‹ ArabesquesChapitre 9 sur 14 · DES AU ME MEAT · texte numérisé non relu

DES AU ME MEAT

de Nicolas, tout en entrelardant leurs dithyrambes de si, de or ça et de néanmoins. Puis, quand on aura longuement bavardé, il surgira quelque difficulté — préparée dès l'ouverture des négociations — que les plénipotentiaires déclareront irréductible. Alors chacun retournera chez soi avec la satisfaction d'avoir fait beaucoup de bruit pour rien. Et tout se terminera par des plaques en diamant appliquées sur des poitrines d'ambassadeurs.

En outre, il ne faudrait pas s'étonner si de cet échange de vues pacifiques, il résultait une guerre générale.

Pour ce qui concerne la France, nous savons déjà que nos maîtres ne voudront entendre à rien touchant la question d'Alsace-Lorraine. D'abord, les Fiers-à-Bras de la revanche — qui lancent, depuis vingt-huit ans, des regards furibonds vers les Vosges mais qui tremblent dans leur culotte dès qu'un attaché militaire étranger fronce le soux'cil — pousseraient de tels cris, si l'on proposait une transaction, que nous en resterions à jamais sourds. Ensuite, résoudre cette question, d'une façon ou d'une autre, ce serait, pensent les politiques, mettre sottement en morceaux la marotte qu'on agile devant le peuple afin de lui

justifier les charges qu'il supporte et son écrasement sous les Soudards. Notre Grosse-Bourgeoisie ne tient pas du tout à entrer en campagne. Mais la menace perpétuelle d'une guerre prochaine lui permet d'assurer sa domination. En efTet, les prolétaires apprennent à l'armée à suhir sans rechigner tous les dénis de justice et toutes les infamies. Rentrés dans la vie normale, beaucoup gardent une âme servile, acceptent la famine dès qu'ils aperçoivent le képi des policiers et obéis sent aux contremaîtres comme ils obéissaient à leurs sous-officiers. Croyez-vous que le Capital renoncera, de propos délibéré, aux avantages d'un système qui lui vaut des esclaves respectueux et soumis? Ce serait bien mal le connaître...

Attendons-nous donc à ce que les envoyés de la France au Congrès entonnent des couplets sentimentaux sur les provinces perdues; à quoi les envoyés allemands répondront par la Wacht am Rhein. On se fâchera de part et d'autre. Les gens qui vendent de la patrioterie à un sou la tranche pousseront des glapissements aigus. Et, bon gré, mal gré, l'on en viendra peut-être aux coups.

Si l'on se place au point de vue du droit, il faut pourtant reconnaître que la France serait mal

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venue à revendiquer l'Alsace-Lorraine, sous prétexte que les Alsaciens-Lorrains ne furent pas consultés lors de leur annexion à l'Allemagne. Car lorsque nous avons volé leTonkin, l'Annam, Madagascar, nous nous sommes fort peu souciés de demander l'avis des Tonkinois, des Annamites et des Malgaches. Bien plus, ceux des indigènes qui protestèrent et s'insurgèrent furent baptisés « pirates » et fusillés viveinent, chaque fois qu'on mit la main sur eux. Or de quel droit nous approprier des pays, dont les habitants ne demandaient qu'à vivre en paix d'après leurs mœurs et leurs coutumes, pour leur infliger le régime barbare que nous avons l'audace d'appeler notre civilisation ? Quels sont, par exemple, nos titres à la possession de Madagascar? — \oici : du temps de Louis XIII, un navigateur reconnut quelques points des côtes. Il y aborda, renouvela sa provision d'eau douce. Puis, prévoyant qu'il reviendrait, il installa de petits postes chargés de garder les sources et de surveiller les indigènes. Par la suite, ces garnisons ne furent pas maintenues. — Eh bien! c'est de ce précédent que nos gouvernements successifs se sont réclamé pour s'emparer peu à peu de l'ile entière.

Donc, lorsque la France reproche à l'Allemagne

de lui avoir ravi l'Alsace-Lorraine, sans le consentement des habitants, l'Allemagne pourrait lui répondre : « J'ai agi comme vous agissez vousmême tous les jours. » Mais elle n'en l'era rien, parce que, de son côté, elle vole, en Afrique et ailleurs, tout ce qu'elle trouve à sa convenance, sans s'inquiéter du droit des natifs.

Tous les gouvernements de tous les pays usent, d'ailleurs, de procédés analogues. Etant les représentants de syndicats d'accapareurs, ils s'efforcent de ramasser le plus de butin possible, en étourdissant les peuples, qu'ils dressent à la rapine, par des déclamations sur la patrie, le dévouement à la race, l'expansion coloniale et autres fadaises. Et c'est grâce à cette hypocrisie détestable que les Bourgeoisies industrielles et financières font des Simples les serviteurs de leurs appétits.

