L ANTISÉMITISME
Maïs, en ce qui concerne Dreyfus, il y avait, pour les Pharisiens et les marchands de nouvelles, trois motifs de se mettre en branle et d'embourber dans un cloaque cette bourrique aveugle : l'opinion.
1° De la part des Catholiques, crier haro sur les Juifs, c'était accumuler sur quelques boucs émissaires les méfaits du régime capitaliste.
2° De la part des Satisfaits de tout poil, des Ventres de tout acabit, c'était détourner l'attention de ce chancre invétéré : le Panama.
3° De la part de tous, c'était préparer le terrain électoral, et à cet effet, renchérir les uns sur les autres, faire parade d'austérité, jeter aux yeux du peuple la poudre de perlimpinpin de la patrioterie et du dévouement.
Voilà l'envers de la farce à laquelle nous assistons.
Les faits ont été tellement embrouillés qu'un honnête homme renoncerait à les classer si l'on ne savait qu'en matière de convoitises et de rancunes politiques, se fier aux journaux c'est mettre un étron dans une lanterne pour éclairer sa route par une nuit de brouillard. Puis la lâcheté générale, la peur de se compromettre ou de s'exposer aux injures des Papimanes et des Cocardiers font
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qu'un grand nombre de personnes, si écœurées qu'elles soient, se réservent et se contentent de protester in petto contre le déchaînement des passions cléricales et soldatesques. D'autant plus faut-il admirer la noble et courageuse conduite de M. Emile Zola, de M. Bernard Lazare et de M. Clemenceau. Le jour où l'on analysei'a sainement les causes du mouvement antisémitique, on leur rendra justice.
En attendant, il n'est pas hors de propos d'examiner un peu le principal promoteur de cette levée de goupillons.
C'est un certain Drumont, fruit sec de l'École des chartes, directeur d'une feuille que subventionnent divers ecclésiastiques, singe de Veuillot dont il adopta la doctrine : « Lorsque vous êtes au pouvoir, disait Veuillot aux libéraux de son temps, je réclame la liberté parce que tel est votre principe. Lorsque mes amis sont au pouvoir, je vous la refuse parce que tel n'est pas le mien. »
Mais il existe cette petite difierence entre Veuillot et Drumont que celui-là était un écrivain de premier ordre, tandis que celui-ci n'est qu'un petde-loup de confessionnal, délirant de vanité, prodiguant les pataquès, lessolécismeset les calomnies
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aux fins de donner carrière à l'idée fixe qui le possède.
La méthode de ce maniaque est dénuée d'artifice. La voici : tout le mal qui arrive en France est causé par les Juifs. — Les nobles se rallient à la république pour piocher dans l'assiette au beurre — c'est la faute des Juifs. Les gouvernants volent et mentent, comme l'ont fait leurs prédécesseurs, comme le feront leurs successeurs — c'est la faute des Juifs. Le clergé se prosterne devant les ministres — c'est la faute des Juifs. Une famine décime l'Algérie — c'est la faute des Juifs. Les Anglais, les Russes, les Allemands dupent nos diplomates et soutirent l'argent français — c'est la faute des Juifs. Le peuple hue les processions — c'est la faute des Juifs. Les cuirassés manquent de couler dès qu'il sortent du port — c'est la faute des Juifs. Le Grand-Turc massacre les Arméniens — c'estla faute des Juifs. Nous avons eu un été pluvieux — c'est la faute des Juifs. Maints journalistes pratiquent le chantage — c'est la faute des Juifs. L'influenza règne — c'est la faute des Juifs. La récolte des pommes de terre a manqué — c'est la faute des Juifs. Vous avez mal digéré votre diner d'hier soir — c'est la faute des Juifs. . . Et ainsi de suite jusqu'à la folie complète.
Il n'y aurait là qu'un phénomène de pathologie mentale à noter si le sectaire papiste ne montrait quelquefois le bout de l'oreille. Drumont a beau crier qu'il n'agite qu'une question de race et non de religion, il ne peut s'empêcher de dévoiler ses mobiles véritables en attaquant, parallèlement aux Juifs, les Protestants. Pour les noircir, il falsifie l'histoire avec effronterie : d'après lui, la réforme en France serait le fait d'Allemands, et c'est pourquoi la nation l'aurait rejetée. Or Calvin — qui haïssait Luther — était français. Les chefs des Huguenots, leurs docteurs s'appelaient : Bourbon, Condc, Coligny, d'Andelot, Sully, Rohan, Duplessis-Mornay, Lanoue, Chaudieu, de Bèze, etc. — Tous individus bien français, n'est-ce pas, et que Drumont revendiquerait comme des gloires nationales, s'ils n'avalent teté la vache à Colas. Or dans ses articles et dans cette compilation indigeste la France Juive (t. II, p. 359 et suivantes), il accuse Coligny de trahison pour avoir demandé des troupes et de l'argent à l'Angleterre contre la remise de Calais aux généraux d'Elisabeth. Le fait est exact... tout comme il est exact que les Guises, bons catholiques, demandèrent des troupes et de l'argent à l'Espagne contre la remise du Béarn à Philippe II.
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Il faut se rendre compte qu'à cette époque, l'idée de patrie n'existait guère. Si d'Andelot allait, sans scrupules, louer des reitres protestants en Allemagne, c'était pour les opposer aux reitres également protestants du Connétable, lui-même aussi bon catholique que les Guises — de telle sorte qu'à la bataille de Dreux, et en d'autres endroits encore, la partie se joua surtout de mercenaires à mercenaires. — Et, plus tard, quand Henri IV fit le siège de Paris avec des troupes françaises, il trouva devant lui l'armée espagnole de Farnèse que les Ligueurs avaient appelée.
En somme, durant toute cette période, la religion fut un manteau dont les Grands se servaient pour couvrir leurs appétits. Henri III voulait faire la débauche en paix, et, par conséquent, garder par devers lui le produit des impôts. Les Guises voulaient le déposséder, jugeant que le revenu des taxes effroyables qui pesaient sur le peuple serait mieux dans leurs poches que dans celles du roi. Antoine de Bourbon et Condé souffraient et se tourmentaient de ne pouvoir mettre la main au plat autant qu'ils l'auraient désiré. Tous exploitaient la ferveur et la bonne foi du grand nombre afin de perdre leurs rivaux. Tous étaient de parfaites canailles, s'assassinant, se par-
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jurant, se trompant, se traînant aux gémonies pour la plus grande gloire de Dieu dont tous s'affirmaient les mandataires exclusifs.
Voilà la vérité. Mais si Drumont l'avait exposée, il n'aurait pu développer sa thèse, à savoir : que les Protestants sont des intrus bons à persécuter et à dépouiller au même titre qu'Israël.
Ses dires historiques touchant les Juifs sont d'un aloi plus suspect encore. Un exemple suffira. Il exalte — toujours dans sa France Juive — l'expulsion de i394 et déclare que de cette époque date une ère de splendeur et de félicité pour la France.
Eh bien, cette époque, c'est celle de la guerre de Cent Ans (i337-i453), c'est-à-dire celle où la France sombra dans un abime d'horreurs, de misère et de sang... Ab uno disce omnes !
La rédaction du papier quotidien auquel Drumont confie ses phantasmes compte quelques individus passablement cocasses. Il y a celui qui acclame les bourdes de M. Brunclière sur la faillite de la science. Il y a l'hiérophante de M"° Couesdon. Il y a le personnage qui, dans des articles d'allure pseudo-sérieuse, use du charabia le plus effroyable pour démontrer que les Juifs
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sont d'une mentalité inférieure à la nôtre et qui se livre à des amalgames de Charcot et de Lombroso pour leur rcproclier d'être sujets à l'arthrite. On sait, en effet, que jamais, jamais cas d'arthritisme ne fut constaté chez les Aryens. Un autre prétend prouver que les Anglais sont des Sémites.
Il y a enfin un Galliis qui lèche éperdument les bottes des généraux. D'ailleurs les thèmes patriotiques les plus rances fournissent à ces cacographes le prétexte à de tonitruantes variations : l'armée, rempart de l'honneur et champion de la vertu ; le drapeau sacré ; les provinces perdues — toute la ferblanterie chauvine retentit sous leurs mains frénétiques. Le violent amour qu'ils portent à l'Alsace-Lorraine ne les empêche pourtant pas de traiter M. Scheurer-Kestner de Prussien et de lui jeter à la tête qu'il possède une fabrique dans une ville allemande. Or celte ville allemande, c'est ïhann, ancien chef-lieu de canton de l'ex-département du Haut-Rhin.
Tels sont quelques-uns des arguments employés par Drumont et par sa bande pour replacer le peuple sous le joug catholique en abusant de son ignorance, en le trompant, en l'affolant, en le détournant du seul objectif qui
doive lui importer : la Révolution sociale, par des appels à la haine des Juifs, c'est-à-dire de gens dont les neuf-dixièmes sont aussi pauvres el aussi à plaindre que les prolétaires aryens de tous les pays.
La bêtise humaine étant un océan dont nulle sonde n'a encore pu trouver le fond, ils réussiront peut-être — au moins pour un temps.
Si les Catholiques étaient conséquents avec eux-mêmes, s'ils avaient le respect de leur religion, si, sous leur prétendue sollicitude à l'égard de la race, il y avait autre chose qu'un désir furieux du pouvoir, ils se garderaient bien d'attaquer les Juifs. En effet, la plus grande partie de leurs livres sacrés leur viennent des Sémites. Leur Dieu, c'est le Jéhovah de la Bible, sorte de bête féroce, assez analogue à Moloch et à Khamos. Il lui faut des victimes, des bûchers, des massacres. Il aime à punir et à se venger. Dès que son peuple le néglige, il entre en fureur et lui envoie la peste ou le réduit en esclavage sous les peuples voisins. Le christianisme naissant, mélange de bouddhisme, de légendes persanes, de traditions juives, de métaphysique alexandrine et des subtilités chères aux Byzantins, sembla d'abord adoucir ce Croquemitaine. Mais le fond
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de cruauté — inhérent à toute conception religieuse — l'emporta bientôt. Tandis que les ascètes et les nonnes se lacéraient dans leurs couvents, croupissaient dans la fainéantise, proclamaient l'amour de la crasse, de la souffrance et de la mort afin de désarmer la colère du Seigneur, les séculiers, plus malins, faisaient alliance avec l'Etat, obtenaient des territoires et des écus et fondaient un système social marqué par regorgement, le brùlement, la mise à la torture ou l'incarcération de tous ceux qui se permettaient de mettre leurs dogmes en doute. Ce fut ce moyen âge dont les Huysmans ne cessent de nous vanter les ordures.
