bon, puisqu'il évoqua devant les convives la délicieuse figure de Psyché. L'auteur use souvent de ce procédé un peu primitif, et nous a transmis bien des contes milésiens par des conversations, grâce à la curiosité silencieuse du baudet qui prête l'oreille à tous les bruits. D'autres fois, il a imaginé d'identifier quelque personnage épisodique, à peine mentionné dans le canevas grec de son roman, avec le héros ou l'héroïne d'une fable entièrement distincte. Par exemple, Lucien dit simplement que l'âne doit paraître sur le théâtre en compagnie d'une femme condamnée aux bêtes; Apulée saisit l'occasion, se demande quelle est cette femme, et découvre en elle la belle-mère féroce dont les exploits sont consignés dans un vieux récit grec. Enfin il arrive que l'auteur africain encliàsse ses histoires l'une dans l'autre, comme des boîtes de Chine : ainsi les méfaits de la sorcière Méroé nous sont connus par les mésaventures du mendiant Socrate, un ancien ami d'Aristomène, le bavard et peureux marchand de fromages avec qui Lucius chemine en Thessalie. On a le droit de trouver un peu

primilive cette méthode de composition, mais c'est ainsi que se déroulent les discours de Nestor dans Homère, les histoires d'Hérodote, comme nos contes de fée ou nos vieilles et savoureuses chroniques; et l'on ne voit pas que le lecteur y perde rien. Apulée ne s'est pas soucié davantage d'aligner au cordeau sa fantaisie. Il veut amuser son public et y réussit. Pour cela il entasse à plaisir, dans leur pittoresque désordre, toutes les bonnes histoires de Milet.

Comme Rabelais et beaucoup de satiriques, Apulée ne choisit guère parmi les éléments du coniique. Il a de quoi séduire ou choquer tous les goûts. Parmi les récits épisodiques dont il a émaillé son roman, les uns sont finement ciselés, légers de touche; d'autres s'emportent à la licence la plus extravagante, au réalisme le plus débridé. A de jolies scènes de genre succèdent d'absurdes fantasmagories. Sous le vernis d'une galanterie raffinée, ces Milésiennes offrent bien des contrastes surprenants. On y trouve des histoires de voleurs, des contes .fantastiques, des croquis de ménage, des aventures mythologiques. Les déesses, les paysans, les diables et les coupe-jarrets se mêlent tour à tour à ce carnaval de l'amour.

Plusieurs contes insérés dans VAne d'or montrent les brigands à l'œuvre. Le moins ori-

ginal est Brigand par amour. La donnée en parait assez banale, et l'on en retrouverait l'équivalent dans plusieurs romans grecs ou byzantins. Une jeune fille a été enlevée par des brigands le jour même de ses noces. Le fiancé se présente à la caverne, se donne pour un fameux chef de bande du temps, se fait élire capitaine à deniers comptants, enivre ses nouveaux camarades, puis les garrotte, et sauve la belle. De curieux détails de mœurs sauvent à peine ce faux romanesque, assez rare dans Apulée.

Bien plus carastérique nous semble le conte des 7'rois frères. Un bon propriétaire de campagne donne à déjeuner à un voisin. Les deux convives se font raison, le verre à la main. Tout à coup, dans la basse-cour, une poule se met à courir de côté et d'autre, à caqueter comme si elle allait pondre. Le propriétaire s'attendrit et s'approche : « 0 ma cocotte, comme tu me sers bien! comme tu es féconde! m'en as-tu fait gober de tes œufs, tous les jours et depuis si longtemps! Tu m'as l'air de nous préparer encore un petit plat cà ta façon. Holà! garçon, vite la corbeille aux pondeuses; et mels-la dans le coin ordinaire. » Mais la poule ne veut pas de la corbeille ; elle s'arrête aux pieds de son maître et pond là, devant lui, un poussin bien vivant, avec des ailes, des pattes, des yeux; il commence à glousser et à suivre sa mère. En

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même temps, voilà que dans la salle à manger, sous la table, s'élance un énorme jet de sang; puis un domestique arrive tout effaré, et annonce que dans le cellier un vin très vieux bouillonne avec furie. Enfm paraissent des belettes traînant un serpent mort, et une petite grenouille verte sort de la gueule d'un chien de berger. Tous ces prodiges annoncent un malheur épouvantable. Le maître du logis et ses serviteurs se regardent tout tremblants. Survient un messager. Dès qu'il a parlé, le propriétaire saisit un couteau de table et se porte un coup mortel à la gorge. 11 vient d'apprendre la mort de ses trois fils. Aux environs vivait un brigand de haute race; c'était un jeune et riche seigneur, de noble famille, dont la principale occupation était de tyranniser toute la plaine. Il s'amusait surtout à tourmenter un honnête paysan dont le champ touchait à son manoir. Il égorgeait ses moutons, lui volait ses bœufs, foulait aux pieds ses blés en herbe. Enfin, un jour, il le chassa de son petit domaine. Le campagnard voulut prouver ses droits et pria ses amis de venir en nombre lui rendre témoignage. Parmi eux se trouvèrent les trois fils du pauvre homme dont nous avons vu la fin tragique. A l'arrivée des arbitres, le seigneur déclare qu'il se moque de tous les arpenteurs, qu'il va ordonner à ses gens de saisir le

campagnard par les oreilles et le fera jeter hors de sa baraque. Les témoins protestent. II les menace de les faire pendre tous, et leurs lois avec eux. Alors il lâche sa meute de chiens féroces, dressés à mordre. Le sang coule à flots. Un des trois frères tombe et est dévoré. Une bataille générale s'engage. D'un javelot le beau seigneur perce le second frère. Le troisième feint d'être blessé et tue l'assassin qui s'approche pour l'achever; puis il se frappe lui-même pour échapper à la vengeance des valets. Les présages n'avaient point menti : en une heure avait été anéantie toute la famille. Ce récit a les allures d'un conte populaire. La figure bien vivante du brigand aristocratique, qui de son donjon opprime toute une population de paysans, s'encadre mal dans la société romaine du temps d'Apulée. Elle transporte l'imagination au milieu des violences et de l'arbitraire d'une vieille organisation féodale.

L'Ours de Platées n'a point d'âge. C'est une de ces aventures fantaisistes que les conteurs populaires de tous les temps ont aimé à prêter aux voleurs. Une bande a résolu de piller la maison de Démocharès. C'est un riche citoyen qui prépare un combat de gladiateurs. Il a réuni pour les jeux une superbe collection d'ours. Mais les bêtes s'ennuient en cage, dépérissent peu à peu, et de leurs grands corps mourants

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encombrent les carrefours. Les brigands se procurent un de ces cadavres, se mettent à le dépecer et font sécher la peau au soleil. Puis Thrasyléon, un des vaillants de la bande, s'en affuble bravement; on rejoint les bords et l'on cache la fente sous l'épaisse fourrure. Il a bien la mine d'un ours authentique. On le met en cage et on le conduit chez Démocharès, à qui l'on offre la bête de la part d'un ami. Le maître de la maison accueille avec joie le cadeau. Les voleurs se cachent hors de la ville, dans les tombes d'un cimetière, pour attendre l'heure du butin. La nuit vient, une nuit sans lune. Thrasyléon sort de son ours, poignarde ses gardiens et le concierge, puis ouvre à la bande les portes de la maison. D'abord tout va bien. Sans bruit, on déménage tous les objets précieux et on les dépose au cimetière sous la garde des morts. Pendant ce temps, l'ours se promène de long en large, l'oreille au guet, prêt à tenir en respect, s'il est nécessaire, les gens de la maison. Tout à coup un petit esclave se réveille, aperçoit la bête, et tout tremblant pousse un cri. Voilà toute la valetaille sur pied; voilà que s'allument torches et flambeaux. On s'arme de bâtons ou de sabres; on cerne l'ours, on lâche la meute. Thrasyléon tient tête aux chiens de la maison ; puis il bat savamment en retraite et gagne peu à peu la porte. Mais à ce moment débouchent sur

ses derrières tous les dogues des faubourgs. L'héroïque brigand se laisse déchirer à pleins crocs, sans se iialiir; dans le poitrail de l'ours s'enfonce un épieu, suivi de cent coups d'épée. Longtemps, la foule n'ose approcher du monstre étendu sur le sol. Enfin, au petit jour, un boucher plus hardi s'avance pour l'éventrer, et de la peau fendue s'échappent les débris du brigand. Tout l'épisode est peint avec des couleurs d'un réalisme effrayant. A travers le raffinement et la malice du lettré perce toute l'horreur de Finventiou populaire.

Dans les contes fantastiques des Mèlamorphoses défilent à l'envi tous les échappés de l'enfer. Les spectres s'y montrent en plein midi, d'autant plus dangereux qu'ils n'entrechoquent pas leurs os décharnés de squelettes, mais circulent sous le costume et les apparences de la vie. On ne chemine pas sans inquiétude sur une chaussée déserte; car parfois, tout près de là, dans un gouffre^ au bord d'un marécage, guette le dragon,- un vieux magicien à figure de mendiant se charge d'égarer le voyageur par ses histoires et de recruter des victimes. Il est dangereux de veiller un mort; car les sorcières rôdent autour de vous dans l'épouvante de la nuit; elles se déguisent en toutes sortes d'animaux, pénètrent par les fentes, se glissent partout, avides de dérober quelques morceaux du cadavre, ou du veilleur,

comme dans le conte de Téléphron. D'ordinaire, à toute cette magie d'outre-tombe président des arrière-pensées galantes. C'est pour se venger de ses amoureux que la sorcière Méroé les change en grenouilles ou leur coupe la tête. Pour attirer un jeune homme dans sa maison, il suffit à une enchanteresse d'avoir entre les mains une mèche de ses cheveux. D'où la bizarre aventure qui remplit le conte des Trois outres. Un jour, la magicienne Pamphilc, éprise d'un gros Béotien, charge sa servante de dérober chez le perruquier une boucle du jeune garçon. On lui rapporte une jolie mèche blonde. Pamphile s'enferme dans son laboratoire et commence ses manipulations. Elle entasse dans ses creusets les ingrédients les plus variés : aromates, lames d'airain, clous de navires naufragés, débris de corps humains, corde de pendu, morceaux de crâne. Elle arrose le tout d'eau, de lait et de miel, en murmurant des paroles mystérieuses. Elle entrelace les cheveux et les brûle au milieu des parfums. Le charme opère. Voilà qu'en bas l'on heurte violemment la porte. Ce sont trois outres qui se démènent avec furie. En guise de cheveux, la servante avait ramassé chez un tondeur du voisinage quelques poils de bouc. Tout ce conte parodie ingénieusement la sorcellerie galante des vieux poètes, toujours à la mode dans l'antiquité; Médée, Gircé ou la magicienne de Théo-

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crite n'auraient pu désavouer la chimie amoureuse de la sorcière Pamphile.

Après toute cette fantasmagorie, voici, dans d'autres contes, de jolies scènes de ménage, où l'on croirait voir s'égayer la verve gauloise.

On connaît le Cuvier de La Fontaine. Malgré toutes les grâces malicieuses du poète français, le tableau semble plus complet et le récit plus pittoresque dans la prose d'Apulée. Un pauvre ouvrier gagne péniblement sa vie en travaillant sans merci. Sa femme n'est pas plus riche, mais prend l'existence plus gaiement. A peine le mari est-il parti à l'ouvrage qu'un galant se glisse dans la cabane, et la fantaisie va son train. Un matin, l'ouvrier revient à l'improviste. il trouve la porte bien fermée, bien verrouillée, et se félicite d'avoir une femme si vertueuse. Il frappe et siffle pour annoncer sa présence. L'excellente matrone cache son amoureux dans un grand cuvier qui était là par hasard, à moitié enterré dans un coin. Puis elle va ouvrir, et naturellement accueille son mari par une grêle de compliments : « Ainsi tu t'amuses, tu te reposes, tu te pro^ mènes les bras croisés, tu abandonnes ton travail sans te soucier du ménage, sans rien rapporter à manger! Et pendant ce temps-là, ta pauvre femme, nuit et jour, se tourne les muscles à filer de la laine, pour entretenir au moins une lampe dans notre taudis! Ah! ma voisine

Daphiié est bien heureuse! elle boit et mange tout son soûl, et s'amuse encore avec ses amoureux! » Le mari, tout penaud, laisse passer l'orage. Puis il s'excuse en bégayant: on chôme aujourd'hui ii l'atelier ; d'ailleurs il vient d'engager une bonne affaire, il a vendu cinq deniers ce cuvier qui encombre leur maison, il attend l'acheteur. La commère part d'un grand éclat de rire : « Ah ! le beau mari que j'ai là, et l'habile homme d'affaires! ce que moi, une femme, sans bouger du logis, j'ai vendu sept deniers, il va le laisser pour moins! » L'ouvrier, enchanté de. la bonne aubaine, demande où est le client. « 11 y a beau temps, imbécile, qu'il est descendu dans le cuvier, pour s'assurer s'il est solide. » En même temps, le galant montre la tète : « Tout franc, bonne femme, ton cuvier est bien vieux, il est percé à jour et ne tient guère. » Puis il se tourne vers le mari, sans avoir l'air de le connaître: u Eh! l'ami! qui que tu sois, apporte-moi donc vite une lumière. Quand j'aurai gratté la mousse à l'intérieur, je verrai s'il peut encore servir. » Le mari aussitôt d'allumer sa lampe : « Allons, ditil, ôte-toi de là, camarade, et laisse-moi faire ; je vais t'arranger cela et te le servir de la belle manière. » 11 ôte son habit, entre dans le cuvier, et, la lampe à la main, se met à racler la moi^ sissure. Mais déjà le galant a rejoint la dame et

repris le long du envier la conversation interrompue. De temps en temps, l'effrontée commère passe la tête par-dessus bord, et du doigtsignale à son mari quelque endroit à examiner, quelque tache à gratter. L'opération dura longtemps. Enfin le galant se déclare satisfait, paye les sept deniers et rentre chez lui, suivi du mari dont le front plie sous le cuvier. Rien de plus charmant que ce conte, un vrai chef-d'œuvre de piquante malice ; La Fontaine a laissé dans l'original, on ne sait pourquoi, beaucoup de détails pleins de vie et de pittoresque.

Ce joli conte du Cuvier n'est point isolé parmi les histoires milésiennes d'Apulée. La fantaisie satirique et la fine observation se mêlent à dose égale dans les Sandales de Pliilésitère^ dans la Cage d'osier ou le Van de bois. Ce sont encore trois histoires de ménage.

Avec les Stmd/des de Philèsilère, nous pénétrons dans un intérieur de conseiller municipal. Le décurion Barbarus, toujours grondeur, accueillant comme un fagot d'épines, a épousé une fort jolie femme, qu'il surveille avec un soin jaloux et tient cloîtrée. Elle s'appelle Arétè, comme la vertu même en grec. Naturellement les galants rôdent autour du logis. Un jour, Barbarus est forcé d'entreprendre un voyage. Il confie sa femme à Myrmex, un esclave d'un dévouement reconnu, et le menace de l'empri-

sonner à tout jamais ou de le faire mourir de faim, si un homme, même en passant, touche du doigt sa maîtresse. D'abord l'esclave observe scrupuleusement sa consigne. Mais Philésitère, un aimable cavalier de la ville, prend Myrmex à part malgré lui, et sous ses yeux ouvre toute grande sa main pleine de pièces d'or toutes neuves. « En voilà vingt pour ta maîtresse, et dix pour toi. » Myrmex ferme les yeux, se bouche les oreilles, s'enfuit tout bouleversé. Mais c'est en vain ; partout il voit briller les maudites pièces d'or et entend résonner les paroles de Philésitère. Enfin son honnêteté est vaincue. Il se décide à prévenir la jeune femme, qui saisit avidement l'occasion de grossir sa bourse : marché conclu. La nuit venue, l'esclave introduit Philésitère, seul et la tête voilée. L'amoureux a déjà touché les intérêts de son argent, quand on frappe et crie à la porte. C'est Barbarus : en vrai jaloux il s'est arrangé pour rentrer de nuit. Il s'impatiente, ébranle le battant avec une pierre. L'esclave, effaré, n'ose ouvrir : « La clef est si bien cachée, dit-il, qu'on ne la trouve plus ; puis il faitsi noir. » Enfin l'on tire le verrou. Philésitère, caché dans un coin, s'esquive dès qu'a passé le maître. Barbarus fait sa ronde, n'aperçoit rien de suspect et se couche tranquillement. Il se lève au petit jour. Qu'aperçoit-il sous le lit? Des sandales inconnues.

11 devine tout, mais ne dit mot. 11 s'empare seulement des sandales, les cache sous son habit, et court sur la place à la recherche du coupable; derrière lui il fait traîner Myrmex, étroitement garrotté. Barbarus se promène de long en large, la figure gonflée de colère, le sourcil froncé : il observe. Philésitère vient à passer et se doute de l'aventure. Une idée traverse le cerveau du galant. Tl écarte les esclaves, se jette sur Myrmex, et le soufflette, mais sans lui faire de mal : «Ah! drôle! ah ! gibier de potence! Puisse ton maître que voilà, puissent tous les dieux que tu as parjurés, puissent-ils te crever, coquin que tu es! Au bain, hier, tu m'as volé mes sandales. Par Hercule! tu mérites bien qu'on te laisse user tes liens et pourrir en prison. » Barbarus donne dans le panneau. Rentré chez lui, il appelle Myrmex : « Tiens, voici les sandales que tu as volées; je te pardonne; va les rendre à leur propriétaire. »

Tous les amoureux des contes milésiens ne se tirent pas si gaiement d'affaire. Parfois ils se font étriller jusqu'au sang, même enfumer. Un foulon emmène un voisin dîner chez lui. Madame les reçoit d'un visage souriant, et l'on se met à table. Tout à coup madame éternue. — « Les dieux te bénissent » dit le mari. Madame éternue de nouveau. Monsieur répète son souhait. Madame éternue encore, et toujours; et

compliments d'y répondre. Enfin le foulon s'étonne et observe sa femme. Il a compris; il a aperçu derrière elle la grande cage d'osier où l'on étend le linge pour le blanchir à la fumée du soufre. 11 se lève, repousse la table, renverse la cage et y ramasse un homme presque asphyxié. C'est un amoureux que la dame y a caché en entendant rentrer son mari. On dépose le malheureux au coin de la rue, où il mourra de son indigestion de soufre.

