‹ Arabian Godolphin Sue EugèneChapitre 3 sur 9 · L'HOMME, LE CHEVAL ET LE CHAT · texte numérisé non relu

L'HOMME, LE CHEVAL ET LE CHAT

Le charretier habitait le fond d’une espèce de masure située rue Guénégaud ; la cour était petite et sombre, de hautes murailles interceptaient l’air et le jour ; à droite, on voyait un puits humide et verdâtre ; à gauche, un hangar long, étroit, abrité par un auvent couvert de tuiles et de mousses. C’est au fond de ce hangar que se retirait habituellement Agba. Il y était alors; le charretier l’aperçut, et s'adressant au quaker :

« Tenez, — lui dit-il, — voilà le muet ; j'étais bien sûr qu’il serait là à m’attendre avec son chat. »

Le quaker regarda, et vit en effet Agba immobile, pensif, et sans doute absorbé dans ses rêveries, car il n’avait rien entendu.

Ce Maure paraissait avoir trente ans environ ; il était petit, maigre, frêle, et vêtu des restes d’un costume oriental en lambeaux ; sa physionomie basanée avait une expression de finesse, de douceur et d'intelligence remarquable ; son nez était droit et bien formé ; sa barbe noire, frisée, mais peu touffue ; ses pommettes saillantes et ses joues creuses ; un petit turban, jadis blanc, entourait son front brun et doré comme un bronze florentin. Agba, accroupi sur ses talons, était presque entièrement enveloppé dans un caban à capuchon fait de poil de chameau, étoffe grossière de couleur noirâtre, dont les plis roides et lourds tombaient sur les pieds du

Maure, qui étaient nus malgré le froid. Un chat gris-cendré rayé de blanc, que le muet tenait pressé contre sa poitrine, et qui semblait doucement sommeiller, réveillé par le bruit, fit un mouvement qui vint arracher le Maure à ses réflexions, car il tressaillit et regarda le nouvel arrivant avec une sorte d'inquiétude. Mais aussitôt que le muet eut entendu le bruit des chaînettes du harnais et les pas du cheval, se levant brusquement, il alla aussitôt vers la porte de la cour pour tâcher d'apprendre la cause de ce retour inattendu.

Mais quel fut l’étonnement d’Agba lorsqu'il vit Scham dételé de sa charrette, Scham que son maître paraissait traiter avec une certaine douceur, au lieu de le brusquer à son accoutumée, en lui faisant traverser le passage obscur, étroit et glissant qui communiquait de la rue à la cour et au hangar ! Quant au chat, il fut en deux sauts sur le dos de Scham, qui, pour la première fois, parut presque insensible aux caresses de son ami, tant il semblait lui-même étonné du changement de manières de son maître.

D'un air inquiet, le Maure promenait alternativement ses yeux vifs et perçants du cheval au quaker, et du quaker au charretier ; puis, remarquant la figure douce et bonne du premier, qui, de temps à autre, caressait Scham, Agba eut malgré lui une lueur d’espoir en pensant que la fatale puis-

sance de l’épi allait peut-être céder à son tour devant l’heureuse influence de la balzane.

Rien d’ailleurs de si touchant que l’expression de contrainte et d'intérêt profond qui animaïit les traits du muet pendant qu’il examinait Scham avec l’attention la plus tendre et la plus scrupuleuse. Mais tout à coup il s’agenouilla, joignit les mains d’un air désespéré, et lança sur le charretier un regard de haiïne rapide comme l'éclair... mais terrible.

Agba venait de s’apercevoir que Scham était affreusement couronné... car, dans ses deux chutes sur le pavé, les genoux du malheureux cheval avaient été entamés jusqu’au vif. Voyant ces deux plaies saignantes, le Maure baïssant la tête sur sa poitrine avec accablement, laissa retomber ses deux bras sur ses cuisses. Pour lui, et selon les idées des Orientaux, voir Scham couronné, c'était le comble du malheur et de la dégradation.

Le quaker ne pouvant surmonter l’émotion que lui inspirait cette scène, jouissait d'avance de la douce surprise qu’il allait causer à ce pauvre Maure.

— Entend-il le français ? - demanda-t-il au charretier.

