‹ Arabian Godolphin Sue EugèneChapitre 9 sur 9 · GODOLPHIN ARABIAN · texte numérisé non relu

GODOLPHIN ARABIAN

On a dit que Roxana avait eu un fils de Scham ; en naissant ce fils fut appelé Lath. Enveloppé dans l’animadversion qu’on portait à son père, sévèrement puni d’une faute qui n’était pas la sienne, et profondément méprisé de tous pendant les premiers mois de son existence, Lath resta livré aux seuls soins de sa mère, qui l’aimait avec passion.

Pourtant, à mesure que Lath grandit et se développa, l'espèce d’antipathie que lui avaient jusqu'alors témoignée lord Godolphin et Chiffney sembla perdre peu à peu de sa première vivacité. En effet, jamais poulain n’avait annoncé de plus rares qualités et promis davantage pour l’avenir. D'une force, d’une vigueur au-dessus de son âge, il dépassait et primait toujours comme en se jouant ses jeunes émules de Gog-Magog, lors des folles courses qu’ils essayaient entre eux parmi les vastes prairies du comté de Cambridge.

Dans ces courses, Roxana ne quittait jamais Lath ; courant avec lui et mesurant sa vitesse à la jeune ardeur de son fils, elle le dépassait assez pour exciter son émulation, mais non pour le fatiguer jamais.

Que dire de plus ? À un an Lath devait être un jour un cheval extraordinaire, tant la pureté de son sang et l’incomparable beauté de ses formes l’élevaient déjà au-dessus de ses compagnons.

Alors aussi la répugnance qu’on avait encore en Angleterre contre les chevaux arabes comme reproducteurs s’affaiblissait peu à peu ; d’ailleurs la descendance de Darley- Arabian, cheval barbe amené d’Alep en Angleterre en 1717, à la fin du règne de la reine Anne, se maintenait si supérieure aux autres chevaux qu’on commençait à comprendre qu’il fallait toujours chercher la source de toute force et de toute beauté dans ce type primitif et pur.

En effet, les rejetons de Darley-Arabian, Dart, Skip-jak, Dædalus, Aleppo et Manica (mère de Roxana), n’avaient jamais trouvé de rivaux à New-Market, à Epsom ou au Durby.

Voyant donc le développement presque merveilleux du fils de Scham, lord Godolphin se souvint que le pauvre barbe, père de ce jeune prodige, d’une origine peut-être aussi illustre que Darley-Arabian, errait misérablement dans les bruyères. Mais un préjugé depuis longtemps enraciné dans l'esprit ne se détruit pas facilement : il fallut donc la victoire remarquable que Lath remporta sur les chevaux de deux ans, lors de leur course d’essai ; il fallut l’admiration générale que ce jeune cheval excita, pour que lord Godolphin pensât qu’il pouvait bien avoir dans Scham un trésor inappréciable pour la régénération de la race chevaline.

Ce fut donc en suite du triomphe de Lath que Chiffney partit, afin d'aller chercher Scham et le ramener de son exil.

Alors l’astre d’'Hobgoblin, jusque-là si resplendissant, commença de pâlir, car ses nombreux enfants furent complètement vaincus par le jeune et précoce Lath, qui se montrait déjà digne descendant des Rois du Jarret.

Contrarié de ce mauvais succès, perdant peu à peu la haute opinion qu’il avait jusqu'alors eue d’Hobgoblin, lord

Godolphin déposséda d’abord son étalon favori du palais splendide qu’il occupait, et le relégua dans une box beaucoup moins confortable que celle de Scham, nouvellement arrivé à Gog-Magosg ; car, si le barbe n’habitait pas encore le palais du malheureux Hobgoblin, il semblait du moins très avant dans les bonnes grâces de son maître.

Agba, naguère si méprisé, jouissait d’une extrême distinction, et Grimalkin lui-même se ressentait de l’heureuse influence qui semblait rayonner autour de Scham.

