JEAN DE LA JALINE
Florence, i" août 1904.
Mademoiselle Myosotis
Mardi, 2 juillet.
Huit heures du matin. Le Voltigeur suit d'un peu loin les contours d'une côte admirablement verte, bordée de montagnes très singulières.
Elles ont Tair d'une fantaisie de pâtissier : des entassements de petits fours, des pyramides de meringues, des amoncellements de nougats, s'escaladant, chevauchant les uns sur les autres. Quelques morceaux ont glissé dans la mer. Ils y sont restés dans des positions d'équilibre invraisemblables. On a recouvert l'ensemble d'une délicieuse compote de fruits verts, où l'artiste a
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piqué de petites maisons, de petits temples en sucre, des bosquets d'arbres peints, très bien imités. Voici justement une grande île coupée de raies horizontales, où il n'est pas possible de ne pas reconnaître une pile de biscuits, un peu anciens peut-être, un peu moisis, avec des végétations étranges, à cause du grand plat humide dans lequel ils sont servis depuis si longtemps.
Nous approchons. Cela devient de très beaux arbres, des pins aux branches tordues, penchées sur Tabîme. La falaise serait grandiose si elle n'était pas si jolie. Mais la nature Ta nuancée de rose et veinée de bleu avec une amoureuse minutie. La moindre touffe d'herbe ou de lierre qui s'y suspend est d'une coquetterie voulue, d'une grâce maniérée.
Une barrière bleuâtre s'étend devant nous.
Dans l'angle qu'elle forme avec la côte on devine une baie profonde, la bouche d'un fiord. C'est l'entrée de Nagasaki.
Des rochers en forme d'arches, d'autres jouant des pagodes ou des monstres endormis
défilent sur notre gauche ; exposition de bibelots artistiques ciselés par la mer. Des barques fines glissent sur l'eau presque calme, où s'étalent de larges bandes de lumière à reflets de satih. Leurs voiles, quelquefois rouges, souvent blanches ou à peine bleutées, sont formées de laizes sans couture réunies par une sorte de lacet. Cela leur donne une légèreté transparente dans l'air éblouissant de cette matinée de printemps. Quelques-unes ressemblent à de grands peignes de femme en écaille ou en lames d'ivoire. Le soleil baigne tout le paysage de cette fluidité bleue qui a valu son nom à la Côte d'azur. C'est la Méditerranée, la Riviera, mais avec une miniature d'Alpes; il n'y a pas de neige : cela pourrait abîmer les sommets. .
Nous donnons dans l'étroit goulet qui s'ouvre entre les dernières assises de l'Inaya et du Saruta-Yama.
Les coquets villages de Koyaki et d'Okishima disparaissent dans les cascades de verdure qui ruissellent sur les pentes de ces îles. Un îlot en
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pain de sucre, dont les talus inaccessibles sont piqués d'arbres de paravent et de buissons d'aquarelle, nous démasque une délicieuse et dernière perspective sur la côte qui fuit, sinueuse, parmi des bosquets de parc anglais.
Le Voltigeur fend doucement Teau limpide entre deux montagnes ensevelies sous des frondaisons luxuriantes. Mais nous sommes loin d'une forêt vierge. La nature ici fait sa toilette. Ce n'est pas une beauté grecque, c'est une bergère Watteau. Ces jolis bois sont bien peignés, comme une chevelure de mousmé. Le frais manteau qu'ils font à la terre n'a pas de déchirure par où s'échappe un roc chauve et tourmenté. Pas de falaises abruptes : de la mer bleue au ciel bleu le manteau se déroule des deux côtés, à peine brodé de dessins plus sombres, vert sur vert. On éprouve une sensation de fraîcheur exquise à glisser au fond de cet abîme de verdure vivante et veloutée ; encadrement d'ombre au lumineux panorama de Nagasaki qui se développe au delà de la rade peuplée
de navires, au pied des collines ensoleillées.
A droite et à gauche de petites criques s'ouvrent. Des bateaux de pêche dorment dans un reflet d'émeraude. Un village se blottit dans le ravin, et de légères fumées s'évaporent parmi les feuillages inclinés. Dans l'azur laiteux de grands oiseaux planent, les ailes en éventail. Ce sont des gerfauts. Aujourd'hui ils ne font pas entendre leur cri plaintif : ce « han y> presque humain qui serait une dissonance parmi les voix joyeuses de cette claire matinée; et ce n'est pas encore la saison des cigales.
Nous jetons l'ancre en pleine rade, en face de Décima. Le premier aspect de Nagasaki n'a rien qui éveille une curiosité violente. La ville développe sur le bord de la mer une longue série de maisons européennes aux toits gris ardoisés, assez basses. Derrière ce premfer rideau, de nouvelles perspectives de toits s'enfoncent dans un vallon verdoyant. On aperçoit deux clochers. Et ce grand village sombre, sans monuments, s'appuie à des montagnes d'élévation moyenne,
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hérissées de bosquets touffus. En regardant bien, Fune de ces montagnes parait semée de pierres grises : ce sont les tombes. L'ombre de la mort se penche sur les vivants, mais sans sévérité : il semble plutôt que ce soit pour leur sourire.
Là-bas, de l'autre côté de Décima, sur les pentes ombragées de très beaux arbres, des toits démesurés s'alignent. Ce ne sont pas des hommes qu'ils sont destinés à abriter ; les Japonais sont trop petits pour mettre un pareil couvercle sur leur intérieur. Des dieux habitent là : Benten, Kwannon, Amaterasu, Amiddah, etc. Il y en a tant dans la mythologie japonaise et ils sont si peu gênants !
Dans la rade, c'est un va-et-vient de grand port fluvial. Des sampans, des jonques, des bateaux à vapeur, de longues vedettes, des ferry-boats, des chaloupes bruyantes, un pêlemêle d'exotisme et de civilisation, de vieux Japon et de vieille Europe, avec une pointe d'Amérique. Tout cela charriant les êtres les
plus disparates, des matelots de toutes les nations, de vrais Européens et des Japonais attifés à l'européenne; d'autres Japonais enveloppés du kimono nippon, d'un haut-de-chausses moyenâgeux, ou simplement vêtus d'une courte blouse bleue qui laisse leurs jambes nues jusqu'à la ceinture.
Cris, agitation, fumée, sifflets à vapeur, sirènes, rien ne manque à l'harmonie. Au-dessus de cette fourmilière se dressent les silhouettes des croiseurs anglais et américains et la gigantesque mâture de V Intrépide, à côté des lourdes coques noires des cargo-boats allemands. Dans le fond, c'est une échappée délicieuse sur un coquet village où les arbres font des taches vertes, dans une fuyante vallée.
La nuit est merveilleuse. Les montagnes découpent leur silhouette sur un ciel constellé. Nagasaki dort dans un brouillard de lumière.
Qu'y a-t-il dans cette ville mystérieuse, première apparition du Japon? De toutes petites
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femmes jaunes, comme Chrysanthème, avec des yeux bridés, de belles coques de cheveux et de grandes guitares? Des tchayas peuplées de mousmés rieuses, des maisons de nattes et de bambous, des figures de porcelaine dans un décor de paravent? N'est-ce pas là qu'habitent ces guéchas exquises, dont le souvenir rendait le Japon si désirable et si regretté aux passagers du Lagos? Nous ont-ils chanté un dithyrambe assez enthousiaste quand nous les avons rencontrés à Colombo ! Momotaro, Harouko, Umetaro ! . . . Que sont toutes ces précieuses petites personnes aux grandes ceintures et aux robes de soie dont ils nous ont fait un portrait si joli ? Des poupées ou des femmes? Est-ce Loli, est-ce mon ami *** qui a raison? Et comment arriver jusqu'à elles! — Mystère. On verra demain.
Mercredi,
Z... est rentré hier soir un peu décojiragé.
Les guéchas sont d'un )accès difficile. Il y a dans ce pays une foule de tyrannies policières qui entravent les relations des étrangers et des indigènes. Il va falloir renoncer à nos rêvés de vie japonaise; nous restons trop peu de temps à Nagasaki, etc., etc. Cassandre ne fut jamais plus lamentable.
Toutefois, comme il n'est pas de désespoir de ce genre qui résiste à l'action d'une chaude après-midi, Z. . . s'échappe de nouveau, à l'instar d'un limier en quête. Rendez-vous est pris vers cinq heures, au temple d'Osuwa.
A l'heure dite, un sampan me conduit à terre. Il a la forme d'un petit cercueil. Mais on n'y jouit pas du repos que réserve généralement cette sorte d'habitation. La godille du nocher vous cahote horriblement. Cet échantillon de
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la race japonaise mâle est aussi laid que peuvent le désirer ceux qui demandent à la hideur de rhomme de servir de repoussoir à la grâce des femmes.
A peine ai-je mis le pied sur le quai, cinq (( kouroumas » — traduisez : pousse-pousse — déposent leurs brancards sous mes pas. Les (( djins )) inclinent avec un respect suppliant la calebasse qui protège leurs crins raides contre les ardeurs du soleil. Ils sont tout de bleu habillés, avec des guêtres d'étoffe, des sandales fixées à leurs chaussettes blanches par une tresse de paille jaune qui sépare le pouce des autres orteils.
En route pour Osuwa. Mon djin s'engage dans une ruelle étroite et mal pavée, bordée de maisons de bois très basses. Leur façadç n*est qu'une charpente. Les panneaux qui les ferment, le soir, dorment pendant le jour au fond de la boutique. Le plancher du rez-de-chaussée, un peu surélevé, est en bois ciré recouvert de nattes irréprochables. On n'y marche que pieds nus.
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Il y a des étalages de curiosités nipponnes, de fruits, de lingerie, de mercerie. Puis ce sont des barbiers qui rasent gravement un monsieur très digne, les cheveux en brosse, le kimono bleu serré à la taille par une ceinture blanche. Des mousmés accroupies travaillent ou jasent, des jeunes gens se penchent en pédalant sur la table d'une machine à coudre; d'autres mousmés, la robe retroussée, les bras nus, — de beaux bras ronds et potelés, — vaquent aux soins du ménage, nettoient, lavent, astiquent, en se promenant d'une démarche étrange sur leurs grands socques de bois.
Il fait chaud et c'est l'heure du bain. Aussi les panneaux entre-bâillés ou déchirés ouvrentils les plus indiscrets aperçus sur l'intimité de la vie nipponne. Il est évident que si le frottement des civilisations européennes a introduit dans ce pays cette convention qu'on appelle la pudeur, elle n'a pas encore pénétré la masse du peuple, surtout à certaines heures de la journée. Cela a Tair si « famille », ce Japon I Les rues
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sont si étroites, les maisons si transparentes I Que pourrait-on bien se cacher ! Toute une population d'enfants microscopiques, multicolores et joyeux, s'agite sous les pas de mon djin, au risque de se faire écraser. Ds ont de longs cheveux tombants ou la tête à demi rasée, de bonnes figures rondes et de grands yeux.
C'est un quartier pauvre que nous traversons, et Ton y chercherait en vain les fines figures qu'évoque l'idée classique des Japonaises. Les femmes sont petites, rondes et grasses. Le kimono rayé ou fleuri bâille sur la poitrine, découvrant des gorges informes et trop opulentes. On se prend à rêver corsets montants et tailles artificiellement effilées. Telle ou telle mégère, affligée de deux appendices jaunes, flasques et flottants, appelle le mot de Tartufe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir. » Je n'ai malheureusement pas un stock de couvertures à leur offrir.
Il y a dans ce vieux quartier un torrent, un ravin plutôt, qui vaut un long poème. Des
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cascades d'herbe, de mousse, de buissons fleuris, descendent du parapet qui domine la berge au lit de galets blancs taché de flaques vertes. Des enfants jouent sur le bord; insectes au corselet brillant penchés sur une goutte de rosée. Ils sont si jolis, si pittoresques, ces petits nippons, au fond de cette fraîche corbeille, à Tombre des vieux ponts de pierre, noircis par Tâge et tapissés de plantes parasites, sous les festons légers de vigne vierge, sous les stalactites de lierre sombre, franges d'un manteau séculaire. Au-dessus des parapets s'allongent des toits élancés de tchayas, des toits pointus de temples oii des monstres courent sur la charpente sculptée; et des bouquets d'arbres verts se penchent, jettent une ombre protectrice sur les ardoises noircies, rendant plus profonde encore la perspective de ce ravin qui fuit sous les arches vénérables, vers la montagne lointaine. Il y en a des ponts I tous les cent pas, tous d'une seule arche svelte et gracieuse, avec une coquetterie de pont rustique sous les ombrages
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d'un parc. Ils sont vieux, et on ne \h croirait pas à les voir enjamber ce torrent d'un pas si léger. Cela semble plutôt une imitation d'antiquité, un paysage improvisé par Robert dans les bosquets de Trianon. Les maisons de bois ont un air d'aimable bergerie ; et elles sont si fines, ces silhouettes de mousmés qui passent sur l'arche grise, découpant sur le ciel leurs beaux chignons piqués d'une fleur blanche ou d'une épingle d'or, leur ombrelle ronde de papier brodé !
Osuwal — Mon djin s'est arrêté au pied d'un escalier immense qui se perd sous une suite de portiques entre deux rangées d'arbres anciens. Us sont tous pareils, ces portiques : deux colonnes cylindriques, surmontées d'une double traverse de pierre dont les extrémités se relèvent légèrement. 11 y en a devant tous les temples au Japon, et à l'entrée des chemins sacrés qui y conduisent. Des maisons s'échelonnent à ^'"oiie et k gauche sur des paliers successifs. *^ne petite mousmé, en robe claire piquée de
fleurs jouges, sort de Tune d'elles, et me présente un papier avec force révérences. Horreur I c'est écrit en anglais ; la maison est une tchaya où l'on boit de la bière britannique. L'envahissement anglo-saxon ne respecte plus même les marches sacrées des temples. Sauvons-nous I Montons, montons, jusqu'à un palier plus vaste, une large esplanade où l'air circule et où l'on a du ciel bleu sur la tête. Une muraille se dresse, haute comme un étage des jardins suspendus de Sémiramis. Au-dessus s'allonge un toit interminable, coupé d'un portique de bois. C'est l'entrée du temple; on y accède par un escalier monumental : quelque chose comme l'échelle symbolique où les peintres font monter et descendre les anges du songe de Jacob.
Pour l'instant les anges sont loin; il n'y a que de petites nipponnes, mignonnes sous leur ombrelle plissée, qui descendent en jasant avec un bruit de socques. Elles n'ont pas l'air d'être bien pénétrées de la majesté d'Amatérace, la grande déesse du culte shintoïste, l'aïeule des
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empereurs, qui trône là-haut dans les nuages et le bois vermoulu. Les grands arbres du parc d'Osuwa soulèvent leurs têtes vénérables audessus des toits baignés de soleil. Il y a de coquettes maisons de thé, où de gentilles servantes appellent le pèlerin. Cette religion où, parmi les biscuits et les rafraîchissements, les mousmés montent la garde à la porte des temples, n'a pas le front ridé des patriarches et le regard austère des prophètes. On n'y sent pas passer l'ombre de Jéhovah.
Dans la cour carrée du temple, un dragon de porcelaine blanche et bleue se tord et montre les dents sur une fontaine de même matière, en face d'un cheval de bronze vert. Un nippon en kimono arrose des pots de fleurs. Autour de la cour règne une sorte de hangar, cloisonné en petites salles nattées. Ce sont les habitations des bonzes. Encore un portique, quelques marches, et voici le sanctuaire. Un parquet cirét des nattes, une grille, et, derrière, un voile, jusk assez transparent pour me con-
vaincre que les choses dissimulées ne valent pas la peine d'ôter ses souliers pour aller les voir. Rien de solennel. Au pied des marches une minuscule nêsan m'invite à prendre le thé. On ne peut même pas faire tranquillement sa prière dans ce pays-ci.
Je retrouve mes camarades au tir à Tare illustré par M*"* Chrysanthème, au bas du grand escalier. Ils sont là cinq ou six, en tenue de sport, faisant des effets de torses et des efforts de bras pour tendre de grands arcs et envoyer dans la direction d'une cible ronde des flèches qui manquent toujours leur but. Ils ne sont pas encore entraînés. Cela amuse beaucoup M"» Onami-San, une jolie petite fille aux yeux brillants, à la bouche rieuse, dont le nom signifie : Vague de la mer. Lorsqu'on a criblé de flèches les environs de la cible, elle va les chercher pour renouveler les approvisionnements, en nous faisant bien signe de ne pas tirer et en nous surveillant d'un air inquiet et railleur, d'un air de dire : (( Vous êtes si maladroits 1 y>
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Quand nous avons les bras rompus, non sans avoir fait de sensibles progrès, nous manifestons rintention de nous retirer. Onami-San met une fleur à notre boutonnière, une rose, un œillet, une pensée, et nous fait une belle révérence. « Sayonaral... » Â bientôt. Et nous redescendons les grands escaliers du temple, après un regard jeté sur Nagasaki et la rade vivante, dont le panorama se déroule au pied de la colline d'Osuwa.
Il est question d'une partie fine pour demain , un dîner japonais avec musique et danse de guéchas. Cela doit se faire à la Harouwo-Kaya, dans une tchaya tenue par le père de M*^' Harouko, une jeune danseuse auprès de qui nous sommes accrédités par nos amis du Lagos. Deux d'entre nous devaient s'occuper de l'organisation de la fête ; mais dès que nos camarades du tir flairent l'éternel féminin, ils veulent tous venir. Vite, deux, trois, quatre, cinq djinrikchas, et nous partons à la queue leu leu, à travers les rues étroites, à toutes jambes de nos
hommes-chevaux. Nous tournons à droite, à gauche, en zigzag. On nous dépose à Feutrée d'une rue qui monte, au pied du Marou-Yama.
Qu'est-ce que c'est que le Marou-Yama? Ohl rien de bien extraordinaire. Un quartier comme on en trouve dans toutes les villes japonaises, comme on en trouve même dans toutes les villes de France, où généralement ils avoisinentles remparts. La population féminine y demeure, la population mascuUne y passe seulement, en s'arrêtant un peu, sauf quelques exceptions fort honorables : des propriétaires... qui porteraient en Occident une casquette monumentale, et qui, au Japon, restent tête nue, avec un sourire chargé des promesses d'une hospitaUté écossaise, ou des pères de famille dévoués qui veillent sur le bien-être et les destinées de leurs filles. En dehors des concessions française, russe, américaine, anglaise, etc., c'est le seul quartier de la ville où un Européen ait le droit de passer la nuit. Tous ceux qui y pénètrent à partir d'une certaine heure sont
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d'ailleurs inscrits sur un petit registre spécial, tenu par un agent de police, à l'entrée de la rue qui vient du port. Pure formalité d'ailleurs, mais qui pourrait devenir utile au cas où l'un des intéressés, séduit par un accueil extraordinairement gracieux, s'oublierait dans les délices de Capoue, et serait réclamé par quelque autorité étrangère, un bâtiment, par exemple. Il y a d'ailleurs dans ce quartier considérable autre chose que des vierges folles. Les fournisseurs qui les nourrissent y logent à côté des maisons de thé, où les dandys nippons organisent leurs orgies élégantes. Les guitaristes et les danseuses diplômées — guéchas et inaikos — y constituent un corps distinct de celui des guéchas de la ville. Elles ne jouent et ne dansent ni mieux ni plus mal, et leur moralité — (voilà un bien gros mot, d'un sens bien élastique et bien vague au Japon) — n'est ni meilleure ni plus mauvaise. Toutefois, comme elles vivent, chantent et dansent dans un milieu ouvert à tous venants, elles sont, pour les Européens, d'un
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abord plus facile que leurs sœurs de Nagasaki ; aussi est-ce parmi elles que seront choisies les jeunes beautés destinées à égayer notre festin de demain soir.
Nous gravissons une rue dallée, pui^ nous tournons à gauche, dans une rue dite « de la Lune », à cause d'un croissant brillant sur une énorme lanterne rouge. Nous voici à la Harouwo-Kaya. Un escalier, une petite cour avec des fleurs, et nous entrons dans un vestibule natté. Une vieille mégère se précipite, s'incline, tombe à genoux, se prosterne, et finalement reste dans cette attitude de génuflexion, pour attendre les augustes paroles qui sortiront de nos augustes lèvres. On demande M"' Harouko.
— « Certainement, elle est là, elle va venir. » Et après une série de révérences, la vieille disparaît pour aller chercher la maiko.
La voilà... Ahl mon Dieu, qu'est-ce qu'elle a?... La petite figure ambrée aux longs yeux noirs se termine par un menton enfariné, tout blanc. Était-elle donc en train' de se faire la
barbe quand nous sommes arrivés? Mais non.
Elle se peignait, tout simplement. Cela fait partie de la toilette élégante. Le visage doit être blanc. C'est un usage, non une coquetterie. On ne cherche à illusionner personne sur la fraîcheur de son teint. La meilleure preuve de cette candeur est cette petite physionomie bicolore, rieuse, fine et gentille malgré tout, qui nous apparaît dans le pittoresque désordre (( d'une beauté qu'on vient d'arracher à son fard».
Elle est microscopique, d'une grâce toute mince et fluette, M"« Harouko. Elle nous fait de grandes révérences, s'enquiert de ce qui nous amène, et décline notre invitation avec un joli nenni japonais et un sourire qui montre trente-deux perles. Elle ne peut pas venir demain soir, elle est déjà retenue pour un autre concert; mais ses amies viendront : Momotaro, Aiské, Komomo, Umetaro, Kiyoko, etc. Pour l'instant, il faut l'excuser; elle va finir sa toilette.
Nous déposons nos souliers à la porte, et nous montons dans une petite chambre coquettement nattée et formée de panneaux où s'ébauchent des cigognes. Du balcon, nous jouissons d'une délicieuse perspective sur une mer de toits, et notre regard indiscret suit une gentille mousmé, qui fait sa toilette très candidement, dans une maison voisine.
On nous apporte du thé sans sucre dans des tasses microscopiques.
Arrive Harouko en tenue de ville. Un savant chignon monté sur un peigne doré rassemble ses beaux cheveux noirs sur sa tête mignonne. Elle est toute blanche maintenant ; d'un blanc pâle de figurine de cire, où les yeux brillent, agrandis par le khôl. Ses lèvres, rougies au carmin, semblent une fleur ensanglantée. Le cou frêle, si frêle qu'il paraît devoir plier sous le poids de la lourde chevelure, fuit vers d'enfantines épaules dont la finesse se devine à travers le kimono bleu semé ,de fleurs pâles. Et le corps tout entier, mince et léger comme un corps de
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fée, s'eflBle avec la même grâce aérienne dans les plis de la longue robe, au-dessous de l'obi, la belle ceinture de soie brodée au grand nœud bouffant dans le dos. Harouko esquisse encore un salut cérémonieux, effleure du bout de ses lèvres peintes une tasse de thé. Puis, nous échangeons en souriant les quelques banalités que nous permet notre connaissance moins que rudimen taire du langage nippon. Par la fenêtre ouverte des bouffées de parfums nous arrivent, avec le bruit du soir dans la ville qui se repose et le son plaintif d'un chamécen,.en bas, tout près de nous. Je regarde cette silhouette si artistiquement précieuse, si joliment cherchée de la Japonaise, se détacher sur le beau ciel calme et largement doré du couchant. Du contraste de cette nature simple et grande et de cette déUcieuse poupée vivante naît une impression poignante d'isolement et de détresse. Où es-tu, toi que je pourrais aimer, que peutêtre j'aimerai un jour P. . .
