‹ Aquarelles japonaisesChapitre 7 sur 7 · UNE VISITE AU VILLAGE RUSSE SOI · texte numérisé non relu

UNE VISITE AU VILLAGE RUSSE SOI

A la suite d'innombrables présentations, on apporte du Champagne. Les mousmés trinquent avec l'invité ; et pour lui faire honneur on fait asseoir à ses côtés la plus jolie fille qui soit là : une petite personne au visage d'un ovale très pur, aux traits fins et aux grands yeux, que j'avais déjà remarquée pour sa beauté et parce qu'on l'appelait : Odessa-sama. — « C'est la femme du commandant de V Odessa, me dit S. . . ; elle est très gentille et ne fait pas de façons.

— Ce n'est pas la commandante alors? Mais Y Odessa part demain, que deviendra-t-elle? — Un autre bateau arrivera, et un autre officier l'épousera. — Vos femmes sont-elles fidèles?

— Mais oui, dévouées même. Elles nous aiment d'abord pour l'argent qu'on leur donne, puis par habitude, puis avec leur cœur, quand elles reconnaissent que nous sommes pour elles des protecteurs et des amis, que nous les traitons en compagnes, alors qu'elles seraient les esclaves d'un mari japonais. Pierre Loti a écrit de très jolies choses ; mais ce ne sont que des im-

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pressions de surface. Il ne connaît pas la Japonaise ; elle est femme et elle a du cœur. »

Elle est femme et elle a du cœur I C'est ce que je me répétais quelques instants plus tard dans la petite chambre d'une autre maison où S...

habitait avec B***, son « camarade à la grande barbe » . Us étaient quatre Russes, leurs femmes, et Odessa-sama qui nous avait suivis. Nous avons bu du pippermint à flots, de la vodka, du Champagne, de la chartreuse, et même du bourgogne, pour arroser un souper auquel je n'avais pas la force de toucher du bout des dents. Les Russes étaient d'une gaieté sauvage. Je luttais contre une invincible tristesse. Alors on a chanté des chansons françaises, clamé la Marseillaise; puis toutes les petites femmes qui étaient restées bien tranquilles, appuyées contre leurs maris, les regardant avec une tendresse de caniche, sont venues m'embrasseï* gentiment... Par la fenêtre la lune dessinait Tarête des toits noirs. Les contours des collines de Nagasaki flottaient de l'autre côté du golfe

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dans une lumière douce. Une aiguille de rocher coupait la nappe d'argent de la rade. C'était une nuit faite pour aimer. J'étais seul sur ce coin de terre étrange et unique au monde.

J'allais fuir tout à l'heure sur cette eau calme et déserte, pour aller retrouver une solitude plus grande encore, tandis qu'ils continueraient à jouir d'une illusion de famille, d'intérieur aimé. S... m'avait dit : «Si vous restez ici, vous viendrez avec moi et mon « camarade à la grande barbe », on vous trouvera une femme douce et gentille! Et il me montrait la sienne qui tout à l'heure, avec un petit air maternel, lui avait reproché en russe, dans sa langue à lui, de boire trop, alors qu^il était un peu souffrant. Je n'ai jamais été en proie à une tentation aussi vive. Je souffrais trop d'être seul. Mais nous partions deux jours après...

Quelques instants plus tard, la petite femme de mon ami S... s'en allait bien vite, tout en pleurs. On venait de lui apprendre que son frère était mourant. Et je me sauvais aussi sur la rade

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calme, dans la nuit fraîche, ne riant plus de cet Inassa dont je m'étais moqué sans le connaître; ému de l'hospitalité cordiale que j'y avais reçue ; gardant une opinion toute nouvelle de la Japonaise; comprenant maintenant les officiers russes qui m'avaient parlé de Nagasaki avec attendrissement, et ceux- mêmes qui, n'ayant pas de famille en Russie, restent cinq et six ans eïi Extrême-Orient, parce qu'ils sont sûrs chaque année d'être un peu aimés ici.

« Vous avez fait bien du tapage, me dit Z...

en me recevant à bord, vous avez dû bien vous amuser! — Oui, oui, et toi?... »

A André de la Chapelle,

Dans le Nord

AOMORI — HAKODATÉ — SAPPORO

Yokohama, 2 août 1897,

Un gai soleil inonde la rade oîi le Voltigeur et Ylntrépide chauffent, prêts à partir. Sur Tappontement, grande bousculade, embarquement des cuisiniers, poulets et légumes ; adieux touchants aux fournisseurs japonais. Pousse I . . .

Nous sommes tout étonnés de trouver sur le pont une famille nipponne. C'est celle du boy que le carré a engagé hier pour (( tirer pankah » . Il n'y a que des femmes : mère, sœurs, cou-

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sines; une, assez mignonne. Elles ont apporte an Yoyageur une fonle de menns cadeaux : da papier, da saYon, de Tencre de chine, etc..

Dans le poste, arrivée des fournitures de M. P... saluées par des cris de joie, — il y a beaucoup de liqueurs, — et de sa note qui jette un froid.

Nous appareillons lentement, et le Voltigeur se lance à la poursuite de V Intrépide. La brise est fraîche, il faut fermer tous les sabords. Nuit atroce, chaleur effroyable. Nous essayons d aller dormir sous les étoiles. Elles se voilent et la pluie nous chasse.

U août.

