ADOLPHE RETTÉ
BIBLIOTHEQUE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE Société anonyme '' LA PLUME "
3l, RUE BONAPARTE, 3l
APOLOGIE
Ce n'est pas sans hésitation que je me suis décidé à publier cette Apologie. Il est, en effet, toujours scabreux, pour un écrivain, d'exposer les raisons qui le déterminèrent à combattre ou à soutenir telles tendances plutôt que telles autres et à modifier la conception qu'il s'était faite de la vie de l'art. Les malveillants feignent d'y voir un prétexte à se décerner des couronnes. Le lecteur bénévole préférerait peut-être un écrit qui ne revête pas un caractère de polémique sur des
faits exclusivement personnels. Je me suis dit tout cela, — et cependant j'ai passé outre. Voici pourquoi : au moment de commencer une nouvelle campagne, et afin que toute équivoque soit évitée à l'avenir, j'ai cru nécessaire de répondre à quelques-unes des critiques formulées contre mes publications antérieures et d'établir le critérium selon lequel j'ai jugé, je juge, je jugerai mes contemporains. Je prie donc qu'on veuille bien accueillir les lignes suivantes comme l'exposé de conviction d'un homme qui fut longtemps sans se connaître, qui se connaît aujourd'hui, qu'on peut discuter pour certains de ses partis pris, mais dont nul n'a le droit de suspecter la sincérité.
Je viens d'écrire le mot de parti pris. C'est parce que je l'employai jadis pour spécifier mon attitude dans la littérature que plusieurs en tirèrent cet argument triomphal : u M. Retté reconnaît qu'il est de parti pris. Par conséquent, ses opinions n'ont aucune valeur. »
J'avais pourtant expliqué dans la préface d'Aspects, et même auparavant, que j'entendais par là ma conception de l'univers en général et du microcosme où évolue la gent- de-lettres en particulier. On n'en a guère tenu compte. — Or je voudrais bien savoir si, hormis le dilettante, c'est-
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à-dire l'èlre qui eftleure toutes choses sans s'attacher à aucune, il a jamais existé un écrivain militant qui fût dénué de ce parti pris? Se targuer d'impartialité quand on se mêle d'apprécier l'œuvre d'autrui c'est s'avouer incapable d'amour et de haine, à savoir des deux sentiments par où s'affirme notre personnalité, c'est prétendre à l'inertie. D'ailleurs cette prétention reste parfaitement illusoire : au vrai, personne n'est plus partial que ceux qui se disent impartiaux.
Consécutivement à mon parti pris, et par une déduction d'apparence assez logique, on a protesté, un peu de tous les côtés, contre mes injustices. Un poète que je ne veux pas nommer, s'est môme écrié : m La plus noire injustice brille dans les critiques de M. Retté. »
Que ce lapsus lui soit pardonné ! . . .
Quant à mcsdites injustices, un phénomène assez amusant a eu lieu. Les uns imprimaient, m'écrivaient ou me disaient : « Vous avez fait de la bonne besogné en perçant à jour la nullité de X. Mais pourquoi avez-vous attaqué Z. avec une telle âpreté? « D'autres, cependant, me disaient, m'écrivaient ou imprimaient : « Comme on vous doit de la reconnaissance pour votre démolition de Z. ! Mais combien il est fâcheux que vous
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n'ayez pas davantage ménagé X. » J'ai conclu de ces appréciations divergentes que chacun jugeait selon son parti pris, et que, par suite, j'avais eu raison de donner mon sentiment sans m'inquicter de savoir s'il plaisait à ceux-ci ou s'il déplaisait à ceux-là. Mon seul tort, — et j'en suis fier, — a été de m'exprimer franchement, en mettant à l'écart ces réticences et ces phrases à double entente auxquelles se reconnaissent les Escobar de lettres et presque tous les échappés du poulailler normalien.
Donc, une fois jjour toutes, qu'il soit entendu que publier son opinion sur quelqu'un, c'est renseigner le lecteur sur la façon dont on se représente ce quelqu un. Cela prend une valeur documentaire aussi bien quant au jugeur que quant au jugé. Et cette valeur sera d'autant plus grande que le premier aura prouvé une personnalité intéressante en analysant le second. — En dehors de ce principe, il n'y a que bavardage, réclame payée ou confusion.
Je n'ignore pas que, dans l'état à peu près général de veulerie où se décompose la société actuelle, toute affirmation nette sonne désagréablement aux oreilles des Affaiblis de la littérature. Aussi m'a-t-on reproché mes violences. Je crois
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même avoir été traité quelque part de sectaire...
Si c'est être violent que de réagir avec vigueur contre les rêvasseries troubles des apôtres de l'artifice et du frisson inédit et contre le nombrilisme des sectateurs du conte à soi-même, certes, je fus violent. — Ce qu'on appelle la jeune littérature clapotait dans un marécage aux eaux plombées, s'émouvait aux irisations de la pourriture. On se diluait en famille ; on se félicitait de cette bonne fange molle où croupir à l'abri du vulgaire semblait exquis; on s'admirait tout en suçant des fleurs de nénuphar...