Or, tant que le Capitalisme égoïste et vorace régnera sur le monde, le désarmement n'aura pas lieu. Tant que les gens de guerre posséderont quelque prestige, les patries continueront d'être des Manitous pour le triomphe desquels les hommes se pilleront et s'égorgeront à l'aveuglette.

Cependant le système actuel semble avoir atteint son développement intégral. Il fleurit dans toute sa hideur. Aussi les clairvoyants, parmi ceux qui

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le soutiennent, commencent à redouter son déclin. Puis il vient, des profondeurs populaires, on ne sait quel murmure de révolte. Rumeur encore bien faible, assez menaçante, toutefois, pour émouvoir un puissant parmi les puissants. Le tsar s'alarme. Il entrevoit, sans doute, l'avenir. Mais cet avenir, ce n'est pas lui qui le préparera. Ce n'est aucun roi, aucun gouvernement : ce sont les révolutionnaires. Réveillant la conscience des peuples, détruisant, dans les esprits, la foi aux dieux et aux dogmes, aux lois et aux maîtres, développant, dans les cœurs généreux, le sentiment de la justice, ils travaillent pour le bien de l'humanité.

« Ils sèment du vent », disent les sceptiques...

Soit ! Lèvent qu'ils sèment est fécond. Demain, les nations en récolteront la tempête qui balayera notre société décrépite et l'emportera aux abîmes.

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Notre époque a pour caractère essentiel l'amour du mensonge. On y vit d'apparences et de simulacres. Les esprits sont tellement habitués à se repaître de formules creuses, de déclamations vaines et de sophismes sentimentaux, qu'il s'en trouve fort peu pour suivre, sans fatigue ou sans répugnance, un raisonnement basé sur l'observation de la réalité, jusqu'en ses conséquences logiques. On redoute le vrai au point qu'on emploie les subterfuges les plus bizarres afin de se le dissimuler à soi-même et qu'on garde rancune aux gêneurs qui s'efforcent de le remettre en évidence. — Prenez, par exemple, un Bourgeois nanti de quelque fortune, doué d'une intelligence moyenne, ni très bon ni très méchant, et qui, les

UN PREAMBULE

jours où la rente a baissé, se sent enclin à soupçonner que « tout ne va peut-être pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Le dommage subi l'incite presque à réfléchir; le risque que court son revenu le porte à passer du parti culier au général; lésé dans son égoïsme, il se découvre des penchants altruistes ; et il manifeste des velléités de critique à l'encontre du régime.

c( Ah! s'écrie-t-il, l'État ne protège pas les petits capitalistes ; il y a des abus ; les gros banquiers nous dévorent ! »

Saisissez l'occasion, démontrez-lui que, dès toujours, les gouvernements servent uniquement à garantir aux Gros une digestion tranquille et à imposer silence aux Petits, il abondera dans votre sens. . . Puis, tout de suite, — selon le journal dont il s'empoisonne l'intellect, — il attribuera la baisse aux Juifs ou aux Prêtres, aux Anglais ou aux Russes. Vous aurez beau le faire remonter à la cause première du préjudice dont il se plaint ; lui prouver que les hommes agissent d'après le milieu où ils se développent et d'après les instincts de rapine hérités de leurs pères ; que, par conséquent, si l'on veut supprimer la spéculation, il faut d'abord supprimer son générateur : le capital ; il déclarera que vous l'entretenez de chimères. Bien

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que dupé mille fois par les réformateurs, il affirmera se contenter de réformes nouvelles. Si vous lui objectez que les réformes n'ont jamais abouti qu'au remplacement d'exploiteurs fatigués par des exploiteurs tout frais et bien endcntés, il se fâchera. Si vous insistez, il finira par rompre avec vous. Et, vienne la hausse, il oubliera ses griefs.

C'est ainsi que le mensonge social amène la plupart de nos contemporains à nier l'expérience et à rejeter sur quelques-uns les méfaits d'un système dont tous sont comjDtables.

Un autre exemple : Voici le dilettante qui a coutume d'opposer les idées les unes aux autres, de les disséquer et de jongler avec les notions'contradictoires qu'elles lui livrent comme avec des boules de couleur. « Tout est vrai, tout est faux, dit-il, et je me garde de conclure parce que je no sais jamais si je me trompe ou si je vois juste. » Il est si content de sa virtuosité qu'il se croit un être d'essence supérieure. Les criailleries de u la vile multitude » l'importunent. Il souffre s'il lui faut quitter, même pour un instant, les sphères de l'abstrait. — Tel ost, du moins, l'aspect sous lequel il désire être connu. Mais poussez-le un peu, demandez-lui son avis sur la façon de mener les hommes. Il vous répondra que l'idéal serait

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réalisé par une, oligarchie de savants et de penseurs qui imposoraioiit leurs caprices à la masse, la l'eraient Iravaillcr à leur profit, en lui inculquant un certain nombre de dogmes et en la terrorisant au moyen de miracles scientifiques.