La scène de la cage d'osier avait coupé l'appétit du convive, un boulanger. Il abandonne le souper de son hôte et regagne son logis. Sa femme s'étonne de le voir rentrer si vite et demande des explications, u Ah ! dit-il, l'abominable femme! quelle conduite! je n'ai pu y tenir, je me suis enfui. Une mère de famille, si vertueuse, si honnête autrefois, se déshonorer si indignement! » La boulangère veut tout savoir, il faut lui raconter en détail les disgrâces du ménage voisin. Elle s'indigne au récit de son mari, s'emporte en malédictions contre la blanchisseuse, cette infâme, cette impudique, qui déshonore le sexe entier : on devrait brûler vives de pareilles créatures. Cependant elle paraît se calmer un peu, et insiste pour que son mari se couche aussitôt. Ce n'est pas l'avis du boulanger, qui rentre l'estomac vide. 11 s'attable, et on le sert en rechignant.

La nuit tombe. Un vieux valet boiteux fait sortir les bêtes de l'écurie pour les mener à l'abreuvoir. Un âne, en passant, appuie son sabot sur un objet qui émerge d'un van de bois à nettoyer le grain. Un cri de douleur emplit la maison. Un jeune homme culbute le van de bois et se montre, un pied meurtri : c'est le galant de la boulangère. Le mari, avec le plus grand sangfroid, exerce sur lui une vengeance étrangement raffinée, qu'autorisaient les mœurs antiques. Puis il le fustige d'importance et le jette à la porte, dos à dos avec sa femme. Il peut maintenant tendre la main à son voisin le blanchisseur : l'un avait sa cage d osier, l'autre a trouvé son van de bois.

Ces petits récits, par leur tour narquois, semblent échappés de l'écrin de Boccace ou de nos vieux conteurs. 'Mais souvent aussi, dans les histoires milésiennes, au milieu des descriptions les plus réalistes, la moquerie s'écarte pour laisser la passion gronder et courir au drame. Il faut citer en ce genre le conte de Thrasylle, la Phèdre de village et l'Empoisonneuse.

Thrasylle est un garçon hardi, de noble et riche famille, d'un tempérament indomptable, que la passion conduit au crime. Il aimait le vin, le plaisir, les mauvaises compagnies, et s'était fait dans sa ville natale la réputation d'un

effroyable viveur. L'n jour, il s'éprit de Charité, une noble et jolie demoiselle de l'endroit. II la demanda en mariage et se vit refuser à cause de sa conduite. Sa passion s'accrut de son dépit, lorsque Charité épousa TIépolème. Il résolut de se venger. D'abord il s'introduit dans le ménage, multiplie visites et cadeaux, mais sans rien obtenir de Charité que des témoignages de franche amitié. Dans l'esprit de Thrasylle mûrit peu à peu l'idée du crime. Un jour, il accompagne TIépolème dans une chasse au chevreuil. On bat le bois. Tout à coup, d'un fourré s'élance un énorme sanglier. La plupart des chasseurs reculent terrifiés, se cachent dans les taillis ou grimpent sur les arbres. Thrasylle entraîne TIépolème à la poursuite de la bête. Les voilà en selle, armés l'un d'un épieu, l'autre d'une lance. Au moment où TIépolème blesse le sanglier, Thrasylle coupe les jarrets du cheval de son compagnon. TIépolème tombe, le sanglier se rue sur lui, et Thrasylle l'achève. Quand arrivent les autres chasseurs, l'assassin feint la plus vive douleur. D'abord il joue son rôle à merveille : il se donne pour le meilleur ami du défunt, conduit le deuil, console la veuve. Enfin il risque auprès de Charité une proposition de mariage. Mais, dans ses paroles imprudentes, la jeune femme lit le secret de son crime. Elle vengera son mari. Quand Thrasylle revient à la charge,

elle feint de céder. Au soir, une vieille nourrice introduit mystérieusement l'amoureux et lui apporte une coupe où l'on averse un narcotique. Thrasylle s'endort. Bientôt Charité est debout devant lui, toute frémissante. En accablant de ses malédictions le galant endormi, elle tire de sa coiffure une épingle à cheveux et lui crève les yeux. Puis elle saisit l'épée de sa victime, court au tombeau de son mari et se tue. Thrasylle, sur sa prière, est transporté dans le même monument funèbre et s'y laisse mourir de faim. Dans la Phèdre de village^ le drame n'est pas moins sanglant ni les caractères moins farouches. Dans une ville de province, un riche propriétaire a épousé en secondes noces une dame fort belle, mais arrogante et passionnée outre mesure. Elle s'aperçoit un jour qu'elle aime son beau-fils, un honnête et innocent garçon qui vit chez son père. Elle lutte d'abord contre son cœur et simule une maladie pour cacher son trouble, car elle a reconnu que la fièvre et l'amour se trahissent par les mêmes symptômes. Enfin elle renonce au combat et fait appeler son beau-fils. Le jeune homme se rend près de la malade, s'informe respectueusement de sa santé et va prendre congé d'elle, quand tout à coup elle fond en larmes et avec des paroles de feu lui déclare sa tendresse. Le pauvre garçon recule d'horreur, mais il craint de pousser à bout sa belle-mère,

il s'esquive après de vagues promesses. Pour couper court à toute négociation, il se dispose à voyager. Mais la dame a déjà pris ses mesures, elle a envoyé son mari visiter une propriété lointaine: restée seule, elle met le jeune homme en demeure de s'exécuter. Elle comprend enfin que ses prétextes et ses faux-fuyants couvrent un refus formel. Exaspérée, ivre de rancune, elle se décide à punir l'ingrat. D'abord elle veut l'empoisonner et fait préparer la coupe par son esclave favori. Mais un enfant qui rentre de l'école se précipite dans la salle, avale d'un trait le breuvage et tombe sans mouvement : c'est le propre fils de la dame. Elle trouve à peine le temps de s'en affliger, elle a déjà changé son plan de vengeance. Elle prévient son mari par courrier. Le bonhomme arrive : elle accuse hautement son beau-fils d'avoir empoisonné l'enfant. A peine les funérailles sont-elles achevées que le père court sur la place et demande justice. On instruit vivement le procès. L'accusé est accablé sous les preuves : furieux de voir son amour dédaigné, il a voulu se venger sur le fils des mépris de la mère, il a fait venir l'esclave, lui a remis d'abord le poison, puis s'est ravisé et a présenté lui-même la coupe, c'est l'esclave qui l'affirme. On va voter, et le jeune homme sera condamné à l'unafiimité. A ce moment se lève un vieux médecin, conseiller municipal de

l'endroit. Il demande la parole, on l'écoute avec attention. Quelquesdétailslui paraissent suspects dans l'alTaire. D'abord cet esclave a menti : c'est lui qui est venu acheter le poison. Et l'orateur le sait bien; il a vendu lui-même cette drogue, il a encore chez lui, marqué du sceau du client, le sac d'écus donné en payement. L'esclave veut nier; mais on compare l'empreinte avec l'anneau de fer qu'il porte au doigt; décidément il a menti. On le met à la torture, il n'avoue rien. Mais le vieux médecin connaît la vie. Cet achat de poison lui a paru suspect; il a remis au client un narcotique, de la mandragore. Si cet esclave est bien l'empoisonneur, le mort va se réveiller. La foule se transporte au cimetière, on découvre le cercueil et l'on voit le jeune homme secouer peu à peu sa léthargie. On l'emporte dans son linceul. La vérité éclate. L'esclave est cruciliô, et la belle-mère condamnée au bannissement perpétuel.

C'est encore le poison, au service d'une jalousie féroce, qui remplit tout le conte de V Empoisonneuse. On sait que d'après la législation antique le père avait le droit de reconnaître ou de laisser mourir le nouveau-né. Mais il arrivait que des enfants ainsi abandonnés étaient élevés secrètement par leur mère. Tel est le point de départ de cette histoire. Un bourgeois rend en cachette des visites à une jeune dame qui est

sa sœur de naissance. Sa femme soupçonne une intrigue, attire sa prétendue rivale dans une maison de campagne, la fait déshabiller, meurtrir de coups de fouet, brûler avec un tison ardent. A cette nouvelle, son mari est pris de fièvre. La fureur jalouse de la mégère se tourne contre lui. Elle s'adresse à un scélérat de médecin, qui pour une grosse somme d'argent consent à empoisonner son malade. Quand il se présente avec sa potion, la bonne dame imagine un ingénieux moyen de regagner son argent en supprimant son complice : « Allons, dit-elle, mon boa docteur, je ne laisserai pas mon cher mari toucher à cette potion avant que vous n'y ayez trempé vos lèvres. Que sais-je? Peut-être y a-t-il làdedans un poison dangereux, » Le médecin perd la tête, craint de se trahir, avale une partie de la boisson, tend la coupe au malade et cherche à s'esquiver au plus vite pour prendre un contre-poison. Mais la commère le retient par mille ruses; il faut qu'il voie, dit-elle, l'eftet du breuvage sur le malade. Le médecin rentre enfin chez lui pour y mourir, tandis que le mari agonise au milieu du désespoir hypocrite de sa tendre épouse. Quelque temps après, la veuve du médecin se présente et réclame le prix convenu. La cliente promet de payer bientôt, mais exige encore une petite dose pour achever son œuvre. Puis elle invite à dîner la femme du

médecin et l'empoisonne avec sa propre fille dont elle guette l'héritage. L'enfant meurt de suite, mais la créancière a le temps de gagner le palais du gouverneur et de dénoncer sa complice. Les magistrats apprennent la vérité en torturant les esclaves, et la jalouse empoisonneuse est condamnée aux bêtes.

Ces trois derniers récits, l' Empoisonneuse, la Phèdre de village, VJIistoire de Thrasijlle, renferment de vrais drames dans le cadre d'un conte. Ils sont fort curieux à étudier; car ils transportent dans un milieu bourgeois ces furieuses passions, ces jalousies sanglantes qui agitent les héros et les princes des tragédies grecques. Les détails, les noms mêtne des personnages prouvent qu'Apulée a emprunté ces récits au cycle milésien. Ils complètent fort à propos les autres contes, narquois ou fantastiques. Après la comédie de l'amour, c'en est la tra";i-comédie.

Tous ces éléments des histoires milésiennes aventures merveilleuses, apparitions fantastiques j scènes de galanterie et descriptions réalistes, moquerie légère, intérêt dramatique, s'unissent

L'ANE DOn. 143

dans le charmant récit mythologique des Ariiours de Psyché. C'est l'épisode le plus considérable et le plus connu du roman d'Apulée.

La critique moderne a parfois cherché et naturellement elle a trouvé dans r Amour et Psyché une profonde allégorie philosophique. Psyché, c'est le nom grec de l'âme ; les aventures delà pauvrette symbolisent donc les souflVances de l'àme humaine à la recherche du vrai, du beau, du bien ou toute autre chose. Que l'école néo-platonicienne ait ainsi interprété ce mythe : qu'Apulée lui-même, le platonicien de Madaura, ait connu cette explication allégorique : c'est fort probable, mais cela nous importe peu. Bien certainement, Psyché n'a été admise dans les Métamorphoses que pour divertir le lecteur. Prenons l'épisode pour ce qu'il est, un joli conte encadré dans un roman. La fleur se fanerait à la vouloir trop expliquer.

Avant d'être une grande conception philosophique, l'histoire de Psyché a été un simple conte populaire. Elle débute comme les merveilleux récits de Ma mère l'Oye : « Il y avait une fois dans une ville un roi et une reine. » Comme les rois et les reines de Perrault, a ils eurent trois filles, toutes trois fort belles; pour les deux aînées, si charmantes qu'elles fussent, on pouvait trouver des formules de louange ; mais la cadette était d'une beauté si rare, si merveilleuse^

que le langage humain était trop pauvre pour la louer dignement. » Après ce préambule, on ne s'étonnerait pas de voir apparaître Peau d'âne ou CendrJllon. Psyché les rappelle par plus d'un trait, et le récit se déroule avec la candeur et la gracieuse symétrie d'un conte de fée. Le roi a trois filles, dont les deux aînées tourmentent la troisième ; les sœurs envieuses rendent trois visites à Psyché, qui s'entretient trois fois avec son mystérieux amant. Forcée de fuir après son indiscrète curiosité, elle se présente en suppliante à trois temples, puis est soumise par Vénus à trois épreuves préliminaires : la déesse lui ordonne de trier un énorme tas de graines, et une armée de fourmis accomplit sa besogne; d'enlever un llocon de laine à des brebis enragées, et un roseau enchanté la guide dans son expédition ; d'aller puiser une fiole d'eau à une cascade inaccessible, et un aigle se charge de remplir la bouteille. Puis l'héroïne va porter aux enfers la boîte mystérieuse, et c'est une tour qui lui parle, qui lui indique la route à suivre. Enfin le bonheur sort de l'excès même de ses maux, et Cupidon accourt près de Psyché évanouie. Vénus se décide à marier les deux amants, et le conte se termine comme il a commencé, par une phrase consacrée : « C'est ainsi que Psyché épousa Cupidon, et, quand le temps fut venu, il leur naquit une fille qu'on appela Volupté. »

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Racontez celte histoire aux bébés vos amis, vous verrez leur bouche s'arrondir et leur prunelle briller. Ils auront vite démêlé, dans l'histoire de Psyché, un conte digne du répertoire de Ma môre VOyc ;\hvè\Qïoni de Psyché, détesteront les deux sœurs jalouses, ne s'étonneront ni du palais magique, ni de la complaisance des fourmis, ni du roseau, de l'aigle ou de la tour. Mieux que le plus savant critique, ils reconnaîtront dans l'innocente fable de Psyché un morceau de littérature populaire, c'est-à-dire enfantine,

La donnée générale des Amours de Psyché provient du fonds ancien de traditions et de mythes où puisent si souvent les contes des divers peuples indo-européens. Certains détails du récit se pourraient retrouver dans d'autres littératures, sans qu'on puisse croire à un emprunt direct. L'histoire des fourmis qui se chargent de trier le tas de grains s'est transmise d'âge en âge jusqu'à Bonaventure des Périers. Pourtant il est certain que les Amours de Psyché se sont présentées à Apulée dans le cadre d'un conte milésien. L'invention populaire, aux contours indécis, à la géographie arbitraire, avait été remaniée et précisée par un écrivain d'Ionie. Les détails que ,1e romancier de Carthage conserve dans son récit portent encore l'ancienne marque de fabrique. Par exen)ple, le père de Psyché, désespéré de ne pouvoir marier sa fille, se dé-

cide à consulter les dieux. Quel oracle va-l-il interroger? Précisément l'oracle de Milet. « Il redoute la colère des dieux et interroge l'antique oracle du dieu de Milet. A ce dieu si puissant, il ofTre des prières et des victimes ; il demande un mari pour la pauvre jeune fille. Apollon, bien que Grec et Grec d'Ionie, veut bien, par égard pour l'auteur de cette Milésienne, rendre son oracle en bel et bon latin.»

Parmi les auteurs anciens qui avaient traité la fable de Psyché, on cite l'Athénien Aristophonte, très verbeux, dit-on. Aujourd'hui le conte ne nous est connu que par le roman d'Apulée. Aussi est-il impossible de déterminer sur ce point lapartd'inveiuion de l'Africain. Là, comme dans les autres récits milésiens, il paraît avoir utilisé tout le canevas grec en le brodant de sa fantaisie. En tout cas, le raffinement de la forme contraste singulièrement avec la sirapliciié candide du sujet. Ce conte de nourrice a été mis en œuvre par le lettré le plus subtil. Le talent de l'ouvrier enjolive, sans la dénaturer pourtant, la gracieuse invention populaire. L'ensemble est charmant.

Ainsi en ont jugé les gens de lettres et les artistes qui, depuis Raphaël jusqu'à nos jours, ont interprété pour leur compte le récit d'Apulée. Mais il nous semble que les imitateurs modernes en ont quelque peu altéré la couleur.

Tous, sauf peut-être La Fontaine, ont pris trop au sérieux la fable, ont trop idéalisé la figure de Psyché. Dans Apulée, c'est une vieille femme ivre, servante dans une caverne de voleurs, qui raconte cette merveilleuse histoire; et elle entreprend ce long récit pour égayer un peu sa prisonnière; et c'est un âne qui a écouté et transcrit pour nous ce délicieux radotage à dormir debout. Aussi regardez le conteur latin, voyez un malin sourire se dessiner à l'ombre de sa lèvre. La Psyché des modernes paraît trop sûre d'avoir réellement épousé Cupidou.