J'ai jeté quelques pavés dans cette mare aux grenouilles. De là des coassements et des colères qui se traduisirent par des injures. Il y eut un grotesque pour m'enjoindre de garder désormais le silence, sous peine de déshonneur, — ou quelque chose d'approchant. Je n'en fis rien. Si bien qu'aujourd'hui, tout le monde est réveillé; l'atmosphère de la littérature s'emplit d'une rumeur d'orage et d'armes remuées ; de jeunes ti-oupes amoureuses de la vie accourent à la bataille et déciment les batraciens ahuris ; il va s'échanger de grands coups. — J'aime cela! En art, je ne suis pas un Doux et les Doux me déplaisent. Puis je crois que c'est par le conflit des idées que se
fortifient les individus doués d'énergie, destinés à marquer, et, donc, je me réjouis d'avoir provoqué ce renouveau de guerre.
« Pourtant, m'a-t-on objecté, vous avez outrepassé la mesure, vous avez été jusqu'à l'insulte à l'égard de vos adversaires. »
Cela demande une explication. S'il s'agit des Aspects, je mets au défi quiconque d'y découvrir une exjiression qui sorte du ton admis dans les lettres. Les seules invectives qu'on puisse y relever ont trait à la Bourgeoisie et à ses apologistes. Mais je ne suppose pas qu'on fasse un crime à quelqu'un qui se tient jDropre de haïr nos Maîtres et de les fouailler. Pour la partie purement littéraire des Aspects, c'est de la critique ardente, passionnée si l'on veut, mais jamais je n'y eus recours à l'outrage qui vise l'homme sous l'écrivain. Est-ce parce que j'ai baptisé M. Mallarmé « le vieillard des tombeaux » que j'ai mérité d'être moi-même vilipendé comme je le fus.»*
Parlons de M. Mallarmé. Aussi bien, il est le pivot autour duquel tourne toute cette querelle. Il a été proclamé l'auteur des plus beaux vers réguliers du siècle, prince des poètes, porte-drapeau et chef incontesté de l'école symboliste. Je me suis inscrit en faux contre de telles extrava-
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gances. Or, soit pendant que les Aspects paraissaient en articles, soit lors de leur réunion en volume, on a répondu à l'analyse scrupuleuse, étayée d'exemples que je fis des écrits de cet étrange éponyme, en me traitant de fou, d'imbécile, de frénétique et d'assommeur. J'ai par devers moi de quoi prouver ce que j'avance à ceux qui n'auraient pas gardé la mémoire de cette manière d'agir. Quelques-unes de ces injures provenaient de gens si méprisables qu'il n'y avait pas lieu de les relever. D'autres furent émises par des écrivains dont j'estime l'art, — et cela m'attrista.
Mais, en aucune occasion, l'on n'apporta d'arguments probants contre mes arguments. On s'en tint à des affirmations vagues. D'ailleurs, comment en irait-il autrement : les défenseurs de M. Mallarmé ne peuvent s'accorder sur le sens précis à donner aux produits de leur idole. M. Natanson compare son œuvre à un vase en faïence; M. Vielé-Griffin y trouve la syllepse auguste de Hugo, et M. de Gloussât la situe entre Racine et la Bruyère. D'autre part, le même M. Natanson avoue qu'elle est difficile à comprendre, — mais M. Quillard affirme qu'elle est parfaitement claire. Enfin M. de Gourmont déplore que je me sois conduit à l'égard de
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M. Mallarmé comme Barbey d'Aurevilly à l'égard de Gœthe, — comparaison qui est flatteuse pour moi et fâcheuse pour Gœthe, ainsi assimile à l'auteur de V Aurore gourde. Il y a aussi les fameux sonnets, publiés depuis un quart de siècle environ et tant vantés par certains qui, las des ténèbres où se confine actuellement leur Maître, s'y cramponnent désespérément. Or quatre admirateurs de M. Mallarmé interrogés chacun à part m'en ont donné quatre explications différentes. Il faudrait pourtant en finir : l'œuvre de M. Mallarmé est-elle une faïence? Ou une syllepse? Ou un hybride de la Bruyère et de Racine?. . . Vous ne vous entendez même pas entre vous, ô chevaliers de l'Abscons, et vous prétendez que nous nous inclinions sans discuter!
Je ne voudrais pas avoir l'air de m'acharner sur M. Mallarmé, que je tiens, du reste, pour le plus galant homme du monde — lorsqu'il n'écrit pas. Je n'ai plus que quelques observations à présenter touchant son cas, et je passe à un autre sujet.
Ce qui suscita surtout le mécontentement des partisans de M. Mallarmé, ce fut mon dire : que tous n'étaient pas de bonne foi dans leur admiration. Je n'avançais rien à l'étourdi. En effet : un des écrivains qui se montrèrent le plus
acrimonieux contre mes critiques bafoua et parodia naguère M. Mallarmé devant moi en des termes infiniment plus outrageants que ceux dont j'avais usé. D'autres me déclarèrent, à mots peu couverts, qu'ils se f. .. moquaient pas mal de ce poète, mais qu'il était à la mode de se mettre de son église, et que, par conséquent, ils trouvaient drôle, esthétique de me blâmer.