Donc, ce désintéressé, ce fervent de l'Idée pure, ment lorsqu'il vante son mépris des contingences. Furieux d'orgueil, jaloux de nos maîtres actuels, il aspire, lui aussi, à la tyrannie. S'il rêve de ravir sa trique au roi Caliban, c'est pour en armer le prince Prospero. Et ses grimaces hégéliennes lui servent seulement à dissimuler la violence de ses appétits.

xVulre exemple : les gouvernants se suivent et se ressemblent. La sangsue Orléans s'est gorgée du sang de Jacques Bonhomme. Elle tombe. La sangsue Bonaparte lui succède. Puis, ce sont les sangsues républicaines qui alternent : l'opportuniste, la ralliée, la radicale. Demain ce sera, peut-être, le tour de la sangsue nationaliste. Tous, royalistes, bonapartistes, lépublicains roses et rouges, affirment au peuple qu'ils le chérissent. Et, en effet, ils l'aiment, comme on aime à manger un bon dîner. Parfois Jacques Bonhomme se rebiffe im peu. Il prie qu'on le laisse souffler. Tant de sollicitude, tant de solliciteurs : ban-

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quiers, industriels, commerçants, ministres, députés, magistrats, généraux, prêtres, fonctionnaires variés, l'accablent. Il caresse vaguement le manche de sa pioche ; il rêve de casser quelques têtes. Alors les bons gouvernants lui disent : « Vois-tu ces bêtes féroces, là-bas? Elles grincent des dents; elles veulent te mettre en pièces! Vois-tu le Prussien, l'Italien, le Chinois, le Nègre qui n'attendent qu'une occasion de te tomber dessus?... Prends les devants; sus, sus! à l'ennemi. » Les Suceurs étrangers haranguent de même leurs victimes. De telle sorte que Jacques Bonhomme, le Nègre, le Chinois, l'Italien, le Prussien — qui, en réalité, ne demanderaient qu'à vivre en paix, sans se chamailler, — se détestent, s'insultent, se cherchent querelle et s'entre-déchirent, affolés par le mensonge dont bénéficient leurs dirigeants.

La Bourgeoisie ne se maintient que par l'équivoque et la ruse. Elle se réclame de la Révolution et elle n'a pas tort, parce que la Révolution est un fait bourgeois, parce que sous couleur « d'immortels principes », les légistes et les boutiquiers ont réussi à déposséder la noblesse et le clergé. Mais il est douteux qUe cette substitution d'une classe à une autre constitue un progrès. Car qu'un

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Roi, vénéré par les courtisans pillards de sa domesticité, arrosé d'huile par les évêques, dise : « L'État c'est moi w, ou qu'un sanhédrin de chicanous promulgue que : « Nul n'est censé ignorer la loi », le résultat ne change pas : il y a toujours oppression du grand nombre par une bande de voleurs.

Depuis sa victoire, la Bourgeoisie a montré beaucoup d ingéniosité. Elle a su persuader aux prolétaires qu'ils étaient libres, heureux et toutpuissants. Elle a joué supérieurement la farce du suffrage universel. On sait comment les choses se passent : chaque arrondissement contient quelques malins qui se forment en comité pour envoyer siéger dans cette caverne d'x\li-Baba qu'on appelle la Chambre un notable choisi à cause de sa fortune, de sa voix sonore ou de son habileté à tromper les simples. D'autres malins lui suscitent un ou plusieurs rivaux qu'ils jugent plus aptes à soutenir leurs intérêts. On convoque les électeurs; on les étourdit d'une grêle de vocables dénués de sens précis ; on leur promet la lune pour après-demain sans faute ; on accuse le concurrent de coucher avec sa mère, avec le curé ou avec le vénérable de la Loge; on ouvre un compte au Souverain chez le mastroquet ; on sème,

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à bon escient, les pièces de quarante sous. — Le jour du vote arrive, et l'électeur dépose, à peu près au hasard, dans un pot suspect, le bout de papier par lequel il s'imagine exprimer sa volonté...

Après quoi l'Elu tire sa révérence et se met, tout de suite, à la besogne, à savoir : détourner du budget le plus d'écus possible afin de les distribuer, sous forme de places ou de subventions, aux membres' de son comité, à leurs clients et à leur honorable famille. Puis il s'affilie à un groupe pour tâcher de conquérir un ministère, car une fois ministre, il pourra puiser à même la caisse et satisfaire davantage de convoitises. Luimême ne s'oublie pas. 11 s'acoquine aux financiers et aux industriels qui lui achètent, d'après un tarif variable, son influence. Puis il pérore : il rend compte de son mandat, c'est-à-dire qu'il sert à ses dupes une salade russe, relevée de piments patriotiques et de truismes doctrinaires : « Notre grand allié le tsar, from! from! from! nos chères provinces perdues, dzing ! boum !boum ! la mission de la France, ratala ! ratata ! etc., etc. »

Cependant l'Élu des Élus se pavane, portant au col la Toison d'or symbolique et en sautoir le grand cordon de Sainte-Cunégonde. [Quant aux tenants du régime, pris d'émulation, désireux

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de fonder une à noblesse républicaine, )) ils se font nommer duc d'Enloto par Ménélick, comte Barbotini par le pape, ou baron de la Calebasse par le roi ïofla de la Côte-d'Ivoire.