A tout moment se trahit dans Apulée l'intention satirique. Le père de Psyché se présente comme un bon bourgeois préoccupé de bien établir ses filles. Voyez ce petit intérieur de famille : « Psyché, malgré toute sa beauté merveilleuse, n'en est pas plus avancée. Tous la regardent, tous la louent; mais personne, ni roi, ni prince, ni simple particulier, ne la demande en mariage. On admire ses formes divines, mais comme tout le monde admire un chef-d'œuvre de sculpture. Depuis longtemps, ses deux sœurs, dont la beauté fort ordinaire n'avait point fait de bruit dans le monde, avaient trouvé des rois pour prétendants et fait de brillants mariages. Psyché, non pourvue, reste au logis paternel, pleure la solitude où on la laisse; sa santé en souffre; son humeur s'en aigrit. »

Quand il a consulté l'oracle de Milet, le pauvre homme n'ose rentrer chez lui ni transmettre à sa femme la réponse du dieu. Pkis loin, les sœurs de Psyché s'amusent à esquisser chacune le portrait de son mari : u Moi, dit l'une, je suis tombée sur un époux plus vieux que mon père, plus chauve qu'une citrouille, plus nain qu'un nabot; il verrouille la maison entière, tient tout sous clef. » — «Moi, dit l'autre, j'ai sur les bras un mari goutteux, perclus de rhumatismes, tout voûté ; aussi me néglige-t-il d'ordinaire ; je passe presque tout mon temps à frictionner ses doigts tordus, aussi durs qu'une pierre ; tous ces linges infects, ces affreuses compresses, ces fétides cataplasmes me brûlent les mains, ces pauvres mains délicates que vous voyez. Ce n'est pas le rôle d'une épouse. Je fais un métier de gardemalade. )' Même les scènes où paraît Psyché, par exemple la scène de la lampe et de la goutte d'huile, sont voilées de gracieuse ironie. La plus franciie parodie éclate dans toute la partie mythologique du conte. Les mœurs les plus bourgeoises ont conquis l'Olympe. Vénus, avec sa plantureuse beauté, manque réellement de distinction et de savoir-vivre. Elle fait venir son fils, « ce garnement ailé, cet écervelé qui ne respecte ni morale ni police, qui, avec ses traits et son flambeau, se glisse la nuit dans les maisons comme un voleur, pour troubler les ménages et

L'ANE DOTx. 149

commcltre impunément tant de méfaits. » Vénus ordonne à son fils de punir Psyché, qui se permet d'être insolemment belle, plus belle que la déesse de la beauté. On sait comment Cupidon s'acquitte de" sa mission. Bientôt il n'est plus occupé qu'à guérir son dos brûlé par la goutte d'huile de Psyché. C'est la mouette qui avertit Vénus de l'aventure. La déesse entre en fureur: « Ah ! mon bon sujet de fils a déjà une maîtresse 1... Et c'est cette Psyché qu'il aime, ma rivale en beauté et en gloire ! Vraiment ce marmot s'est joué de moi, il s'est servi de moi pour avoir la donzelle ! » Puis elle sort précipitamment et cherche le coupable. Elle le trouve au lit et dès la porte lui crie de sa plus grosse voix : « Voilà une jolie conduite, digne de notre naissance et de ta bonne éducation!... Tu prétends m'imposer pour bru la femme que je déteste! » Et elle le menace de se remarier : (c Ah çà, croistu, petit drôle, méchant séducteur, que toi seul puisses avoir lignée, et que je sois trop vieille pour faire des enfants? Eh bien! sache-le, j'aurai un autre fils, qui vaudra mieux que toi. Ou plutôt, pour que l'affront soit plus sensible, j'adopterai un de mes petits esclaves, et je lui donnerai tes ailes, ton flambeau, ton arc et tes flèches, et tout ton attirail; car c'est à moi, et je ne te l'ai pas donné pour t'en servir ainsi; aucune pièce de ton équipement ne te vient de

ton père. On t'a gâté dès ta plus tendre enfance; tu n'as jamais su qu'égratigner et battre tes aînés, à qui tu devais le respect. Moi-même, moi, ta mère, enfant dénaturé, tu me voles tous les jours; tu m'as souvent frappée, tu ne me mépriserais pas davantage si j'étais veuve. Ton beau-père, ce grand et formidable guerrier, tu ne le redoutes même pas. Ou bien tu lui procures des bonnes fortunes, tu lui amènes des demoiselles pour me tourmenter. Mais tu me payeras ce vilain jeu, et ce beau mariage ne sera pas tout rose pour toi. » Junon et Gérés interviennent et cherchent à calmer lanière : « Mais, madame, qu'a donc fait votre fils pour que vous vous acharniez ainsi contre ses plaisirs? Pourquoi jurer la perte de la femme qu'il aime ? Voyons, est-ce un crime d'avoir fait les yeux doux aune jolie fille? Vous n'ignorez pas sans doute qu'il est garçon, et grand garçon. Avez- vous donc oublié la date de sa naissance? ou bien, parce qu'il porte si gentiment son âge, vous obstinezvous à voir toujours en lui un gamin? Vous, sa mère, une femme de sens, vous iriez d'un œil curieux épier ses amusements, lui reprocher ses fredaines, contrecarrer ses amourettes, et blâmer enfin dans ce beau fils toutes les malices que vous-même pratiquez si bien! » Vénus n'écoute pas le sermon des déesses et leur tourne le dos. Ne pouvant découvrir Psyché, elle lance sur ses

traces la police de l'Olympe et remet le signalement (le la fugitive. Mercure commence sa tournée de crieur public : <( On fait savoir — qu'une fille de roi — du nom de Psyché, — esclave de Vénus, — a pris la fuite! — Quiconque pourra l'arrêter — ou indiquer sa retraite — devra s'adresser — derrière les Bornes Murtiennes — au crieur Mercure! — Pour sa peine il recevra — de Vénus elle-même — sept gros baisers, — plus un huitième, — doux comme le miel ! » Enfin Vénus s'empare de la fugitive. Elle la traîne par les cheveux, l'injurie, la fouette, la torture, lui déchire la robe, lui arrache des boucles, lui meurtrit le front. La belle-mère ne se calmera que sur l'ordre exprès de Jupiter. Cupidon, guéri de sa blessure, est allé plaider sa cause sur l'Olympe. Le roi des dieux lui pince les joues, l'embrasse et lui dit : « Monsieur mon fils, tu n'as guère respecté en moi la suprématie que m'accordent tous les dieux.... Tu m'as compromis dans une foule d'intrigues amoureuses avec des mortelles... Serpent, flamme, bête des bois ou d'étable, oiseau, tu m'as changé en tout cela au mépris de la majesté divine. Mais je veux être bon et me rappeler seulement que tu as grandi entre mes mains. Je t'accorde ta demande; seulement prends garde à tes rivaux. Et tu sais, s'il se rencontre sur la terre une très jolie fille, souviens-toi que tu me

dois une compensation ». Puis Jupiter convoque le conseil des dieux, annonce que Cupidon a trop fait parler de lui : il est temps de le marier. On apaise Vénus, on célèbre les noces sur l'Olympe; Bacchus verse le vin, Vulcaia surveille la cuisine, on mange en musique, et la belle-mère consent à danser au dessert.

Cette étrange parodie, ce travestissement des grands dieux de l'Olympe en vulgaires bourgeois, tous ces tableaux satiriques d'Apulée font songer aux Dialofjucs de Lucien ou à la bounbnnerie cVOrphcc aux enfcn^, plus qu'à la Psijchc de Corneille. A force d'idéaliser l'héroïne, les modernes ont dénaturé le conte. Les lettrés et les altistes ont vu surtout dans cette fable un motif original pour duo d'amour. Par suite, ils ont supprimé ou transformé le cadre; la raillerie n'avait plus que faire dans leur petit drame sérieux. De tous les modernes, c'est La Fontaine qui défigure le moins le texte latin; comme toujours, c'est le bonhomme qui a le mieux compris l'antique. Il raconte naïvement les Amoura de Psyché^ mais sans èlre dupe de son sujet.

Si la plupart des imitateurs ont mal compris l'auteur latin, c'est sans doute qu'ils ont lu l'épisode isolé. Picplacée au milieu des folles inventions de l'Ane d'or, l'histoire de Psyché se montre ce qu'elle est, un récit milésien comme les autres, où se mêlent la raillerie et la poésie, la fantaisie

et le réalisme, la galanterie et la magie. Les personnages ont beau être princes ou dieux, ils conservent des façons de bourgeois, et c est là un nouvel élément de comique. Pour bien comprendre les Amours de Paychc et l'intention de l'auteur latin, il faut y voir simplement le plus long et le plus joli des contes milésiens encadrés dans les Métamorphoses.

Yll

C'est donc bien toute la matière de son roman, les épisodes comme la fable principale, qu'Apulée a trouvée dans la littérature galante et satirique de Milet. Au lecteur attentif, bien des détails rappellent encore l'origine des contes. On surprend même quelquefois un peu de maladresse dans l'adaptation. Par exemple, au début du roman, dans les escarmouches de leur dialogue amoureux, Lucius et la galante cuisinière accumulent les expressions empruntées aux exercices de la palestre. Dans le texte latin, cette plaisanterie ne se comprend guère et lasse vite le lecteur. Au contraire, dans l'opuscule de Lucien, on saisit de suite l'intention du conteur et on lui passe iùsément sa fantaisie. En elTet, pour l'auteur grec, la servante s'appelle Palaestra et dans ses eau-

15i APULEE.

séries amoureuses joue plaisamment sur son nom ; clans Apulée, elle devient Fotis, et du coup l'on voit s'évaporer tout le sel de la conversation. Des méprises de ce genre prouvent bien que l'auteur africain ne s'est guère préoccupé de reproduire les proportionsharmonieusesetle développement logique de ses originaux grecs.

En effet, rien n'est moins hellénique d'apparence que ce roman, dont presque toutes les parties sont inspirées d'ouvrages helléniques. L'empereur Septime-Sevère caractérisait à merveille les récits contenus dans l'Anr d'or quand il les appelait des « Milésiennes carthaginoises. » S'il a puisé à pleines mains dans la littérature légère de l'Orient, Apulée n'a pas appris des auteurs grecs les savantes délicatesses de leur art, ni la mesure, ni l'harmonie, ni la sobriété, ni le goût. Dans cette œuvre d'adaptation il a porté toutes ses audaces et toutes ses folies d'Africain. Son tempérament original ne savait traduire qu'en déformant suivant les lois de son optique spéciale. Il a fait siens ces récits de Milet, parce qu'il les a jetés dans le moule de son imagination et de son style, et qu'il s'y est peint lui-même avec son temps et son pays.

Pour les grands écrivains grecs, le style n'est que le vêtement de la pensée, il se modèle simplement sur l'idée, profonde ou ingénieuse, et en suit tous les mouvements. Pour Apulée, au

contraire, comme pour beaucoup de modernes, la forme littéraire peut avoir une valeur propre, indépendante même du sujet. Cet Africain du temps de Marc-Aurèle est déjà un véritable artiste en style. Et c'est pourquoi son roman ressemble si peu aux ouvrages grecs qu'il imitait. Aux conteurs milésiens il n'empruntait que le corps de ses récits. Or, ce qui lui importait à lui, c'était le costume qu'il leur prêterait. Il sait draper un personnage, composer un cortège, habiller une image, une impression, une idée avec une prestesse incomparable. S'il a choisi le sujet de l'Ane d'or, s'il a souvent consulté les conteurs de Milet, c'est qu'il y apercevait une réserve inépuisable de cadres tout prêts k recevoir ses esquisses pittoresques, ses pochades, ses fantaisies, ses croquis de mœurs contemporaines. Tout en ayant l'air de traduire simplement des récits grecs et d'ajuster des pièces de marqueterie milésienne, il composait en réalité une œuvre très originale et très personnelle.

Il ne s'en cache pas d'ailleurs. Il avertit luimême qu'il saisit toutes les occasions de montrer son talent. Voici comment il annonce une description: « C'est maintenant le moment de décrire l'aspect des lieux et la caverne qu'habitaient les voleurs. En même temps je vous soumettrai un échantillon de mon savoir-faire. Et vous jugerez par vous-mêmes si mon esprit et mon

goût sont d'un àne, comme ma figure. » Dans son roman, comme dans son apologie et ses conférences publiques, son imagination est toujours à l'affût, guettant l'épisode, l'incident, le hors-d'œuvre où son talent descriptif se donnera pleine carrière. Pour arriver à ses fins, il use et abuse de tous les artifices de rhétorique, sème dans sa prose des sacs de poésie, s'ingénie à la recherche du pittoresque, se complaît aux tableaux les plus réalistes. Loin de cacher ses procédés et ses ruses d'écrivain, il les étale, et quelquefois s'amuse à les signaler au lecteur. Et l'on ne songe pas à se fâcher de cette impertinence. Car si les moyens sont vieux, usés en apparence, l'effet produit paraît souvent neuf, et le récit n'ennuie jamais.

Apulée se souvient souvent, dans ses Métamorphoses^ de son métier de rhéteur. Il recherche les oppositions de mots ou d'idées, tous les contrastes piquants. Par exemple, des voleurs cachent leur butin dans les tombes d'un cimetière, et les morts rendent fidèlement le dépôt. « Aussitôt, dit un des compères, nous ramassons nos ballots. Les morts s'étaient comportés en fidèles dépositaires. Nous quittons rapidement le territoire de Platées, et nous faisons cette réflexion : Il est tout simple que la bonne foi ne se rencontre plus jamais dans le commerce de la vie, elle a émigré chez les mânes

LWNE D'Oll. lo7

et les morts, par haine de notre perfidie. » La plaisanterie du voleur sonne à l'oreille du rhéteur comme un éclat de rire dans un cimetière. Les personnages de l'Ane d'or parlent volontiers, comme l'auteur lui-même, et ils ont certainement entendu ondoyer au thécàtre de Cartilage l'éloquence railleuse d'Apulée. Leur bonne humeur, leur colère ou leur désespoir se répand en longs monologues, apostrophes ou dialogues. Pourtant, autour de cette friperie oratoire, on ne sent guère germer l'ennui. L'ingénieux bavardage des héros recouvre presque toujours quelque malice de l'auteur. Par exemple, à Hypata, devant la foule assemblée au théâtre, on instruit le procès de Lucius, accusé d'avoir tué trois hommes; tour à tour, et d'après toutes les règles de l'art, vous entendez pérorer les avocats, les témoins, le président; on évoque devant vous la société outragée, les familles en larmes. Vous commencez à vous inquiéter de tant d'éloquence. Patientez, ami lecteur; l'auteur s'amuse de vous pour vous amuser. Soulevez le voile qui couvre le corps des victimes; qu'y voyez-vous? Trois out'espercées de coups d'épée. Une immense clameur, partie du théâtre et prolongée de maison en maison, nous avertit que les habitants d'IIypata viennent de célébrer leur fête du Rire, aux dépens de Lucius, et un peu à nos dépens.

Évidemment Apulée recourt trop souvent aux conventions de la rhétorique, mais on lui pardonne aisément ce travers ; car sous ses flots d'éloquence roule toujours un grain d'ironie, une idée drôle, un mot pour rire. La jeune fille enlevée par les brigands raconte bien longuement ses infortunes; mais dans un coin se dresse l'oreille de l'âne qui songe aux moyens de sauver la prisonnière. Et quand tous deux s'esquivent de compagnie, l'amazone promet si gentiment au baudet de le choyer en enfant cliéri : « Comme je te prouverai ma reconnaissance! Comme je te traiterai bien! Comme tu feras bonne chère ! D'abord ta crinière sera bien peignée. C'est moi-même, de mes mains de jeune fille, qui présiderai à ta toilelLe. Ces poils, qui se hérissent en bouquet sur ton front, je les partagerai en belles touffes. Les soies de ta queue, jamais lavée, si rudes, si emmêlées, je les rendrai bien luisantes à force de soins. Tu auras un collier d'or, un harnais relevé de bossettes d'or, tu promèneras sur ton dos toutes les étoiles du firmament; tu marcheras comme en triomphe, escorté par les acclamations du populaire. Dans le creux de ma robe de soie je t'oiïrirai des amandes, des friandises. Toi, mon sauveur, tous les jours je t'engraisserai. » Ailleurs, un mort apparaît en songe à sa veuve et la harangue ; mais c'est pour l'inviter à tuer un ami à coups

d'épingles ; et l'on comprend que la dame ne se puisse défendre d'un monologue ému avant d'accomplir sa tâche. On pérore suivant les règles dans l'épisode de Psyché, Vénus pour gronder vertement son fils, Cérès et Junon pour l'excuser, Cupidon et Psyché pour répéter qu'ils s'aiment, les sœurs de l'héroïne pour médire de leurs maris. Ces discours, ingénieux ou satiriques, souvent fort jolis, trahissent malgré tout la manie oratoire du romancier. Il le comprenait bien d'ailleurs et s'en raille lui-même. Son héros vient d'assister à la représentation d'une pantomime, le Jugement de Pdi-is. Vénus a gagné la pomme par des manœuvres contraires aux règlements: «Allez maintenant, s'écrie l'auteur, allez, stupide cohue, pécores du barreau, vautours en toge, allez vous étonner que tous les juges de votre temps trafiquent de leurs sentences ! Vous voyez qu'aux premiers âges, dans un procès où se mêlent les dieux et les hommes, la faveur entraîne tout. Et celui qui vend sa conscience, c'est un juge choisi par le grand Jupiter, c'est un paysan, un berger ; et il se vend par amour du plaisir, entrahiant ainsi la destruction de de toute sa race. » tt l'auteur énumère les causes célèbres où éclate l'iniquité des juges, cite Palamède, et Ajax, et Socrate. Soudain il s'interrompt, il s'aperçoit que cette boutade sent trop son rhéteur, et il y coupe court par une

IGO APULÉE.

plaisanterie : « On va peut-être me blâmer de lâcher ainsi la bonde à mon indignation, on se dira: Voilà maintenant qu'il nous faut endurer la philosophie d'un âne! Je reviens donc à mon sujet. » Et il a raison, car son petit discours sur la vénalité des juges n'avait que faire ici.

Malgré les eiïets comiques qu'il tire souvent de la forme oi-atoire, Apulée en abuse certainement. Le rhéteur se trahit encore dans beaucoup de passages où il amplifie l'idée au lieu de la développer. Prenons un exemple dans les amours de Psyché. Si merveilleuse est la beauté de la jeune fille que les passants, en l'apercevant, croisent l'index sur le pouce et portent la main à la bouche, geste d'adoration réservé au culte de Vénus. Aussi le bruit se répand qu'une nouvelle Vénus est apparue; ou que Psyché est une incarnation terrestre de la déesse marine : d'où la jalousie et la colère de Vénus, Voilà l'idée. Apulée, pour le plaisir de décrire, va en allonger démesurément l'expression. Dans son amplification, la renommée de Psyché se répand de ville en ville, gagne les îles, puis chaque province l'une après l'autre. De tous les pays allluent des voyageurs qui apportent leur tribut d'a'Imiration ; on oubUe Paphos, Cnide et Cythère. Plus de sacrifices; les temples se dégradent; l'herbe pousse dans les sanctuaires: on ne pare plus les statues; la cendre se refroidit sur les autels. C'est à Psyché

LA.NE DOn. 161

maintenant que vont les prières. Quand elle sort de son palais, on lui offre les victimes et les festins naguère réservés à Vénus ; et, comme dans les processions, on jette des fleurs sous ses pas. On rencontre encore de jolis traits dans ce tableau; mais le procédé s'y étale, et lente est l'allure du récit. L'auteur sommeille, ce qui est rare.