Harouko est partie ; la théière est vide. Nous
remettons nos souliers. Toute la maisonnée se jette à plat-ventre, et nous regagnons notre canot.
A huit heures- et demie, il pleut horriblement. N'importe, go ahead! nous nous entassons dans le youyou à travers une rafale aveuglante. Nous débarquons ruisselants. Je prends un kourouma, et après avoir vainement attendu mes camarades sur le pavé mouillé de la rue de la Lune, j'accepte les offres de service d'un grand diable jaune, avec qui j'arrive à peu près à m'entendre dans une langue mêlée de japonais, d'anglais, de français et de gestes expressifs. — Je veux de la musique et des guéchas I — Bien ; il a parfaitement compris ; il me conduit dans une maison de vaste apparence, où, dans le vestibule, vingt-cinq hétaïres sont assises en rond. Immobilité hiératique, regard morne et résigné; elles attendent le choix du visiteur. — Ahl mais non, stupide animal; ce n'est pas du tout ce qu'il me faut! — Je l'invective dans tous les patois connus.
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J'imîle le geste d'un guitariste. Son œil s'éclaire. Il a encore compris.
Cinq minutes plus tard, je suis dans une petite chambre nattée, irréprochablement propre. Une table avec des fleurs, un kakémono représentant un paysage de montagne ; voilà toute la décoration. C'est dans ce cadre que j'attends Momotaro. Je la connais déjà. Je l'ai souvent rêvée, cette créature exquise dont***, peut-être un peu aveuglé par l'amour, m'a dit qu'elle était la Japonaise idéale, un Outamaro vivant. Et je suis impatient, de la même impatience que j'éprouvai l'an dernier à Séville avant une course de taureaux; de cette impatience que fait naître l'attente d'un spectacle jamais vu, où se résume le caractère, l'âme d'un peuple. La porte s'ouvre. C'est elle!... Non, ce n'est qu'une maiko; une toute petite personne de douze ans à peine, danseuse seulement, qui n'a encore ni Tage ni la science nécessaires pour obtenir le brevet de guécha. Très jolie, d'ailleurs, M"' Kayako, et très japonaise, avec ses
longs yeux obliques, sa petite bouche et son grand chignon. Elle est habillée à peu près comme Harouko ; elle a une merveilleuse ceinture où des marguerites jonchent un fond couleur feuilles mortes, aux reflets de vieil or. Elle se prosterne jusqu'à terre en franchissant la porte, puis vient s'asseoir près de moi, tremper ses lèvres dans une tasse de thé, grignoter des bonbons peints et des «kashis)). Elle babille gentiment, mais, en dépit de mon dictionnaire, je ne comprends rien du tout. Je lui dis quelques fadeurs, qu'elle est jolie; je lui demande son âge. Et puis, nous nous taisons, dans l'impossibilité de nous faire part avec plus de détails de nos sentiments réciproques. Momotaro n'arrive pas : ce silence dure et devient pénible. Kayako a deux fois essayé de renouveler la conversation. Elle a fait une moue de dépit en voyant que c'était pour moi de l'hébreu, et s'est replongée dans ses petits gâteaux. Il doit pourtant y avoir des choses bien curieuses dans cette minuscule cervelle. Ce serait un livre bien in-
téressant à feuilleter. Ohl la tour de Babel! pourquoi, mon Dieu, avez-vous infligé une telle torture à Thumanité?
Mon introducteur est revenu. Momotaro n'est pas libre. Je ne la verrai pas ce soir. Une autre guécha, M"' Aiské, ne tarde pas à faire son entrée. Amère désillusion. Elle est laide, les traits lourds et communs, des yeux à fleur de tête, le visage gras. Plongeons, saints et révérences ; puis elle accorde son chamécen, pendant qu'une nouvelle venue, Wakayako, une maiko comme Kayako, vient s'installer à son tour, accroupie sur les nattes, pour tendre la peau d'un assez curieux tambourin.
Elle a neuf ans, Wakayako. Elle a l'air de sortir du maillot tellement elle est petite, elle a un chignon qui promet, et elle est coifiee à la cliien.
Le chamécen est accordé. Les deux maikos sont à genoux dans une posture gracieuse, quoiqu'un peu forcée. Elles ont chacune deux
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tsoudzoumis*. Aiské débuté par quelques notes plaintives. Les petites les scandent en frappant du revers de la main droite sur leurs instruments qui rendent un son extraordinaire et douloureux, puis toutes deux ensemble poussent un cri déchirant. Cela s'éteint en mineur dans une dissonance étrange avec le chamécen et la voix de la guécha, qui continue à dérouler sa lente psalmodie. C'est comme la plainte d une âme navrée, lasse des luttes de la vie, une sorte de récitatif aux chutes mélodiques inattendues, toujours désolées. La voix essaie un effort qu'elle ne peut soutenir; l'oiseau s'envole et retombe l'aile cassée, pour essayer de se relever encore, toujours en vain, toujours plus désespérément. Et les tambourins continuent leurs notes brèves, coupées par le gçmissement aigu des maikos à intervalle régulier. Je songe à cette veillée des morts, en Corse, où une voix brisée, interrompue par les cla-
• Tambourin double.
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meurs des vocffératrices et les sanglots des pleureuses, retrace dans un chant monotone la vie du défunt. Toute cette musique est affreusement triste, triste comme la complainte d'un biniou breton, triste comme tous ces chants des races très anciennes où passe l'ombre des générations mortes et des âges ensevelis. Et cette tristesse s'augmente encore du contraste des somptueux costumes, de ces toilettes de rêve et ' de ces visages si pâles, si exsangues; visage de fée morte parmi des myosotis, lys fané dans une corbeille de roses. L'âme en est torturée : et son angoisse est d'autant plus vive qu'elle a quelque chose d'incomplet.
La tristesse qui nous envahit n'est pas la nôtre, cette tristesse des races d'Occident imprégnées de christianisme, où le scepticisme le plus amer contient un germe de consolation.
La griffe vous déchire et vous repousse par ce qu'il y a là d'étrange, d'inattendu, de déconcertant. Ce n'est pas ainsi que nos pères ont pleuré, ce n'est pas ainsi que pleureraient sur
notre tombe ceux que nous aimons et qui nous auraient regardé mourir.
C'est fini. Après un dernier gémissement, toujours à genoux, elles ont fait ensemble une belle révérence, jusqu'à terre. Puis elles ont ramassé leurs tambourins. La toute petite Wakayako, qui me voit triste, est venue s'appuyer à ma chaise d'un air câlin, et elle me caresse la main doucement en me regardant dans les yeux. Quel dommage que je ne connaisse pas assez de nippon pour lui dire merci, combien elle est mignonne et quel plaisir elle me fait. Mais bahl est-ce un mouvement du cœur I Elle répète une leçon bien apprise ; elle serait aussi câline, aussi gentille pour n'importe quel jaune assis à ma place. C'est dans le programme de la soirée.
Wakayako est sortie. Je relève les yeux aux premières notes du chamécen. Un masque horrible est devant moi. Une large figure au front déprimé, aux joues bouffies et blanches, si bouffies qu'il semble que ni les yeux ni la
bouche ne puissent s'ouvrir. Sur ces traits hideux flotte un indéfinissable et répugnant sourire. L'énorme tête danse sur le petit corps de Wakayako, qui exécute des pas compliqués et des mimiques d'une grâce étrange au son de la guitare d'Aiské. J'ai su depuis que ce masque était celui de la déesse des courtisanes. Il est moral ; il ne donne pas au vice un aspect séduisant. C'est une légende que chante Aiské-San et que mime Wakayako; et, chose étonnante, ce masque impassible et blafard semble prendre des expressions diverses suivant les gestes et les poses de l'enfant. Wakayako se retourne, se baisse et reparaît avec un autre masque. Une tête d'homme, cette fois, ou plutôt de démon faisant une grimace de fureur. Et des gestes violents, saccadés, succèdent aux mouvements arrondis, aux attitudes d'une grâce molle que prenait la déesse. Puis, c'est un masque aux traits empreints d'une ineffable stupidité; sans doute une image de la bêtise humaine, victime des illusions de la volupté. Wakayako devient
timide et maladroite. Elle fait encore demi-tour et reparaît avec son visage naturel, que j'aime décidément mieux que toutes ces figures de carton.
Elle salue et vient manger des gâteaux.
Kayako exécute la troisième danse ; des pas fantaisistes et très gracieux, tandis que ses deux mains agitent des éventails enveloppés d'une longue bande de gaze. Ces bandes se déroulent, enveloppent la danseuse qui les fait voltiger en nuage léger autour de sa tête brune, à ses pieds, avec des ondulations serpentines de Loïe FuUer. Puis, toujours dansant, elle enroule de nouveau sur les éventails les longues bandes de gaze blanche.
Une quatrième fois, le chamécen entame une mélopée lente et triste. Peu à peu le rythme s'accélère, les deux petites maikos marquent des pas guerriers, puis tourbillonnent dans un flot de crépon bleu et de jupes soulevées.
Wakayako emporte les masques, et mon cicérone vient m'avertir qu'il est onze heures. Je
n'ai pas le droit de rester plus longtemps, et je redescends les rues mal éclairées, sur le pavé gluant, dans la nuit humide. Est-ilbien vrai que je n'aie pas rêvé?
Dans le sampan qui m'emporte à travers la rade noire, sur l'eau silencieuse, je songe à vous, mes petites sœurs. Vos robes ne sont pas toujours de soie brodée, ni vos cheveux blonds piqués d'épingles d'or ; vos visages ne sont pas blancs de céruse, vos yeux noirs de khôl et vos lèvres rouges de carmin; mais vous m'aimez un peu, je vous aime beaucoup, et vous êtes bien loin.
JeudL
Après une inspection des boutiques où s'étalent des porcelaines exquises, des cloisonnés merveilleux, des boîtes de laques poudrées d'or, des monstres fantastiques et des armures
de vieux guerriers, un djin m'emporte vers Osuwa à travers les ruelles étroites et grouillantes de Nagasaki.
Je monte les grands escaliers du temple.
Tout en haut, sur les nattes du sanctuaire, un Nippon est à genoux. Il frappe dans ses mains pour chasser les mauvais esprits et murmure d'un ton monotone des confidences à Amaterasu. Tandis que je le regarde avec curiosité, sans ressentir aucune émotion du voisinage de la divinité, un autre Japonais arrive, habillé à l'européenne, celui-là, avec des souliers jaunes, un plastron irréprochable et un lorgnon. Lui aussi se prosterne, frappe dans ses mains et marmotte d'incompréhensibles objurgations .
Est-il vraiment possible qu'un homme si correctement habillé croie à la déesse Amaterasu, la vieille grand'mère des mikados? Pourquoi pas alors à Kwannon, à Benten et à toute la mythologie bizarre qui fleurit dans les bois du Japon? Un homme qui a presque l'air d'avoir fait ses classes, à qui l'on donnerait un diplôme d' « in-
tellecluel » sur la coupe de son habit I... Sa prière finie, il va manger des gâteaux.
C'est ainsi que tout finit au Japon, et voilà pourquoi ce peuple est si gai.
En sortant du temple, à gauche, on débouche sur une petite esplanade où la Donko-tchaya fait face à un bassin d'eau limpide qui sourit parmi les rocailles, sous les grands arbres verts. Elle est bien déserte, cette Donko-tchaya, où fleurirent les amours conjugales de Chrysanthème et de Loti. Un vieux Japonais, tout chauve et tout ridé, serre dans ses bras déchiquetés un marmot à peine né, espérance de sa race, et les petites nêsans appellent le passant d'un air de disette. Dans le bassin, un maigre jet d'eau soupire une chanson monotone ; les crapauds dorment sous la mousse et les capillaires.
Au tournant d'un sentier qui grimpe sous les beaux ombrages, deux mousmés m'assaillent et m'entraînent presque de force vers une table où je suis obligé de boire de la limonade et de manger des « biwas », sorte de nèfles sucrées
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et juteuses. Elles sont gentilles, ces minuscules esclaves ; elles m'entourent de soins délicats, et c'est avec un regret réel que je réponds aux gracieusetés qu'elles me débitent par un navrant : (( Wakarimasen, je ne comprends pas. » Ah! vraiment, comme c'est ennuyeux, il ne comprend pas 1 disent leurs petites moues désappointées; et vite, pour me consoler, elles vont chercher des roses qu'elles piquent à ma boutonnière.
Il y a des arbres séculaires dans le bois sacré d'Osuwa. A leurs pieds, de jolis groupes d'enfants jouent dans l'herbe folle. Une petite fille, en m'apercevant, croise pudiquement sur sa gorge son kimono entre-bâillé. Je redescends derrière le temple, dont une « vue cavalière » me révèle la disposition rectangulaire dans une double enceinte de palissades. Rien de curieux, rien d'original.
Après avoir gaspillé une douzaine de flèches sous l'œil bienveillant d'Onami-San, je reprends le chemin du Marou-Yama. Voici une maison de
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bains. Baignoires européennes. Une mousmé vous savonne des pieds à la tête, sans se laisser eOaroucher le moins du monde par votre académie.
Frais et dispos, je vais chercher Z... et nous montons ensemble à la Harouwo-Kaya. C'est le rendez-vous des invités à la petite fête nipponne de ce soir. Nous écoutons les sons mélancoliques d'un chamécen sur lequel s'essaie une main inexpérimentée, et nous absorbons des tasses de thé en compagnie d'Harouko, délicieusement peinte, qui se dispose à partir pour un autre concert.
Voici deux des invités. Nous allons les rejoindre et nous nous trouvons en présence de Komomo-San, la plus exquise des maikos. Dix ans à peine; un petit minois de chat très drôle, dont les grands yeux, un peu obliques, manifestent à chaque phrase incomprise un adorable étonnement. Elle est jolie, très minusculement jolie, avec une pointe de malice moqueuse dans le retroussis de ses lèvres et de ses longues pau-
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pières» dans le caractère idéalement japonais de sa mignonne figure. Dans dix ans elle sera hideuse, ou bien elle réalisera le type parfait des peintures d'Hokousaï et d'Outamaro, des vieilles enluminures de porcelaine, suivant que ses traits se seront épaissis ou allongés. Aujourd'hui, elle a le charme d'un bibelot d'étagère, d'une œuvre d'art raflfinée.
Komomo porte sous son bras une boîte de masques. Elle marche lentement, traînant avec nonchalance ses socques sur le pavé, comme si un pareil effort de déplacement fatiguait beaucoup sa précieuse petite personne. Nous lui tendons la poignée de nos cannes pour gravir une pente, et elle se laisse tirer.
Au delà des premières tombes du cimetière de Nagasaki, sur le flanc d'une colline, parmi les arbres verts, se cache la tchaya d'Hooleï. C'est là que le festin se prépare. Nous trouvons à la porte deux guéchas : Aïské-San, déjà nommée, et Minneko-San, un peu plus fraîche, mais sans grande finesse de traits.
A la tchaya, plongeons cérémonieux de la propriétaire et des nêsans. On nous introduit dans une grande salle nattée, où six bougies montées sur de hauts chandeliers répandent une lueur lamentable de service funèbre. Il y a par terre des coussins de cuir à l'usage des invités. Sur un des côtés de la salle un balcon disparaît à demi dans la nuit bleue. Nous y apercevons des silhouettes exquises, de déUcieuses robes de mousmés. Ce sont encore des guéchas et des maikos invitées pour la cérémonie. Elles s'avancent et nous saluent. Les petites maikos sont idéalement mignonnes, et une des guéchas laisse flotter un sourire d'une mélancolique douceur sur un visage presque européen. Où donc ai-je vu cette expression rêveuse et tendre.^ Sur les traits de quelque madone, dans le jour discret d'un tableau des vieux maîtres .►^... Me voilà soudain pris d'un caprice pour cette créature énigmatique, si japonaise par la coquetterie de la coiffure et du kimono fleuri, presque virginale par la grâce du sourire
et la pureté du regard. Elle a une manière si pudique de s'incliner pour une révérence, un son de voix si mélodieux pour répondre le (( oui )) japonais : (( Sodeska — vraiment, c'est ainsi, » aux questions qu'on lui pose.
— Elle s'appelle Rouriso, — M"* Myosotis, — me dit un de mes camarades qui vient d'arriver. Elle a dix-sept à dix-huit ans. Elle a été, il y a deux ans, la Chrysanthème d'un petit mariage d'aspirant. Elle avait su inspirer un vif enthousiasme à son époux momentané. Les Hbéralités de ce jeune illusionné lui ont permis d'étudier la guitare et d'obtenir le brevet de guécha.
Après l'heure cruelle de la séparation, il lui envoyait encore des cadeaux, qu'elle l'avait déjà oublié dans les bras d'un commis de magasin.
Voilà qui, me dépoétise singulièrement cette idéale créature. Tant de perversité sous un si doux sourire! Chimène, qui l'eût cru !.. . Pourquoi pas, après tout? Nous ne sommes pas en Occident. A Nagasaki, il n'y a pas là matière à
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scandale. Celte enfant est peut-être un pur foyer d'innocence japonaise.
Elle est allée reprendre sa place au balcon, et sur le fond sombre des grands arbres, étoiles des lumières de Nagasaki, se profile vaguement sa robe blanche, son visage souriant, le camélia qui tremble dans ses cheveux noirs. *
Arrivent tous les invités, des gens sérieux, des barbes grises, des pères de famille, voire même des oflBciers supérieurs. Ils apportent un léger parfum d'anachronisme. Il n'y a que les cœurs jeunes qui soient capables de tressaillir d'un enthousiasme pur et désintéressé pour deux beaux yeux entrevus au passage, la main effilée de Peau-d'Ane ou le petit pied de Cendrillon. Et malheureusement on est toujours tenté de croire que les cœurs jeunes battent dans des poitrines de vingt ans. C'est un préjugé, source de nombreuses erreurs. Mais que celui qui n'en a jamais subi l'influence me jette la preïnière pierre.
De nouvelles présentations ont lieu. Kiyoko-
San, encore une petite perle de japonerie, dans le goût de Komomo, nomme successivement toutes les mousmés, avec un accent des plus drôles, pour mieux se faire comprendre. Puis on s'assied en rond, qui sur les nattes, qui sur les coussins de cuir ; guéchas et maikos à côté fle leurs amis d'élection : ceux qui leur ont apporté le plus de bonbons, de fleurs artificielles et de petits flacons d'odeur.
Voici le dîner. Le cercle s'élargit, s'ouvre, se transforme en fer à cheval. Les chandeliers mortuaires éclairent l'arrivée des petits plateaux laqués, qui sont en nombre égal à celui des convives. On en dépose un devant chacun de nous. Us sont chargés de petits bols fermés par des couvercles, contenant de mystérieux bouillons où flottent du poisson, des algues, des œufs ; des soucoupes où s'étalent une omelette à la gelée de pommes, du poisson cru à la sauce piquante sur un canapé de céleri, — une friandise japonaise, — des fruits verts au vinaigre saupoudrés de sucre, etc. Deux petits
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butons constituent toute largenterie. Dans des flacons de porcelaine dort le saké, eau-de-vie de riz, boisson ordinaire des Japonais.
Les mousmés circulent d'un convive à l'autre, babillant, riant de notre gaucherie à manier les petits bâtons, aidant le service, s'arrêtant parfois à côté de l'un de nous pour lui verser du saké chaud dans un verre minuscule. La politesse vous oblige à boire et à présenter immédiatement votre coupe à votre voisine.
Elle boit après vous, vous tend de nouveau la coupe, et il faut boire encore. Il est difficile dans ce pays d'avoir des secrets l'un pour l'autre, et je connais bien des jeunes filles de France et de Navarre qui prétendent avoir le cœur sur la main, et qui hésiteraient à le mettre du premier coup dans le verre de l'ami d'une heure, même le plus charmant. Je dois reconnaître à la louange de Kiyoko-San, Rovitzo-San, Commiko-San, etc., que je n'ai rien vu dans le fond de leur petit cœur jaune qui ne fût absolument avouable... au Japon.
Komomo est très accaparée depuis le commencement du repa3. Je lance des regards saturés d'effluves magnétiques à Rouriso, qui s'oublie parmi les madrigaux d'un vieil ingénieur chauve. Enfln, la voilà. Nous échangeons le saké ; je la retiens une minute. Elle ne s'est pas plus tôt envolée, me promettant de revenir, que Minneko-San s'empare de sa place. Elle a une passion pour moi, cette guécha joufflue. Avant le dîner elle minaudait et me faisait des agaceries ; maintenant elle se frotte voluptueusement contre mon coude avec des allures d'angora.
— Si vous saviez, ô Minneko, quelle influence particuUèrement harmonieuse vous exercez sur mes nerfs I Je ne puis pourtant pas vous dire que vous m'excédez. Ce serait un vrai scandale au milieu d'une société si polie. Grattez votre chamécen, flirtez avec votre guitare et laissez-moi considérer d'un œil mélancolique M"* Myosotis, dont le béat sourire répond actuellement aux galants discours d'un officier du commissariat. Elle a l'air idiot pour l'instant,
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ma chère Rouriso. On dirait qu'elle comprend et qu'elle met son visage à Funisson des fadeurs qu'on lui débite. Telle Mademoiselle de Fontanges, (( belle et bêle comme une statue »... Est-ce que je serais jaloux, par hasard? Seigneur, préservez- moi de cette calamité jaune 1
Quelques sons discordants ont déchiré Fair.
C'est au Japon comme en France : les artistes tiennent à préparer les oreilles de leurs auditeurs par un déluge de fausses notes. Cela donne au concert la saveur d'un sirop après un verre de fiel, la douceur d'un baume sur une blessure, du calme après la tempête. — Suave mari magno turbantibus,.. — Je m'égare; revenons aux guéchas. Elles se sont assises toutes les quatre au fond de la salle. Devant elles, les maikos armées de leurs tambourins. Rien de plus gracieux qu'une Japonaise qui joue de la guitare en toilette de cérémonie. Ce groupe, à peine éclairé par les pâles chandeliers, a le charme d'une vision mystique, d'un rêve de féerie. La musique étrange et plaintive, sidiffé-
rente de nos conceptions occidentales, contribue encore à vous arracher au sentiment des choses ambiantes, à vous emporter dans une planète d'illusion. A travers le déroulement monotone et douloureux de la légende japonaise, je suis une légende plus douce, illuminée par deux beaux yeux souriants; et quand les quatre maikos jettent leur dernier cri de désespoir, en faisant au pubHc une révérence des plus polies, je m'aperçois que je n'ai pas cessé de regarder Rouriso. Elle donne la becquée à un débris d'explorateur dont tous les soleils du globe ont brûlé la figure et dévasté lès cheveux. Elle boit dans son verre avec une grâce d'idylle. O mœurs suaves, ô naïveté enchanteresse, ô enfantillages exquis du Japon! Vous eussiez amené le sourire sur les lèvres de Schopenhauer, de Spinoza et de Jérémie.
