‹ Aranéides des îles de la Réunion, Maurice et Madagascar (volume 2)Chapitre 5 sur 32 · LU · texte numérisé non relu

LU

déjà signalées, FUlobore de Bourbon (Ulohorus Borhonicus, Vins.) à Tamatave; rÉpéire de l’opuntia (Epeira ojnmtiæ, Léon Duf. ) de cette dernière ville jusqu’à la capitale; l’Atte à taches blanches à Andé vourante. A deux journées de ce dernier village, j’ai commencé à voir à Ma-

namboLinitra la plus grosse Epéire de Madagascar (Ep)eira Madagascariensis, Vins.) de la famille des tuberculées, noire, belle, argentée, avec des points et des dessins jaunes, dont l’un simule, sur le devant de l’abdomen, l’impression d’un diadème d’or.

L’Épéire dorée (^Ejjeira inaurata, Walck.) existe dans Madagascar avec toutes ses variétés. J’ai rencontré à l’intérieur, entre les chaînes des montagnes d’Ankay et celle des monts d’Ankove, la jolie Épéire Mauricienne (Epeira maiiritia, Walck.), sur les bords de la rivière du Mandraka. L’O-

— Lin —

lios leucosie {Olios leucosius, Walck.) se montre dans tous les villages malgaches.

C’est dans la belle forêt d’Alamasaotrao que j’ai recueilli la singulière Epéire en forme de mitre (Epeira mitralis, Vins.), dont la couleur ressemble à celle du liège :

détachée de son fil, cette Aranéide se perche sur une branche et l’embrasse à la manière d’un oiseau: c’est également dans l’intérieur et sur les cours d’eau, qu’on rencontre fréquemment une très-jolie Épéire d’un beau noir, à l’abdomen cordiforme, chargé de tubercules blancs sur l’avant (Eiieira tuherculosa, Vins.), à la tête couverte d’épines et d’un duvet blanc : elle jette de très-longs fils sur les rivières.

A Tananarive, la présence des Aranéides, contrairement à celle des autres insectes, ne cesse pas, mais reste entière et féconde. Un jeune ministre de Radama II,

auquel je donnais des soins médicaux, aidait mes conquêtes en envoyant recueillir des Aptères dans les diverses directions de la province d’Imérina. L’Épéire lugubre existe abondamment dans la ville même de Tananarive; dans ses jardins on voit une belle espèce d’Olios {Olios Madagascariensis, Vins.) et un Philodrome blanc très-curieux (Philodromus niveus, Vins.); le soir les rochers et les parois externes des demeures sont tapissés par un Sélénops qui commence à être abondant à partir des premières stations de l’intérieur.

Je viens de passer en revue les principaux faits de l’Arachnologie de la Réunion, de Maurice et de Madagascar. Le résultat de cette étude me conduit aux conclusions suivantes : c’est qu’un lien commun, ici comme pour toutes les autres

branches de l’histoire naturelle, unit la Faune des trois îles. De même qu’on trouve des oiseaux, des végétaux, des lépidoptères et d’autres insectes qui sont la propriété commune de ces îles, de même j’ai rencontré des Aranéides qui appartiennent à la fois à la Réunion, à Maurice et à Madagascar; puis d’autres qui existent à la Réunion et à Maurice, et d’autres enfin qui caractérisent exclusivement la faune particulière de chacune de ces îles.

Aranéides communes aux trois îles de la Réunion, Maurice

ET Madagascar.

Atte à taches blanches {altus albo~oculatus. Vins.) — Olios leucosie {Olios lucosius, Walck.) — Pholque cleTile Bourbon {Pholciis Boj'bonicus, Vins.) — Épéire dorée {Epeira inaurata. Walck.) — Épéire Mauricienne {Epeira Maiiritia, Walck.) — Épéire de l’opuntia {Epeira opimtiœ, Léon Duf.) — Épéire blonde {Epeira flava. Vins.) — Épéire isabelle {Epeira isabella. Vins.) — Épéire lucjuhre {Epeira higiibris, Walck.) — Tétragnalhe prolongée {Tetragnatha protensa, Walck.) — Ulobore de Bourbon {Uloboriis Borbonicus, Vins.)

Arânéides commü;«es aux deux îles de la Réunion et j\Iaurice.