La Renaissance vint. L'homme respira, se reprit, rapprit à s'aimer. Grâce à la Réforme, premier essor de la liberté individuelle, grâce aux chefs-d'œuvre grecs retrouvés, grâce à ce flot de lumière sans lequel nous serions de pauvres sauvages abrutis sous la discipline imbécile des moines et du Grand-Lama des Sept Collines, le catholicisme subit sa première défaite. La Révolution lui infligea la seconde. — Et la science lui en inflige tous les jours de nouvelles.
Dès lors, usant de fourberie, dissimulant leurs principes, feignant de s'adapter aux conditions
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nouvelles de la vie sociale, cheminant sous terre, demandant la pratique et faisant bon marché de la foi, ceux de la Trinité tentèrent de recouvrer leur prestige par la ruse. Cette tactique n'a donné que des résultats médiocres. Ils avaient beau grincer, corrompre, mentir, baver, salir tout ce qu'ils touchaient, la masse ne s'émouvait pas. C'est pourquoi, à l'heure actuelle, jouant du fétiche Patrie, ils rêvent de nouveau la violence. Ils souhaitent un Clovis, une brute à sabre qui, confessée, communiée, ointe du Saint-Chrême, mettrait sous sa botte et sous la mule du Pape la France décrépite.
Ils en feraient ce qu'ils ont fait de l'Espagne : un cadavre.
Pour réaliser cet idéal, ils ne reculeront devant rien : après les Juifs, ils persécuteront les Protestants, puis les savants, puis les révolutionnaires, puis quiconque aura l'audace de penser. Ils proscriront, ils pendront, ils fusilleront, ils guillotineront au nom de leur Dieu, celui-là même qui, d'une part, commande de ne pas tuer et, d'autre part, ordonne l'incendie où périrent plus de cent personnes croyantes en compensation des maximes impies répandues par les libres penseurs.
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Quand on professe une religion pareille, on est mal venu de maudire ceux qui vous l'ont léguée.
Pourtant, les Juifs n'ont-ils rien fait pour provoquer la croisade qu'on mène contre eux ? Il s'en faut. Maltraités, honnis pendant des siècles, chassés de la société, parqués dans les ghettos, tenus pour des bétes immondes dont le contact souillait, ils ne purent point s'assimiler ce qu'il y avait de bon dans les mœurs des Aryens ; ils ont appris la haine et la rancune. De plus, stylés par la Thorah, ils considérèrent les Chrétiens comme une semence de bétail qu'il était louable d'exploiter. Le goût du lucre et du trafic malhonnête persiste chez nombre d'entre eux. Le maniement exclusif de l'or, toute autre industrie leur ayant été longtemps interdite, a desséché l'âme des riches de leur race. Très souvent, ils se montrent avides, bas, félins, cauteleux. Ils restent la tribu nomade, fiévreuse, amoureuse du gain rapide, mal sûre du lendemain, environnée d'ennemis et dont les instincts mercantiles trouvent seuls à se développper depuis leur émancipation... Mais à qui la faute?
Est-ce que le milieu aryen leur donne des leçons de désintéressement et de générosité P II y
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a cent ans à peine qu'ils sont émancipés. Est-ce en cent ans qu'une race peut se modifier quand tout l'invite à persister dans ses coutumes de rapine? Et la société bourgeoise n'est-elle pas basée sur le capital — c'est-à-dire sur le vol?
Si, dans l'art d'accumuler des sommes, les Juifs priment les Chrétiens, qui envient leurs trésors et leur dextérité mais qui n'imitent pas leur admirable solidarité et leur constance dans l'infortune, est-ce un motif pour les rendre comptables de pratiques qu'ils n'ont pas inventées?
N'importe quel esprit droit rejettera la responsabilité de leur malfaisance inconsciente et de leur dégradation sur leurs bourreaux séculaires : les Catholiques et il se répétera les phrases que Shakespeare place dans la bouche de Shylock :
« Je suis un Juif ! — Un Juif n'a-t-il pas des yeux? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions ? N'est-il pas nourri de la même nourriture, blessé des mêmes armes, sujet aux maladies, guéri par les mêmes moyens, échauffé et refroidi par le même été et le même hiver qu'un Chrétien ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas? Si vous nous
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empoisonnez, est-ce que nous ne mourons pas ? — Et si vous nous outragez, est-ce que nous ne nous vengerons pas ? Si nous sommes comme vous pour le reste, nous vous ressemblerons aussi en cela. Quand un Chrétien est outragé par un Juif où met-il son humilité ? — A se venger. Quand un Juif est outragé par un Chrétien, où doit-il, d'après l'exemple chrétien, mettre sa patience ? Eh bien, à se venger ! La perfidie que vous m'enseignez, je la pratiquerai et j'aurai du malheur si je ne surpasse pas mes maîtres ! »
Ici comme toujours, le génie a raison. Et la conclusion à tirer de ses enseignements est celleci : tant que vous inventerez des dieux pour justifier vos crimes, tant que vous vous déchirerez pour la possession du métal luisant et sonore qui vous affole, tant que vous en appellerez au sabre pour dépouiller vos frères, tant que vous haïrez autrui sous prétexte qu'il a le nez fait différemment du vôtre, Juifs, Chrétiens, Musulmans, Fétichistes, vous serez des barbares égoïstes et vous n'aurez pas le droit de vous plaindre des maux que vous attirent vos querelles, vos guerres et votre sottise.
Le caractère dominant d'une époque de transition comme la nôtre, c'est l'inquiétude des esprits. A cela, rien de surprenant : nous vivons dans une tempête où se heurtent cent éléments contradictoires ; débris du passé, déchets du présent, germes de l'avenir tourbillonnent, s'amalgament, se disjoignent sous le souffle impérieux de la destinée. Au ciel, chargé d'orages, des lacs d'azur rayonnent pourtant çà et là ; si des astres «'éteignent, d'autres commencent à s'embraser. Et, parfois, un peu de soleil descend illuminer le fleuve de bourbe et d'or qui nous emporte.
Les jeunes gens, — ceux de vingt à vingt-cinq ans, — subissent, plus que personne, l'anxiété dont nous souffrons tous. Le mensonge des insti-
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lulions les révolte, réducalion qu'ils reçurent leur apparaît ce qu'elle est en réalité : une duperie. Pareils à des ouvriers munis par leur patron d'instruments usés ou rudimentaires, ils se demandent comment mener à bien la besogne qu'ils ont bonne volonté d'accomplir. Aussi, tout frémissants d'ardeur généreuse, tout saignants des blessures que la société leur infligea dès leur début dans l'existence active, ils cherchent à s'armer d'une conviction, ils s'assemblent, se consultent, s'encouragent les uns les autres. Il est donc intéressant d'étudier les écrits où ils formulent leurs désirs et leurs désillusions ; et c'est pourquoi les résultats de l'enquête ouverte par la revue l'Effort (numéro de février) « sur le sens énergique chez la jeunesse », méritent l'analyse. h' Effort avait posé trois questions :
I. Dans quel sens général un intellectuel doit-il aujourd'hui diriger son activité ?
II. Quelle situation lui est-elle faite, à votre avis, par les conditions économiques actuelles ?
III. Quelle position immédiate et pratique allezvous personnellement choisir ou avez-vous déjà choisie pour assurer votre économie matérielle et, par suite, le libre développement de votre énergie idéologique ?
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Les réponses ont été nombreuses. Fort peu des interrogés pensent à se désintéresser du conflit des êtres pour se mettre en chapelle et s'abstraire, parmi des rêves énervés, devant la splendeur fictive de leur Moi. Au contraire, la plupart veulent agir, être utiles, jouer un rôle social.
Il y a là un fait très important à noter, car il prouve qu'une partie de la littérature tend à s'évader enfin de la Tour d'ivoire, renonce aux chimères et reprend la fonction qui justifie sa raison d'exister, à savoir : exprimer en beauté les joies et les souffrances de tous; civiliser, travailler à rendre l'homme meilleur et, par conséquent, lui présenter des œuvres où il puisse apprendre à se connaître, à vérifier ses vices et ses vertus, à concevoir un idéal d'amour et de justice, de telle sorte que l'espèce évolue selon des rythmes supérieurs à ceux qui nous mènent.
D'une façon plus ou moins formelle, maints correspondants de V Effort inclinent à suivre cette dernière direction. Mais il faut faire deux parts de leurs déclarations. Quelques-unes proviennent d'écrivains catholiques qui se présentent munis, a priori, d'un Absolu, c'est-à-dire qui commencent par s'entraver les jambes avant de marcher et qui s'appuient sur une légende dont la science et notre
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bon sens nous démontrent l'inanité. Les autres s'inspirent de l'observation, se réclament de la Révolution et considèrent que le jeu des lois naturelles suffit à déterminer l'homme et l'univers sans qu'il soit besoin d'invoquer un moteur divin pour les expliquer.
Nous ne nous occuperons pas des catholiques. — Des gens qui croient à la révélation, qui, comme leurs dogmes les y obligent, admettent le miracle ou, autrement dit, l'intervention possible d'une Providence se mêlant des affaires de ce monde, retouchant son œuvre et violant ainsi les principes qu'elle aurait elle-même posés; des moralistes qui préconisent l'ascétisme, le goût de la souffrance et de la mort et qui les offrent pour idéal à la pensée humaine; des philosophes qui déclarent qu'un homme peut être infaillible ; les tenants d'une religion d'après laquelle le seul fait de venir au monde constitue un péché dont nous avons à nous racheter; les héritiers des tortionnaires qui, au nom d'un Dieu de douceur, ont massacré, brûlé, poursuivi sans merci leurs contradicteurs, ces gens-là, quelle que soit leur bonne foi, n'ont rien à voir avec la condition présente et l'avenir de la race. Ils sont les épaves d'une évolution finie, des régressifs dont l'influence, s'ils
triomphaient, fausserait, désorbiterait l'intelligence générale et dont les actes démentent fatalement et tous les jours les enseignements.