Hier, le temps était gris et pluvieux. Le soir un peu de soleil a réussi à percer les nuages. La misaine et le gaillard du Voltigeur encadraient la silhouette de Y Intrépide. Il rappelait les anciens bateaux à voiles. Il montait lourde-

ment sur les lames et se balançait à peine, tandis que nous roulions comme une barrique vide.

J'ai fait des réflexions lugubres sur la somnolence qui m'envahit. L'éternel (( à quoi bon ? » m'est venu aux lèvres, et j'ai pensé à ces trappistes de Staouli que j'ai vus il y a six mois. Us meurent tranquillement et dorment en paix dans le petit cimetière où bourdonnent les abeilles. Puis des paysages d'Orient m'ont hanté, des visions consolantes : le matin, dans les sentiers lumineux de la Galilée, Jésus qui passe avec ses disciples. Les petits enfants s'agenouillent, il les bénit, il dit : ce Aimez-vous les uns les autres.»

A minuit, je prends le quart. Nuit essentiellement noire; on ne voit pas la mer. Les mâts, les vergues, la cheminée se profilent encore plus sombres sur un ciel d'encre. Quatre ou cinq lueurs trouent cette obscurité opaque :

nos feux, ceux de Ylntrépide devant nous. La brise se calme. A trois heures, une bande claire

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s'allonge tîmidement vers l'Est. L'aube jette un premier coup d'œil par-dessus l'horizon.

Heure indécise et charmante. Melèverai-je? me lèverai-je pas? Elle se lève, mais se voile aussitôt d'une brume pudique et épaisse.

Cela dure jusqu'à midi ; nos sirènes déchirent l'air, quelques cormorans fuient effarouchés.

A une heure, le ciel bleu reparait. La mer est calme, à peine soulevée par une houle longue et régulière. La terre court à bâbord. U Intrépide incline sa route pour donner dans le détroit de Sangar. Des montagnes de couleur tendre s'estompent à droite et à gauche. Sur leurs flancs courent de fins nuages. A gauche, c'est la pointe nord du Nippon : le cap Amasaki; à droite, Yéso, l'île sauvage, pays des Ainos, des ours et des fourrures. Hakodaté est derrière cette montagne qu'on devine dans la buée de l'horizon, et qui ressemble au rocher de Gibraltar; mais nous tournons du côté opposé, pour nous enfoncer dans la baie d'Aomori. Le soir jette un voile rose, puis violet, sur des

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montagnes étranges qui se déroulent à notre gauche.

Nous prenons les devants, tandis que le soleil plonge dans un chaos de nuages de pourpre derrière le cap Tat-susaki. A neuf heures, je monte sur le pont. La nuit est sombre mais étoilée. Une ligne de feux nous barre le chemin. C'est Aomori. Ainsi révélée, la ville parait grande. On entrevoit sur Teau vaguement moirée des formes sombres de jonques et de sampans. Nous mouillons lentement tandis que les feux de V Intrépide se rapprochent. Il laisse tomber son ancre près de nous. Sa lourde masse immobile, ses vergues droites se devinent dans la nuit.

5 août.

Une journée à bord, sur le pont, en face des petites vagues bleues qui clapotent, du beau ciel lumineux sur lequel tranchent les dente-

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lures des montagnes. Il y a de beaux pics dans Fintérieur ; l'un d'eux semble posé sur un piédestal de neige, avec son cône violet qu'enserrent des nuages blancs. Au coucher du soleil, la rade sur laquelle courent de capricieux frissons fait songer à la Méditerranée, la veille d'un coup de mistral. Sous la nuit étoilée, la vision s'évoque du golfe Juan, des Salins-d'Hyères, de ces belles rades françaises où les mêmes étoiles nous souriaient cet hiver.

7 août.

Aomori est un grand village sans intérêt.

Les maisons se développent sur près d'un kilomètre le long de trois rues parallèles dont la courbe suit celle du rivage, et qu'une demidouzaine d'autres coupent perpendiculairement. Les habitants n'ont aucun caractère physique particulier. Ils paraissent défiants vis-à-vis des étrangers. J'ai fait une promenade sentimentale

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au cimetière poudreux et morne, derrière deux petits temples solitaires. Ces petites pierres entassées, pressées les unes contre les autres, sans aucun symbole poétique ou touchant, sans inscription compréhensible, ne m'ont procuré aucune émotion. J'ai couru les magasins, exa* miné quelques boites de laque marbrée assez curieuse, qui sont la spécialité du pays.

Nous avons appareillé ce matin. Mer bleue, temps bleu, nous longeons les singulières falaises rouges d'Ésitaki; les montagnes d'Yéso se découvrent au moment où la brise s'abat sur nous dans le large couloir du détroit. Une escadre allemande est au mouillage d'Hakodaté; de jolis bateaux bien tenus. La garde qui rend les honneurs manœuvre avec un automatisme prussien. On dirait des pantins à ficelle. Ils sont effrayants de précision.

La rade est presque circulaire, largement ouverte vers le sud. Hakodaté épanouit ses petites maisons grises au pied de la curieuse montagne si souvent comparée à Gibraltar. Un

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isthme très bas relie ce massif à la terre, où des montagnes plongent dans le ciel de nuages, au delà d'une grande plaine fertile.

8 août.

Vingt-quatre heures de liberté. A cinq heures du matin, je saute dans le canot où se trouvent déjà T.. . etN... Tandis que nous approchons du débarcadère j'examine la ville, le port animé peuplé de jonques, et, au-dessus de la bordure de maisons, quatre grandes avenues qui gravissent les pentes jusqu'à la lisière d'un bois touffu, aimé des dieux. Il doit y avoir des temples dans celte verdure. Sur le quai quelques établissements de compagnie de navigation ou de commerce se développent à côté de maisons branlantes. Depuis cinq minutes nous nous bouchons le nez; il règne une odeur à vous donner la peste ou le choléra.