A côté de moi, l'immense Z..., qui lui du moins n'a que vingt-deux ans, partage ses (( biwas » et son verre avec la minuscule Tommiko. Elle s'appuie sur lui avec une gentillesse
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de toute petite sœur, et il ose à peine la toucher de ses rudes mains, comme un bibelot trop délicat, comme un vase fragile qu'un éventail briserait en reffleurant. La paternité ne Ta pas encore habitué à manœuvrer des créatures aussi microscopiques ; il a Tair délicieusement maladroit. Les guéchas ont repris leurs places à côté des convives, la fidèle Minneko-San à côté de moi. Elles ont attaqué en chœur une complainte lamentable, tandis que les maikos exécutent des pas compUqués et d'une grâce singulière sur leurs grands socques de bois.
Komomo, vieille danseuse, au courant de tous les secrets du métier, obtient un vif succès d'estime. Elle joue adorablement la pantomime de la déesse des courtisanes ; puis les quatre maikos tourbillonnent dans des flots de gaze, tandis que nous savourons la dernière friandise du festin : le skiaki. C'est du poulet sauté au saké. On le fabrique sous nos yeux dans une vasle casserole, puis les nêsans l'apportent dans de minuscules soucoupes, avec de petits bâtons.
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Les danses sont terminées; quelques tasses de thé arrosent la fin du souper, et Ton organise avec ces demoiselles des projets de réunion, tandis que Rouriso et Tommiko eritr' ouvrent leurs manches pagodes, et que leurs voisins empressés leur rafraîchissent à grands renforts d'éventails le dessous des bras.
Cette ventilation semble être pour elles une source de voluptés sans bornes.
Il est dix heures. Les mousmés nous accompagnent jusqu'à la porte, où il nous est enfin permis de remettre nos souliers. Puis elles se confondent en interminables révérences de menuet, et nous nous éloignons au clair de la lune, tandis que j'entends encore résonner à mon oreille la voix câline de Rouriso : (( Sayonara! », et que je sens sur ma main l'impression de la petite main douce et fine qu'elle m'a tendue. Un boy, armé d'une lanterne de papier colorié, éclaire notre marche dans les sentiers pierreux, le long des tombes du cimetière, jusqu'à l'entrée du Marou-Yama.
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Samedi,
L'ombre de Rouriso est passée dans mes rêves. Je songe encore à elle, ce matin, pendant mon quart solitaire, en regardant Nagasaki que le soleil presque vertical ensevelit dans une torpeur de lumière et de chaleur. A peine débarqué, je prends le chemin du Marou-Yama. Sur la porte du logis, j'aperçois Y. . . et le grand Z... qui m'appellent à grands gestes de bras. L'invitation était inutile ; comme le bon La Fontaine, ((j'y allais. »
Rouriso est assise sur une natte. Elle s'avance avec le plus sucré des sourires, mais... la lumière du jour trop crue ne conserve pas à ses traits la douceur de l'image que je cultivais pieusement depuis avant-hier. Le fard n'est plus là pour (( réparer l'irréparable outrage » de la race. Ily a une légère nuance de jaune sur le front. Les pommettes sont dures. La pau-
pière inférieure est nue. Je cherche en vain ces longs cils qui donnent une expression si tendrement voilée aux regards des madones. Par hasard, j'aperçois Aiské, blottie dans le fond de la salle, qui nous examine de ses yeux ronds stupides, à fleur de tête. Un frisson me glace. Sous les traits encore frais de Rouriso, j'ai vu se dessiner le squelette, l'ébauche de la face de grenouille de sa sœur. Et puis un grossier kimono gris rayé de noir a remplacé la robe aérienne de la guécha. Rouriso, très débraillée, serre sur sa poitrine ambrée le mousko d* Aiské, un hideux marmot jaune qui a l'air de téter.
Cette transformation de mon idéal en nourrice abaisse de 25 degrés la température de mon enthousiasme. Que je sois militaire, ce n'est pas douteux, mais je n'ai pas encore les goûts d'un sapeur.
Cependant, il m'en coûte de laisser sitôt s'envoler ma chimère, de jeter mon sonnet au panier avant de l'avoir fini. Après tout, il est si amusant, ce vieux père de l'ingénue, qui
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pressent une bonne affaire et me fait des courbettes de balancier articulé. Et la mère, horrible sauvagesse, à Tépiderme de parchemin froissé, qui m'enveloppe du rictus funèbre de ses dents laquées de noiri Elle est à plat ventre; et je cherche en vain dans sa hideuse grimace d'obséquiosité un reflet de la grâce enfantine de la guenon.
Z. . . , qui ne se rend pas compte du travail de décomposition qui se produit dans ma cervelle, et dont le dilettantisme trouve un secret piment à la conception d'une petite intrigue japonaise féconde en croustillantes perspectives, vante paternellement les agréments physiques de Rouriso, propose des combinaisons, parle même d'une invitation pour le soir. Il amènerait Komomo. Sous le couvert de cette ruse innocente, il compte se procurer le spectacle délicat d'une passion ridicule. Ohl ce serait délicieux dans un pareil cadre : la petite comédie usuelle,, les balbutiements de l'amour ti- ♦ mide, les aveux discrets accommodés à une
sauce nipponne, les déclarations incendiaires entre un petit bol de bouillon d'algues et une soucoupe de poisson cru, les savantes batteries et les cheminements pour s'emparer d'une place qui ne demande qu'à ouvrir ses portes. Comme tu t'amuseras, n'est-ce pas? Et moi doncl...
Malheureusement, j'ai passé l'âge où l'on raffole des poupées; et — croyez-moi si vous voulez — la sévérité de mes principes n'a d'égale que l'austérité de mes mœurs. Toutefois, comme il a été reconnu par les meilleurs esprits de l'antiquité que l'existence est une comédie, je ne vois pas pourquoi nous ne la jouerions pas un peu. Il faut exploiter les mines quand on les trouve ; et nous allons rire pendant huit jours en nous parfumant d'idylle, ce qui vaut bien le corylopsis du Japon, même à Nagasaki.
Essayons donc d'une invitation. Rouriso ne demande pas mieux ; nous viendrons la prendre à six heures. Il s'agit maintenant d'avertir Komomo. Nous trouvons cette aimable personne
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dans la boutique paternelle, où elle vend des cigarettes, des cigares, du tabac de toutes les provenances et de toutes les saveurs, depuis le manille parfumé jusqu'à la soie blonde destinée à bourrer les minuscules pipes japonaises, en passant par le capiteux pyoneer-brand et le féminin birds'eye. Komomo est en négligé d'intérieur. Vêtue d'un kimono sombre, elle vaque aux soins du ménage et s*agite sur ses grands socques, un arrosoir gigantesque à la main. Sa nuque porte la trace de la peinture blanche qu'elle y disposa hier soir. Sa figure est décolorée, mais elle conserve une fraîcheur enfantine. Komomo n'a pas encore eu le temps de jaunir. Contrairement à la plupart de ses congénères, elle reste délicieusement mignonne même quand elle n'y pense pas.
Komomo a l'esprit tourné à la raillerie. Elle nous fait cruellement sentir l'insuffisance de notre langage par des éclats de rire désordonnés fort argentins, et par l'emploi multiplié de la locution : Wakarimasen, accompagnée d'une
moue adorable. Aussi nous rabandonnons à ses occupations dès que nous sommes assurés de son concours et de son bon appétit.
Une visite au bazar s'impose. Nous y rencontrons G... Il renonce à un souper fin qu'il avait projeté ce soir avec une amie pour venir partager le nôtre. Il nous quitte pour aller distiller cette amère pilule à l'Ariane en question. Elle n'est pas tout à fait du même monde que nos deux guéchas. L'amener, serait l'exposera un affront. Ce petit monde nippon est si formaliste, d'une politesse si cérémonieuse! Nous aurions une scène de dignité blessée, de façons dédaigneuses et de manières affectées, peut-être un silence funèbre, certainement un froid d'iceberg. Les difficultés de la langue japonaise abaissent déjà suffisamment le thermomètre de nos rapports. N'allons pas chercher d'autre réfrigérant.
Nous achetons de grandes épingles à cheveux ornées de fleurs artificielles, de minuscules flacons d'odeur venus en droite ligne de
chez Gellé frères, et de petites broches où des papillons de papier déploient des ailes en imitation de pierre précieuse. Munis de ces somptueux présents, nous revenons chez Komomo.
Elle arrive du bain. Sa toilette n'est pas faite, mais qu'à cela ne tienne. Attendez une minute. Elle va chercher une boîte de laque divisée en nombreux tiroirs, pose un miroir sur la boîte, s'agenouille devant, et plonge à plusieurs reprises un peigne d'écaillé dans ses beaux cheveux lustrés. Puis elle tire des compartiments des pinceaux, de petits pots de peinture, une soucoupe-palette, une éponge, tout un arsenal d'aquarellisle. Attention! elle promène légèrement son éponge sur ses joues fines. C'est la préparation de la teinte plate. Puis, avec deux bâtons, elle puise un peu de peinture blanche, l'écrase dans la soucoupe. D'un pinceau discret elle blanchit son menton, ses joues, son nez, son front. Avec l'éponge elle adoucit la teinte. Un trait léger de noir pour allonger les sourcils, une goutte de rouge sur la lèvre inférieure qui
s'avance dans une petite moue indescriptible, et c'est fini. Elle ramasse ses ustensiles, fait claquer ses tiroirs, nous adresse une belle révérence, et disparaît avec son meuble pour aller achever sa toilette intime de l'autre côté de la cloison, troquer sa robe trop simple contre un beau kimono de soie brodée.
Je vais chercher Rouriso. Elle serre toujours avec passion l'inévitable mousko sur son cœur. Elle le remet entre les mains d'Aiské, installe sa boite à toilette, et renouvelle les expériences artistiques de Komomo sur une figure moins fraîche. Puis, avec une candeur toute japonaise, elle se déshabille et se rhabille des pieds à la tête, tout comme si elle était dans la solitude de son boudoir. Père, mère, frère et sœurs ne paraissent s'intéresser nullement à ce spectacle. Une longue habitude a émoussé leur sensibilité esthétique. Pour moi, non encore initié, j'y trouve le piquant d'un trait de mœurs significatif, mais non les impressions plastiques que j'étais en droit d'espérer. Rouriso ne détrônera
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pas la Vénus de Milo. Elle a les membres grêles, la gorge piriforme, un manque complet de grâce et d'harmonie dans les proportions et les . mouvements. Quand elle a recouvert ses formes nipponnes d'un léger pagne, — pour la pudeur, — d'une chemisette à col de velours rouge, puis du kimono bleu de ciel printanier, semé de fleurs indécises et d'oiseaux vaporeux, elle est infiniment plus agréable, elle est même jolie. Il me semble que je me réveille d'un cauchemar.
Komomo déjà prête est arrivée. Nous partons tous ensemble. Les mousmés marchent à côté l'une de l'autre en babillant, d'un air digne et très réservé. Elles vont lentement, d'une démarche d'enfant qui tente ses premiers pas, les pieds en dedans, comme il convient à des Japonaises de distinction. Les socques font un bruit métallique sur le pavé. Elles sont décidément très amusantes, ces deux poupées. M"* Myosotis a un pain à cacheter blanc au milieu du dos, parmi les solitudes bleues de l'étoffe, ce qui
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prouve d'une indiscutable manière qu'elle est d'origine aristocralique.
Chemin faisant, elles s'emparent, avec la plus féminine indiscrétion, des boîtes de carton que nous portons sous le bras. Il faut voir ce qu'il y a dedans. Komomo examine les épingles, et — chose étonnante — ne les pique pas immédiatement dans sa chevelure.
A Hooteï, nous nous installons dans la même salle qu'avant-hier, près du balcon. Le soir descend sur Nagasaki, mêlant son ombre aux petites fumées bleuâtres qui flottent sur les maisons grises.
Rouriso et Komomo entament une partie de cartes. Ces cartes minuscules sont couvertes de dessins étranges. Komomo a le sang-froid d'un vieil habitué du tapis vert. Elle gagne d'une manière scandaleuse. Sa joie se traduit par une chansonnette. G... ayant à son tour fredonné un petit air où revient en guise de refrain : tra la, la, la, la, Komomo s'évertue à l'imiter. Malheureusement, la lettre L est d'une prononcia-
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tion impossible pour une langue nipponne.
Komomo s'embrouille, produit des sons extraordinaires, un tra, ra, ra, ra qu'on dirait articulé par une perruche, et fait une grimace de dépit. On apporte des pipes, du tabac haché menu, des charbons ardents. Komomo bourre le fourneau minuscule, tire deux bouffées, frappe sa pipe éteinte avec un bruit sec sur le bord du vase plein de cendres, et recommence avec volupté. Elle fume comme un sapeur.
Rouriso dédaigne ce passe-temps qui provoque chez elle un éternuement inextinguible.
Le souper est servi. Les deux guéchas mangent avec lenteur et distraction, sans avoir Fair d'y toucher; très capricieuses, sautant du poisson cru aux fruits, des fruits à l'omelette, de l'omelette au bouillon, et revenant au poisson ou au skyaki par de petits concombres, ou des pruneaux au vinaigre arrosés de sucre.
Dans l'intervalle, Z... échange avec KonK)mo, et Rouriso avec votre serviteur, d'innombrables coupes de saké.
On se livre à divers petits jeux; Komomo 8*époumonne avec d'impayables grimaces à culbuter une carte de visite cornéç en soufflant dessus. Puis elle couche une bouteille de saké, se met à plat ventre, essaie de relever avec son front la bouteille qui glisse et retombe toujours. Elle a Tair d'un petit chat à la poursuite d*une pelote. L'arrivée du riz met fin à ses amusements folâtres. On avait oublié de nous le servir et nous le réclamions à grands cris depuis dix minutes, réclamation qui excitait une hilarité désordonnée chez nos deux guéchas. Evidemment, c'était drôle, très drôle, extrêmement drôle. Mon Dieu, que c'est agaçant, un peuple qui rit toujours 1 Le riz est servi bouilli et sans assaisonnement. Les Japonais l'arrosent avec du thé sans sucre. C'est du mastic assez fade; mais, après cette illusion qu'on appelle un dîner japonais, cela a du moins la consistance d'une réalité comestible pour des estomacs affamés.
Toutes les fois que la lumière des grandes
bougies funèbres devient terne et vacillante, Komomo se lève, s'arme d'une grande. pince et la mouche avec la gravité d'une vestale. G... l'inlerpelle en l'appelant « la Vieille ». Et de fait, avec sa coiffure étrange et ses petits yeux bridés, elle a l'air d'une adorable vieille marquise poudrée, qui aurait conservé la fraîcheur de ses joues et l'éternelle jeunesse du sourire.
La nuit a complètement envahi le balcon.
Des senteurs légères montant des feuillages indécis, qui frémissent sous une brise imperceptible, avec la chanson monotone des grillons et les violons lointains d'un chœur de cigales.
Nous sommes allés tous nous accouder sur la balustrade pour regarder Nagasaki dormir.
Dans la salle abandonnée où gisent les débris du festin, les nattes jaunes diffusent lamentablement la lueur morte des cierges. Certes ce n'est pas une orgie, ce n'est rien moins qu'une débauche, et cependant une impression de l'inanité de celle soirée perdue m'envahit le cœur. Le cœur I qu'a-t-il à faire là-dedans? Que
me sont ces petites créatures étrangères, petites têtes folles dépourvues d'idées et de sentiment? Comme j'en suis loin à cette heure, dans le silence de cette nuit d'étoiles où flottent ça et là de mystérieuses clartés lupaires, comme des fantômes de l'au-delà, comme un rappel de souvenirs attristés. Comme elles sont mesquines» mièvres et négligeables, ces Japonaises d'étagère, ces imitations de femmes qui ne sont encore que des bibelots animés I Rouriso s'appuie contre moi, comme un animal en quête d'une caresse. Ce contact m'exaspère d'abord, puis une immense pitié me prend à la pensée de l'âme qui peut-être dort sous ce léger tissu de soie, sous ces belles coques de cheveux où tremble le camélia que je lui ai donné tout à l'heure, petite âme inconsciente de fleur ou de papillon qui ne s'éveillera jamais. Et tout à coup je vois briller l'œil de Z... fixé sur nous avec une expression narquoise. Il propose de lever la séance. Evidemment je vais faire quelques difficultés, rester avec Rouriso. Mon
Dieu, non, il est trop tard, ce sera pour une autre fois.
Nous descendons jusqu'au Marou-Yama par le chemin rocailleux baigné de clair de lune. Chez Rouriso, on dormait déjà, toute la famille éparse sur les nattes. Vite du thé, des pipes et des salamalecs. G... se retire. Tout à coup Komomo a une idée. Avec Rouriso et sa petite sœur Ossouro-San, qui peut bien avoir six ou sept printemps, elle s'empare de Z. . . et de moi. Nous voilà dégringolant la rue en pente. Nous tournons à droite dans une rue plus large.
Nous traversons un pont. Où diable pouvonsnous aller? Nous formons une chaîne qui barre toute la rue. Les pousse-pousse s'arrêtent, les piétons se faufilent à droite et à gauche sur les trottoirs. A gauche, c'est le grand Z... au bras de qui se suspend Komomo. La minuscule Ossouro-San, qui trébuche à chaque pas, nous sert de trait-d'union. Ma main droite est à Rouriso. Je songe à quelque ronde d'amours, de TAlbane ou du Pordenone. Sommes-nous assez
enfants I El nous avons vingt-deux ans, un galon sur la manche, souvent la voix sévère, le ton raide, le front plissé de Tautorilé. Ahl si l'équipage du Voltigeur nous voyait transformés en bonnes d'Ossouro-San, s'amuseraientils, les rudes gabiers bretons, et les vieux canonniers barbus I
Nous sommes entrés chez le cordonnier du high-Ufe de Nagasaki. Les trois mousmés ont acheté de délicieuses sandales, chacune une paire de socques, et puis... on nous a présenté la note, tout simplement. Il ne reste plus qu'à aller nous coucher.
(( Sayonara, mesdemoiselles I »
Décidément ce n'était pas la peine de quitter Toulon ! . . .
Dimanche.
C'est aujourd'hui l'Ascension. Je vais entendre la messe à bord de V Intrépide, C'est le
troisième office divin qui, depuis mon départ de France, me rappelle que je ne suis ni bouddhiste, ni confucianiste, ni brahmane, ni shintoïste, et que je suis entré, par le baptême, il y a vingt-deux ans et quelques mois, dans le giron de Notre Sainte-Mère TEglise. La dernière fois, c'était à Saigon, le jour de Pâques, dans la cathédrale un peu nue, aux murailles blanches d'église neuve. Des soprani, un chœur de jeunes Annamites, chantèrent un cantique joyeux avec des voix un peu grêles, au timbre étrange. Puis le silence se fit, tandis qu'une longue procession refluait vers la sainte Table, mêlant dans une fraternité divine toutes les races humaines : Hindous, Chinois, Malais, Européens.
Ici, il n'y a que des Français : des marins.
Dans la grande batterie, où plane un recueillement auguste, les canons s'alignent, énormes, reluisants. Çà et là brillent les cuivres des tubes lance-torpilles , d'une foule d'engins meurtriers . Mais, sous le soleil clair qui entre à flots par
les larges sabords, toutes ces choses terribles prennent un air de fêle, un air de bravoure gaie qui dilate la poitrine. Pêle-mêle, devant mes yeux, passent les martyrs, les croisés, les zouaves de Castelfidardo et de Patay, tous ceux qu'animèrent ce double sentiment de foi et d'enthousiasme. Puis, bien vite, une image se précise : celle du grand marin dont ces mers gardent la mémoire; modèle de vaillance et d'honneur, dont le nom brille dignement sur la dunette du bateau où il mourut, à côté de celui de Bayard, le Chevalier sans peur et sans reproche.
La messe est terminée ; le recueillement s'est fondu en un brouhaha indescriptible de chaises remuées, de bancs chavirés, de tables que l'on dresse pour le déjeuner de l'équipage, des allées et venues mêlées . de causeries bruyantes de quatre cents marins. A travers les sabords j'aperçois des sampans peuplés de petits hommes et de petites femmes jaunes qui gesticulent;
dans le fond, des petites montagnes bien soignées, au pied desquelles s'entassent les petites maisons grises de Nagasaki, les temples rustiques dans la jolie verdure. Ahl mon Dieu, c'est vrai, nous sommes au Japon, je l'avais oublié 1 Est-il bien possible qu'il me soit venu des pensées aussi sérieuses, aussi grandioses, chez ce petit peuple pour rire, dans cet amusant petit pays I Quelle étrange hallucination I quel anachronisme! C'est Komomo qui ne comprendrait pas I
A trois heures, je débarque avec W. . . Il veut être présenté aux guéchas. Nous trouvons Rouriso à plat ventre sur sa natte, dans un costume un peu simplifié. Le soleil est si chaud I . . . Elle pousse un petit cri et s'éclipse derrière un paravent. Est-ce l'aspect inattendu de W..., ou bien cette pudeur inaccoutumée est-elle l'indice d'un amour naissant.^^ Mystère jaune. Admettons la dernière hypothèse. Elle ne peut être que flatteuse pour ma vanité.
Pendant que Myosotis s'habille, ses deux
sœurs aînées viennent entretenir la conversalion. Le vieillard qui leur sert de père fait sa toilette dans le fond de la salle. Il est dans une tenue académique, à laquelle ses formes, d'une plasticité douteuse, ses membres ravinés et reliés en parchemin jaunâtre demi-séculaire, ne donnent rien d'artistiquement séduisant.
Mais qu'importent l'harmonie des lignes et la beauté grecque à ce peuple de lanterne magique! Et moi, suis-je assez vieux classique, encore imbu de préjugés occidentaux 1 Tout cela est déUcieux, adorable, effroyablement exquis.
Nous exposons à Rouriso un projet de partie fine h Mogui pour après-demain. Elle ne peut pas, mais elle viendrait volontiers ce soir.
Pourquoi pas? W... ne demande pas mieux, nous enlevons Komomo, nous subissons l'horrible Aiské-San sur la prière de sa sœur, et nous allons chercher des pousse-pousse. Au moment du départ, survient T..., dans un véhicule analogue. On l'enrôle dans l'expédition.
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Il se résigne, non sans douleur, à être le cavalier d'Aiské. Les kouroumas s'ébranlent à la file, gravissant une côte escarpée. Je ferme la marche avec T. . . Nous admirons les silhouettes gracieuses des guéchas, de Komomo surtout, qui a eu le bon goût de prendre une ombrelle de papier idéalement japonaise. Rouriso a cru plus élégant de se dissimuler sous un champignon de soie qui arrive en droite ligne du Bon Marché. C'est plus qu'une dissonance, c'est une fausse note.