— Très bien, mon bourgeois ; oh ! pour certaines choses, c’est un gaillard qui n’est pas si bête qu’il en a l’air.

— Ami, — dit le quaker au muet avec un accent rempli de bienveillance et de douceur, — veux-tu dételer ce cheval, le panser et lui donner à manger ?

Le Maure était tellement absorbé par sa douloureuse contemplation, qu’il fallut que le quaker répétât sa question, et le frappât doucement sur l’épaule pour attirer son attention.

En entendant la demande du quaker, Agba secoua tristement la tête, fit le salut oriental en baïissant le front, et d’un regard où brillaient deux grosses larmes, il montra le charretier avec une expression de crainte et de colère mal contenue.

« Va, va, tu peux l’emmaillotter à ton aise, ta rosse, — dit le brutal, —- elle ne m’appartient plus, elle est à ce brave homme. Puis, s’adressant au quaker : — Ah çà ! mon bour-

geois, je vais m'occuper de chercher un autre cheval. Merci du marché, bien du plaisir je vous souhaite. Si vous n'avez pas d’écurie, je vous prêterai le hangar en attendant ; » et saluant le quaker, il disparut.

Le Maure n’avait pas d’abord paru comprendre les paroles du charretier, mais lorsqu'il le vit s’éloigner, et que le quaker lui eut réitéré la même assurance, il se jeta à ses genoux, prit le pan de sa houppelande, qu’il baisa avec respect, et poussa dans sa joie quelques sons sourds et inarticulés, seul langage que püût faire entendre cette pauvre créature.

« Relève-toi, relève-toi, ami, — dit le quaker, — c’est devant Dieu seul qu’on se prosterne ; soigne bien ce cheval, il est à moi, désormais tu ne le quitteras plus, si tu veux me servir et me promettre de te conduire comme un bon et fidèle serviteur. »

À ces mots, joignant avec force ses deux mains tremblantes d'émotion, et le regardant avec des yeux stupéfaits et encore agrandis par la surprise, Agba, les lèvres entr’ouvertes, tressaillant de joie, se jeta encore aux genoux de l'Anglais ; puis, au risque de renverser cet excellent homme, peu habitué aux formes de soumission et de respect des Orientaux, Agba, dans son transport, prenant le pied droit du quaker, se le posa respectueusement sur le front, voulant témoigner ainsi à son nouveau maître qu'il prenait l'engagement sacré de le servir toute sa vie comme l’esclave le plus dévoué.

« Bien, bien, bien, — dit le quaker en trébuchant et s’appuyant à propos sur un des montants du hangar ; - je te le répète, un homme fait à l’image d’un autre homme ne doit pas s’agenouiller devant lui. Sois honnête, fidèle, et tu

m'auras payé ce que j’ai fait pour toi. Mais donne tes soins à cette créature. elle en a besoin. car elle a bien souffert.

Agba, se relevant aussitôt, dépouilla son caban, et, mettant à nu ses bras grêles mais nerveux, il s’approcha de Scham, qu’il considéra un instant avec une expression de bonheur profond, et pour ainsi dire possessif.

Puis il commença à débarrasser le cheval de ses grossiers harnais, avec une sorte de frénésie ; le pesant collier recouvert d’une épaisse peau de mouton bleue, la lourde sellette de bois peint à clous de cuivre, la bride de cuir brut, le mors de fer rouillé furent bientôt jetés dédaigneusement au loin par Agba.

Prenant alors, dans l’une des poches de son caban, une sorte de gants de crin qui n’avaient qu’un pouce, et enveloppaient le reste de la main, le muet se prépara à panser Scham à la façon des Maures de Tunis, qui n’emploient jamais l’étrille, dont le mordant mettrait bientôt à vif la peau fine et soyeuse de leurs chevaux de pure race.

Scham, ainsi mis à nu, put être mieux examiné par le quaker.

C'était un cheval bai-brun très foncé, haut de quinze paumes, et qui avait, on l’a dit, une petite balzane à la jambe droite de derrière.