Comment veut-on que je tienne pour sincères les indignations de ces messieurs?
La réalité est celle-ci : le symbolisme, gravitant autour de M. Mallarmé, a longtemps bénéficié du vague où il maintenait ses doctrines. Le jour où l'on y a porté la lumière du bon sens, tout c'est écroulé. Evidemment, les tenants du mystère et de la beauté intangible ne pouvaient admettre sans protester cette catastrophe. Il était tout naturel qu'ils me gardassent rancune de leur désarroi. J'avais déchiré le voile du Saint des Saints, j'avais montré quel absurde fétiche se pavanait sur l'autel. Ils ne pouvaient me pardonner, pas plus quils ne pardonneront à mes amis Louis de Saint-Jacques et Maurice Le Blond, qui vinrent ensuite et mirent le fétiche en morceaux. Mais l'un et l'autre n'ont cure de ces geignements : ils savent comme moi que nous
avons rendu service aux lettres françaises en détruisant le prestige de M. Mallarmé. D'ici très peu d'années, tout le monde le reconnaitra; et l'on s'étonnera même du mal que nous avons eu à pratiquer cette opération sanitaire.
Pour conclure, j'ajouterai qu'ayant été insulte le premier, je me fâchai et que, çà et là, dans des notices et des articulets, je traitai assez vertement quelques-uns de mes insulteurs ou leurs amis. J'ai, peut-être, été trop loin, et, dans ce cas, je fais volontiers amende honorable. Toutefois, je ne regrette pas la volée que j'administrai, dans les Idylles, à M. de Gloussât. On ne peut pourtant point exiger que je prenne ce personnage au sérieux! Il avait besoin d'être remis à sa place. Je l'ai fait et j'estime que c'est très bien fait.
Une autre critique formulée contre moi est celle-ci : j'ai varié dans mes opinions. Jadis, je prônais le Mallarmisme, le rêve, l'artifice, le dédain du Réel et de l'action. Depuis, j'ai changé, je me suis mis à préconiser la nature, la vie agissante et la simplicité. D'où viennent ces revirements.*^ On ne serait pas fâché de faire croire que je traverse l'existence enétourneau qui se jette à droite ou à gauche sans savoir pourquoi ni comment. Malheureusement ce que j'ai publié depuis quatre
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ans donne un démenti à cette insinuation. Voici la vérité : en 1898, à la suite d'une crise morale et d'événements inutiles à rapporter ici, je fis mon examen de conscience ; je m'aperçus que je déviais de plus en plus de la bonne voie et que j'égarais mon art dans des régions où je ne souhaite à personne de se perdre. De tout temps, j'avais vécu assez en dehors de mes confrères; j'avais toujours refusé de m'inféoder à aucune coterie; j'étais donc libre d'attaches. Désireux de me reconquérir, de me créer une volonté, je me mis au travail. Ce fut très dur et très difficile : maintes fois, je retombais dans mes anciens errements. Enfin je finis par concevoir que seules la solitude et la vie en pleine nature pouvaient m'être efficaces pour l'élaboration de l'homme nouveau que je rêvais d'être. J'abandonnai la ville, et après avoir été respirer les souffles vivifiants de la mer, je me confinai à la campagne, — celle-là même où j'habite encore aujourd'hui. Là, les arbres fraternels, les champs en fleurs, le soleil et les cantiques des grands vents m'apprirent les rythmes que je méconnaissais autrefois. Je retrouvai le primitif, le paysan qui était en moi dès l'enfance, qu'une existence contraire à mes instincts les plus essentiels avait presque
anéanti. Quelques mois passèrent à méditer, à reviser mon âme, à faire la critique de mes engouements antérieurs, à enregistrer des sensations saines. Je découvris le néant de l'art pour lequel j'avais jadis combattu : je m'évadai de l'artifice. Alors, sûr de moi, muni d'une conception de la vie qui me soutint à travers tous les ennuis et tous les déboires, j'attaquai le morne bataillon des rêveurs en extase devant eux-mêmes et les doctrines néfastes où s'engluait la littérature. En 1894 et en 1895, je fus tout seul... Tout seul, non : une amitié fidèle ne m'abandonna pas un seul instant : celle de M. Louis de Saint-Jacques. Je suis heureux de lui en exprimer ici ma reconnaissance. Il sait, d'ailleurs, l'affection que je lui porte. Néanmoins, sauf cet ami, personne, dans la littérature, ne me soutint. Loin de là, mes efforts en faveur de la beauté de vivre, ma critique des factices et des impuissants mystérieux ne m'attiraient guère que des moqueries. Je préconisais « le retour à la nature » : cela parut presque baroque, et des plaisantins me baptisèrent : « le petit Rousseau ».
Entre parenthèses, s'il est une chose constante, c'est bien mon aversion à l'égard de ce pleurnicheur sentimental, un des esprits les plus faux
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qui aient jamais existé. J'ai exprimé, à plusieurs reprises, cette répulsion pour l'auteur du Contrat social.