A mesure que nous nous élevons, le paysage grandit et s'embellit en raison directe de l'essoufflement et de la sueur de nos djins. Nous mettons pied à terre pour ne pas les achever, à un coude de la route d'oii le regard plonge sur les toits pressés du vieux Nagasaki et la nappe argentée de la rade. T... profite de l'occasion pour aller flirter avec Komomo. Il lui débite en français et en anglais des madrigaux incendiaires, auxquels elle répond inévitablement : « Wakarimasen, je ne comprends pas. » T... ne
se déconcerle pas pour si peu. Lô résultat lui est indifférent ; il fait de la galanterie par hygiène , non par japonerie; il adresserait les mêmes hommages avec la même émotion à Aiské-San, à une vieille anglaise ou à un soliveau. « Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse 1 » .
Au sortir d'une tranchée profonde, entre deux murailles de terre jaune, nous atteignons le sommet du col. Nous remontons en poussepousse et la descente commence sur Mogui, à travers une fraîche et délicieuse vallée. Les pentes de la montagne disparaissent sous un manteau de frondaisons épaisses, aux nuances infiniment variées. Un ravin se creuse dans un sillon de verdure plus sombre ; la route longe des bois de sapins ou de cyprès touffus, disparaît sous d'ombreuses charmilles, serpente sous les panaches inclinés des bambous. Çà et là, à travers les arbres, c'est un toit de chaume ou le portique svelte d'un temple inaperçu. Les dieux japonais doivent aimer la fraîcheur de ces bosquets à la fois élégants et sauvages, où flottent
des parfums pénétrants de fleurs et de sève, où passent des vols lents de grands oiseaux silencieux.
La route noue et dénoue ses capricieux lacets autour des gradins submergés des rizières. Nous essayons d'une photographie instantanée de la caravane ; elle ne s'obtient pas sans des prodiges de diplomatie. Les mousmés ne veulent pas sortir une seconde de l'abri trop sombre de leurs ombrelles. Elles minaudent, elles font des façons ; elles ont peur de compromettre la fraîcheur de leur teint. On dirait que le soleil y entre pour quelque chose. Il est vrai que certaines substances, certaines peintures, sous l'action des rayons violets... peut-être I .. . mais je n'ai jamais été digne de dénouer les souliers d'un chimiste.
Nous franchissons le ravin sur un pont rustique. La vallée s'élargit; un torrent Umpide roule sur un Ut de galets, à l'ombre de beaux arbres qui se penchent pour abriter une troupe joyeuse de baigneurs. Encore une fine et élé-
gante passerelle, puis les toits gris d'un village, au-dessus duquel pointent çà et là les mâts des bateaux de pêche échoués sur la grève. Nous suivons une rue étroite, au milieu des cris sympathiques de Tenfance. Nous débouchons sur une esplanade, et je distingue de loin les robes blanches de quelques jeunes filles européennes, puis des officiers en pique-nique. On nous considère avec curiosité. Nos djins nous déposent sur la terrasse de Shingetsu-Hôtel, d*oii Tœil découvre toute la baie : la plage arrondie de Mogui bordée de barques et de maisons, à cette heure abandonnéepar la marée, . et l'immense nappe d'eau miroitante que borne à l'horizon la silhouette empanachée de l'Onsen.
La soirée se passe à fumer des pipes et à manger des biwas en attendant l'heure du dîner. Les mousmés causent entre elles. Mes camarades, peu versés dans le dialecte nippon, les regardent comme des chiens de faïence, bâillent et ne disent rien. Leur spleen m'envahit.
7iS AQUARELLES JAPONAISES
Il ferait si bon errer à cette heure dans les rochers pittoresques de la côte 1 Ces poupées casanières, qui ne sont transportables qu'en djinrikcha, vu la délicatesse de leurs pieds et la dureté de leurs socques, — ces poupées sont décidément bien encombranfes, profondément ennuyeuses. Enfin voici le dîner. Les physionomies se détendent, toutes les bouches s'ouvrent, tous les yeux s'illuminent. On nous fait monter dans une petite salle printanière où nous est servi un banal repas nippon. Trois des convives éprouvent la nécessité de le compléter par l'absorption d'un solide beefsteak, qui manque complètement de couleur locale.
T..., fidèle à son système de galanterie universelle, dit d'aimables sottises aux nêsans. Les mousmés prennent un air pincé. On leur apporte des cartes, des pipes. Elles jouent et fument, sans nous témoigner plus d'attention que si nous n'étions plus que nos ombres.
Peu importe, après tout : elles ne valent pas le paysage. La nuit descend. Le ciel est d'un
bleu profond. Une colline sombre découpe les silhouettes de ses arbres tordus sur le golfe lumineux» calme comme un lac, où traînent de longues bandes mauve, carthame, bleu d'acier. Là-bas, plus loin que les voiles claires qui étoilent cette immensité, plus loin que l'horizon, un dernier rayon s'attarde comme à regret, sur les montagnes de Shimabara, les revêtant d'un rose mélancolique, des nuances crépusculaires les plus suavement tendres, les plus délicatement vaporeuses. Une paix ineffable flotte dans le silence embaumé du soir.
La partie est finie. Ces demoiselles veulent s'en aller. C'est tout ce que nous désirons.
Mais qu'est-ce que c'est que ce grand sac mystérieux qu'une nêsan a tout à l'heure déposé dans un coin de la salle à manger, sous les regards bienveillants des guéchas, et qu'elles emportent maintenant avec des précautions infinies? La note qui nous l'apprend verse une légère stupeur dans nos âmes pourtant stoïques.
déjà accoutumées aux surprises de la vîe japonaise. Aiské et Komomo se sont offert quelques kilogrammes de gâteaux secs, pour leurs petites sœurs, leurs grands-pères ou leurs petits neveux. Comme ce peuple est attentionné I Quelle touchante délicatesse dans ces énigmatiques cœurs de mousmés I C'est à pleurer d'attendrissement, surtout si cela dispensait de payer. Mais le propriétaire de Shingetsu est très regardant sur les espèces sonnantes, et nous sommes obligés de déployer, dans une macédoine de cinq ou six langues, des effets oratoires à la Démosthène pour éviter d'être volés comme dans un bois.
Les mousmés, déjà assises dans leur kourouma, attendent et causent, en personnes qui se désintéressent complètement de cette question très inférieure.
Enfin nous partons à la file indienne. Chaque djin porte, suspendue au brancard de son pousse-pousse, une lanterne de papier peint.
Le ciel est constellé d'étoiles, pâlies par la clarté laiteuse de la lune. L'air est doux et
léger, vibrant du concert d'innombrables cigales, d'innombrables grillons, des innombrables rainettes qui peuplent les rizières submergées. Il y a là des milliers de petits êtres qui chantent à leur manière la splendeur de cette belle nuit. Cela grandit, s'éteint, finit, recommence et se prolonge dans une ondulation musicale d'une intensité étrange, sous les bois noirs, sur les étangs lumineux, dans le ravin profond. Partout s'allument et voltigent des points brillants, de fugitives étincelles : les lucioles. Elles semblent se balancer paresseusement à l'extrémité de quelque invisible fil de la Vierge, petites lanternes de fée, œil d'invisibles génies, caprices de lumière et de rêve. Des rayons de lune filtrent à travers les feuillages, s'attardent en blancheurs mystiques sur les buissons enchevêtrés, sous le dôme épais des taillis. Au-dessus des montagnes sombres, aux contours flottants, se précisent les silhouettes rigides des grands pins japonais.
L'admirable nuit pour rêver et pour être
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seul ! Les mousmis ont piqué des vers luisants dans leurs chevelures; les djins marchent silencieusement. Je descends de ma djinrikcha et je laisse filer la caravane. Puis je continue ma route à pas lents sous les charmilles mystérieuses, buvant des flots d'air limpide, presque sans pensée, sans conscience de vivre, perdu dans la douceur d'oubli de cette transparence indécise, de cette impondérable légèreté des choses. La réalité me reprend par une désolante sensation de vide et de détresse. Maintenant je voudrais quelqu'un près de moi : quelqu'un qui ne parlerait pas, mais qui s'enivrerait du même charme, qui compterait les battements de mon cœur, dont j'entendrais aussi palpiter la poitrine, et pour qui ce silence dirait des paroles infinies. Il n'y a personnel C'est le Japon: c'est un pays étranger, une race étrangère. Pas une âme qui puisse vibrer à l'unisson de la mienne ! Tous mes amis sont loin ; bien loin, au delà des mers, tous ceux que j'aime. Là-bas, déjà plus haut, parmi les lacets, se
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tord le serpent lumineux des lanternes. Allons! il faut rejoindre la caravane I Myosotis est très absorbée par une luciole qu'elle chiffonne dans du papier. En voilà une que le paysage n'émeut pas! Elle daigne pourtant reconnaître, de sa douce voix musicale, que la lune est jolie.
J'essaie d'effleurer son cœur par des paroles empreintes d'une tendresse vague. Mais le cœur de Myosotis est une chose si microscopique que je ne puis pas le trouver. Elle se croit obligée de minauder, de faire des grâces; et tout à coup j'aperçois près de moi Aiské, la hideuse Aiské, descendue de son kourouma pour se dérouiller les jambes par un peu de footing, et qui me regarde de ses gros yeux ronds de crapaud au bord d'un marais. Oh! ce qu'elle m'agace, celle-là!... j'aimerais mieux la pieuvre de Gillialt.
Je suis d'une délicieuse mauvaise humeur, au moment où les pousse-pousse à la file s'enfoncent dans la tranchée profonde qui descend sur Nagasaki. En face de nous se dresse une
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montagne bizarre, presque chauve, avec au sommet une touffe de grands arbres, comme le scalp d'un Pawnie.
Les mousmés veulent aller à Hooteï pour finir la soirée. Nous y arrivons par des ruelles sombres, un chemin tortueux. Là, tous mes camarades s'éclipsent, pendant que Rouriso, Komomo et Aiské mangent des biwas, en grignotant des gâteaux pris à même le grand sac. Ma maussaderie prend une teinte d'orage. Peu s'en faut qu'il n'éclate sur la présentation de la note. (( Huit piastres.^* Comment, huit piastres de biwas? mais vous allez vous rendre malades ; je n'aurai jamais assez de bismuth et d'élixir parégorique. D'ailleurs ce n'est pas possible : vous seriez déjà empoisonnées. » Et voilà tout ce chœur d'idéales créatures qui se met à crier sur tous les tons. Il ne s'agit pas de biwas, mais d'elles-mêmes ; il faut leur payer — à tant l'heure — la grâce qu'elles nous ont faite de prendre nos voitures, de se promener avec nous, de partager notre dîner, de jouer aux cartes
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pendant que nous regardions par la fenêtre, etc., etc...
SinguKer quart d'heure de Rabelais. « Mais vous n'avez ni chanté, ni dansé, ni joué du chamécen ; vous n'avez pas gagné vos gâteaux à la sueur de votre front... et Aiské, que nous avons emmenée par gracieuseté pour sa sœur I ... je vais vous envoyer chercher des guitares. Quand vous aurez pirouetté et grimacé jusqu'à épuisement complet nous nous occuperons du dieu dollar. » Tout ce qu'elles comprennent à mon boniment, c'est que j'ai le gousset impénétrable. Alors ce sont des gestes, des démonstrations; elles se coupent la parole, elles vocifèrent toutes à la fois : des poissardes, des mégères, des harpies... oh! qui l'eût dit, qu'une pareille auri sacra famés se cachait sous ces délicieux petits chignons, sous ces merveilleuses robes de soie I . . . J'aiTecte de ne pas comprendre.
Aiské bave de fureur, les yeux achèvent de lui sortir de la tête. Elle va avoir bien sûr une
attaque de rage froide, de gallophobie. Quand j'ai bien savouré celte jouissance délicate, je leur annonce que mon intention est de ne pas les payer ce soir, mais que demain le Pactole coulera à flots dans leurs mains rapaces. « Ah ! comment donc ! que ne l'ai-je dit plus tôt! elles n'avaient pas compris, mais c'est très bien : yoroshi! takusan yoroshi! » Elles sont enchantées, et les voilà tout sucre et tout miel, tandis qu'au clair de la lune je les ramène au sein de leurs honnêtes familles. Mon Dieu, mon Dieu ! que j'ai sommeil!
Lundi,
Une journée de service. Les petites mousmés donnent une séance à bord de V Intrépide. Il y a deux jours j'aurais eu une folle envie d'y aller. Aujourd'hui, je suis étonné de mon indifférence absolue. Est-ce que je serais déjà las du Japon?... Mon cœur dit : oui, sans hésiter; ma
cervelle ne se prononce pas encore. Si j'avais seulement une petite représentation d'opéra, de la bonne musique et des voix fraîches : le chamécen pleurard et les guéchas nasillardes seraient bientôt délaissés. Les maikos valentelles ces demoiselles du corps de ballet? Sans doute, le costume est ici plus joli; mais les danses, et les danseuses! Il y avait là-bas, sur les bords de la Méditerranée, une toute petite blonde, une italienne de Pavie, si naïve, si naïve, mais si délicieusement blonde ! Que ces temps sont lointains! Quelles psalmodies lamentables ont remplacé la chanson de Marguerite, les couplets de Brunehilde et la romance d'Ophélie! Où sont les Alpes, la Riviera, les villes blanches dans les lointains bleus, le pays de l'art, des poètes, de la Beauté ? Que ce Nagasaki est terne, que ces toits sont gris sous les feuillages sombres, que ces montagnes sont mesquines, que ces hommes sont laids !
Mardi.
Un sampan nous dépose, Z... et moi, sur la rive occidentale de la rade, dans une crique où sont creusés des bassins de radoub. Nous prenons un joli sentier de bois au fond d'un ravin enseveli sous un fouillis de verdure. Ces bois du Japon sont exquis ; ils n'ont point le feuillage uniforme et un peu sec de nos chênes. Les essences les plus variées s'y rencontrent. On est sur la limite de la flore tropicale et des pays tempérés. La fusion s'opère dans une magie de nuances exquises, déroulant toute la gamme des verts. Il y a des feuillages si ténus, si fins, si légers, qu'il semble que leur contact serait doux comme une caresse ; puis des plantes aux larges feuilles pleines de sève, des herbes vivaces, des buissons élégants, de délicates fougères, et, au milieu, de grands pins sombres, tordus pour résister à la tempête, et de mélan-
coliques cyprès. Du haut de la colline, le regard plane sur la rade paisible, enfermée comme un fleuve entre ses deux murailles vertes, sur Nagasaki qui se déploie au soleil dans une profonde vallée.
Quelques pas encore et nous atteignons une crête de quelques mètres de largeur, qui court entre deux abîmes. Le coup d*œil est féerique. A gauche, les crêtes de Tlnazayama s'allongent jusqu'au cap Cobre, en s'abaissant pour laisser deviner les lointains bleus de Mishima et le golfe de Mogui. En face de nous, c'est la merveilleuse entrée de Nagasaki, Takashima, le Pappenberg chevelu, la mer bleue piquée d'îles sombres et de minuscules voiles blanches. A droite, une vallée sauvage* s'enfonce vers Foukeuda, que nous dissimule une chaîne de collines boisées. Partout des bois, des bois touffus pleins de fraîcheur et de silence, des bois autour de nous, des bois sous nos pieds, jusqu'au fond du précipice oîi s'enfouit un petit village solitaire ; des bois que le soleil déclinant effleure
d'ombres immenses, et dont quelques rochers vénérables ensevelis sous la mousse et le lierre, nids de corbeaux et de faucons, déchirent ça et là la robe verte. Et notre sentier se déroule, plein de poésie et de parfums, dans ce parc incomparable, dont la nature a tracé elle-même le dessin, combiné les perspectives, harmonisé les couleurs.
Encore un ravin à descendre. Nous débouchons au miUeu des champs de riz où travaillent d'accorles nipponnes, le visage encadré d'un serre-tête bleu, comme un voile de madone.
Nous traversons un hameau, puis une petite rivière sur un chapelet de grosses pierres grises. Nous contournons une baie. Une colline se dresse ; on l'escalade ; voici Foukouda. C'est un joli port qui rappelle Douarnenez et les plages bretonnes, avec une flottille dont les mâts balancent des filets de pêche, comme d'immenses toiles d'araignées. Là-bas, au delà de la pointe sombre qui ferme la coquette petite anse, un grand bateau de guerre vient de surgir. Il glisse
tout blanc sur la nappe bleue, et lentement se dirige vers Nagasaki.
Sur la plage de Foukouda, les Nippons battent du blé, de l'orge, en gerbes d'un jaune éclatant. Ce spectacle me réjouit l'âme. Il y a si longtemps que je n'ai pas vu de moisson !
Une barque de plaisance est là, très longue, avec un avant très fin que prolonge encore une flèche de bois sculpté, sans doute quelque fantaisie de daïmio yachtman. Des petites filles, qui s'exercent à la lutte à main plate sur le sable de la grève, interrompent leurs jeux athlétiques pour nous regarder passer. Nous découvrons, non sans peine, une tchaya. Accueil aimable. Entrée en matière facilitée par la présence de voyageurs nippons dont l'un parle anglais. On cause marine et géographie; puis une petite nêsan apporte le dîner. Il est horriblement japonais. Il y a en particulier deux œufs crus, brouillés dans un bol avec une sauce effroyable qui sent le poisson. On dirait d'un mélange de café et d'huile de ricin. Z... recule.
go AQUAEELLB8 JAPONAISES
J'avale en fermant les yeux. Le reste du dîner est a l'avenant. Par l'intermédiaire du nippon qui parle anglais, nous obtenons enfin une sorte d'omelette, et le festin s'achève par une absorption immodérée de biwas. On nous propose des guéchas. Accepté. Abreuvons-nous de musique. Le jour baisse. On apporte de grands cierges jaunes, puis deux chamécens font leur entrée. Les costumes sont loin, bien loin des toilettes merveilleuses de Rouriso et de Komomo; mais une des guéchas a de beaux yeux vifs, sous des sourcils arqués. Elle est presque jolie. Arrivent deux maikos; deux petites villageoises ; elles ont mis leurs plus beaux atours; et cela ressemble beaucoup à des rideaux de lit. Il y a de grandes (leurs bleu foncé sur gris, et des arabesques noires sur une vague teinte jaune. Elles nous exécutent des danses inconnues, d'une paysannerie délicieuse. L'une d'elles a des souplesses de jeune chat. Après chaque danse, nous leur envoyons des coupes de saké qu'elles reçoivent à genoux.
MADEMOISELLE MYOSOTIS gi
La nuit est tombée. Par la fenêtre ouverte, nous apercevons la ligne sombre des arbres de la montagne, la rade vaguement baignée de clair de lune et quelques rares étoiles très fines dans un ciel transparent. Les Japonais, accroupis devant de multiples soucoupes, absorbent avec délices et petits bâtons les horreurs du menu. Il faut être avant dix heures à Nagasaki. Nous levons la séance. Tous les Nippons nous accompagnent jusqu'à la porte, en s'extasianl sur la haute taille de Z..., qui sourit avec condescendance. Puis ce sont des salamalecs interminables, d'aimables conseils pour la route.
On veut nous donner une énorme lanterne de papier ornée de cigognes. « Merci, merci; nous connaissons le chemin; et, d'ailleurs, Tsouki, madame la Lune, veillera sur nos pas. » Décidément, ce sont de braves gens, vraiment hospitaliers. \
En rentrant dans les bois, par cette nuit claire, pleine de senteurs et d'harmonies légères, nous avons tous deux la même pensée :
ga AQUARELLES JAPONAISES
on dirait une nuit de France. La mer a disparu; nous sommes bien loin du Voltigeur, bien loin du terre à terre de la vie quotidienne, de la servitude du métier : libres et seuls. Ce sont les vacances passées, au temps où pour deux mois on s'était envolé du collège, où l'on courait sans souci de l'avenir, tout à la joie de vivre, dans les sentiers du pays natal. C'était ce même clair de lune, noyant dans une brume pâle et douce le déroulement infini des bois; c'était cette même musique de grillons et de cigales, ce même chant lointain des étangs peuplés de rainettes, au fond des petites vallées solitaires.
Hélas I au cher foyer, autour de la table qu'éclaire une lampe joyeuse, aucune tête blonde ne se relève avec un joli geste d'impatience, aucun regard n'interroge la grande aiguille de la pendule, aucune voix ne dit : « Il est bien tard, où peut-il être? Nous le gronderons quand il sera rentré. » Chères petites sœurs, ne regardez pas la pendule, il est trop loin, ce soir,
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il ne reviendra pas. Pendant dés jours, des semaines, de longs mois tournera Taiguille; quand une année entière aura passé sur vos têtes blondes, il ne sera pas revenu...
Ce soir, quand nous serons sortis des bois pour rentrer dans la ville, dans ce Nagasaki étrange oîi nul ne nous attend, ce sera pour aller fumer une pipe japonaise sur la natte oîi seront entassés pêle-mêle Rouriso, Aiské, le vieux père, le petit (( mousko », Ossouro-San et la vieille aux dents noires; toutes ces ridicules machines à révérences, à « tchintchinns », à salamalecs, toutes ces tirelires cérémonieuses et stupides; puis nous rentrerons à bord, dans le poste étroit et nu, qui sent le wagon de chemin de fer, la salle d'étude et la table d'hôte, où tout semble aménagé pour exclure l'apaisante sensation d'intérieur, de douce et confiante intimité.
Nous ne voulons pas rentrer à Nagasaki par le même chemin. Il s'agit de mettre le cap sur le village d'Akamoura où nous trouverons des
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sampans pour traverser la rade. Nous nous engageons dans un sentier inconnu, mais de direction logique. Survient une bifurcation.
Faut-il prendre la gauche ou la droite? Hercule ne fut jamais en proie à une plus douloureuse perplexité. Il est neuf heures du soir, et nous sommes en plein bois, en pays totalement inexploré. Pile ou face?... Le dollar retombe avec un bruit argentin. A gauche et en avant ! Le sentier s'enfonce dans une gorge sauvage.
Une vague sensation d'inquiétude nous envahit. Allons-nous marcher toute la nuit, pour nous trouver à Taube sur le golfe d'Omura, à sept ou huit lieues de Nagasaki?... La crête est franchie, nous descendons à grands pas dans un ravin où des chèvres se casseraient le cou. Soudain un cri nous échappe. Une large tranchée s'est ouverte devant nous, découpant un triangle de lumière sur les feux d'une ville lointaine. Un esprit bienveillant a dirigé la chute de notre dollar. Nous coucherons ce soir dans nos hamacs. Une demi-heure plus tard nous
atteignons Akamoura. Des ruelles sombres, un théâtre sous une tente ^ où grouillent plusieurs centaines de Nippons, à la douce clarté des lanternes de papier peint ; un escalier plongeant dans les eaux tranquilles de la rade, parmi de nombreux sampans : nous sommes embarqués.
Chez Rouriso, accueil empressé; mais M"' Myosotis n'embellit pas de sa présence le logis paternel. Sur notre demande, le vieux Nippon nous explique qu'elle est à la <( zoroya » . Je ne traduirai pas ce mot. Il faut être Japonais pour comprendre qu'un honnête père de famille, auquel vous demandez des nouvelles de sa fille bien-aimée, puisse vous répondre avec le plus parfait sang-froid, sans le moindre embarras pudique : <( Elle est à la zoroya. » Comment donc! mais c'est tout naturel. Pourquoi pas là aussi bien qu'ailleurs? Il ne s'agit que d'un peu de musique. Les guéchas sont sous l'égide des lois japonaises et des règlements de leur corporation. Seulement, comme j'ai hor-
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reur de la pêche en eau trouble, nous n'irons pas chercher Rouriso ce soir.
