‹ ArabesquesChapitre 8 sur 14 · SUR NIETZSCHE · texte numérisé non relu

SUR NIETZSCHE

ronces qui le déchirèrent, et s'abîma dans un gouffre où régnaient le silence et la désolation des ténèbres.

Ce grand poète, ce monstre superbe est devenu fou — fou incurable.

DÉSARMEMENT

Le 17 juillet i85i, Victor Ilugo parlait, à la tribune de l'Assemblée législative, sur la révision de la constitution. En un passage de son discours, il fut amené à définir quelques-unes des conséquences, proches ou lointaines, de la Révolution. Entre autre choses, il dit ceci : u Le peuple français a taillé dans un granit indestructible, et posé, au milieu même du vieux continent monarchique, la première assise de cet immense édifice de l'avenir qui s'appellera, un jour, les Etats-Unis d'Europe. » Sur quoi, il fut violemment Interrompu. Le Moniteur signale de « longs éclats de rire à droite » . Et nombre de députés protestèrent avec une indignation presque comique.

u Les États-Unis d'Europe! C'est trop fort! IIuso devient fou! » s'écria Montalembert.

DÉSARMEMENT. ifÎQ

Et Mole : « Les États-Unis d'Europe 1 En voila une idée 1 Quelle extravagance ! »

« Ces poètes! » dit Quentin-Bauchard, en haussant les épaules et en esquissant un sourire, dont l'expression a dû se retrouver sur les lèvres des Centres et des Ventres qui, à la Chambre, récemment, soulignaient de leurs applaudissements les pasquinades décochées par un certain Méline, ministre de son métier, contre les « Intellectuels ».

En effet, quoi de plus bouffon? Prévoir qu'un temps viendra où les peuples désabusés, fatigués d'aller à la boucherie pour le plus grand profit des Banquiers, des Industriels et des Etats-Majors, aboliront les frontières, échangeront librement leurs inventions et leurs produits, jetteront leurs artilleries â la vieille ferraille, et feront des feux de joie avec leurs drapeaux, n'est-ce pas le comble de l'utopie? — Que deviendraient ^ je vous prie, les professionnels du meurtre, les rois guerriers et les turlupins du patriotisme?... Les généraux n'auraient plus qu'à s'engager dans des troupes foraines : leur panache, leurs épaulettes et leurs dorures y rehausseraient l'éclat des pantomimes et des parades. Déroulède rimerait des quatrains pour les savons du Soudan. Drumont et son ami

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Arthur Meyer retourneraient barboter dans l'égout natal. Et Guillaume II, déguisé en Lohengrin, menant un canard en laisse, en serait réduit à chanter ses cantates sur les places et dans les carrefours... u Ce serait l'abomination de la désolation ! » hurlent les amateurs de carnages.

Si enclins que ceux-ci soient à considérer, par tempérament ou par intérêt, l'état de guerre entre nations comme une nécessité sublime; si louable qu'ils jugent le penchant à supprimer des hommes, sous prétexte qu'ils habitent de l'autre côté de la rivière ou sur l'autre versant de la montagne, ils sont pourtant obliges d'avouer que l'idée de paix universelle n'a cessé de progresser depuis un demi-siècle. Cela, malgré les motifs de haine et les rivalités soigneusement entretenus par les [dirigeants afin que prospèrent les jeux de Bourse et les maisons de commerce à forts capitaux. Toutes les écoles socialistes préconisent le désarmement. Les prolétaires, dès qu'ils réfléchissent, comprennent que leur émancipation en dépend. L'Internationale fut une admirable tentative d'alliance entre les travailleurs du monde entier. Et les Bourgeois le sentirent si bien qu'ils la combattirent à mort — ■ vainement d'ailleurs car, dissoute pendant quelques années.

DESARMEMENT

elle est en train de se reconstituer, plus \ ivacc que jamais.

Cependant, en apparence, la guerre menace de toutes parts. Les gouvernements s'approvisionnent de sabres et de canons. Quiconque fabrique des conserves avariées veut se débarrasser de mauvais cuirs ou de draps mal tissés n'a qu'à s'adresser à l'administration militaire. Moyennant quelques chèques habilement distribués, il vide ses magasins, se fait décorer et se retire bientôt des affaires avec une fortune — honnête. Et le fleuve d'or qui alimente les diverses « Défenses nationales » ne semble pas près de tarir. — D'autre part, le culte de la patrie s'exagère chez certains jusqu'à l'aberration. Les uns font de l'armée une idole dont les desservants seraient infaillibles. D'autres parlent d'élever un monument à un officier faussaire dont les galons les hypnotisent. D'autres veulent qu'on salue quand passent les étendards où sont inscrits des massacres célèbres. Et, souvent, ces mêmes adorateurs de totems enfoncent, leur chapeau jusqu'aux oreilles, et raillent les catholiques, lorsque ceux-ci promènent le fétiche qu'ils appellent : saint sacrement.