Et l'électeur vote infatigablement.

Toutefois, la Révolution n'a pas eU pour conséquence unique l'arrivée au pouvoir des divers syndicats bourgeois qui se disputent l'assiette au beurre depuis^un siècle. Ceux qui la préparèrent, ceux qui l'aimèrent d'un amour désintéressé ont engendré l'idée de Justice. Cette idée n'a cessé de se développer malgré la haine que lui vouent les Satisfaits et malgré les habits d'Arlequin dont l'affublent les Politiques. Elle a vaincu l'idée de Dieu qui trouvait son application par l'absolutisme guerrier et par la théocratie. Elle lutte, aujourd'hui, contre l'idée étatiste qui tend à détruire l'esprit d'initiative en subordonnant les individus à cette fiction : la Loi. — • Il appartient aux Indépendants, à ceux qui ne veulent être ni d'une école, ni d'un parti, ni d'un cénacle, de la maintenir intégrale, d'indiquer les corollaires qu'elle comporte et d'en poursuivre la réalisation pratique. Il faut, pour cela, mépriser les satisfactions d'argent et de vanité que peut offrir la société actuelle. Il faut s'élargir l'àme au point

qu'elle embrasse l'âme de l'humanité entière. Il faut sentir battre son cœur selon le cœur de tous les opprimés. Il faut, enfin, nier l'Autorité sous quelque déguisement qu'elle se présente.

Car la Justice ne souffre pas qu'on la restreigne. Ce n'est pas du haut d'un tribunal, par la bouche d'un homme faillible comme nous, qu'elle peut s'exprimer. Elle n'admet ni atténuations ni compromis. Du jour où l'on tente de l'accommoder à une tactique, du jour où elle cesse d'être l'idéal pour devenir le thème ampoulé sur lequel la faconde de rhéteurs ambitieux brode de tonitruantes variations, elle perd toute vertu. Or pour qu'elle triomphe dans l'avenir, il est bon que quel - ([ues-uns, fussent-ils une poignée, ne cessent de l'affirmer, en toute sa pureté, à la face de l'univers.

La Justice n'habite pas un paradis chimérique où monteraient la rejoindre, après leur mort, ceux qui, de leur vivant, l'attestèrent. La Justice n'a rien de surhumain. Acceptant les hommes tels qu'ils sont, elle se propose seulement d'équilibrer en eux les instincts égoïstes et les instincts sociables, de façon que chacun confonde son propre intérêt avec l'intérêt commun, de façon que la peine d'un seul soit ressentie par tous et aussi sa joie. Nul décret, nulle Bible, nul

UN PREAMBULE

code ne réussiraient à déterminer des êtres susceptibles d'évoluer, selon la Justice, vers la perfection de l'espèce. C'est en nous que vit l'homme futur. Dégageons-le, ouvrons-lui la voie par nos paroles et par nos actes, et nous connaîtrons la volupté sereine de créer en beauté.

11 n'est pas besoin de chercher des formules nouvelles pour proclamer notre espoir. La formule existe : Liberté, Égalité, Fraternité. Jusqu'à présent, elle fut un symbole stérile, inscrit au fronton des palais, des prisons, des temples et des casernes. Travaillons à la féconder. Démontrons que les sentiments résumés sous ces trois termes sont contenus dans l'idée de Justice et qu'il suffit de les cultiver ennous,delcs répandre au tour de nous, si nous voulons abolir peu à peu la barbarie et inaugureruncèredecivilisation réelle.

Je vais essayer de définir la Liberté, l'Egalité, la Fraternité ainsi que je les conçois. Je montrerai comment elles procèdent l'une de l'autre. Puis je donnerai la conclusion logique de ces trois études.

On dit : « Vous avez tort d'opposer sans cesse l'Absolu aux divers systèmes qui tentèrent et qui tentent d'appliquer, avec les tempéraments obligés, l'idée de justice à la vie sociale. Il faut montrer plus de souplesse, ménager les partis, ne pas prendre trop au sérieux les principes que vous formulez ou, du moins, ne les considérer que comme des prétextes à développements métaphysiques, des songes agréables, — et rien déplus... Vous n'ignorez pas que si la liberté, l'égalité, la fraternité peuvent servir, bien présentées, à enlever un vote et à retenir la confiance du grand nombre, il serait cependant puéril d'en poursuivre la réalisation pratique. Le troupeau des humains est stupide et pervers ; ils n'ont guère souci d'être

libres, égaux, ni de s'aimer fraternellement. Le rôle des habiles consiste à les fournir de mensonges sous lesquels ils puissent dissimuler leur vilenie et à profiter de leurs dissensions pour les dominer. — Tout le reste est chimère. »