Nous montons cependant jusqu'à Hooteï- Tchaya; nous y absorbons des quantités prodigieuses de biwas et de limonade sous Tœil rieur d'Ominè-San, une gentille mousmé, la fille de la maison. Un de nos camarades nous y rejoint. Mais comme il manifeste un enthousiasme immodéré pour une grosse nêsan, je le ramène à bord au plus vite, à travers une nuit exquise.
Mercredi,
Visite à bord de M"* Ofuku et d'une de ses amies, deux petites personnes qui ont depuis longtemps jeté leur bonnet par-dessus tous les moulins du Japon et établi leurs mœurs au-dessus des préjugés vulgaires. Après avoir quelque peu roulé dans le bâtiment, elles finissent naturellement par s'échouer dans le poste, où elles
s'installent avec une délicieuse familiarité. Absorptions copieuses de limonade. Puis nous essayons de leur faire part de notre goût naturel pour la solitude. Malheureusement, toutes les fois qu'elles se dirigent vers le panneau, elles reculent épouvantées devant les baïonnettes des matelots qui font Fexercice sur le pont. Ce n'est qu'une heure plus tard qu'elles consentent à déguerpir.
Il m'a pris aujourd'hui une fantaisie bizarre. J'ai invité Myosotis à un petit festin en tête à tête à la Hooteï-Tchaya, un véritable souper nippon en cabinet particulier. Honni soit d'ailleurs qui mal y pense :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Si Rouriso lisait mes secrètes pensées, elle ne ferait pas tant de façons et de mystère, et nous irions là-haut bien tranquillement, au lieu de nous donner un rendez-vous clandestin à sept heures, chacun devant arriver de deux
points cardinaux opposés en face de deux fraternelles soucoupes de poisson cru.
Je vais faire mes dévotions à Osuwa, puis je grimpe à la tchaya où je revêts un costumé nippon, pour donner à la cérémonie plus de couleur locale. Je me promène pieds nus sur rherbe humide dans cet accoutrement pittoresque, — application japonaise de la méthode Kneipp à l'usage des amoureux transis, — puis j'absorbe une infinité de tasses de thé, en attendant M^*« Myosotis, qui a jugé de bon goût d'arriver en retard. Enfin la voilà, il était temps. J'étais affligé d'une boulimie atroce, j'aurais mangé de l'herbe, je me serais rongé les poings. Je l'invite à prendre sa part des innombrables bols et soucoupes. Elle me fait signe qu'elle a déjà dîné. Une sourde irritation couve dans les replis secrets de mon cœur. Décidément cette guécha manque de tact. Encore si elle parlait une langue intelligible! Mais au dessert, quand ma fringale est apaisée, nous nous regardons comme deux chiens de faïence sans rien nous
dire, et je la trouve exaspérante. Arrive soudain Kiyoko. Elle est délicieusement fraîche et gentille, ce soir, et me fait les plus jolies révérences du monde. Puis elle danse et joue du tambourin, avec intermèdes consacrés à un grignotage immodéré de biwas. Cela se prolonge indéfiniment. Les guéchas tombent de sommeil. Les moustiques font rage sur mes mollets, en dépit de l'éventail qu'agite Kiyoko pour ne pas s'endormir tout à fait. Elles me demandent à quelle heure je vais me retirer. « Mais je n'ai pas envie du tout de m'en aller! — Vous rentrez à bord ? — Non. — Oii couchez-vous, ce soir.^^ — Je n'en sais rien... » Un silence, puis : « A quelle heure pensez-vous partir? » etc.. Cela recommence avec une monotonie de chapelet. A la fin, je leur déclare que mon intention n'est nullement de les empêcher de goûter un sommeil innocent; je ne m'oppose nullement à ce qu'elles se retirent toutes seules. J'ai dû dire une énormité; quelque chose de tout à fait colossal dans les annales de l'indélicatesse nip-
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ponne ; elles se sont regardées avec effarement, complètement scandalisées, mais elles ne bougent pas.
Force m'est de reprendre un costume plus conforme à ma qualité de blanc et de les emmener. A la porte d'Hooleï elles se réveillent comme par enchantement. Nouvel assaut de questions : « Où allez-vous? Où coucherez-vous? Au Marou-Yama? — Ahl non, certainement non I mais vous me supposez donc des mœurs de polichinelle? Pardon, j'oubliais, nous sommes au Japon. »
Elles se concertent un instant, puis me proposent d'aller à Fukuya. C'est une tchaya où l'on trouve des lits européens et où l'on boit une excellente limonade.
Allons à Fukuya!... J'ai l'air d'un père de famille qui promène sa progéniture. On arrose des biwas avec de nombreux flacons gazeux.
Puis les mousmés s'éclipsent. Je crois qu'elles vont revenir. J'attends : rien. La propriétaire me tient d'incompréhensibles discours. Un rire
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me prend à voir celte face jaune en proie à d'inutiles torrents d'éloquence. La mégère, très vexée, se souvient subitement que les lois nipponnes interdisent d'accorder à des étrangers l'hospitalité dans les tchayas, passé onze heures du soir. Elle m'explique par signes, de la manière la plus claire, qu'il ne me reste plus qu'à m'en aller à tous les diables. Comment doncl mais c'est mon plus cher désir.
J'ouvre, non sans peine, la porte de la cour d'entrée déjà verrouillée, et je redescends vers le M arou-Yama. « Au clair de la lune, j'ai perdu mes guéchas... » etc.. Sont-elles restées à la maison de thé?... Tout à coup, au tournant d'une rue, je rencontre Rouriso escortée d'une nêsan de Fukuya, une grande lanterne à la main . Elle paraît stupéfaite de me voir. Pourquoi ne suis-je pas couché? Où vais-je à cette heure? (( Mais vous-même, m'expliquerez-vous par quel singuUer hasard?... » Un brusque assaut me coupe la parole. Ofuku vient de tomber dans mes bras. J'essaie en vain de me dégager,
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de continuer la conversation avec Rouriso.
Ofuku me tire par une manche ; son amie arrive à la rescousse. Elles crient toutes à la fois. Dans quel pétrin me suis-je fourré I Myosotis prend tout à coup des airs de dignité froissée et s'éloigne majestueusement. Je courbe la tête sous la fatalité. Je la relève, quand Ofuku et son aide, qui ne m'ont pas lâché, essaient de m' emmener prendre le thé dans leur appartement. « Non, noil, non I j'en ai assez. Je rentre à bord! » Et me voilà dégringolant tout le Marou-Yama, avec ces deux folles cramponnées à mes bras, obligé de défendre ma canne, mon chapeau, et tous les menus objets qui remplissent mes poches contre toutes leurs tentatives pour m'arrêter dans ma fuite par un rapt audacieux. Elles font un tapage infernal. Il se forme un rassemblement. Enfin j'atteins le poste de police. Les gendarmes et les agents inspirent à ce peuple une crainte salutaire et un respect profond. Instinctivement mes deux amazones desserrent leur étreinte. J'en profite pour m'échapper au
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plus vite. Je suis décidément las de ces distractions médiocres et de ces effusions intempestives d'amour jaune. Un sampan, un sampan!
et quittons cette terre insupportable!
Jeudi.
Le service me retient à bord. J'entasse dans ma cervelle les réflexions les plus désenchantées sur la vanité des plaisirs de ce monde en général, et la futilité des distractions japonaises en particulier.
Vendredi
Nous avons formé le projet d'inviter des guéchas pour dimanche. Elles déjeuneront à bord. Ce sera sans doute un spectacle amusant de les voir aux prises avec un festin européen. Puis elles danseront devant l'équipage.
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Nous allons inviter Komomo. Elle n'est pas chez elle. Elle est au bain. Dans certains pays cela pourrait paraître un obstacle sérieux à quelques minutes de causerie. Mais nous sommes au Japon. Nous allons à la maison de bains. On entre sans frapper. Une trentaine de naïades barbotent dans une mare d'eau chaude, la fleur du Marou-Yama. Elles ont le costume qui convient à leurs ébats. Notre présence n'excite chez elles que la plus tranquille curiosité. Ohl elles ne sont pas anglaises du tout! Komomo n'est pas dans le troupeau. Nous la retrouvons à la Haruwo-Kaya, où nous obtenons immédiatement son consentement.
Chez Rouriso accueil terne, ni chair ni poisson. Quelque chose d'hostile flotte dans l'air et dans les yeux de crapaud d'Aiské. Cette mégère serait-elle jalouse de sa sœur?. . . Mademoiselle Myosotis n'est pas là. Aiské affecte de comprendre mal. Elle attend peut-être une invitation pour elle-même. Elle fait des coq-àl'âne, des réponses évasives ou qui n'ont pas de
sens. Impatientés, nous partons; nous reviendrons demain.
Allons dîner à Mogui. Le ciel est couvert, le paysage un peu gris. La nature, privée de la splendeur d'emprunt que lui fait le soleil, conserve son charme intime, plus doux, plus pénétrant, un charme de crépuscule avantif, une mélancoUe d'automne pâle. Délicieux paysage pour un poitrinaire las, un amant découragé, un cœur oppressé d'un deuil déjà ancien.
La nuit descend insensiblement. On en devine la première ombre dans la buée vague qui noie les contours des maisons du village, adoucissant les teintes jusqu'à l'uniformité. On a l'impression d'un de ces soirs d'hiver, au ciel triste et bas, où des fumées lourdes montent dans l'air glacé, au-dessus des maisons bien closes, et s'immobilisent sur la campagne silencieuse. Tout sombre dans le gris ; une lassitude envahit l'âme.
Une promenade au delà de Shingetsu-hôlel nous fait découvrir une jolie baie, où de grands
rochers laissent traîner jusque dans la mer leur chevelure verte. L'eau calme a des reflets de bleu terne, de vert indécis, des nuances discrètes, à demi eflacées. Là-bas pourtant, dans l'immense étendue du golfe, vers les montagnes à peine estompées de TOnsen, elle conserve une lumière claire, mais triste, comme un regret du jour. Sur ce fond vague et flottant, se détachent, noires, dures, précises, les silhouettes de quelques sampans qui reviennent de la pêche.
A Nagasaki-hôtel, un copieux dîner européen nous est servi par des nésans microscopiques. Nos djins nous demandent quelques arrhes, pour adoucir les ennuis de l'attente par une causerie intime avec « o saké, monsieur saké ». Cette formule respectueuse nous fait sourire. Dans les pays occidentaux la passion de l'alcool n'a pas cette politesse raffinée.
Le dîner fini, nos kouroumas s'avancent avec des lanternes de papier sous les arbres sombres de l'esplanade. Une fin de crépuscule s'attarde sur le village qui s'endort dans un brouillard
bleu. Il y a là-bas, dans Fombre de la montagne, un grand temple aux toits embrumés. On ne voit pas de lumières ; un silence morne s'appesantit. Tout à coup les notes lentes et sourdes d'un gong tombent dans Tair immobile. On dirait d'un glas. Obi les angélus du soir, les angélus calmes et doucement joyeux de France, qui me les rendra? Ce gong ne vibre pas dans mon cœur ; il n'a pas le son d'une prière. Que m'importent Benten, Amiddah, Kwannon et leurs grimaçantes idoles I Où donc est le maternel sourire de celle devant qui les anges s'inclinent pour murmurer : Ave Maria 1
Il n'y a pas d'étoiles, ce soir, et pas de lune. Cependant les rizières ne sont pas muettes, et ça et là quelques lucioles brillent timidement. Nous remontons à pied la côte de Mogui, en dévidant une interminable discussion sur les origines de la Révolution française. De la politique dans les bois du Japon I . . . On en a mis partout. Il y a de quoi pleurer... En arrivant à Nagasaki, nous allons au Marou-Yama, en pas-
sant par Hooteï. Dans la rue de la Lune, nous sommes encore assaillis par Ofuku et son aller ego. Elles déploient toutes les grâces de leur éloquence et des ruses d'Apaches femelles, pour nous « induire en tentation ». J'espère pour Adam qu'Eve n'était pas japonaise, sans quoi je me verrais obliger de retirer toute mon estime à notre père commun. Une demi-heure après ce trait de force d'âme, nous étions à bord du Voltigeur, en train d'absorber des picon-grenadine. Des apéritifs à minuit! au moment de se coucher 1 Eh bien, mais pourquoi pas? Ne connaissez-vous pas le proverbe : «Qui dortdhie. »?
Samedi.
Je débarque dès l'aurore. En route pour Kwannon-no-taki 1 C'est une cascade près de laquelle se trouve un temple, dans une petite vallée, de l'autre côté des montagnes, aux-
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quelles s'adosse Nagasaki. Deux djins traînent mon kourouma. L'un tire, l'autre pousse. Il a plu cette nuit. Des flaques d'eau dorment entre les pavés des ruelles noires. Nous traversons tout le vieux Nagasaki : une ville interminable dans une- vallée profonde ; puis les djins débouchent en pleine campagne, sur une belle route qui aboutit au col d'Himi-Togé. Elle se suspend au flanc d'une montagne boisée, audessus d'une gorge où les Japonais ont construit un barrage, pour retenir dans un lac artificiel les eaux qui alimentent Nagasaki.
Un merveilleux panorama vous attend au sommet du col, au débouché d'une tranchée profonde. A vos pieds, une vallée étroite et verte, semée de villages. La montagne y plonge par une pente raide oîi la route zigzague capricieusement. Un chaos de sommets boisés et de vallons sauvages ferme les deux tiers de l'horizon, autour d'une plaine cultivée où s'enfonce la flaque d'eau glauque du golfe d'Aba. A droite, par-dessus les collines prochaines, dont
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une noire bordure de pins dentelle les cimes arrondies, l'œil découvre une immense nappe lumineuse. Au delà, sur l'horizon, FOnsen semble posé, comme un gigantesque piédestal de nuages.
Il y a une maison de thé au sommet du col.
Naturellement mes djins s'y arrêtent. Ils se mettent à déjeuner. Aucune puissance au monde ne peut empêcher un djin de s'arrêter quand il en a envie, ni avancer son départ d'une minute. Je prends mon mal en patience, et j'absorbe philosophiquement d'innombrables tasses de thé, en dessinant sur une table que l'on m'a dressée au bord du précipice.
Vingt minutes plus tard, nous sommes au fond de la vallée et nous découvrons la jolie baie d'Aba, avec un coquet village sur lequel se penchent des arbres séculaires. Puis c'est Yugami, un grand bourg, presque une ville, que nous traversons en courant. A l'extrémité, une curieuse construction se dresse. On dirait d'un
temple. C'est le théâtre, nous répondent les djîns.
Nous avons quitté la grande route d'Aitsu et de Shimabara, pour nous enfoncer dans une vallée encaissée. De hautes montagnes courent sur notre droite, s'étendent comme un rideau devant la mer. D'innombrables grenouilles coassent dans les rizières. Il y a un murmure universel de cigales. Nous rencontrons quelques villages ; des enfants qui saluent gentiment le voyageur : « Ohaïho! Bonjour! » Cela part quelquefois sous les roues de ma djinrikcha, d'un mousko si petit que je ne l'avais pas vu, souvent d'un groupe joyeux, sur la porte d'une maison lointaine ; un bouquet d'ohaïhos sympathiques et argentins.
Dans les rizières, sur le bord de la route, des paysans travaillent, les pieds dans l'eau, un grand salacco sur la tête. Un robuste laboureur aide une belle jeune femme demi-nue à charger une corbeille. Elle cambre sa poitrine ronde avec une noblesse de lignes antique, ses bras se
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plient, d'un geste souple de canéphore. Elle me suit d'un œil tranquille, avec la simplicité d'une chasteté naïve et d'une beauté qui s'ignore.
Le sentier que nous suivons s'enfonce dans des bois solitaires, descend dans l'ombre des vallons sauvages, escalade des collines touffues. Parfois, dans une niche, sous les lourdes ramures, une petite statue se dresse. C'est Kwannon, la déesse de ces bois. Une vallée étroite, oîi murmure un torrent parmi les bambous, les saules et un fouillis d'herbes immenses, s'allonge et se replie devant nous. Un coquet pont de bois d'une seule arche traverse le ravin. Un kilomètre plus loin, nous trouvons un hameau; mon pousse-pousse s'arrête devant un portique, au delà duquel s'enfonce une allée sombre. Nous sommes arrivés.
Le sentier court entre le ravin et un grand rocher hoir. De beaux arbres jettent sur nous un dôme de feuillages. Tout un peuple de statuettes se cache dans la verdure : des légions de petits bouddhas, de petites Kwannons qui
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nous regardent curieusement. On dirait que cette procession de génies est venue à notre rencontre, et que, du haut de leur perchoir, derrière chaque petite touffe, ils nous disent poliment : « Donnez-vous la peine d'entrer. » Il y a un passage difficile, un grand tronc renversé au-dessus d'un escalier moussu. Il faut se baisser, passer sous le joug pour saluer les dieux. Puis le temple apparaît, petit mais coquet, encadré par les branches capricieuses d'un pin du Japon. Sur l'esplanade qui le précède, quatre vieilles statues de granit se regardent deux à deux. Le temps s'est amusé à ravir un nez a l'une, une oreille à l'autre, à les marquer de petite vérole, à les rendre laids à plaisir ; mais, en dépit de la grossièreté de la sculpture, elles conservent une certaine majesté, due à leur attitude hiératique, au geste d'enseignement de leur main droite. A côté d'elles, ce sont des colonnes en forme de pagode, des socles renversés d'autres statues. Le rocher qui domine le temple disparaît sous des buissons fleuris. Au
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bord d'une vasque à demi pleine d'eau d'un vert profond, un bouddha écrit sous un bouquet de roses blanches. Heureux soH taire!
A gauche, c'est le ravin, et, au delà, un talus enseveli sous une exubérance d'herbes folles et de buissons. Les dernières branches d'un grand bois de pins jettent leur ombre sur ce chaos en fleurs, où parmi les aubépines, les roses et les camélias, folâtrent encore une foule de petits dieux.
Aucune curiosité dans le temple. Deux statues de bois grossières d'une divinîté inconnue, un sage assis dans une lourde stalle, d'un air parfaitement abruli; enfin, sur un autel, une figure de Kwannon aux mille bras; c'est tout. Mais en arrière la vallée est brusquement fermée par une muraille de granit. Une belle cascade troue la voûte de feuillages et se précipite dans le ravin, en répandant Iratour d'elle un frisson de fraîcheur.
J'ai fait une halte et pris un croquis, à la grande joie de mes djins. Une demi-heure après.
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j'étais à Yugamî. Là, présentation d'une note exorbitante, après un déjeuner dans une auberge nipponne. Une bouteille de bière y figure pour la modique somme de trois francs. Un de mes djins m'excite à la résignation. Je lui donne une somme convenable et lui déclare nettement que le supplément sera retenu sur le prix de la journée. Les réclamations cessent comme par enchantement. Il va même jusqu'à renier ses complices. — Cette auberge n'est qu'un repaire de filous. J'ai bien raison de ne pas me laisser exploiter, etc.. — Et il emporte la bouteille encore à njoitié pleine, pour se rafraîchir le long du chemin. Je dois reconnaître d'ailleurs qu'il a eu la politesse de m'en offrir.
J'ai escaladé Himi-Togé à pied par un raidillon, pour laisser souffler mes chevaux. Au village d'Himi, une jeune et jolie fileuse, dans le pittoresque costume de la paysanne de ce matin, m'a salué d'un gracieux ohaïho. J'ai répondu par un compliment qui l'a remplie d'une joie enfantine.
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Au sommet du col, un gamin nippon me prend pour un Anglais et me dit d'incompréhensibles mais peu aimables choses. Un de mes djins, qui m'a suivi, le fait taire et lui décline ma nationaUté, ce qui parait éclaircir un peu la noirceur de ses sentiments. En attendant ma djinrikcha, qui monte avec lenteur, j'achève mon croquis de ce matin, sous un soleil de plomb, et les regards admiratifs de tout le personnel de la tchaya.
Puis, dégringolade sur Nagasaki. Je vais chez Rouriso. M"* Myosotis me fait un accueil réservé; Aiské me regarde de travers, et voilà la vieille matrone aux dents noires qui commence, avec une grande volubilité, un discours nippon auquel je ne comprends goutte. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire? Je finis par deviner vaguement qu'il s'agit de notre équipée d' avanthier soir à Fukuya. La propriétaire de cet établissement hospitalier réclamerait quelques dollars, dont une partie reviendrait aux guéchas. Impossible d'apprendre à quel titre. Il est
évident que la vieille nipponne me dit des choses très pénibles. Le ton est acerbe, violent.' J'essaie de m'expliquer avec Rouriso. Elle prend des airs penchés et de dignité outragée. Je commence à bouillonner comme le Vésuve en éruption. Il y a quinze jours que cette nichée jaune vit de mes bienfaits. Leur désintéressement me permet d'exiger un respect absolu. Eh bien, non! M""* Oyucha-San prend avec moi des allures de belle-mère. — (( Mais de quef droit, Madame? Vous n'avez jamais eu l'occasion de vous arroger ce titre, ni pendant une semaine, ni pendant un jour, ni pendant une heure, ni pendant quelques secondes. Jamais, madame, jamais! Demandez plutôt à votre fille bien-aimée. Jamais, jamais il ne m'est venu à l'idée de faire rentrer dans ma vie cette poupée jaune par le mariage le plus morganatique et le plus momentané! Une belle-mère ! mais c'est un calice effroyable 1 et une belle -mère jaune! mais cela reculerait les Umites de Thorreur ! Et si vous alliez me mordre
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avec vos dents noires I . . . Considérant donc : i* Que vous m'avez manqué d'égards de la manière la plus absolue en me parlant comme à un gendre; 2° que votre fille fait la mijaurée, ce qui n'est pas du tout de saison quand on est en présence d'une mine d'or; 3** que je commence à avoir une teinte de la vie nipponne très suffisante pour ne pas désirer l'approfondir davantage ; 4** que si dans le cœur de M"* Myosotis aucune fleur parfumée n'a grandi à mon intention, mon cœur est aussi un Sahara, où rien n'a jamais pu germer et par suite jamais rien ne fleurira; décrétons ce qui suit : i** L'invitation que j'apportais à Rouriso pour demain est supprimée; 2° supprimée également la vache à lait de la famille ; 3° è fmila Ja comedia, finie, l'idylle japonaise; — il y a trop de jaune dans ce pays-là pour qu'on y puisse nager dans le bleu. »
Le soir môme, conformément au précepte qui conseille aux amants désespérés de changer d'air pour se distraire, nous combinons, Z...
et moi, de vastes projets d'exploration; et je puis vous affirmer que, sans être d'humeur aussi volage que Mardoche, la consolation viendra vite :
// ne nous faudra pas six mois pour voyager.
A Maxime Désir eman.
A l'Aso-San
Lundi.
