AN XII
(Par le Géographe .)
« Monsieur,
» Je prends la liberté de vous adresser quelques insectes, reste d’une collection plus nombreuse qui vous était destinée.
N’ayant pu trouver d’occasion pour vous la faire parvenir, le plus grand nombre des individus s’est trouvé détruit. Je joins à cette lettre quelques notes explicatives ainsi que la description de plusieurs in-
sectes, pour lesquelles je réclame votre indulgence. M. Péron a la complaisance de se charger d’une boîte pour vous la remettre.
» Doiovt. »
Seconde lettre a 31 . La3iauck.
(Par le Géographe,)
« Le séjour prolongé du Géographe dans notre île me procure la facilité de vous faire parvenir d’autres insectes que je n’ai pu joindre à la première boite, avec des notes descriptives sur chacun d’eux. N’ayant pu me procurer les ouvrages qui traitent d’entomologie, il est possible, et je suis porté à le croire, que plusieurs sont connus; dans le cas contraire, si vous jugez convenable d’en faire une description plus exacte, je vous prie de conserver au Charanson n® 7 le nom
de Michaux que je lui ai consacré; ce fut lui qui me le donna avant son départ pour Madagascar, où il est mort victime de son dévouement aux progrès de l’histoire naturelle. C’est un faible tribut que je paie au souvenir de son amitié (1).
» Dumoxt. »
Ile de France, 18 frimaire an XII.
PROJET DE VOYAGE DANS l’OcÉaN InDIEN REMIS A M. PÉRON, POUR ÊTRE PRESENTE A M. DE LaCÉ- PÈDE.
« Monsieur,
» Connaissant le plaisir que vous prenez à obliger les personnes qui s’occupent du progrès des sciences, et en particulier de celui de l’histoire naturelle, j’ose prendre la liberté de vous présenter un projet
(!) En effet, la note n® 7 du manuscrit de J.-B. Dumont porte en tête d’une description le titre de Charançon Michaux, La science n'a pas ratifié le vœu de Domcmt : ce coléoptère est aujourd’hui connu sous le nom de Cralopus trian^ gularis^ Ghl. Sch. Dejean, dans son Catalogue, 3* édit., page 276, le désigne sous le nom de Cralopus cuneiformis, Maurice.
de voyage dans l’Océan Indien. Le goût dominant que j’ai pour cette partie des sciences m’en a suggéré l’idée, et les renseignements que j’ai pris m’en assurent la possibilité en m’en faisant connaître les difficultés.
» L’île de Madagascar, d’une étendue immense, n’a été visitée que par un petit nombre de naturalistes qui se sont plus occupés des végétaux que des animaux.
S’ils ont décrit quelques individus de ce genre, ce sont ceux qu’ils ont obtenus sans peine, et ils n’ont pas cberché à vaincre les difficultés qui se sont présentées pour obtenir les autres. Si l’on révoquait en doute cette vérité, je citerais pour preuve l’île de France, où des naturalistes célèbres, tels que Gommerson, Sonnerai, Du Petit-Thouars, ont séjourné pendant plusieurs années, et où il reste tout à
faire dans le règne animal. Après les oiseaux, richthyologie est la partie qui paraît la plus avancée. Cependant Gommerson n’a décrit que les poissons que l’on porte journellement au bazar, ou ceux qui sont remarquables par leurs formes ou par le brillant de leurs couleurs; tout est neuf dans l’entomologie. L’on a un grand nombre de descriptions d’oiseaux de Madagascar, mais elles n’apprennent rien sur leurs habitudes et sur leurs mœurs, et tout porte à croire que l’on a décrit un grand nombre d’espèces comme appartenant à cette île qui n’y ont jamais existé, et que beaucoup d’espèces que l’on a cru appartenir à l’île de France sont venues de Madagascar.
