‹ Arabian Godolphin Sue EugèneChapitre 2 sur 9 · LE RÉCIT · texte numérisé non relu

LE RÉCIT

On a dit qu’une raison particulière avait encore affermi la compatissante résolution du quaker lorsqu'il s’était décidé à acheter ce cheval si brutalement traité par le charretier. En effet, le matin même de ce jour, des lettres de Londres lui avaient appris que, selon son plus ardent désir, sa fille venait d’accoucher d’un fils : voulant donc, pour ainsi dire, remercier le ciel de cette heureuse nouvelle par une bonne action, le quaker n'avait cru pouvoir mieux réussir qu’en exécutant d’une manière si généreuse un des plus charitables commandements de sa secte.

Le quaker suivait donc son guide ; de temps à autre il caressait l’encolure maigre et décharnée du cheval, en considérant avec une sorte de satisfaction douce cette victime qu’il venait d’arracher à une si malheureuse condition.

« Ah çà! mon bourgeois, vous avez l’air d’un brave homme, -— dit le charretier au quaker, — je ne veux donc pas vous tromper ; et maintenant qu’il n’y a plus à se dédire pour notre marché, je dois honnêtement vous avertir que vous venez d'acheter là, non seulement une rosse, mais encore le plus vilain animal du monde, et si hargneux, si traître et si méchant, qu'avec moi il voyait plus souvent le manche de ma fourche que son picotin d’avoine, et c’est si fort que le plus souvent je n’ose lui donner à manger qu’au bout d’une pelle.

— Était-il donc ainsi méchant lorsque vous l’avez acheté, ou bien est-il devenu vicieux chez vous ? — demanda le quaker.

— C'est-à-dire, voyez-vous, il a commencé à faire le câlin avec moi. Je l’avais acheté pour le bon marché, vingt écus... c'était pour rien, n'est-ce pas ? enfin, je l’ai donc mis à ma charrette. Quand la charge n’était pas trop lourde, ou plutôt quand il était dans ses beaux jours, le gredin ! ça allait encore ; mais quand ça tirait trop, comme ce matin, par exemple, il jouait le même jeu, c’est-à-dire qu'il faisait la frime de donner ferme dans le collier, et qu’il y donnait mollement ; alors, moi, je commençais à le tambouriner à coups de fouet, comme vous avez vu, et pas mollement... mais vous allez voir quel gueux sournois ça fait. Il a d’abord eu la fausseté de recevoir ça en douceur et sans me rien rendre ; mais à la longue, croiriez-vous, mon bourgeois, que cette méchante bête a fini par avoir assez de connaissance pour me garder rancune des roulées que je lui appliquais ? et qu’il ne se gênait pas pour m'allonger de temps en temps un coup de pied en dessous quand je l’attelais ou le dételais ? alors, moi, dès que j’ai vu ça, j'ai trouvé un fameux moyen de l'empêcher de me donner des coups de pied quand je le dételais.. allez |

— Lequel, ami ?

— Je ne le dételais plus du tout.

— Comment se couchait-il ?

— Il ne se couchaït pas.

— Ni la nuit ni le jour ?

— Ni la nuit ni le jour ; je l’entrais sous un hangar avec ma charrette, il y passait la nuit sur ses jambes, et puis le jour il travaillait pour se les dégourdir.

— Comment, ami, tu privais ainsi sans pitié ce malheureux animal du sommeil !

— Lui ! laissez donc ! il était bien trop malin et trop fatigué pour ne pas dormir. Est-ce qu’il ne s’était pas habitué à dormir tout debout ?... Seulement, comme à la longue il aurait peut-être eu la méchanceté de tomber malade, le dimanche, je laissais le moricaud le dételer ; alors c’était une vraie fête pour le moricaud, le cheval et son chat.

— Que veux-tu dire, ami ?

— Oh ! c’est une fameuse histoire, allez, mon bourgeois ! et qui prouve bien qu’il y a des hommes plus bêtes et plus sauvages que les bêtes : car pour le chat, c’est son état, c’est tout simple, je lui pardonne ; mais le moricaud, ça n’a pas l'air croyable.

— Je ne te comprends pas, ami.