L'Aso-San, un beau volcan, au centre de Kiou-Sîou, (( wilh the largest craler in the world », dit le (( Murray ». Cela a sufE pour enthousiasmer Tintrépide alpiniste qu'est mon ami D...; et comme l'enthousiasme est communicatif, l'expédition a été aussitôt décidée. Voilà pourquoi un timonier vient de nous réveiller à quatre heures du matin. « Pleut-il.^^ — Non. — Hurrâhl » Un bol de café noir ranime nos énergies, nous montons sur le pont, chargés d'appareils de photographie et de bagages.
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Le youyou est paré. « Pousse! » Un bruit de gaffes, le « flac » de deux pelles d'aviron éclaboussant Teau calme : nous sommes partis.
L'air est frais, sentant la pluie; l'eau sombre, immobile, rayée de bandes vaguement lumineuses. Tout est silencieux dans le port. Le jour se lève. De lourds nuages noirs flottent encore sur nos têtes, mais çà et là s'éclaircissent de plaques bleues.
Il s'agit de trouver des Kouroumas. A cette heure matinale, les fiacres s'alignent le long d'un mur, mélancoliques, mais point de cochers. Ils dorment encore. Notre attitude et notre accoutrement ne laissant aucun doute sur nos intentions, un passant serviable s'empresse d'aller nous quérir une paire d'hommeschevaux.
C'est une sensation délicieuse de rouler à travers les rues noires et les flaques d'eau par cette fraîche matinée ; de se sentir décidément parti, de se dire que pendant cinq jours on va plonger dans un monde inconnu, errer à tra-
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vers des paysages insoupçonnés, au gré de sa fantaisie et de Timprévu. Quelle divine chose que la liberté !
Nous traversons le vieux Nagasaki, les ravins antiques qu'enjambent d'innombrables arches de lierre. Tout s'éveille; les oiseaux chantent, les feuillages humides de pluie ont des couleurs plus fraîches, les torrents des voix plus cristallines. Sur les portes des maisons, de jolies mousmés font leur toilette; elles nous saluent d'un ohaïho gazouillant et d'un matinal sourire. Au pied des montagnes d'Himi, nos djins s'arrêtent pour acheter de légères sandales de paille tressée. Il fait grand jour. Audessus de la dentelle de sapins qui couronne les hautes cimes s'envolent de transparents flocons de vapeur rose.
Voici le soleil. Les sommets brillent; puis la clarté descend, réchauflant les bois humides. Les nuances violettes des profondeurs de la gorge s'atténuent; les grandes ombres se replient. Nous atteignons le cola pied, nos djins
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traînant péniblement nos véhicules derrière nous.
Un panorama inondé de lumière nous attend au sortir de la tranchée. La vallée d'Himi, la flaque d'eau du golfe d'Aba, le bras de mer qui nous sépare de TOnsen, nagent dans une atmosphère éblouissante.
La beauté du paysage nous est gâtée par une sourde inquiétude. S'il fait calme plat, il faudra franchir à Taviron les quinze milles qui séparent Aba du petit port d'Obama, là-bas, sous les montagnes bleues. C'est un horrible retard, capable de nous faire manquer le bateau de Koumamoto et de ruiner tous nos projets.
Nous dévalons rapidement le versant oriental d'Himi-Tojé. Un sentier boueux nous conduit à Aba. Là, grande discussion sous une tonnelle de vigne vierge, avec des pêcheurs qui finissent par nous emmener au milieu des cris joyeux et des souhaits d'une population d'enfants.
Nous suivons un labyrinthe de canaux, parmi des îles merveilleusement vertes et des rochers
de formes étranges. De grands pins tordent leurs branches sur les falaises. Un pêcheur à la ligne habite seul ces solitudes fraîches. De loin en loin un village se blottit dans un repli de la côte. La jolie silhouette d'Aba a depuis longtemps disparu derrière nous. Nos trois pêcheurs ont mis habit bas pour mieux godiller. Le patron est un homme robuste d'une cinquantaine d'années, à la physionomie ouverte et joviale. De ses deux compagnons, Tun est horriblement marqué de petite vérole et conserve malgré tout des traits sympathiques; Tautre, uniquement vêtu d'une serviette artistiquement nouée et d'une paire de lunettes, maigre et pâle, a l'air d'un instituteur en rupture de ban. C'est d'ailleurs le plus lettré de la bande. Il sait quelques mots d'anglais. Quand, sortis des chenaux, nous nous élançons a travers le golfe lumineux en déployant de jolies voiles nattées, il dépose sa godille et vient essayer d'entamer la conversation. De braves gens, ces pêcheurs. La dure vie du large leur a imprimé ce même caractère
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d'honnêteté naïve et de bonté bmsqne que l'on retrouve chez leurs collègues de Bretagne, les rudes gars de Douamenez, d'Audieme ou de Penmarch. Lia mer est une bonne éducatrice.
Nos trois pêcheurs ont £ût la guerre de Chine. Leur curiosité s'allume quand ils apprennent que nous venons de Corée. Puis ils s'intéressent à notre voyage, nous donnent quelques renseignements sur les montagnes d'Onsen que nous allons escalader ce soir. Nos appareils de photographie provoquent des étonnements enfantins. Couchés sur les nattes, dans l'étroite cabine du sampan, nous nous laissons bercer par les petites lames que soulève la brise naissante. Ellle ne tarde pas à fraîchir, le tangage devient dur dans cette boîte close. Par les interstices des planches nous apercevons la mer élincelante, la presqu'île de Shimabara dont les détails se précisent en s'assombrissant ; au delà, la côte de Mishima, et, en arrière, dans une trouée de lumière aveuglante qu'encadrent la toiture et les parois de la cabine, les coUines
d'Aba et de Mogui qui pâlissent dans Téloignement. Nous déballons des provisions et déjeunons, à la grande joie des Japonais. Ils veulent goûter le vin de France, font une horrible grimace et le déclarent exécrable. Ils préfèrent le saké; pas nous.
A onze heures et demie, nous débarquons dans la petite anse de Kanahama, au sud d'Obama, qu'il nous eût fallu une bordée de plus pour atteindre. De hauts rochers déchiquetés plongent dans une flaque d'eau tranquille. Nous nous éloignons, précédés d'un guide que nous a procuré le pêcheur.
A l'entrée du hameau de Kanahama, on nous appelle dans une boutique de barbier où notre guide est allé acheter des savates. On veut nous faire boire du saké et manger des kashi. Impossible de résister aux instances de ces braves gens. Toutefois, après quelques coupes de saké, nous refusons de nous asseoir et nous essayons de partir. Mais il y a dans le fond de la boutique une jolie fille aux yeux noirs, vifs,
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intelligents, rieurs; une fraîche figure de mousmé, pas du tout mîèvre et nipponne, avec un air d'andalouse sous un kimono japonais.
(( li beppin dahnah ! — Oh ! la jolie fille. » Et le père et la mère de la pousser aussitôt à nos pieds, presque dans nos bras, toute rougissante et toute confuse. Comment résister etii geste gracieux avec lequel elle nous tend la coupe de saké, en levant sur nous des yeux interrogateurs, à la fois malicieux, candides et étincelants ! J*ai bu et lui ai tendu la coupe ; elle y a trempé ses lèvres rouges et me Ta de nouveau remplie jusqu'au bord. Après avoir deux ou trois fois répété ce manège, nous nous sommes aperçus que nous étions pressés. En vain la mère a essayé de se suspendre à nos bras pour nous retenir; en vain le père a dit a Tenfant de s'attacher à nous, elle qui nous plaisait tant. Elle n'a pas osé. Nous sommes partis, touchés de l'hospitalité. antique de ces braves gens qui nous auraient tout donné, même leur fille, et qui nous ont accompagné de leurs plus belles
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révérences, de leurs souhaits les plus cordiaux. Pauvre petite I Elle est restée muette et nous a suivi d'un regard voilé de mélancolie. Une amertume m*a envahi à la pensée qu'elle a pu se dire tristement : « Ils ne m'ont pas trouvée assez jolie, mon sourire pour eux n'est rien. » Enfant, si tu savais quelle fatalité nous entraîne à la poursuite d'un idéal chimérique, quelle étrange folie nous pousse à travers le monde à la recherche d'un bonheur fugitif et de satisfactions vaines, à user notre jeunesse solitaire loin des douces joies du foyer, loin des tendresses de la famille, tu verserais sur nous des larmes de pitié...
Allons I le soleil flamboie, l'atmosphère est ardente, le ciel est de métal fondu; nos jambes fléchissent, nos tempes battent, notre cœur palpite, la sueur ruisselle de nos fronts ; plus haut I montons encore, plus haut que les sapins qui tremblent, plus haut que les horizons qui vacillent, plus haut que les landes dévastées, plus haut que les crêtes qui moutonnent, plus
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haut, vers le pic sublime, vers la voûte incandescente, plus haut 1 montons toujours I Qu'importent un appel fugitif, une mélodie qui se perd, une vision qui s*eflacel qu'importent les choses de la terre, une illusion d amour, un rêve de bonheur, qu'importent une fleur, un sourire, une larme, une espérance! Un poète l'a dit, celui des midis embrasés et des lassitudes infinies :
Qaest'Ce que tout cela qui n'estpas éternel!
Et pourtant, à l'heure où j'écris ces lignes, après que plusieurs jours de voyage ont accumulé les impressions et les souvenirs, du chaos de ces visions innombrables il en est une qui se détache, fraîche et vivante comme une fleur :
c'est la jeune fille inconnue rencontrée un soir à Kanahama, la grâce et la pudeur du sourire unies à un si provocant abandon, le regard velouté de ces beaux yeux noirs que je ne reverrai jamais.
Après une petite halte dans une chaumière
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sauvage et une ascension interminable à travers les bois de pins, nous débouchons sur un immense plateau ondulé. Du gazon vert semé de pierres grises et brodé d'immortelles ; çà et là quelques touffes d'edelweiss. En face de nous rOnsen-Daké dresse un cône majestueux, en arrière le Fougen plonge sa cime violette dans un chaos de vapeurs. Il est midi et demie. La chaleur est accablante. Il pleut du feu. Un horizon immense déploie à nos yeux éblouis les quatre golfes miroitants de Koumamoto, d'Aba, d'Omura et de Nagasaki, un dédale d'îles et d'îlots innombrables baignés dans une transparence mauve. A l'est c'est Kiou-Siou, une étendue sans limites où des plans successifs de montagnes se dégradent jusqu'à d'insaisissables lointains; au nord, l'isthme d'Aitsu, crête rose qui retient la presqu'île de Shimabara aux montagnes de Buzen et de Nagasaki. Sur la nappe étincelante d'Aba, pas une voile. Notre sampan dort encore dans la crique deKanahama, là-bas, au delà des grands bois de pins. Un Nippon
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vient de nous croiser, suivi de deux petites filles ; leurs ombrelles multicolores descendent dans la vallée verte et profonde qui s'éloigne dans le sud vers le port de Kochinotsou.
Halte I Nous nous laissons tomber lourdement sur rherbe, et, sous les yeux du guide ébahi, nous absorbons un litre de vin de cambuse jusqu'à la dernière goutte. Puis nous reprenons un sentier sauvage vers le Fougen.
Dans une pittoresque vallée le toit d'une tchaya nous apparaît tout à coup : a De la limonade, de la bière et de Teau fraîche I » Décidément ces montagnes sont aussi truquées que les Alpes. Nous allons découvrir un funiculaire au prochain tournant. Pendant que nous nous livrons à une quantité d ablutions internes et externes, le guide absorbe d'extraordinaires macaronis : une pâte molle et visqueuse, en longs filaments, qui trempe dans de l'eau tiède.
Le sentier serpente à travers de beaux bois odorants. L'apparition d'un Anglais à longs
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favoris blonds plantés dans un beefsteak sanguinolent, et de deux filles d'Albion, aussi plates que vigoureuses, détermine chez nous une impression analogue à celle dont il est parlé au livre de Job :
El le poil de ma chair se hérissa d^horreur.
Comment! même au Japon, à quatre mille lieues de l'Angleterre, on ne peut pas se promener sans rencontrer John Bull ! Je parierais que nous. allons tomber sur un hôtel anglais, des domestiques anglais, des Japonais qui parlent anglais, des petits chiens anglais, de vieilles anglaises et de « youngladies », un jeu de tennis ou de cricket, et des chevaux anglais montés par des gentlemen très raides tournant sur un manège anglais. Effectivement, quand nous sortons du fourré pour traverser un maigre torrent d'eau sulfureuse, nous débouchons au fond d'un cirque boisé où se groupent quelques maisons : c'est Onsen. Au premier plan un hôtel moderne étale toutes les appa-
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rences du comfort britannique. En arrière, au pied de la montagne, le vent tord de hauts panaches de fumée. Ce sont les solfatares et les sources chaudes dont la présence a motivé l'installation du sanatorium que nous avons sous les yeux.
Nous y voici. Un terrain décoloré où le soufre a rongé toute végétation, des monticules, des boursouflements, formés de dépôts calcaires et qui réverbèrent d'une manière aveuglante les rayons du soleil; parmi eux des flaques d'eau jaune couvertes d'écume, et que la chaleur du foyer souterrain maintient en état d'ébullition constante. Tout autour la terre est blanche,' brûlante, molle, et fume continuellement.
Plus loin on entend des bruits de chaudière.
Des vapeurs fuient, mêlées de jets bouillants, sous de larges blocs qu'elles semblent ronger. Les sifflements effrayants de ces soupapes, la violence de projection de la vapeur, tout donne rimpression d'une force incalculable, maintenue sous une carapace trop fragile ; les pierres
vont se soulever, la terre va s'ouvrir et Texplosion fera jaillir des torrents de flammes et d'eau bouillante de l'énorme et trop vieille marmite désemparée*
Les sources sont très nombreuses, et de multiples rideaux de fumée nous voilent à demi, vers le nord, la coupure verte par où s'échappe le sentier d'Aitsu,
Une discussion irritante avec notre guide nous oblige à le congédier, et nous repartons seuls, chargés comme des baudets. Le propriétaire de l'hôtel nous a donné quelques indications bien vagues, et nous n'avons pas de carte. Après avoir escaladé, suant et soufflant, la crête qui domine les sources, nous débouchons audessus d'une large vallée dénudée. Plus rien qu'un maigre gazon semé de pierres volcaniques, de lourds blocs noirs et bleus; la solitude et le silence des hauts sommets. Un sentier à peine dessiné gravit la crête qui court sur notre gauche, et disparaît sur l'autre versant. En face de nous le Fougen dresse ses pentes
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raides et dévastées. D... affublé d'un chapeau australien et de guêtres de chasse, chargé d'un appareil photographique, d'une musette et d'un grand sac, fait songer à quelque chemineau fabuleux, à des chercheurs d'or, à des personnages de Fenimore Cooper.
Le sentier se dédouble. Inquiétude vague.
De quel côté faut-il aller 1 Nous cherchons en vain un Nippon qui puisse nous donner un renseignement. Une tache noire où nous avons espéré trouver une hutte au fond de la vallée n'est qu'un amas de blocs et de broussailles. Pas de boussole ; mais d'après la direction du soleil, un des sentiers s'éloigne vers le nord, l'autre vers le sud. Et Shimabara est dans l'est, juste de l'autre côté du Fougen I Nous appelons ; l'écho nous renvoie nos appels sans réponse.
Il n'y a personne. Toutefois, six cents mètres plus loin, D... croit entendre un cri. Il hèle de nouveau. Le même cri retentit, une sorte de (( han )) mélancolique et profond ; et un grand gerfaut, dérangé dans sa quiétude, passe sur
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nos têtes, les ailes déployées. Puis il va se poser sur une aiguille de rocher, et son profil se découpe sur le ciel comme celui d'un oiseau fatidique, le sphinx mystérieux de cette vallée.
Nous avons jeté un sou en l'air. Facel A droite. Nous nous enfonçons dans une gorge où de grands rocs pendent sur des abîmes de verdure. Notre sentier s'accroche au flanc de la muraille orientale, puis la gravit. Une plaine immense oii descendent d'innombrables ravins développe à nos pieds son tapis semé de villages. Mais que la mer est loin ! N'est-ce pas là le sud de la presqu'île? Au delà de la grande nappe grise et brillante s'éparpillent les îlots de Midzoumi. Plus loin ce sont encore des plaines et des montagnes bleues.
Descendons vers la mer. Peut-être trouverons-nous en bas un village et des djins. C'est une descente vertigineuse. Nous chevauchons un instant sur une étroite crête. Si notre sentier tourne à droite, c'est l'égarement complet. Dieu soit loiiél il traverse un petit col et descend
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vers la gauche sur un plateau couvert de pâturages. Au même instant nous apercevons Shimabara au pied d'une montagne étrange et abrupte ; cette même montagne qui s'est jadis éboulée d'après la tradition, et dont les débris constituent les îlots qui ferment l'entrée du port de Minnalo.
Voici une chaumière ; nous interrogeons un enfant, nous sommes dans le bon chemin.
Notre marche s'accélère. Le col, les hauts sommets restent loin derrière nous. Le plateau est immense. A gauche, un ravin profond nous sépare des pentes boisées. La lisière d'une forêt de pins court sur la droite. Le ciel est gris, les nuages hauts. Le soir descend, la lumière est douce. Tout est calme sur ces hauteurs. Pas un être vivant. L'air est plein des senteurs des pins et de l'herbe fraîche. La poitrine se dilate. Une vigueur nouvelle vous envahit en même temps qu'une impression de paix profonde et en quelque sorte religieuse. Il n'est rien qui élève l'âme plus qu'un beau paysage. Celui-ci
m'émeut d'autant plus que j'y retrouve l'écho de lointains souvenirs, comme un vague parfum des Alpes et des Pyrénées. Il n'y manque que le bruit argentin des clochettes, les troupeaux qui rentrent au crépuscule à pas lents.
Nous dégringolons maintenant à travers une merveilleuse forêt où les pins, les eucalyptus, les camphriers et les térébinthes nouent leurs branches odorantes, en inextricables dômes de verdures, avec la propreté et l'élégance d'un parc soigneusement entretenu. Au bord d'un joli torrent, un Nippon nous apprend que nous sommes encore à deux lieues de Minnato. Le chemin du reste est charmant. Il court parallèlement à la mer sur un plateau d'environ trois cents mètres d'altitude, bordé de buissons fleuris, de beaux bois, et parfois de coquettes maisons, où des mousmés, que nous surprenons prenant un bain de fraîcheur dans un costume de nymphes, poussent de petits cris en nous apercevant. Ce pays est si beau, cette soirée si
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calme, d'une sérénité si simple et si grande, que j'oublie la mièvrerie, rafleterie de ce Japon et de ses habitants, que je songe à la Grèce, aux pures et nobles lignes de l'art et de la poésie antiques, et qu'il me semble à chaque pas que l'écorce des chênes va s'entr'ouvrir pour laisser sortir une dryade, que de belles nymphes vont venir baigner dans les sources claires le frais albâtre de leurs pieds nus.
Parfois une déchirure dans le rideau des bois nous permet d'apercevoir la mer, les montagnes où le soir met d'exquises teintes violettes, les bateaux qui croisent leur sillage dans le golfe, allant vers Shimabaraou Kochinotsou.
Après une heure et demie de marche nous atteignons un petit village, au-dessus des précipices du Maëyama; puis, la route oblique à droite et nous recommençons à descendre.
Voici un nouveau village. Il y a des djins. Hurrah ! Nous en louons deux, et nous faisons une entrée triomphale dans Shimabara, au milieu des exclamations d'une foule curieuse, révolu-
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tionnée par Tarrivée extraordinaire de deux Européens.
Quelques instants plus tard, mollement étendus sur des nattes dans une chambre de Chikougo-ya, ayant substitué à nos lourds vêtements de frais kimonos nippons, nous mangions gaiement, à l'aide des bâtonnets classiques, le poisson cru et le riz au thé. Puis on a disposé sur le sol deux larges matelas, deux petits oreillers de bois que nous nous sommes empressés d'entourer des quelques vêtements qui nous restaient. Deux matelas plus légers nous ont été offerts en guise de couvertures. La même moustiquaire a suspendu son tissu léger au-dessus de nos lits jumeaux, et nous nous sommes endormis du sommeil de l'innocence très fatiguée.
Mardi,
Déjeuner nippon au réveil, petits bâtons, petits bols, petites soucoupes, etc.. On nous
avait demandé hier nos passeports et le but de notre voyage. On nous remet à la fois la note, une noie bien modeste, et des billets poi|r le bateau de Koumamoto. Tous ces braves gens sont pleins de prévenances. Je ne reproche a leur établissement qu'un seul défaut, — il est d'ailleurs national, — l'impossibilité d'y faire une toilette convenable le matin. Ils ne connaissent pas le savon. On va dans une grande cour, habillé du kimono traditionnel que l'on dépose sans aucun souci des servantes qui passent ou des femmes qui regardent aux fenêtres. Un baquet d'eau froide est là, un autre d'eau chaude, et l'on s'ablutionne. C'est un peu primitif.
Un sampan nous conduit au bateau à vapeur. Deux îlots de verdure protègent du côté du large le port encombré de barques et de jonques. Shimabara est une vieille ville très curieuse. Elle se développe sur une lieue de longueur au pied du Maëyama. Le faubourg maritime : Minnato, que seul nous avons tra-
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versé, n'est qu'une rue étroite et bordée de petites maisons pressées. Shimabara a été jadis la capitale d'un puissant daïmio. Au xvii* siècle, son château fut le théâtre d'une lutte sanglante entre les chrétiens révoltés et l'armée du shogun. Actuellement, la ville n'est renommée que par la beauté de ses environs et de son golfe, où la légende fait courir, la nuit, à certaines époques de l'année, les flammes mystérieuses des (( shiranui ».
Le bateau à vapeur qui nous attend n'est rien moins qu'un transatlantique. Une aflreuse coquille de noix, munie d'une sorte de ronfle pour abriter la chambre des machines et « le salon )). Naturellement personne n'est descendu dans la cabine. Tous les colis ont été empilés au-dessus; et, à côté d'eux, les passagers se sont assis sur de petites nattes, dans une position dont les Japonais seuls peuvent apprécier la commodité. De cette ingénieuse répartition de poids il résulte que le bateau ne demande qu'à chavirer. Il suffit qu'une main se cram-
ponne à la balustrade pour qu'il s'incline de vingt-cinq degrés. Les nouveaux arrivants n'ont d'ailleurs qu'une préoccupation : monter le plus haut possible. Ils grimperaient sur leurs frères si on ne les en empêchait. Nous obtenons péniblement d'un policeman qu'il fasse descendre quelques bagages dans les fonds. On réquisitionne un sampan. On lui donne une remorque. Quelques braves gens, que malgré tout les oscillations du bateau commençaient à inquiéter, y prennent place ; et nous appareillons en donnant une bande terrible sur bâbord. Heureusement la mer est plate. Le moindre clapotis nous eût roulés.
Shimabara se développe derrière nous, tandis que la silhouette de tout le massif de l'Onsen se projette en ombre gris pâle sur le ciel matinal. Peu à peu, la côte orientale du golfe s'accentue. A onze heures, nous mouillons à l'entrée d'un petit port : Yakhouan, sans doute, qui est à deux (( ris » de Koumamoto. Toutefois nous n'apercevons ni les fumées de la ville
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ni Tembouchure de la rivière indiquée sur la carte. On nous annonce qu'il y a un chemin de fer. — Tiens! nous Fignorions. — En roule pour (( the railway station » .