Il n'en va pas de même chez les partisans d'une philosophie basée sur l'étude de la nature et sur la foi dans la volonté humaine délivrée des dieux qu'elle s'imposa jadis. Ceux-là se mon trent susceptibles d'une action féconde; il sied donc d'exposer quelques-unes de leurs opinions :
M. Jean Amade dit : « Apprête ta vigueur pour la grande journée que le monde attend avec impatience; secoue la robe de poussière dont ton immobilité se laissa revêtir ; prends dans ta main la faux ; puis entre, serein, dans le champ blond et accomplis ta part de labeur courageusement. Et si la sueur coule de ton front, si tes membres sont las, réjouis-toi à la pensée que tu prépares le pain des hommes. »
M. Bancel dit : « Aujourd'hui, comme toujours, un intellectuel doit diriger son activité vers l'émancipation économique, intellectuelle et morale de l'humanité ».
M. Clerfeyt : « Je pense, étant donné les circonstances présentes et l'actuelle situation des esprits, qu'une intelligence où filtrent des rayons
d'idéal doit tendre son activité vers ce but : être utile. »
M. Ernest Contou : « C'est dans le sens social que l'activité du jeune artiste doit se diriger. »
M. Deherme : « L'activité ne peut, aujourd'hui, se manifester que dans un sens social... Aller franchement au peuple, vivre de sa vie : voilà ce que je conseillerais à la génération nouvelle, si vraiment elle aspire à la santé morale. »
M. Delbousquet: « De toutes les forces de sa pensée, l'intellectuel, qu'il soit : poète, prosateur, artiste, philosophe, faisant partie du cerveau d'une race, ayant conscience de ses aspirations, doit protester contre l'injustice de l'époque et hâter l'évolution vers ce qu'il croit un meilleur devenir. »
M. Marc Lafargue : « La jeunesse intellectuelle et énergique a des aspirations sociales. Elle lutte pour le développement intégral des individus. Dans ses œuvres de critique, elle attaque ce qui n'est conforme ni à la raison, ni au bonheur. Elle attend de l'élévation des masses, de la communion des penseurs avec elles, la source d'un art plus humain. »
M. Clément Lanquine : k L'art véritable n'est pas celui qui provoque en nous les sensations égoïstes les plus troublantes, mais celui qui y
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suscite les sentiments les plus généreux et les plus désintéressés. »
M. François Lattard rappelle la phrase de Villiers : u II faut écrire pour le monde entier », et il ajoute : « Que ceux qui portent le Verbe le fassent flamboyer comme une torche justicière sur les côtés pourrissants de notre état social, qu'ils donnent leur eflbrt constant à indiquer la blessure et le remède pour la guérir. Nous vivons parmi tant d'incertitude, nous nous débattons parmi tant de douleurs morales que la résignation même doit nous paraître complice. Diderot, Voltaire, Rousseau avaient tracé la voie à nos pères avec, à son entrée, ces mots au sens divin: Justice, Liberté. Les fds irrespectueux ont oublié cette voie, ouverte au prix de quelles dépenses d'énergie et de quel sang précieux ; l'herbe drue de l'inactivité et de l'insouciance y a poussé meurtrièrement. Il faudra recommencer, w
M. Joseph Loubet : « En dehors des groupements, des cénacles, des filiations de nature à entraver son individualité, l'intellectuel a ce champ d'action : la destination sociale de l'art. »
M. Charles Max : « Nous travaillerons, nous, littérateurs, artistes et poètes, pour la masse. Nous réveillerons son énergie, nous exalterons
en elle l'enthousiasme pour des causes nobles et sacrées, nous la sortirons du doute et de l'inquiétude ; par nos œuvres, nous lui créerons une àme. »
M. Robert de Miranda : « Le devoir de tous ceux qui pensent est de se recueillir et de s'armer pour apporter à ceux qui n'ont ni le bonheur, ni la bonté, la douceur d'être bons avec la joie de vivre. »
M. Jules Nadi : « Ceux qui ont le beau courage de parler avec la voix de demain doivent accepter la lutte inégale contre ces deux puissances formidables : l'autorité du Passé, l'indifférence, l'égoïsme, dieu du Présent. »
M. Fernand Pradel ; « L'oppression et l'hypocrisie étant des œuvres de haine et de misère, il faut les combattre violemment pour leur substituer la liberté et la simplicité qui sont des œuvres d'amour et de bonheur. ))
^L Gabriel Trarieux : « Toute pensée humaine, au lieu d'isoler son effort, doit se préoccuper des hommes, les aimer pour en être aimée. ))
M. Marins Yallabrègues : a Devenir un homme libre, affranchi de toute convention, dégagé de tout préjugé, en dehors de tout système... Vivre en communion complète avec tous les hommes et dans une entente absolue avec les autres intellec-
tuels, voilà notre devoir à nous, les jeunes. » M. Firmin Verdier : « Ce serait une vainc dépense d'énergie que de poursuivre en nous je ne sais quel idéal intérieur qui se séparerait avec insolence de la vie sociale. »
M. Jean Viollis : « Se restreindre à son art ou à soi-même est une prétentieuse lâcheté dont la jeune génération a fait justice. Agir sur son temps, vivre par son époque et pour son époque, tel est le but. »
Voilà de beaux sentiments exprimés avec noblesse. On peut en conclure que le conte à soimême, le jargon mystérieux et vide, le culte du Moi ont fait leur temps. Une génération s'affirme qui entend prendre part à l'œuvre de transformer la société. Mais ces nouveaux venus ne se bornent pas à proclamer leur soif de justice et de vérité. Plusieurs ont regardé autour d'eux, et ils donnent le résultat de leurs premières expériences. M. Ernest Contou dénonce les mauvais effets de l'internat. M. Henri Jacques, ceux du fonctionnarisme. M. Louis Lumet voulait être vigneron, il est dans l'administration. M. Jacques Nervat déclare que « les Intellectuels sont les parias de ce qu'on appelle la Société ». M. Edmond Pilon dit : « A la caserne, le sergent prépare les
jeunes hommes de notre génération à supporter, sans murmures, la domination d'un chef de bureau, du patron, du directeur de journal ou d'usine. )^
Cependant quelques-uns, comme M. Maurice Le Blond, se plaignent qu'on démolisse et que, par là, « on hâte la ruine de la race » ou, comme M. Lumet, dénoncent u l'invasion des littératures étrangères ». Ce sont là deux erreurs qu'il importe de relever.
D'abord, puisque les conditions sociales actuelles se sont prouvées néfastes au développement de l'individu, — et, partant, de la race, — ce n'est pas en les conservant, même quelque peu modifiées, qu'on pourra créer un milieu où le bien-être pour tous et l'accès à l'art et à la science intégrale des mieux doués au point de vue de l'intelligence, seront obtenu. Tous les cadres entre lesquels se débat notre société sont vermoulus ou établis de telle sorte qu'ils gênent et blessent ceux qui, par indépendance d'esprit ou par tempérament réfractaire à la compression, ne veulent ni ne peuvent s'y adapter. Le nombre de ces ... indisciplinés commence à devenir formidable. Il faut donc, avant tout, faire table rase en soi, puis expliquer à tous qu'il est néces-
saire d'appliquer ce nivellement au milieu. Pour cela, user de l'analyse la plus tranchante contre les institutions actuelles parce qu'il n'y en a pas une seule qui mérite d'être conservée (i). Puis reviser les notions que nous imposèrent nos éducateurs, voilà le premier point. Ne rien respecter des choses qu'on nous donne pour respectables, les décomposer en leurs éléments premiers, voilà le second point. Or la vie quotidienne nous montre, pourvu qu'on l'examine avec soin, que sous les dogmes de propriété individuelle, d'égalité devant la loi et de patrie, — principes et fondements de la société actuelle offerts à notre vénération par de rusés sophistes, — s'abritent ré2;oïsme et la rapacité d'un petit nombre de Mangeurs qui ne peuvent même pas Invoquer le prétexte d'une supériorité d'intelligence afin de motiver, plus ou moins subtilement, leurs déprédations. — Prenons la Patrie. « C'est un devoir sacré que de défendre la Patrie ! « s'écrient nos maîtres et leurs thuriféraires. « Mourir pour la Patrie, c'est le sort le plus beau ! » glapissent des
(i) On fera bien d'acquérir des notions scientifiques solides. La lecture réfléchie de VOritjine des Espèces de Darwin et de V Intelligence de Taine est à recommander. Haeckel et Spinoza sont bons à connaître.
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rimeurs dont la plupart furent réformés à cause de leur rachitisme.
On doit leur répondre : m Nous n'ignorons pas, aujourd'hui, que vous entendez par patrie la sauvegarde de vos intérêts, de vos jeux de Bourse et de vos opérations commerciales. Nous n'avons donc pas à vous défendre parce que nous savons qu'un ouvrier, un artiste, un savant dépourvu de fortune sont aussi malheureux de l'autre côté de la frontière que du nôtre. Dans quel but nous entre-égorgerions-nous pour assurer la prépondérance sur le marché des valeurs françaises ou des produits allemands, puisque nous savons que dans tous les cas, chez le vainqueur comme chez le vaincu, le sort du grand nombre, — dont nous faisons et dont nous voulons faire partie, — ne sera amélioré en rien? Le malaise présent provient de causes économiques. Il est dû, en grande partie, à l'extension du machinisme, sans qu'il y ait rapport normal entre la production et la consommation. Il est dû encore à la cherté des denrées et à la baisse des salaires. Il est dû surtout à ce fait que quelques-uns détournent, à leur profit, les fruits obtenus par le labeur du grand nombre. Tant que cet état de choses durei'a, non seulement nous le combattrons, mais
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encore nous le dénoncerons à ceux qui en souffrent le plus : les prolétaires, afin qu'ils se soulèvent et qu'en communion avec nous, ils restituent le bien commun à la communauté. — Par ainsi, nous rénoverons la race en mettant tous les individus qui la composent à même de travailler sans excès, de manger à leur faim, de se vêtir proprement, de se loger dans de bonnes conditions hygiéniques, ce qui vaut beaucoup mieux que de détruire leur volonté par le collège, le service militaire et l'asservissement à des bureaucrates et à des politiciens. Tant qu'on n'admettra pas ces bases, essentielles au bon fonctionnement d'une société vraiment civilisée, on ne fera que tournoyer dans le vide sans obtenir de progrès réels .