Les livres que je publiai durant cette période furent accueillis, en général, avec un dédain souriant par les protagonistes du Grand-Art, à moins qu'on ne tentât d'en déformer le sens en prétendant y trouver ce qui n'y a jamais été, de la politique par exemple.
Enfin, en 1896, quelques-uns reconnurent la portée de la croisade que je menais. J'eus aussi le plaisir de voir se dessiner un mouvement qui s'affirmait, en somme, dans le sens des idées pour lesquelles j'avais combattu sans varier depuis trois ans. Je veux dire le naturisme. Bien qu'ennemi, en principe, des embrigadements sous étiquette, j'ai applaudi à ce mouvement; j'ai cru qu'il serait fécond, — et je ne cesse pas de le croire. Les jeunes gens qui s'y adonnent ne sont pas encore très sûrs d'eux-mêmes. Certains d'entre eux semblent ignorer que, pour être fort, il faut s'habituer à la lutte, se faire des ennemis en défendant sa conviction; ils voudraient se concilier tout le monde : cette hésitation est regrettable. Tous subissent des influences contradictoire. Mais à vingt ans, ils ne peuvent avoir
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une optique complète de l'univers. Et l'on ne doit même pas leur en vouloir de ce qu'ils se jettent, un peut follement, du génie à la tète. Ils aiment la vie ; ils comprennent que l'art doit s'intéresser à l'homme tout entier; ils acceptent la science. Ce sont là des prémices qui permettent d'espérer d'eux une belle moisson. Pour moi, je ne regrette pas de les avoir encouragés et aidés à s'imposer, et je suis content de leurs succès. Voilà l'histoire de mes crimes, de mes « palinodies brusques » et de « mes culbutes à l'aveuglette » . Je crois qu'elle explique les phases de l'évolution qui, grâce à une tension de plus en plus énergique de ma volonté récupérée, m'amena de l'ornière où je m'enlisait à l'existence normale au grand soleil.
Un dernier point me reste à élucider. Plusieurs regrettent de me voir donner une signification sociale à quelques-uns de mes livres. Selon les uns, il me faudrait chanter la nature sans m'inquiéter de ce qu'ils appellent « la vaine agitation des hommes ». — Je ne puis me conformer à leur désir. Mes souffrances m'ayant fait sympathiser avec les souffrances d'autrui, je comprends aujourd'hui l'âpre faim de justice qui commence d'émouvoir tous les peuples d'Europe. Je rêve
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l'homme plus beau, plus fort et plus libre. Je crois que l'art doit exprimer tout ce qui préoccupe l'humanité. Rien dcsormai ne pourra me changer... Et j'ai déjà reçu ma récompence : j'ai vu des Simples fondre en larmes en lisant Similitudes et la forêt bruissante; ce spectacle m'a valu plus de joie que tous les éloges de la littérature. Dès lors, les critiques goguenardes des amants de l'Art pour l'Art m'ont été indifierentes : je savais que je faisais œuvre bonne.
D'autres feignent de se lamenter parce que je n'écris plus ce que j'écrivais il y a dix ans. Ces bonnes âmes me supplient de voguer encore vers Thulé. Je n'ai rien à leur lépondre puisqu'ils n'ont pas saisi le sens de ma marche vers la lumière. — Aux uns comme aux autres, je conseille de relire la fable de La Fontaine intitulée : le Meunier, son Fils et VA ne. Elle est fort instructive — et je m'en applique la morale.
Je n'ai pas voulu, en publiant ces lignes, m'octroyer des éloges : je ne m'admire pas assez pour me brûler des parfums sous le nez. Plus je travaille, plus je possède mon art, plus je m'aperçois qu'il est difficile de bien faire et qu'il sied d'être humble devant les forces qui régissent l'univers.
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J'ai soulevé beaucoup d'animosités et de rancunes ; il n'est donc guère probable que la plupart de mes contemporains rendent justice à mon labeur. En outre, je vis à l'écart à une époque où il faut faire le siège des journalistes influents, épouser un Académicien, courir les bureaux de rédaction, si l'on veut arriver, c'est-à-dire se pousser dans l'estime des snobs. Mais aussi je suis libre : nul ne peut prétendre qu'il me fera écrire contre ma pensée. Enfin l'expérience m'a enseigné que quiconque ne trouve pas d'abord en lui-même sa propre satisfaction pour son effort vers la beauté ne possédera jamais la tranquillité d'âme nécessaire à la création d'une œuvre qui compte... Tel que je suis, j'espère que l'avenir ne me sera pas trop sévère.
De précieuses sympathies sont pourtant venues me trouver d'un peu partout. Je remercie ceux qui m'encouragèrent à continuer le bon combat; leur témoignage m'a souvent réconforté ; et c'est à eux que je dédie cette apologie.
Maintenant, assez parlé de moi. Qu'on m'allume une lanterne ; qu'on m'apporte un tonneau à rouler. Je m'en vais chercher des hommes.