Nous arrivons chez un loueur de chevaux.

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On en amène deux, Tun éveillé, l'autre morne. T... qui n'a jamais chevauché que des vagues adopte le second. Après mille débats pour récuser une effroyable rossinante, N... obtient un grand cheval assez vif et nous partons. T... se révèle écuyer. N. . . rebondit comme une balle de caoutchouc sur le dos de sa grande haridelle dont les réactions paraissent pénibles. La selle n'aurait pas non plus, paraît-il, tout le moelleux désirable.

C'est T... qui nous guide, d'après les renseignements d'un missionnaire. Au bout d'une heure sur une large route défoncée, puis sur im chemin pittoresque à travers des cultures, des hameaux et des bois, nous sommes complètement égarés.

Nous nous arrêtons dans un vallon sauvage où un ruisseau gazouille dans les hautes herbes. Une Nipponne nous vient en aide. Elle nous lance à travers un fourré épais, vers une colUne abrupte à casser les jambes de nos montures.

Des toiles d'araignées nous encapuchonnent.

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des branches nous cinglent; nous atteignons enfin une vaste esplanade tapissée d'herbe parfumée. La plaine se déroule à nos pieds, jusqu'à risthme qui lui rattache la montagne d'Hakodaté, lourde pyramide grise qui coupe Thorizon clair de la mer.

Nous redescendons la colline, nous partons à travers la plaine, nous précipitant sur tous les Japonais en vue pour obtenir des renseignements. Nous traversons plusieurs villages; une rivière nous arrête. Un guide nous dirige à travers d'anciens chemins envahis par l'herbe, coupés de fondrières de JEque, d'invisibles ruisseaux, d'innombrables marécages, et bordés de chênes frissonnants. Enfin nous rejoignons la route d'Hakodaté à Gensai, une large voie défoncée que nous aurions dû prendre au départ et ne jamais quitter.

Il est dix heures, il y a trois heures et demie que nous sommes à cheval et nous ne sommes qu'à deux ris (huit kilomètres) d'Hakodaté. Il reste vingt kilomètres, et nos chevaux com-

mencent à se faire prier. Rien de curieux sur la route qui s'allonge à perle de vue, bordée de fils télégraphiques et semée de gros cailloux. A droite, des montagnes se déroulent. A gauche, c'est la plaine, puis d'autres montagnes, puis la mer d'un gris de plomb. Le soleil pèse sur nos têtes . A onze heures, nous atteignons Manaé, un grand bourg où l'on nous donne les renseignements les plus contradictoires sur la distance qui nous sépare de Gensai : trois ris d'après les uns, trois ris et demi d'après les autres ; deux ris et même un ri suivant quelques bonnes âmes. Nous adoptons trois. N... est en contact douloureux avec sa selle. Trois kilomètres plus loin nous nous informons. Il y a encore trois ris... diavolol... mais ça recule 1... N... se rembrunit. Deux ris, nous dit un policeman obligeant. Deux ris et demi, proteste deux kilomètres plus loin un honnête indigène.

Nous atteignons le pied des montagnes, la route s'enfonce dans une jolie gorge et commence à monter. Nous faisons un match de

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vitesse avec une pa tache nipponne, ce qui amène nos coursiers aux dernières limites de la poussivité. Ils consentent difficilement à dépasser un village, où sans doute ils avaient déjà rêvé d'un dîner copieux et d'une sieste réparatrice. Encore de l'ascension, des tournants sur un ravin où pendent des bois touffus ; enfin on nous annonce Gensai-nouma. C'est tout en haut du col, à moins d'un kilomètre.

Nous trouvons un village misérable. A son extrémité, un large panorama se découvre, au milieu duquel se dresse le volcan d'Hitagatake, coiffé de nuages. Deux collines chevelues nous séparent de la plaine où s'épanouissent les lacs, prolongeant jusqu'à l'horizon embrumé leurs nappes bleues tachées d'îlots verts. Le plus petit est à nos pieds. La montagne y descend à pic, inclinant sur les eaux dormantes les lourds feuillages de ses bois. On ne voit pas d'habitation; tout est silencieux sur les rives. Et cependant le lieu n'est pas sauvage. On y sent le recueillement d'un bois sacré, d'un parc con-

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sacré à des divinités amoureuses de la fraîcheur des sources et de la transparence des eaux. Les rives sont merveilleusement vertes; cette étendue miroitante aux perspectives infinies aurait fait rêver le Lorrain.

Il y a une tchaya sur le bord du lac. Mais N... ne veut plus avancer. Nous déjeunons à Gensai d'un maigre poulet et de riz bouilli arrosé de thé. Les œufs, sur lesquels nous fondions les plus sérieuses espérances, ont été mis en bouillie par les violentes secousses de la monture de T... Après le déjeuner, je descends avec lui dans le fond de la vallée. Nous découvrons un nouveau lac, aussi frais, aussi bleu que les premiers, au milieu duquel un petit temple se dresse sur un îlot.

Le départ arrache des gémissements à N...