— Figurez-vous donc, mon bourgeois, que j’ai un chat, mais un chat de gouttière, laid comme un monstre ; eh bien ! est-ce qu’il ne s’est pas entiché de cette rosse-là !

— De ton cheval ?

— De mon cheval ! Hein! ça paraît-il possible, un chat aimer un cheval ? Que le moricaud soit comme un idiot après le cheval, ça se conçoit, parce que c’est un homme et qu’ils sont du même pays ; mais un chat! c’est à ne pas croire ? et pourtant, dès que le cheval arrive... vous allez, d’ailleurs, voir cette comédie-là, le chat saute sur la charrette, et de là sur le dos du cheval, en faisant de tels ron-ron

qu’on croirait entendre un tambour de basque. Mais le beau de l'affaire, c’est que le gredin de cheval a l’air de le reconnaître aussi ; il hennit, il appelle, et tout de suite la bête de chat arrive, saute sur le tonneau où je mets l’avoine, et alors le cheval fait comme s’il le caressait du bout de ses lèvres, et il le lèche ! l’imbécile.. il le lèche ! enfin, vous allez voir ça. Je vous dis, mon bourgeois, que c’est pis qu’à la foire Saint- Germain, et qu’on gagnerait sa vie à les montrer, le chat, le cheval et le moricaud ! »

Le bon quaker s’étonnait, avec assez de raison, de cette affection singulière d’un cheval pour un chat; mais ceci étant un des faits de cette histoire, on l’admettra sans le discuter.

« Où as-tu acheté ce cheval ? —- demanda le quaker au charretier.

— À un des cuisiniers du roi; car telle que vous la voyez, la rosse vient de chez le roi, rien que cela ! »

À ces mots, le quaker étonné regarda le charretier, puis le cheval ; mais dans le misérable extérieur de ce dernier, il ne vit rien qui se ressentît de son ancienne et royale condition. Pourtant sa curiosité s’éveillant davantage, il pria le charretier de lui raconter comment ce cheval était tombé en sa possession.

« C’est tout simple, ce cheval-là était chez le roi employé aux fourgons de la bouche qui font le service de Paris à Versailles ; maïs il était si méchant, si méchant aux autres chevaux, surtout quand il y avait des juments pour le regarder (car, révérence parler, mon bourgeois, vous saurez que ce cadet-là se donne les airs d’être Entier) ; il était donc si méchant, qu’on ne pouvait en venir à bout. Lassé de cela, le

contrôleur de la bouche a un beau jour ordonné de vendre l’animal ; mais comme, bien entendu, personne ne voulait acheter ce bon sujet, tant on connaissait son gentil petit caractère, et qu’il mangeait plus qu’il ne valait, on l’a donné à un des cuisiniers du roi pour s’en débarrasser, à condition qu’il le nourrirait. Bon, voilà mon cuisinier tout faraud d’avoir un cheval pour la nourriture ; mais qu'est-ce qui est arrivé ? c’est que c’est le cheval qui a manqué manger le cuisinier : Car, un jour, il vous a pris le gâte-sauce par le milieu des reins, et lui a enlevé une grosse bouchée de culotte et la peau avec ; alors mon cuisinier, piqué au vif, n’a plus voulu jamais se rencontrer avec le cheval. Je connais l’aide de ce cuisinier ; il m’a parlé de l’animal dont son maître voulait trente écus ; j’ai bataïillé, et je l’ai eu pour vingt, mais c’était encore trop payé pour ce qu'il vaut. Aussi, c’est pour cela que je croyais que vous vous moquiez de moi, mon bourgeois, quand vous m'en avez offert quinze louis.

— Mais avant d’être dans les écuries du roi, où était ce cheval ? le sais-tu, ami ?

— Moi ? non; c’est-à-dire si, il était d’un pays loin, loin, loin ; le moricaud sait ça.

— Mais quel est donc cet homme dont tu parles sans cesse ?