Nous répondons : u C'est parce qu'on trompe les hommes qu'ils ne savent pas vivre selon la justice. Comme, à chaque changement de régime, leurs dirigeants se hâtent de ne pas tenir leurs promesses; comme, sous différents noms, c'est toujours l'iniquité qui règne, ils se conforment aux exemples qu'on leur donne ; et ils se conduisent trop souvent en brutes avides et menteuses, — menées par des Malins avides et menteu»s. Leur âme n'est que ténèbres et confusion ; faute d'un Idéal généreux, ils emploient leur énergie à se duper et à se détruire les uns les autres... Or nous qui ne voulons a ni donner, ni recevoir de lois », nous qui ressentons les douleurs de tous, nous nous efforçons de démontrer que cet Idéal de bonheur et de beauté peut entrer dans le domaine des faits. C'est pourquoi nous nous gardons des empiriques; c'est pourquoi nous rejetons l'Autorité, estimant que l'Autorité, si adroitement qu'on la déguise, est une forme de l'injustice; c'est pourquoi nous convions les op-

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primés à se libérer de l'éducation qu'on leur inflige et à modifier le milieu où ils s'atrophient.

(( Nous faisons, peut-être, un rêve; mais ce rêve nous semble splendide, — et nous ne désirons pas en changer. «

Aujourd'hui personne n'est libre. Les Mangeurs dépendent des institutions qui sauvegardent leurs appétits. Quant aux Mangés, leurs chaînes sont multiples. Les uns relèvent d'un patron ou d'un syndicat. Certains sont prisonniers des quatre sous qu'ils mirent à la caisse d'épargne. Beaucoup subissent, sans raisonner, cette collection de préjugés qu'on appelle la Morale. La plupart se croient perdus dès qu'ils ne se sentent plus tenus en lisière par les maîtres qu'ils se donnent. Se soumettre, le cœur plein de rage et d'envie tant qu'on n'est pas le plus fort ; tourmenter, pressurer autrui aussitôt qu'on a conquis par ruse, lucre ou violence quelque parcelle du pouvoir, telle est la règle commune.

L'école et le collège forment des esclaves hargneux, la caserne les parachève; et la recherche anxieuse du pain quotidien les use parmi les grimaces et les borborygmes des Officiels. — Ceux qui émancipèrent leur intelligence vivent en parias, se heurtent douloureusement aux murs

de granit que ïa bêtise générale élève autour d'eux

Pour être libre, il ne faudrait pas être — dirigé, il faudrait admettre cette vérité simple, prouvée par une expérience archi-séculaire : // n'y a jamais eu, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de bon gouvernement.

En effet, gouverner, c'est abuser de la crédulité des masses pour se faire entretenir, avec ses amis et connaissances, par les travailleurs. Gouverner, c'est manger en petit comité une brioche dont on ne laisse que les miettes à ceux qui l'ont pétrie. C'est piller tous les raisins d'une treille en détournant l'attention du vigneron par de solennelles fariboles : Dieu, la patrie, la légalité, etc. C'est, enfin, lorsqueles exploités montrent les dents, remplacer les fétiches démodés par de nouveaux Manitous.

Si, au moins, les bourgeois agissaient avec franchise. S'ils disaient : « Nous vous dépouillons parce que nous avons su vous rouler. T;\chez d'être aussi subtils que nous. « On saurait à quoi s'en tenir. On se ferait la guerre, on se massacrerait, on se volerait sans détours. « A moi là galette, s'écrierait chacun, et tant pis pour qui tombe. » Cette façon d'agir manquerait peut-

être d'élégance., mais, en tout cas, elle aurait le mérite d'être dénuée d'artifice.

Au contraire, il n'est pas de tours qu'on ne joue au peuple pour le faire tenir tranquille, tandis qu'on le gruge. Les prêtres lui affirment que s'il supporte patiemment sa misère, il aura le privilège après sa mort de pincer de la harpe devant le trône du Très-Haut. Les économistes prétendent lui persuader que, s'il ne mange pas à sa faim, c'est une chose toute naturelle, et qu'il doit s'y résigner sous peine de lèse-Malthus. Les philanthropes qui sucent, en guise de pastilles, les boutons de la culotte de Calvin, lui reprochent ses mauvaises moeurs. Les entrepreneurs de rapines exotiques l'engagent à se transplanter dans des régions aimables où la peste et la fièvre le guériront du mal de vivre. Des journalistes folâtres lui assurent que s'il est débilité, c'est parce que les fils de ses spoliateurs apprennent le latin. Puis il y a des collectivistes roublards pour le pousser à (( conquérir les pouvoirs publics », c'est-à-dire à leur confier le soin de l'aflamer à leur tour...

Toutes ces objurgations, tous ces prêches, tous ces grommellements s'unissent en un charivari tel qu'Aliboron lui-même ne s'entend plus braire, et que le peuple, infiniment triste, las d'écouter

tant de sauveurs, se couche sur le sol et demande seulement qu'on le laisse dormir.