Il reprend peu à peu possession de sa sensibilité et abuse de la supériorité de sa monture pour nous faire avaler des kilogrammes de poussière. Toutefois, quand nous arrivons à Hakodaté, rien ne va plus. Il se refuse à quitter

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Tallure du pas. Chaque tentative de son cheval pour rattraper les nôtres lui inflige des douleurs cuisantes. Ahl si j'avais voulu me venger 1 Nous ignorons le chemin de l'écurie, mais nos coursiers fourbus s'y rendent sans la moindre hésitation.

Nous vaguons à travers les rues. Nous nous arrêtons dans des tirs, nous essayons la carabine Flaubert, l'arc, le fusil à air comprimé. On nous fait cadeau de deux mouchoirs bariolés et de deux éventails. Nous cherchons vainement dans les boutiques quelques curiosités, une jolie théière, un bibelot aino, mais nous apercevons une famille de cette race : un petit homme brun à barbe épaisse, une femme qui porte une moustache peinte, et qui ressemble à une Esquimaude dans le costume qui l'emmaillote.

J'interpelle en anglais un fournisseur auquel on m'a chargé défaire des reproches. J'aimerais autant lui parler latin; mais il est peut-être illettré, et puis Cicéron ne nous a laissé aucun

exemple de la manière de s'exprimer sur les approvisionnements des navires à vapeur. Il me fait de belles promesses. Il n'en tiendra aucune demain.

Quand nous regagnons rembarcadère, le ciel est très pur, de cette pureté particulière des beaux soirs d'été. Sur son azur foncé la montagne se détache avec une netteté admirable de détails. Je lui trouve une ressemblance de contours et de verdures avec les montagnes de Lourdes et d'Argelès, les jolis pics qui dominent la vallée du Gave de Pau.

Est-ce une disposition d'esprit spéciale, due à une nostalgie inconsciente?... mais tandis que nous fuyons à la remorque sur les petites vagues caressantes, je songe en regardant l'eau moirée où flottent les larges reflets du couchant, le noble horizon de montagnes qui met une ceinture violette à cette baie d'Hakodaté, je songe à une rade de France, à cette rade du golfe Jouan où venaient mourir les houles de la Méditerranée sur la plage arrondie, au pied

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de TEsterel que dominaient les Alpes neigeuses, si blanches, si virginales, par les claires journées de cet hiver.

iù août.

Nous avons appareillé hier matin. A deux heures, nous donnions dans la passe ouest du détroit de Sangar, en longeant les hautes falaises de Matsmaï. La brise fraîchissait, chassant vers le nord-est des nuages bas, effilochés; une longue houle commençait à se former. A cinq heures, nous échangeons des coups de canon avec Fescadre anglaise qui fait route sur Hakodaté. Une heure après, ce ne sont plus que des points à Fhorizon. Le Voltigeur tangue comme un sabot sur une mer énorme.

Aujourd'hui le temps est gris mais la mer un peu calmée. Nous apercevons les falaises de Novolitsov, pointe extrême de Fimmense baie d'Oterranaî, et nous mouillons à une heure

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dans une rade ouverte, où la houle continue de nous bercer, parmi des jonques et des cargoboats. La brume couvre la terre ; on aperçoit les toits gris, luisants de pluie, d'une petite ville qui se développe en mince cordon le long du littoral.

15 août.

Le i5 août, une des plus jolies fêtes de France. Là-bas il y aura du soleil, de la gaieté, des bouquets aux fraîches couleurs. Songerezvous, mes sœurs lointaines, à cette rade solitaire où le Voltigeur se balance, au fond de cette île sauvage d'YésoP...

Ici aussi il fait un gai matin de soleil quand je monte sur le pont, parmi les flots d'eau du lavage et les escouades de balayeurs, pieds nus, qui s'éclaboussent à qui mieux mieux. Cette grande rade que ferme un cap bas, coupé en falaise, me fait songer à Boulogne, à la

silhouette du cap d'Alprecht. Dans l'ouverture de la baie, à Thorizon, court une frange de montagnes bleues. C'est la côte ouest de l'île, derrière laquelle se cache la capitale : la vieille Sapporo. Les nuages sont levés, la ville sourit, les montagnes découpent leur profil vert dénué d'arbres sur le ciel matinal. La mer est bleue. Un peu de houle fait encore danser capricieusement la flotille des jonques. Et comme c'est le i5 août, je vais entendre la messe à bord de VlntrépidCy car on est catholique, même dans ce pays jaune où Bouddha et Amatérace se disputent le cœur des Nippons.

iù août.

En route pour Sapporo. Nous débarquons au milieu des sampans. La ville rappelle Aomori : deux ou trois rues parallèles à la plage, coupées de longues artères qui se dirigent vers la montagne. Une colline rompt cette monotonie.

en avançant ses falaises jusqu'au milieu du quai.

La voie ferrée suit une des rues ; aucune barrière ne l'en sépare; tout le monde s'y promène. Quand un train arrive, on s'écarte pour le laisser passer ; le peuple a l'air très familiarisé avec les locomotives. A la gare, formalités interminables, exhibition de passeports, etc.. Enfin nous nous ébranlons. Nous traversons toute la ville pour aboutir à la deuxième gare d'Otaro, la plus importante.

Notre wagon est immédiatement envahi par une douzaine de bonzes. L'un d'eux, habillé de violet, semble l'objet de la vénération des fidèles. C'est un évêque ou l'abbé de quelque monastère important. Il est rasé comme ses collègues. Leur vêtement se compose d'une robe légèrement pincée à la taille et d'une étole brodée d'or. La robe des moines est jaune. Ils ont l'air très catholique et sont gras comme des chanoines.