» A quelques centaines de lieues de l’île de France, il existe plusieurs petites îles inhabitées qui ne sont fréquentées que par
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quelques marins qui y vont pêcher des tortues ou prendre des cocos, qui croissent naturellement sur leurs rives. J’ai appris de ces hommes que les côtes de ces îles présentent une grande variété de poissons, qui selon toutes les apparences sont inconnus aux naturalistes; les rochers y sont couverts d’algues et de fucus, dans lesquels il doit se trouver une grande quantité de crustacés et de mollusques. Un naturaliste laborieux doit y faire une ample moisson, et y enrichir les domaines de l’histoire naturelle de beaucoup d’objets nouveaux.
» Les Manilles, placées dans l’Océan oriental, n’ont été visitées encore que par quelques naturalistes qui ne nous ont presque rien appris sur leur topographie.
Ces îles, aussi nombreuses que peu connues, laissent un champ vaste et immense
à parcourir dans toutes les parties de l’histoire naturelle.
» Voilà, monsieur, les différents pays que je me propose de parcourir pour en faire l’histoire naturelle : il m’est impossible de vous dire combien il faut de temps pour terminer ce travail. J’estime qu’il exige une durée au moins de trois ou quatre ans, à compter du moment où je quitterai l’île de France, jusqu’à celui où je m’éloignerai des Manilles pour retourner en Europe. Si cette entreprise peut convenir au Gouvernement, si je puis mériter assez votre confiance pour être chargé de son exécution; voilà la marche que je me propose de suivre et l’ordre que je crois convenable de mettre dans mon travail :
» 1° Entreprendre des collections dans toutes les parties du règne animal;
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» 2 ° Donner la description et faire Thistoire de chaque individu en particulier;
» 3° Faire dessiner les objets dont la description ne rend que très-imparfaitement les formes et les couleurs;
» 4° Conserver les pièces qui doivent servir à Fanatomie comparée (me conformant en cela aux instructions que l’on voudra bien me donner);
» 5° Envoyer dans nos colonies ou en Europe les plantes ou les graines des végétaux qui peuvent être utiles à la société, soit comme objet d’utilité ou d’agrément (1). Collecter les végétaux qui auront un rapport direct avec le règne animal, tels que les arbustes sur lesquels vit une espèce de chenille ou tout autre insecte.
(1) Il est remarquable de voir cette expédition inaugurer déjà le principe sur lequel s’est fondée, un demi-siècle plus tard, la Société impériale d'accli~ mafalion. C’est un fait qu’on a déjà fait ressortir dans le Bulletin de cette société, à propos de Péron.
» L’île de France où je réside est placée comme un centre dans la mer des Indes, d’où partent et reviennent sans cesse des vaisseaux de toutes les parties du monde, ce qui me procurerait des facilités, soit pour me rendre à ma destination ou pour faire parvenir aux administrateurs de cette île les produits de mes recherches et de mes travaux, et qui seront par eux envoyés au Muséum d’histoire naturelle.
» Quant aux dépenses nécessaires pour assurer le succès de l’entreprise, elles seront assez considérables ; M. Péron, qui connaît les localités, vous donnera tous les renseignements nécessaires à ce sujet. »
Ce projet sur Madagascar, qui ne devait être présenté à Lacépède qu’au cas où la France se serait trouvée en paix avec l’Angleterre à l’arrivée du Géographe, ne
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s’effectua pas. Et de là sans doute les résolutions futures de Dumont.
Après un long séjour à l’île de France, poussé sans doute par la prise de cette île et sa cession aux Anglais, il vint s’établir à l’île de Bourbon et y exercer la médecine en qualité d’officier de santé. Il y épousa mademoiselle Pajot, d’une des familles les plus considérées de l’île Bourbon. C’était se placer honorablement dans la colonie.
Qu’on me pardonne en passant une petite anecdote qui se rattache à cet événement.