D'autrefois, le rhéteur intercale habilement d'amusants morceaux descriptifs qui contribuent au charme de l'ensemble. Tel est l'éloge de la chevelure des femmes. Apulée l'a inséré assez à propos dans une scène imitée des Mctamorphoses grecques. Lucius cherche l'aimable servante qui doit l'aider à pénétrer les mystères magiques. Il l'aperçoit de dos, coquettement voilée par ses cheveux en boucles. 11 s'arrête pour contempler à son aise, car dans la femme il n'aime rien tant qu'une riche chevelure. Dépouillez Vénus de ses atours : elle restera la reine de la beauté. Mais, par impossible, ôtez-lui ses cheveux, découronnez son front : elle aura beau être née de l'écume des mers, s'être bercée sur les vagues, se faire accompagner par les Grâces ou escorter parles Amours, elleaurabeau s'armer de sa ceinture, s'imprégner de cinnamone et distiller la myrrhe, c'en est fait de tous ses charmes. Une Vénus chauve ne plairait à personne, pas même à son Vulcain. Ce sont les cheveux qui font la

femme. La nature y épuise toutes les inventions de sa palette, y multiplie les couleurs hardies qui luisent au soleil, ou bien les nuances tendres oîi s'irise la lumière. L'art sait compléter la nature. Voyez cette blonde dont les fils d'or se tordent comme les reflets du miel : repassez demain, c'est presque une brune ; sur sa tète brille l'azur émaillè d'une gorge de pigeon. Aussi comme on soigne cette chevelure ! On l'arrose des essences d'Arabie ; on la relève par derrière sur les dents d'un peigne d'ivoire, et elle luit si bien qu'on s'y peut mirer ; ou bien elle se roule en nattes pour couronner la tête ; ou elle tombe à l'aventure dans les plis du dos. Chaque femme en use à sa guise : l'important pour elle est de ne pas oublier que les cheveux sont le tout de la toilette et de la beauté. Ainsi en décida naguère l'aimable rhéteur; nul doute que les dames de Carthage n'aient tenu grand compte de son arrêt. Il est certain que cet éloge de la chevelure pourrait disparaître du roman sans en détruire la logique. Mais vraiment, si dans V Ane d' or Va-uieur s'en était tenu au sujet même, on n'entendrait résonner d'un bout de l'œuvre à l'autre qu'un long braiment. Heureusement Apulée interrompt souvent le récit des aventures du baudet pour dérouler sous nos yeux, par morceaux, un panorama des mœurs contemporaines. Dès lors, ne devait-il pas don-

ner son avis sur la coiffure des Carthaginoises ?

La manie de l'antithèse et de l'amplification oratoire, le goût du hors-d'œuvre et du morceau à effet, tout cela trahit la main d'un rhéteur. On reconnaît encore, dans les Mclamorphosesj bien d'autres signes du temps : l'emploi de l'allégorie, l'empiétement de la poésie sur la prose. Sous l'empire romain, la rhétorique conquit peu à peu tous les genres littéraires. Le roman grec proprement dit, constitué définitivement à l'époque des Antonins, a pour origine principale les plaidoiries fictives et les aventures imaginées dans les écoles : né de la sophistique, il ne s'en est jamais séparé. La littérature galante, les contes milésiens, tels qu'on les lit dans Pétrone ou Apulée, n'ont pu échapper entièrement à cette influence. La rhétorique s'est infiltrée dans ces petits récits délicats, les a parfois gonflés d'emphase, mais souvent aussi les a embellis de ses grâces apprêtées. Apulée, le plus ingénieux et le plus brillant des rhéteurs, n'a pu interpréter à son tour ces vieux contes sans y faire étalage de sa virtuosité. On peut le regretter pour l'harmonie de l'œuvre, mais le plaisir du lecteur absout vite le romancier.

De ces défauts mêmes, Apulée, avec son imagination toujours en éveil, a tiré des qualités inattendues. 11 a ouvert en littérature deux voies presque inexplorées jusqu'alors, la recherche

de l'effet pittoresque et la description réaliste. Évidemment chez d'autres écrivains de l'antiquité, l'on trouve çà et là des tableaux de ce genre et l'on découvre à toute innovation quelques antécédents. Mais Apulée a réduit en système et poussé jusqu'à l'outrance cet emploi du pittoresque et du réalisme. Entraîné par ses habitudes de rhéteur à décrire pour le plaisir de décrire, il a repoussé instinctivement les types convenus, il a eu l'idée originale de regarder les objets avant d'en parler. De son œil inquiet il a fouillé tous les recoins, il a montré les choses dans leur muette brutalité, les personnes dans leur déshabillé. Avec les ruses infinies de son style poétique et populaire, trivial au besoin, il a rendu les impressions fugitives de la nature et les invraisemblances de la comédie hu' maine. Ainsi la rhétorique et la poésie, qui ralentissent certainement dans YAnc d*or la marche du récit et détruisent la fine précision des contes milésiens, ont mis Apulée sur la voie du pittoresque et du réalisme. Pour ces décou^ vertes il sera beaucoup pardonné à l'auteur de YA?ie d'or.

Le pittoresque, on le rencontre presque à toutes les pages du roman, dans les paysages, les intérieurs de maisons, le portrait satirique des personnages. L'auteur est à l'affût des contrastes piquants et des oppositions inattendues;

11 ne faut pas suivre longtemps son âne pour le surprendre clans les plus étranges postures. Le voilà qui galope dans un sentier pierreux, à sa queue pend un paquet d'épines; cette course folle secoue les pointes et lui déchire la peau; s'il s'arrête, il sent déjà s'abattre sur son dos le bâton du gamin qui le poursuit. Une autre fois, il s'avance paisiblement : tout à coup, brûle son dos chargé d'étoupes; il ne sauve sa vie qu'en plongeant dans une mare. Le lendemain, on le fait comparaître devant une cour martiale, composée de pâtres et de valets d'écurie : le baudet est accusé de poursuivre de ses galanteries toutes les dames qui passent. Ailleurs, par un braiment indiscret il proteste au nom de la morale contre les orgies de ses maîtres. Pour le punir, on fait halte au lever du soleil. On va le mettre à mort. On le dépouille de ses harnais, on l'attache à un arbre, on le cingle avec des fouets garnis d'os de mouton, on lui tâte les jarrets avec une hache. Le pauvre animal frissonne de terreur. Pourtant on lui fait grâce, non par égard pour sa peau, mais parce qu'on a besoin d'une bête de somme. Plus loin, il se précipite effaré dans une salle à manger, au milieu d'un banquet, culbute le buffet et les tables ; on le croit enragé, on le met en quarantaine. Ou bien il s'avance fièrement sur une route, le col relevé, épouvantant les paysans par . son air

martial ; il est armé d'un bouclier, d'un casque, qui reluisent au soleil; il porte les effets d'un soldat; et de la lance, fixée en haut des bagages, il semble menacer les passants. Dans ses jours de gloire, il mange des gâteaux, s'accoude à la table du maître, boit du vin au miel, apprend à danser, à lutter, marche sur ses pieds de derrière, cause par signes, répond oui ou non en baissant ou relevant la tête, demande à boire en clignant alternativement des deux yeux, enfin accorde d'étranges rendez-vous. Dans tous ces petits tableaux Apulée peint à plaisir la grotesque figure de l'âne, avec son gros museau, son cuir et ses lourds sabots. Même quand la donnée lui est fournie par un original grec, il invente et accumule de nouveaux détails. L'effet pittoresque est obtenu à force d'exactitude dans l'observation, d'habileté dans le choix des faits, de fantaisie dans le contraste.

Partout où va le baudet, Apulée le suit de son attention railleuse, pour noter au passage les formes et les couleurs. La croupe d'un mont, un coucher de soleil, le clair-obscur d'une grotte, l'amusant profil d'un paysan, il marque tout cela d'un trait précis, bien choisi, qui met en branle l'imagination du lecteur. Il court la campagne et les villes, observe les gens de métier et les bourgeois, les mendiants et les voleurs. 11 recherche la société des coquins et s'enfonce

dans les bouges, parce qu'il y trouve plus de variété pour l'emploi de sa riche palette. Tout en jouant avec les mots, en s' amusant de son sujet, il esquisse un paysage, une scène de genre. En véritable artiste, il est capable detout,pourrendre un eflet cherché : pour exprimer une couleur entrevue, mettre en pied un personnage, il inventera des termes, bouleversera la phrase, écorchera la langue, reniera la syntaxe, insultera la grammaire. Pour lui, le fond vient après la forme, et la forme après la couleur. Il aime les scènes d'intérieur, les fêtes et les cortèges où se mêlent et s'opposent les tons. Le défilé grotesque des prêtres syriens, la sainte procession d'Isis flanquée de ses joyeuses mascarades, bien d'autres tableaux vivement enlevés se dessinent à l'esprit du lecteur dans une triomphante hallucination. Apulée possède le don, bien rare dans l'antiquité, de voir et faire voir les objets dans leur réalité vivante, avec leurs contours distincts et leurs teintes propres. Voyez défiler cette caravane d'esclaves fugitifs. Ils vont à toute vitesse, traversent une gorge sauvage embarrassée de bois, puis une plaine monotone. La nuit tombe. Dans un gros bourg, on les engage à s'arrêter, h attendre l'aurore. Car des bandes de loups, de la grande espèce, effrayants de taille et de férocité, battent le pays, se tiennent à l'affût le long des routes ; rendus furieux par la

168 APLLÉE.

faim, ils attaquent même les métairies. Le chemin est jonché de blancs squelettes, de cadavres à demi dévorés; on ne peut s'y risquer qu'en pleine lumière ; et encore il faut se garder d'une embuscade, serrer les rangs, marcher en colonne. Mais les fugitifs savent la police à leurs trousses. 11 faut déguerpir à tout prix. On recharge les bagages, on se remet en route au milieu de la nuit. Tout le monde s'est armé comme pour une vraie bataille, on a pris ce qu'on trouvait, lance, épieu, javelot, bcàton; le long du chemin, au bord des ornières, chacun fait sa provision de cailloux. Pour effrayer les bêtes, on porte en avant des torches, tout en feu. Derrière ce rempart de flammes, cheminent peureusement chevaux et ânes; les plus effrayés se serrent au centre du convoi, pour protéger leur arrière-train ; ils trottent plus vite que les autres, le tremblement de la peur donne des ailes aux invalides, comme jadis à Pégase le sifilement de la Chimère à gueule de feu. Tous se taisent, bêtes et gens : les feux de l'avant-garde sont depuis longtemps effacés à l'horizon, que l'imagination du lecteur voit encore se profiler au loin dans un mirage le cortège lugubre des esclaves fugitifs.

L'œil du romancier se plaît surtout aux scènes de la vie ordinaire ; et ce qu'il a vu, il le rend avec une impitoyable vérité, avec un réalisme

dont s'elî'arouche la pudeur moderne. 11 connaît bien la nature autoritaire de l'âne et sa bonhomie cynique. Dans les rangs d'une procession solennelle, soudain Lucius allonge parallèlement ses deux oreilles, enfle ses naseaux, et brait intrépidement, à rivaliser avec le tonnerre. Quand il s'enfuit de la grotte, malgré son vif désir de sauver son écuyère, il refuse obstinément d'obéir à la bride, et sa mâchoire lutte désespérément au clair de la lune. Et quand il se fâche, il faut le voir, dans sa furie de mouton enragé, décocher une ruade et traîner la pauvre femme cramponnée au licou. Elle vit encore à la campagne, cette fermière rageuse qui prend en grippe une de ses bêtes, la caresse avec un bâton cueilli exprès, la désigne pour toutes les corvées, la nourrit à peine. On le rencontre aussi par tout pays cet ânier qui, à force de battre sa bête, lui a troué la peau, écorché la cuisse, et continue de frapper à bras redoublés sur l'ulcère de la plaie béante. Et quiconque a jamais vu tourner la manivelle d'une noria ou d'un vieux moulin mécanique admirera la précision réaliste du petit tableau que voici. De grand matin on attelle l'âne à la plus grande meule. On lui couvre les yeux; il se sent poussé en avant dans une rainure circulaire, forcé de décrire toujours le même tour. Par malice, il essaie d'abord de regimber. Il a pourtant vu fonc-

tionner des machines de ce genre, du temps où il philosophait avec sa tête d'homme. Mais, cette fois, il fait l'ignorant, il se campe dans une immobilité stupide. Entre ses grosses lèvres, il rit du succès de sa ruse, on va le déclarer incapable, on l'emploiera à quelque travail moins pénible, peut-être même le laissera-t-on vivre de ses rentes au râtelier. Les yeux bandés, il devine ce qui se passe autour de lui : on s'approche, on va le détacher. Tout à coup, à un signal convenu, des bâtons rebondissent sur son échine. Le baudet comprend, se raidit, tend sa corde, file entre les deux haies de justiciers, tire fort habilement la manivelle, et décrit en galopant plusieurs tours au milieu des éclats de rire.

Les bonnes gens des villes et des campagnes, Apulée nous les peint aussi dans tout le réalisme de leur attitude. Un paysan balourd s'étrangle à moitié, par gourmandise : il soupe en compagnie; sous la dent des convives diminue la tourte au fromage ; dans son inquiétude le malheureux campagnard fait effort du ventre, engouffre une énorme bouchée ; mais la pâte molle s'attache aux parois de sa gorge, il respire bruyamment, il étouffe, il va rendre l'âme. Plus loin, un pauvre homme se pend selon les règles. Il est bien décidé à mourir, mais pour en finir avec la vie il n'a sous sa main que son lit d'auberge. II en démonte la sangle,

la façonne en nœud coulant, l'accroche à un chevron qui s'avance en saillie au-dessus de la fenêtre, monte sur le lit, passe la tête dans la corde et s'élance. La sangle casse, le pendu tombe lourdement sur un camarade de chambrée, et roule avec un tel vacarme qu'il réveille et fait tempêter le concierge. Si vous avez jamais l'occasion ou la fantaisie de dépecer un ours, cherchez la recette dans Apulée, il en remontrerait à un paysan russe : séparez délicatement la peau de la chair, surtout n'allez pas détacher les griffes, touchez avec précaution aux parties voisines du cou, au mufle; puis, raclez soigneusement la peau à l'intérieur, saupoudrezla avec de la cendre passée au tamis ; étendez-la au grand soleil; pendant qu'elle sèche, on vous fait rôtir les chairs, et l'on vous promet bon souper. Lucius vous apprendra comment on défonce un coffre-fort ; la servante Fotis, comment on distrait un amoureux; et sa maîtresse Pamphile, comment on peut prédire le temps du lendemain, rien qu'à regarder vaciller la flamme de la lampe. L'auteur adore toutes ces petites scènes réalistes qui parfois relèvent de la cour d'assises. En voyage, il descend de son cheval pour le plaisir de nous expliquer comment on bouchonne un quadrupède. Tout en se dégourdissant les jambes, il cueille une poignée de feuilles, étanche la sueur de sa bête, lui pro-

rrl APULEE.

mène les mains sur les oreilles, la débride, la fait souffler, puis la remet au petit pas, la laisse pencher la tête à droite et à gauche dans la prairie et happer au hasard son déjeuner.

Ce goût du détail précis et de la solution pratique, Apulée le porte jusque dans la fantaisie et le surnaturel. Quand il est tout à sa dévotion, il voit en songe s'avancer un prêtre, en robe de lin, avec le thyrse, le lierre et les autres objets sacrés; le saint homme dépcse ses insignes près de la niche des dieux lares, s'assoit sur la chaise du dormeur et lui ordonne de se préparer à un grand banquet mystique. Savez-vous ce qui frappe surtout le fidèle? C'est que le prêtre a le talon gauche un peu rentré : c'est à ce signe que le lendemain, dans le cortège, il reconnaîtra l'homme de son rêve. De même, quand les grands dieux Isis et Osiris daignent apparaître à leur adorateur, ils n'oublient pas les conseils de ménage, ils lui parlent des bénéfices du métier d'avocat, des frais d'initiation, de l'état de sa fortune, en notaires expérimentés.

Jusque dans le poétique épisode de Psyché se sont glissés en grand nombre les croquis réalistes. Les sœurs de l'héroïne parlent de leurs maris, Vénus parle à son fils, les déesses conversent entre elles, avec le sans-gêne et la crudité des dames de la halle. Il faut voir aussi les minutieuses recommandations qu'une bonne mena-

gère fait à Psyché pour l'aider à se débarrasser de son amant inconnu. Il s'agit de prendre d'abord un poignard solide, bien pointu; de lui donner le f>l en passant doucement la lame sur la paume de la main. Psyché cachera son arme dans le lit, du côté où elle se couche d'ordinaire. Elle aura une lampe garnie d'huile jusqu'aux bords et la dissimulera derrière le rideau. Elle laissera approcher et s'allonger son monstre de mari. Quand elle l'entendra ronfler, elle se glissera hors du lit, et, sans chaussures, à petits pas, sur la pointe des pieds, elle cherchera la lampe à tâtons. Quand elle y verra clair, elle s'inspirera des circonstances; mais en tous cas elle aura soin de lever haut le bras, de frapper le monstre à la jointure du cou et de la tête. Psyché exécute de point en point la première partie de ce programme si net; Cupidon, réveillé par la goutte d'huile qui lui brûle le dos, s'enfuit à tire d'ailesf l'amoureuse au désespoir saisit des deux mains la jambe droite du dieu, s'y cramponne, et l'accompagne dans les airs jusqu'au moment où elle retombe épuisée. Mais rassurons-nous : la belle a si bien pris ses mesures, elle a le sens pratique si éveillé qu'elle n'a pas dû se laisser emporter bien haut.

On voit comme tous ces contes grecs changent de physionomie et de costume entre les mains du rhéteur de Garthage. Us y perdent ordinaire-

ment leur fine élégance et leur délicate harmonie. Us s'embarrassent d'oripeaux et d'accessoires, s'égarent dans les amplifications et les formules oratoires ou poétiques, ramassent en route le clinquant des écoles de sophistes. Mais en même temps ils se gonflent d'une sève nouvelle, s'épanouissent à la lumière, s'égaient de fantaisie, se colorent de pittoresque et de réalité crue. Voilà pourquoi ce romandes Métamorphoses., dont presque toute la matière est empruntée à des écrivains grecs, reste une œuvre très originale où se reflètent à merveille le talent de l'auteur et l'Afrique des Antonins. Apulée s'y montre à découvert, avec sa rhétorique boursouflée et son éloquence maniérée, mais aussi avec sa verve rayonnante, sa bonne humeur, sa fantaisie, son œil épris de vérité. Lucien, dans son Ane, n'a voulu que se moquer, rire et faire rire. Apulée plaisante aussi, mais avec un singulier mélange de raillerie et de crédulité, en dévot initié à bien des religions et dont l'imagination s'inquiète en face des sciences occultes. Le don satirique, la caricature, n'est qu'un des éléments du talent d'Apulée. Ce qui prédomine en lui, c'est la faculté de voir nettement les objets, d'y démêler un trait saillant, d'en tirer un jeu de lumière ou un effet pittoresque. Esquisser et peindre avec des mots, tel a été son rêve; et il l'a réalisé plus qu'aucun écrivain ancien, plus

même que Pétrone. Dans les pages Je son roman, comme dans les compartiments d'une longue fresque, défilent, avec leur physionomie et leur costume, bien des originaux de son temps.