Mais, pour assister à toute la splendeur du triomphe de Scham, pour le voir jouir, dans l'illustration de sa postérité, de la destinée merveilleuse à lui promise par la balzane et si longtemps contrariée par la maligne influence de l’épi, il faut se transporter à près de quatre ans de distance de l’époque dont on parle, c’est-à-dire de 1734 à 1738.

Trois fils de Scham, qui annonçaient et avaient prouvé les plus rares qualités, se trouvaient alors engagés pour les différentes courses de New-Market :

Lath, pour le prix des chevaux de cinq ans ; Cade, pour celui des chevaux de quatre ans ; Régulus, pour celui des chevaux de trois ans.

Lord Godolphin, partageant d’ailleurs l’opinion générale, était si sûr de voir les fils de Scham remporter les prix qui s’allaient disputer, que, par une bizarrerie digne de son caractère excentrique, il voulut que le barbe vint, pour ainsi dire, assister en grande pompe aux victoires de sa race.

Scham vint en effet.

La santé, l’âge, le repos et sa nouvelle condition lui

avaient donné un embonpoint majestueux. Magnifiquement

harnaché à l’orientale, il s’avança gravement, sous sa housse de pourpre, monté par Agba, aussi superbement vêtu à l’arabe. Pour plus de sûreté et pour maintenir dans l’occasion les élans d’orgueil ou de joie de Scham, un palefrenier se tenait de chaque côté du barbe avec une longe de soie qui se rattachait à sa bride d’or.

La descendance de Scham était déjà si universellement renommée, et les amateurs du turf savaient tant de gré au barbe de l’amélioration extraordinaire qu’il apportait dans la race des chevaux en Angleterre, que l’arrivée de Scham fut saluée avec acclamation.

Enfin la cloche tinta, et toute l’attention des spectateurs, un moment distraite, se concentra sur la course.

Les prédictions de Godolphin se réalisèrent.

La course des chevaux de trois ans s’engagea, et ce fut Régulus, fils de Scham, qui gagna.

Dans la course des chevaux de quatre ans, ce fut Cade, fils de Scham, qui gagna.

Vint enfin la course des chevaux de cinq ans, et ce fut encore Lath, vainqueur trois années de suite et fils de Scham, qui gagna.

Alors les applaudissements et les hourras devinrent frénétiques.

On doit déclarer que Scham reçut ces marques de l'admiration générale avec une modestie pleine de convenances et de dignité, et qu’il parut remarquer à peine l'attention dont il était l’objet.

Quant à Agba, il ne se possédait pas : il rêvait, il délirait ; dans un état complet d’hallucination, il croyait voir étinceler sur le ciel bleu autant de balzanes blanches qu’on y aperçoit d'étoiles pendant la nuït, et au fond des entrailles de la terre une myriade de noirs épis qui disparaissaient dans les ténèbres connue une volée de chauves-souris.

Les courses terminées, Scham fut ramené en triomphe à Gog-Magos ; c'était là qu’une dernière ovation l’attendait.

Le palais d’Hobgoblin détrôné lui était désormais destiné.

Mais ce qui prouvait l’admiration de lord Godolphin

pour Scham, c’est qu’on lisait en lettres d’or sur le fronton de marbre de cette écurie splendide :

Aïnsi le gendre du duc de Marlborough, le fils de l'illustre Sidney, grand-trésorier d’Angleterre, donnait son nom à Scham !

Enfin, comme dernière preuve de l’inconstance de la fortune, qui cette fois ne fut pas aveugle, Hobgoblin, le malheureux Hobgoblin, détrôné, méprisé, fut réduit à son tour à être, pendant le restant de ses jours, l’agaceur de Scham, ou plutôt d’Arabian Godolphin.…

Agba partagea le sort splendide du barbe, et Grimalkin eut l’insigne honneur de poser devant le fameux peintre Stubss et de voir ses traits passer à la postérité dans le tableau qui représente Godolphin Arabian, et se trouve encore dans la bibliothèque de Gog-Magocg.