— Un gueux, un malheureux, un mendiant, couleur de buis, qui est du même pays que le cheval ; car, d’après ce que m’a dit l’aide du cuisinier, cette rosse-là a été, comme une demi-douzaine d’autres carcans de son espèce, envoyée au roi l’an passé par je ne sais pas quel mamamouchi d’un pays du côté des Turcs. Vous voyez le beau cadeau que c'était, mon bourgeois, pour le cas qu’on en a fait ? D’ailleurs, toutes ces carnes-là se valaient, c’étaient tous des

vole-avoine : aussi on a bien vite envoyé les uns aux tonneaux des jardiniers, les autres aux fourgons ; il y en a qui sont morts à la peine, et d’autres qui ont été vendus comme celui-ci, et qui n’ont pas valu plus d'agrément à leur maître.

En apprenant l’origine étrangère de ce cheval, donné en présent au roi de France, le quaker jeta un nouveau coup d’œil sur son acquisition. Quoiqu'il ne fût pas très connaisseur, le bon Anglais avait l’habitude de voir des chevaux ; néanmoins, ce second examen ne lui révéla pas plus que le premier les qualités ou les dehors qui avaient pu mériter à ce cheval une si honorable distinction.

Une chose piquait vivement la curiosité du quaker, c'était les relations d’attachement qui semblaient exister entre le cheval et cet homme que le charretier appelait le moricaud ; aussi s’adressant à son guide :

« Mais encore une fois quel est cet homme qui, je le vois, est Africain, et que tu appelles le moricaud ? qu’est-il devenu ?

— Le moricaud ? il était arrivé en France avec d’autres gaillards qui accompagnaient les chevaux, et qui avaient l’air d’être comme lui taillés à coups de serpe dans un morceau de buis ; mais il faut qu’il n’ait pas pu ou pas voulu suivre ses camarades quand ils sont partis, car il est resté à Versailles, où on le nourrissait par charité, tant que le cheval a été aux écuries du roi; mais une fois que le cheval est venu ici, le moricaud l’a suivi, et il vit en mendiant son pain dans mon quartier.

— Cet homme est donc très attaché à ce cheval ?

— S'il lui est attaché, je le crois bien !! attaché comme le fouet à la monture, le maudit fainéant : aussi paresseux l’un

que l’autre. Mais ce n’est pas tout ; est-ce que l’Africain, comme vous appelez le moricaud, n’avait pas voulu me faire entendre par ses simagrées et par ses gestes, car il faut vous dire que le moricaud est muet comme un poisson, ou comme son cheval, n'ayant pas seulement grand comme ça de langue ; est-ce qu’il n’avait pas voulu me faire entendre que si je voulais, il panseraïit et soignerait le cheval pour rien ? Mais, ah bien oui, le panser ! un tas de délicatesses qui sont bonnes à rendre les chevaux aussi douillets que les femmes : d’ailleurs, est-ce que je me panse ? est-ce que je me soigne, moi ? Pourquoi donc qu’un animal serait soigné ?

— Mais j'espère, ami, que tu n’as pas refusé à cette pauvre créature, déjà si malheureuse, la permission de voir son cheval tant qu’il l’a voulu ?

— J'en avais bien envie, parce que je croyais que c’étaient les câlineries du moricaud qui rendaient le cheval méchant pour moi; mais comme ça m’amusait de les voir ensemble, tant c'était farce, je l’ai laissé. Figurez-vous la vie qu’ils mènent : dès que je sors, le muet, qui a passé la nuit dans mon hangar avec le cheval, sort aussitôt pour aller mendier son pain ; mais quand je rentre, je suis bien sûr de trouver le moricaud et le chat qui attendent le cheval. Si je ne veux pas qu’on dételle ni qu’on touche la rosse, le muet reste là quelquefois deux ou trois heures, accroupi sur ses talons comme un singe, à couver le cheval des yeux, et puis il s'endort dans cette position-là... Mais quand je veux voir le moricaud faire ses gambades, je n’ai qu’à lui permettre de donner au cheval sa pitance et de le dételer comme je fais le dimanche ; alors, mon bourgeois, c’est à crever de rire ; il faut voir le damné muet aller, venir, tourner autour du cheval, le caresser, le flatter, lui prendre la tête dans ses mains, sauter dessus, en descendre, y remonter, tâcher de lui ôter

du corps par-ci par-là un peu de boue malgré mes ordres... lui essuyer les yeux avec la main ; enfin, s’il a une écorchure à vif, et il n’en manque pas, car je ne veux pas qu'on les lui guérisse, parce que c’est des manières d’éperons qui l’activent à marcher, le muet regarde ça d’un air navré pendant une heure. Mais quelque chose de plus fort ! est-ce qu’une fois je ne l’ai pas surpris, qui, faute de mieux, chauffait de son haleine une écorchure que la rosse avait au front ? Enfin, mon bourgeois, j'ai une petite fille qui est tout mon portrait, ça je m'en flatte, mais que le diable m’enlève si j’ai l’air d'aimer autant cette enfant que le moricaud aime ce cheval.