Lycose noire {Ltjcosa nigra. Vins.) — Lycose grise {Lycosacinerea. Vins.) — Sphase de Dumont {Sphasiis Dumontii, Vins.) — Atte muscivore {Attus muscivoriis. Vins.) — Atte africaine {Attus africamis. Vins.) — Atte lugubre {Attus lugubris. Vins.) — Atte à taches blanches {Attus albo-oculatus. Vins.)— Atte variable {Attus variabilis.ym^,) — Atte marron {Attus nigro~fuscus,^m^,) — Atte rayé {Attus Uneatus. Vins.) — Olios captieux {Olios captiosus, Walck.) — Pholque de Tile Bourbon {Pholcus Boi'bonicus. Vins.)

— Épéire dorée {Epeiramaurata. Walck.) — Épéire Mauricienne {Epeira Mauritia. Walck.) — Épéire de l’opuntia {Epeira opuntiœ, Léon Duf.) — Épéire blonde {Epeira flava. Vins.) — Épéire lugubre {Epeira lugubiis. Walck.) — Épéire isabelle {Epeira isabella. Vins.) — Tétragnathe prolongée {Tetragnatha pi^otensa, Walck.) — Ulobore de l’île Bourbon {Uloborus Borbonicus, Vins.)

— Linyphie parasite {Linyphia parasita. Vins.) — Linyphie zonée {Linyphia zonata, Walck.)

Arânéides particulières a l’ile de la Réunion.

Scytode thoracique {Scytodes thoracica, Latr.) — Scytode amarante {Scytodes amarantea. Vins.) — Lycose du volcan {lAjcosa vulcani. Vins.) — Lycose de Salazie {Lycosa Salaziana. Vins.) — Doloniède de l’île Bourbon {Dolomedes Borbonicits, Vins.) — Sélénops de Dufour {Selenops Dufourii. Vins.) — Clubione créole {Clubiona insularis. Vins.) — Drasse de Maillard {Drassus Maillardii. Vins.) — Pholque allongée {Pholcus elongatus. Vins.) — Agélène de l’île Bourbon {Agelena Borbonica, Vins.) — Épéire de l’île Bourbon {Epeira Borbonica, Vins.) — Épéire ondulée (Epeira undulata. Vins.) — Gastéracanthe de l’île Bourbon {Gasteracan-

— LYII —

tha Borbonica, Vins.) — Gastéracanthe blanche {Gasteracantha alba. Vins.) — Linypliie verte {Limjphia viridis. Vins.) — Liny- ^\i\Qàovée{Limjj)hiamaiirata,yix\.^.) — Théridion de Tîle Bourbon (Theridion Borboniciim. Vins.)

Aranéides particulières a l’ile Maurice.

Épéire assidue (Epeira assidua. Walck.) — Épéire Latreille? (Epeira Latreilla. Walck.) — Épéire australe {Epeira aiistraUs. Walck.) — Artème de Tile Maurice {Artema Maimtia.^dXok.) — Thomise rugueuse {Thomisiis rugosus. Walck.) — Gastéracanthe de Tîle Maurice {Gasteracantha Mauritia, Walck.) — Sélénops de Tîle Maurice {Selenops Manritiamis.)

Aranéides particulières a l’ile de Madagascar.

Lycose de Madagascar {Lycosa Madagascariensis, Vins.) — Sphase de Madagascar {Sphasns Madagascariensis. Vins.) — Sphase de Lucas Lucasii. Vins.) — Atte de Tamatave

{Attus Tamatavi, Vins.) — Atte de Madagascar {Attus Madagascariensis. Vins.) — Sélénops d’Imérina {Selenops Imerinemis. Vins.) — Philodrôme h\BXie.{Philodromiis niveus. Vins.) — Olios verte {Olios viridis. Vins.) — Olios de Madagascar {Olios Madagascai'iensis. Vins.) — Olios de Tananarive {Olios Imerinensis, Vins.) — Latrodecte érèbe {Latrodectus erebus. Walck.) — LatroàeQiemén^^o\xAQ{Latrodectnsmenavodi. Vins.) — Agéléne de File Bourbon {Agelena Borbonica. Vins.) — Épéire de Madagascar {Epeira Madagascariensis. Vins.) — Épéire tuberculeuse {Epeira tubercidosa. Vins.) — Épéire mitrale {Epeira mitralis. Vins.) — Épéire de Coquerel {Epeira Coqam'elii. Vins.) — Épéire livide {Epeira livida. Vins.) — Épéire ondulée à la tache de pourpre {Epeira mbro-maculata. Vins.) — Gastéracanthe de Madagascar

Gasteracantha Madagascariensis. Vins.) — Gastéracanthe belle {Gasteracantha formosa. Vins.)