Paysans, bourgeois, gens de métier, magistrats, coureurs d'aventures, réguliers ou irréguliers de la vie, animaux à deux ou quatre pattes, tout ce monde circule, mange, boit, aime, gesticule, cause, vole ou se bat, dans le pèle-méle amusant d'une arche de Xoé. Ce recueil de contes est comme le procès-verbal d'une émeute ou d'une fête populaire par un vaudevilliste. Malgré les fines réflexions dont il émaille son récit, surtout aux dépens de la curiosité, de la jalousie et de la malice des femmes, il ne faut pas chercher dans Apulée de vrais caractères. L'analyse morale ne l'arrête guère : il voit l'individu par le dehors, ses portraits tournent presque toujours à la silhouette ou à la charge. 11 attire surtout par la description pittoresque des mœurs et des usages. Les types y figurent dans la vérité de leur costume, de leur physionomie, de leur geste. Presque tous les personnages sont

17G APULKE.

de basse condition; ils nous mêlent à la vie populaire qui se trahit ici dans le débraillé de son allure, la sottise de ses préjugés et la crudité de son langage.

Les types originaux ne se comprennent que si on les replace dans leur milieu. Aussi Apulée, comme les romanciers modernes, aime à décrire le paysage et l'habitation. Il connaît l'horreur d'un cimetière, dans le silence, par une nuit sans lune; il compte les cercueils de pierre, moisis, rongés par la mousse; il ouvre les tombes où dort de la poussière de morts. 11 esquisse le déjeuner champêtre, sous la fraîcheur d'un platane, près d'une rivière d'ullure paresseuse, à la surface unie comme le miroir d'un lac, aux reflets argentés, à la transparence du verre; ses voyageurs tirent d'un bissac leur pain et leur fromage; pour boire, ils cherchent une place commode au bord de l'eau, s'agenouillent, penchent le corps en avant, hument le flot qui passe. S'agit-il d'une scène de nuit dans l'intérieur d'une maison? l'auteur a étudié les jeux de lumière, la fantasmagorie d'une torche qui flambe et fume dans l'épaisseur du noir et met un point brillant sur chaque objet de métal. Derrière un jardin de paysans, dans l'ombre de la colline, il dessine un fouillis d'arbres aux feuilles oblongues, aux fleurs d'un rouge incarnat, un bouquet de lauriers-rosesj

L'AXE D'On. 177

S'il chemine loin des villes, il vous peint l'effondrement des routes; à chaque pas s'ouvrent des rigoles, bâillent des crevasses, s'enfoncent des marais; on vacille dans l'eau croupie, on glisse sur la boue, on trébuche, on gagne à grand'peine un terrain solide. Si l'on passe près d'une cascade, vous voyez le rocher se dresser à pic, l'eau miner la pierre avec un bruit formidable, jaillir par les fentes, tomber verticalement, puis glisser dans une rigole, au bas du vallon, presque en silence. La nature est toujours là, pour mêler son formidable concert ou son recueillement au rire de l'homme.

Dans l'intérieur des maisons, les objets familiers, le mobilier, assistent, impassibles ou ironiques, à la comédie humaine. Le cuvier, oublié dans UQCoin, préside aux galanteries de l'épouse. Chez l'usurier, les meubles d'apparence primitive racontent l'avarice du propriétaire. On n'entre qu'après un grincement de verrous; le maître s'assoit sur son lit par économie; sa femme trône à terre; on explique au visiteur qu'on doit se passer de sièges par crainte des voleurs; mais, au centre de la maison, un bon coffre-fort, bien scellé, bien muni de barres et de serrures, garde le trésor de l'avare; l'on sait pourtant honorer les dieux, et dans l'écurie la niche de la déesse Epone est parée de guirlandes encore fraîches. Rien de plus effrayant que

i78 APULÉE.

l'intérieur d'un moulin. C'est un taudis, encombré d'êtres rachitiques. Les hommes, d'un blanc maladif, ont la peau marquetée de coups de fouet, de meurtrissures noires que voilent à peine leurs haillons; ils sont hideux à voir, avec leur front tatoué de l'initiale du maître, leurs cheveux rasés d'un côté, leur pied serré dans un anneau, leurs paupières brûlées, leurs yeux hagards, leur teint blafard et saupoudré de farine. Et ces vieux mulets, ces chevaux édentés, nourris de paille! On ne vous fait grâce de rien, ni de leurs cous rongés d'ulcères, ni de leurs naseaux aplatis, ni de leurs flancs creusés par la toux, ni de leur poitrail fendu par la corde du manège, ni de leurs cotes mises à nu par le fouet, ni de leurs sabots démesurément élargis par l'habitude de piétiner, ni de leur cuir raboteux, couvert de croûtes. A lire cet effrayant croquis, on comprend que les anciens n'aient pas imaginé de plus cruel supplice que de tourner la meule.

Apulée nous ouvre les hôtels de l'aristocratie provinciale. Il nous introduit dans la maison d'une grande dame. Dès le vestibule on s'arrête ébloui de tant de magnificence. A droite, à gauche, en avant, voici des marbres et des bronzes d'art. Aux quatre coins, sur une colonne surmontée d'un globe, les victoires ouvrent leurs ailes comme pour s'envoler vers les quatre

L'ANE D'OR. ne

points cardinaux; elles tournent à volonté, et, de leur pied rose en pierre de Parcs, elles semblent repousser l'appui mobile; on les voit prendre leur essor. Au milieu de la salle, c'est une charmante Diane, chef-d'œuvre de sculpture; le buste en avant, dans le nuage de ses draperies flottantes, elle court et paraît venir à vous. A ses côtés bondissent dos chiens de chasse; leurs yeux brillent, leurs oreilles se lèvent, leurs naseaux se gonflent, leurs dents s'avancent; si dans le voisinage passe un dogue, vous entendez hurler leurs gosiers de pierre, et vous reculez, car de leurs pattes soulevées en l'air ils font mine de s'élancer sur vous. Derrière ce groupe, l'artiste a disposé une grotte, où les mousses, le gazon, les lianes, les arbustes de montagne se détachent sur le fond blanc du marbre. Devant la déesse, dans la transparence d'une fontaine se mirent et tremblent des grappes de raisin, des bouquets de fruits. Dans un coin, Actéon tourne furtivement la tête, avance un regard curieux et guette la baigneuse ; déjà son dos et ses jambes se profilent comme le train de derrière d'un cerf. Mais passons, laissons le vestibule et ses merveilles d'art, les gens de bon tonne doivent s'étonner de rien, et madame Byrrhène nous a priés à dîner. Nous nous attablons avec la meilleure compagnie, la fleur de la province. Tout est combiné pour imprimer

aux invités le sentiment du respect. Regardons à la dérobée les lits en bois de citronnier incrustés d'ivoire, recouverts d'étoffes brodées d'or. Sur la table, des coupes de toutes formes en verre ciselé, en cristal taillé sur facettes, en argent, en or; les plus précieuses sont artistement creusées dans un morceau d'ambre. Sur les dressoirs, des écuyers tranchants en costume d'apparat, découpent les mets, que servent de gracieuses jeunes filles. Des garçons, frisés au fer, irréprochables dans leur veste galonnée, offrent un vieux vin de choix, qu'on boit dans des pierres précieuses taillées en forme de verres. On apporte les flambeaux, dont le rayonnement éveille les propos de table. A travers la niaiserie des compliments mondains circulent quelques bons mots, quelques railleries ingénieuses que tous ne comprennent point. La maîtresse de maison sourit à ses convives, remercie d'un regard les gens d'esprit, apaise d'une parole aimable les sottes rancunes, et veille en tremblant à la bonne ordonnance de son dîner. Une autre fois, le romancier entr'ouvre la porte du boudoir ; il compte les coussins moelleux, gonflés de plumes, qu'apportent les eunuques; il sait qu'on les recouvre d'un tissu de pourpre brodé d'or, et que les petites maîtresses se servent aussi d'oreillers douillets pour soutenir la langueur de leur cou; il a étudié

les plus minutieux détails de leur toilette, même ceux dont se doit détourner l'œil profane. Il raille le dévouement équivoque des domestiques de grande maison, dont le principal souci est de grossir leur pécule et garantir leur peau. Il a remarqué du moins qu'ils ont souvent l'amourpropre de leur métier ; et il met en scène un cuisinier d'importance qui veut se tuer parce qu'un chien lui a volé son rôti. Quand le maître part en voyage, il traîne à sa suite toute sa valetaille, pâtissier compris. Apulée peint dans VAne d'or les luxueuses habitudes et le palais du riche, comme le taudis et la vie étriquée du pauvre.

Au milieu de ces paysages, dans ces logis de ville ou de campagne, se meut une population bigarrée, toute à ses instincts, luttant pour l'existence ou pour le plaisir.

Au premier plan se démènent les paysans. Tour à tour, dans leur grossièreté native, on voit passer le meunier, brave homme un peu naïf, coupable surtout d'avoir épousé une effrontée coquine ; le maraîcher, qui le matin porte ses légumes aux revendeurs de la ville voisine, puis revient tristement sur le dos de son âne, se met à bêcher, à arroser jusqu'à la nuit^, tout cela pour coucher dans ime hutte en branchages et partager le menu de sa bête, des laitues montées en graine; le chevrier rêveur, qui du haut d'une colline surveille son troupeau, vend

du lait, du fromage, et voit ricaner un diable derrière chaque buisson ; l'ânier, occupé à tourmenter son baudet ; le vieux valet d'écurie, pauvre boiteux qui use sa bonne jambe pour suivre ses bêtes à l'abreuvoir ; le fermier, qui cherche au dehors galanteaventure, etsa femme qui, dans un accès de jalousie, détruit les registres, brûle les magasins, jette son enfant dans un puits et se pend; l'intendant du haras, homme de confiance, fort estimé jusqu'au jour où il déménage furtivement avec le troupeau et fait argent du bien de ses maîtres. Tous ces types sont esquissés d'une main alerte, dans la monotonie de leur rude existence ou l'explosion de leurs passions brutales. Il faut voir avec quelle férocité la mère d'un ânier, en deuil de son fils, se venge sur l'âne : elle le poursuit dans l'écurie, lui attache les pieds deux à deux, le meurtrit avec une barre de fer jusqu'à épuisement, puis lui met sous la queue un tison enflammé. Souvent les paysans se groupent dans quelque petit drame delà vie champêtre; on s'élance de toutes les portes pour donner la chasse à un animal égaré dans un potager ; ou l'on délibère gravement sur une question d'art qui relève du vétérinaire ; ou l'on grimpe sur les toits, pour lapider à son aise une caravane suspecte; ou l'on se meta la recherche d'une bête échappée ; ou l'on s'attroupe, bouche béante,

autour d'une baraque de charlatan. Près des chaumières, grouille tout un monde d'animaux amis ou ennemis, domestiques ou féroces. Au bord du bois rôdent les loups, toujours aux aguets, parfois poussés par la faim jusque dans la cour des métairies. Plus haut dans la montagne rêve le solitaire, l'ours grognon, qui se plaît dans les fourrés et la fraîcheur des grottes; comme il aime manger et boire à ses heures, on voit de temps en temps, dans la fente d'un rocher, grimacer sa grosse tête étonnée, qui avance lentement : alors le baudet le plus hardi tremble la lièvre, se dresse sur ses pieds de derrière, se cabre avec l'héroïsme de la peur, rompt son licou, détale ventre à terre et culbute tout dans son galop infernal. Plus bas dans les gorges, niche le sanglier, grand ennemi du pauvre cultivateur dont il défonce les champs et les haies à coups de boutoir: aussi c'est fête au village, quand, avec le propriétaire arrivent les chasseurs de la ville et qu'on organise une grande battue. Pour lutter contre tant d'adversaires, les campagnards ont leurs gros dogues, toujours grondeurs, dressés à mordre, dangereux pour le passant, môme pour leur maître quand leur furie est déchahiée. Parfois dans tout le village éclate une panique : un de ces chiens de montagne, blessé par un loup, est pris de la rage ; il se jette dans les maisons, mord bêtes

et gens; on doit engager contre lui une bataille en règle; dans une de ces bagarres on voit succomber l'un après l'autre plusieurs esclaves d'une seule villa, le valet de chambre, le muletier, le cuisinier, le médecin. Heureusement ces terribles émotions troublent rarement la paix des campagnards. D'ordinaire, quand, à la suite d'Apulée, on traverse les villages, on voit chacun à son poste, les cultivateurs aux champs, les bergers sur la montagne, les ouvriers dans leur échoppe, les aubergistes devant leur logis, les chevaux à l'écurie ou dans le pré, les poules et les oies dans la basse-cour. Quant à l'àne, il montre partout son gai museau : c'est le héros du livre. Sur les portes est cloué l'oiseau de mauvais augure, le hibou. Après le drame domestique ou la bataille ou l'orage, c'est la vie des champs dans toute sa sérénité.

A la ville gronde plus souvent la passion où se cache l'intrigue. On ne s'en douterait pas à voir la bonhomie tranquille des gens de métier. Le barbier dans sa boutique rase philosophiquement ses clients. Le tondeur prépare ses peaux de bouc. Le valet d'écurie bat ses chevaux. Le boucher coupe ses viandes. Le crieur public égaie les passants de ses bons mots et de ses feintes colères. L'usurier prête à gros intérêts et sur bons gages. La cuisinière rêve d'aventure en remuant son ragoût, et la cabaretière guette

l'aimable voyageur. Le soldat porte haut la tête, rudoie les pauvres gens, insulte et bat les passants, à moins qu'il ne se fasse étriller par eux. Le concierge, grave dans la conscience de sa dignité, maintient autour de lui le bon ordre, malmène le visiteur, et s'étend le soir en travers de la porte pour ronfler dans la paix du devoir accompli. Tant pis pour le voyageur qui veut se mettre en route trop tôt ! « Holà! quelqu'un ! ouvrez-moi! je veux partiravant lejour. » — (c On ne sort pas de nuit! » gronde le portier à moitié endormi; « il y a des voleurs plein les rues ! » et le digne gardien a déjà repris son somme, il s'est seulement retourné sur l'autre flanc.

Après les gens de métier, voici la légion des bourgeois, superstitieux ou sceptiques, honnêtes gens ou coquins, mais tous contents d'eux, et pleins de respect pour l'argent. Le banquier Chryseros, dans la crainte des dépenses obligées et des charges publiques, cache de son mieux sa grande fortune. 11 vit seul, dans une petite maison bien verrouillée. Il ne se montre que mal vêtu et mal soigné, 11 couve son or, qu'à l'occasion il sait défendre avec héroïsme. Une nuit, il entend que des voleurs essaient de faire sauter la serrure ; l'un d'eux a glissé sa main par une fente. Chryseros s'approche à pas de loup, armé d'une pointe de fer, et cloue la main du voleur

au bois de la porte. Puis il grimpe sur son toit et crie à tue-tête pour ameuter le quartier: les voleurs, pour s'enfuir, coupent le bras de leur compagnon, et le banquier retourne à son or, qu'il a si vaillamment défendu.

Comme tout bon satirique, Apulée raille les médecins. « Oh! les ignorants! » s'écrie-t-il. Dans le roman ils vendent des drogues, et ordinairement aident les femmes à empoisonner leur mari; parfois, il est vrai, leurs honnêtes clientes les empoisonnent eux-mêmes, en guise de payement. Un d'eux pourtant fait exception, un vieux médecin philosophe, décurion de sa ville natale et fort estimé, qui prévient un crime et démasque des coquins.

L'aristocratie provinciale est représentée aussi par plusieurs types curieux. Une grande dame qui se respecte ne se contente pas d'éblouir ses invités par le luxe de sa maison et de ses dîners ; elle doit encore se montrer en public avec une nombreuse escorte de domestiques, avec des pierreries, des robes brodées d'or; elle est flanquée d'un pauvre vieux, cassé par l'âge, au bavardage insipide : c'est un mari épousé pour son argent. Une autre matrone éveille la pitié des âmes les plus froides : toute à sa douleur, cette pauvre jeune veuve, vêtue de noir des pieds à la tête, le front noyé sous ses cheveux en désordre, sanglote comme anéantie de désespoir; elle se

tient dans une pièce obscure, près de la chambre du mort dont elle ne peut supporter la vue ; les consolations, l'arrivée d'un ami redoublent ses cris nerveux ; elle fait veiller son mari avec un soin jaloux, elle veut être bien sûre qu'on l'ensevelira dans les règles; elle l'a empoisonné la veille pour hériter de sa fortune et se moquer de lui avec un galant. Par contre, une bonne et honnête dame de la cour suit son mari en exil, vend ses bijoux pour grossir la réserve d'argent monnayé, rase ses cheveux, prend un habit d'homme, chevauche en tête de l'escorte, au besoin mène la bataille et finit par obtenir la grâce du banni. Le romancier rencontre sur sa route une honnête femme pour dix coquines.

La grande ambition de cette noblesse provinciale est d'offrir au peuple des jeux magnifiques dont on parle longtemps. On veut frapper les miaginationspar quelque spectacle inoui. Démocharès prépare une grande chasse à huis clos. 11 fait construire une vaste maison de bois à plusieurs étages, formée de pièces mobiles, ornée de tours, décorée de peintures. C'est là que se tiendra le public. Dans la cour intérieure, on verra le combat. Le maître se procure à grands frais et recrute par tout pays des gladiateurs et des chasseurs renommés, des criminels condamnés aux bêtes. 11 compte pnncipalement sur son étonnante collection d'ours géants. Un autre

parvenu, Thiasos de Gorinthe, appelé par un vote de ses concitoyens à la première magistrature municipale, veut inaugurer son entrée en fonctions par un spectacle de gladiateurs qui durera trois jours. Il se met en campagne et va jusqu'en Thessalie pour recruter son personnel d'hommes et de bêtes. Au retour, il traîne derrière lui des chariots, des équipages, des colis sans nombre : tout le long de la route, les curieux se pressent pour voir défiler la merveilleuse caravane. Thiasos de Gorinthe, comme Démocharès, sacrifie tout à son ambition et à sa vanité municipales. D'autres ne rêvent que plaisirs et parties fines, comme ce Thrasylle qui se compromet dans les plus mauvaises sociétés et qui meurt enfin d'une mort si tragique, les yeux percés d'une épingle à cheveux. La province a ses viveurs, comme ses ambitieux.