— Et le cheval semble... semble-t-il le reconnaître ? demanda le quaker touché jusqu'aux larmes de cet attachement singulier.

— Je le crois bien; c’est encore plus drôle qu'avec le chat, qui est aussi de toutes ces fêtes que je vous dis. Dès que le cheval aperçoit le muet, s’il est attelé, il hennit, il a l’air de l’appeler, il couche ses oreilles, il frappe du pied ; mais si je le laisse dételer et se goberger en liberté dans l'écurie, alors c’est une autre comédie : le cheval se couche, se relève, lui tend sa tête, se cabre à moitié, poussant comme de petits cris de joie ; enfin, je vous dis, mon bourgeois, qu’ils ont l’air tous aussi imbéciles les uns que les autres.

— Et cela ne vous a pas touché, ami ?

— Moi, ça me fait pouffer de rire toutes les fois que ça ne m'embèête pas : maïs, un jour que ça m’embèêtait, il est arrivé une bonne farce. Ce jour-là j’administrais une bonne roulée au cheval à coups de manche de fouet : mais ne voilàt-il pas que le moricaud devient furieux et qu’il veut se jeter sur moi! Mais un instant ; vous concevez, mon bourgeois, qu'avec cette poigne-là (et le charretier montrait son poing

énorme) on n’a pas peur d’un moricaud qu’est mince comme un roseau : aussi, après avoir rossé d’abord le muet pour lui apprendre à ne se mêler que des coups de poing qu’il peut être appelé à recevoir, je me suis remis à taper dessus le cheval. Mais alors ne voilà-t-il pas que le damné moricaud se met à pleurer deux grosses larmes ; lui ! dont les yeux étaient restés secs comme bois pendant que je le cognaïis : ne voilàt-il pas enfin qu'il se jette à mes genoux, en me tendant son dos, et me faisant signe de le battre au lieu de battre le cheval! Eh bien, mon bourgeois, faut-il qu’il soit bête, ce muet ? »

En entendant ce brutal parler si grossièrement de l’attachement qui liait ces deux pauvres créatures, le quaker se sentant douloureusement ému, se savait plus de gré encore d’avoir cédé à un mouvement de compassion qui le mettait à même de réunir cet homme et le cheval qu’une bizarre destinée avait amenés en France à travers les vicissitudes sans nombre que l’on va raconter.

SCHAM ET AGBA

Le charretier avait dit vrai : ce cheval, naguère attaché à sa lourde et ignoble voiture, était un des huit chevaux barbes dont le bey de Tunis avait fait hommage au roi Louis XV, en 1731, ensuite du traité de commerce conclu en son nom par M. le vicomte de Manty, capitaine de ses vaisseaux.

Après avoir un instant attiré l’attention, ou plutôt la curiosité du roi et de sa cour, ces huit chevaux barbes, à l’allure brusque et impétueuse, à la physionomie sauvage, aux formes anguleuses, décharnées, et encore amaïigris par les fatigues de la route, furent d’abord reçus dans les écuries royales avec la plus grande insouciance, et ensuite traités

avec un extrême dédain.

La cause de ce mépris était simple : le roi Louis XV affectionnait surtout pour la guerre et pour la chasse une espèce de chevaux anglais, ordinairement élevés dans le comté de Suffolk, courts de reins, ramassés, bien doublés, très près de terre, et appelés en France courtauds.

Or, comme le goût d’un roi fait et impose la mode, on conçoit quel mépris railleur dut accueillir ces chevaux barbes avec leur encolure sèche et plate, leurs formes saillantes, nerveuses, accentuées, un des traits typiques de cette race si précieuse, parce qu’elle est primitive, et, comme telle, religieusement conservée pure en Orient.