En reportant un moment les yeux sur la classe des Aranéides particulières à File Maurice, je ferai observer, comme singularité des plus remarquables, que des deux seules espèces qui composent le genre Artème (Artemci^, l’une est exclusive à File Maurice, sans même appartenir à File de la Réunion, placée cependant si près d’elle.

Je ne terminerai pas ces considérations préliminaires, où l’attrait d’un sujet favori m’a emporté déjà loin, sans parler de Jean- Baptiste Dumont, dont le nom est revenu déjà plusieurs fois sous les yeux du lecteur et dont les notes manuscrites m’ont été d’un utile secours pour Farachnologie de File Maurice. C’est un devoir pour moi de rappeler le souvenir de ce naturaliste.

demeuré inconnu par suite des événements

qui vinrent briser sa carrière.

A cette biographie se lie d’ailleurs la mémoire d’un voyage scientifique qui fit quelque bruit au commencement de ce siècle.

Le 26 Vendémiaire an VIII (18 Octobre 1799) une expédition sortait des bassins du Havre, sous les ordres du capitaine de vaisseau Baudin, pour faire des découvertes dans l’océan Pacifique. Elle était composée de deux corvettes, le Géographe et le Naturaliste , et emportait une pépinière de jeunes savants, dont plusieurs, par la suite, devaient devenir célèbres : Bory de St-Vincent, Péron, Michaux, qui ont acquis dans les sciences des titres à la reconnaissance des peuples et une place dans la biographie des hommes utiles.

L’esprit français qui s’égaie de tout, en

voyant monter à bord cette troupe de

jeunes gens, dont cinq zoologistes, des chirurgiens, des botanistes comme Guichenot, des peintres d’histoire naturelle comme Milbert et Lesueur, un chimiste comme Délisse, les classait, par ordre de mérite déjà connu, en savants, demi-savants et quarts de savants. Il se trompait toutefois, car tous avaient dans un genre différent un talent et des connaissances qui pouvaient les mettre sur un même rang.

Dans cette colonie d’élite se trouvait un homme âgé de vingt-huit ans, né à Malaunay (Seine-Inférieure) : il se nommait Jean-Baptiste -Désiré Dumont, était officier de santé et attaché à la commission scientifique de l’expédition au titre de Naturaliste adjoint, chargé surtout de la partie entomologique du voyage; il devait cette

faveur à M. de Lacépède^ et son ordre d’embarquement lui assignait le Naturaliste, corvette que commandait M. Hamelin.

Le sort a parfois de singuliers caprices :

la vie de J. -B. Dumont, arrêté tout à coup au début d’une carrière qui devait lui fournir une gloire qu’il négligea, nous en montre la preuve.

Dumont avait bien plus de valeur scientifique que plusieurs de ses collègues, un talent descriptif plus complet : il avait, comme par anticipation, une tendance naturelle aux méthodes modernes d’observation, enfin une vraie vocation de savant, à en juger par quelques notes manuscrites dont nous avons eu le bonheur d’être l’héritier et qui doivent faire regretter qu’il ne se soit pas livré entièrement aux aptitudes remarquables dont il était doué. Son nom est resté complète-

ment inconnu parce qu’il n’a rien publié, qu’il s’est arrêté court dans le plus beau chemin, et a renoncé, par des circonstances imprévues, aux sciences que pourtant il n’a jamais cessé d’aimer.

Le voyage du Naturaliste commença très -mal : en essayant de se mettre en mer le 26 vendémiaire, à huit heures, au moment de doubler la jetée du Havre, la corvette se jeta sur un amas de pierres d’où elle ne se dégagea qu’à grand’peine.

Rentrée dans le bassin, elle en ressortit le lendemain, et cette fois plus heureusement, puis vogua de conserve avec le Géographe.