Sur le trottoir de la gare, au passage à niveau

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voUin, une foule considérable se presse, de vieilles femmes surtout, les dévotes de l'endroit. Les mains jointes et ornées d'un chapelet bouddhiste, elles accablent de révérences le train qui emporte ce vénérable abbé. Celui-ci verse sur leurs tètes un flot de bénédictions ; il a aussi les mains jointes, un chapelet autour de ses doigts potelés. La même cérémonie se renouvelle de gare en gare jusqu'à Sapporo.

Dans le compartiment voisin, tout le menu fretin de séminaire s'empile sur les banquettes, assis à la turque, dans une attitude complètement détachée des biens de ce monde.

Nous suivons le bord de la mer. De petites vagues bleues viennent mourir sur la grève. Il y a des villages de pêcheurs au pied des falaises étrangement découpées que surplombent des bois sauvages. Le chemin de fer emprunte la route de Sapporo. On trouve çà et là des garages pour les voitures. Nous nous enfonçons dans les terres. Sur notre droite, c'est une ancienne forêt dont il ne reste que des troncs

mutilés; à gauche, un steppe à perte de vue, coupé de rideaux d'arbres sombres, au milieu de grandes herbes où des chevaux errent en liberté.

Voici de beaux bois de chênes comme on en voit en France ; une pièce d'eau abrite sa flaque verte sous les ombrages d'un parc ; des maisons apparaissent, le train s'arrête, nous sommes arrivés. Quatre pousse-pousse nous conduisent à Hohei Kwan, le seul hôtel européen. Une grande construction moderne, en bois, destinée à servir de résidence à l'empereur et aux hauts fonctionnaires de passage. Intérieur complètement nu, vastes salles blanches et froides.

Nous partons pour le Marouyama, une montagne à l'ouest de la ville, d'où l'on jouit d'une vue générale. La route est caillouteuse, bordée de cerisiers et de noyers où chantent d'innombrables cigales. La montagne fait partie de la chaîne boisée qui prolonge les hauteurs d'Olerranai. La végétation est bien française : des noyers, des châtaigniers, des chênes immenses,

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mais il y a des fourrés inextricables ; il faudrait un sabre d'abatis pour y pénétrer. Voici un petit temple. Pas le moindre sentier pour atteindre le sommet. La ville se présente comme une maigre file de maisons de bois, sans aucun . monument. Un incident égaie notre retour : le djin de P... verse dans un fossé avec sa voiture et le contenu, en poussant des cris affreux.

Rien de cassé. Les autres djins se tordent d'un rire inextinguible. On nous porte au Makajima Yuenchi. C'est le jardin public; il y a, paraîtil, de belles pièces d'eau, où l'on peut faire du (( boating ». Nous arrivons dans un misérable enclos presque sans arbres. Deux mares à canards trouent un affreux gazon brûlé par le soleil. Au milieu, il y a de petites tchayas sur pilotis. On nous sert de la limonade et des kashis, pendant que Z..., affamé, mord à même un pain qu'il a emporté ce matin, dans la crainte de ne pas trouver à Sapporo cet élément indispensable d'un déjeuner français.

Entre temps nous visitons une sorte de musée

d'horticulture où s'épanouissent des fleurs de carton peint, parmi des bocaux de poudre insecticide et des instruments aratoires très modernes.

Il y a un autre jardin public qui possède un musée aino. On nous y traîne sous un soleil de plomb. Le musée, bicoque en bois, est fermé, ne s'ouvre que le dimanche, à moins d'une autorisation du préfet. C'est décidément aussi ennuyeux qu'un pays civilisé. Une scène de mœurs nous occupe une demi-heure. Deux insectes du genre scarabée, mais bleus, tachetés de noir, avec de grandes antennes délicates, nichent sur une vieille poutre. Le mâle flirte avec la femelle de la manière la plus indubitablement galante. Survient un amant jaloux, un autre individu bleu, tacheté de noir, riche de cornes immenses. Il se précipite. Il est repoussé après une lutte sanglante, pendant laquelle la jeune sultane, objet du tournoi, se tapit du mieux qu'elle peut pour éviter les horions. Il se retire, mais recommence dix fois l'attaque

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en essayantMe surprendre Tennemi par derrière. La place reste enfin au premier occupant. Les douceurs de l'amour récompensent sa vaillance. C'est ce que j'ai vu de plus curieux à Sapporo.

Nous trouvons à Hohei Kwan, M. A. . . , globetrotter et botaniste, qui arrive du centre de l'île. Il a fait deux fois dix heures de cheval pour aller jusqu'à Piratori, le principal village aino d'Yéso. Il en remporte cette impression que les Ainos sont loin de justifier le reproche d'abrutissement absolu qu'on leur a fait sur la foi d'explorateurs qui n'avaient peut-être jamais été les voir. Ce sont de bonnes gens, très doux, aimant beaucoup le saké, habitant des cabanes en bois, comme les Japonais, dont ils prennent les usages à mesure que les deux races se croisent et se fondent. Il n'y a plus guère actuellement que trois ou quatre agglomérations d' Ainos purs. Piratori est la plus importante. Les hommes sont petits et barbus, les femmes se peignent une moustache rébarbative. Il y a

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dans l'île nombre d'Ainos civilisés, et beaucoup de fonctionnaires de race mêlée.

Retour banal à Otaro. Promenades à travers rues et boutiques, achat d'un petit Bouddha destiné à l'humble fonction de presse-papier, et de lanternes monumentales, curiosité piquante à suspendre au plafond d'un cabinet.