Des huit esclaves tunisiens envoyés d’Afrique par le bey pour amener les chevaux qu’il offrait au roi, Agba, le muet (appelé vulgairement le moricaud par le charretier), était seul resté en France, au lieu de retourner à Marseille, et de là à Tunis, avec ses compagnons. Agba s’était caché sans doute afin de ne pas se séparer de ce cheval qu’il avait élevé et qu'il aimait, d’abord comme les Arabes les aiment, c’est-àdire avec passion, et qui, de plus, lui était singulièrement cher, en raison d’une circonstance bizarre qui motivait de la part du Maure cet attachement dont il n’est peut-être pas un second exemple.

Sans doute, quelque autorité subalterne des écuries du roi s'étant intéressée au muet, avait facilité ses desseins, car il ne sortit pas des écuries de Versailles, et y vécut de chari-

te.

Tant que Scham appartint à la maison du roi, Agba avait facilement obtenu de l’insouciante paresse des palefreniers la faveur de panser lui-même le barbe ; mais, dès que celui-ci passa du service des fourgons de la bouche à celui du charretier, le muet suivit et partagea le misérable sort de son cheval.

Et pourtant, ce cheval, si méprisé en France, à la grande douleur d’Agba, était un des plus dignes descendants d’une des plus anciennes races de Barbarie, nommée, à cause de sa vigueur et de sa vitesse, race des Rois du Jarret.

Le bey de Tunis avait cru faire à Louis XV un présent magnifique et tout royal en lui envoyant Scham (ainsi s’appelait le cheval), qui, suivant l’usage, portait sa longue et glorieuse généalogie dans un petit sachet de poil de chameau richement brodé, et suspendu à son cou par un cordon de soie mi-parti rouge et or.

Mais à son entrée dans les écuries du roi, ce sachet précieux, ainsi que plusieurs amulettes destinées à préserver du mauvais sort le cheval qui les porte, avaient été enlevés à Scham et jetés avec dédain par les palefreniers.

Épouvanté de ce sacrilège, et redoutant dès lors pour Scham le plus funeste destin, Agba avait religieusement ramassé et conservé ces reliques, espérant un jour en parer son cheval, et le mettre ainsi à l’abri des tribulations sans nombre qui, on le voit, accablaient déjà le pauvre Scham, et qu’Agba, dans son désespoir, attribuaït, en grande partie, à la perte des amulettes.

L’attachement de ce Maure pour son cheval se peut facilement concevoir : le muet n’avait jamais quitté le haras du bey de Tunis, et Scham était venu au monde sous ses yeux ; peu à peu, ses merveilleuses qualités s’étaient développées devant lui. Mais ce qui, pour Agba, avait été et était encore un continuel sujet d'intérêt, de méditation, de crainte et d'espérance, c'était de voir son cheval réunir en lui, par une bizarrerie sans pareille, deux signes fatidiques et contradictoires, l’un bon, l’autre mauvais, dont la puissance, selon les idées superstitieuses des Orientaux, devait avoir la plus extraordinaire influence sur la carrière de Scham.

On n'’ignore peut-être pas que les Maures et les Arabes, versés dans la connaissance des chevaux, reconnaissent soixante-dix pronostics d’heur ou de malheur qui leur servent à tirer l’horoscope de ces animaux ; or, on le répète, par un hasard singulier de conformation, on remarquait à la fois chez Scham deux signes d’une puissance infaillible, dont l’un prédisait la vie la plus misérable, et l’autre l’existence la plus glorieuse. Le premier était une sorte d’épi formé au milieu du poitrail, par une disposition particulière des poils ; or, les

Arabes mettent ces épis au nombre des présages les plus funestes qui puissent traverser la carrière d’un cheval. Le second signe, qui annonçait au contraire une vie aussi longue qu’illustrée pour le cheval et sa nombreuse postérité, était une petite balzane blanche que Scham (dont la robe était baïbrun) portait au pied montoir de derrière.

Flottant sans cesse entre la bonne et la mauvaise destinée de son cheval, on conçoit par quelles douloureuses alternatives d’angoisses et d’espérances avait dû passer Agba depuis son départ de Tunis.

