‹ Arabian Godolphin Sue EugèneChapitre 8 sur 9 · L’EPI · texte numérisé non relu

L’EPI

Près de trois années s’étaient passées depuis le jour où Roxana avait, pour la première fois et d’une façon si romanesque, lié une conversation amoureuse avec l’invincible Scham.

Quoiqu’on fût au commencement du printemps, l’air était froid, le ciel pluvieux ; un violent vent d’ouest chassait pesamment de gigantesques nuages noirs qu’une ligne de lumière rougeâtre séparait à peine du sombre horizon.

Au milieu d’une plaine de bruyères, vaste, fine, déserte, et partout bornée par les plis mouvementés de ce terrain aride et brun, on voyait un homme, un cheval et un chat.

Faut-il dire que l’homme était Agba, le cheval Scham, et le chat Grimalkin ?

Le Maure avait élevé un hangar fait de pierres et de boue, recouvert d’un toit de fougère. Il se trouvait alors accroupi sous cet abri, bien enveloppé dans son vieux caban de poil de chameau, fidèle compagnon de son infortune. Aux pieds du maître était couché Grimalkin, assez misérable, mais tâchant avec une résignation stoïque de lustrer sa fourrure hérissée.

Le vent qui, soufflant dans la bruyère, interrompait seul le morne et profond silence de cette solitude, venait parfois soulever en désordre la longue crinière et la longue queue de

Scham. Celui-ci, non loin de la cabane, paissait quelques rares brins d’herbe verte qui commençaient à poindre parmi les bruyères noirâtres dont la floraison empourprée devait encore tarder longtemps à paraître.

Le poil terne, long, rude et épais du barbe, annonçait que depuis bien longtemps il était misérablement abandonné aux intempéries des saisons.

De temps à autre, Agba frappait dans ses mains ; alors, obéissant à ce signal, Scham arrivait tout joyeux près du Maure, le regardait d’un œil intelligent et doux ; puis, en ayant reçu quelques caresses ou quelques durs morceaux de galette d'avoine, le barbe retournait dans la plaine qu’il parcourait souvent d’un élan rapide et désordonné ; et alors l'allure vagabonde de Scham lui donnait un air sauvage, magnifique à voir.

D’autres fois, au coucher du soleil, s’arrêtant tout à coup, comme pensif et inquiet, sur le sommet de Ia colline qu’il avait impétueusement gravie, Scham restait longtemps immobile, semblant avec tristesse interroger l’espace... Alors la silhouette de ce noble animal aux longs crins flottants se détachant noire et majestueuse sur le ciel enflammé, semblait grandir à l’horizon comme une apparition fantastique.

Maintenant, on doit dire ensuite de quels graves et terribles événements Agba, Scham et Grimalkin avaient quitté Gog-Magog, dont ils étaient alors honteusement bannis depuis près de trois ans.

Le Maure, devenu éperdument amoureux de Roxana, toujours en substituant les instincts de Scham aux siens propres, avait d’abord éprouvé toutes les affreuses tortures de la jalousie la plus désespérée en reconnaissant que le

barbe devait à tout jamais oublier cette incomparable beauté, destinée par lord Godolphin au harem d’Hobgoblin, malgré le dédain qu’elle avait semblé témoigner à ce dernier, et le goût très vif avec lequel cette belle sultane avait au contraire répondu aux accents passionnés de Scham.

Bien que ces tourments fussent terribles, ils ne furent rien auprès de ce que ressentit Agba, lorsqu'il sut quelle devait être la condition de Scham dans le haras du lord.

Alors le Maure faillit à devenir fou. Sans les idées superstitieuses, sans l’espèce de respect et de culte qu’il avait pour Scham, enfin, sans ce secret et inexplicable espoir qui surnage souvent l’abîme des plus profondes douleurs. Agba eût poignardé le barbe, se fût tué ensuite, arrachant ainsi son cheval au comble de l’ignominie et de la dégradation.

En butte aux sarcasmes de tous les gens du haras, dévorant sa honte et sa rage, mais soutenu par cette lueur d'espérance dont on a parlé, et que rien ne pouvait éteindre ni expliquer, le Maure se résigna donc à voir Scham, pendant environ deux mois, accomplir sa déplorable destinée. Mais, lorsque Roxana, relevant d’une assez longue maladie, causée sans doute par les fatigues de sa route de Londres à Gog- Magog, revint à la santé, plus belle, plus adorable que jamais, et que le moment arriva où Scham dut se résoudre à aller, pour ainsi dire, offrir à Roxana le mouchoir que lui jetterait dédaigneusement Hobgoblin, Agba, exaspéré, perdit complètement la tête.