On entend par Jeune Littérature un certain nombre de personnes, âgées de dix- sept à quarante-cinq ans, qui font profession d'écrire et de publier. Les unes ont du talent ; les autres n'en ont pas; d'autres promettent d'en avoir; mais la plupart offrent cette caractéristique : l'inféodation à une coterie dont elles acceptent l'étiquette, les procédés et les préjugés. Beaucoup de ces chapelles sont éphémères, se dissolvent au bout de quelques mois par suite d'un vice de doctrine ou de rivalités entre leurs adhérents. Il a suffi, parfois, qu'une sottise fût énoncée avec solennité pour recruter des partisans. Plus souvent, il s'est formé des syndicats d'admiration mutuelle où l'on considérait comme non avenues les tenta-
tives qui se produisaient en dehors des dogmes promulgués par le groupe. Enfin quelques mouvements d'art ont persiste qui ont fourni des œuvres assez marquantes pour justifier leur raison d'être. Trois de ces mouvements parvinrent à la notoriété : le symbolisme, l'école romane, évolutions terminées, le naturisme encore embryonnaire.
Le symbolisme se montra surtout spiritualisle, pessimiste, vaguement mystique, épris des sonorités verbales, préoccupé] de correspondances entre les moyens des différents arts, méfiant et même hargneux à l'égard de la science, dédaigneux de la réalité. Un individualisme mal compris fit qu'on rechercha des formes inusitées pour l'expression de sentiments rares, et c'est ainsi que le vers libre, très bon instrument en soi, servit aux cacophonies les plus étranges. Les Médiocres, emphatiques dénués d'émotion profonde, les joueurs de flûte à soi-même qui tournent, de propos délibéré, le dos à la vie, les rêveurs d'idée pure, « n'importe où, hors du monde », prédominèrent et se livrèrent à de violents attentats contre le génie de la langue. Sous couleur d'absolu, les symbolistes ont rejeté de leurs poèmes et de leurs romans tous les détails qui eussent con-
couru à évoquer des hommes, c'est-à-dire des animaux égoïstes, passionnés, capricieux et carnassiers, mangeant, buvant, dormant, aimant, haïssant, souffrant, se réjouissant, voulant le bien et faisant le mal, voulant le mal et faisant le bien, se conduisant tantôt comme des êtres de raison et tantôt comme des bêtes fauves, obéissant enfin à leur hérédité et aux instincts que développent en eux le milieu où ils vivent. Ils n'ont pas tenté, non plus, d'imiter les volontaires qui, à toute époque, réagirent contre la tendance du grand nombre à barboter dans la fange, dans l'or et dans le sang, qui élargirent l'idéal de bien-être et de développement conçu par l'espèce et qui lui infusèrent quelques notions de beauté. Ils se désintéressèrent de l'humanité. Tous leurs efforts tendirent à imaginer une région nébuleuse, crépusculaire, où n'habitent que des rois mélancoliques, phraseurs et couverts de pierreries, des héros casqués de vermeil pourchassant d'intangibles chimères, des chevaliers fluets et grelottants, des troubadours sous le balcon de princesses sataniques, des sirènes gélatineuses, des pâtres roucouleurs. Ce fut un défilé de Beaux-Ténébreux et de Princes Charmants, d'Hertulies, d'Imogènes et de Phénissas : un moyen âge pous-
siéreux, fardé, rance à faire vomir. Dans le moderne, ils mirent en scène des artistes barbouillant des fresques religieuses, à intentions sadiques, sans être, pour cela, d'aucune religion, choyant de petits garçons bien frisés, racontant d'erotiques calembredaines dans des salons peuplés de vierges lesbiennes et de bas-bleus au clitoris exigeant, ou bien des pédérastes romantiques, ou bien encore des assassins titrés. Puis il y eut les drames dans lesquels des fantômes maniaques s'épouvantent parce que la fenêtre est ouverte, ouverte, ouverte, parce que sept femmes et douze brebis dorment dans la prairie, parce qu'on a perdu la clef de la tour du Nord ou à cause de tout autre événement d'une importance aussi capitale. Puis des comédies dont le principal attrait consiste en ceci que le protagoniste répète le mot : « Merde » à peu près toutes les trois phrases.
Les paysages où ont lieu ces aventures surprenantes semblent appartenir à une autre planète que la nôtre. Destinés à représenter des états d'àme, ils sont pleins de palais mystérieux, de bassins dormants où chantent d'infatigables jets d'eau, de lauriers-roses, de magnolias, de cyprès et surtout de lys. C'est vraiment une chose ef-
frayante, la consommation qu'on fit de cette dernière fleur dépuis quelques années ! Selon le symbolisme, les jardins où il promène sa lassitude et son horreur de vulgaire seraient des habitacles de chasteté, à nul autre pareils. Et pourtant, le lys est un aphrodisiaque : maints insectes le savent bien.
La faune qui peuple ces pays fabuleux comprend des cygnes, des paons, — beaux oiseaux d'ailleurs et dont il n'y a pas à médire, — des griffons, des tarasques, des licornes a ruant du feu », des guivres, des hippogrifl"es et des sphynx.