La première terre que l’expédition devait visiter était celle des Canaries : « Le 10 brumaire, écrit Dumont, vers les dix heures du matin, le Naturaliste a reconnu la terre. A trois heures on la distinguait à

deux endroits différents; celle du sudouest fut jugée être la grande Ganarie et celle de Test, Ténériffe : elles étaient enveloppées d’une brume très-épaisse et paraissaient très-élevées et inégales dans leurs contours. A cinq heures le pic de Ténériffe se dessinait au-dessus des nuages sous la forme d’un pain de sucre un peu aplati sur le sommet. Le reste de l’île semblait n’étre qu’une masse énorme en partie cachée par les nuages. On estimait en être à quinze lieues.

» Nous continuâmes notre route en longeant la côte nord de Ganarie : nous avions vent arrière et faisions deux lieues à l’heure. L’horizon était embaumé : une température douce et égale ajoutait au plaisir que nous éprouvions en voyant la terre, et nous goûtions tout le charme d’une belle soirée de printemps. G’était jour de fête, la

Toussaint, et tout le monde était dans l’allégresse.

» Le Géographe nous approcha pour donner l’ordre de louvoyer pendant la nuit.

Après les informations d’usage sur l’état de nos santés et nous être donné réciproquement des témoignages d’amitié, nous avons commencé un concert des plus bruyants et des plus discordants. Notre orchestre était composé de deux flûtes, un violon, quatre ou cinq porte-voix, des trépieds et autres ustensiles de cuisine.

M Après avoir joué quelques airs, les vaisseaux s’éloignèrent aux applaudissements des deux équipages.

» A huit heures nous longions la grande Ganarie : un beau clair de lune permettait d’en distinguer la forme et de dessiner assez exactement la partie de la côte que nous avions en vue : elle paraissait très-

élevée et composée d’une suite de monticules réunis par leur base. On distinguait très-bien un petit îlot détaché de la côte.

» A cinq heures, le matin, nous fîmes voile sur Ténériffe; au soleil levant nous étions très-près de la terre, dont on fît de très-bons dessins. Toute la cime des montagnes était enveloppée de brumes. La côte est très-escarpée, et l’on distinguait les différentes couches de laves par leur couleur ; elle est toute entrecoupée par de grands enfoncements et entièrement formée de laves toutes noircies par l’action indélébile des feux souterrains. C’était une belle horreur. On distinguait des arbustes d’un vert pâle, des euphorbes et des figuiers...

« J’ai employé, ajoute Dumont, les

dix jours que nous avons passés à Ténériffe à parcourir les environs de la ville.

qui se trouve placée au bord de la mer sur un sol volcanique, environné de montagnes et d’une petite plaine rocheuse sur la gauche, entièrement recouverte de lave en partie décomposée, ce qui permet de planter quelques grains dans plusieurs endroits. Le peu de plantes qui croissent entre les fentes des rochers étaient brûlées par une sécheresse de neuf mois.

L’on ne voyait de verdure que celle de quelques figuiers qui avaient conservé leurs feuilles, des raquettes et des euphorbes. Malgré les recherches les plus exactes, je n’ai trouvé que deux espèces de limaçons terrestres; vingt-huit espèces d’insectes, parmi lesquels des libellules, cinq ou six espèces d’oiseaux, et l’on m’a assuré que j’aurais été plus heureux dans l’intérieur de l’île, où la végétation est très-active. »

En laissant Ténériffe, l’expédition fit voile pour l’île de France, glanant sur la mer tout ce qu’elle put trouver au profit de l’histoire naturelle; c’étaient des actinies, des jantines, des salpes flamboyants, des mollusques rayonnants ou en grappes, et dans une classe plus élevée des oiseaux et des poissons. On employait le temps à préparer ces objets, d’autres fois à apprécier la température de la mer à diverses profondeurs, travaux qui devaient ajouter à la réputation de Pérou et lui être comptés comme un titre d’illustration.