Sur ces entrefaites le jour des fiançailles de Roxana et d’'Hobgoblin arriva.

Qu'il suffise de savoir que Roxana, ayant sans doute reconnu Scham à ses hennissements pendant sa première en-

trevue, se montra aussi méprisante qu’hostile et farouche envers Hobgoblin.

Lord Godolphin et ses hôtes, spectateurs de cette scène singulière, ne pouvaient comprendre la cause de l’opiniâtre et énergique refus de Roxana, qui, accueillant le sultan Hobgoblin de la manière la plus brutale, ne faisait que répondre avec passion aux hennissements du barbe, qu’on avait malgré lui reconduit dans sa box.

Alors, voyant avec transport et admiration Roxana si fidèle au souvenir de Scham, au risque d’amener un épouvantable combat entre ce cheval et Hobgoblin, le Maure, perdant la raison, ouvrit la porte de l’écurie du barbe, et le laissa libre.

Scham fut d’un bond dans la cour.

Épouvantés, les palefreniers qui conduisaient Hobgoblin prirent malheureusement la fuite.

En vain lord Godolphin, du haut d’une fenêtre et palissant d’effroi, ordonnaïit à Agba, avec les menaces les plus terribles, de tâcher au moins de ressaisir son cheval, avant qu’il en vînt aux prises avec Hobgoblin…

Le Maure, ivre de colère, d’espoir, d’admiration, trouvant enfin le moyen de voir Scham doublement vengé d’'Hobgoblin, au lieu d’obéir au lord, s’oublia même jusqu’à fermer la seule porte qui communiquât dans cette vaste cour, et par laquelle les palefreniers s’étaient enfuis, afin que personne ne pût s’opposer au combat effroyable qu’allaient se livrer Scham et Hobgoblin pour posséder Roxana, qui, attachée à un poteau, semblait encourager le barbe par ses hennissements fiers et éclatants.

Alors commença une lutte admirable qu’il est impossible de peindre.

Surpris, presque effrayés de se voir libres, les deux étalons, d’abord indécis, avaient paru s’examiner un instant, car ils doivent traverser presque toute cette vaste cour avant de pouvoir se joindre.

Se

eve à

Scham était presque noir, Hobgoblin était gris ; tous deux sentaient leur fureur jalouse, animale et féroce, encore enflammée par la présence de Roxana.

Mais bientôt, l’œil sanglant, les naseaux frémissants et retroussés, la dent menaçante, les veines gonflées à se rompre, échevelés, le poil rude et hérissé par la rage, jetant au vent leur crinière et leur queue comme un panache de

guerre, Scham et Hobgoblin, en braves champions, fournirent la moitié de la carrière qui les séparaït, et, se précipitant l’un sur l’autre en rugissant, ils se heurtèrent dans un formidable choc, front contre front, poitrail contre poitrail, au milieu d’un nuage de poussière.

Un instant ébranlés, mais bientôt brusquement pressés et affermis sur leurs vigoureux jarrets, face à face, acharnés, ils tâchèrent alors de se saisir avec les dents. Hobgoblin se cabrant à demi, après avoir de ses durs sabots effleuré l’épaule de Scham, se laissa retomber de tout son poids sur le barbe, et, s’allongeant à propos, le mordit aux reins avec fureur et sans lâcher prise... La douleur fut si aiguë que Scham se ploya comme un ressort d’acier, rasa presque la terre, et poussa un cri terrible en renversant sa tête en arrière, avec une expression de douleur épouvantable.

Mais, revenant à lui, il put à son tour saisir Hobgoblin à la gorge, et sa morsure fut si acérée que le sang jaillit d’une veine.