INous aimons notre pays parce qu'il est beau et parce que sa terre, ses productions, son climat, le mélange de races qui s'y est opéré jadis contribuèrent à former une variété de l'espèce apte à fournir celle-ci d'idées et de sentiments qui aident à son expansion. Mais nous tenons pour absurde la manie de chercher noise à d'autres variétés qui fournissent également des idées et des sentiments dont nous bénéficions comme elles bénéficient des nôtres. »
Parlant de la sorte, on construit et l'on ne
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songe pas à reprouver u les influences étrangères » . M. Lumet peut être persuadé qu'à cet égard, il y a échange constant entre tous les peuples de l'univers. Par sélection, chaque race s'assimile la part de l'apport étranger qu'il est en elle de s'assimiler, selon ses instincts et ses aspirations. Il serait donc parfaitement chimérique de tenter une opposition aux courants d'idées qui circulent à travers le monde. Môme si l'on interdisait l'entrée de la France aux écrits provenant de l'étranger, — et tel n'est point, sans doute, l'avis de M. Lumet, — la pensée qui les émit trouverait toujours moyen de s'infiltrer d'une façon ou d'une autre. Il est d'ailleurs nécessaire qu'il en soit ainsi, aucune nation ne pouvant se vanter de se suffire à elle-même en tout et pour tout, hormis les découvertes des nations voisines.
Supposons, par exemple, que le transformisme, philosophie formulée pour la première fois complètement par l'Anglais Darwin, soit inconnu chez nous. Nous nous trouverions alors en état d'infériorité vis-à-vis d'autres races qui le connaîtraient, car le transformisme, après avoir révolutionné la science, est appelé à révolutionner la société et à donner le coup de mort aux rêvas-
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séries chrétiennes dont trop d'intelligences sont encore infectées...
Si les jeunes écrivains dont nous venons d'examiner les dires partent d'une notion très large de la solidarité, s'ils la conçoivent comme le lien fraternel qui doit unir tous les peuples, s'ils comprennent que la justice réside dans notre cœur et non dans un prétoire, la semence qu'ils répandront ne sera pas perdue. Et la devise républicaine deviendra une réalité au lieu d'être l'enseigne pharisaïque affichée par la société bourgeoise pour donner le change aux Simples et pour vaquer en paix à ses mangeailles et à ses fdouteries.
Mais qu'ils ne s'imaginent pas que leur tâche sera facile. — D'abord, ils ne feront que préparer l'évolution future : pour que la pensée humaine enfante l'homme nouveau, ils auront beaucoup à souffrir, car tout enfantement est douloureux et, à cette heure, l'embryon commence à peine à se former. Il leur faudra faire preuve d'abnégation et de désintéressement. Et c'est à peine s'ils peuvent compter prendre part à la première insurrection contre le régime capitaliste. Si donc il en existe parmi eux qui espèrent une récompense matérielle et immédiate, ceux-là feraient mieux
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de s'abstenir, car le peuple est encore plongé clans l'ignorance et dans la barbarie, et la classe prépotente nous entrave de tout son pouvoir chaque fois que nous tentons de l'instruire.
Nous tous littérateurs, nous avons le choix : ou jongler puérilement avec les mots et nous acoquiner à des cénacles d'encensement mutuel pour élire des chefs d'école, lesquels joueront très vite au petit Bon-Dieu et considéreront toute critique, même la plus amicale, comme un attentat à leur infaillibilité ; ou lutter, indépendants et solidaires, pour la vérité.
Nous pouvons chanter Jésus-Christ et César trônant côte à côte, la main dans la main, sur un autel fait de crânes et d'ossements, — nous aurons l'estime de Drumont. Nous pouvons dédier nos livres à l'Hanotaux du Grand-Turc,
— on nous décorera. Nous pouvons nous déclarer naïfs, moutonniers, amis de Tordre médiocrate et du caporalisme, soupirer vers un potager où nous brouterions du cerfeuil, passer le temps à fumer des pipes tandis que notre belle âme bleue se tiendra en prière dans un coin de la chambre,
— les vieillards singuliers qui se diluent le long des journaux dits littéraires nous distribueront des certificats de bonne conduite.
Bref, nous pouvons arriver, c'est-à-dire entrer dans les rangs de la Bourgeoisie.
Mais si l'âpre volupté de proclamer la justice et le bon droit envers et contre tous, si la conviction d'agir pour le bien commun nous trempent l'âme au point qu'elle supporte joyeusement les injures, les calomnies et le silence autour de nos œuvres, si nous prouvons enfin que nous sommes des hommes libres, alors nul déboire ne pourra nous abattre, notre vie intérieure sera pleine de lumière et l'approbation de notre conscience doublera notre énergie.
On dit que le Catholicisme va refleurir et que, bientôt, notre société décrépite reniera la Révolution, maudira la science, récitera des chapelets, ira en pèlerinage et se prosternera, pour la plus grande joie de la sainte Vierge, devant un morceau de viande entouré de rayons, à savoir : le Sacré-Cœur.
Les précurseurs de ce bel avenir invoquent déjà une œuvre où nous pouvons vérifier l'état d'esprit qui deviendra le nôtre s'ils réussissent à nous ramener aux bons principes : les volumes de M. Iluysmans. Or quels sont les caractères constants de cette œuvre? — La haine de la nature, l'horreur de la femme, le goût maladif de l'exception, la recherche désespérée d'érao-
lions anormales, le mépris de la méthode critique et la foi la plus aveugle dans des légendes généralement malpropres.
Que M. Huysmans déplore les mauvaises digestions de M. Folantin ou qu'il se fasse le biographe attendri de Barbe-Bleue qui violait de petits garçons et craignait le Diable ; qu'il vante les pauvres artifices de des Esseintes ou qu'il s'extasie devant sainte Lydwine dont les ulcères exhalaient, affîrme-t-il, une odeur de cannelle; qu'il raille l'art équilibré de M. Puvis de Chavannes ou qu'il exalte les cauchemars de Jan Luykcn; qu'il blâme Taine ou qu'il approuve M. Mallarmé, ses habitudes ne changent point : il va toujours, avec une sûreté de flair prodigieuse, jusqu'au fond de l'ordure ou jusqu'aux extrêmes limites de l'aberration.
Il vient de publier la Cathédrale, un livre où le héros de Là-Bas et d'En Route, ce Durtal, qui délaissa, jadis, le derrière affriolant d'une fellatrice pour faire une retraite à la Trappe, se retire à Chartres afin de mener à bien sa conversion, sous les auspices d'un chanoine et d'une madame Bavoil, illuminée que les anges favorisent de leurs entretiens. A Chartres, sa conception de l'existence ne s'améliore pas : loin de là. Plus que
jamais il méprise l'humanité, déteste la lumièi*e et crache sur les fonctions corporelles. « C'est le soleil qui est l'agent le plus actif pour développer le germe des pourritures et le ferment des vices » s'écrie-t-il... Donc : à bas le soleil; confinonsnous dans des caves de peur que la clarté du jour ne nous corrompe. Lui-même « vit dans un trou, se bouche les oreilles pour ne pas entendre les rumeurs qui l'entourent » et ne fréquente les églises que le soir, afin de mieux « se ravager et de se décortiquer les fibres de l'âme » . Il se ti'ouve aussi fort édifié par l'exemple de Marie d'Agréda qui s'étant permis de sucer une aile de volaille un jour qu'elle était bien malade, en fut réprimandée par le Christ et fit pénitence. Il admire saint Laurent, archevêque de Dublin, qui trempait son pain dans la lessive, et la bienheureuse Catherine de Cardone qui, « sans s'aider de ses mains, broutait, à genoux, des herbes avec les ânes. « 11 plaint sainte Christine de Stumbèle, que le Malin barbouillait de ses excréments. Il cite, avec enthousiasme, Marie-Marguerite des Anges, qui M se nourrissait de l'bgatons recrachés sur les assiettes et buvait, pour se désaltérer, l'eau des vaisselles », et Odon de Cluny qui « prend les appas de la femme, les retourne, les dépiaute,
les rejette tels qu'un lapin vidé sur l'étal ». Enfin il regrette de n'avoir pas la force d'imiter ces personnes remarquables, car il n'ignore pas que pour arriver à la perfection chrétienne, il sied de haïr la chair et de la traiter comme une immondice.
Mais malgré son ferme dessein de progresser dans la mystique, Durtal n'est pas heureux; la sécheresse de son âme le désole ; il voudrait vivre à l'état d'extase perpétuelle, conquérir l'iVbsolu à force d'extravagances. Il ne peut ; il est ti'op malade, trop usé, trop blasé; son intelligence saturée de chimères refuse d'en absorber de nouvelles. Aussi s'ennuie-t-il effroyablement. « Je m'ennuie à crever... J'ai l'ennui de moi-même, indépendant de toute localité, de tout intérieur, de toute lecture... De moi-même, ah! oui, par exemple! Ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le secret de mes mécomptes et de mes noises... Le passé me semble horrible; le présent m'apparaît faible et désolé, et quant à l'avenir, c'est l'épouvante. )i
Ces lamentations donnent à penser. Ainsi, les joies surhumaines promises au croyant se résolvent en cette humeur noirci^ Ainsi, Durtal, plein de bonne volonté, docile au dogme, à la tra-
dition, à la discipline, vouéàl'hypcrdulie, stimulé par les moines, dirigé par un bon prêtre fort avisé continue à se ronger et à se détruire comme avant sa conversion ? Le récit de ses déboires n'est point fait pour conquérir des prosélytes à l'Église...
Nous autres mécréants, esprits vulgaires, dénués d'idéal surnaturel, le cas de M. Huysmans ne nous surprend pas : sa névrose, aggravée d'une maladie d'estomac, exigeait une succession ininterrompue de sensations violentes et morbides pour se satisfaire. Tant que le catholicisme lui fut une terra incognita où il faisait des trouvailles bizarres, propres à lui secouer les nerfs et à sustenter son imagination réfractaire à la nature, avide d'absurdités, il connut les joies tx'oubles qui lui convenaient. Toutefois, quand il eut atteint une étape qu'il ne pouvait dépasser, quand il s'est agi non plus de décrire, avec un tremblement de volupté, des miracles, des sanies et des accès de frénésie mystique, mais de piétiner sur place au centre d'un désert marécageux, hanté par les fantômes d'une religion défunte, il est retombé tout à plat. L'instinct de vivre, mutilé, comprimé, presque étouffé en lui, s'est quelque peu réveillé et a protesté, d'une voix agonisante, contre la folie meurtrière qui tentait de l'abolir. ..