Ainsi s’accomplirent les faits extraordinaires dus à l’heureuse influence de la balzane ; ainsi se perpétua, au milieu des pompes de la victoire, la digne race orientale des Rois du Jarret.

Parmi l’illustre postérité d’Arabian Godolphin, on doit citer quelques noms glorieux, tels que Lath, Cade, Régulus, Babram, Blanch, Dismal, Bajazet, Tamerlan, Tarquin, Phénix, Stug, Blassom, Dormouse, Skewball, Saltan, Old- England, Noble, Thécower, Stattion, Godolphin, Colt, Cripple.

Enfin, comme dernière preuve de l’inappréciable supériorité de cette race primitive d'Orient, Éclipse, le fameux Éclipse, qui ne fut jamais frappé d’un coup de cravache, et ne sentit jamais le fer d’un éperon ; Éclipse, le cheval le plus vite de son siècle, Éclipse, qui parcourut une fois, avec un poids de cent soixante-huit livres, une distance de quatre milles (une lieue un quart) en huit minutes ; Éclipse enfin qui ne fut jamais vaincu, et qui mourut à l’âge de vingt-quatre ans, le 26 février 1789, après avoir gagné à son maître 625,000 fr., fut le petit-fils de Godolphin Arabian.

Que dire de plus ? Pendant le reste de ses jours la vie du barbe fut aussi sereine, glorieuse et honorée, qu’elle avait été malheureuse et agitée.

Enfin, la plupart des chevaux modernes d’une réputation grande et méritée doivent leur renommée à la transmission pure et sans mélange du sang précieux de ce noble fils des Rois du Jarret.

Après une carrière si diversement remplie, Scham- Arabian-Godolphin mourut paisiblement à Gog-Magog, en 1753, à l’âge de vingt-neuf ans.

Il fut enterré dans un passage couvert qui conduisait à l'écurie, sous une dalle de marbre blanc, portant son grand nom pour toute inscription. Grimalkin l’avait précédé dans la tombe, et Agba ne leur survécut que bien peu de temps.

Telle fut la vie singulière de ce cheval barbe, à qui l'Angleterre doit presque absolument l’importante et admirable régénération de son espèce chevaline.

Ainsi donc, Darley-Arabian et Godolphin-Arabian représentent, si cela se peut dire, la souche de l’arbre généalogique du pur sang d’où sortent les innombrables et précieux rameaux qui, s'étendant jusqu’à la génération actuelle, perpétuent en elle la sève primitive de l’inestimable race orientale.

Malgré l’apparente futilité de ce récit biographique, nous croyons utile de signaler la conclusion nécessaire de ces faits, car elle prouve l’irrécusable puissance du pur sang comme moyen régénérateur des races abâtardies, et touche

ainsi à une grave question d’agriculture, de commerce et d'intérêt nationale.

Il est donc important d’insister sur les immenses avantages qui résulteraient pour notre pays : 1° si l’amélioration apportée dans la race de nos chevaux devenait assez sensible pour que la France ne fût pas obligée d’aller chercher en Angleterre, à des prix énormes, les chevaux de luxe et les étalons qui nous manquent ; 2° si, à l’imitation des Anglais, en remontant à la source primitive du pur sang, représenté maintenant par le cheval de course, qui n’est autre que le cheval arabe grandi, nous retrempions l’espèce en général qui se compléterait ainsi ; car la plupart de nos races, déjà précieusement douées, gagneraient à cette régénération les qualités qu’elles n’ont pas.

Et pourtant, bien que de la dernière importance, cette question de l’entier renouvellement de notre espèce chevaline, par le fait d’une certaine proportion du pur sang introduite dans les croisements, selon le genre de service qu’on

attend des chevaux, cette question, disons-nous, restera longtemps incomprise ; car, malheureusement, en France, le plus grand nombre ignore encore le véritable but des courses de chevaux -— on croit qu’un cheval de course n’est bon qu’à courir plus ou moins vite, —- et demande enfin quelle est son utilité, ou quelle amélioration il peut apporter dans l’espèce des chevaux de harnais, de selle, de guerre, de chasse ou de gros trait.