Le soir, on s’exclamait au spectacle nouveau de la mer phosphorescente roulant dans son sein des myriades de points lumineux comme les étoiles du ciel, ou les éparpillant à la crête des vagues en étincelles brillantes, comme des aigrettes électriques dans l’obscurité. On sait que ce phé-

nomène singulier est produit par des quantités innombrables de petits mollusques, informes quand on les retire de l’eau et reprenant leurs figures variées lorsqu’on les y replonge, tout empreints de matière phosphorée. On les rencontre surtout dans les abords du Gap de Bonne-Espérance. Là, .

le long du navire, la traînée d’une corde dans la mer, en froissant leur nombre infini, simule absolument l’aspect d’un serpent de feu. Une autre fois, une discussion s’élevait entre le chimiste, le chirurgien et le capitaine sur l’opportunité et les moyens de fumiger la corvette. Enfin, la haute physiologie même avait sa part dans ce concert des sciences. On tentait de faire périr un bœuf par l’introduction de l’air dans les veines; mais l’expérience, faute d’instruments assez parfaits, demeurait sans succès, malgré les meilleures intentions.

Une pareille traversée a tout le charme d’une petite académie toujours en travail et dans l’agitation, pour" concourir à une œuvre commune. Heureux les jours qui se passent ainsi à ces travaux paisibles, où l’homme, toujours en face des œuvres du Créateur, n’éprouve que de douces émotions î

Tant de bonheur devait finir bien vite, du moins pour quelques-uns. Cette expédition eut une destinée malheureuse, si on la compare surtout aux autres voyages scientifiques qui furent faits depuis avec tant de succès, ceux de d’Urville et de Freycinet. Arrivée à l’île de France (23 ventôse an IX), le désordre se mit dans son sein; elle se débanda comme une armée indisciplinée et sans chef. Bory de Saint-Vincent, alléguant un motif de santé, revint en France, publia trois volumes

sur son voyage dans les quatre principales îles d’Afrique, et recueillit, en poursuivant ses études, la plus belle récompense qu’un savant puisse ambitionner, car les portes de l’Institut, ce maréchalat de la science, s’ouvrirent pour le recevoir. André Michaux, plus malheureux, célèbre déjà avant l’expédition par ses travaux sur la flore d’Amérique, alla mourir à Madagascar, vivement regretté de ses compagnons et du Muséum de Paris. Pérou, seul des cinq zoologistes qui composaient la savante colonie, Pérou poursuivit avec une constance remarquable sa course aventureuse et gagna avec l’expédition les terres australes et la Nouvelle-Hollande, d’où il rapporta en France de riches trésors en histoire naturelle et d’utiles collections.

Jean-Baptiste Dumont, arrêté par sa mauvaise santé, demeura à l’île de France.

On ne sait si sa supériorité lui valut des ennemis dans le personnel de l’expédition, ou si, lorsqu’on apprit sa résolution de s’en séparer, le dépit s’empara de ceux qui ne purent l’imiter; mais le champ des calomnies s’ouvrit pour lui à cette occasion. Peut-être par un meilleur motif on ressentit avec irritation la perte qu’on allait faire dans un zoologiste de son mérite. Quoi qu’il en soit, on disait qu’il ne s’était embarqué que pour fuir la conscription; d’autres prétendirent qu’on avait voulu l’éloigner de la France à cause du libéralisme de ses idées. Ces idées généreuses ont fait souvent le fond du caractère des hommes savants, d’Arago entre autres, et sont loin d’être un crime. Enfin le bruit courut qu’ayant rencontré un parent très-riche à l’île de France, il avait renoncé à courir vers les terres australes

des chances moins assurées de fortune.

Un de ses compagnons, Bory de Saint- Vincent, a pris dans son ouvrage le soin de le défendre.

« Dumont, dit Bory, avait la poitrine mauvaise; quoique grand, il n’était pas robuste; un empoisonnement accidentel qu’il éprouva dans un dîner à l’île de France finit par altérer sa santé, déjà trèscompromise par la traversée. L’exercice forcé que nous nous donnâmes les jours suivants ne contribua pas peu à empêcher son rétablissement. La campagne, au lieu de nous être propice, nous fut donc nuisible; nous en revînmes moins bien portants.