« Je m'ennuie à crever! » Tu t'ennuies, pauvre homme? Eh bien, rejette le songe affreux qui ravage ton âme. Repi-ends-toi ; retourne vivre au soleil. Plutôt que de considérer les animaux et les fleurs comme les symboles baroques d'une doctrine de souffrance et de mort, aime-les pour eux-mêmes, étudie-les : leurs formes, leurs fonctions, leur beauté t'en apprendront plus long sur l'univers que les catéchismes et les missels. Et tu guériras...
Mais non, il est trop tard. Désormais, que M. Iluysmans aille au couvent ou qu'il tente de rejeter le catholicisme comme un fruit dont il aurait exprimé le suc, ses plaies ne se fermeront pas. S'il rentre dans le siècle, ce sera pour élire quelque autre aberration : peut-être le Satanisme. S'il persiste à se traîner dans la nuit, il sera fatalement amené, malgré ses répugnances présentes, à recourir aux pratiques de l'ascétisme. Il se lacérera, se meurtrira, jeûnera, obtiendra des extases sanglantes; puis, trop affaibli pour supporter longtemps ce régime, il mourra bientôt épuisé et désespéré. — Et il doit en être ainsi car on n'outrage pas impunément la nature.
Aujoud'hui déjà la fatigue de M. Huysmans est évidente. En vain il s'efforce de décrire la
cathédrale de Chartres, d'exposer la symholique des couleurs, des parfums, des légumes, des cloches, de la danse, il ne parvient ni à s'y attacher ni à nous y intéresser. Il entasse les nomenclatures sèches et les aperçus médiocres. Il lahoure, sans goût, ce champ stérile. On sent qu'il a hâte d'être quitte de la besogne qu'il s'imposa et que tant de rêveries pieuses ne parviennent plus à lui procurer le frisson mystique qu'il poursuit avec une anxiété croissante.
Par ailleurs toute notion d'esthétique est faussée en lui. Il traite de fourbe et de badin l'art robuste, logique et bien portant du paganisme. Fourbe, la \ ictoire de Samothrace? Badin, le Parthénon? Passons... Il s'entête à découvrir des intentions catholiques chez les Primitifs alors que la plupart furent, avant tout, des réalistes, épris d'exactitude, dont les gaucheries et les fautes de dessin proviennent, non pas, comme le croit M. Iluysmans, du désir de peindre des âmes, mais bien d'une connaissance imparfaite des ressources de leur métier. Ce fut à l'aube de la Renaissance que les peintres les découvrirent ces ressources. L'amour des belles formes, l'art de les rendre ressuscitèrent dans le temps même où le catholicisme commençait à décliner. Mais ne parlez pas
de la Renaissance à M. Huysmans. Elle vit, d'après lui, le triomphe du Démon. Il en abomine les œuvres. Et ce xvi" siècle que Miclielet appelle u un héros », que Taine compare à « une caverne de lions » pour en exprimer la superbe énergie, M. Huysmans affirme tranquillement qu'il « fut la mort de tout grand art en France ». — En cela, il se montre conséquent avec lui-même, car, au jugement d'un catholique détraqué, quelle époque pourrait l'emporter sur ce Moyen Age où le Pape fut tout-puissant, où les moines pullulèrent à l'aise, où l'on n'imprimait pas, où l'on ne discutait que les billevesées de la scolastique et où l'homme abêti avait peur du Bon Dieu qu'il s'était imposé?
Puis, à force de mépriser la raison, à force d'accueillir dévotement les sornettes les plus grossières, celles que les prêtres eux-mêmes n'osent plus trop servir a leur clientèle, M. Huysmans invente des miracles qu'il serait réjouissant de voir exposer en cour de Rome. Celui-ci entre autres : d'après Durtal, le livre de M. Zola sur Lourdes aurait été inspiré à cet écrivain par la sainte Vierge, pour servir de réclame à son sanctuaire, de telle sorte que le zélateur de la science, l'ennemi du catholicisme contribuei'ait, sans le
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vouloir, au bien de l'Eglise et surtout à la prospérité des finances de Pccci. — Après cette découverte, on peut tirer l'échelle. Sat prata biberiint : nous sommes suffisamment renseignés sur la mentalité de M. Iluysmans.
Mais parmi de telles sottises destinées à prouver la vitalité du catholicisme, on trouve dans la Cathédrale des aveux qui, mieux que toute polémique, avèrent l'efFondrement réel de cette doctrine. En effet, M. Iluysmans est obligé de reconnaître que l'art religieux ne produit plus que des idoles, des ornements et des simulacres dignes des Papous et des Andamans. Cette épidémie de statues horribles et de tableaux détestables le révolte. Il ne peut s'en consoler. Il dénonce a l'effroyable appétit de laideur qui déshonore maintenant l'Eglise ». Il fulmine aussi d'âpres anathèmes contre les hagiographes qu'il appelle « des ganaches de sacristie ». Il cherche désespérément le peintre et l'écrivain qui pourraient réagir. Il ne les trouve pas. Rien de plus significatif que cette pénurie, rien qui démontre plus clairement la fin de l'esprit religieux.
Au surplus, les quelques écrivains de talent qui, en ces dernières années, défendirent l'Église, ne furent pas soutenus par leurs coreligionnaires.
Verlaine, — admirable pour son humanité frissonnante et non pour autre chose, — Villiers de risle-Adam, llello même ont été vantés, assistés, défendus par des incrédules alors que le clergé, les journaux bien pensants et les éditeurs pieux les rejetaient comme malpi'opres et les laissaient mourir de faim. Quant aux livres de M. Huysmans, ils précisent simplement le degré de décomposition auquel l'art catholique est arrivé. Le style incohérent dans lequel ils sont rédigés, les stupéfiantes balivernes qu'ils nous donnent pour de hauts mystères, l'inquiétude fébrile du décadent hystérique qui les conçut peuvent intéresser comme les indices d'un état d'âme à éviter et aussi comme des produits de l'époque hétéroclite où nous vivons. Mais ce n'est point grâce à ces bréviaires d'insanités que le catholicisme se maintiendra ; ils fournissent des armes à ses adversaires et rien de plus. Si la sainte Vierge les inspira, il faut avouer qu'elle fit preuve, en cette circonstance, d'un manque de perspicacité tout à fait déplorable.
Où le catholicisme est encore à craindre, ce n'est donc pas dans l'art, c'est dans la vie sociale. Traître aux pauvres, il s'est allié, par amour des écus, avec les Soudards, la Banque, la Grosse-
Industrie et la Grosse-Propriété. Le régime médiocrate en voudrait user comme d'une police morale contre la Révolution menaçante. L'Eglise accepte ce rôle. Aussi Jésus-Christ, Rothschild, le marquis de Carabas, M. Homais, le capitaine Fracasse et les Gouvernants ne possèdent-ils plus qu'un seul cœur : ce cœur bat dans leur coffre-fort. Par cent moyens différents, ils tentent d'étayer la bâtisse vermoulue où s'abrite la Bète mauvaise : le Capital. Ils emploient tous les subterfuges afin de consolider l'iniquité dont ils bénéficient. Ils rêvent d'écraser l'esprit de révolte, — et ils remporteront peut-être une victoire momentanée. Mais ce triomphe ne durera pas. La révolution monte de toutes parts : la science détruit lentement et sûrement les mensonges sur lesquels nos Maîtres s'appuient pour tenir les peuples en laisse et perpétuer la Barbarie. Aujourd'hui ces Ventres sont au pinacle : ils régnent, ils s'emplissent, ils engraissent, ils triturent l'or. — Demain l'Internationale reconstituée, plus forte que jamais, les balaiera. Demain nous refondrons les sabres et les baïonnettes pour en forger des pelles et des socs de charrues. Les ciboires et les calices trouveront place dans les batteries de cuisine. Les enfants construiront d'admirables cerfs-volants avec les
papiers de Bourse. Les crucifix donneront de très bon bois à brûler. Accrochés dans les cerisiers, les drapeaux feront d'excellents épouvantails à moineaux...
Demain, le cadavre de la Bourgeoisie nous servira pour fumer la terre.
L'évolution de l'abbé Pierre Froment reconquis sur le catholicisme par la nature, la science et la raison, tel est le sujet de la trilogie dont le nouveau livre de M. Zola : Paris, nous donne le dénouement.
Dans le premier volume. Lourdes, l'abbé doutait ; et ce doute le troublait dans l'accomplissement de son ministère. Tourmenté par des scrupules, s'estimant malhonnête de soutenir une religion à laquelle il croyait de moins en moins, il ne pouvait, toutefois, se résoudre à quitter le sacerdoce. Les dogmes, ces affirmations dénuées de preuve, opposant des mystères iniques ou simplement ridicules aux révoltes de l'intelligence et de l'instinct, il les rejetait. Mais, par manque de
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franchise vis-à-vis de soi-même, par crainte aussi de la réprobation stupidc qui s'attache au prêtre assez courageux pour se désoutaner aussitôt reconnue l'inanité de la doctrine trinitaire, il persistait à célébrer les cérémonies du culte tout en se réfugiant en une sorte de christianisme sentimental où l'esprit de charité avait la plus grande part. Cependant son âme, avide de certitude, restait inquiète. S'imaginant alors que sa détresse présentait quelque analogie avec le cas des malades qui, après avoir essayé sans succès de tous les remèdes, recourent au miracle, il se rendait à Lourdes dans l'espoir de récupérer, par quelque coup de la grâce, la foi qui l'abandonnait. Le miracle n'avait pas lieu. Non seulement l'abbé ne pouvait admettre l'intervention d'une divinité féminine, la sainte Vierge bouleversant, à son gré, l'ordre des forces qui déterminent l'univers, mais encore le spectacle donné par la foule délirante livrée, autour de lui, aux pratiques du fétichisme le plus grossier, lui inspirait un invincible dégoût. En outre, le charlatanisme des industriels ecclésiastiques qui exploitaient l'engouement des pèlerins à l'égard de leur idole, pour en tirer de gros bénéfices, l'indignait. Acquis sans retour à l'incrédulité, il revenait à Paris et il se résignait
au rôle du a piètre sans croyance, veillant svu- la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer à son intelligence. »
Le second volume /îamt», raconte une tentative de l'abbé, repris d'un accès de catholicisme, pour réformer l'Église. Son cœur charitable, ses courses dans les quartiers pauvres de Paris, ses luttes contre la misère sans cesse croissante du peuple lui inspiraient un livre où, mû par une illusion bizarre, il se figurait appliquer les principes que Pecci formule dans ses encycliques. Si l'Eglise se renouvelait, si elle rompait avec les puissants et les riches pour revenir à l'esprit de l'Evangile, si le Pape renonçait au temporel, se transfigurait en un pasteur désintéressé, fondant, au nom de l'équité, le royaume de Dieu sur la terre, n'en résulterait-il pas une renaissance religieuse dont profiteraient les souffrants et les exploités ? Pierre préconisait ce retour à la tradition primitive. Le livre était dénoncé à l'Index. L'abbé partait pour Rome, voulant se défendre, expliquer au Pape ses désirs et ses espoirs. A Rome, il devenait le jouet de prélats finauds qui le bernaient, sapaient peu à peu sa confiance dans la panacée d'amour qu'il comptait faire accepter, puis, lorsqu'ils le
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jugeaient ébranlé, mûr pour la rétractation, lui ménageaient une entrevue avec Léon XIII. Le pontife blâmait les attaques de l'abbé contre le bas mysticisme et les trafics de Lourdes; il ne manquait pas de condamner la pensée du livre comme hérétique, blasphématoire et sacrilège. — Pierre, écrasé, abandonnait son œuvre et quittait Rome dans le plus grand désarroi. Eclairé, enfin, sur cette religion qui, figée dans un Absolu chimérique, réprouvant le mouvement, c'està-dire l'évolution perpétuelle des idées et des êtres, ne peut que combattre en face ou sournoisement, selon qu'elle domine ou qu'elle perd du terrain, l'idéal de science et de justice élaboré par les temps modernes, il ne croyait plus à l'efficacité de l'aumône. Il s'apercevait qu'elle n'est, pour la Bourgeoisie, qu'un prétexte à des parades hypocrites et pour ceux qui la pratiquent avec sincérité, un palliatif dérisoire aux maux dont souffre la société. Alors, l'âme pleine de ruines, il tombait dans le désespoir et aspirait au néant. — Comment il guérit, comment de prêtre, il redevint un homme, voilà ce qu'expose M. Zola dans Paris.