20 août.

Nous descendons à terre avec T.... bottés et munis de cravaches. Nous louons deux petits chevaux, de cette race vigoureuse de Yéso, au poitrail large, à la tête forte, à la crinière rude ; bêtes de sang faites pour un galop continu dans les chemins rocailleux, au pied sûr, aux reins puissants.

Et c'est une fugue délicieuse dans une vallée à demi déserte, que dominent des nfontagnes sauvages. Nous atteignons un village, au bord

de TEsterel que dominaient les Alpes neigeuses, si blanches, si virginales, par les claires journées de cet hiver.

iâ août.

Nous avons appareillé hier matin. A deux heures, nous donnions dans la passe ouest du détroit de Sangar, en longeant les hautes falaises de Matsmaï. La brise fraîchissait, chassant vers le nord-est des nuages bas, effilochés ; une longue houle commençait à se former. A cinq heures, nous échangeons des coups de canon avec l'escadre anglaise qui fait route sur Hakodaté. Une heure après, ce ne sont plus que des points à Fhorizon. Le Voltigeur tangue comme un sabot sur une mer énorme.

Aujourd'hui le temps est gris mais la mer un peu calmée. Nous apercevons les falaises de Novolitsov, pointe extrême de l'immense baie d'Oterranaî, et nous mouillons à une heure

dans une rade ouverte, où la houle continue de nous bercer, parmi des jonques et des cargoboats. La brume couvre la terre ; on aperçoit les toits gris, luisants de pluie, d'une petite ville qui se développe en mince cordon le long du littoral.

15 août.

Le i5 août, une des plus jolies fêtes de France. Là-bas il y aura du soleil, de la gaieté, des bouquets aux fraîches couleurs. Songerezvous, mes sœurs lointaines, à cette rade solitaire où le Voltigeur se balance, au fond de cette île sauvage d' Yéso ?. . .

Ici aussi il fait un gai matin de soleil quand je monte sur le pont, parmi les flots d'eau du lavage et les escouades de balayeurs, pieds nus, qui s'éclaboussent à qui mieux mieux. Cette grande rade que ferme un cap bas, coupé en falaise, me fait songer à Boulogne, à la

nuages bizarres, qui rappelle le pont de laque de Nikko jeté sur un torrent de lave incandescente. Puis la mer se calme tout à fait, afin de permettre aux étoiles d'y chercher leur image.

A Henry de Chauliac.

Au Retour

Dimanche, â septembre 1898.

Nous sommes arrivés hier dans ce joli coin de la terre que je n'espérais plus revoir. A midi, nous passions au sud' du phare des Goto. Des îles dentelées posées sur l'horizon hleu, des montagnes assombries par le manteau lointain des bois ; c'était une apparition de rêve, après de longs mois de Chine jaune, de platitude et de laideur. A cinq heures, nous sommes dans les passes de Nagasaki. Voici Takashima qui fume, les îlots verts qui se détachent sur le fond de la Pyramide et des montagnes d'Oko-

weri. La côte a toujours dans les mamelons qui la boursouflent, dans les baies sombres qui s'y creusent, le charme artificiel d'un décor d'opéra. Mais ce n'est plus cette lumière éclatante de notre première arrivée; les tons violents se sont adoucis ; c'était le matin, c'est le crépuscule; nous sortions du printemps, demain ce sera l'automne; nous arrivions, et nous allons partir. Sous le soleil couchant, près de cette mer calme, le paysage revêt une douceur mélancolique qui s'harmonise singulièrement avec cette pensée du départ prochain, de l'adieu définitif peut-être. Les arbres du Pappenberg, sous le lourd feuillage qui penche vers l'eau glauque leurs branches tordues, semblent traduire une lassitude, une tristesse. La robe verte de l'îlot est sombre, comme en deuil. La rade s'ouvre ; une ville rose se dévoile'dans cette corbeille de bois silencieux où s'étendent les grandes ombres du soir. Là-bas, tout au bout, c'est encore de la lumière; ici, c'est presque la nuit. Les sampans dorment sur l'eau d'un vert

AU RETOUR hSq

profond. Je savoure le charme des paysages retrouvés. Il y a plus d'un an I et il me semble que c'est hier que nous errions parmi ces bois ; hier que nous nous balancions dans ces sampans à la proue de gondole, où godillent des hommes jaunes presque nus, des femmes toutes petites avec des serre -tête blancs. Voici les grands arbres d'Osuwa et les toits gris du temple qui s'allongent à leurs pieds, au-dessous de la vieille ville ensevelie dans son ravin. Les maisons d'Inassa se cachent dans les feuillages, sur la falaise qui masque la vallée d'Ourakami. Où sont mes amis d'antan et leurs fragiles amoureuses?... Un bruit de chaînes, une pluie de larges gouttes d'eau, interrompent brutalement ma rêverie; nous sommes mouillés.

Invasion immédiate de Japonais jaillis d'innombrables sampans. Salamalecs, révérences, prodiges de souplesse d*échine, accompagnés du petit sifflement qui est la plus cérémonieuse manifestation de la politesse du pays. Zenbo, Kinkei... des figures jaunes, aplaties, obsé-

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quieuses : tout un régiment de blanchisseurs. Qu'est-ce que c'est que ces planchettes qu'ils nous tendent? Un tarif... Horreur! ils sont syndiqués I . . . Allez-vous-en I Hors d'ici ; et vite, vite, ou l'on va faire donner la garde. . .