» J’ai rapporté, ajoute Bory, l’histoire de l’accident de Dumont parce qu’on avait étrangement calomnié cet honnête jeune homme. Des personnes qui ont cherché à

noircir les membres de l’expédition, demeurées à l’île de France, ont répondu que Dumont avait un frère très-riche dans ce pays, et qu’il était allé le rejoindre pour éviter la conscription, en se donnant comme naturaliste. On raconta même cela devant moi, à mon arrivée à Paris. Je ne crus pas alors devoir démentir un fait qui paraissait peu important par lui-même; mais actuellement je ne dois pas le passer sous silence, parce qu’il m’a été démontré que Dumont n’a pas été le seul qu’on ait bassement calomnié. Si Dumont avait eu un frère riche, j’aurais connu ce frère, et je n’aurais pas été obligé de chercher à mon collègue une place de chirurgien dans une habitation afin qu’il pût fournir à ses besoins... Il avait d’ailleurs 28 ans, conséquemment il n’était pas conscrit (1). »

(IJ Bory be Saint-Vincent. — Loco citato. Tome I, page 181.

L’expédition partit de l’île de France et continua son voyage sans Bory de Saint- Vincent, sans Dumont, sans Michaux! Ce dernier se préparait à aller à Madagascar, d’où il ne devait plus revenir. Un accès de fièvre pernicieuse, si commun on cette île, qui a déjà été le tombeau de plusieurs savants, devait encore le ravir à la science. Demeuré à l’île de France, Dumont était plein du feu sacré que le contact de ses compagnons avait laissé en lui.

Il n’avait pas senti cette enivrante paresse antipathique à tout travail d’esprit, et que le climat infiltre dans les veines du plus robuste. Il avait toute l’ardeur qu’éprouve un jeune savant en face d’une terre nouvelle à étudier, et qui étale sous un soleil tropical ses beaux insectes, ses papillons aux riches couleurs, toute sa nature splendide et variée, la nature de

Paul et Virginie, dont Bernardin de Saint- Pierre avait bien traduit tout le charme poétique, mais dont personne n’avait dit complètement le côté scientifique. Il y avait encore là les traces d’une gloire récente acquise par Gommerson, mais il y avait aussi tant à faire qu’il pouvait bien s’en trouver encore pour tout le monde. Du reste, c’était au moment où Du Petit-Thouars était encore dans cette colonie.

Ce fut dans ces idées que J.-B. Dumont commença un travail sur Y Entomologie de File de France et quelques pages sur l’iclithyologie de l’océan Indien. Il commença d’abord l’histoire des Arachnides, fit celle des eoléoptères et des premiers états de la métamorphose des lépidoptères : il décrivait par notes, portant des numéros d’envoi, les objets qu’il adressait au Muséum de Paris. Je suis étonné que dans

la science, il ne soit nulle part question de ces envois de J.-B. Dumont; et que longtemps après, d’autres nommèrent des objets d’histoire naturelle qu’il avait eu l’honneur de décrire avant eux d’une manière inimitable.

Dans le récit de son Voyage aux quatre prineipales îles d’Afrique, Bory de Saint- Vincent, en racontant l’introduction des martins à l’île de France, ajoute : «Ils ont maintenant ruiné l’entomologie de l’île, qui fournit néanmoins encore quelques beaux insectes, » et c’est à cette occasion qu’il parle de la richesse et de la variété de ses Araignées.

Il est probable que ce fut sous son inspiration que Dumont entreprit sur ce point d’entomologie le travail qu’il n’acheva pas, et dont le manuscrit transmis par sa veuve est venu jusqu’en nos mains. Je

le répète encore à ce propos, le talent descriptif de ce naturaliste, sa manière soigneuse d’examiner et de bien observer nous font regretter qu’il n’ait point terminé son projet et surtout qu’il ne l’ait point publié; car les descriptions, faites par lui avant tous, ont perdu leur droit de priorité par les travaux publiés depuis sur les mêmes sujets. Je parle autant de la partie des coléoptères sur lesquels il écrivit que des Aranéides dont nous retrouvons des peintures faites longtemps après les siennes, du moins pour quelques-unes, dans Walckenaer. La majeure partie de ces insectes est restée néanmoins encore inconnue et présente un sujet nouveau, à cause de la difficulté de leur conservation, et par conséquent de leur importation en Europe.

Dumont étudia les Araignées à l’île de

France : la connaissance de son travail nous confirme dans Topinion que nous avions déjà que plusieurs Aranéides sont communes aux deux îles, et quelques espèces particulières à chacune d’elles.