La maigreur de Scham était effrayante ; les os saillants semblaient percer sa peau naturellement si fine et si délicate, qu’elle avait été presque partout blessée par le contact du lourd collier et des brancards ferrés de la charrette. La poussière et la fange qui couvraient le pauvre animal rendaient terne et mate la couleur de sa robe, autrefois si vive et si brillante. Enfin, sa crinière était mêlée, poudreuse, touffue, hérissée.

Pourtant, oubliant cet état d’incurie et de misère, un connaisseur n’eût songé qu’à admirer la charpente osseuse de Scham, tant elle était remarquablement belle. En voyant sa poitrine profonde, sûr indice de la puissance des poumons, il eût deviné que Scham devait fournir sans peine et sans gêne une course rapide et de longue haleine, l’aspiration précipitée de l’air lui devenant facile avec de si vastes organes. Quant à la vitesse de Scham, elle devait être prodigieuse, à en juger du moins par sa construction et par la force de ses membres, de proportions si accomplies qu’on ne pouvait songer aux dégradants stigmates qui marquaient ses genoux. Ses larges jarrets surtout, secs, plats et singulière-

ment descendus, semblaient être les ressorts d’acier de ces membres de fer ; car Scham se révélait surtout par leur incomparable beauté, comme un des plus illustres descendants des Rois du Jarret.

Seulement, comme rien n’est absolument complet dans la création, ces gens chagrins et jaloux, toujours prêts à épier l’imperceptible tache du plus beau diamant, ou à chercher une ride sous un sourire, eussent remarqué sans doute que, malgré la légèreté sans pareille de son encolure, la tête de Scham manquait peut-être de grâce dans son attache, et était un peu longue ; mais qu'importe ? malgré cette imperfection à peine sensible, cette tête n’était-elle pas remplie de caractère et d’accent ? Son large front, ses grands yeux bien sortis, avec leurs prunelles couleur de topaze brûlée, et leur étincelle de lumière ; tout, enfin, jusqu’à ses naseaux saillants et ouverts qu'il agitait continuellement, ne donnait-il pas à ce barbe la physionomie la plus fière, la plus sauvage et la plus intelligente ?

Cependant, à force de brosser Scham avec ses gants de crin, Agba semblait le sortir de ses limbes et le transformer ; à mesure que la fange et la poussière tombaient, la robe du barbe apparaissait de plus en plus noire, et marquée çà et là de feu. Alors Agba prit une espèce de gants faits d’un velours très épais, et destinés à lisser, à coucher le poil ; mais en vain Agba déploya sa patiente adresse : tel avait été l’état de misère et de malpropreté où avait langui le pauvre cheval, qu’au lieu de devenir soyeuse, douce et unie comme un satin noir nuancé de reflets fauves et bleuâtres, la robe de Scham resta rude et terne. Néanmoins le cheval n’était déjà plus reconnaissable : sa fine et longue crinière noire, soigneusement lavée par Agba, ondulait légèrement sur son cou; et sa

queue, véritable panache de soie, tomba bientôt de sa large croupe comme une pluie de jais.

Sans doute les traces de ses souffrances passées existaient encore ; mais on devinait toujours dans ce barbe une telle noblesse, une telle pureté d’origine, que le bon quaker, tout étranger qu’il était à ces connaissances, en fut vivement frappé. Aussi finit-il par se dire : « Lorsque la pauvre bête sera engraissée, quoique couronnée, elle pourra faire une bonne haquenée pour mon gendre le ministre. Ce cheval paraît doux et paisible comme un agneau, les mauvais traitements seuls l’avaient aigri. Allons, je le vois, Dieu aura voulu que ma bonne action me fût profitable ; aussi je désire en faire une autre plus méritoire en tirant ce pauvre muet de la misère : un homme capable d’un tel attachement pour un cheval doit avoir un bon cœur ; ce serait trop cruel de les séparer, et j’en serai quitte pour une bouche de plus à nourrir à Burry-Hall. »

Le quaker agit ainsi qu’il avait résolu, il est inutile de dire la joie d’Agba remettant au cou de Scham ses amulettes et sa généalogie, croyant cette fois la maligne influence de l’épi à tout jamais passée, et ne s’attendant plus qu’à voir Scham arriver au faîte des grandeurs annoncées par la balzane.