Alors, exaspérés par le goût et la vue du sang, les deux étalons continuèrent avec une impitoyable frénésie cette lutte terrible, pendant laquelle on entendait sourdement gronder leurs hennissements rauques et farouches... Pourtant, de temps à autre, lorsque leurs dents, fatiguées de mordre, se desserraient pour faire une nouvelle blessure, alors ces hennissements, un instant étouffés, éclataient tout à coup comme des fanfares de guerre... Haletants, souillés de poussière et de sang, les deux combattants furent bientôt marbrés de sueur et d’écume. Maïs, prolongé par leur rage incessante, le combat devint inégal : Hobgoblin, malgré son courage désespéré, était depuis longtemps presque énervé

par les plaisirs, tandis que Scham, au contraire, affreusement surexcité, se trouvait d’une vigueur fulgurante.

Aussi, Hobgoblin, après avoir vaillamment résisté, sembla faillir ; deux fois ébranlé par le choc du nerveux poitrail de Scham, il s’affaissa sur ses jarrets ; enfin, épuisé, hors d’haleine, n’ayant plus le courage ni la force de lutter, à une nouvelle et impétueuse attaque de Scham, Hobgoblin tomba sur ses genoux ; mais, se relevant par un dernier effort, il prit la fuite, et alla honteusement se réfugier dans la box de Scham.

Resté vainqueur, Scham n’abusa pas de la défaite de son rival pour le poursuivre. Fier, radieux, triomphant, il s’arrêta. Alors, la tête haute, l’œil ombragé par une longue mèche de sa crinière sanglante, il jeta un hennissement long et retentissant comme un chant de gloire.

Un autre hennissement, impatient, nerveux, passionné, haletant, lui répondit.

C’était Roxana, noble prix du vainqueur.

Il est inutile de dire la part incessante que le Maure avait prise à ce combat effrayant ; son espoir, sa joie, son ivresse, son triomphe, selon toutes les phases de ce spectacle, si saisissant qu'il avait suspendu les effets de la colère de lord Godolphin, effrayé de voir quels dangers courait Hobgoblin, son précieux étalon, sur lequel il comptait pour régénérer, avec l’incomparable Roxana, la race des chevaux en Angleterre.

Mais lorsque lord Godolphin eut vu le triomphe et les conséquences de la victoire de Scham, on pense quelle fut sa rage.

Leur enivrement passé, Scham et Agba retombèrent du ciel sur la terre. Revenu à lui, le Maure comprit que son châtiment devait être aussi grand que sa faute, et il le fut en effet.

Telle fut la cause du bannissement de Scham, d’Agba et de Grimalkin, qui eut lieu le jour même de la scène qu’on vient de raconter ; seulement, par un reste de pitié, lord Godolphin envoya les exilés à soixante milles du haras, dans une pauvre ferme qu’il possédait de ce côté.

Agba devait avoir du pain noir et un lit de fougère chez le fermier, et Scham errer dans la bruyère, sans autre nourriture que celle qu’il y pourrait trouver, et sans autre abri que celui du ciel. Heureusement l’industrie d’Agba adoucit la rigueur de cette peine en élevant l’espèce de lutte dont on a parlé.

Telle fut l’issue des amours de Scham et de Roxana.

Cette dernière avait d’ailleurs été traitée avec la même sévérité qu’une fille de condition qui refuse un noble mariage pour tout sacrifier à un bandit. Ce fut donc reléguée dans une box solitaire du haras de Gog-Magog que la pauvre Roxana, maudite et abandonnée de tous, mit obscurément au monde le fils méprisé de Scham : pauvre petit dont la gentillesse adoucissait les ennuis et les regrets profonds de Roxana, qui,

pensant toujours au banni, continua de refuser opiniâtrement de revoir Hobgoblin.

C’est donc environ deux années après la naissance du fils de Roxana et de Scham, que l’on a retrouvé Agba, le barbe et Grimalkin sur une terre d’exil.

Il faut dire que cette punition, quoique rude, n’avait que médiocrement affecté les coupables. Doué de l’esprit paresseux et contemplatif des Orientaux, passant ses journées dans le farniente, ou à bâtir des rêves d’or pour Scham, car le muet espérait encore, heureux surtout de ne pas quitter son cheval, Agba, sobre et insouciant, s’était stoïquement accommodé de la couche de fougère et du pain d’avoine de la ferme. Quant à Scham, heureux de n’avoir plus à subir le supplice de Tantale, qui avait causé son triomphe, son bonheur éphémère et sa ruine, il s’arrangeait assez de sa vie errante et libre.