— Les vaches, les porcs, les poules en sont soigneusement exclus, ainsi que le blé, les navets et les choux.
Est-ce à dire que ces inventions, dues à des poètes qui détestent le Réel, soient toutes froides, ennuyeuses, surannées et sans valeur technique?
— Loin de là; plusieurs en ont tiré des effets charmants, en ont usé pour traduire des émotions très fines : M. Stuart Merrill, M. Quillard, M. Albert Samain et même quelquefois M. de Régnier, malgré son art congelé d'habitude à cin([uante degrés sous zéro. On dirait les tapisseries d'artisans maladifs, occupés à tisser leurs rêves d'un univers impossible, à la clarté
de lampes multicolores, dans des cellules dont les fenêtres sont murées...
L'illusion où se confinent les bons écrivains du symbolisme a quelque chose de touchant : la société actuelle leur apparaît tellement odieuse et répugnante qu'ils ne veulent pas la connaître, fût-ce pour la détruire. Puis la crise de pessimisme traversée par toute la jeunesse, il y a une douzaine d'années, l'éducation chrétienne que subirent un grand nombre d'entre eux, l'amour de l'Art pour lArt légué par Baudelaire et les Parnassiens, dont ils procèdent très évidemment, les déprimèrent, les vouèrent aux légendes nostalgiques et à la rêverie en marge de la vie militante. Il est peut-être fatal qu'il existe ainsi des songeurs modulant leur vagues tristesses et les élans de leur piété sans objet sur la harpe, au fond d'une cave, tandis que les Forts agissent combattent et se dépensent au grand air. Cependant, malgré l'estime dans laquelle on peut les tenir, il ne faut point trop prêter l'oreille à leurs soupirs et encore moins au babil de leurs imitateurs, singes impudents et pullulants qui se sont emparés de leur formule, la faussent et se rendent insupportables par une jactance, des piaillements et une pratique effrontée de la réclame bien faits
LA JEUNE LITTEBATCRE.
pour écœurer quiconque aime l'art. Les premiers sont des Parsifal à la recherche d'un Mont-Salvat introuvable : ils ont tort mais leur sincérité appelle la sympathie. Les seconds sont des Beckmesser contre lesquels il sied d'user du tire-pied de Ilans Sachs : ils pillent les vers de ceux qui les souffrentauprès d'eux, le déforment en s'accompagnant sur un rebec criard et veulent être considérés... Foin de cette menuaille !
Deux faits sont à l'éloge des symbolistes : une compréhension très nette des vertus propres au lyrisme et, corollairement, l'instauration du vers libre. Par eux, un poème fut « l'ode multiforme « que rêva Banville. Ils s'attachèrent à y exprimer les émotions les plus intimes de leur être non dans la forme rigide que comportaient les poétiques antérieures, mais selon les mille aspects, les images fugaces ou persistantes que leur évoquait leur imagination très vive. Usant d'une telle méthode, ils encouraient le risque de choir dans l'incohérence. Or tous y tombèrent parce qu'ils négligèrent fréquemment d'unir par le lien d'une idée générale les concepts multiformes qui jaillissaient de leur Inconscient dès que leur âme s'illuminait pour les fêtes de la Muse. C'est ainsi que M. Kahn, s'étant voué à restituer, en se-
quences parallèles, les correspondances qu'éveillait en lui le sujet qu'il voulait traiter, sans énoncer ce sujet /Ht-mf^Ajie, sombra dans la bizarrerie, le charabia et l'obscurité. Certains, mal dégagés des us parnassiens, rêvant de concilier les formules nouvelles et les formules périmées, gâtés, d'ailleurs, par l'afféterie, produisirent des métis inféconds: ce fut le casdeM.de Régnier. Mais de belles réalisations furent aussi obtenues : chez M. Vielé- Griffin, chez M. Verhaeren, chez d'autres encore. Comme il comportait une notion du lyrisme plus large que les précédentes, le vers libre, aboutissant de la révolution romantique, étaitle moyen d'expression qu'imposaient les circonstances. Les symbolistes devaient l'employer, et ils y allèrent d'instinct. Jamais il n'y eut de malentendus à ce propos. Et si quelques revendications puériles se produisirent touchant les droits de celui qui « avait commencé », elles n'eurent d'autre résultat que de ridiculiser les candidats à l'initiation. Mais le vers libre n'a pas souffert de ces querelles adventices : son triomphe était assuré et il a triomphé malgré les essais informes des ignorants et des pédants qui abondèrent dans l'école et malgré le anathèmes fulminés jadis par les chroniqueurs poussifs qui se mêlent de critique
LA JEUNE LIÏTEUATUUE. aâ
littéraire dans les papiers quotidiens et qui, à cette heure, lui prodiguent leurs vieux sourires.
Le symbolisme fut donc avant tout une évolution poétique : c'est pourquoi son apport se restreint au lyrisme. Mais, comme il a été dit plus haut, cette évolution est aujourd'hui terminée ; et cela pour plusieurs raisons.