Ce fut bercé par ces ambitieuses espérances qu’Agba partit pour l’Angleterre à la suite du quaker, qui voyageait à petites journées.

BURRY-HALL

Burry-Hall, demeure du quaker, était une champêtre et délicieuse habitation située à quinze milles de Londres, sur les bords de la Tamise. Devant la maison, élevée à mi-côte, un vaste tapis de gazon ras et uni comme du velours, et çà et là coupé par des massifs de grands arbres, descendait jusqu’au bord de la rivière. Derrière le logis du maître était un assez grand bois de chênes traversé par une allée sinueuse qui conduisait aux écuries et aux bâtiments d’exploitation d’une petite ferme que le quaker faisait valoir. Ces dépendances, bâties en briques, et recouvertes de rosiers, de lierres et de chèvrefeuilles, avaient un aspect si pittoresque qu’elles pouvaient servir de point de vue comme autant de charmantes fabriques.

C’est dans ce calme et riant asile que Scham avait été amené par sa bonne étoile.

Au lieu du hangar obscur, de l’écurie sombre et fétide de la rue Guénégaud, Scham habitait seul une grande box, proprement blanchie à la chaux et pavée de briques qui disparaissaient presque entièrement sous une épaisse litière. Deux fenêtres, garnies de persiennes vertes, l’une au midi, l’autre au nord, aéraient ou réchauffaient tour à tour cette écurie, dont la mangeoire de bois de chêne bien luisant et le râtelier de fer poli étaient toujours abondamment pourvus. Enfin le chat lui-même, qui avait suivi Agba et Scham, et que les gens du quaker avaient appelé Grimalkin, possédait une petite

niche de bois peinte en vert, d’où il pouvait à son aise voir son ami, et d’un œil vigilant épier les souris, auxquelles il faisait une guerre acharnée.

Ce n’est pas tout ; le bon quaker, par égard pour l’affection qui unissait Scham et Agba, avait fait construire pour ce dernier une petite chambre au-dessus de la box, et au moyen d’un large carreau le Maure pouvait à chaque instant voir son cheval favori.

En un mot, l’homme le cheval et le chat avaient subi une sorte de transformation depuis leur arrivée dans cette maison calme et abondante ; la fourrure épaisse et lustrée de Grimalkin annonçait la quiétude et la santé : aussi, à le voir si gras, on devinait sans peine que la guerre aux souris n’était pour lui qu’une simple distraction, qu’une chasse récréative et désintéressée.

Agba avait quitté ses haïllons africains, sa barbe et son vieux turban, pour des culottes de daim, des bottes à revers, une veste de panne et un chapeau de feutre ; sa figure était ronde, pleine, et bien que les gens de sa race ne deviennent jamais fort obèses, il avait acquis une rotondité fort respectable.

Quant à Scham, il était méconnaissable ; non qu’il eût très engraissé, car ses formes, naturellement saillantes, nerveuses et accusées, ne pouvaient pas se surcharger d’embonpoint ; mais le repos, les soins d’Agba et une excellente nourriture avaient rendu à sa robe tout son éclat.

Son cou, ses épaules, ses hanches et sa croupe étaient d’un noir tellement vif, brillant et satiné, que la lumière y miroitant, s’y brisait en mille reflets, tandis que de larges feux d’un fauve sanguin doraient ses flancs, le tour de ses yeux et

de ses naseaux ; enfin, la divine balzane, objet particulier des soins reconnaissants d’Agba, mêlant sa blancheur argentée aux nuances rose et couleur de chair du pied et du paturon, s’arrêtait brusquement au bas de la jambe, qui semblait dure, noire et polie comme de l’ébène.

Aux yeux du vulgaire, une seule, une imperceptible tache déparaït, annihilait même toutes ces rares perfections : c'était un petit bouquet de poils blancs que Scham portait à chaque genou depuis qu’il s’était couronné sur le pavé de la rue Dauphine.

En vain Agba avait voulu teindre en noir ces marques infamantes ; le quaker s’y était formellement opposé, regardant cette dissimulation comme une sorte de mensonge.

Telle était l'existence heureuse et paisible d’Agba, de Scham et de Grimalkin, environ six mois après leur départ de France.