Car le peuple a l'instinct profond qu'il ne connaîtra pas la liberté tant que sa subsistance ne sera pas assurée. — Quoi donc, les bêtes sauvages trouvent à se nourrir sans que nul ne songe à leur mesurer la pro vende. Et le misérable prolétaire, qui ne parvient pas à vendre son travail devra crever lentement de faim, parce que le dogme de propriété individuelle lui interdit d'entrer dans les jardins débordants de légumes et de fruits où il pourrait apaiser le cri de ses entrailles? Et si même quelque exploiteur consent à le surmener, moyennant un maigre salaire, il végétera, au jour le jour, avec la perspective du suicide, s'il ne veut pas périr d'inanition dans sa vieillesse?

On dit aux travailleurs : a Faites des économies. » C'est comme si l'on leur disait : « Rognez sur votre strict nécessaire. Affaiblissez- vous encore davantage. Au lieu de donner trois vieilles croûtes de pain à vos enfants, ne leur en donnez que deux. »

On leur dit aussi : « Vous avez le droit de grève. Réclamez pacifiquement des augmentations. Chômez si l'on vous les refuse. »

Quelle dérision! — D'abord, si le patron,

pressé de commandes, leur accorde, en rechignant, quelques centimes de plus, ce sera pour les leur reprendre, sous un prétexte quelconque, à la prertiière occasion. Ensuite, il n'y a pas égalité dans les moyens de lutte entre de pauvres diables talonnés par le besoin et les capitalistes à qui leurs réserves d'or permettent d'attendre, sans grand dommage, que leurs esclaves viennent reprendre le joug. — Toutefois la grève présente des avantages. Les salariés y apprennent à vouloir ; les divers corps de métier se solidarisent peu à peu. Et l'évolution commence vers cette grève générale, internationale, qui aura pour objectif non plus des traités léonins entre exploiteurs et exploités, mais l'abolition de la Bourgeoisie, la reprise du bien commun et l'exploitation des richesses de la terre au profit de tous.

La situation est très nette. D'une part, il y a la propriété individuelle, c'est-à-dire l'accaparement, avec sa gardienne : 1 autorité, c est-a-dire l'oppression légale. D'autre part, il y a l'association des producteurs, par groupements sympathiques, toute contrainte supprimée. Aucune conciliation n'est possible. Ceux qui la tenteraient redoubleraient l'hypocrisie sociale et n'obtiendraient pas de résultats pratiques . Le capital ne s'ac-

croissant que par le vol, ne se maintenant que par la ruse, est une monstruosité, une idole difforme conçue et adorée par l'humanité à l'état de barbarie. Le travail aisé et joyeux, sans que personne songe à détourner, pour soi seul, une part des produits obtenus par tous, sera le fait de la civilisation future. Et l'homme pourra se dire libre seulement le jour où, ayant oublié le sens des mots, gain, spéculation, rente, il deviendra un bel animal, sans foi ni loi, jouissant de la vie dans la plénitude de ses fonctions, heureux du bonheur d'autrui comme de son propre bonheur.

Mais pour en venir là, il faut la révolution sociale.

Voilà la justice. . . Cependant les Bourgeois protestent. Et parmi les Bourgeois, maints philosophes, maints gens-de-lettres et maints paillasses.

« Ah ! disent les premiers, pourquoi nous forcer à porter notre attention sur les individus négligeables qui nous habillent, nous nourrissent et balayent le pavé des rues où nous promenons nos loisirs? Vraiment, s'il fallait nous préoccuper de viande, de rriiches et de salaires, nous nous estimerions fort malheureux. Inventant des métaphysiques délicieusement inutiles, nous crovons remplir notre devoir. Et nous déclarons qu'il sied

igS ARABESQUES.

de réprimer le populaire lorsqu'il trouble notre rêve. »

Les seconds se gargarisent avec des rythmes. Ils pensent que Hugo et Lamartine ont eu tort de se mêler aux conflits sociaux. Ils s'écrient : a L'assonance, l'apocope et l'hiatus, la question de l'E muet dans les vers nous intéressent beaucoup plus que les revendications embêtantes des anthropoïdes inférieurs qui cirent nos bottines. »

Les paillasses font la culbute et disent : a Amuser les Ventripotents par nos calembours, que nous soyons ou non disposés à la gaieté, c'est dur. Cependant comme nous sommes lâches, nous préférons croupir dans notre lâcheté plutôt que d'indisposer, par une mine soudain sérieuse, notre Barnum et notre public... Rions donc; et chassons les idées noires qui, malgré nos facéties, nous papillonnent à travers le cerveau. »

Tous ces soi-disant indifférents s'imaginent être libres. Perdus dans la nuit, ils parlent du soleil qui leur illumine l'âme. Mais ils n'ont tout de même pas la conscience en repos, sentant bien que l'homme n'est pas réellement libre si son semblant d'indépendance résulte de l'oppression d'autrui.