Les blanchisseurs expulsés, le calme revient. Les nuages safrans suspendus sur les montagnes d'Himi se sont noyés dans la marée violette de la nuit. Une ceinture de feux s'est nouée autour de la rade. Tout s'est tu, sauf le murmure léger des grillons dans les bois. Sur les arbres noirs, la lune s'est levée, jetant en écharpes blanches au flanc des collines les vapeurs qui flottaient dans l'air transparent.

A minuit, j'ai pris le quart. La nuit était claire et calme. Quelques feux trahissaient encore Nagasaki dans une buée vague. Les montagnes se devinaient à peine, fantômes légers, veillant sur le repos de cette vallée bien close, de ce nid profond. Parfois sur l'eau grise, rayée de bandes sombres coupées de reflets métalliques, une ombre passait, petit vapeur rêve-

nant du large ou partant pour une île inconnue. La noie plaintive d'une sirène traînait, longuement répercutée par l'écho ; puis tout retombait dans le silence. La lune ronde et blanche planait comme une reine dans un ciel laiteux presque dépourvu d'étoiles. Des flots dé lumière semblaient descendre d'elle ; mais cette lumière était froide, comme la rosée sous laquelle mes épaules frissonnaient, et ce froid m'envahissait le cœur.

Nagasaki I mes souvenirs accouraient en foule : ces trois semaines de l'an passé, qui avaient été la révélation d'un monde inconnu, trois semaines riches d'impressions profondes, d'un charme étrange et insoupçonné! J'étais seul sur ce bateau endormi, sur celte rade morte, pour évoquer les chères visions d'un passé mort, lui aussi : le vieux temple aux arbres séculaires, là-bas sur la colline où mes yeux le devinaient; la petite salle nattée de la tchaya, éclairée de cierges mélancoliques, où pour la première fois j'avais senti la grâce de la Japo-

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naise, tandis que le chant mineur des chamécens s'envolait au-dessus de la ville bleuâtre ; Rouriso au balcon, silhouette de rêve entrevue sous les étoiles; et Kiyoko, Tomiko, Harouko, les maikos exquises, aux robes merveilleuses, aux gestes précieux; Mogui, le golfe aux montagnes roses où le crépuscule était si doux ; et la jeune fille de Kanahama dont le sourire était si tendre, les yeux si beaux I Tout cela, c'était du rêve, et c'est évanoui. Elles étaient si légères, les robes de soie : le vent les a emportées; si légères, les petites fées aux kimonos de fleurs, aux ceintures vaporeuses : elles se sont envolées I Fleurs du Japon, iris bleus, lys d'argent, fleurs roses du pêcher, chrysanthèmes d'or, elles se sont fanées. Fané, le bouquet qui m'avait effleuré de son parfum furtif, fané, comme toutes les émotions de la première heure, comme se fanent tous les souvenirs au vent qui passe, aux soleils des jours qui se succèdent; flétri, desséché, comme ces autres fleurs que j'ai retrouvées hier aux pages d'un

vieux livre,, que mon cœur avait tant aimées, et qui n'étaient ni plus flétries ni plus desséchées que lui.

Je me souviens! mais se souviennent-elles, elles qui m'ont souri Tan dernier? Elles dansent sans doute, ce soir, dans quelque tchaya perdue au fond de cette ville grise. Pour quelque voluptueux oisif au visage jaune et hideux, elles répandent ce charme léger qui m'avait séduit. Si j'allais les trouver, me reconnaîtraient-elles? Non. Pour un peu d'argent, elles m'ont donné ce qu'elles pouvaient de leur grâce et de leur fine beauté : une sensation exquise et fugitive. Je suis passé ; elles ont oublié l'étranger. Le Japonais qui les écoute et les regarde maintenant, elles l'oublieront aussi bien peut-être; mais plus profondément que moi, il a pu goûter tout leur charme; car elles n'ont pas pu me comprendre : nos pensées ne sont pas sœurs.

Nos pensées ne sont pas sœurs I Nous ne sommes pas de la même race. Voilà l'infranchissable barrière, et voilà le supplice. Nous

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n'adorons pas les mêmes dieux. Les mots d'amour qu'elles entendent ne sont pas ceux que nous disons. Elles n'ont ni les mêmes illusions ni les mêmes rêves ; la flamme de leurs mystérieuses prunelles n'est pas le reflet du même idéal. Oh ! sentir un instant comme elles, déchiffrer leur sourire, comprendre ce qu'elles disent, penser ce qu'elles pensent I Entrer dans leur âme et s'en revêtir. Mais noni cela nous est interdit. Nous sommes ceux qui passent; nous effleurons sans pénétrer, nous voyons sans comprendre. On nous sourit du bout des lèvres, et nous ne sentons jamais le cœur. Y a-t-il rien de plus horrible que cette impuissance d'éprouver autre chose que des impressions de surface, ce sentiment d'être la goutte d'eau qui glisse sur le marbre sans y laisser d'empreinte? Elle irrite sans remède, cette soif d'infini, de possession, d'intelligence qui est une des plus ardentes du cœur humain. Devant l'obstacle insurmontable, le spectre de notre néant se dresse ; une voix nous dit : (( Tu n'iras pas plus

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loin, )) qui fait passer dans notre poitrine un frisson du désespoir des damnés.