1° Les symbolistes se sont confinés, de parti pris, dans la Tour d'ivoire ; ils ont fermé les yeux au spectacle donné par l'époque ; ils se sont interdit les préoccupations sociales. Ils se vouaient ainsi à la stérilité parce qu'il est logique que des individus faisant abstraction du milieu où ils sont nés, où ils ont vécu, pour élire exclusivement le rêve, ne prennent point racine, demeurent en dehors des préoccupations foncières non seulement de leur temps, mais encore de tous les temps et traversent l'existence comme ces étoiles filantes qui strient, une seconde, l'espace nocturne pour s'éteindre aussitôt,
2° Les symbolistes ne recrutent plus d'adhérents. La jeunesse se refuse à l'imprécision de leur doctrine, s'abreuve à d'autres sources d'inspiration et ouvre enfin les yeux à la nature trop longtemps méconnue.
S" Les symbolistes se sont hypnotisés devant
M. Mallarmé. S'ils imitèrentpeu ses. . . inimitable s divagations écrites, ils reçurent néanmoins l'empreinte des théories que ce poète développe dans ses conversations. L'un d'entre eux, M. de Régnier a dit : « Je dois à M. Mallarmé d'être ce que je suis. » On s'en aperçoit, et là n'est pas le plus beau de son histoire. — Ces théories de M. Mallarmé, c'est l'engourdissement, la mort de l'activité, le dédain de la vie — c'est le traité de l'impuissance volontaire. Il était d'un intérêt capital de les combattre et d'en dévoiler le néant.
Pour ces raisons et pour d'autres encore, moins évidentes, le symbolisme, mouvement spiritualiste, sourdement catholique dans son essence, n'entra pas en communion avec la conscience générale de l'espèce. Il s'inventa des paradis chimériques — il oublia la terre. Aussi apparaîtil comme un accident curieux, intéressant, remarquable même à certains points de vue, mais rien qu'un accident dont la répercussion dans l'art ne sera que passagère.
En toute occasion, les romans se montrent les adversaires farouches des symbolistes. Les deux écoles divergent quant à la doctrine et, surtout, quant à la technique... Et pourtant, elles sont sœurs — sœurs ennemies, si l'on veut. En effet.
l'école romane se tient encore plus que le symbolisme en dehors de la vie sociale. C'est une chapelle très étroite et très fermée où l'on invoque Apollon, où l'on coUige des centons de Baïf et de Du Bellay, où l'on ronsardise à outrance. Pour eux, la littérature française prend fin avec le xvii" siècle. André Chénier est cependant admis à correction, mais ses autels sont beaucoup moins honorés que ceux de Malherbe. Quant au xix^ siècle, c'est le néant : nul n'a su y manier la plume. Les romans se réclament de la tradition gréco-latine, vantent et chérissent les civilisations mortes. Mais, là encore, ils procèdent à un choix : c'est ainsi qu'Eschyle leur semble suspect de romantisme et d'enflure ; ils lui préfèrent Euripide, plus pondéré. A l'étranger, ils prisaient, jadis, les nouvellistes italiens, Dante, Calderon et Shakespeare. Shakespeare a dû être rejeté depuis comme entaché de barbarie anglaise, car les romans tiennent pour barbares toutes les littératures vivantes autres que la leur et celle de leurs ascendants élus. Faisant peu de cas de l'invention, dédaignant la modernité, ils adaptent, traduisent ou imitent « les beaux modèles » . Mais, de préférence, ils dessinent d'après l'antique sous la férule de M. Jean Moréas.
Derrière M. Moréas se rangent trois poètes : MM. Ernest Raynaud, Maurice du Plcssys et Raymond de laTailhède; un critique : M. Charles Maurras, et un caudataire : M. Lionel des Rieux, qui écrit des cpigrammes et demande qu'on brûle en place publique tous les poètes contemporains, sauf ses amis.
M. Moréas fut, autrefois, un des espoirs du symbolisme; il exaltait le u Pur Concept » et, fortement teinté d'IIugoterie, il aurait volontiers demandé à boire « l'eau des mers dans le crâne des morts » . Quelques-uns de ses bons poèmes datent de cette époque; quoiqu'il les réprouve à présent, ils resteront peut-être. Puis il rompit avec ses anciens frères d'armes et il eut cette singulière fortune qu'on lui offrit un banquet pour célébrer la fondation de l'école romane . Autrefois, un banquet, c'était le couronnement d'une carrière bien remplie — nous avons changé tout cela. Après, M. Moréas chanta les nymphes, les faunes, les diverses divinités de l'Olympe ; il composa des épitaphes pour ses disciples ; il abusa delà rhétorique. Enfin, il travaille, aujourd'hui, à une tragédie qui doit étonner le monde.
Le titre de chef d'école rend toujours un peu ridicule celui qu'on en affuble. M. Moréas s'en
parc avec conviction, et même, on peut dire, avec dignité. Il est vrai que, depuis longtemps, le ridicule ne tue plus en France, sans quoi nombre de gens seraient morts qui se portent à merveille. — Mais M. Moréas a beau s'émonder, se rogner, se réduire, il demeure un bon poète dont il est difficile de ne pas goûter les vers.