Là, il faut attendre une heure. Enfin voici le train. On nous donne des billets qui nous semblent très chers pour un parcours de huit kilomètres.
En route I Les trains nippons résument bien pour moi l'impression du Japon nouveau, de cette vieille race dont un badigeon de civilisation occidentale défigure tant bien que mal les traits polis par les siècles. Ce petit peuple ne pouvait avoir que de petits trains. Les voies sont étroites, les locomotives microscopiques, les wagons de dimensions très réduites, tout en affectant la disposition longitudinale des plus modernes « cars » américains. Ce ne sont guère que de grands decau villes, a peine capables d'atteindre les vitesses de nos omnibus.
Deux voyageurs sont installés dans notre compartiment; l'un en costmne japonais très
élégant, constellé de « monnes » , une souple valise de cuir près de lui ; Tautre vêtu à l'européenne, la moustache en croc, et Tair martial d'un grognard. Un officier, évidemment. Un sabre qui traîne dans le filet et une casquette mal enveloppée achèvent de fixer notre opinion. C'est un commandant. Un employé vient demander les billets. Il s'est découvert; les voyageurs et lui échangent d'interminables révérences. Bel exemple de poHtesse pour le personnel de nos chemins de fer.
Nous traversons un pays fertile et vert. N'étaient les rizières qui donnent un cachet particulier au paysage, on se croirait dans un coin de la Touraine ou du Poitou. Des paysans, à moitié nus ou sanglés dans un vêtement de grosse toile bleue, conduisent des charrues alternativement attelées d'un bœuf ou d'un cheval. Les femmes travaillent, les pieds garnis de socques, la robe nouée et légèrement retroussée. Elles sont petites mais robustes, avec de fraîches couleurs sur leurs visages ronds.
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Le train s'est arrêté. Est-ce Koumamoto?
Non, plus loin. A la gare suivante nous réunissons notre bagage. Évidemment nous sommes arrivés. Il n'y avait que huit kilomètres à franchir, et nous filons à toute vapeur depuis vingt minutes. Mais où est la ville, et le fameux château dont parle le guide? Les employés circulent, criant un nom inconnu. Nous interrogeons l'un d'eux : il paraît très étonné; un enfant : il ne comprend pas et nous offre de la Umonade. Le commandant nous considère avec ahurissement; à la fin il daigne nous dire que Koumamoto est plus loin, bien plus loin. Cette bonne action accomplie, il se souvient qu'il est nippon, retire ses souliers pour ne pas abîmer les coussins, et s'assied sur ses talons et ses chaussettes en allumant un papelito. Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie? Où diable sommes-nous? Ohl une lueur I La carte ne porte pas de chemin de fer entre Yakhouan et Koumamoto ; sur la gare de départ il y avait un nom écrit : Nagasa. Nous sautons sur le guide.
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Nous trouvons Nagasa à cinquante kilomètres au nord de Koumamoto. Nous nous sommes simplement trompés de vapeur.
La voie ferrée a quitté la plaine pour s'enfoncer dans une région montagneuse. Ce sont les contreforts du Kimbosan, le pic situé au nord -ouest de Koumamoto. La pluie qui commence à tomber les noie dans une teinte grisaille. Nous débouchons dans une belle vallée; nous traversons la Shira-Kawa sur un pont métallique. Nous sommes arrivés.
Il pleut toujours. Deux djinrikchas nous enferment hermétiquement sous leurs capotes, et nous roulons à travers les flaques de boue vers Tauberge de Togui-ya. Nous suivons d'interminables rues très larges, plantées d'arbres, bordées de petites maisons de bois où s'agite une population empressée. Mêmes costumes qu'à Nagasaki; mais plus de vie, plus de mouvement. Ce n'est plus la vieille cité, tranquille et vénérable. Des soldats passent en uniforme
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blanc crotté, le képi galonné de jaune sur leur figure brutale. Un général qui nous croise au grand trot, suivi de son état-major, éclabousse mon djin, qui a l'air flatté de cette attention délicate. Des mousmés montées sur de grands socques pataugent sous d'immenses parapluies jaunes, deux à deux, la robe retroussée, babillant et riant.
Le premier aspect de Togui-ya n'a rien d'attachant. Pas de façade ; une porte basse et large ouvrant sur un couloir sombre ; une véritable entrée d'écurie. Au bas d'un escalier trente paires de socques sont alignées, concurremment avec des souliers de toute forme et de toute grandeur, qui révèlent des hôtes japonais d'une civilisation avancée. Un personnel très nombreux nous comble de salamalecs et se précipite pour ôter nos chaussures. On nous donne une vaste chambre nattée, fermée par des panneaux à coulisses ornés de peintures japonaises. C'est la plus belle de la maison. Au-dessus des panneaux qui constituent les cloisons, il y en a
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d'autres, ajourés, formés de branches et de feuillages en bois sculpte. Près de nous logent deux Japonais de marque. Il y a un vieux à lunettes qui griffonne avec rage sur un escabeau. Ce doit être un romancier. Il est très poli. Deux mousmés sont à nos ordres: elles ont le caractère gai, et une certaine coquetterie manifestée par les innombrables coups d'œil qu'elles jettent à la glace du couloir. Au bout de quelques minutes d'une causerie émaillée d'éclats de rire absurdes et de gestes expressifs, Tune d'elles nous montre sa photographie.
Touchant abandon.
La Shirakawa coule sous notre balcon. En buvant du thé, nous regardons mélancoliquement glisser les gouttes de pluie sur le feuillage des grands arbres qui la bordent.
Nous nous enquérons de la demeure du missionnaire catholique <( uppa no Kyoshi ».
Nos hôtes donnent des renseignements aux djins qu'on noua a fait avancer, et nous partons. Encore des avenues plantées d'arbres maigres ;
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puis un canal que bordent les murailles du château, d'immenses boulevards dénudés, des terrains vagues où poussent çà et là de grands bâtiments modernes : une école, une caserne, le palais du préfet : Kencho. Les djins courent toujours à travers la boue. On a la sensation d'être en pleine campagne. Koumamoto, comme presque toutes les agglomérations japonaises, a l'aspect panaché et l'éparpillement d'une banlieue. Nous entrons dans la cour d'une école. Le portier ne comprend rien ; deux élèves pas davantage. Nous pénétrons dans l'établissement assez pour avoir l'impression d'un grand corridor qui unit les dimensions académiques à la malpropreté poussiéreuse d'une école de village. Il y a beaucoup de taches d'encre. La civilisation européenne n'aura pas été sans profit pour les Nippons. Elle leur aura appris au moins à se salir les doigts. Un professeur japonais vêtu comme un instituteur, avec une tête appropriée, finit par manifester de vagues signes de compréhension. Le père n'habite pas là. Ceci est
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une école préparatoire où les professeurs de langues vivantes sont deux clergymen. C'est ce qui a induit nos hôtes en erreur. — Que le ciel leur pardonne! Ce pion est d'ailleurs assez complaisant. Il connaît le missionnaire et donne à nos coureurs son adresse exacte : Tetorihoncho. Vingt minutes plus tard on nous arrête devant une porte surmontée d'une croix. A l'extrémité d'un petit jardin fleuri s'élève une chapelle catholique, construite en bois, à la mode nipponne, mais avec de pieuses statues qui viennent de France. Le père nous reçoit gentiment mais sans effusion. C'est un homme parfaitement calme, doué d'une barbe vénérable et de formes solennelles. Il est ici depuis plusieurs années. Koumamoto est peu fréquenté des Européens. Il n'y a pas vu plus de trois ou quatre Français, tous oflBciers de marine, venus dans les mêmes conditions que nous. Il se met à notre disposition pour nous trouver des djins, nous donne quelques renseignements pratiques et un verre de bière. Nous le remercions et nous
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parlons pour aller visiter le château, car le temps s'est levé.
Le château de Koumamoto, ancienne résidence des princes de Higo, était autrefois un des plus beaux du Japon. Mais il y a loin des casernes qu'enferment actuellement ses murailles au palais d'architecture étrange et somptueuse que Kiyomasa fît bâtir au moyen âge.
L'incendie de 1874 a détruit les constructions primitives. Les huit tours blanches, aux toits superposés et recourbés sur l'arête desquels se tordaient des dragons, se sont effondrées. Une seule aile a été relevée. Elle sert de quartier général à la garnison de la place. Ce qui est resté, ce sont les murailles; dea murailles gigantesques au sommet desquelles l'imagination peut facilement replacer les innombrables postes de veille, les clochetons, les tourelles, les constructions fantastiques et menaçantes. Les flancs s'incurvent légèrement et s'épanouissent à la base dans le fossé. L'enceinte est immense. Le côté qui regarde la ville, protégé par une
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large dérivation de la Shirakawa est relaUvement peu élevé. Sur les pentes de la colline où s'étageaii le château, ce sont des murs d'une prodigieuse hauteur, vieux, couverts de mousse, lézardés par les tremblements de terre, noircis par le temps. A l'intérieur de la première enceinte, deux ou trois autres défendent des corps de logis séparés, très hautes aussi, audessus desquelles des chênes séculaires laissent pendre leur chevelure, et dont les pieds plongent dans des bassins d'eau glauque où dorment des lotus. Il y en a quelquefois deux ou trois étages superposés parmi les verdures.
C'est comme une apparition des jardins suspendus de Sémiramis. Je ne sais s'il existe en France de château féodal dont les remparts donnent une pareille impression de puissance souveraine, de l'abîme creusé entre le seigneur dans sa forteresse de pierre et le peuple minuscule et soumis dans ses fragiles maisons de bois. Mais ce qui manque ici, c'est la demeure même du prince, ce sont ces admirables manoirs gar-
nis de donjons et de tours, dont les créneaux se perdaient dans le ciel, et dont la hautaine silhouette, drapée dans le lierre des siècles, se dresse encore sur les campagnes de Pierrefonds ou de Coucy.
Nous avons gravi la colline et dit à nos djins : (( Suizengi. » C'est le nom d'un jardin public de Koumamoto. Les habitants en sont très fiers, parait-il. Nous nous enfonçons dans un faubourg ; nous traversons deux bras de la Shirakaw^a à peu près desséchée, et nous fuyons en rase campagne sur une route pleine de boue et d'ornières. La plaine est fort belle. Koumamoto disparait derrière nous, comme écrasée, tapie parmi les feuillages verts. Nos djins s'arrêtent devant un torie. Nous entrons. Un joli gave coule entre deux pelouses, dans un lit semé à dessin de blocs de granit que frange l'écume. A droite et à gauche, entre des massifs touffus, s'ouvre une perspective de pont rustique et de temples semblables à des chalets suisses. Le génie japonais se révèle par les petits mamelons
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artificiels qui boursouflent les pelouses, miniatures de montagnes piquées çà et là de miniatures d'arbres, de tout petits sapins, de microscopiques cyprès, de palmiers minuscules. C'est lilliputien, et plus étrange que joli. En arrêtant la nature dans son développement on n'a réussi qu'à la faire grimacer.
Rentrés à Ïogui-Ya, nous nous installons sur le balcon où les derniers rayons du soleil filtrent à travers les larges feuilles des figuiers sauvages. L'eau de la Shirakawa murmure à nos pieds, et le son d'un chamécen monte lent et plaintif d'une salle basse, avec les intonations traînantes d'une guécha.
On nous sert un dîner européen confectionné avec le plus grand soin, du poisson grillé exquis, un beefsteak qu'un Anglais admirerait, et des légumes variés; le tout arrosé de la meilleure bière d'Asahi.
Pendant le dîner on introduit un Nippon qui vient tomber à genoux devant nos seigneuries. C'est un djin que nous envoie le missionnaire.
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Il s'offre avec trois camarades pour nous conduire demain à TAso-San, moyennant dix piastres et quelques rafraîchissements. Il répond à nos questions avec la plus grande déférence, toujours à genoux. Demain, à quatre heures sonnantes, il nous attendra sur le seuil de Togui- Ya, avec deux pousse-pousse attelés chacun de deux djins alertes. Il se prosterne, le front sur les nattes, se relève et disparaît.
Deux nêsans viennent disposer nos lits à l'européenne. L'une, vieille, expérimentée et qui connaît les goûts dépravés des occidentaux, donne des conseils à la plus jeune. Deux matelas sont étendus sur les nattes presque côte à côte; puis deux autres sur les premiers, pour donner plus de moelleux à cette couche de sybarites. Un drap blanc recouvre l'ensemble; puis un coussin enveloppé d'une serviette est disposé avec des précautions minutieuses. Un troisième matelas sert de couverture. On apporte la moustiquaire : le tendelet de gaze de Chrysanthème et de Loti. Il est de forme cubique, idéa-
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lement transparent et léger, avec une branche fleurie brodée en blanc sur Tun des côtés. On le suspend par les quatre coins. On a retiré la lampe ; une douce clarté de veilleuse filtre dans la chambre nipponne par les panneaux ajourés. Sous ce voile de songe, fin comme une magique toile d'araignée, où s'abritent nos lits jumeaux, on est mieux encore pour rêver que pour dormir. Je laisse vagabonder mon imagination jusqu'au moment où le sommeil vient arrêter ses ébats sur une comparaison ingénieuse; il me semble que nous sommes deux camemberts délicats, soigneusement conservés sous une délicieuse cloche à fromage.
Mercredi.
A trois heures et demie, apparition de la vieille nêsan. Nos djins sont en bas. Nous montons chacun dans notre véhicule, où l'on nous
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empaquette douillettement dans de chaudes couvertures. Il fait encore nuit noire. Nous suivons les fossés du château, des esplanades, des rues étroites, des ponts, une grande route boueuse. Nous sommes dans la campagne. Le jour se lève. L'air est doux et frais. Quelques coins d'azur se montrent entre les nuages. Peutêtre fera-t-il beau temps. La pluie d'hier et la rosée de la nuit ont imbibé le sol. Il s'en dégage une fraîche odeur de terre et de verdure mouillées ; et dans le fond de la vallée, sur la rivière, s'immobilisent de lourdes vapeurs. La silhouette svelte d'un pont de bois s'encadre un instant dans une trouée de saules, puis la route quitte les bords de la Shirakawa. Elle s'enfonce entre deux rangées de ces cryptomérias qui bordent les vieilles routes impériales du Japon. Ils s'alignent à perte de vue, étroitement serrés. C'est plus qu'un rideau de verdure, c'est une palissade de titans. Rien de plus solennel que ces troncs séculaires, dont les racines énormes rampent et s'enchevêtrent, et qui montent, ri-
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gides, habillés de verdure sombre, à d'invraisemblables hauteurs. Ils ont pour socle deux talus gazonnés entre lesquels la route est encaissée. Et c'est comme une colonnade immense, au bout de laquelle on s'attend toujours à voir paraître quelque temple merveilleux. Bientôt de chaque côté il y en a deux rangs, entre lesquels passe un petit sentier, mystérieux et poétique, un sentier de rêve, un sentier d'amants. Derrière, on aperçoit la plaine comme à travers une forêt. Une nouvelle rangée de cryptomérias divise la route en deux avenues parallèles. Elles ont ensemble plus de quarante mètres de largeur. Cela court d'un bout à l'autre de l'horizon et se perd dans des lointains gris. Il n'y a rien en Europe de comparable. On songe aux grandes voies romaines qui conduisaient les légions aux limites du monde. Mais elles n'étaient pas si belles. Elles n'avaient pas le silence et l'ombre de ces allées enchantées. Ici l'esprit évoque de somptueux cortèges, des mikados, des daïmios aux merveilleux costumes, toute la
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splendeur d'une cour asiatique. Cette voûte de verdure prolongeait à travers les campagnes le recueillement des palais où se renfermait celui que nul ne devait regarder, celui devant qui tout Japonais se prosternait la face contre terre : l'empereur, descendant des dieux, le fils du Soleil Levant, que le soleil lui-même ne devait pas voir.
Maintenant, il n'y a plus que de petites nipponnes au kimono de couleur vive, aux cheveux bien peignés, qui se glissent, minuscules, au pied des arbres géants. Elles nous considèrent avec curiosité. Puis elles repartent d'une démarche drôle sur leurs grands socques, en levant à cause de la boue leur robe sur de très beaux mollets. C'est infiniment gracieux, ces apparitions de fée dans un pareil cadre, et nous serions tout à la poésie, n'étaient les cahots affreux dont ne nous défend guère la suspension un peu primitive de nos véhicules. Le chemin est complètement défoncé. A chaque instant nous restons collés, incrustés dans la boue.
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Nos djins nous en arrachent avec des efforts prodigieux. Il y a des heures qu'ils courent, sans autre trace de fatigue qu'une rosée de sueur. Et toujours du même trot léger, élastique, que rythme tous les deux ^as les cris alternés des deux coureurs de chaque djinrikcha : lo... lo, ahin... ahin, yoroshi... yoroshil... etc.. Ils changent de cris tous les quarts d'heure pour se reposer. A six heures, nous traversons un petit village à bride abattue. Les cryptomérias ont cessé ; une large et belle vallée s'ouvre devant nous. Des bouquets de bambous frissonnent, et des pins découpent leurs silhouettes sombres sur le vert léger des rizières. Où donc est l'Aso-San? Devant nous, répondent les guides. Et ils nous montrent la vallée qui s'enfonce sous une toiture de nuages. Il fait horriblement sombre là-bas. On ne voit que le pied des montagnes. Elles sont boisées, avec çà et là des points blancs qui sont des villages. A sept heures nous croisons de longues files de bœufs, puis nos djins se lancent à toute vitesse pour
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faire une entrée sensationnelle dans un bourg que découvre une ondulation de terrain. C'est Hodzou.
Nous passons devant de grandes écoles. C'est l'heure de la récréation .^Des centaines déjeunes singes se pressent contre la palissade de leur cour. Il y a dans leurs regards autant d'hostilité que de curiosité. Dans ces bambins en kimono, coiffés d'une casquette allemande, on sent les nouvelles couches du Japon, oubUeuses de la simplicité antique, infatuées d'orgueil par le succès de la guerre de Chine, pénétrées de leur supériorité sur les Européens, parce qu'elles copient sans les raisonner toutes les inventions d'Occident.
A l'extrémité du village, nos djins s'arrêtent devant une petite auberge. L'hôte et l'hôtesse se précipitent avec force révérences. On leur traduit notre répugnance pour ôter nos chaussures, formalité indispensable pour marcher sur les nattes du logis. Trois nêsans se sont précipitées. Elles reviennent cinq minutes plus tard
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avec deux chaises — où diable sont-elles allées les chercher? — et deux peaux d'ours destinées à donner plus de moelleux à des sièges indignes de si nobles étrangers. Nous dégustons le thé dans les tasses minuscules, tandis que Thôtesse toujours à genoux renouvelle les gâteaux et Teau chaude de la bouilloire. La population du village, les enfants surtout, afflue progressivement. C'est si rare, un Européen à Hodzoul Et notre accoutrement, nos gestes, sont l'objet de critiques infinies, d'étonnements innombrables. D. . . avec sa haute taille, son chapeau de gaucho et ses guêtres jaunes, excite une respectueuse admiration. Nos appareils de photographie intriguent bien des cervelles, mais personne n'ose toucher. II y a une petite fille qui tient par la main un mousko tout barbouillé; elle s'avance timidement pour mieux nous voir, et recule précipitamment toutes les fois qu'on la regarde. Les autres bambins restent immobiles, hypnotisés.
Nous parlons, suivis de mille obUgeants :
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(( sayonara », après avoir payé pour la consommation générale la modique somme de douze cents. La vallée se resserre et la route commence à s'élever. Le soleil glisse quelques rayons à travers les nuages, le paysage s'anime de tons exquis. Ce n'est pas encore la montagne; ce n'est déjà plus la plaine. La muraille méridionale de la vallée se rapproche de nous avec le lit de la rivière que nous commençons à surplomber. Nous mettons pied à terre sur une sorte de promontoire. Au-dessous de nous, la Shirakawa noue ses méandres argentés autour d'un délicieux village, qui garde un pont d'une seule arche, svelteetcfiquet. Devant nous, c'est la gorge de plus en plus étroite, barrée par le massif de l'Aso-San; en arrière, la vallée s'élargit, riche et verte, semée de bosquets et de hameaux, tachée de soleil, jusqu'à la plaine entourée de montagnes bleues où l'on devine Koumamoto. Des ânes passent, chargés de provisions, descendant vers la ville. Un paysan les conduit, son kimono retroussé à la ceinture,
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les jambes nues pour mieux marcher. Sur les bâts des femmes sont assises, le visage encadré dans un mouchoir blanc qui leur donne un air de vierges, quelquefois un mousko dans leurs bras. (( Ohaïho, Ohaïhol »... C'est à tenter un peintre dans ce cadre de montagnes aux lignes nobles, aux bois touffus, arrosés de torrents que Ton devîne à leur fraîcheur et à leur chanson, avant d'avoir aperçu leur clair ruban sous les branches sombres des sapins. Partout des sources qui jaillissent, des cascades qui ruissellent de ravin en ravin. Puis toutes ces eaux s'épanouissent dans les gradins des rizières, inondant les plaines, donnant à tout le paysage des teintes vives et jeunes, une richesse de nuances infinie.
Les vapeurs attirées par le soleil ardent remontent lentement sur les flancs del'Aso. Nous découvrons la fumée des geysers de Yunotan à mi-hauteur de la montagne. A dix heures, après un dernier effort pour gravir une pente raide, nos djins nous déposent devant une au-
berge microscopique, au milieu d'un hameau d'une vingtaine de maisons. C'est Tateno, point de départ de notre ascension, le Chamonix de l'Aso-San.
Bien vite, avec de petits panneaux ornés de cigognes et de paysages singuliers, on nous a constitué un cabinet particulier, où une nêsan à genoux nous présente du thé, une omelette, des kashis, avec le plus gracieux sourire. Quelques conserves viennent en aide à la pauvreté des ressources du pays, et nous buvons de la bière d'Asahi en ïace des rizières que notre auberge domine du haut de ses pilotis. Elles sont complètement inondées, et le ciel s'y mire, tandis que le paysage tout entier semble trembler avec son image dans un miroitement rose et bleu.
Quelques paysans travaillent dans les marécages, coiffés d'immenses salaccos. L'invisible Shirakawa coule au fond de la gorge, au pied des pentes touffues du Kitamuki, et les derniers contreforts de l'Aso-San infléchissent sa vallée vers le sud.
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Il fait si bon à Tombre, sur ces nattes firaîches, que nous ne nous décidons à partir qu'à midi. Nos pousse-pousse vont aller nous attendre de l'autre côté de la montagne, à Bodjou, où nous redescendrons ce soir. Orito, qui paraît être le chef de nos kouroumas, prétend connaître le pays et veut nous servir de guide. Il court depuis quatre heures du matin, nous avons en perspective sept ou huit heures de marche au minimum, et demain il nous ramènera à Koumamoto : cinquante kilomètres au trot. Mais cela ne paraît pas Tinquiéter le moins du monde. La marche est d'ailleurs à peu près Tunique moyen de locomotion usité dans ce pays. J'ai vu peu de chevaux, une seule voiture, sorte de cage montée sur roues où s'entassait une famille de six ou sept membres, avec la nourrice, le mousko, le chien et autres accessoires; et un nombre très restreint de djinrikchas. L'abus de la marche explique le nombre prodigieux de gens atteints de varices que nous avons rencontrés. C'est le sort de tous
les djins après quelques années de travail. Jusqu'à ce que la maladie ait atteint un développement exagéré, ils n'y prêtent d'ailleurs aucune attention. Le métier les use vite. Leurs veines dureront bien autant qu'eux.