Mais, malgré ces dehors en apparence si fortunés, un orage grondait sourdement autour de ces trois êtres qui s’entendaient si bien ; car, il faut le dire, malgré l’inépuisable mansuétude du quaker, malgré son attachement pour Agba, la conduite sauvage, violente et désordonnée de Scham, à qui la vigueur était revenue avec la bonne nourriture et les soins, avait enfin mis à bout la patience du saint homme. Mais, ainsi que les gens de sa secte, mettant dans toutes les actions de la vie une sorte de solennité sentencieuse, le quaker n’eût pas voulu agir plus injustement envers un animal qu’envers un homme ; aussi ne fut-ce qu'après une sorte d'enquête minutieuse et impartiale des faits et délits reprochés à Scham, que le maître de Burry-Hall se décida à faire comparaître devant lui et les siens, le pauvre Agba : non que ce dernier eût donné le moindre mécontentement au quaker,

mais parce que le Maure pouvait seul servir de défenseur au barbe.

Or, au commencement du mois d’août 1732, le quaker, assis dans son parloir avec sa fille, son gendre, le révérend docteur Harisson, et M. Roggers, propriétaire de la taverne du Lion-Couronné, intime ami de la famille ; le quaker attendait Agba, que mistress Kokborn, femme de charge, avait été quérir.

La physionomie austère et grave des acteurs de cette scène domestique lui donnait encore un aspect plus solennel. D’une beauté froide et sérieuse, la fille du quaker, jeune femme de vingt-cinq ans environ, vêtue, selon la simplicité de sa secte, d’une longue robe grise à manches justes, et d’un fichu de batiste croisé jusqu’au cou, berçait son enfant sur ses genoux ; son mari, le docteur Harisson, placé près d'elle et vêtu de noir, lisait attentivement la Bible ; tandis que le quaker conversait à voix basse avec M. Roggers, grand homme sec, vigoureux, entre deux âges, portant une petite perruque noire qui donnait encore à ses traits sévères une expression plus dure ; joignez à cela un menton osseux et saillant qu'il enfouissait parfois dans une haute cravate, un long habit d’un rouge brun à boutonnières d’argent, une veste de basin brodée en couleur, des culottes de peau, des bottes à revers, et des éperons d’acier à chaînettes, et vous aurez le fidèle portrait de M. Roggers, reconnu d’ailleurs pour un des meilleurs et des plus hardis cavaliers des trois royaumes.

Prévoyant le but de son message, ce fut avec une joie secrète que mistress Kokborn, la femme de charge, alla prévenir Agba que son maître l’attendait dans le parloir. Il faut le dire, Agba était l’objet d’une sorte d'horreur dans cette

maison ; car les gens du quaker ne partageaient pas sa tolérance, et à l’insu de cet excellent homme ils traitaient le pauvre Agba comme un juif, un relaps, un hérétique, un paria. Mais le Maure ne pouvait ni n’avait jamais voulu se plaindre ; insouciant de ces méchancetés, heureux de vivre avec Scham et Grimalkin, il s’était fait, malgré ces tracasseries journalières, une sorte de paradis de sa petite chambre, d’où il pouvait non seulement contempler son cheval tout à son aise lorsqu'il l’avait soigneusement pansé, mais encore faire mille rêves d’or sur l’avenir brillant et glorieux qui attendait le barbe: car Agba, croyant plus que jamais à l’heureuse influence de la balzane, ne considérait le séjour de Scham dans la modeste habitation du quaker que comme une transition à de bien plus hautes destinées.

Ce fut donc de ce château de songes et d'illusions que le Maure fut tiré par la voix glapissante de mistress Kokborn, qui lui cria que son maître l’attendait à l’instant dans le parloir.

Malgré sa foi robuste dans l'influence de la balzane de Scham, Agba fut inquiet du sourire moitié moqueur, moitié dédaigneux que grimaça mistress Kokborn en lui indiquant la porte du parloir. Néanmoins, après avoir respectueusement frappé, il entra.

Aussitôt le révérend docteur Harisson ferma sa Bible, le quaker et M. Roggers cessèrent leur conversation, et la fille du quaker se redressant sur son siège, prit elle-même un air encore plus grave.