Il n'est pas libre non plus, le propriétaire qui

expulse ses locataires sous prétexte de loyers arriérés. Il a beau se représentera soi-même qu'il agit au mieux de ses intérêts, il est pourtant obligé de s'avouer tout bas] qu'il est inique d'empêcher son semblable de dormir à l'abri.

Il en va de même pour n'importe quel privilégié de la société actuelle. Tout le monde est captif de tout le monde. Tout le monde participant au régime en porte la responsabilité. Nous nous traînons, vêtus de guenilles sales ou d'oripeaux éclatants, dans une cave fangeuse, hantée par les fantômes que crée notre fièvre. Nous nous déchirons pour des chimères. Et quand nous mourons, c'est parce que notre vilenie nous remonte à la gorge et nous étouffe...

Et pourtant la vie est là tout près, la vie libre et radieuse que nous ])ourrions vivre si nous reconnaissions à chacun le droit primordial d(> manger à sa faim.

ÉGALITÉ

L'égalité conçue au sens démocratique est une des trouvailles les plus absurdes que l'esprit humain, pourtant fécond en sottises, ait jamais faites. Reconnaître au nombre le droit de régler, par mandataires, les rapports de chacun avec la collectivité, soumettre les individus les plus divers à une loi commune, sous prétexte que cette loi sauvegarde, en théorie, les intérêts de la majorité, c'est aller à l'cncontre de la nature. En effet, de même que sur un arbre il n'existe pas deux feuilles exactement semblables, de même dans une réunion d'hommes, il n'en existe pas deux qui puissent être considérés comme égaux en force corporelle ou en intelligence. — Cela, personne ne le nie. D'où vient alors qu'on s'ingénie

EGALITE

à méconnaître rèxpérîencc en accordant à quelques-uns ou à beaucoup le pouvoir de promulguer des décrets auxquels tous devront obéir, sous peine d'être tenus pour rebelles et subversifs? Où est le critérium qui permettrait d'apprécier, avec équité, les actes d'un individu que son tempérament porte à vivre en dehors des coutumes généralement admises? Ce critérium n'existe pas: il ne saurait exister. Le peuple souverain a beau dire : « Tel règlement nous régira parce qu'il nous plaît », l'homme libre aura toujours le droit de répondre : u Quant à moi, il ne me plaît pas. El je refuse de m'y soumettre. »

On le bannira, on l'incarcérera, on le persécutera ou on le traitera en paria, mais on ne lui prouvera pas qu'il a tort, car si chacun est juge de soi-même, nul ne devrait prétendre imposer à autrui des façons d'agir qui peuvent n'être bonnes que pour lui seul.

L'égalité devant la loi, l'égalité du vote ne constituent donc que des formes hypocrites de la tyrannie. Elles ont pour résultat d'abaisser le niveau moyen des intelligences, puisqu'il est d'observation courante que le grand nombre confie, de préférence, la férule aux plus médiocres, c'est-à-dire à ceux qui ne l'effrayent point

AUABESQUES.

par trop d'indépendance dans les idées et qui se conforment à son horreur du changement.

Mais il ne faut pas conclure de là que les plus intelligents aient le droit de se créer un privilège, d'imposer leur volonté au grand nombre, sous prétexte qu'ils possèdent la faculté d'assembler des idées générales. La hiérarchie, basée sur l'inégalité, qu'ils prétendraient établir, serait tout aussi néfaste, dans ses effets, que la soi-disant égalité dont usent les Bourgeois pour endormir leurs esclaves.

Au vrai, chaque fois qu'il y a contrainte, momentanée ou permanente, exercée au nom d'un intérêt commun ou d'un intérêt particulier, le corps social tombe malade ; des éléments qui le constituent, les uns s'atrophient, les autres s'hypertrophient. Et il en résulte le malaise universel dont nous n'avons cessé de souffrir à travers cent systèmes différents, On a tout essayé ; droit divin, gouvernement aristocratique, avec castes ou sans castes, gouvernement électif, etc., on n'a jamais rien obtenu de satisfaisant. Quelle que soit la marotte gouvernementale dont ils s'amusent, les hommes continuent à se voler, à se duper, à se massacrer, tandis que les rhéteurs bavardent à l'infini.

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Cette aberration singulière qui fait qu'on s'acharne à gouverner ou à être gouverné empêche non seulement la liberté mais encore la véritable égalité d'exister. Nous en portons, au fond de nous, le sentiment, nous les considérons comme des biens souhaitables, mais fort peu osent chercher les moyens d'en faire des réalités vivantes. Cependant c'est d'une telle recherche que dépend cette transfiguration de l'espèce dont nous ne cessons pas de rêver.

Or en quoi consiste l'égalité, sans laquelle la liberté illimitée de chacun et de tous n'aboutirait qu'à des dissensions nouvelles ?