Or, il n’en serait pas ainsi si l’on savait que, pour sortir victorieux de l’épreuve d’une course fournie dans de certaines conditions données, il faut qu’un cheval réunisse l'excellence et presque l’idéal de toutes les qualités possibles et désirables en lui ; c’est-à-dire la force, l’énergie, la vitesse, la docilité, le fond, la patience et la beauté ; non pas exclusivement la beauté de forme élégante et coquette, mais toujours une beauté mâle et utile, telle qu’une poitrine profonde, une encolure légère, des membres irréprochables, etc.

Ces axiomes admis et posés : — qu’un excellent cheval de course est le type de la perfection de l’espèce ; que par une loi naturelle les différentes variétés d’une famille se conservent et se reproduisent toujours pures et pareilles lorsqu’elles ne seront pas abâtardies par des croisements hétérogènes ; — on conçoit avec quel scrupule on doit se garder d’altérer jamais cette race dite de pur-sang ou du cheval de course, puisqu'elle est reconnue comme le type régénérateur par excellence.

Maintenant l’extrême influence qu’une certaine proportion de ce sang précieux transmise par la combinaison des croisements exerce sur la constitution physique et pour ainsi dire morale des individus étant irrécusablement prouvée par l'expérience, en cela que le pur-sang donne surtout aux che-

vaux, de quelque espèce qu’ils soient, du cœur, de la race et du fond, on concevra qu’un cheval de gros trait, par exemple, arrivant après quatre ou cinq générations, par des métissages successifs, à compter parmi ses ancêtres un cheval de course, héritera d’une certaine proportion de courage, de force et de beauté qu’il n’eût jamais possédée s’il eût été seulement perpétué par des individus de son espèce, essentiellement lymphatique, molle et pesante.

Nous résumerons et apprécierons notre pensée par la citation suivante, empruntée à un traité spécial sur la matière, ouvrage qui jouit en Angleterre d’une juste et grande autorité :

« En admettant une quantité convenable de pur sang par le moyen des croisements et du métissage, nous sommes parvenus à rendre nos chevaux de chasse, de promenade, de guerre, de voiture, et même nos chevaux de gros trait, plus forts, plus actifs, plus légers et plus propres à endurer la fatigue qu'ils ne l’étaient avant l’introduction du cheval de course et de pur sang arabe ; et en un mot, le cheval de pur sang entre pour beaucoup dans la valeur des autres races, augmente leur mérite, ou plus souvent même est la cause de leur valeur. »

Encore une fois, on voit à quels merveilleux résultats sont arrivés les Anglais par l’attention scrupuleuse avec laquelle ils ont conservé pure, et comme seul moyen régénérateur, la source si riche et si féconde du sang de Darley- Arabian et de Godolphin-Arabian, qui, nous ne saurions trop le répéter, représentent les prototypes des chevaux de pur sang.

Qu'en France on adopte le même système. Puisque, par des achats faits en Angleterre, nous possédons aussi des re-

jetons sans taches de cette illustre race orientale, qu’on n’admette pour étalons du gouvernement que des chevaux victorieusement éprouvés par les courses ; que la science, c’est-à-dire la pratique et la combinaison des croisements, soit généralement répandue chez les éleveurs et les fermiers de nos provinces ; alors nos races de chevaux, déjà si belles et si variées, approcheront assez de la perfection pour pouvoir rivaliser avec les produits des Anglais, et nous ne serons plus obligés de payer un tribut onéreux à leur incontestable supériorité.

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Lar r 1°: 7

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en avril 2022.

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue Eugène, Deleytar, Paulin Éditeur, Paris, 1846. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Arabian Berber Horse, a été prise par Dieter Josupeit en 2007. Les illustrations dans le texte ont été réalisées par A. Lavieille et J. A. Beaucé ; elles sont extraites des Œuvres illustrées d’Eugène Sue (Les Mystères de Paris — Deleytar), Paris, 1850.

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