Le pauvre Agba, après avoir timidement porté ses regards de l’un à l’autre de ces personnages, ordinairement si bienveillants pour lui, se sentit glacé par leur air imposant et presque sévère.

M. Roggers surtout lui causa une répulsion instinctive, et par deux fois le Maure baïssa les yeux sous le coup d’œil fixe et pénétrant du maître de la taverne du Lion-Couronné, qui examinait attentivement Agba, et ricanait dédaigneusement tout en frappant le bout de ses bottes du manche de son fouet.

Ayant fait signe au muet de s’avancer, le quaker lui dit de sa voix douce et calme :

« Ami, je t’ai trouvé dans la misère et dans la peine, je t’en ai retiré. »

Agba salua profondément, et mit avec effusion sa main gauche à son front et la droite sur son cœur.

« C’est vrai, tu as été reconnaissant, — dit le quaker, qui s'était habitué à comprendre la pantomime expressive d’Agba, -— tu as été un bon et fidèle serviteur ; aussi ce n’est

pas de toi que j’ai à me plaindre, mais du cheval. » Le muet se redressa et fit un signe d’étonnement.

« Ce cheval était bien malheureux, -— reprit le quaker, — mais c'était une créature de Dieu, et j'ai dû en avoir pitié. J’ai été compatissant pour lui, je l’ai amené dans ma maison, je l’ai surtout aimé parce que je l’avais délivré de sa triste condition le jour où j’ai appris que Dieu avait béni ma fille on me donnant un petit-fils, et que tout ce qui se rattache à ce souvenir fortuné m'’est bien cher ; mais comment le cheval at-il reconnu tant de bontés ? »

Le muet regarda le quaker comme s’il ne l’eut pas compris.

« Tant qu’il s’est ressenti de sa misère passée, il s’est montré doux et paisible, j’en conviens ; aussi je le destinais à

servir de monture à mon gendre : et tu sais, ami, comment la créature a répondu à cette confiance, la première fois que mon gendre l’a montée ! »

Le muet, après avoir regardé fixement le quaker, jeta vivement ses bras en avant, comme s’il eût voulu peindre le vol précipité d’une troupe d’oiseaux, et exprimer par ce geste que Scham avait couru très vite.

Le quaker le comprit sans doute ainsi, car il ajouta : — Oui certes, la créature a couru très vite ! et si vite, et d’une manière si folle et si désordonnée, que sans un marécage dans lequel mon gendre est heureusement tombé sans se blesser, et où le cheval s’est embourbé, il l’emportait peutêtre encore à cinq ou six milles de plus... cela est-il vrai, ami ? »

Le muet fit un geste d'approbation, mais en même temps il porta l’index de chacune de ses mains aux deux coins de sa bouche.

— Oui, oui, je sais que tu m’as fait entendre que le mors étant mal choisi, mon gendre n'avait pu se rendre maître du cheval ; mais à la seconde épreuve ? mais lorsque toi-même tu as eu choisi le mors, cette créature indomptée, au lieu de poursuivre paisiblement son chemin, ne s’est-elle pas cabrée, en se dressant si brusquement et si droit sur ses jambes de derrière, que mon gendre a heureusement pu quitter la selle en se coulant le long de la croupe, sans quoi peut-être la fougueuse créature se renversait sur lui ? cela est-il vrai, ami ?

Le muet fit un nouveau geste d'approbation ; puis après un moment d’indécision, et comme s’il eût été agité par une lutte intérieure, il regarda timidement le docteur Harisson en simulant un geste saccadé de la main gauche.

— Il fait entendre, avec raison sans doute, que j’ai eu la main trop dure, et que c’est ma faute si le cheval s’est violemment cabré, — dit généreusement le gendre du quaker.

— Soit, —- reprit ce dernier ; - mais lorsque nous convinmes avant de nous décider à regarder cet animal comme absolument indomptable, lorsque nous convînmes, dis-je, de le faire monter et dresser par Tom Stag, le chasseur ? Quoique Tom Stag soit un des meilleurs écuyers du comté, chaque fois qu’il a tenté de réduire la créature n’a-t-il pas été jeté à terre par ses bonds détestables et forcenés ? Enfin, lors du dernier essai de Tom Stag, furieuse de ne pouvoir le désarçonner, ne s’est-elle pas alors méchamment jetée contre un mur sans vouloir bouger, de sorte que Tom Stag, horriblement serré entre ce démon et la muraille, a poussé des cris terribles et a-t-il été bien obligé de lui céder ? Ceci n’estil pas vrai, ami ?