Voici : étant admis qu'il n'existe pas de commune mesure qui permette d'établir la valeur absolue d'un travail cérébral ou manuel, étant donné qu'il est impossible de déterminer la somme d'efforts que ce travail nécessite de la part du producteur, il faudrait comprendre que tout homme, qui contribue, par son art, sa science ou son métier, au bien-être et aux jouissances esthétiques de la communauté, a droit à toutes les ressources de celle-ci sans que nul puisse prétendre à limiter ses besoins.

Mais pour en venir à cette conception que tout appartient à tous, il serait nécessaire de combler

ao'i ARABESQUES.

l'abîme qui sépare les intellectuels des prolétaires. Aujourd'hui, les premiers se considèrent volontiers comme des êtres d'essence supérieure qui se doivent de mépriser la vie quotidienne sous prétexte que leurs rêves les absorbent. Pourtant que deviendraient-ils si le boulanger ne pétrissait pas leur pain et si le cordonnier leur refusait des chaussures?. . . Les seconds, maintenus dans l'ignorance, estiment que les hommes de pensée sont des inutiles, qui vivent à leurs [dépens sans rien fournir en retour. Ils ne savent pas que le peu de lumière qui pénètre dans leurs ténèbres leur vient de ces « fainéants » dont l'apparente oisiveté les indigne.

De part et d'autre on se hait, — tandis que les Bourgeois profitent du malentendu pour dépouiller et les intellectuels et les prolétaires.

Il faut donc, avant tout, s'entendre pour supprimer la Bourgeoisie parasitaire, que celle-ci opère dans une banque, dans une caserne, dans un comptoir, derrière des titres de rentes ou sur les tréteaux d'un tribunal. Ce travail d'assainissement une fois fait, les producteurs ayant agi d'accord, s'étant débarrassés de leurs exploiteurs, se rendront compte qu'ils sont fonctions équivalentes de l'espèce et qu'il est, par exemple, aussi

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admirable, aussi glorieux de construire une belle locomotive que d'ordonner les strophes d'un beau poème. Alors chacun produisant selon ses forces, prenant au bien commun selon ses besoins, personne ne cherchant à réglementer, à gouverner, à entraver, la société évoluera, par l'action spontanée de tous, vers des destinées toujours plus hautes...

Vain rêve, dit-on. Vain rêve, à coup sur, tant qu'il y aura des gens pour méconnaître la beauté d'œuvrer avec la conscience qu'un effort en vaut un autre, tant que la propriété individuelle, l'argent et la manie des mandarinats obligeront les hommes de se traiter en bêtes féroces, sans cesse prêtes à se sauter à la gorge.

On oppose aussi à l'idée de justice je ne sais quelle k concurrence vitale » dont les Bourgeois, — qui interprètent Darwin d'après leurs appétits, — s'autorisent pour refuser même le nécessaire aux producteurs qu'ils exploitent. Mais de ce que des loups ou des tribus de singes se font la guerre à propos d'une charogne ou de six noix de coco, faut-il en conclui-e nécessairement que les hommes doivent agir de même ? Est-ce que ce n'est pas, au contraire, par l'association, et non par l'antagonisme des individus, que l'humanité

2o6 ahaiîksoues.

est arrivée à se différencier de plus en plus des animaux ?

La concurrence vitale, conçue dans le sens de lutte impitoyable, ne se conçoit que dans le cas suivant : un salarié, réduit au désespoir par le patron qui le dupe et l'affame, lui ouvre le ventre d'un coup de couteau et lui prend son porte-monnaie afin d'acheter de quoi manger. Sa conduite s'explique, puisque le premier devoir de l'homme est de sauvegarder son existence et qu'on lui refuse le moyen d'y pourvoir.

Pourtant, les Bourgeois trouvent fort mauvais qu'on agisse delà sorte. Bien plus, ils n'admettent même pas que l'affamé vole sans violence. On sait de quels grognements ils poursuivirent, il y a peu, le juge, — vraiment exceptionnel, — qui acquitta, bien qu'elle eût pris un pain, une pauvre diablesse abandonnée et honnie pour avoir commis ce crime: un enfant naturel.

Lorsque leurs exploités se révoltent, les Bourgeois leur envoient des coups de fusil... Mais ils n'entendent pas qu'on leur rende la pareille. La concurrence vitale leur semble une fort bonne chose quand elle s'exerce à leur profit; si elle s'exerce contre eux, ils fulminent. Aussi, qu'on place la question sur son véritable terrain, qu'on

KGALITE.

donne, sans déguisement, la formule où se résume le régime actuel : « Mange-moi ou je te mange ! n ils poussent les hauts cris. Et ils affirment que par de tels discours, pires que les bombes célèbres, « les bases de la société sont ébranlées jusque dans leurs fondements ».

Ah ! ébranlons-les une fois pour toutes ; et non seulement ébranlons-les, mais encore déracinons-les, réduisons-les en poussière, jetonsles auvent, et toute la Bourgeoisie avec elles! — Après, nous pourrons voir à vivre égaux et libres.

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