Mais ce n'est pas seulement la crise psychique traversée par l'abbé, crise d'ailleurs très bien
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décrite, qui fait l'intérêt de ce livre, c'est aussi la peinture exacte de l'époque. Le Paris d'aujourd'hui est évoqué en une série de fresques puissantes, avec ses prolétaires, ses bourgeois, son clergé, ses politiciens, ses savants et ses artistes. L'ensemble en acquiert une intensité de vie et une portée sociale qui classent ce volume parmi les meilleurs de M. Zola. Examinons-le sous ce dernier aspect.
D'abord, la Bourgeoisie. M. Zola ne la ménage guère. Il en dénonce l'égoïsme, les mœurs fangeuses et la rapacité. « La Bourgeoisie, dans le partage de 89, a tout pris, s'est engraissée de tout aux dépens du quatrième État et ne veut rien rendre » (p. 28). Détraquée, pareille à ces vieillards qui se font fustiger pour surexciter leur priapisme, elle court au beuglant où des chansonniers rageurs lui jettent son ordure à la face, w C'était le rut de l'immonde, l'irrésistible attirance de l'opprobre et du dégoût. Le Paris jouisseur, la bourgeoisie maîtresse de l'argent et du pouvoir, s'en écœurant à la longue, mais n'en voulant rien lâcher. . . Quel symptôme effrayant, ces condamnés de demain se jetant d'eux-mêmes à la boue, hâtant volontairement leur décomposition par cette soif de l'ignoble qui asseyait là, dans le
vomissement de ce bouge, des hommes réputés graves et honnêtes, des femmes frôles et divines, d'une grâce, d'un luxe qui sentait bon ! » (p. 276). Puis à propos du mariage d'une demoiselle de la Banque avec l'amant de sa mère, un des personnages s'écrie : « L'apothéose de la bourgeoisie, la vieille noblesse sacrifiant un de ses fils sur l'autel du veau d'or, et cela pour que le Bon Dieu et les gendarmes, redevenus les maîtres de la France, nous débarrassent de ces fripouilles de socialistes » (p. 5o5). Et plus loin : a C'est très bien, ces mariages. La mode y est. Les juifs, les chrétiens, les bourgeois, les nobles, tous ont raison de s'entendre pour constituer la nouvelle aristocratie. Il en faut une, autrement nous serons débordés par le peuple » (p. 5 12).
Maintenant le christianisme. — Ici encore, il sied de citer, car M.Zola donne, avec une netteté parfaite, les raisons pourquoi tout individu épris de vie normale rejette cet avorton conçu par l'espèce dans un moment de maladie. « Quelle étrange erreur de choisir comme législateur social Jésus qui vivait au milieu d'une société autre, sur une terre autre, dans un temps autre ! Et si l'on n'entendait garder de sa morale, de son enseignement, que ce qu'ils pouvaient avoir d'hu-
main et d'éternel, quel danger encore dans l'application de préceptes immuables aux sociétés de tous les temps. Pas une société ne vivrait sous l'application stricte de l'Évangile. Jésus est destructeur de tout ordre, de tout travail, de toute vie. Il a nié la femme et la terre, l'éternelle nature, l'éternelle fécondité des choses et des êtres. Puis le catholicisme est venu bâtir sur lui un effrovable édifice de terreur et d'oppression. Le péché originel, c'est l'hérédité terrible, renaissante chez chaque créature, et qui n'admet pas, comme la science, les correctifs de l'éducation, des circonstances et du milieu. Il n'y a pas de conception plus pessimiste de l'homme, ainsi voué au diable dès sa naissance, en proie à une lutte contre lui-même jusqu'à la mort. Lutte impossible, absurde, car c'est tout l'homme qu'il s'agit de changer, tuer la chair, tuer la raison, détruire dans chaque passion une énergie coupable, poursuivre le diable jusqu'au fond des eaux, des monts et des forêts, pour l'y anéantir avec la sève du monde. Dès lors, la terre, n'est plus qu'un péché, un enfer de tentations et de souffrances, que l'on traverse pour mériter le ciel. Admirable instrument de police, de despotisme absolu, religion de la mort que l'idée de charité a pu seule faire
tolérer, mais que le besoin de justice emportera forcément. Le pauvre, le misérable dupé, qui ne croit plus au paradis, veut que les mérites de chacun soient récompensés sur cette terre; et l'éternelle vie redevient la bonne déesse, le désir et le travail sont la loi même du monde, la femme féconde rentre en honneur, l'imbécile cauchemar de l'enfer fait place à la glorieuse nature toujours en enfantement... Voici dix-huit cents ans que le christianisme entrave la mai'che de l'humanité vers la vérité et la justice. Elle ne reprendra son évolution que le jour où elle l'abolira » (p. liio). Vaincus par la science, vaincus par la raison, les catholiques se gardent bien de remettre en évidence aujourd'hui les dogmes abrutissants qui leur servirentjjadis,pour entraver la libre expansion de l'espèce vers le bien-être et la vie selon la nature. Eduqués par les Jésuites, ces opportunistes de l'Eglise qui leur disent : « Faites tout ce que vous voudrez mais venez nous rendre compte de vos actes», ils feignent d'accepter la Révolution. Ils inventent le socialisme chrétien, c'est-à-dire le mariage de Darwin et de sainte Thérèse. Ou bien, revêtant l'habit d'Arlequin, ils préconisent une alliance entre Jean-Jacques Rousseau et Loyola, et ils obtiennent alors : Mau-
rice Barres, le sceptique qui, après avoir rendu visite à Spinoza, va danser la cordace chez Tartufe puis la pvrrhique chez Déroulède et qui, pour avoir part h la ripaille parlementaire, tout en conservant l'attention des lettrés, se recommande à la fois de Stendhal, de Portalisetde Boulanger.
Plein de talent d'ailleurs, et d'autant plus à plaindre.
Dans Paris, AI. Zola néglige cette variété de catholiques que M. Maurice Barrés représente si ingénieusement. Mais, par contre, il met en scène Monseigneur Martha, évêque de Persépolis, apôtre de « l'esprit nouveau », c'est-à-dire de la réconciliation entre les Gavés de la République elles Convoiteux de la noblesse et du clergé. — Comme il s'exprime bien ce confident de Peccl ! M. Zola résume un de ses sermons à la Aladeleine. Oyons-le : « L'esprit nouveau, c'était le réveil de l'idéal, la protestation de l'âme contre le bas matérialisme, le triomphe du spiritualisme sur la littérature fangeuse; c'était aussi la science acceptée, mais remise à sa place, réconciliée avec la foi, du moment qu'elle ne prétendait plus empiéter sur [le domaine sacré de celle-ci ; c'était encore la démocratie accueillie paternellement, la république légitimée, reconnue à son
tour, comme la bien-aimée de l'Église. Un souffle d'idylle passait, l'Église ouvrait son cœur à tous SCS enfants, il n'y aurait plus que concorde et que joie, si le peuple, obéissant à l'esprit nouveau, se donnait au maître d'amour comme il s'était donné à ses rois, reconnaissait l'unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et des âmes » (p. io3).
N'est-ce pas touchant et séduisant? Ne devonsnous pas, dès lors, approuver Martha lorsqu'il bénit le mariage de la donzelle de Banque avec le jeune homme pieux qui procura, pendant plusieurs années, des spasmes erotiques à sa maman?... Pour moi, cette sanction donnée à « l'esprit nouveau » me remplit d'admiration. J'en rêve... Je crois voir Robespierre embrasser saint François d'Assises au nom de l'Être suprême; je crois voir les Jacobins, nantis des biens nationaux, donner l'accolade à ces pauvres congréganistes qu'ils avaient eu le grand tort de dépouiller... Et j'entends, — dissonance fâcheuse à coup sûr, — le rire désespéré de ^Babeuf, ce partageux malséant que les Jacobins et les congréganistes réconciliés guillotinèrent...
Or considérez un peu comme Pierre Froment a l'intelligence mal faite et comme Satan le
domine. Au lieu de venir à résipiscence, au lieu de marcher selon u l'esprit nouveau » , voici qu'il se laisse séduire par son frère Guillaume, athée et chimiste, par ses neveux Thomas, athée et mécanicien, Français, universitaire et athée, Antoine, graveur sur bois et athée, monstres qui ont l'audace de se bien porter et de ne croire qu'à la science humaine. Bien plus, il s'éprend de Marie, jeune fille recueillie par Guillaume, et qui, toute gaie, toute sanguine, s'occupe du ménage, va au marché, achète de bonnes côtelettes, des légumes tendres et du beurre frais pour que ses parents adoptifs se restaurent après leur travail de la journée terminé. Ah! ce n'est pas la Sphynge, ni l'ennemi démoniaque, ni la Dégoûtante que les Huysmans veulent dépiauter et que les saint Augustin maudissent. Quand elle se sent mal à l'aise, plutôt que d'implorer Jésus- Manitou, plutôt que de faire une neuvaine, elle enfourche sa bicyclette et court sur les routes absorber de l'oxygène.