M. de la ïailhède a fait preuve jadis d'un tempérament lyrique des plus admirables. Maintenant, il marclie sur les talons de M. Moréas et répète ses gestes. M. du Plessys se tait. M. Raynaud cisèle d'agréables pastiches qui ressemblent aux bijoux du premier empire. M. Maurras a de la finesse et du mordant. On doit le louer également pour le parti pris qu'il montre dans ses critiques parce que ce parti pris est souvent fort juste. lia publié quelques vers point quelconques et il terrorise excellemment maints rimailleurs.
Les romans possèdent cette supériorité infinie sur la plupart des symbolistes qu'ils écrivent en bon style. De même, leurs imitations de l'antique sont plus réussies. Si l'on confronte, par exemple, les naïades estropiées par M. de Régnier avec celles que caresse M. Moréas, la comparaison est toute en faveur du second de ces deux écrivains. Mais l'école romane n'a pas appliqué ses qualités
de technique à la traduction de la vie. Aussi, bien qu'elle se veuille rattachera u la bonne époque», elle rappelle plutôt les Philctas, les Callimaque et les Apollonius du cycle alexandrin que les Sophocle, les Pindare et les Simonide. — Elle restera une curiosité de bibliothèque.
Le naturisme, on n'en peut encore parler très longuement. C'est une aube légère après une lourde nuit, parcourue de comètes échevelées et toute transie sous un pâle clair de lune. M. Le Blond nous a promis qu'il en naîtrait des merveilles : nous ne demandons qu'à le croire et nous attendons des œuvres avec anxiété...
Avec anxiété, car ces jeunes gens, qui s'affirment épris de science, de réel et de simplicité, rénoveront peut-être la poésie française, aujourd'hui passablement cacochyme, radoteuse et podagre. Plusieurs se sont déjà distingués : M. Abadie fit chanter les Voix de la Montagne avec ampleur; M. Maurice Magre a de la grâce — une grâce un peu frêle mais exquise; M. Viollis s'est montré bon styliste et bon analyste dans l'Émoi; on connaît de M Fernand Pradel un poème, la Nuit, qui est très beau; M. Saint-Georges de Bouhélier, malgré de graves incorrections et sa production hâtive, a des envolées intéressantes.
LA JEUNE LITTKRATUUE.
Son Hiver en méditation est d'une exubérance un peu chaotique mais traversée d'éclairs. Son Eglé contient quatre bonnes strophes. M. Albert Flcury, dans ses Impressions grises, se marque en progrès sur ses vers précédents. M. Gasquet est plein d'enthousiasme et M. Montfort de ferveur... Doit-on citer M. André Gide? — M. Gide a coqueté avec le naturisme, puis il est revenu au symbolisme, où on le considère comme destiné à relever l'école. Ses incertitudes, sa lièvre sont curieuses à observer. En somme, il faut lui appliquer cette phrase de VEducation sentimentale : « Il trouvait que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir... »
Que les naturistes cueillent donc, au plus vite, des lauriers. Mais qu'ils se gardent de fondre en larmes, d'abuser du style exclamatif et de cultiver la pastorale dans la manière de Bernardin ou l'idylle dans le goût de Florian : les grâces fripées du xvni" siècle ne pourraient que les égarer. — Et qu'ils se gardent aussi de la Napoléonite préconisée par M. Barrés. Tout le grand talent de cet écrivain suffit à peine à le faire absoudre de son alliance avec les soutaniers amoureux du sabre et avec ces mandrilles hurleurs : les cocardiers... Des poètes qui se respectent se doivent de tenir
en mépris le Grand-Soudard Bonaparte devenu l'idole des Arrivistes. Qu'ils aient présent à l'esprit l'exemple de ce petit jeune homme qui vint de sa province en trois bateaux, fit des grimaces à tout le monde, chanta César et finit par tourner la roue du reportage h côté de cet Ahasvérus essoufflé : M. Catulle Mendès et de cette portière sentimentale et convertie : M. François Coppée.
Que les naturistes apprennent encore à aimer la justice sociale , qu'ils s'intéressent à tout, qu'ils se vouent donc à créer l'âme héroïque et généreuse dont notre race a besoin afin de s'évader de l'enfer bourbeux où elle agonise et qu'ils ne craignent pas de combattre : car c'est un admirable bruit que le frémissement des épées quand elles jaillissent du fourreau pour la bataille au nom de la beauté d'agir.
Par ainsi reverdira l'Arbre de Vie : son feuillage plein de chants d'oiseaux s'épanouit à la face du ciel bleu ; les grands vents le caressent et le vivifient ; le soleil le trempe de clarté. La nuit, il exhale un murmure de songe et les étoiles semblent se suspendre à ses branches comme des fruits radieux. Mais aussi, ses racines le fixent puissamment au sol et, pour accroître sa vigueur, il ne cesse de pomper les sèves fécondes de la Terre souveraine.