VERS LA RÉVOLUTION
Si l'on écoutait divers polémistes, nous serions sur le point de nous entredéchirer. Plusieurs papiers quotidiens demandent des fusillades sommaires, pi'éconisent l'emploi de la matraque et du casse-tcte dans les discussions politiques et menacent de supplices raffinés les individus assez audacieux pour réclamer de leurs concitoyens un peu plus d'équité dans les rapports sociaux. Ainsi, M. Rochefort désirerait voir dévorer les yeux de ses adversaires par des araignées. Les arguments sont remplacés par des injures. Quiconque ne professe pas une admiration délirante à l'égard des gens de guerre est traité couramment de « vendu w, « d'espion », — voire même d'anarchiste.
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Cette dernière épithète n'est guère justifiée. La plupart de ceux qu'on en affuble se révoltent bien contre quelques-unes des iniquités inhérentes au régime, mais ils se gardent de remonter jusqu'à la source des maux dont ils se plaignent. La bâtisse bourgeoise leur paraît encore très habitable. Ils consentent à modifier la forme d'une lucarne, à remplacer les marches d'un escalier, à rebadigeonner la façade. Quant à raser la maison malsaine, leur courage ne va pas jusque-là. C'est pourquoi les Anarchistes conscients sont si peu nombreux.
En effet, l'Anarchiste ne dit pas : « Ce général abuse de son autorité; il faut le remplacer par un autre. )) Il dit : « Confiez à un individu la moindre parcelle d'autorité, il en abusera. Et il en abusera d'autant plus que ses subordonnés seront obligés d'obéir passivement à toutes ses fantaisies. Il ne faut donc point remplacer un général par un autre; il faut supprimer l'armée. »
Sur quoi les Bourgeois le traitent de « bête féroce » alors qu'ils devraient, au contraire, rendre justice à sa logique.
Il est tout à fait singulier qu'après tant de déceptions, le peuple ne se rende pas encore compte
qu'il est sans cesse dupé par les entrepreneurs de réparations partielles. Les Bourgeois feignent, de temps en temps, de diminuer les charges qu'il supporte, mais ce n'est que grimaces. On lui change son fardeau d'épaule, et rien de plus. Prenons l'impôt sur le revenu, farce nouvelle dont les politiciens sont en train de nous jouer le prologue. En apparence, rien de mieux conçu pour le soulagement des pauvres : le petit locataire étant dégrevé de quelques taxes qu'on reporte sur le gros propriétaire.
En réalité, la réforme est nulle, car il suffit de réfléchir une seconde pour comprendre que le propriétaire augmentera proportionnellement ses loyers, de façon à ne subir aucune diminution dans son revenu. C'est le locataire qui paiera comme il a toujours payé.
La propriété individuelle étant injuste en soi, tout ce qui s'y rapporte ne peut être qu'injuste. Aussi l'Anarchiste est-il le seul qui raisonne proprement lorsqu'il en demande l'abolition.
Autre exemple. Les parlementaires viennent de voter une loi sur les accidents du travail. D'après cette loi, le patron devra faire une pension à l'ouvrier qui aura contracté une infirmité à son service. Si l'ouvrier meurt, la pension
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sera servie à sa veuve et ses enfants. La pension sera moins forte si le blessé est célibataire. Voilà qui semble fort équitable. Mais qu'arrivera-t-il? - - Ceci : les patrons, afin de diminuer leurs frais généraux, engageront de préférence des célibataires. L'ouvrier marié et père de famille ne trouvera plus de travail. Il lui restera, il est vrai, la ressource de se châtrer ou d'étrangler sa femme et de jeter ses enfants à l'eau... Et les Bourgeois se lamenteront, disant que la France se dépeuple.
On pourrait citer quantité de faits analogues, car les lois sont conçues de façon à désarmer le Mangé vis-à-vis du Mangeur. Celles qui, par hasard, paraissent dirigées contre les crimes et délits, abstraction faite de la position sociale du délinquant, ne sont pas appliquées également par les juges. Il y a plusieurs poids et plusieurs mesures. Ainsi un Lesseps vole un milliard et demi avec la complicité des gouvernants. Des gens se suicident, d'autres crèvent de faim, d'autres ont péri parmi les miasmes du Chagre... On inflige quelques mois de prison à l'aigrefin. Et il ne purge même pas sa peine. On ne poursuit point ses complices, ou si l'on les poursuit, ils sont acquittés.
Daiïs le même temps, un nommé Foret, ou-
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vrier sans travail, affame, essaye, sans y réussir, de dérober un lapin. Surpris par une ronde de police, il tire un coup de revolver qui ne blesse personne. — On le condamne à mort... Puis, par un restant de vergogne, on le gracie, c'est-à-dire qu'on l'envoie au bagne à perpétuité. Il y est encore.