Pierre lui confie ses angoisses. Elle s'en étonne, car n'ayant jamais subi le Bon-Dieu, elle ne peut comprendre qu'on se torture de la sorte pour des chimères : « Désespérer, ne plus croire, ne plus aimer, parce que l'hypothèse du divin
AUAUKSQUES.
croule, et cela lorsque le vaste monde est là, la vie avec son devoir d'être vécue, toutes les créatures et toutes les choses à être aimées et secourues sans compter l'universelle besogne, la tâche que chacun vient remplir ! Il était fou, sûrement, et d'une folie noire dont elle jura de le guérir » (p. 38o).
Il guérit en effet. Il jette sa soutane dans le coin aux vieux chiffons; il se met en apprentissage sous Thomas; il tire le soufflet de la forge; il tape sur l'enclume; il fortifie ses muscles ; il se barbouille de limaille et se nettoie de la mystique. Puis il épouse Marie, lui fait un bel enfant et connaît enfin la joie de vivre.
Désormais unie, accrue du frère, jadis égaré chez les Papimanes, toute la famille, — le savant, les forgerons, le professeur, l'artiste, — travaille à préparer la société dont Guillaume définit un jour l'idéal : « L'individu délivré, évoluant, s'épanouissant, sans contrainte aucune, pour son bien et pour le bien de tous. N'était-ce pas la seule théorie scientifique, les unités créant les mondes, les atomes faisant la vie par l'attraction, l'ardent et libre amour ? Les minorités oppressives disparaissaient, il n'y avait plus que le jeu libéré des facultés et des énergies de chacun, arri-
vant à l'harmonie dans l'équilibre toujours changeant, selon les besoins, des forces actives de l'humanité en marche... Un peuple sauvé de la tutelle de l'État, sans maître, presque sans loi, un peuple heureux dont chaque citoyen, ayant acquis par la liberté le complet développement de son être, s'entendait à son gré avec ses voisins pour les mille nécessités de l'existence. Et de là naissait la société, l'association librement consentie des centaines d'association diverses. . . Et c'était tout, plus d'oppresseurs, plus de riches et de pauvres, le domaine commun de la terre, avec ses outils de travail et ses trésors naturels, rendu au peuple, le légitime propriétaire qui saurait en jouir logiquement, lorsque rien d'anormal n'entraverait plus son expansion. Alors seulement la loi d'amour agirait, on verrait la solidarité humaine qui est, entre les hommes, la forme vivante de l'attraction universelle, prendre toute sa puissance, les rapprocher, les unir en une famille, étroite » (p. 220).
Et, pour commencer, Guillaume et Thomas inventent un moteur, — ce qui vaut infiniment mieux que de promulguer un dogme.
Telle est, à mon sens, la signification sociale de ce livre. D'autres feront ressortir par où il est
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louable au point de vue de l'art. Quant à moi j'y découvre un amour profond de la vie, l'horreur de l'aberration chrétienne, la foi dans la science, et la divulgation de quelques-uns des mensonges dont la Bourgeoisie use pour duper Jacques Bonhomme. J'aime M. Zola de l'avoir écrit et je voudrais le voir répandre à des millions d'exemplaires.
vu
L'époque est revenue où se célèbre la fête des sèves montantes. Le soleil d'avril, seigneur des giroflées, des aubépines et des narcisses, luit doucement dans le ciel bleu-pâle et sourit à la terre qui palpite, énamourée. Les cerisiers se réjouissent d'être en fleurs ; les bourgeons éclatent; aux souffles d'un vent tiède, les marronniers sèchent leurs feuilles nouvelles encore imprégnées de gomme ; les lilas gonflent leurs thyrses impatients d'épandrc leurs arômes; et les fossés des routes sont pleins de violettes. — Couclie-toi sur le sol : tu entendras l'herbe pousser. Si tu te relèves, pour recevoir à la face la pluie chaude que des nuées voyageuses versent par instants, tu verras l'atmosphère resplendir de toutes les cou-
leurs du prisme, des pétales neigeront dans tes cheveux et l'odeur des vergers en folie te grisera comme un vin d'allégresse et de santé.
N'est-ce pas, la campagne est bien belle?... Mais que dirais-tu de la forêt?
Là, Germinal aime à se recueillir au murmure solennel de nos pères les chênes. En son honneur, les bouleaux s'inclinent selon leur grâce svelte de jeunes dieux; les hêtres chantent comme de grandes orgues et les soupirs des premières pousses se mêlent au rêve infini des sapins.
Pèlerin des futaies où la nature éternelle prodigue ses sourires, tour à tour tendres et sévères, toujours mystérieux, aux zélateurs de sa beauté, j'ai pris, comme je le fais à chaque changement de saison, le bâton et la besace, et je suis allé méditer les oracles qui descendent des ramures séculaires. D'un pied allègre, — car à quoi bon, dans la forêt, vos voitures cahotantes, vos trains balourds et vos cycles effarés? — j'ai franchi le seuil du temple de vie. J'ai découvert des sentiers ignorés, bordés de campanules, jonchés des feuilles mortes de l'an dernier. Leurs méandres m'ont conduit, au plus profond des bois, en un retrait où l'on se sent tellement heureux qu'on ne s'en aperçoit même pas. La lumière adolescente du
printemps filtre à travers les feuillages naissants, pour noyer d'une brume rose et verte des cépées dont les branches flexibles s'unissent en berceau. Un silence harmonieux règne sous ces voiMes mouvantes. A peine si parfois, quand la brise s'élève un peu, l'on ouït les charmes chuchoter aux chênes attentifs que le soleil divin fait bouillonner leur sève et les chênes répondre tout bas aux charmes tressaillants qu'il est doux de vivre. Puis tout se tait : les arbres se tiennent immobiles; leurs troncs, élancés vers le ciel radieux, s'auréolent d'or pâle et d'ombre fauve; les feuillages demeurent en extase, et la futaie communie avec l'astre qui lui infuse la vigueur et l'immortalité.
Alors je m'arrête : le bruit de mes pas troublerait cette rêverie auguste. Unir ma voix au cantique des Ancêtres végétaux, je n'oserais; ils savent mieux que moi rendre grâces au soleil. Je m'assieds parmi les bruyères; mon sang bat suivant le rythme des frondaisons aériennes, et, les yeux perdus vers les cimes, j'attends que la grande âme de la forêt me pénètre jusqu'au cœur.
Ah ! la ville peut bruire là-bas, derrière l'horizon ! Ses clameurs, les fumées de ses usines, les rires des Malins qui dansent, sur ses places, la
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sarabande des écus, le vent des solitudes les balaie avant qu'ils arrivent à la lisièce, et les arbres les ignorent. Les arbres sont des sages; ils gardent les secrets de la terre et ne consentent à les révéler qu'au Simple dont la conscience s'épanouit comme un cytise en fleurs.
Donc, si tu ravageas ton âme, si tu défrichas cette forêt des idées où prospéraient les essences primitives de ta race pour semer, à la place, dans les terreaux de l'artifice, une semence de chimères, si tu as obtenu maintes plantes souffreteuses et contournées dont les parfums empoisonnèrent tes rêves, si tu chéris ton aberration, si tu ne veux pas en guérir, crains de te risquer sous les arbres. Leur sérénité te serait un reproche; loin de te pacifier, la fraîcheur de leurs ramures irriterait ta fièvre, tu connaîtrais l'angoisse du réprouvé pour qui la face d'Isis se voile d'ironie. Puis si quelque tempête éclatait, les arbres refuseraient de t'abriter; leurs branches basses te flagelleraient rudement; les ronces et les houx lacéreraient tes membres. Tu fuirais, et jamais plus tu n'oserais affronter les ombrages sacrés que tes regards avaient violés.
Mais si tu possèdes un cœur tranquille, si tu es l'homme du travail patient et de l'œuvre juste.
DAXS LA FORÊT. flS
si tu laisses tes idées se développer librement, grandir, fructifier s'enlacer les unes aux autres conimes ces trembles enlacent leurs rameaux, si la vie universelle, en sa réalité, vivifia tout ton être comme un fleuve vivifie les saules qui baignent leurs bras dans ses ondes, viens, joyeusement, trouver les arbres. Ils t'apprendront la splendeur d'Isis. Tu suceras le lait de ses mamelles fécondes, et son haleine te sera plus douce que l'antique
ambroisie Puis elle marchera devant toi; tu
la verras apparaître, enveloppée de lumière, à tous les détours de ton chemin ; tu l'entendras roucouler avec les ramiers, sangloter avec les grands pins ; les mousses seront merveilleuses sur les rocs où poseront ses pas ; à son geste, tu te fondras dans l'océan des feuillages. Tu la suivras depuis l'aube jusqu'au crépuscule. Et la nuit, ses yeux illumineront ton sommeil; et tes songes seront pleins d'étoiles —
J'écoutais les voix de la forêt me parler de la sorte; et je ne pouvais que joindre les mains sans répondre. L'immense symphonie des sèves bruissait si tendrement autour de moi ! Le ciel était si pur, l'air si léger, le soleil si paisible, le vent capricieux me flattait les joues avec tant de mansuétude ! — Longtemps, je m'attardai dans
cette clairière élue par Isis pour m'initier, plus profondément qu'elle ne l'avait jamais fait, à ses beautés. Les heures passaient, mélodieuses, les ramures s'agitaient en cadence, un rouge-gorge chantait tout près de moi, un cerf bramait d'amour vers le lointain. Je ne bougeais pas, je ne pensais pas, je goûtais la volupté de vivre, instinctif et puissant, pareil à ces arbres dont les cimes ondulaient sous les caresses frémissantes du printemps.
Enfin, je repi-is ma promenade. Le sentier descendait en pente douce, jusqu'au fond d'une combe où je savais un chêne qui m'avait donné, naguère, les meilleurs conseils. — Je le découvris bientôt.