— Et ajoutez que Tom Stag n'était qu’un oiïison, -— dit Roggers d’un air brutal en brandissant son fouet. - En deux séances, moi, j'aurais rendu et je rendrai ce vaurien de cheval souple comme un gant.

Le Maure jeta un coup d’œil sournois et méprisant sur M. Roggers, et baissa la tête.

— Enfin, n'est-il pas vrai, — reprit le quaker en s’adressant à Agba, — que Tom Stag a été huit jours au lit par suite de la malice de ce cheval ?

Le visage du muet, jusque-là timide et résigné, s’anima tout à coup ; puis approchant brusquement et à plusieurs reprises ses talons l’un de l’autre, il fit de grands gestes de son poing droit, comme s’il eût frappé sur quelqu'un.

— Il veut dire, — reprit le quaker, —- que Tom Stag éperonnait et battait continuellement le cheval, ce qui est vrai; mais les moyens de douceur étant épuisés en vain, ne fallaitil pas avoir recours à la sévérité pour dompter une créature que personne au monde ne peut parvenir à monter ?

Le Maure posa son index sur sa poitrine en redressant fièrement la tête.

— Sans doute toi, toi seul, tu le montes, ce cheval, ami, et, quoiqu'il soit fougueux, tu le maîtrises ; mais cela même prouve sa perverse malignité ; car, puisqu'il consent à se laisser guider par toi, puisqu'il t’obéit comme le chien à son maître, pourquoi se montre-t-il si rebelle et si opiniâtre envers tous les autres ? Lorsque pour la première fois mon gendre a voulu le monter, il ne l’avait pas battu ; jamais il ne lui avait montré son fouet, ni fait sentir le fer de son éperon ; il lui a parlé doucement et bonnement, il l’a flatté, il l’a caressé et pourtant deux fois le cheval l’a jeté par terre au péril de sa vie. Enfin, ami, sois juste : puis-je garder chez moi un cheval pour te servir à toi seul de monture ?

Le muet baissa tristement la tête.

— Et ce n’est pas tout encore, — continua le quaker, — car la créature se montre aussi malicieuse et aussi méchante avec les animaux qu'avec les hommes, n’a-t-elle pas presque entièrement arraché l’oreille à mon pony Little-Bryony sans que l’innocente et paisible bête l’ait jamais provoquée ! Estce vrai, ami ?

Le muet prit une feuille de papier blanc sur un pupitre placé près de lui; et la montrant au quaker, il grinça des dents en secouant la tête pour exprimer la fureur.

—Ai-

— Je te comprends : tu veux dire que ce démon n’aime pas les chevaux de couleur blanche, n'est-ce pas ?

Le muet fit un signe de tête affirmatif.

« Soit ; mais mon autre pony Black, qui est noir comme l’aile d’un corbeau, doux comme une colombe, et d’ailleurs si vieux, si vieux qu'il n'aurait pas la force d’être méchant : n’at-il pas été aussi poursuivi, meurtri, déchiré par la créature, cette fois où elle était sortie de sa box par ta négligence ! Qu'’as-tu à répondre à cela ?

Le muet montra son chapeau, qu’il tenait à la main, et fit les mêmes gestes de fureur.

— Tu veux dire que la créature n’aime pas davantage les chevaux de couleur noire ? Soit ; mais alors elle déteste donc tous les animaux de son espèce ? car il y a quinze jours, lorsque le révérend ministre irlandais Fitz-Patrick est venu ici sur sa haquenée baie, et que tu l’as rencontré, comme il s’en allait paisiblement après son dîner sur la route de Richemond, qu’est-il arrivé ? Ce démon de cheval que tu conduisais en main n’a-t-il pas malgré toi rompu sa longe, pour se précipiter comme un furieux sur la haquenée du ministre ? Ne s’est-il pas dressé si violemment sur ses jarrets, que non seulement il a mis ses pieds de devant sur les épaules du pauvre M. Fitz-Patrick, mais encore qu’il lui a, d’un coup de dent, arraché son chapeau et sa perruque, sans lesquels d’ailleurs le ministre était peut-être dangereusement blessé ? Enfin, malgré ton pouvoir sur la créature, ne fut-ce pas à grand’peine et avec l’aide de voituriers qui passaient, que l’on est parvenu à arracher de dessous ce démon le ministre et sa haquenée, qui fut elle-même cruellement mordue à la hanche ? Est-ce vrai ? »