Dans le travail beaucoup plus étendu que nous avons entrepris sur le même sujet, et pour lequel nous avons consacré plusieurs années à faire, sur les lieux et sur la nature vivante, des études qui nous ont permis de découvrir des détails nouveaux, nous avons joint à nos propres observations et à nos descriptions quelques-unes de celles qui ont été faites par J.-B. Dumont. Mais ne voulant rien ôter à un modeste naturaliste du mérite qui lui appartient, nous nous sommes estimé très-heureux d’enchâsser dans nos travaux ses documents précieux en les faisant connaître par une indication spéciale.

Parmi les Aranéides, les descriptions des espèces que nous comprenons aujourd’hui sous les noms d’Épéire dorée, d’Épéire de l’île Maurice, de Pholque, de Tétragnathe, sont des modèles que Walckenaer depuis, malgré son style didactique, n’a point surpassés. L’Épéire de l’opuntia, découverte et décrite par M. Léon Dufour, était, depuis l’an YIII (1800), soigneusement dépeinte par J. -B. Dumont dans un type parfait et d’un plus fort volume, YÉpéire filandière veloutée, dont l’Épéire de l’opuntia de l’Espagne n’est, à proprement parler, qu’une variété moins belle.

Les travaux de J.-B. Dumont dans cet ordre ont d’autant plus de prix qu’ils furent faits à une époque où Walckenaer n’avait point encore jeté dans ce chaos la lumière d’une classification facile et qui

met cette partie de la science à la portée des esprits les plus vulgaires. Seulement il est à désirer qu’à l’avenir dans l’entomologie la part des mœurs soit prise en sérieuse considération : il ne faut pas que nos livres de zoologie, en cette matière, soient de véritables nécropoles, où l’on ne range, où l’on ne compte que des cadavres, comme ces vastes monuments égyptiens qui ne renferment que des momies.

Obligé de suivre la classification de Linné, celle encore imparfaite de Latreille, Dumont comprenait sous le nom Araignées filandières et d’Araig^iées tendeuses, plusieurs des genres de Walckenaer (Épéire, Spbase, Tétragnatbe, Ulobore). Dans sa nomenclature il donne le nom d’ Araignée tendeuse à bandes d’argent à la belle Epéire que Walckenaer devait nommer plus tard Épéire Mauricienne; il nomme

filandière veloutée, comme je viens de le dire, l’Épéire de l’opuntia qui ressemble à un sachet de velours noir semé de larmes d’argent. Il donne à notre Pholque de File Bourbon le nom d’ Araignée filandière à longues pattes des maisons. Les Lycoses sont comprises sous celui d’ Araignées-loups, et les Saltiques de Latreille ou les Attes de Walckenaer sont représentés par les Araignées phalanges dont Dumont énumère plusieurs espèces pour l’île de France. L’Olios captieux de Walckenaer est, suivant lui, l’Araignée crabe de la première espèce.

Lorsque je découvris l’unique espèce de Spbase qui existe pour File de la Réunion et File Maurice, la description concise que je trouvai dans les manuscrits de ce naturaliste me sembla si ressemblante , malgré l’appellation d’ Araignée

fîlandière conoïdale qu’il lui donne, que je n’ai cru mieux faire que de nommer cette Aranéide, inconnue de Walckenaer, le Spliase de Dumont (^Sphasus Dumontii, Vins.).

Dans le Dictionnaire universel d’histoire naturelle publié par Charles d’Orbigny, cinquième volume (1844), page 145, on trouve Dumontia (nom d’un naturaliste), donné à un genre de la famille des Floridées, établi par Lamouroux (Essai, page 45) en souvenir de J.-B. Dumont. Ce genre de Phycées, adopté par Greville, a pour type le Dumontia ventricosa et a été maintenu dans la science.

En s’occupant de médecine à File de France, où il parut s’être fixé sur l’habitation Merven, Dumont ne négligea pas l’histoire naturelle. Quatre ans plus tard (le 18 frimaire an XII), Péron repassa à

l’île de Fraoce avec l’expédition pour se rendre en Europe. Dumont lui confia une lettre et deux boîtes d’insectes à l’adresse de Lamarck, et un projet écrit de sa main d’un voyage qu’il voulait faire à Madagascar et dont il traçait le plan à Lacépède.

Voici ces deux documents :

Lettre écrite a M. Lamarck le 12 frimaire

Page 1