Nous nous sommes engagés dans un sentier qui descend vers la gorge à travers les rizières, laissant Tateno derrière nous. Dix minutes plus tard nous dominons du haut d'une falaise de deux cents pieds le petit village de Toshita. Il est au fond d'un puits de verdure, au confluent des deux gaves qui forment la Shirakawa en descendant l'un du nord, l'autre du sud de l'Aso-San. Une fraîcheur exquise règne dans cet abîme. On y parvient par un sentier en lacets et une légère passerelle jetée sur le torrent. Les trois gorges sauvages qui fuient de ce village de chalets donnent l'impression d'un coin des Alpes ou des Pyrénées. Ici, toutefois, la végétation est moins sévère. Les arbres se cramponnent et pendent au-dessus du vide, si pressés, si touffus, que l'on pourrait presque se
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laisser descendre de branche en branche du sommet de la montagne, sans effleurer la terre du pied.
Force nous est de grimper de nouveau pour remonter la branche méridionale de la Shirakawa. Nous suivons une gorge ombreuse. Sur notre droite, ce sont les pentes verticales du Kitamuki. Le torrent mugit sous nos pieds, dans la fissure profonde où il n'a taillé de place que pour lai. Tout à coup le couloir sombre s'ouvre •au niveau de notre sentier en vallée lumineusç bordée de lointaines montagnes bleues. Une muraille de rocher barre la gorge, et, dans un gouffre dont nous ne voyons pas le fond, la cascade d'Aigaeri tombe avec fracas en gros bouillons d'écume blanche. Une vapeur plane au-dessus du précipice.
Il y a un village au-dessous de nous. Tochinoki, plus caché encore que Toshita, et non moins joli. Le sentier de chamois qui nous y mène débouche en face d'un établissement de bains, où toute la population mâle et femelle
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barbote pêle-mêle dans Teau fumante et la plus délicieuse intimité. C'est en plein vent; jeunes filles roses et vieilles guenons jaunes, toutes dans le costume d'Eve avant la pomme, se précipitent pour nous regarder passer. Pas le moindre embarras, la naïveté en sa fleur. Aucun membre de la Ligue contre la licence des rues n*a encore pris le bâlon du montagnard pour escalader TAso-San.
Tochinoki est tapie sous le rocher, étroitement serrée par le torrent au point oii s'étranglent les parois verticales du cirque d'Aigaeri. A travers un chaos de rochers et de longues poutres destinées à former les trains de bois que les montagnards confient à la Shirakawa, nous arrivons sur le bord du bassin où se déverse la cascade. Il y règne une obscurité verte, accentuée par la transparence des eaux dans cette vasque de basalte, par le ton brun des rochers qui montent jusqu'au bord de la vallée supérieure, tout ensoleillée, par l'éclat de la première nappe de la cascade, subitement
éteint dans Tombre du gouffre. Une mince cascatelle tombe en filet d'argent à gauche de la chute principale et nous inonde de fines gouttelettes. Dans le bassin, des hommes demi-nus manient les poutres flottantes avec de longues perches. Nous nous retournons pour admirer la fissure géante oii fuit le torrent, Tochinokî accroupi tout au fond. Puis, par le même sentier, nous remontons vers la lumière, vers le soleil.
Il y a une lieue et demie de Tochinoki à Yunotan. C'est à Tochinoki que Ton prend généralement un guide pour l'ascension. MaisOrito se fait fort de nous conduire. Après une demilieue de marche, ne comprenant rien à la direction qu'il nous fait suivre, nous lui posons des questions insidieuses. Il ne sait plus oîi il en est. Un contrefort de la montagne nous cache la fumée des sources chaudes. Nous demandons des renseignements aux travailleurs des rizières ; tous se contredisent. Ils semble qu'ils ne sont jamais montés là-haut. Enfin, une jeune nêsan,
robuste fille aux bras ronds et aux joues fraîches qu'on dirait venue en droite ligne de Normandie, nous met dans un sentier quelconque, et nous grimpons. Il est deux heures ; le ciel est d'une pureté absolue, la chaleur accablante. Nous atteignons des pentes vertes et sans arbres. Cela monte indéfiniment au-dessus de nous. Nous découvrons à chaque instant une croupe nouvelle que la précédente nous cachait. Très haut, dans le bleu, se dresse une petite pyramide noire. C'est le sommet d'un des cinq pics. Le volcan est derrière, bien plus haut, nous affirme Orito. C'est à désespérer; nous sommes bouillis. Yunotan doit être sur notre gauche, derrière un ravin infranchissable et une croupe couverte de sapins. Un peu d'eau à trente degrés coupée de kirsch nous ranime un instant, mais la provision en est vite épuisée. Nous sommes menacés d'insolation. Nous atteignons un grand plateau désert, bordé par une crête qui semble formée de cônes juxtapoposés, subdivisés en une infinité de cônes plus
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petits. Où donc est Yunotan? Tout à coup, nous découvrons une colonne de fumée au fond d'un ravin à trois cents mètres plus bas.
Affreuse perspective I descendre pour remonter encore! mais il nous faut un guide, une halte et de l'eau. Impossible de descendre à pic; des crevasses nous font faire mille détours. Il est quatre heures quand nous atteignons la misérable auberge de ce hameau plus misérable encore. Nous demandons de la bière, il n'y en a pas, de la limonade, il n'y en a pas; on nous offre un saké exécrable. Nous tombons sur les nattes, jambes de-ci, tête de-là, complètement anéantis. Au bout d'une demi-heure, nous recouvrons l'usage de nos sens. Nous absorbons une mauvaise omelette, tout un seau d'eau, et par un effort suprême, nous repartons. Il est bien tard! à quelle heure arriverons-nous à Bodjou?... c'est un point d'interrogation inquiétant. Nous passons devant les geysers peu actifs, réduits à l'état de bouillonnement et de vapeur; puis, sous la conduite d'un indigène,
nous atteignons en une heure la crête dénudée. A ce moment nous dominons tous les massifs voisins, toute la vallée de la Shirakawa, la plaine de Koumamoto, le Kimbosan, le golfe de Shimabara, jusqu'à TOnsen dont la silhouette pâle s'estompe au-dessus d'un chaos de nuages, à cent kilomètres dans l'Ouest. Le soleil plonge dans ces nuages, dispersant des faisceaux de rayons sur les rizières qui élincellent. Toute cette étendue inondée miroite. C'est un resplendissement immense de la terre et du ciel. Nous nous arrêtons éblouis.
Une dernière croupe est franchie, le volcan est devant nous. C'est, au delà d'un vaste plateau de pâturages, une montagne massive, comme un mui' noir sur le ciel clair. A mi-hauteur de cette barrière de lave, on devine une large fente. Une épaisse colonne de fumée très blanche s'en échappe que le vent tord ; et malgré la distance nous entendons le bruit rauque d'un énorme soufflet de forge : l'haleine du géant.
Personne sur ces hauteurs; la solitude, mais sans le silence qui d'ordinaire Taccompagne.
Une impression de vie ardente émane de cette terrible vision qui fume là-bas. Les hommes ne se sont pas retirés; ils ne sont pas venus, parce que ce lieu est habité par une puissance supérieure dont on n'approche pas. Une terreur mystique pèse sur ce plateau. On dirait d'une vision de Dante. Le jour décline, les nuages plus rapprochés projettent des ombres gigantesques. Rien ne manque au tableau... que Dante et Virgile.
Après une demi-heure de marche, nous arrivons au pied du volcan. La muraille est devenue cône. Un cône tout noir de lave et de cendre, strié, raviné par d'anciennes coulées. Cela monte d'une pente raide et régulière jusqu'à deux cents mètres au-dessus de nous. Là, la fumée dessine l'arête, le bord du cratère. On le devine immense. Cette énorme colonne blanche n'en occupe qu'une infime partie.
C'est la soupape de sûreté de la chaudière. En
arrière du cratère se dresse une muraille de falaises arrondies en forme de cirque. Elles sont très hautes, toutes noires aussi, taillées à pic. Et au-dessus ce sont encore d'autres falaises, un entassement de tours, de bastions de basalte, se profilant en dentelures sombres, évoquant Tidée de quelque manoir magique et hanté, dont les murailles plongeraient à des profondeurs infinies dans un fleuve d'enfer.
Su^ cette silhouette fantastique les grands nuages tourbillonnent furieusement.
Au pied du cône de lave il y a un hameau.
Un pli de terrain nous l'avait caché jusqu'au dernier moment. Ce n'est plus la solitude sauvage. Des hommes sont là. Il faut une âme singulièrement trempée pour supporter l'existence sous cette perpétuelle menace de mort qui gronde là-haut. Mais c'est le volcan qui les fait vivre; ce sont des soufriers. Ils habitent trois maisons misérables au pied d'un petit temple où l'on garde l'épée du héros Shingou et qui est dédié au génie du volcan. Quelques poutres
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mal équarries, un toit de chaume enseveli sous une couche de cendre, et c'est tout. Et cependant rintérieur est d'une propreté parfaite, le plancher est bien lavé, et la petite nipponne qui nous apporte de minuscules tasses de thé bouillant est coiffée comme une princesse et vêtue d'un joli kimono rayé. Rien qui sente la misère et la pouillerie chez ces pauvres gens pourtant si dénués de ressources, condamnés à un métier si dur et si peu rémunérateur. Ils ne vivent d'ailleurs pas ici toute l'année. L'hiver, la neige les chasse dans la vallée. Si le volcan a été calme, ils retrouvent au printemps, tels qu'ils les avaient laissés, leur chaumière et leur temple; et ils recommencent à extraire du soufre, surveillant leur père nourricier dont la colère aurait vite fait de les engloutir. Les éruptions de l'Aso-San sont rares. La dernière remonte au mois de février i884. Elle jeta jusqu'à Koumamoto une pluie de cendres et de pierres.
Nous congédions notre guide, et, tandis que
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sa silhouelte se perd parmi les monticules dans le chemin de Yunotan, nous gravissons le cône de lave sous la conduite d'un des mineurs. En sortant de la tchaya j'ai heurté une perche de bambou qui supportait les dernières pailles du toit, et j'ai été inondé de cendres de la tête aux pieds, tel un Ninivite touché par les lamenta-; lions de Jonas.
Il est tard, les dernières lueurs roses du soleil meurent sur les nuages qui s'accumulent au-dessus du cratère. Nous atteignons en vingt minutes le bord. Il fait froid; les brouillards s'abaissent et commencent à tourbillonner autour de nous. Nous ne voyons plus la colonne de fumée, mais le sol tremble sous nos pieds ; les grondements sont devenus assourdissants.
Ils éclatent tout près de nous. Nous avons commencé à descendre dans l'intérieur de la cuvette. Rien n'a plus de couleur. Le terrain est noir, les nuages gris; on devine derrière eux encore des masses noires. Tout à coup le brouillard se dissipe ; devant nous le sol s'arrête subi-
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laisser descendre de branche en branche du sommet de la montagne, sans effleurer la terre du pied.
Force nous est de grimper de nouveau pour remonter la branche méridionale de la Shirakawa. Nous suivons une gorge ombreuse. Sur notre droite, ce sont les pentes verticales du Kitamuki. Le torrent mugit sous nos pieds, dans la fissure profonde où il n'a taillé de place que pour lui. Tout à coup le couloir sombre s'ouvre •au niveau de notre sentier en vallée lumineusç bordée de lointaines montagnes bleues. Une muraille de rocher barre la gorge, et, dans un gouffre dont nous ne voyons pas le fond, la cascade d'Aigaeri tombe avec fracas en gros bouillons d'écume blanche. Une vapeur plane au-dessus du précipice.
Il y a un village au-dessous de nous. Tochinoki, plus caché encore que Toshita, et non moins joli. Le sentier de chamois qui nous y mène débouche en face d'un établissement de bains, où toute la population mâle et femelle
barbote pêle-mêle dans Teau fumante et la plus délicieuse intimité. C'est en plein vent; jeunes filles roses et vieilles guenons jaunes, toutes dans le costume d'Eve avant la pomme, se précipitent pour nous regarder passer. Pas le moindre embarras, la naïveté en sa fleur. Aucun membre de la Ligue contre la licence des rues n*a encore pris le bâton du montagnard pour escalader TAso-San.
Tochinoki est tapie sous le rocher, étroitement serrée par le torrent au point où s'étranglent les parois verticales du cirque d'Aigaeri. A travers un chaos de rochers et de longues poutres destinées à former les trains de bois que les montagnards confient à la Shirakawa, nous arrivons sur le bord du bassin où se déverse la cascade. Il y règne une obscurité verte, accentuée par la transparence des eaux dans cette vasque de basalte, par le ton brun des rochers qui montent jusqu'au bord de la vallée supérieure, tout ensoleillée, par l'éclat de la première nappe de la cascade, subitement
éteint dans l'ombre du gouffre. Une mince cascatelle tombe en filet d'argent à gauche de la chute principale et nous inonde de fines gouttelettes. Dans le bassin, des hommes demi-nus manient les poutres flottantes avec de longues perches. Nous nous retournons pour admirer la fissure géante où fuit le torrent, Tochinoki accroupi tout au fond. Puis, par le même sentier, nous remontons vers la lumière, vers le soleil.
Il y a une lieue et demie de Tochinoki à Yunotan. C'est à Tochinoki que l'on prend généralement un guide pour l'ascension. MaisOrito se fait fort de nous conduire. Après une demilieue de marche, ne comprenant rien à la direction qu'il nous fait suivre, nous lui posons des questions insidieuses. Il ne sait plus oîi il en est. Un contrefort de la montagne nous cache la fumée des sources chaudes. Nous demandons des renseignements aux travailleurs des rizières ; tous se contredisent. Ils semble qu'ils ne sont jamais montés là-haut. Enfin, une jeune nêsan,
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robuste fille aux bras ronds et aux joues fraîches qu'on dirait venue en droite ligne de Normandie, nous met dans un sentier quelconque, et nous grimpons. Il est deux heures ; le ciel est d'une pureté absolue, la chaleur accablante. Nous atteignons des pentes vertes et sans arbres. Cela monte indéfiniment au-dessus de nous. Nous découvrons à chaque instant une croupe nouvelle que la précédente nous cachait. Très haut, dans le bleu, se dresse une petite pyramide noire. C'est le sommet d'un des cinq pics. Le volcan est derrière, bien plus haut, nous affirme Orito. C'est à désespérer; nous sommes bouillis. Yunotan doit être sur notre gauche, derrière un ravin infranchissable et une croupe couverte de sapins. Un peu d'eau à trente degrés coupée de kirsch nous ranime un instant, mais la provision en est vite épuisée. Nous sommes menacés d'insolation. Nous atteignons un grand plateau désert, bordé par une crête qui semble formée de cônes juxtapoposés, subdivisés en une infinité de cônes plus
petits. Où donc est Yunolan? Tout à coup, nous découvrons une colonne de fumée au fond d'un ravin à trois cents mètres plus bas.
Affreuse perspective ! descendre pour remonter encore! mais il nous faut un guide, une halte et de Teau. Impossible de descendre à pic; des crevasses nous font faire mille détours. Il est quatre heures quand nous atteignons la misérable auberge de ce hameau plus misérable encore. Nous demandons de la bière, il n'y en a pas, de la limonade, il n'y en a pas; on nous offre un saké exécrable. Nous tombons sur les nattes, jambes de-ci, tête de-là, complètement anéantis. Au bout d'une demi-heure, nous recouvrons l'usage de nos sens. Nous absorbons une mauvaise omelette, tout un seau d'eau, et par un effort suprême, nous repartons. Il est bien tard! à quelle heure arriverons-nous à BodjouP... c'est un point d'interrogation inquiétant. Nous passons devant les geysers peu actifs, réduits à l'état de bouillonnement et de vapeur; puis, sous la conduite d'un indigène,
nous atteignons en une heure la crête dénudée. A ce moment nous dominons tous les massifs voisins, toute la vallée de la Shirakawa, la plaine de Koumamoto, le Kimbosan, le golfe de Shimabara, jusqu'àTOnsen dont la silhouette pâle s'estompe au-dessus d'un chaos de nuages, à cent kilomètres dans l'Ouest. Le soleil plonge dans ces nuages, dispersant des faisceaux de rayons sur les rizières qui élincellent. Toute cette étendue inondée miroite. C'est un resplendissement immense de la terre et du ciel. Nous nous arrêtons éblouis.
Une dernière croupe est franchie, le volcan est devant nous. C'est, au delà d'un vaste plateau de pâturages, une montagne massive, comme un mut noir sur le ciel clair. A mi-hauteur de cette barrière de lave, on devine une large fente. Une épaisse colonne de fumée très blanche s'en échappe que le vent tord ; et malgré la distance nous entendons le bruit rauque d'un énorme soufflet de forge : l'haleine du géant.
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Personne sur ces hauteurs; la solitude, mais sans le silence qui d'ordinaire l'accompagne. Une impression de vie ardente émane de cette terrible vision qui fume là-bas. Les hommes ne se sont pas retirés ; ils ne sont pas venus, parce que ce lieu est habité par une puissance supérieure dont on n'approche pas. Une terreur mystique pèse sur ce plateau. On dirait d'une vision de Dante. Le jour déchue, les nuages plus rapprochés projettent des ombres gigantesques. Rien ne manque au tableau... que Dante et Virgile.
Après une demi-heure de marche, nous arrivons au pied du volcan. La muraille est devenue cône. Un cône tout noir de lave et de cendre, strié, raviné par d'anciennes coulées. Cela monte d'une penle raide et régulière jusqu'à deux cents mètres au-dessus de nous. Là, la fumée dessine l'arête, le bord du cratère. On le devine immense. Cette énorme colonne blanche n'en occupe qu'une infime partie.
C'est la soupape de sûreté de la chaudière. En
arrière du cratère se dresse une muraille de falaises arrondies en forme de cirque. Elles sont très hautes, toutes noires aussi, taillées à pic. Et au-dessus ce sont encore d'autres falaises, un entassement de tours, de bastions de basalte, se profilant en dentelures sombres, évoquant Tidée de quelque manoir magique et hanté, dont les murailles plongeraient à des profondeurs infinies dans un fleuve d'enfer.
Sui^ cetle silhouette fantastique les grands nuages tourbillonnent furieusement.
Au pied du cône de lave il y a un hameau.
Un pli de terrain nous l'avait caché jusqu'au dernier moment. Ce n'est plus la solitude sauvage. Des hommes sont là. Il faut une âme singulièrement trempée pour supporter l'existence sous cette perpétuelle menace de mort qui gronde là-haut. Mais c'est le volcan qui les fait vivre; ce sont des soufriers. Ils habitent trois maisons misérables au pied d'un petit temple où l'on garde l'épée du héros Shingou et qui est dédié au génie du volcan. Quelques poutres
il nous demande qui nous sommes, et, après avoir consulté un officier, nous accompagne à Togui-yapour vérifier nos passeports. Pendant le trajet d'ailleurs, il se tient respectueusement à quelques pas derrière nous. Notre arrivée à Tauberge, sous pareille escorte, y produit une rumeur. Le sous-officier nous accompagne dans notre chambre ; et là, tandis qu'il examine les caractères extraordinaires de nos parchemins, le propriétaire de Togui-ya lui-même vient avec des génuflexions infinies nous apporter trois tasses de thé. Puis il reste à genoux à la porte, très obséquieux. Nous avons pris une attitude digne, nous nous sommes assis et nous buvons notre thé sans inviter notre inquisiteur à imiter nos mouvements. Sa besogne finie, il s'incline et disparaît. Quelques jours plus tard nous apprenions par un journal anglais que deux officiers français avaient été arrêtés, au moment où ils allaient se livrer aux investigations les plus indiscrètes sur les défenses de Koumamoto.
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Nous avons employé notre soirée à bibeloter, puis nous nous sommes livrés au sommeil, après une longue causerie sur le balcon voilé de feuillages, au-dessous duquel murmurait dans Tombre la Shirakawa.
Vendredi.
Départ pour Ya]f^kouan de très bonne heure.
Koumamoto s'éveille dans la fraîcheur du matin. Les bras nus, le kimono retroussé, sur leurs portes, les femmes font la toilette de leurs maisons. D'autres vont au marché. De jolies fainéantes promènent au soleil des ombrelles blanches brodées d'oiseaux et de fleurs. Nous traversons des faubourgs immenses oii fument des usines, et nous débouchons en pleine campagne au bord d'un canal où des jonques glissent à l'ombre d'un rideau de bambous. Vers dix heures, nous atteignons Yak-
kouan. C'est un petit village au bord d'un arroyo. Par-dessus les toits des maisons, des mâts pointent et des voiles se déploient en ailes de chauves-souris. Nous nous croyions au bord de la mer. Nous en sommes à deux milles.
Nous buvons de la limonade et mangeons des kashis, en contemplant la silhouette du Fougendake qui se dresse de Tautre côté du golfe invisible. Des voiles blanches brillent là-bas dans la campagne. Elles ont l'air de gHsser sur l'herbe. A onze heures, notre barque s'ébranle avec un chargement complet de passagers. Une heure de godille sous un soleil qui brûle à travers l'atmosphère uniformément grise. U fait calme plat. La pyramide géante et parfaitement régulière de l'Onsen se dessine très pâle dans le brouillard. Un point vague grandit en s'assombrissant : c'est le vapeur. Quelques instants plus tard, l'entrée de la rivière de Yakkouan s'effaçait derrière nous. Nous avions le cap sur l'extrémité de la presqu'île de Shimabàra. Les pentes de l'Onsen déroulaient leurs bois et leurs
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prairies sur notre droite, et nous pouvions suivre, comme sur une carte en relief, le chemin si péniblement parcouru l'autre jour. A gauche, c'étaient les îlots de Midzoumi, puis les collines de Mishima coiffées de brume. Nous sommes passés devant Kochinotsou sans nous arrêter, et notre route s'est infléchie vers Kabashima à travers le golfe de Mogui. La brise s^est levée et nous tanguons légèrement. Vers six heures, nous franchissons une passe très étroite entre Kabashima et le cap Nomo, où viennent mourir les contreforts du Sarutayama. Le soleil très bas découpe sur un fond doré les barques de pêche qui rentrent à Nagasaki. Nous rangeons la côte, tandis que le jour décline et que les montagnes s'habillent de mauve et de violet. Un seul filet de lumière court au ras de l'horizon, au moment où nous entrons dans les passes.
Des pins s'y profilent en dentelle noire. Le calme et l'obscurité régnent dans le couloir de verdure à l'extrémité duquel brillent les innombrables lumières du port. VOkimarou jette
l'ancre. Quelques minutes plus tard, nous recommençons avec délice à parler français, en nous reposant les yeux sur des visages amis.