Paysans, ouvriers, bourgeois et nobles, voilà, dans VAne d'or, la société régulière. Entre leurs rangs, se glissant d'une classe à l'autre, se mêlant à tout, on voit s'agiter une baroque population d'aventuriers, aux mœurs fantasques, au langage pittoresque, aux costumes voyants, qui vit de la charité, des vices, de la naïveté ou du bien d'autrui. Le mendiant Socrate reste piteusement étendu sur le sol, à moitié drapé dans les loques d'ua manteau, méconnaissable à force de maigreur et de malpropreté. S'il voit

passer par hasard un ancien ami, il ramène sur sa figure un pan de ses haillons rapetassés, ce qui met à nu tout le bas du corps. Si par pitié on le mène au bain, il faut le frotter bien longtemps et l'écorcher vif pour le décrasser un peu. Il faut lui trouver un bon manteau, le faire bien dîner, bien boire, il faut panser délicatement son âme ulcérée, pour voir enfin renaître l'homme sous le pauvre crâne du mendiant. Quelques pièces d'or tombées dans sa poche métamorphosent l'individu. Voyez son ami, ce gros homme content de lui: il parle haut, étale au grand jour sa bêtise bavarde. C'est un commis-voyageur en miel et en fromages ; il parcourt plusieurs provinces et place ses marchandises dans les auberges ; il accepte de confiance toutes les histoires et les emmagasine dans sa mémoire,- il médite aujourd'hui une grosse affaire, il veut acheter tous les fromages sur le marché d'Hypata; malheureusement il est parti du pied gauche; quand il arrive, il apprend que Lupus, un malin spéculateur, a tout accaparé. La prochaine fois notre homme partira du pied droit.

Sur les places, la foule entoure les saltimbanques, les avaleurs de sabres. Un d'eux mérite vraiment notre attention sympathique et notre aumône. 11 avale par la pointe un sabre de cavalerie. L'instant d'après, pour quelques pièces de menue monnaie, il s'introduit dans l'estomac un

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épieu de chasseur, pendant qu'un enfant s'y accroche, y exécute vingt tours et se tord dans tous les sens. Plus loin, un homme à bout de ressources s'engage pour veiller un mort et le défendre contre les sorcières. Des femmes d'allure suspecte, jeunes ou vieilles, rodent dans les rues détournées et se glissent dans les maisons à la dérobée. On se montre avec terreur la baraque des devineresses, le laboratoire des magiciennes. Le prophète égyptien Zachlas, avec sa robe de lin, ses chaussures de palmier, sa figure glabre, sa démarche imposante, n'a pas son pareil pour réveiller les morts: des herbes qu'il applique sur la bouche et la poitrine, une prière mystérieuse au soleil levant, voilà tout ce qu'il lui faut pour accomplir le miracle, pour gagner son argent, et cela en pleine rue. Le Chaldéen Diophane, ruiné par un naufrage, se crée de nouveaux revenus aux dépens des gens qui partent en voyage, il leur prédit beau temps, mer d'huile et bon gain ; mais un jour, sur la place, il aperçoitun compatriote; dans sa joie il oublie son rôle et raconte ses propres misères; aussitôt ses clients lui tournent le dos, un riche négociant qui venait do lui payer très cher un oracle lui rend sa prédiction et reprend son argent. Dans cet art lucratif qu'alimente la crédulité publique, aucun exploiteur n'égale en impudence les prêtres mendiants de la déesse syrienne. A la fois pontifes et devins.

joueurs de tours et saltimbanques, ils mêlent la religion à la parade de foire, promènent dans les villes et les campagnes, sur le dos d'un âne, la statue de la déesse encadrée dans une pelite niche. De temps en temps l'on s'arrête, on danse en musique, on s'étourdit pour étourdir les assistants, on se passe des couteaux à travers les bras : puis on fait la quête et l'on prépare l'orgie à huis clos. Voit- on se lasser la piété et la curiosité publiques? On dira la bonne aventure. Pour simplifier, les prêtres composent un oracle unique en deux vers, qu'on appliquera à toutes les circonstances. Il y est question de bœufs, de joug et de moissons : il n'en faut pas plus pour qui connaît la puissance de l'allégorie et de l'exégèse. Qu'il s'agisse de mariage, de propriété, de voyage ou de combats, les bœufs, le joug et les moissons ont réponse à tout. L'expédient réussit à merveille. Malheureusement la dévotion des prêtres va jusqu'à dérober une coupe d'or dans un temple. On les poursuit, on trouve l'objet emprunté sur le dos de l'âne, et on les envoie prédire l'avenir dans la prison voisine.

Tous ces charlatans se contentent d'ordinaire de voler par persuasion. Mais l'art du vol, dans toutes ses variétés et ses fantaisies, est pratiqué par une caste spéciale qui tient une grande place dans le roman d'Apulée. A cette époque lointaine, les brigands n'avairnt pas encore imaginé de se

loger dans les villes, d'y vivre joyeusement sous les yeux bienveillants de la police, d'y suivre les modes et d'y serrer la main aux honnêtes gens. Les voleurs de VAne d'or habitent une caverne, cachée au fond d'une gorge. Pour y arriver, on doit escalader une falaise de rocs, traverser des fourrés, contourner un petit lac et des cascades. Aux pans ruinés d'une tour s'attachent de fortes palissades qui courent à la montagne et enferment un parc au bétail. En avant, dans une cabane de roseaux, les brigands font ie guet, tour à tour. Les hommes se glissent dans la grotte en s' écrasant entre les parois de pierre. Une vieille femme, pliée en deux par l'âge, préside k la cuisine et au ménage. Son dos, déjà si courbé, s'incline plus encore sous les injures. Elle prépare l'eau chaude et l'iiuile du bain, sert les rôtis et les ragoûts, apporte les outres de vin, gronde toujours, compatit parfois aux maux des prisonniers, reçoit force horions de tous, et finit par se pendre. Au milieu des haillons et des brocards d'or, dans les vases de bois ou la vaisselle d'argent, dans le bric-cà-brac de leur butin, les voleurs s'empilTrent et se gonflent de vin, en gens qui courent les champs et ne dînent pas toujours. On cause à coups de hurlements et de colossales injures. On se raconte ses exploits, et d'une voix avinée on prononce l'oraison funèbre des morts. On tient conseil au milieu des voci-

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férations. Sur un autel de gazon l'on immole un bouc à barbe blanche en l'honneur de Mars bon guide et bon compagnon. Puis tous roulent sur le sol, engourdis de mangeaille, ivres-morts.

Une fois en campagne, les soldats de l'armée du mal se métamorphosent, se montrent capables de discipline et d'héroïsme. Ils ont leurs éclaireurs qui préparent les coups, leur arrièregarde qui protège la retraite ou se mêle à la foule pour étudier l'eflet produit et dépister la police. Ils se ménagent des intelligences dans les villages ou les bourgs, ont pour compères d'honnêtes paysans ou des aubergistes. Ils savent obéir au chef, se dévouer pour sauver un camarade. L'un se coupe un bras, puis se tue, pour ne pas retarder la retraite ; l'autre se laisse manger dans sa peau d'ours sans trahir son incognito. Ils se glissent dans une maison de ville, fondent à main armée sur une métairie, détroussent le voyageur isolé, et se déguisent la nuit en spectres pour effrayer le passant : on aime mieux donner sa bourse cà un fantôme que de l'accompagner aux enfers. Parfois le voleur imberbe s'affuble d'une robe de femme à plis flottants, se coiffe la tête d'un chapeau à fleurs, se chausse de mules blanches cà la mode du jour, puis, juché sur un àne, traverse sans encombre les rangs des soldats qui le traquent, et gagne ses frais de voyage en dévalisant les fermes.

Mais il arrive qu'on s'empêtre dans ses propres ruses. Un jour, le brigand Alcime s'introduit habilement dans l'appartement d'une vieille femme et, sans la réveiller, monte au premier étage; là il s'amuse à déménager tranquillement le mobilier, et pièce par pièce le jette par la fenêtre à ses camarades. Mais il lui manque les couvertures. Alcime redescend à la chambre de la vieille, la tire en bas de son lit. La bonne femme se jette à genoux, le supplie d'épargner son pauvre logis, Jui montre du doigt la riche maison voisine. Le voleur se penche par la fenêtre, pour mieux voir; la vieille le pousse, lui fait perdre l'équilibre : il tombe de haut sur une pierre de taille, se casse les vertèbres et les côtes.

Ces brigands sont d'ailleurs d'honnêtes gens à leur façon. Ils versent fidèlement à la caisse commune les contributions levées sur les voyageurs. Comme le Roi des montagnes, ils sont souvent d'une politesse irréprochable avec leurs victimes. Ils ne versent pas le sang, à moins de nécessité absolue. Ils s'excusent sur les besoins du service, sur les exigences du métier : que voulez- vous? on ne va pas courir les grands chemins quand on roule sur l'or; il faut bien que \es riches payent de temps en temps la rançon de leur fortune. D'ailleurs, messieurs les brigands ont des gens de mérite, triés avec soin. Parfois,

après un grand désastre, on enrôle des prisonniers malgré eux dans la bande. Mais d'ordinaire n'est pas admis qui veut à l'iionneur. Il faut avoir fait ses preuves, soumettre ses titres, apporter une dot. On examine solennellement les candidatures. Le plus riche a le plus de chances d'être reçu, peut-être de devenir chef à son tour : car l'or paraît un argument irrésistible, même aux yeux des voleurs.

C'est ainsi que l'àne des Métamorphoses voit de ses gros yeux écarquiliés défiler toute la société romaine, dans l'amusante variété de ses costumes, de ses mœurs et de ses types. Parfois tous les métiers, toutes les conditions se mêlent dans des scènes de genre ou des tableaux d'ensemble. Sous la haute surveillance de l'édile, les paysans coudoient les citadins dans le marché aux poissons, sur le marché aux chevaux, qu'un facétieux crieur égayé de ses lazzis. Les querelles des soldats avec les paysans et les ouvriers amènent une intervention de la police, et une perquisition des magistrats qu'escortent leurs licteurs et leurs oiïiciers municipaux. Sur la place, les badauds s'attroupent autour d'un esclave garrotté ; on n'ose s'étonner ou murmurer, car le maître se promène de long en large, la face bouffie de colère ; c'est un homme influent, un conseiller municipal, si aimable qu'il tient sa femme sous les verrous et qu'on l'a surnommé le

Scorpion. Les grands crimes surexcitent la passion populaire; la foule entoure la grande salle du conseil, érigé en tribunal pour juger un procès capital ; elle manifeste hautement son opinion, puis se déclare satisfaite quand on lui livre une victime. Une autre fois, toutes les classes de la société se rencontrent au ihéâtre d'Hypata, où l'on célèbre la fête du Rire en parodiant les formes de la justice.

Les solennités religieuses, les représentations dramatiques, où l'on accourt de tous les coins de la province, où s'entassent les cohues vivantes, fouettent encore la verve et la fantaisie d'Apulée. 11 brosse ces grandes toiles avec la hardiesse, le brio et la sûreté de main d'un maître. Les modernes n'ont rieu déplus pittoresque et de plus coloré que la procession d'Isis et le baptême du vaisseau. C'est plaisir de voir défiler dans la lumière les masques de carnaval, où la société se parodie elle-même ; puis le blanc cortège des dévotes, qui parmi les fleurs et les parfums terminent, tout en marchant, la toilette de la déesse ; puis une foule bigarrée, munie de cierges, de torches ; puis deux groupes de chantres qui psalmodient tour à tour les versets d'une hymne ou reprennent en chœur le refrain; puis l'orchestre des musiciens du dieu Sérapis, qui exécutent les airs favoris de leur souverain et, suivant le rite, tiennent leur flûte tournée vers leur

oreille droite ; puis les initiés, graves dans leurs robes de lin, devant qui des huissiers écartent le populaire; puis le grand-prêtre, enfin les statues mêmes des dieux et la vache divine, qui daigne suivre la procession sur les épaules d'un marguillier tout rayonnant de bonheur. On s'arrête un instant pour faire un miracle ; puis le cortège s'allonge de nouveau, et, tout en chantant des hymnes, on arrive au port. Près de la jetée se balance un superbe navire, construit en bois de citronnier, dont le luisant miroite à l'œil ; la poupe, finement recourbée comme un cou de cygne, étincelle de lames d'or; sur les flancs, on a peint une ceinture d'hiéroglyphes. Sur la plage, en observant toutes les règles liturgiques, on dépose les statues des dieux. Puis, le grand-prêtre s'avance et prélude à la cérémonie du baptême. Il psalmodie les prières d'usage, purifie le vaisseau avec une torche allumée, un œuf et du" soufre, lui donne un nom et le consacre à la déesse Isis. Alors on dresse le màt, un sapin d'une rondeur irréprochable, très luisant, prodigieusement haut. Tous les regards se portent vers l'élégante silhouette de la hune, sur la voile dont on déchiffre les inscriptions gravées en gros caractères, des vœux pour la prospérité du commerce. Un frisson d'orgueil court sur les têtes de la foule. Voilà que tous, initiés ou profanes, se poussent vers le rivage pour apporter leurs

olTrandes et leurs parfums. Sur les flots tombent goutte à goutte les libations de lait caillé. Attention ! l'on détache les câbles, on lève les ancres, la brise gonfle les voiles, le navire, encombré de pieux cadeaux, glisse vers la haute mer. La foule en silence le suit de l'œil, jusqu'au moment où le dernier point se perd dans l'espace. Une ombre de tristesse s'étend sur les visages. Lentement, la procession se reforme, on reprend les statues et les objets sacrés, et, dans le même ordre, on revient au temple. Seuls, les prêtres et les initiés franchissent le saint parvis. On remet les dieux en place. Maintenant, debout devant la porte, le secrétaire convoque les membres de la confrérie des Pastophores. Puis il monte en chaire et lit les prières d'usage en l'honneur des autorités et des ordres de l'Etat : « Peuples, retirez-vous! » dit enfin le prêtre. Des exclamations joyeuses lui répondent. Et tous les profanes s'en vont en baisant les pieds de la déesse, en déposant des bouquets de fleurs, des branches d'olivier ou de verveine devant sa statue d'argent.

Quittons le temple. Entrons au théâtre. Nous y apercevons la même foule bariolée, frissonnante de curiosité. La population s'est éveillée de bonne heure; dès l'aurore, on a pu lire un air de fête sur toutes les figures. Bien avant l'heure, on s'entasse sur les gradins, on envahit

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les couloirs, la galerie. Des spectateurs se hissent sur les corniches des piliers, se suspendent aux statues. Aux fenêtres, aux lucarnes, les curieux se montrent à mi-corps, les tètes se dessinent vaguement dans l'ombre. Enfin tous les chuchotements et les querelles se fondent dans un demi-silence; car il est inutile de se taire tout à fait, le spectacle s'adresse à l'œil plus quW l'oreille ou à l'esprit. La représentation s'ouvre par un ballet. Les danseurs et les danseuses, tous jeunes, de belle prestance, vêtus de costumes éclatants, gracieux dans leurs gestes, se forment en groupes et exécutent la pyrrhique. Ils se mêlent, se séparent, décrivent les mille évolutions tracées d'avance. Ils tourbillonnent en rond, puis traversent obliquement l'orchestre en se tenant par la main. Maintenant ils se serrent en un carré dont ils rompent brusquement les côtés pour se reformer en deux bandes opposées. Ils varient à l'infini les figures de leur quadrille. Le ballet se précipite, puis se termine dans une assourdissante fanfare. Bientôt le rideau se baisse, et le grand spectacle va commencer.

On nous a convoqués pour une pantomime. Sur la scène, une montagne en bois, qui tromperait l'œil d'un chasseur, représente le mont Ida. Le décorateur s'est surpassé ; des forêts de sapins qui couronnent le sommet, un torrent

tombe en cascade. Au premier plan, des chèvres broutent paisiblement. Près de là se tient le gardien du troupeau, un beau garçon, magnifiquement vêtu, qui laisse flotter sur ses épaules un manteau de coupe étrangère et porte sur la tête une tiare d'or. Paraît un bel enfant, presque nu, l'épaule gauche à peine voilée par une chlamyde d'éphèbe; entre les boucles de sa jolie chevelure blonde percent deux petites ailes d'or; à son caducée, à sa baguette, vous avez déjà reconnu Mercure. Il vient en dansant, une ponuiie d'or à la main. Il la remet au berger Paris, lui explique par gestes la mission que lui confie Jupiter, puis se retire en esquissant un pas gracieux.

Arrive une jeune femme, démine altière, le front serré d'un diadème blanc, un sceptre à la main. Derrière elle. Castor et Pollux, coiffés de casques en forme d'œuf, au cimier étincelant d'étoiles. Le joueur de flûte accompagne sur le mode phrygien son pas noble et simple. Par sa mimique, Junon promet au berger, s'il lui adjuge le prix, de lui donner l'empire de l'Asie.

Une seconde femme entre brusquement, avec le casque, la couronne d'olivier, l'égide et la lance. Ses deux écuyers brandissent des épées nues. C'est Minerve. Elle esquisse un pas de guerre, pendant que la flûte exécute un air martial sur le mode dorien dont les notes éclatent

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comme la voix du clairon. En remuant la tête, en menaçant du regard, en se démenant avec furie, elle explique à Paris que pour prix de son suffrage elle peut faire de lui un héros.

Un air voluptueux, modulé sur le mode lydien par des flûtes à trous nombreux, annonce l'arrivée de Vénus. Elle est blanche comme la neige, presque entièrement nue; elle a pour tout vêtement une ceinture, une gaze de soie bleue où se joue la brise. A voir ses formes sculpturales, la grâce de ses mouvements, la transparence de son teint, un frémissement d'aise court sur les gradins du théâtre. Elle s'arrête au milieu de la scène, sourit dans une pose enchanteresse, regarde les jeunes filles de son cortège, les Grâces, les Heures qui sèment des fleurs autour d'elle, les petits Amours qui l'enveloppent d'un nuage flottant de chairs roses, de petites ailes, de flèches et de torches. Elle se met à danser, d'un pas d'abord timide et indécis, puis pins pressé, avec des ondulations de la taille et du cou qui se modulent sur le rythme de la flûte. Elle suit l'air de danse même avec ses yeux, tantôt noyés de langueur, tantôt brillants de passion. Arrivée devant Paris, elle lui promet par ses gestes une femme qui lui ressemble. Et le berger lui tend la pomme d'or. Junon et iMinerve témoignent leur dépit ; Vénus triomphante se mêle au chœur des danses. Tout

à coup, au sommet de l'Ida, jaillit une gerbe de vin parfumé au safran qui retombe sur les chèvres et les peint en jaune. La montagne s'abîme sous terre, le décor disparait. Un soldat s'avance dans l'orchestre et demande qu'on amène la femme condamnée aux bêtes ; après elle on introduira l'âne, puis les ours. La foule bat des mains : elle a déjà oublié le ballet et la pantomime.