Scham ayant d’abord été destiné à un roi de France, un des plus puissants monarques du monde, le Maure avait reconnu là, l’influence souveraine de la balzane ; mais bientôt voyant Scham relégué de l’écurie royale au service des fourgons, et des fourgons à la charrette d’un porteur de bois, Agba, dans cette décadence, avait malgré lui reconnu la puissance de l’épi, rendue plus funeste encore par la perte des amulettes qu’Agba n’osait remettre au barbe, de peur d’une nouvelle et brutale profanation du charretier.

Aussi, agité par ces perplexités, tantôt Agba se désolait amèrement, tantôt, plus sage, il ne pouvait renoncer à tout espoir pour Scham. Dans les calamités présentes, il voyait un temps d'épreuves ; et d’ailleurs, avec la foi aveugle des Orientaux dans la fatale et impérieuse autorité des présages, il Se rassurait et s’expliquait ainsi à lui-même son excessif intérêt pour le barbe. Si Scham avait été destiné à être tout à fait heureux ou tout à fait malheureux, pensait le muet, je l’aurais abandonné à la volonté du prophète ; car, ne pouvant rien pour Scham, j'aurais pleuré ou applaudi son sort immuable ; mais ces deux présages extraordinaires de bien et de mal annoncent des vicissitudes dont il sortira peut-être

à sa gloire ; et son sort devant toujours être incertain, je ne dois jamais cesser de le partager : car, enfin, Dieu n’a pas voulu que Scham fût toujours malheureux, puisqu'il l’a doué d’une balzane au pied droit de derrière ; de même qu’il n’a pas voulu qu’il fût toujours heureux, puisqu'il l’a affligé d’un épi au poitrail. Dieu seul est grand, sa loi est sa loi !

Pourtant, malgré son habitude de résignation stoïque aux décrets de la Providence, quelquefois, en voyant par quelles phases dégradantes Scham était descendu jusqu’à tirer l’ignoble charrette du portefaix, Agba perdait tout espoir. Alors, dans son découragement, il considérait avec amertume l’heur de la balzane comme passé, et tremblait en pensant que le fatal épi allait peut-être seul réagir sur la destinée de Scham.

En effet, avant de venir en France, qu’avait-il manqué à la glorieuse destinée promise à Scham par son bon destin ?

Scham, ce fier descendant de tant d’illustres ancêtres, n’avait-il pas été traité par le bey avec cette affection si touchante des Orientaux pour leurs chevaux ? Scham n’avait-il pas mangé l’orge ou le doura dans la main de son maître, et souvent bu le lait mélangé de maïs, dans une auge de marbre blanc ? Scham n’avait-il pas bondi, bien fier, sous ses caparaçons de tigre ou d’angora ? n’avait-il pas joyeusement secoué les houppes de soie de sa bride pourpre et or, en couvrant d’écume l’acier de son mors damasquiné d’argent ? Ne s’était-il pas mille fois lancé rapide et impétueux aux courses du désert, dont toujours il remportait le prix, tandis que d’autres fois de nouveaux triomphes l’attendaient au jeu du djérid, jeu martial, noble image de la guerre, où Scham brillait encore par sa souplesse, sa grâce et sa dextérité, comme il avait déjà brillé, parmi les sables sans fin du désert, par sa

vitesse prodigieuse ? Puis, aussi bon, aussi soumis qu’ardent et courageux, lors des excursions du bey, le soir, à l’heure du repos, lorsque la caravane était paisiblement abritée sous un bouquet de palmiers, et que les étoiles scintillaient dans le sombre azur de ce ciel d'Orient, Scham n’avait-il pas bien des fois soulevé la tente verte et rouge pour venir lécher les mains de son maître endormi ? Scham n’avait-il pas enfin voluptueusement régné en sultan sur les plus belles et les plus fières cavales du bey, destinées à perpétuer ainsi la race illustre et sans tache des Rois du Jarret ?

Quel bonheur nouveau pouvait donc prétendre le pauvre barbe, dans cette terre de France, froide et maudite ? pensait Agba.….

Mais revenons au charretier et au quaker, qui arrivèrent bientôt à l’écurie de Scham, où ils trouvèrent le muet et son chat fidèle.

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