FRATERNITE
phant, la bassesse des caractères font qu'on se réfugie éperdument en un songe d'avenir où tout serait harmonie, franchise, bonté, joie d'exister sans nuire au prochain...
Que de fois, parcourant la forêt maternelle et la campagne paisible, j'imaginai une Arcadie où i'or servirait à faire des pelles, des pioches et des socs de charrue, où le poète scanderait ses vers parmi la rumeur des feuillages et les chuchotements des sources, ne penserait ni à devenir le Prince, ni à fonder une école. Que de fois, au lever du soleil, quand les collines, les champs, les arbres semblent une prière devant l'astre splendide, j'ai entendu s'élever en moi l'hymne du bonheur futur. C'était comme les vibrations d'une grande lyre aux cordes de lumière. C'était comme le murmure solennel du vent dans les sapins. C'était majestueux et tranquille comme une aurore sans nuages...
Fraternité ! Fraternité ! Des hommes ont combattu, sont morts pour amener ton règne. Les Malins ricanent quand on prononce ton nom. Les Pharisiens te souillent de leur verbe gluant et te mêlent à leurs déclamations hypocrites. ïu es la morne putain des trottoirs, tu es le vagabond en guenilles, tu es tous les opprimés, tous ceux qui
souffrent l'injustice. — Et pourtant, tu es celle qui, malgré les outrages et les blessures, vit éternellement dans le cœur de l'humanité.
Ton jour viendra ; nous ne le verrons pas, ce jour radieux; nous ne serons plus que poussière lorsqu'il embrasera l'horizon. Mais notre âme fondue dans l'âme universelle vibrera à l'unisson du chant d'amour qui montera de la terre, — et les hommes de ce temps verront alors de nouvelles étoiles s'allumer dans les profondeurs infinies...
Nous pouvons, dès à présent, concevoir la liberté, l'égalité, la fraternité selon l'esprit de justice. Nous pouvons, de bonne volonté, travailler à leur avènement réel. Il suffit, pour cela, de ne pas perdre de vue que ces sentiments ne s'imposent pas et que, seuls, en possèdent la notion ceux qui n'en usent pas avec une arrière-pensée de lucre ou de vanité, mais qui en affirment d'un cœur désintéressé la beauté, la vérité, à la face du monde abominable où nous croupissons.
La liberté, c'est jouir de tous les fruits de la terre, de tous les produits du labeur humain, sans qu'aucune loi intervienne pour augmenter la part des uns au détriment des autres.
L'égalité, c'est admettre qu'un travailleur en
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vaut un autre ; que tout effort est noble qui contribue au bien-être commun; que ni majorité, ni minorité n'ont le droit d'imposer à tous un mode d'existence.
La fraternité, c'est aimer, respecter ce qu'on aime chez autrui et ce qu'on respecte en soi : la vie.
La justice, c'est l'Idée-mère, qui n'a pas commencé, qui n'aura pas de fin ; c'est le centre d'où procèdent et où retournent les mondes de la pensée. Pour l'homme, c'est la conscience.
Certes, nul d'entre nous ne peut se vanter d'agir toujours avec justice. D'abord, nous portons en nous un lourd héritage d'iniquité : la bête féroce dont nous sommes issus se réveille parfois et nous pousse à détruire, à tuer, à dominer. Des siècles de barbarie hurlent à nos trousses, pareils à des chiens sauvages. Et nous n'avons pas toujours le pouvoir de tenir tête à cette meute sana-lante.
Ensuite, le milieu est atroce : on s'y trompe, on s'y vole, on s'y ment, on y glapit, on y grince, on s'y barbouille de fange... Pandémonium de singes, orgie de chacals, jubilé de porcs. Ceux qui se tiennent à l'écart sont considérés comme des idiots; on les bafoue. Ceux qui combattent pour la justice sont hués. On ne parle que de dé-
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porter, de fusiller, de couper des têtes. — C'est à s'enfuir au désert...
Mais qu'importe, après tout : la justice ne périt pas dans cette tempête d'ordures et d'infamies. Quelques-uns la maintiennent envers et contre tous ; quelques-uns ne désespèrent pas de l'humanité; et, parmi les insultes et les persécutions, ils marchent, les yeux fixés sur l'avenir...
Puis aux jours de trop grande fatigue, la nature est là qui nous console et nous vivifie. — Beaux arbres aux frondaisons chanteuses, rivières au rythme caressant, parfum des roses, ciel plein d'étoiles, aubes pacifiques, crépuscules recueillis dans l'or et dans la pourpre, c'est vous qui donnez la force de lutter, toujours et quand même, pour la civilisation.