Au surplus, les catholiques ne leur gardent

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pas rancune. Chez la plupart, les pratiques religieuses s'allient fort bien avec le goût des choses patriotiques. De telle sorte qu'au sortir d'un sermon où le prédicateur leur conseilla d'observer ce commandement de leur Dieu : « Tu ne tueras point», ils se rendent volontiers à quelque conférence où l'on commente les vertus mirifiques d'un nouvel obus capable de mettre en charpie un centaine d'hommes d'un seul coup. Et ils applaudissent le conférencier. — Maints prêtres les encouragent dans ces sentiments. Nous avons tous présentes à la mémoire ces paroles du dominicain Didon s'écriant à une distribution de prix : « Lorsque la persuasion a échoué, il faut s'armer de la force coercitive, brandir le glaive, terroriser, couper les têtes, sévir et frapper... »

Dans l'auditoire, il y avait, peut-être, des enfants qui se souvinrent que le fondateur de leur religion avait dit : « Si l'on te frappe sur la joue droite, tends encore la joue gauche ». Toutefois, soyons assurés que ces enseignements contradictoires ne les troubleront pas dans l'existence et qu'il s'en trouvera même, parmi eux, pour u suivre la carrière des armes ».

Ainsi, les nations, quels que soient leurs édu-

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cateurs, quel que soit le joug qui les opprime, n'entendent yirècher.officieUement que la violence et la destruction. Ceux qui parlent de fraternité, d'union entre les peuples sont persécutés, hués, calomniés, condamnés par les juges, et — ironie suprême! — traités parfois de a buveurs de sang )).

Aussi, de quoi se mêlent-ils? Où sont les diplômes qui leur permettent d'intervenir entre gouvernants et gouvernés ? Quels sont leurs titres ? Au nom de quelle autorité attaquent-ils les principes les plus sacrés? S'ils répondent : u Au nom de notre conscience », on leur rit au nez. « La conscience, leur dit-on, commande au bon citoven de payer ses contributions, de croire au gendarme et au code, d'obéir à son caporal sans discuter. Vous n'admettez pas ces préceptes qui sont la sauvegarde des sociétés, vous êtes donc de dangereux malfaiteurs. »

Eh bien ! ces chimériques, ces fous, ces « ennemis du peuple » ont trouvé un disciple inattendu. Et quel disciple! Rien moin» que le tsar. — L'autocrate, empereur et pape à la fols, presque dieu, qui, d'un signe de tête, peut faire marcher quatre millions de soldats, vient d'être pris de scrupules. On dirait qu'il se rend compte de l'affreux spec-

i?'* VRABESQUES.

tacle donné par l'Europe et que le cri des camps, le cliquetis des armes l'importunent. A-l-il compris que l'esprit militaire abêtit et déforme, génération après génération, les troupeaux humains qui peinent pour sa gloire et celle de ses confrères ? Fut-il touché en lisant les papiers saisis chez quelqu'un des révolutionnaires que son gouvernement envoie mourir dans les mines de la Sibérie ? A-t-il reculé devant la responsabilité terrible qu'assumeraient les promoteurs d'un conflit? Peut-être veut-il, si sa proposition échoue, comme c'est immanquable, pouvoir affirmer qu'il lit le possible pour maintenir la paix. Peut-être, enfin, désire-t-il seulement vaquer, sans crainte d'être troublé, à la mise en exploitation de territoires nouvellement conquis. On peut tout supposer ; on peut même croire que ces divers sentiments ont contribué à le déterminer. Mais on doit aussi être persuadé que son rêve ne se réalisera pas.

Il y a des raisons multiples pour que les dirigeants refusent de désarmer... Oh ! leur non possumas ne se formulera pas, tout d'abord, avec netteté. Ils viendront aux conférences; ils échangeront des paperasses diplomatiques. Les journaux continueront d'exalter la noblesse d'âme

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