Ici la pantomime du muet, se compliquant davantage, devint assez intelligible pour faire rougir mistress Harisson, la pudique fille du quaker.

En effet, après avoir exprimé d’abord la fureur à sa manière, Agba fit aussitôt un geste négatif pour exprimer que ce n’était pas par méchanceté que Scham avait poursuivi la haquenée du ministre, mais qu’il avait au contraire cédé à un instinct beaucoup plus tendre, instinct que le Maure tâchait d'exprimer en caressant amoureusement le vide, et en souriant de l’air le plus gracieux qu’il lui fût possible.

Mais la physionomie du quaker, toujours si placide et si bienveillante, prenant aussitôt une grande expression de sévérité, mit un terme à la mimique d’Agba. Il se tut donc et attendit en silence la fin de cet interrogatoire, qui ne lui présageait rien de bon ; pensant involontairement que la bénigne influence de la balzane allait peut-être de nouveau abandonner Scham, et que, malgré les amulettes, le mauvais sort de l’épi devait encore s’appesantir sur le barbe.

Mais bientôt, comme s’il se fût reproché sa sévérité passagère, le quaker ajouta d’un ton plus doux : « Il est impossible que le cheval reste plus longtemps à Burry-Hall ; je l’ai vendu le prix qu’il m’a coûté à mon ami M. Roggers, que voilà ; il veut bien s’en accommoder et espère le dompter ; tu le lui mèneras aujourd’hui à Londres. Mais je ne te renvoie pas pour cela ; je suis satisfait de toi, ami, tu es fidèle, intelligent ; si tu le veux, et je t’en prie, tu resteras dans ma maison ; sinon, je te donnerai une petite somme d'argent, l'attestation de ta probité et de tes bons services, et que Dieu te guide, ami, vers un meilleur maître que moi, » — ajouta le bon quaker avec un soupir et détournant la tête pour qu’on

ne vit pas une larme lui venir aux yeux, car il aimait véritablement le pauvre Agba.

Il serait impossible de peindre l’expression de douleur et de chagrin désespéré qui renversa les traits du Maure en entendant cet arrêt. Joignant ses mains, il se jeta aux genoux du quaker d’un air suppliant ; puis, voyant l’inutilité de ses prières, il se tourna vers le docteur Harisson et sa femme, qui semblaient eux-mêmes très émus. Mais les méfaits épouvantables et l’inutilité absolue de Scham étaient trop évidents pour que le quaker changeât de résolution ; aussi dit-il à Agba d’un ton ferme quoique un peu altéré par l’émotion : « Ami, ce que j’ai dit est toujours dit. Si tu veux rester à Burry-Hall, tu seras traité comme par le passé ; si tu me quittes, mistress Kokborn te comptera la petite somme que je t'ai promise. Quant au cheval, voilà dès à présent son maître, — ajouta le quaker en montrant M. Roggers à Agba.

— Et de par ce fouet bien cinglant, la créature verra qu’elle a bien trouvé son maître ! » — dit M. Roggers d’un ton rude et bourru en brandissant sa houssine.

La volonté de Dieu est écrite là-haut, c’est donc au tour de l’épi maintenant !! pensa le Maure en quittant le parloir avec une amertume navrante.

Le soir même Agba avait conduit Scham à la taverne du Lion-Couronné, et abandonné la douce et paisible existence de Burry-Hall, muni d’une petite somme d'argent que le bon quaker lui avait donnée, et suivi de Grimalkin.

Le Maure était résolu, quoique M. Roggers eût brutalement refusé ses services, à ne pas abandonner Scham, qu’il savait livré à un aussi méchant maître.

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