Ainsi s'achève, par la représentation d'une pantomime, par une procession solennelle, la romanesque odyssée de l'âne. Rien ne montre mieux l'étrange physionomie du livre. Comme \eDon Quichotte ou V Histoire de Pantagruel^ l'Ane d'or est une de ces œuvres de folie savante qui peignent une époque et offrent pâture à tous les goûts, à toutes les brutalités comme à toutes les délicatesses. Dans ces marmites aux parfums mêlés^ chacun puise ce qui lui plaît. Les enfants, si le livre pouvait s'adresser à eux, y suivraient avec délices les aventures de l'âne, si bon, si malicieux, si plein de bonhomie et de résignation philosophique ; de loin en loin, ils reconnaîtraient aussi une de ces jolies histoires

de fées dont on a toujours bercé l'humanité en maillot, un conte naïfd'allure, malgré le raffinement de la forme, et tout égayé de cette divine fantaisie qui, d'un coup d'aile, se soustrait aux misérables lois de la pesanteur. Les délicats s'arrêteront surtout à ces petits récits épisodiques, taillés à la mode deMilet, curieusement ciselés, véritables chefs-d'œuvre de grâce ingénieuse ou de fine observation, et d'où s'échappe encore un parfum d'Ionie. Les gens épris de vérité hardie et de réalité aimeront ces fortes peintures de la société, ces énormes caricatures, ces larges tableaux empâtés de couleur et violents de ton. Histoires enfantines, contes de Milet, brillantes études de mœurs, tout cela se presse dans le roman, sans beaucoup d'ordre, dans l'incohérence de la vie réelle. Et si vous regardez bien, au second plan vous verrez encore la ligure énigmatique d'Apulée, dévot dans sa raillerie, réaliste dans sa fantaisie.

Le style pittoresque

Ce qui nous charme dans l'Ane d'or, même dans les discours d'Apulée, ce sont ces amusants tableaux de mœurs, faits de verve, de couleur et de brio, où se montrent, de face ou de profil, saisis dans la vérité d'une attitude, tant d'originaux d'une vieille société. Pour rendre tous ces effets nouveaux, Apulée devait créer à son usage une nouvelle forme littéraire.

Les grands auteurs de la Grèce et de l'Italie, comme nos classiques des xvii' et xviir siècles, s'étaient façonné un style simple, large et net, incomparable pour exprimer toutes les délicatesses du sentiment et les finesses de la pensée, mais sans relief, pauvre de couleurs et de mots, insuffisant pour rendre sensibles les jeux de lumière et les variations pittoresques. Pendant les deux premiers siècles de l'empire romain s'accomplit dans la langue latine une sorte de révolution romantique. Pétrone ouvre largement la porte aux mots populaires, aux termes de métiers, mêle la poésie et la prose. Sénèque et Tacite brisent la trame de la longue période cicéronienne, composent un tableau avec des traits incisifs qui

mordent l'esprit; déjà chez eux l'idée appelle souvent l'image, se colore, se marque en relief. Un besoin de renouveau tourmentait les gens de lettres de ce temps. De tous ces efforts allait sortir un style inconnu jusque-là, bien inférieur à la forme classique en transparence, moins propre à vêtir la pensée, mais aussi plus riche de tons, seul capable de noter l'impression fugitive, de fixer la mobilité des sensations individuelles. Cette révolution littéraire, commencée dans la classique Italie, s'acheva au sud de la Méditerranée par le libre génie des Africains. Par TertuUien, le nouveau mode d'expression a prévalu dans l'église de Carihage; par l'église de Garthage, qui joua le rôle prépondérant dans l'histoire du christianisme occidental, il s'est transmis à l'Espagne et aux autres communautés d'Europe, par suite il a présidé à la naissance des littératures modernes. Or TertuUien, fils d'un centurion du proconsul d'Afrique, né à Garthage vers l'année 160, vécut toujours dans sa ville natale, où il professa le droit avant de lutter pour le Christ. Son enfance et sa jeunesse s'écoulèrent à l'époque des triomphes oratoires d'Apulée. Pour la forme, il a suivi l'exemple du fameux rhéteur. Voilà comment le véritable ancêtre littéraire de l'Église latine se trouve être l'auteur de l'Ane cVor.

Pour éclairer son rôle comme son œuvre, il

-im APULÉE.

importe donc d'analyser les procédés de son style. Tout y est calculé pour rendre l'impression vive que produisent sur son imagination les personnes, les choses, les faits, les idées. C'est un style avant tout individuel, par suite plein de singularités, d'incorrections, mais hardi, coloré, vivant et pittoresque, l'opposé du style des classiques.

Et d'abord ce qui frappe, ce qui effraye bien des lecteurs dans VAne d'or, c'est l'incroyable richesse du vocabulaire. Pour le nombre des mots dont il dispose, Apulée diffère autant de César, que Théophile Gautier de Boileau. Apulée s'en excuse au début des Métamorphoses : « Je suis, dii-il, un étranger dans Rome; votre langue littéraire, j'ai bien peiné pour l'apprendre, et cela sans maître. En commençant, je vous demande donc pardon pour toutes les expressions exotiques et faubouriennes qui se présenteront; je suis un conscrit en fait de style. » Gomme presque tous les Africains, il avait dans son enfance parlé les patois de son pays, des idiomes sémitiques, le punique et le libyque. On n'oublie jamais ces premières impressions;

STYLE PITTOHESQUE, 207

et pius tard il lui arrivait encore de construire ses phrases suivant une syntaxe tout orientale. A l'université de Garthage, les étudiants conservaient souvent entre eux l'usage de leurs patois. Comme langue classique, au temps des Antonins, on honorait surtout le grec. C'est dans cette langue que Tertullien écrivit ses premiers ouvrages. Apulée la parlait couramment et souvent l'employait dans ses conférences publiques. Dans son Apologie, il donne en grec bien des termes scientifiques, déclarant qu'il ne trouve pas d'équivalents en latin. Dans l'acte d'accusation remis au proconsul, ses ennemis disaient : « Nous accusons devant vous un philosophe aussi éloquent en grec qu'en latin. » Par suite, beaucoup de mots et de tournures helléniques se sont glissés dans ses ouvrages. Et le latin qu'il savait, c'était celui d'Afrique, un latin de province, très mêlé. La première fois qu'il voulut plaider à Rome, on se moqua de son accent, de ses expressions barbares : sans l'intervention d'un puissant personnage, on lui eût fermé le barreau. Quand il parlait en public devant un monde officiel de magistrats et de fonctionnaires, il s'observait encore. Mais dans son roman, où il donne carrière à sa verve, on voit paraître en foule les termes étranges, inconnus. Ce sont d'abord de vieux mots, oubliés dans la littérature latine depuis Piaule, mais religieusement

conservés en Afrique par les descendants des colons de G. Gracchus. Puis il risque l'argot populaire, faubourien comme il dit, échappé des tripots et des halles. Il y était porté par son sujet même, puisqu'il met surtout en scène les paj^sans, les esclaves, les ouvriers, les concierges et les boutiquiers des villes. Aussi abondent les termes de métier, précis, énergiques dans leur crudité naïve. Quand le mot lui manque, il le crée, en suivant l'instinct populaire. Au radical des noms ou des adjectifs, il ajoute des terminaisons de verbe; ou bien d'un verbe il tire un nom d'action, comme aujourd'hui en arabe. Et ces mots tout neufs, inviolés du temps, parlent aux sens et font image. Il n'ira pas, comme d'ordinaire les classiques, s'embarrasser d'une périphrase pour rendre l'idée abstraite. En ce cas, la pensée ne correspondant à rien de concret et ne pouvant se traduire par une image, il préférera l'expression vague et respectera l'incertitude du sentiment. 11 dira par exemple (( assoiffé de nouveauté ». Tels romanciers célèbres de nos jours s'exprimeraient ainsi, et pour la même raison. Comme Apulée, ils veulent traduire, non la pensée elle-même avec toutes ses nuances, mais l'impression qu'un objet ou une idée laisse dans l'esprit. Si cette impression est nette, il n'est pas de mot trop franc, trop cm pour la rendre sensible ; si elle est vague.

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elle se laissera mieux deviner dans le vague du ternie abstrait.

Patois sémitiques de Carthage et de Numidie, grec, latin de province, archaïque et populaire, argot des gens de métier, néologismes créés d'eux-mêmes par l'instinct de la race ou la conception littéraire de l'auteur, voilà de quoi s'est formé ce riche vocabulaire d'Apulée. Nous sommes loin, on le voit, de Cicéron ou de Virgile. C'est l'arsenal très complexe d'un Africain, sorti des universités de Carthage et d'Athènes, curieux de la vie populaire, soucieux de rendre tout l'individuel de ses impressions, décidé pour cela à ne reculer devant aucune hardiesse.

Rien qu'à analyser les moyens dont il dispose, on peut deviner déjà la physionomie d'une phrase d'Apulée. Dans chaque proposition, il s'agit de mettre en relief le mot qui résume l'impression de l'auteur. Pour donner toute sa valeur à un terme, les classiques ne connaissent guère qu'un moyen : c'est de le mettre au commencement ou à la fin. La méthode est bonne, mais primitive et peu variée. Apulée s'en sert naturellement, comme tout écrivain ; il commence souvent ou termine sa phrase par le nom ou le verbe expressif, sur lequel il veut appeler l'attention. Mais il connaît bien d'autres ruses, que d'habiles stylistes ont remises à la mode de nos jours. Son procédé le plus curieux,

c'est l'usage qu'il fait de l'adjectif pf)ui' peindre son idée. Par exemple, nous chevauchons toute une longue journée dans une région accidentée. Nous traversons des montagnes aux flancs taillés à pic, des vallées aux pentes glissantes, des prairies mouillées de sources, des champs de culture. Chacune de ces impressions successives, Apulée la rendra par un adjectif suivi du génitif. 11 dira : «Je traverse l'abrupt des montagnes, le glissant des vallées, l'humide des gazons, le terreux des plaines. » Veut-il rendre la fatigue qu'on éprouve après une longue journée de cheval? Il appellera cela faligalionem scdc/itariiun : « Je montais, dit-il, un cheval du pays, tout blanc; il était à bout de forces. Pour secouer moi-même par le mouvement de la marche ma fatigue sédentaire, je saute sur mes pieds. » S'il est vrai, comme on le prétend de nos jours, que l'ingénieux emploi de l'adjectif caractérise l'i'criture ar/isfc^ Apulée, et après lui plusieurs Africains, ont connu cette écriture-là. Évidemment, dans ces façons de parler, on peut regretter un excès de raffinement et un goût un peu maniéré; mais assurément l'on rend ainsi des impressions qui se déroberaient autrement. Dans une phrase d'Apulée, tout est sacrifié à cette préoccupation d'évoquer l'image ou la sensation. Tout le reste est relégué au second plan; la grammaire e."5t souvent malmenée, la syntaxe lué-

connue ou simplifiée à la mode sémitique. Pour produire son effet, l'auteur ne reculera pas devant une recherche d'antithèse, une subtilité d'analyse, une comparaison qui détonne, ou une inversion hasardeuse. Naturellement cette chasse à l'image, ce modelage perpétuel, finissent par fatiguer l'attention et souvent emportent l'écrivain à des erreurs de goût. xAIais souvent aussi ils lui permettent d'enfermer en une phrase un petit tableau charmant. Voyez le Zéphyr s'approcher doucement de Psyché, gonfler lentement sa robe, la soulever peu à peu pour la déposer mollement dans la prairie. Voici ce passage, fidèlement traduit, autant qu'un effet de style peut se transporter d'une langue à une autre : « Psyché, craintive et tremblante, au sommet du rocher pleure encore, quand une légère brise de Zéphyre souftle mollement, fait onduler ses jupes, puis gonfle sa robe, peu à peu la soulève, sans secousse la transporte, puis, le long des pentes du rocher escarpé, dans le vallon qu'il domine, sur un lit de gazon en fleurs la laisse glisser, et la pose. »

Chaque petite scène du roman est disposée comme la phrase, en vue de l'effet à produire. H est midi passé, le soleil frappe fort. Le pauvre àne, à qui toute une bande de paysans vient de donner la chasse, chemine péniblement, pliant sous son bat, la croupe marquetée de coups, la

corne des pieds usée, boiteux, trébuchant. Au bord d'un ruisseau, une idée lui vient : il va fléchir adroitement les genoux, se laissera tomber de tout son long, décidé à ne pas bouger, dût-on le couper en morceaux; on le croira mort et on l'abandonnera, il sera libre. Mais son confrère à longues oreilles a la même inspiration et le prévient, fait le moribond, s'étend sur le sol avec son bagage; on le frappe à coups redoublés, on le pique de l'aiguillon, on le tire par la queue, par les oreilles, par les jambes, rien ne bouge ; on se décide à lui enlever sa charge et à partir sans lui, mais avant de s'éloigner on lui coupe les jarrets et on le roule, respirant enclore, au fond d'un précipice. Lucius assiste tout effaré à celte scène et jure bien qu'à l'avenir il se conduira envers ses maîtres en honnête baudet. Ce petit drame si vivant, d'un dessin si net, est fait de traits précis, bien choisis ; le lecteur, comme Lucius lui-même, est tenu en suspens jusqu'au moment où le pauvre âne mutilé disparaît au bord du gouffie.

En évoquant si nettement l'image, Apulée trouve souvent moyen de renouveler de vieilles descriptions classiques. Voyez ce cortège de Vénus. La déesse gagne le rivage, le flot vient audevant d'elle. De ses pieds rosés elle eflleure la vague qui luit au soleil. Son char glisse sur la lame. A sou souhait émergent autour d'elle les

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dieux marins. Les filles de Nérée chantent en chœur. Voici Fortune, barbon mal peigné, aux poils verts; Salacie, chargée de poissons qui se débattent contre son sein; puis Palémon, un bébé qui chevauche un dauphin. Çà et Là bondissent les Tritons; ils soufflent dans des trompettes de coquillages, étendent au-dessus de la tête de la déesse un écran de soie, soutiennent devant ses yeux un miroir, ou plongent sous le char, nagent entre deux eaux. Dans cet ingénieux tableau, chaque personnage vit par quelque détail pittoresque : au centre, la blonde Vénus glisse mollement vers l'horizon bleu.

Apulée ne procède pas autrement dans l'analyse de la passion : dans chaque phrase, un petit fait parle aux sens et concourt à l'évocation de l'ensemble. Par exemple, il peint à merveille la fascination de l'or sur les pauvres gens. Une dame sauvegardait à grand bruit sa vertu farouche. Il n'en fallut pas plus pour allumer la passion d'un galant. 11 se jure d'emporter une place si bien gardée. Il connaît la fragilité du cœur humain, il sait que l'argent aplanit tous les obstacles et que les pièces d'or enfoncent les portes de diamant. 11 avise un honnête esclave chargé de veiller sur la dame. Pour tout argument, il allonge la main, l'ouvre toute grande, fait compter au malheureux garçon les écus tout neufs, luisants d'un éclat diabolique : « Tu vois

bien, lui dit-il. Vingt pour elle, dix pour toi. » L'honnête domestique frissonne d'horreur, se bouche les oreilles et s'enfuit. Mais partout les écus le suivent, ardents comme la flamme. Il a beau courir, et se cacher, et se blottir dans un coin. Toujours les écus sont !à, menaçants. Il les recompte en imagination, se demande ce qu'il en ferait. Sa pauvre tête se perd dans un flux et reflux de résolutions contraires. Il songe au devoir, puis au gain; aux tortures que son maître lui réserve, puis aux plaisirs que donne l'or. 11 en rêve la nuit. Enfin les écus l'emportent. Il dévore sa honte. Tout tremblant, il va trouver sa maîtresse. La dame n'y met pas tant de façons : en vraie femme, dit Apulée, elle estimait fort le maudit métal. Tout le morceau est construit avec un art consommé : l'unité en est dans cette vision de l'or, dont la fauve lueur poursuit l'honnête homme.

Cette netteté d'impression, où se fondent les détails pittoresques, se marque plus encore dans les petits drames populaires dont est semé le roman. Prenons le singulier duel du soldat et du maraîcher. Le marchand de légumes chemine paisiblement sur son âne, en frappant ses deux mains l'une contre l'autre. 11 voit venir à lui sur la route une espèce de géant ; à son allure, à son costume, il reconnaît un légionnaire. « Où donc mènes-tu ton âne sans rien sur le dos ? » crie le

militaire d'un ton insolent. Le maraîcher, qui ne comprend pas le latin, poursuit son chemin sans répondre. Le soldat se fâche, se croit dédaigné et insulté, frappe le bonhomme d'un cep de vigne, et le jette à bas de sa monture. Le maraîcher désarçonné essaye humblement de faire deviner qu'il n'entend pas. « Je t'ai demandé où tu conduisais ton âne ! reprend le soldat en patois grec. — Eh bien ! à la ville voisine. — Eh bien ! moi, dit l'autre, j'ai besoin de ta bête. Je l'emmène au fort; elle aidera les autres à transporter les bagages du commandant. » Et, sans plus de façons, le militaire met la main sur le licou et tire l'âne à lui. Le bonhomme, blessé à la tête dans la bagarre, essuie le sang de sa plaie, et supplie son bourreau de prendre en pitié un ancien soldat. D'ailleurs que fera-t-on de cet âne? Il trébuche à chaque pas, il s'essoulïle à porter deux balles de légumes. Le militaire se fâche plus que jamais et menace le pauvre homme de lui briser le crâne avec le gros bout de son bâton. Alors le maraîcher, comme pour le supplier, se jette à ses genoux, se penche peu à peu, tire soudain à lui les deux jambes du soldat, lui fait perdre l'équilibre, et le laisse retomber lourdement sur le sol. Toute sa brutalité d'homme des champs s'est réveillée : les poings, les coudes, les dents, les pierres, tout lui est bon pour labourer les côtes, les bras

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et la tête de son adversaire. Le soldat, couché sur le dos, paralysé dans ses mouvements, continue de menacer : aussitôt debout, dit-il, il va couper en morceaux l'insolent. Le bonhomme profite du conseil, jette au loin l'épée, et recommence à étriller le militaire, qui, pour sauver sa vie, fait le mort. Maître du champ de bataille, le maraîcher saute sur son âne et gagne la ville au galop. Tous les épisodes de la lutte sont marqués d'un trait réaliste; l'unité du petit drame est dans le choc de ces deux brutalités, toujours insolente chez le soldat, peureuse et rusée chez le paysan.