« Banalités, dit-on, vieilles histoires auxquelles personne ne pense plus. »
C'est bien là le malheur. Si l'on y pensait, si l'on y joignait les mille iniquités qui eurent lieu avant et depuis, peut-être que le peuple commencerait à réfléchir. Et, peut-être, aviserait-il à se libérer en supprimant, sans phrases, les privilèges de la Caste qui en bénéficie. — Mais le peuple, habitué à se soumettre par le militarisme, énervé par le suffrage universel, ne possède pas encore l'énergie nécessaire pour se révolter.
Les coups de trique, les dénis de justice les plus flagrants ne tirent de lui que des votes de flétrissure ou des ordres du jour d'indignation, fadaises dont se gaussent passablement ses spoliateurs. La pratique de la liberté lui demeure tellement étrangère qu'il se laisserait volontiers séduire par les sectateurs de l'Etat-Providence. « Tout le monde fonctionnaire », tel est l'idéal
bizarre qu'on lui présente. Système oppressif au possible, car l'État ne peut pas être envisagé comme une entité que chacun interpréterait à son vouloir. L'Etat, il y aurait des élus pour l'incarner. Ces élus seraient fatalement amenés a dire : « l'Etat, c'est nous », à ne pas tolérer qu'on les discute, à se créer une clientèle pour les soutenir. - — Et voilà la tyrannie instaurée une fois de plus.
Of les seuls hommes qui aient actuellement la notion pleine et entière de la liberté, ce sont les Anarchistes. Convaincus que tout gouvernement motive l'asservissement du grand nombre à une coterie d'exploiteurs, ils nient l'autorité sous quelque forme qu'elle se présente ; convaincus aussi que la propriété nécessite l'autorité, ils nient la propriété. Si l'on veut bien remarquer que les neuf dixièmes des crimes et des délits sont dirigés contre la propriété ou l'autorité, on compi-endra l'essence même de leur doctrine.
Mais, dans l'état présent des choses, les uns sont accoutumés à révérer ces deux idoles parce qu'un tel culte leur vaut le plaisir stupide d'accumuler ou la joie bestiale de commander; les autres obéissent aux premiers parce qu'on leur persuada que, sans leur obéissance, toute société
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se dissoudrait et qu'ils seraient les victimes du cataclysme. C'est pourquoi les régimes se succèdent et restent embourbés dans le marécage autoritaire et propriétaire. C'est pourquoi l'on devrait savoir gré*aux Anarchistes de créer un courant de vie vers un avenir moins fangeux.
Je sais bien : on objecte les bombes et les poignards. On s'indigne à cause des moyens employés par quelques désespérés pour réagir contre l'ordre social dont ils furent les victimes. On ne réfléchit pas que leurs actes sont conformes aux mœurs de notre époque. Le meurtre étant en honneur, les instruments de meurtre tels que sabres, baïonnettes, obus étant l'objet de perfectionnements constants, il est naturel que des révoltés, décidés à faire le sacrifice de leur vie, usent des engins mis à leur portée par notre soidisant civilisation.
On ne doit, en cette occurrence, ni approuver ni blâmer, il suffit de raisonner comme on le fait pour une éruption volcanique ou une épidémie On ne se fâche pas contre l'épidémie ; on prend des mesures d'hygiène afin d'en empêcher le retour. Eh bien, de même, si aous ne voulez pas qu'on vous tue, n'enseignez pas le meurtre. Autrement, pour prendre un exemple, le cas d'An-
giolillo se présentera de nouveau. Des Anarchistes de Barcelone, accusés faussement d'une explosion, sont torturés de la façon la plus effroyable. On leur arrache les ongles des pieds et des mains, ont leur promène des fers rouges sur le corps; on les pend, la tète en bas ; on leur broie les parties sexuelles. Et le Canovas, premier ministre, excuse les bourreaux, réclame sa part de responsabilité dans ces abominations . — An giolillo
l'abat Qui pourrait s'en étonner! De telles
représailles ne sont-elles pas fatales?
D'ailleurs, comme l'Anarchie ne comporte ni chefs, ni organisation, ces actes sont le fait d'individus isolés, agissant d'après leur propre initiative et considérant les théoriciens comme des endormeiirs et des pions. Plusieurs d'entre eux le déclarèrent. Toutefois les théoriciens ne les renient point, estimant que ces meurtriers sont : i°des aigris acculés aux résolutions désespérées; 2" des esprits simplistes, ignorant les lenteurs de l'évolution et navres que leur rêve ne se réalise pas au gré de leur impatience.
Les lois promulguées contre les Anarchistes, les conférences internationales vouées à la recherche d'un moyen de les anéantir n'aboutiront qu'à de nouvelles persécutions, à quoi répon-