Robuste et trapu, il poussa entre deux rochers formidables que son tronc, grossi d'années en années, finit par écarter. Libre aujourd'hui, déjà centenaire, mais toujours vigoureux, il irradie, en gerbes retombantes, la gloire de ses branches. Deux de ces racines étreignent les blocs à droite et à gauche, s'y incrustent et s'enfoncent dans la terre pour lui donner une assiette inébranlable. Il exprime la force triomphante à l'encontre des êtres et des choses. Et quand la brise émeut son feuillage on croirait entendre respirer un Titan.
« 0 père, lui dis-je, une fois de plus, je suis venu vous rendre visite afin que vous me rappeliez vos luttes et votre victoire. Laissez-moi m'asseoir auprès de vous ; étendez votre ombrage sur mon front, et chantez-moi de nouveau ce poème de la volonté dont vous m'avez appris, l'an passé, les premières strophes ».
Le chêne agita sa frondaison splendide ; trempées d'or solaire, ses feuilles m'apparurent un million de prunelles étincelantes qui m'inondaient de flammes, et je sentis son tronc rugueux battre, comme un cœur, sous ma main. Il me répondit : « Je fus le gland vagabond que le passant chasse du pied sans s'en apercevoir et que le vent d'automne emporte, avec les feuilles mortes, en ses tourbillons. J'errais, ballotté, meurtri par les grès du chemin, au hasard des rafales qui, enfin, un jour de grande pluie, me jetèrent entre ces deux blocs. Une goutte d'eau me frappa, m'enfonça dans l'humus : des brindilles de fougère en décomposition me recouvrirent et, jusqu'au printemps, je sommeillai sous le verglas et sous la neige. — Quand la terre s'échauffa, quand l'humidité eut fait éclater ma coque, je sentis un germe remuer en moi. Il voulait vivre!... Je le proférai donc, comme un cri d'espoir, vers l'azur pressenti. Il se
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développa en une frêle tige où pointait un seul bourgeon, cependant que deux fines radicelles l'attachaient au sol dont elles pompèrent aussitôt les sucs. D'autres arbustes étaient nés à l'cntour. Un jeune hêtre, un petit bouleau me disputèrent ma nourriture : leurs racines s'enchevêtraient avec les miennes, tentaient de me ravir la part de terrain que j'avais conquise, — mais en vain. Plus fort qu'eux, mû par l'âpre désir de croître malgré les rochers, malgré l'ombre froide qu'ils épandaient sur moi, épris du grand ciel lumineux qui m'envoyait, parfois, un rayon égaré, je dépassai bientôt mes rivaux de toute la tête. Dès lors, ils ne purent que végéter; ils languirent, ils périrent, et j'absorbai leur substance. D'année en année, je grandis ; mes racines s'insinuèrent sous les blocs, les ébranlèrent, les soulevèrent, et coururent chercher au loin leur provende. — Assuré d'être toujours nourri, je poussai de nouvelles branches; lentement, patiemment, je montai vers le soleil. Bientôt, j'émergeai entre les deux rochers et je connus la joie de m'épanouir à l'air libre. Tout de suite, je dirigeai mon eflbrt contre ces blocs insolents qui m'avaient si longtemps dominé. Je me cuirassai d'une écorce très ■dure, et tandis que ma cime s'imprégnait de
clarté, tandis que mes racines m'apportaient, par torrents, les sèves les plus pures de la terre, mon tronc se fortifia, repoussa les rocs qui, bascules, s'écartèrent enfin, croulèrent et me cédèrent la place. Tu les vois qui gisent à mes pieds...
u J'ai voulu, j'ai vaincu. Les siècles suivent les siècles : je m'accrois toujours. Je suis le patriarche dont les rejetons magnifient la forêt. Je joue avec les ouragans. J'aime, quand la foudre éclate, à me couronner d'un diadème d'éclairs. — Mais j'aime aussi la douceur infinie des souffles d'avril.
« Je mourrai debout ; ma ruine sera tellement majestueuse que les hommes ne cesseront pas de m'admirer et qu'ils n'oseront m'abattre. »
Le chêne se tut. Je le saluai, sans rien dire, et je m'éloignai rêveur, comparant son discours à ceux que ma race errante recueillit jadis sous les ombrages de Dodone, et, plus jadis encore, au plateau de Pamyr : je les trouvai tous identiques.
Le crépuscule approchait. Le soleil, déclinant, teignait de pourpre les futaies assoupies, de grandes ombres violettes envahissaient les taillis; le rossignol commençait à chanter. — Je regagnai l'auberge.
Tandis qu'attablé dans la salle commune, je
mangeais, de bon appétit, la soupe du soir, quelques notables entrèrent. Possédés de la fièvre électorale, ils se prirent à discuter les mérites de leurs candidats respectifs. Une querelle éclata. Tous grimaçaient, brochaient des babines, salivaient, tordaient le muffle et glapissaient en se menaçant du poing. Leur laideur m'ébahit, et la bassesse de leurs propos m'aurait induit à les haïr, si je ne m'étais souvenu h temps qu'ils ne sont guère responsables de tant d'avilissement.
u Pour aimer les hommes, pensai-je, il ne faut pas les voir de trop près. Mais les arbres, plus on apprend à les connaître, plus on s'y attache. Rien au monde ne vaut leurs enseignements corroborés par ceux de la solitude et du silence. »
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DANS LES ROCHERS
Dans l'ensemble des formes par où la vie se manifeste sur notre planète, il n'en existe pas qui donnent plus que les rocs l'impression de l'éternité. — Au fond de cette gorge sauvage dont les pentes sont couvertes d'un entassement de blocs tourmentés, la notion de temps s'abolit pour moi. Si je lève les yeux, j'aperçois un coin de ciel d'un bleu tellement profond qu'il m'intimide. Autour de moi, les pierres formidables, arides, pareilles à des léviathans immobilisés soudain par une volonté souveraine. J'ai peur; mes jambes fléchissent; je me laisse tomber sur le sol. Et, tout en essuyant la sueur de mon front, je cherche avidement quelque objet moins sévère où reposer mes regards, quelque jeu de reflets qui me fasse oublier cet azur implacable...
Voici une touffe de genêts en fleurs : mais son or frêle accuse davantage encore le gris morne des rocs. Elle se tient hermétique et rigide; nul souffle ne la caresse : la solitude en lit un hymne dont je ne puis, en ce moment, pénétrer le sens. Rien de consolant ne me vient d'elle. Cherchons ailleurs...
Là-bas, le défilé se resserre. Un monolithe se dresse qui surplombe le sentier, le couvre de son ombre et tourne vers moi sa face semblable à celle d'un sphinx. Une expression de raillerie farouche s'en dégage, et je n'oserais l'envisager si je ne découvrais au dessus un bouleau dont les branches retombantes flattent les reins et les flancs du monstre comme pour l'apprivoiser... Qu'il est beau cet arbre ! Son tronc mince, vêtu d'argent mat, le tremblement de son feuillage où la brise se repose, son chuchotement presque insensible me rassurent. Je respire plus à l'aise, mon cœur oppressé se desserre, ma pensée vole vers le bouleau fraternel dont la grâce tranquille, parmi toutes ces roches écrasantes, me verse l'apaisement et la sérénité. Je me lève, je fais quelques pas, je viens m'étendre à ses pieds.
Alors, l'aspect des choses se modifie. Tandis que le soleil épand, à travers les feuilles murmurantes
DANS LES ROCHERS
qui le tamisent, une pluie de lumière sur le dos du sphinx, la sensation d'éternité morose, qui m'accablait tout à l'heure, perd de sa violence. Les lignes que les pierres dessinaient si âprement contre le ciel, l'azur sans bornes, le silence vibrant se fondent en une harmonie puissante pour me révéler, une fois de plus, la beauté de la vieille terre maternelle. Les Forces chantent un poème dont l'écho retentit au plus profond de mon être ; les genêts transfigurés frémissent à l'unisson ; les rochers rayonnent dans une gloire de pourpre et d'or fluide; et je sens le bouleau tressaillir de la même émotion qui envahit mon âme. C'est l'amour que proclament toutes ces voix auxquelles je joins la mienne, c'est la communion universelle, c'est l'épanouissement, dans une clarté d'extase, de la sainte volonté de vivre, c'est l'unité des mondes qui s'affirme, immuable.
Combien toute distinction entre les parties de ce concert apparaît futile et misérable! A quoi bon séparer l'esprit de la matière? — L'un et l'autre se confondent. Les causes engendrent les causes. Les essences se manifestent selon le rythme des formes. La pensée, éther subtil qu'Anaxagore définissait « la plus pure et la plus légère des substances », s'irradie des pierres, des arbres,
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des fleurs, des animaux, des hommes, règle le mouvement des sphères, évolue jusqu'aux dieux, involue jusqu'à l'atome, trace un cercle mystérieux, qui, n'ayant pas commencé, ne peut pas prendre fin. L'éternité se fait souriante, et je la considère désormais sans effroi.
Que de fois, debout au sommet d'une montagne, assis à l'ombre des chênes, couché au bord d'un lleuve ou sur une grève battue par les vagues de la mer, j'ai senti cette synthèse de la vie m'illuminer l'âme. Ce furent des instants de lucidité profonde, grâce auxquels je me sentais meilleur et plus fort, — confirmé dans l'idéal que j'ai conçu.
Et quel idéal? Travailler au bien de l'espèce, combattre l'injuste, préparer le milieu où les hommes, conscients de leur dignité, vivront libres et solidaires, dans la joie des besoins satisfaits sans entraves et de l'intelligence accrue pour des transformations futures.
Tâche énorme, labeur effrayant devant lequel on recule aux jours de découragement, de rêverie vague et de sécheresse, mais qu'on accepte avec allégresse aux jours de vigueur, d'équilibre moral et de santé intellectuelle...
Telles étaient mes pensées dans celte solitude
DANS LES ROCHERS. 103
OÙ j'ai compris les enseignements de la terre. Quand je me redressai, le soleil s'enfonçait derrière l'horizon. Ses derniers rayons emplissaient d'or sombre les anfractuosités des roches et dé^coupaient de grandes ombres sur le sol de la gorge. x\ppuyé contre le bouleau dont le feuillage palpitait doucement autour de moi, je regardais les genêts onduler au vent du soir et j'écoutais chanter les oiseaux. L'heure était pacifique et grandiose. Les pierres s'endormaient : on eût dit un troupeau de mastodontes fatigués. Un recueillement immense descendait des hauteurs du ciel bleu.
Tant qu'il fit jour, je demeurai à la même place, memplissant les yeux et l'âme de ce spectacle sublime. Quand la nuit fut venue, je m'en allai, paisible, sous les étoiles.