L’habitude d’occupations longuement poursuivies ou une vocation décidée se réveillent instantanément au moindre incident qui les provoque. Un des assistants au mariage de Dumont m’a raconté que, durant la lecture de l’acte de célébration, l’attention du marié en fut tout
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à coup et vivement détournée par le bruit d’un insecte bourdonnant qui venait de s’introduire dans l’appartement. Était-ce un dernier adieu à l’entomologie ou la destinée venait-elle par ce messager ailé annoncer à Dumont qu’il allait renoncer en devenant créole à la gloire des Péron, des Michaux et des Bory de Saint-Vincent?
A partir de ce jour, Dumont fixa sa résidence dans la commune de Sainte-Marie, et, comme on le dit figurément des Européens qui renoncent à jamais à la France
pour l’île Bourbon, il eut les pieds soudés à
la lave.
Là il exerça la médecine en qualité d’officier de santé. Il s’occupait néanmoins d’histoire naturelle, car il avait chez lui une collection entomologique très-étendue.
Dumont avait les qualités requises d’un vrai naturaliste : il observait bien, décrivait
parfaitement, dessinait d’une manière remarquable et avait un talent particulier pour la taxidermie. On conserve encore dans sa famille un oiseau empaillé par lui il y a plus de quarante-deux ans et qui se trouve dans un parfait état de conservation.
Dumont est mort à Saint-Denis (Réunion) au mois d’août 1822 , sans laisser d’enfants. Sa veuve, qui est allée se fixer en France, vient de mourir à Paris dans un âge fort avancé.
Les notes manuscrites trouvées après la mort de Dumont étaient nombreuses, mais ne paraissaient se rattacher à aucun plan d’ouvrage terminé. Toutefois YEntomologie de Vîle de France semble avoir été pour lui le projet d’un travail spécial : malheureusement les notes qui y sont relatives, faites pour l’intelligence de l’au-
teur, demanderaient, pour être appliquées aux sujets que Dumont avait en vue, un travail des plus difficiles et qu’il faudrait faire sur les lieux mêmes, à l’île de France.
La médecine coloniale a été de sa part l’objet de quelques observations écrites :
il s’était occupé de la dyssenterie et des moyens indigènes employés dans l’île pour triompher de cette maladie. Je n’ai point eu connaissance de ces travaux, et je suis redevable de ces dernières notes à la bienveillance de son neveu, M. Élie Pajot, mon compatriote.
Il me reste à dire maintenant de quelle manière je devins l’héritier d’un des manuscrits de J.-B. Dumont.
J’avais commencé depuis plusieurs années déjà l’étude des Aranéides de l’île de la Réunion, lorsque me trouvant un jour chez Mezière Lepervenche, je lui fis part
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de mes observations sur les insectes Aptères, que j’étudiais suivant la méthode de Walckenaer, et de quelques dessins que j’avais exécutés. Ce créole distingué était idolâtre des sciences naturelles; il venait d’écrire le premier mémoire fait sur le grand oiseau de Madagascar YEinornis, et qu’il proposait de nommer Megalornis, ne sachant pas que Gray avait employé ce nom pour désigner un oiseau du genre Ardea.
Ce galant homme m’encouragea vivement dans la voie que je suivais, et voulant me donner une preuve de l’amitié, de l’estime et de la sympathie qu’il m’a toujours témoignées jusqu’à sa mort, il disposa en ma faveur du manuscrit de J.-B. Dumont, qu’il avait lui-même reçu des mains de la veuve de ce naturaliste. Il avait la certitude que, livré aux mêmes études, je mettrais en lumière, si je parvenais un
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jour à m’en procurer les moyens, les travaux de cet entomologiste. Je crois dans mon travail avoir fidèlement rempli le devoir qu’on attendait de moi. Toutes les fois que je l’ai pu, j’ai fait usage des descriptions de J. -B. Dumont, en rappelant la source qui les avait produites et en les indiquant avec une scrupuleuse franchise.
Je m’estimerais heureux, si par cette notice et par ces citations je pouvais contribuer à relever un peu de l’oubli le nom de l’émule, ou tout au moins de l’ami de Bory de Saint-Vincent, de Michaux et de Pérou, et d’un homme qui, comme médecin, a fait beaucouj) de bien à mon pays.
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