Nos trois compagnons étaient donc rassemblés par ce jour sombre et pluvieux, Agba rêvant, Scham paissant, et Grimalkin lustrant sa fourrure.

Tout à coup, le muet, redressant sa tête, prêta l'oreille du côté du sud, car il percevait les sons de fort loin.

Le bruit qu’il croyait entendre devenant sans doute plus distinct, il se coucha près de terre et écouta de nouveau.

Au même instant, Scham, devenant aussi inquiet et agité, poussa de longs gémissements à plusieurs reprises.

Puis, le bruit approchant de plus en plus, on put entendre le retentissement sourd des pas de plusieurs chevaux qui galopaient sur la bruyère ; enfin un cavalier parut sur le faîte d’une des collines qui entouraient la plaine.

Mais quel fut l’étonnement du Maure lorsque bientôt il eut reconnu Chiffney, suivi de deux domestiques à cheval et d’un léger fourgon.

Scham effrayé avait pris la fuite ; mais Agba frémit en songeant que la colère de lord Godolphin était peut-être passée, et qu’on venait chercher le barbe pour le remettre à ses anciennes fonctions.

Pourtant Agba remarqua que M. Chiffney, au lieu de l’aborder comme autrefois d’un air fier, sarcastique et dédaigneux, le salua cordialement, et engagea la conversation avec une sorte de familiarité bienveillante.

« Eh bien ! mon ami, — dit donc Chiffney au Maure en lui frappant joyeusement sur l’épaule, — il y a du nouveau à Gog- Magog ; vous allez être bien surpris et bien content. Je viens chercher vous et votre cheval pour retourner au haras... »

À l'expression subite qui assombrit les traits d’Agba, Chiffney comprit sans doute les craintes du Maure, car il reprit en lui montrant le fourgon qu’un des domestiques venait d'ouvrir : « Rassurez-vous, ce n’est pas pour lui faire faire son métier d’autrefois, mon cher Agba, bien au contraire. Tenez, voyez ces couvertures du plus fin drap magnifiquement brodées aux armes de milord, ces longes et ce licol de cuir blanc et souple comme de la soie ; et de plus ma boîte de pharmacie, sans laquelle je ne marche jamais lorsque je vais chercher un cheval de grand prix. »

Le muet suivait cet inventaire d’un œil curieux, et à mesure que les domestiques déposaient ces différents objets sous le hangar, il interrogeait à chaque instant le regard de Chiffney.

— J'espère que vous comprenez, mon cher, -— reprit ce dernier, —- qu’on ne vient pas chercher un agaceur avec cet appareil. Milord ne m’a jamais recommandé tant de soin pour aucun cheval que pour le barbe, qui d’ailleurs les mérite bien. Ah ! si l’on avait su cela plus tôt, — dit Chiffney en secouant la tête ; puis il reprit : — Ah çà, vous allez tâcher de l’attraper, car nous devons retourner à Gog-Magog le plus tôt possible, ce précieux cheval ne devant pas rester une heure de plus dans cet affreux séjour, si indigne de lui.

Ayant eu le temps de se remettre, et attribuant aussitôt à l'influence de la balzane ce revirement de fortune si inattendu et véritablement presque merveilleux, Agba ne témoigna pas la moindre surprise aux yeux étonnés de Chiffney ; il prit une bride, sortit, frappa dans ses mains, et le barbe, qui depuis quelques moments se tenait d’un air inquiet aux environs du hangar, arriva docile et joyeux.

Aussitôt Agba le brida et l’enveloppa des chaudes et magnifiques couvertures que Chiffney avait apportées. Le Maure semblait agir par un mouvement presque machinal ; on eût dit un homme rêvant éveillé. Et en effet, la bizarre impression que ressentait le muet, en suite de cet accident si étrange, avait beaucoup d’analogie avec ce phénomène.

Enfin, montant un cheval qu’un domestique tenait en main, Agba prit Scham par sa longe, et précéda triomphalement la petite escorte accompagné de Grimalkin qui, en deux sauts, selon sa coutume, s’était établi sur le dos de Scham.

Une heure après, tous avaient quitté la ferme des Bruyères.

On doit dire maintenant la cause de ce changement inespéré de fortune qui retira Scham, Agba et Grimalkin de leur asile, et assura enfin et pour toujours à Scham le rang glorieux prédit par la balzane.

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