Le chef-d'œuvre du genre est la grande procession d'Isis, où sont brossés, avec une prodigieuse débauche de couleurs, comme sur une toile de Rubens, tous les aspects d'une fête antique. Derrière les masques populaires et les caricatures ambulantes où se heurtent violemment tous les tons, voici une tache blanche, le groupe de la confrérie d'Isis; puis une atmosphère macabre de torches fumeuses, de cierges et de lanternes, où grouillent des gens des deux sexes; puis une note bruyante, les deux orphéons et l'orchestre de Sérapis ; puis encore du blanc, le cortège des initiés, et, l'un derrière l'autre, séparés par des intervalles réguliers, tous les pontifes; puis du bariolage, les statues des dieux, la vache d'Isis. Dans ce long défilé.

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on reconnaît chaque individu ou chaque groupe à quelque détail pittoresque du costume ou de l'allure. Mais de tous ces disparates, du heurt de ces couleurs violentes, se forme un tableau original d'une harmonie saisissante; et l'on n'a jamais mieux rendu la physionomie complexe, à la fois imposante et baroque, d'une procession ou d'une fête populaire.

Cette entente de la composition pittoresque, on l'observerait même dans de plus longs récits d'Apulée. Plusieurs de ses contes, le Ciivîer, les Siindales de Philcsitère, la Cage d'osier, bien d'autres encore, sont des chefs-d'œuvre d'ingéniosité dans la grâce et d'harmonie dans la couleur. L'histoire de Psyché, moins pittoresque d'allure, laisse encore dans l'esprit du lecteur une impression nette. Mais, considéré dans son ensemble, le roman étonne par ses incohérences et ses disparates. Cette harmonie des tons, qu'il a su mettre dans la phrase, dans le morceau, dans le conte, Apulée ne l'a point trouvée pom* l'œuvre entière : ce n'est pas un défaut rare chez les grands stylistes.

L'analyse du style d'Apulée montre surtout en lui un descriptif. 11 voit les hommes et les

choses par le dehors. 11 excelle à saisii- le geste qui trahit un individu, le détail qui résume un costume, l'ustensile oublié dans les coins qui révèle le métier ou les goûts du propriétaire, le jeu de lumières et d'ombres qui anime un paysage. 11 aime la description pour elle-même : de là tous ces brillants croquis qu'il a semés dans ses discours, dans son Apologie, dans son Ane d'or.

Lors de ses voyages il ne dédaignait rien sur son chemin. 11 s'arrête devant les hiéroglyphes entrevus dans les temples des dieux orientaux. Au milieu de ses escapades dévotes il regarde curieusement le gros livre que le grand-prêtre tire du plus profond de son sanctuaire. C'est un affreux grimoire qui se dérobe aux indiscrets. On y distingue des figures d'animaux, qui résument à elles seules de longs sermons ; puis ce sont des dessins qui s'enchevêtrent en nœuds, s'arrondissent en roues, ou se contournent en spirales comme les vrilles de la vigne. Tout ce'a, dit Apulée, pour se défendre contre la curiosité des profanes. Malgré sa dévotion, ces hiéroglyphes lui ont causé bien des distractions à l'époque où il se faisait admettre aux mystères: pendant qu'on lui lisait les formules consacrées, il regardait anxieusement dans le gros livre par- dessus l'épaule du prêtre. Au milieu même de la cérémonie d'initiation, il étudie du coin de l'œil le

costume dont on l'a affublé. 11 s'avance couvert de douze robes sacerdotales. On le fait asseoir au milieu du temple, en face de la statue de la déesse, sur une estrade de bois. Sur sa robe de dessus, la douzième, couverte de dessins à (leurs, on pose encore une grande chlamyde qui de ses épaules tombe jusqu'à ses talons : « De tous les côtés, dit-il, je me présentais chamarré de figures, d'animaux de toutes les couleurs. C'étaient des dragons de l'Inde; des griffons hyperboréens, ailés comme des oiseaux, produits d'un autre monde. Eu liturgie on appelle ce vêtement la robe Olympiaque. De ma main droite je tenais un cierge allumé. Mon front était ceint d'une belle couronne de palmier blanc, dont les feuilles semblaient des rayons lumineux. Immobile comme une statue, j'avais l'air du Soleil. On tire ]es rideaux, et le peuple m'admire, bouches béantes. » Voilà qui montre bien la disposition d'esprit d'Apulée : malgré l'ardeur de sa dévotion, la cérémonie sainte où il joue le premier rôle reste pour lui un spectacle. Tout en marmottant ses prières, il avait l'œil sur les hiéroglyphes, sur la fouie, sur son estrade et ses treize robes.

S'il entre dans une maison, il en regarde aussitôt les meubles. 11 remarque la table boiteuse de son hôte et son lit étriqué. Dans un riche hôtel, il s'arrête pour admirer les œuvres d'art qui ornent le vestibule. Avant d'avoir vu

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le maître, il le connaît déjà par ce qui l'entoure. Il ne manque pas de mêler la campagne et la nature à ses récits. Veut-il peindre la fuite d'un intendant, qui déménage la ferme de son maître? D'abofd, il nous fait voir, sur le dos des ânes, un amoncellement d'ustensiles, puis il déroule sous nos yeux l'original cortège des fugitifs, les femmes, les enfants, les poules, les oies, les chevreaux, jusqu'à de tout petits chiens qui en sont encore à essayer leurs jambes. Puis il décrira les aspects changeants de l'escapade ; on se perd dans des forêts montueuses, on se retrouve dans les plaines, on cherche le sentier qu'obscurcit le crépuscule ; on se défend contre l'armée des loups, contre les paysans qui du haut de leurs toits lancent des pierres et excitent leurs dogues; on reprend haleine dans un bois de haute futaie, dans de riantes clairières tapissées de gazon. Tous ces paysages s'esquissent d'un trait. D'autres fois Apulée y jette une note fantastique ; au milieu des broussailles et des épines d'un fourré, il montre un homme étendu sur le dos, à moitié mangé par un énorme serpent encore attablé. Il sait peindre un torrent dont l'eau vomie à gros bouillons roule en cascades argentées, puisse coupe en ruisseaux qui mugissent dans les ravins pour aller se fondre en un lac. Il a regardé les bêtes qui logent dans ces gorges sauvages. Il y a relancé le sanglier et s'en

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souvient. Les chasseurs s'arrêtent sur un tertre boisé, derrière le rideau d'un épais fourré. On découple les chiens, qui d'eux-mêmes avec un sourd grognement courent garder les issues. Bientôt éclatent les aboiements. On voit s'élancer un sanglier, masse de chair énorme, au cuir souillé, à la soie hérissée en forme d'arête. Il part, écumant, claquant des dents, l'œil en feu. Il va tout droit, brandissant son groin comme une arme. A droite et à gauche il éventre à coups de boutoir les chiens qui le joignent, et partout se creuse un chemin. Chacun tâche de se blottir dans un taillis ou de grimper sur un arbre. Mais un cheval s'abat; le sanglier arrive, déchire les vêtements du cavalier désarçonné, le blesse mortellement. Tous les détails de cette chasse sont rendus avec une merveilleuse vivacité d'impressions. Quelquefois même le paysage prend une allure épique. Voici s'avancer l'armée des fourmis. Vénus a ordonné à Psyché de trier un énorme tas de graines; la pauvre fille reste immobile de stupeur ; mais une fourmi, pauvre habitante du champ, la prend en pitié, convoque le ban et l'arrière-ban des fourmis du quartier : <( Allons, dit-elle, soyez compatissantes, filles alertes de la terre qui produit tout, ayez pitié. Secourez dans son péril l'épouse de l'Amour, une femme aimable. Allons, vite au travail. >» L'un sur l'autre se précipitent les Ilots

de la gent aux six pattes. On se trémousse par myriades. En un clin d'oeil, tout est classé par espèces, distribué en tas distincts, et déjà s'est dispersée l'armée des travailleurs. C'est ainsi que la nature, muette ou animée, s'encadre dans les épisodes du roman.

Apulée aime à décrire les liommes comme les choses. Mais il saisit surtout le geste, le costume. Ses portraits tournent souvent à la charge. Dans son Apologie il trace, de ses adversaires, de véritables caricatures, bien amusantes d'ailleurs. Les dieux ne sont pas mieux traités. «Ma chère enfant, dit le dieu Pan à Psyché, je suis un rustre, un gardeur de chèvres; mais j'ai beaucoup vécu et acquis pas mal d'expérience. » Et l'on vous montre le divin chevrier assis sur la berge d'un fleuve, entouré de ses chèvres, donnant une leçon de musique à la nymphe Canna. Apulée ne manque pas de détailler la toilette de ses personnages, surtout des dames. Si lu déesse Isis lui apparaît, il remarque aussitôt sa coiffure, la couleur du manteau, les plis de la robe, la petite plaque ronde en forme de miroir qui orne le milieu de son front et cache les deux bouts d'une couronne de fleurs. Hommes et femmes, dieux et déesses sont vus de l'extérieur, caractérisés par quelque détail pittoresque.

De même, s'il veut peindre une foule, Apulée commence par préciser le local; il décrira le

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théâtre, le cirque, la place publique, le marché, où s'agitent ses originaux. £t il a laison : transportez uu marchand, un ouvrier hors de son milieu habituel, vous ne le reconnaîtrez pas. Dans l'Ane d'or, les personnages vivent doublement, de leur vie à eux, et de la vie des choses qui les entourent. Par exemple, suivons Lucius sur le marché aux chevaux. D'abord les maquignons laissent reposer leurs bêtes trois jours, pour qu'elles aient meilleure mine. Quand ils arrivent au marché, le crieur public ouvre les enchères. Mais personne ne veut de Lucius ; après un coup d'œil dédaigneux, tous les clients passent. Cependant quelques malins paysans reviennent, s'approchent du baudet, manient et remanient sa mâchoire pour s'assuier de son âge. Un vieux aux mains sales lui tâte la gencive pour la vingtième fois, si bien que l'animal agacé lui mord les doigts. Cette manœuvre n'est point pour amorcer les amateurs. Aussi s'impatiente le crieur, tout enroué et époumonné. Pour se consoler il égaie l'assistance aux dépens du baudet : « Eh bien! quand finirons-nous de chercher client pour une pareille rosse? Vieille comme elle est, elle ne se tient pas debout, avec ses sabots usés, son poil décoloré! Elle n'a d'ardeur que pour mordre 1 Sa peau n'est bonne que pour faire un crible à tamiser ).e sable! Allons, je la donnerai pour rien, à qui ne craindra pas de

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perdre son foin ! » Les badauds se pâment d'aise. Enfin parait sur le marché un bonhomme à la tête ombragée de quelques mèches grises, bien pommadées, ramenées avec soin sur un crâne chauve. Le baudet lui plaît aussitôt : « De quel pays est-il? » demande-t-il au crieur. — h De Cappadoce. C'est une bonne petite bête, sur ma parole. » — H Quel âge a-t-il? » — a Un astrologue, qui a étudié son étoile, lui a donné cinq ans. Et, ma foi, il s'y connaît mieux que moi, c'est son métier. Je sais bien que je risque de violer la loi Cornelia si je vends comme esclave un citoyen romain, mais, bast! achète toujours. C'est un bon serviteur, c'est sobre. A la ville comme aux champs il te rendra bien des services. » — « Est-il bien doux? » — « C'est un vrai mouton plutôt qu'un âne. Jamais rétif, il ne mord pas, ne rue pas : on dirait ijue sous sa peau d'âne se cache le plus doux des hommes. Veux-tu t'en assurer? Mets ta figure entre ses cuisses, tu verras comme il est patient. » — « Cadavre de sourd-muet, maudit crieur, que la toute-puissante mère des choses, la déesse syrienne, que saint Sabadius, que Bellone, que Cybèle de l'Ida, que Vénus et son Adonis te rendent aveugle, pour prix de tes bouffonneries et de tes quolibets ! Niais que tu es, crois-tu que je vais placer la statue de la déesse sur un âne méchant? il n'aurait qu'à culbuter la divine

image. Alors il me faudrait courir, les cheveux épars, à la recherche d'un médecin qui raccommode ma déesse. » Cependant le vieux prêtre se ravise, paie comptant dix-sept deniers, passe au cou de l'âne une petite corde de jonc, et l'emmène .

On a vu comment Apulée choisissait ses mots, construisait une phrase, un morceau, un conte ou une scène dramatique ; comment, toujours à l'affût de la description, il appliquait à toutes le? formes extérieures de la vie son talent de peintre, au mobilier de la maison , au costume du passant, aux aspects changeants de la campagne, à la comédie affairée des villes. Il reste à dégager les éléments dont se compose ce style pittoresque.

Le point de départ de toutes les descriptions d'Apulée est l'observation exacte, le dessin réaliste des hommes et des choses. Sa langue, si imagée, est, quand il le veut, d'une précision absolument scientifique. On y relève en foule les expressions techniques, termes d'ateliers, d'histoire naturelle, de droit, de médecine; ce qui n'a pas lieu de surprendre chez un homme qui

avait couru le monde, et qui, à Carthage, vivait dans son laboratoire, droguait ses compatriotes et plaidait. Souvent son récit est d'allure si crue qu'il eiïarouche les moins prudes; nos contemporains auront beau faire, ils ne dépasseront pas le naturalisme de certains anciens. On n'ose citer les scènes d'amour dont l'âne est témoin ou acteur, ni la vengeance du boulanger sur le galant de sa femme, ni vingt autres petits drames où souvent les éditeurs font des coupures même dans le texte latin. Mais dans les épisodes de tout genre s'accuse cette hardiesse du mot. Des paysans, après une bagarre, font halte sur une berge pour panser leurs blessures. L'un éianche son sang dans le courant du ruisseau ; l'autre bassine ses contusions avec des compresses; un troisième rapproche avec des bandes les lèvres de ses plaies béantes. Quand le triomphant baudet Lucius est admis aux honneurs du haras, il faut voir quel accueil lui ménagent les étalons. L'un soulève ses pieds de devant, découvre son large poitrail, et martel le furieusement l'intrus du tranchant de ses sabots ; l'autre tourne sa croupe njusculeuse et charnue pour décocher des ruades ; un troisième, avec un hennissement méchant, s'avance l'oreille couchée, montre ses deux rangées de dents blanches, et mord jusqu'au sang. Apulée se plaît aux peintures où la précision du détail

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ajoute à l'horrible. La plus hideuse et la plus étrangement colorée est peut-être l'histoire de ce malheureux lentement dévoré par les fourmis. Son maître l'a fait saisir, mettre à nu, enduire de miel des pieds à la tête, attacher fortement à un figuier vermoulu, sur un nid de fourmis. Les petites bêtes arrivent par myriades, déchiqnètent le malheureux d'imperceptibles et incessantes morsures, le rongent peu à peu jusqu'au fond des entrailles, à force de patientes attaques emportent jusqu'au dernier lambeau de sa chair, et mettent ses os à nu. H leur fallut du temps, mais un jour vint où il ne lesta au pied de l'arbre qu'un squelette d'une effrayante blancheur.

A la ville comme à la campagne, Apulée nous présente des tableaux d'un réalisme elfréné. Une femme jalouse attire sa rivale dans un guetapens. Là elle la fait dépouiller de tous ses vêtements, s'arme d'un fouet et la frappe jusqu'au sang; puis elle saisit un tison, lui en brûle les seins et la fait mourir de douleur. Une autre fois, Apulée peint avec une féroce exactitude le progrès du mal chez une femme empoisonnée : elle sent d'abord un malaise dans la région des poumons ; puis sa respiration s'embarrasse, son cerveau se voile de délire, ses lèvres se contractent, ses dents claquent avec un grincement jusqu'au moment où elle tombe sans vie. Quelquefois le

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romancier pousse la précision de l'horreur jusqu'à l'elTet comique. Dans une bataille, un individu est percé d'un javelot qui le traverse entièrement et par derrière se fixe au sol : le cadavre se maintient debout et oscille suivant les vibrations du trait. C'est l'exagération baroque d'une qualité infiniment précieuse, le don de l'observation exacte.

Mais si Apulée étudie la nature jusqu'au plus hardi réalisme, il ne cherche pas à reproduire dans ses descriptions tous les détails saisis par lui dans les choses. Poète et artiste, il sait choisir; et il choisit, non pas, comme les classiques, le fait qui résume le mieux la physionomie ordinaire des objets, mais celui qui, à un moment donné, dans une vision passagère, par un caprice de son imagination, se sera pour son œil dessiné en relief. Le pittoresque de son style consiste précisément dans le choix fantaisiste du détail réel. En même temps, ce détail préféré aux autres appelle l'image, qui se traduit généralement par une épithète imprévue. Et ces descriptions d'une rigueur scientifique, parce choix inattendu de la note dominante et l'évocation de l'image, s'enveloppent de lumière et de couleur. Évidemment, cet effet ne s'obtient qu'au prix de bien des sacrifices. L'auteur tient vraiment trop peu de compte de la grammaire et de la syntaxe traditionnelles; il mêle trop vo-

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lontiers le style de la poésie et de la prose ; il ne se garde pas assez des vieux procédés de rhéteur, il tombe parfois dans le pathos et la manière. Tout cela est vrai, et l'on pourrait citer cent exemples. Mais pouvait-on obtenir l'effet cherché sans toutes ces ruses d'écrivain? Si on le pouvait, Apulée est bien coupable, car souvent ces défauts gâtent de jolis morceaux où se traduit vivement une impression neuve.

Ce caprice dans le choix du détail réaliste qui doit donner la note à la description et appeler l'image, il semble que ce soit une loi du style pittoresque. Ainsi procèdent à peu près Victor Hugo, Gautier, Banville, Richepin. On en trouve des exemples à chaque page de fAne d'or. Le baudet, quand on a placé sur son dos la statue de la déesse syrienne et les sacs de provisions, s'aperçoit qu'il est devenu à la fois temple et garde-manger ambulant. Dans les premiers temps de sa métamorphose, quand il ne peut s'habituer encore à ses menus d'âne, il sent son gosier se tapisser de toiles d'araignée. C'est d'après ce même procédé que sont développées les scènes entre l'Amour et Psyché, surtout la scène de la lampe.

En résumé, dans le choix de ses mots, dans la disposition d'une phrase, d'un paragraphe, d'un conte, Apulée cherche avant tout les effets pitto-

resques. 11 en égayé ses descriptions de toute sorte. Et cet effet pittoresque, il le trouve par le choix fantaisiste et l'interprétation imagée du détail réaliste.

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