Ah! je comprends les ascètes de l'Inde qui cherchaient la connaissance suprême pour s'y anéantir. Connaître, connaître, s'abîmer dans l'intelligence des choses et de soi-même : rêve immense d'où naquit une religion qui compte «des centaines de millions d'adeptes, et dont le reflet divin rayonne aux prunelles d'or des Bouddhas immobiles, sereins et souriants dans leur éternelle contemplation. Je n'en demande pas tant, mais je voudrais sentir, car sentir, c'est déjà un peu connaître ; et surtout sentir, c'est aimer. Je voudrais sentir jusqu'au fond des êtres et des choses, en dégager toute la poésie et le parfum, les disséquer jusqu'à la dernière parcelle, pour mieux les respirer, pour y découvrir tout ce qui est une harmonie ou une tristesse, une grâce ou une souffrance, sentir jusqu'à l'amertume, jusqu'à la volupté. . . Dans notre course folle, c'est à peine si nous sentons assez pour augmenter nos désirs aujourd'hui,

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faire naître des regrets demain, sans jamais avoir la consolation d'effleurer un instant le bonheur.

A quoi bon courir alors puisque ce que nous poursuivons fuit plus vite que nous? à quoi bon chercher puisque nous ne trouverons pas? à quoi bon étreindre puisque nos bras se referment toujours sur le vide? Us sont sages, les . immobiles qui regardent la vie tournoyer autour d'eux, ceux qui attendent la fortune dans leur lit, ceux qui n'ont jamais eu d'autre préoccupation du berceau à la tombe que de nourrir au jour le jour, pour la faire durer plus longtemps, la misérable loque humaine qui leur sert de prison adorée I Us sont sages, et je les méprise : parce qu'ils n'ont pas de rêve et qu'ils n'ont pas de Dieu. Dieu 1 N'est-ce pas Jésus qui a dit la parole d'espérance : « Quaerite et invenietis : cherchez et vous trouverez 1 .. . » Mais son royaume n'est pas de ce monde.

Je n'ai pas la force de quitter celui-ci. Mon cœur a trop de chair et n'a pas assez d'ailes. Je

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suis las, je voudrais dormir, je voudrais aimer. Je ne sais pas tout ce que je voudrais, je ne sais pas tout ce qui me manque ; mais il y a un vide qui me ronge, une angoisse qui me tord. Dans cette nuit si pure, dans cette rade si calme et si fraîche, j'ai la fièvre et je souffre parce que je suis seul, irrémédiablement seul. Et sans que s'ébauche une forme précise, sans que je puisse murmurer un nom, il me semble que j'entends tinter dans ma poitrine une phrase mélancolique de Mireille, le cri d'inquiétude de Vincent qui cherche en vain la bien-aimée : « Qui l'arrête? Pourquoi n'est-elle pas ici? — Pourquoi n'est-elle pas ici? — Mais tout simplement parce qu'elle n'existe pas peut-être; parce qu'elle n'est pas Japonaise, assurément.

Il y a douze mois que j'ai quitté le Japon, douze mois que ses paysages et ses mousmés me hantent. Depuis douze mois la même pensée me torture : que c'est peut-être fini, que je

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quitterai T Extrême-Orient sans m'être enivré une dernière fois de cette grâce étrange et unique au monde. Maintenant que nous sommes mouillés devant Nagasaki, cela me laisse indifférent. Je suis à cent lieues de cette ville, je n'ai plus envie d*y remettre les pieds. Pourquoi gâter les impressions anciennes en essayant de les revivre hâtivement? Je suis arrivé ici plein de flamme, d'enthousiasme, de curiosité; maintenant je suis las, un peu blasé et un peu triste. Même en quittant ce qui n'a fait que me plaire pour aller retrouver ce que j'ai toujours aimé, je ne puis me défendre d'une certaine mélancolie. C'est encore une période de ma vie qui est révolue, quelque chose qui s'en va. Je tremble de sentir sur mes lèvres ces deux terribles mots : « Jamais plusl » Toutes les fois qu'on les prononce, c'est que la mort vient de passer. Est-ce vraiment la peine de revoir les danses maniérées, d'entendre la mélopée des chamécens à la lueur des cierges pâles? Non; je suis trop imprégné d'amertume et trop dé-

courage. Il y a un voile noir devant mes yeux. Demain nous partirons; c'est un adieu que nous sommes venus dire. Pourquoi emporter plus aiguë la sensation de n'avoir pas compris, d'avoir incomplètement goûté, du charme qui nous échappe, et de l'inanité de nos aspira^ tions sentimentales? Puisque ce n'est pas ici qu'on peut aimer, puisque dans cette cité qui dort il n'y a pas une âme où les nôtres puissent trouver un écho, autant vaut sceller aujourd'hui la rupture définitive.

Adieu, visions 1 adieu, rêves I la mer est large, la terre est changeante et les soleils aussi. Devant nos yeux passeront d'autres peuples, d'autres paysages, d'autres beautés. Puis la lumière s'éteindra, les flots s'écouleront, tout s'efifacera dans la brume. Tous, tant que nous sommes, nous évoquerons en vain le souvenir et le sourire d'une sœur dans chacun de ces pays lointains oîi nous serons passés comme des étrangers. Seuls et glacés, nous n'aurons retiré de nos vaines recherches qu'une immense

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lassitude, la perte d'illusions innombrables, le calme découragé des vieillards, avec la certitude que ce n'est pas en ce monde que Ton peut trouver cet infini dont on a soif toujours et quand même, ce repos que le poète annonce au voyageur :

Le soleil de vingt deux a mûri votre vie.

Vous venez maintenant

Vous reposer en Dieu.

Nagasaki, 1897 -1898.

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